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12 août 2013

Éloge du Ravi contre la prison ou l’asile Gilles Sainati, précédé de « Idiot cherche village » par Philippe Grauer

idiot cherche village

par Philippe Grauer

avait génialement inséré Pierre Dac en petite annonce. Il suffit de vous faire ramasser pour délit, la prison vous recueille et si le cœur lui en dit vous shoote pour vous aider à supporter l’enfermement. L’article indique le pourcentage relatif des schizophrènes emprisonnés, il ne fournit pas celui des schizophrènes à la rue. Ainsi va notre société.

Ainsi va le train de la folie. On nous avait signalé ce texte au moment opportun, celui des crèches et de leur Ravi provençal. Ça n’a pas passé, vient l’été et ses informations médiatiques allégées. Le moment idéal pour passer ce Ravi et espérer qu’il ne passe pas inaperçu.

Mais contribue à la réflexion sur la psychiatrie et son rapport à la fois à la folie comme source d’inspiration anthropologique, au sécuritaire face aux classes dangereuses, à la peur et au populisme, ainsi qu’à la sociologie du ramassage et stockage des indésirables, psychiatriquement pharmaco neutralisés.


Gilles Sainati, précédé de « Idiot cherche village » par Philippe Grauer

éloge du Ravi contre la prison ou l’asile

26 décembre 2012

par Gilles Sainati

La crèche de Noël est souvent panthéonisée dans les vitrines commerciales