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5 juillet 2018

Claude Lanzmann, L’homme de SHOAH, nous quitte. Et avec nous demeure

par Philippe Grauer

Mots clés : shoah, génocide, extermination, meurtre.

Claude Lanzmann, l’homme qui donna son nom à la Shoah, vient de partir. On peut gager qu’il y aura du monde pour accompagner le convoi ! une haie d’honneur pour celui qui fit parler les vivants pour que chaque mort retrouve par la magie du talent et la grâce du chercheur, sa pleine existence dans l’imaginaire collectif. Lanzmann, l’homme mémoire du XXè siècle. Un grand intellectuel vient de disparaître. Nous laissant un monument pour penser le XXè siècle.

Revoir Shoah le film (en n’oubliant pas que Lanzmann ne se réduit nullement à cela), à chaque fois cela nous recale l’âme à zéro, au zéro et à l’absolu de l’humanité. Mon Dieu ! athée, face à cette béance de l’institution de l’enfer, c’est ce cri qui me prend la gorge quand Lanzmann me met sous le nez et en plein cœur le montage parfait des minutes interminables de son enquête, comme autant de perles au collier des douleurs illuminant la mémoire de leur orient si pur.

1985. Lanzman, Shoah. 12 ans de travail. C’est lui qui a baptisé la catastrophe du XXè siècle, qui prit du temps à recevoir son nom, après le métonymique Auschwitz et l’américain Holocauste. Ouverture avec Aghet, le génocide des arméniens (complicité allemande), accomplissement avec Shoah, l’extermination sur le mode tout doit disparaître (en secret). Reprise du parcours sous plusieurs déclinaisons, Khmers rouges, Yougoslavie, Rwanda, Rohingas, et comme chacun sait ça n’est pas fini. Plus jamais ça, l’incantation ne semble produire que peu d’effet.

Le temps était venu de montrer par le témoignage, dans un style neutre, sans effets, obstiné. On pourrait dire fixe. Stationnaire. À Claude Lanzmann revient le mérite d’avoir produit Le film (puis les suivants) sur l’enfer, témoigné par ses bourreaux, ses agents, ses rescapés, et les lieux, qui eux aussi, muets comme la bouche d’ombre, sans recours à la moindre archive, parlent. En infra-sons. Le mérite d’avoir trouvé le ton et le type d’entretien qui nous donne à voir, éprouver, comprendre, l’indicible de l’acharnement à exterminer « scientifiquement » l’humanité. L’humanité des autres, au cours d’un processus de déshumanisation rationalisée sans précédent (si, sauf le lever de rideau de Talaat Pacha, le Hitler turc, mis à part peut-être la théorie originale des sous-hommes — née au Congo belge ?). La science hélas, avec l’adverbe scientifiquement, poursuivant par ailleurs une sinistre carrière, comme avec l’agriculture insecticide (décidément !) de Monsanto, appliquée au meurtre de la vie sur la planète.

Retrouver un fil de l’humain dans cette systématique destruction de l’humain

Jehan Renoul, membre du Comité directeur du CIFPR, m’écrit à ce propos ceci, que je vous livre tel quel, car il caractérise à mes yeux le lien que l’on peut établir entre la méthode filmique de Lanzmann et la nôtre. Voici (faisant allusion à mes Cinq degrés de la relation — d’où « l’espèce de degré plus que deux »)  :

« Lanzmann. […] la série d’entretiens avec Laure Adler où il se raconte, et celui où il explique son projet : oui il est entré et habite et fait entrer son interlocuteur dans un degré de relation où l’écoute totale du détail, les locomotives qui tiraient le train à Auschwitz mais qui à Treblinka le poussaient, fait entrer tôt ou tard non seulement l’interlocuteur mais nous qui croyions savoir et qui ne savions en fait rien que des mots, et la transformation a lieu. Exactement comme en psychanalyse ou en psychothérapie relationnelle. L’ancien acteur de l’horreur qui soudain, entraîné dans ce courant, se met à pleurer et demande qu’on arrête de tourner et Lanzmann répond : non, on n’arrête pas de tourner : cette force intérieure, lui qui pendant le travail de montage des trois cent cinquante heures de tournage pour en sélectionner neuf seulement, lui-même pleura souvent, il le dit, il sait ce qu’ont été les douze années passées à plein temps dans cette immense aventure de retrouver un fil de l’humain dans cette systématique destruction de l’humain, encore un détail qu’il glisse au passage, le froid, la fréquence de l’évocation du froid, ces corps nus par moins vingt-cinq : pas de discours, pas de trémolo, pas de langue surtout de bois, pas de « autour », rien que dedans, en plein dedans. Si nous faisions aussi juste, aussi précis, aussi décapé dans notre écoute, on renverserait des montagnes. Y aurait-il par là une espèce de degré plus que deux, ou simplement le deux dans une pureté de diamant ? »

Comment a fonctionné la déchetterie hitlérienne (n’oublions pas ses bénéficiaires annexes, les tziganes) ? quels en furent les ressorts et les acteurs. Comment peuvent-ils deux générations plus tard, en témoigner. Le génie de Claude Lanzman aura consisté à permettre qu’une parole humaine passe, avec ses silences, ses images, ses chants surimposés aux champs de la mort de masse industrialisée, pour commencer à rendre dicible et audible le silence — de mort c’est le moment où jamais de le dire — , le silence de l’ange un doigt sur la bouche, à la mémoire des effacés effarés, dont le nombre même représente une sorte de mur infranchissable. Littéralement incroyable. Irreprésentable. Ce sur quoi comptaient les bourreaux.

Comment Lanzmann a su rendre entendable l’incroyable ? quel patient travail d’entretien archéologique, quelle créativité discrète sur l’interminable chantier de la mort lente, sur les lieux mêmes, pour qu’en soit dits les mots qui en permette une représentation juste, sensible, respectueuse, minutieuse, à la fois impitoyable et délicate. Le traumatisme est réductible. Via le témoignage rigoureusement organisé, où l’interviewer se tait et sait donner le coup de pouce, il  y a une vie après Auschwitz, Merci Claude. & bon voyage, du côté des fumées âcres où tu rejoins ceux qui par l’opération de Shoah ne sont pas morts une seconde fois. Claude tu nous conduis sous le ciel polonais marqué pour qui sait voir de l’invisible bleu d’une étrange fêlure. Merci. Grâce à toi l’indicible de l’effroi total aura pu commencer à prendre effet et corps.

PS : voir également un précédent double article ici même, d’Alain Frachon chapeauté par Philippe Grauer : Claude Lanzman. Un voyant dans le siècle.


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