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7 mai 2018

Corps sans vivres par Élise Rouard

Un presque crime presque parfait

par Philippe Grauer

Élise Rouard, réalisatrice d’un documentaire sur les 45 000 patients morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques français entre 1940 et 1945, a retrouvé les derniers témoins de ce drame


Un presque crime presque parfait

Mots clés : crime contre l’humanité, famine des hôpitaux psychiatriques en 1940

45 000

45 000 fous morts d’oubli. Mis à mort sans mise à mort, à la pétainiste. Fous squelettiques sans passage au four. Banalisés. L’indifférence tue bien plus tranquillement, avec une efficacité redoutable, et sans provoquer de culpabilité, ni même d’indignation. Bien joué. Et notre cœur, à nous, où est-il, où est-elle notre indignation, dans cette histoire sans nom ? créativité du vychisme, une extermination en douceur par indifférence partagée. Un non programme qui a bien fonctionné tout de même. Aucun ordre, une simple relégation, un massacre de masse sans massacre mais avec masse. « N’accusons pas Vichy ! » Mais qui alors ? mon nom est Personne. Il n’y eut pas de programme T4. Une simple famine de quatre ans. Sans responsable. Que pouvons-nous, que devons-nous, en penser, en dire ? une vraie histoire de fou, d’extinction blême.

crime sans assassin

« Celle qui n’avait pas de famille elle était foutue », mais Camille Claudel en avait une. On se prend à s’interroger. Dureté des temps, dureté des gens. Et de quels gens s’il vous plaît ? ben non, on vous le certifie, de personne. Il y a des crimes sans cadavres, là c’est un crime sans assassin. Impensé par la Révolution nationale, prise de position humaniste au bout de trois ans. Que faire de ça ? dureté du régime, rigoureuse absence de cœur, pendant qu’on nous faisait pleurer dans les églises le jour de la fête des mères. Le fascisme décidément c’est toujours le fascisme. À la française, à la bonne francisquette, pas organisé, mais qui fonctionne, couvert par l’oubli et le silence de la mort administrée par omission. On n’a jamais exterminé nos fous, on les a oubliés, réduits à 28 kg, oubliés à mort. L’oubli est un acte. L’oubli ici est un crime d’État, un crime de masse, genre contre l’humanité (vous êtes bien d’accord, les fous sont des êtres humains ?) et un silence collectif pas joli à entendre. Circulez y a rien à voir. Il ne s’est rien passé d’autre que leur mort. Tant que pas d’indignation, ce qui règne, de fait, c’est la complicité. Avec les « non bourreaux » de l’époque, avec le silence de leur mise à mort en douce, avec la réinvention des oubliettes. Il y eut ceux qui apportèrent des cerises de leur jardin, une perle de Résistance dans le laisser mourir. Qui chantera le temps des cerises de la mort lente des fous des années 40 ?

quasiment autant que de juifs

Rien à voir ? voire ! sinon « la lâcheté sociétale de l’époque » ? c’est vite non-dit. Ce rien là pèse 45 000 cadavres, de vivants jusqu’à leur mort, comme dans les camps du même nom, reconnus, eux. Vichy a laissé mourir, nuance il n’a pas fait mourir, quasiment autant de fous que de juifs. Et ce crime, toujours personne pour le qualifier. Les historiens sont formels, dormez braves gens. Mais rassurez vous ils sont morts quand même. Qu’est-ce que vous dites de ça ? D’après « les historiens », et même François Hollande impuissant comme tout le monde, baissez les bras, faites comme tout le monde, faites demi silence. Ainsi quelque part une plaque, rappelle le temps de la honte, d’un « non-crime » de masse d’État ayant laissé jouer une indifférence collective, au sens propre du terme jusqu’ici inqualifiable.

non assistance à personne en danger

À Saint Alban le problème N°1, comme pour tous les français d’alors, c’était le ravitaillement. Il fut résolu. Les fous, pas si fous, furent envoyés travailler chez les paysans d’à côté. Aucun incident. Ça fait réfléchir. Justement, réfléchir, sur ce crime bien français de Vichy jusqu’à nos jours non qualifiable comme crime, de non assistance à personne en danger. Vous savez d’où vient ce concept juridique ? de Vichy. Il fut conçu et utilisé contre les Résistants qui, par absence d’humanité — des brutes sans cœur, voyez l’affiche rouge ! n’accouraient pas pour secourir les allemands qu’ils venaient d’abattre. Quand on vous disait qu’il y avait matière à réfléchir. Il est encore temps, il urge, concernant cette tragédie criminelle, de la requalifier, précisément, de se réveiller la morale engourdie par ce régime de honte — et pas à moitié seulement, ben oui c’est bien dommage ma bonne dame, ce qui est arrivé. Mais enfin qui l’a fait arriver ? — il est grand temps, de trouver le courage de penser cette horreur jusqu’au bout. Eux c’est jusqu’au bout de leur vie qu’ils ont été terminés, sans le ex qui fait toute la différence, toute l’indifférence.


par Élise Rouard

corps sans vivres

Claude avait accepté par politesse d’y retourner, mais en craignant, soixante-dix ans après sa dernière visite, de ne  » plus se souvenir « . Et puis, en arrivant à  » Saint-Yon « , comme on appelait autrefois l’hôpital psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), il a tout reconnu du premier coup. Oui, pas de doute, c’était bien ce bâtiment, et même cette fenêtre, dont il s’est approché en courant presque. Fernande était là, surgie de ses souvenirs de vieil homme, dans la pièce désaffectée. Alors, il a dit :  » Je la vois, avec sa longue tresse, sa robe à carreaux bleus et blancs. Et ses joues… «  D’un geste des deux mains, il a creusé ses propres joues, pour mimer la maigreur de sa grande sœur, avant de conclure :  » C’était un cadavre. « 

Ces souvenirs remontent à 1941. Fernande avait 15 ans, elle souffrait des stigmates d’une méningite. Chaque mois, Claude venait avec des vivres. Un jour, il le raconte comme si c’était hier, il lui avait apporté une tranche de jambon ; elle s’était  » jetée dessus «  pour la déchirer d’une main impatiente. L’année suivante, Fernande est morte de faim, comme 45 000  patients des hôpitaux psychiatriques français, entre 1940 et 1945.

Pour évoquer ce drame oublié des livres d’histoire, il ne reste qu’une poignée de témoins. L’un d’eux est une femme de 103 ans, Aimée Lebeau, ancienne infirmière à l’hôpital psychiatrique féminin de Maison-Blanche, à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis).  » Elle n’a jamais rien dit « , prévient Michel Caire, psychiatre et historien. Elle accepte tout de même de nous recevoir à son domicile. C’est une Parisienne pleine de gouaille, charmante et drôle. Interrogée sur cette  » famine « , elle répond d’abord en souriant :  » Non. Ailleurs peut-être, mais pas à Maison-Blanche. «  Les archives de Paris auraient-elles gardé les listes de patients de cet établissement ? Peut-être sera-t-il possible d’y relever deux ou trois noms… Vérification faite, il faudrait en réalité tout un cahier : entre 1940 et 1945, les registres de décès de Maison-Blanche sont deux fois plus épais qu’en période normale. Ce qui donne, rien que pour cet hôpital, 2 700 mortes en cinq ans.

 » La soupe, c’était de la flotte ! « 

De retour chez Aimée, nous lui soumettons ces données.  » Tant que ça ? s’étonne-t-elle en toute sincérité. Si vous êtes allée aux archives, c’est que c’est vrai. «  D’un coup, la vieille dame se livre, et s’indigne :  » Elles sont mortes de faim. Il faut le dire, hein ! «  Tout ce qu’elle n’a jamais confié à personne, pas même à sa famille, oui, elle veut bien le confesser aujourd’hui. Raconter ses patientes, ces  » folles  » qu’elle a accompagnées jusqu’au bout, à 30 par pavillon, sans médicaments.  » Celles qui pouvaient, on leur faisait la conversation « , assure-t-elle. Mais la mort était là, toute proche…  » Ça commençait par un œdème aux jambes. Une boule d’eau qui montait lentement, ça mettait des mois. Et le jour où ça arrivait au cœur… paf, c’était fini.  » Pourquoi n’avoir jamais rien dit ?  » A quoi bon ? Les fous, tout le monde s’en fichait ! C’étaient des fauves, les malades, à l’époque, vous savez. « 

La famine commence à l’été 1940, lorsque Vichy impose un rationnement sévère à tous les Français. La population s’en tire plus ou moins bien grâce au marché noir, mais, dans les asiles, plus rien : les appels d’offres ne sont plus honorés, faute de pouvoir promettre des quantités importantes pour un délai lointain.  » On avait des gamelles hautes comme ça, raconte Aimée en joignant le geste à la parole. Mais la soupe, c’était de la flotte ! Et le pain, il était jaune. « 

 » Quand la guerre éclate, les asiles sont surpeuplés « , confirme l’historienne Isabelle von Bueltzingslœwen, auteure d’un ouvrage de référence (L’Hécatombe des fous, Aubier 2007). Le nombre de patients est alors estimé à 120 000 pour 80 000 places.  » On peut parler de ghettos, insiste-t-elle. Les malades étaient déjà morts socialement. Ils sont -ensuite morts biologiquement à la faveur d’une crise alimentaire. «  Un autre historien, Samuel Odier, a exhumé les menus de l’asile de Grenoble, à Saint-Egrève. Des navets le matin et le midi, des choux-raves le soir, avec  » 15 grammes de bœuf « , soit un mini morceau de viande. Autant dire qu’on n’atteint même pas les 1 200 calories quotidiennes, moins de la moitié de ce qu’il faudrait à un adulte.

Paul Clenchard, 92 ans, est un ancien économe de l’asile de Montdevergues (Vaucluse) : il a grandi dans cet établissement du temps où ses parents y travaillaient, sa mère comme infirmière, son père comme chauffeur. Lui aussi se souvient : « C’est pas le pain qui était jaune, c’était la farine. Ah non, c’était dégueulasse… «  La soupe était la même que chez Aimée, en région parisienne :  » De l’eau chaude ! Qu’est-ce que vous vouliez y mettre ? Vous ne pouviez pas y mettre du lard, de l’huile, du beurre, y en avait pas ! Ben… on mettait ce qu’on pouvait ! «  Donc, rien.

Il n’y a jamais eu d’ordres des autorités de Vichy de laisser mourir ces gens. Du moins, personne ne les a jamais retrouvés. Mais, au niveau local, c’est moins clair. Ainsi, quand le directeur de Montdevergues s’affole, la préfecture lui répond :  » Il y a des malades plus -intéressants que les vôtres. «  À Grenoble, les responsables de Saint-Egrève obtiennent un stock de riz, accompagné de cette consigne :  » Demandez à vos médecins de désigner les bénéficiaires : les malades récupérables (…), ce sont ceux-là qu’il convient de réalimenter. «  Si, dans les asiles plus petits, les religieuses se fichent parfois des instructions et s’organisent pour acheter des vivres, à Montdevergues, c’est impossible, d’après Paul Clenchard :  » Ce qu’il faut bien savoir, c’est qu’un directeur d’hôpital est sous la coupe de la préfecture, laquelle est sous la coupe du régime de Vichy, et Vichy est sous la coupe des Allemands… On ne peut pas demander à ce monsieur de ne pas exécuter certains ordres, même s’ils sont contraires à l’éthique. « 

Alors, ils ont fait ce qu’ils ont pu, Aimée et Paul. Elle en apportant des cerises de son jardin, lui en allant à Aix-en-Provence chercher de la pesotte, une sorte de lentille sauvage qu’on donnait d’habitude aux chevaux. Bien sûr, cela ne suffisait pas.  » Elles mouraient d’épuisement, soupire Aimée. On ne pouvait rien faire.  » Peut-être en parler à son chef ?  » Mais on ne parlait pas aux médecins, ma pauvre ! C’était des seigneurs ! Et nous, on était la basse classe… « 

À Maison-Blanche, comme partout, les courbes de poids des patientes s’effondrent. À l’image de cette femme qui pèse 52 kg en janvier 1941 et meurt en septembre, à 28 kg. Cause du décès ? Cachexie, la maigreur absolue. Aimée, toujours :  » Il ne reste plus que la peau et les os, y a plus de chair. Voilà. «  Tout ce qu’elle peut faire, c’est diviser le pain en tranches égales afin de ne léser personne. L’une d’elles l’engueule souvent :  » Menteuse ! Tu ne m’as pas donné à manger ! «  Aimée la voit bien, maintenant :  » Elle était grande… Elle avait bouffé du tissu, je crois. J’étais pétrifiée quand elle me traitait de menteuse. «  Soixante-dix ans après, Aimée s’y reprend à deux fois, mais son nom lui revient.  » Pététin, qu’elle s’appelait. Oh… Elle avait faim, la pauvre… «  Nous avons pu retrouver son dossier aux archives : Irma Pététin, née Gallice, morte le 1er mars 1942 après vingt ans d’internement. Son mari est décédé avant elle.  » Bien sûr, conclut Aimée, celle qui n’avait pas de famille, elle était foutue. « 

En 1942 se tient un congrès de médecins des hôpitaux psychiatriques. La famine ne fait l’objet que d’une seule intervention, dans l’indifférence. Mais certains ne supportent pas ce qu’ils voient au quotidien. Parmi ces indignés, Lucien Bonnafé, un interne prévenu par ses amis communistes que la Gestapo le surveille et qu’il vaut mieux être discret… Alors, il se fait nommer à Saint-Alban (Lozère), dans un asile qui tient lieu de refuge à plusieurs résistants, dont le poète Paul Éluard. Constatant qu’il n’y a rien à manger là-bas non plus, il place certains malades chez des paysans – sans jamais aucun incident. Ailleurs, au contraire, le comportement de certains soignants contribue à affaiblir peu à peu les patients. À l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise, les employés piochent si volontiers dans les stocks destinés aux malades que l’endroit est surnommé  » la Samaritaine « , en référence au slogan publicitaire du grand magasin :  » On trouve tout à la Samaritaine. « 

Vichy finit par réagir le 4 décembre 1942, par une circulaire du secrétaire d’Etat à la santé, Max Bonnafous, qui ordonne un supplément d’alimentation dans les asiles. Il n’y a donc pas eu d’ordre d’élimination par la faim, insiste l’historienne Isabelle von Bueltzingslœwen :  » En période de crise alimentaire sévère, on s’est certainement posé la question de savoir si la survie de ces malades était vraiment prioritaire. C’est finalement l’argument humaniste qui l’a emporté, sûrement de justesse, mais en tout cas il l’a emporté. « 

 » en plein Moyen âge « 

La France n’est pas l’Allemagne, qui a exterminé entre-temps quelque 200 000 malades et handicapés mentaux avec son programme T4. Mais cette circulaire arrive bien tard : près de trois ans se sont déjà écoulés -depuis le -début de cette crise, les corps sont épuisés. Partout, c’est l’hécatombe : 2 700 mortes chez Aimée, 1 998 décès à Montdevergues, 3 063 à Clermont-de-l’Oise. Dans un rapport daté du 29 novembre 1944, le directeur régional de la santé de Laon, chargé de visiter l’hôpital de Clermont-de-l’Oise, témoigne de son effarement :  » J’ai vu le spectacle d’une telle famine que cela nous plonge en plein Moyen Age. Des salles pleines de malades décharnés, squelettiques… Presque tous sont couverts de vermine et de gale, atteints de furoncles et d’anthrax suppurants. «  Un rapport aussitôt rangé aux archives. A l’époque, l’urgence est de reconstruire, quitte à oublier.

Trente ans plus tard, à Lyon, un autre interne, Max Lafont, exhume ces archives et en tire un brûlot, L’Extermination douce (AREFPPI, 1987). Ce titre lui vaut les foudres des historiens, notamment d’Henry Rousso, spécialiste de cette période :  » Le placard de Vichy est déjà bien encombré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux cadavres. «  Les fous étaient pourtant bien sous la responsabilité des autorités de Vichy… Max Lafont ne regrette rien :  » Il faut bien que nous arrivions ensemble à dire que la cause de ce drame, c’est notre lâcheté sociétale à l’égard des plus démunis ! « 

Aujourd’hui encore, la polémique reste en embuscade. Quand, en 2016, une pétition recueille 80 000 signatures pour demander une reconnaissance du drame, l’Élysée charge l’historien Jean-Pierre Azéma de rédiger un rapport. Dans son texte, celui-ci soutient les thèses d’Isabelle von Bueltzingslœwen, ignorant les autres qui concluent à une faute, une non-assistance à personnes en danger de la part des autorités de l’époque. La même année, François Hollande prononce un discours à Paris :  » Cette hécatombe n’a pas été voulue, n’a pas été planifiée, (…) elle est arrivée par l’indifférence, par l’oubli, par l’ignorance. «  Sur la plaque inaugurée ce jour-là, il est écrit au sujet des victimes :  » Leur mémoire appelle à construire une société toujours plus respectueuse des droits humains, qui veille fraternellement sur chacun des siens. « 

 

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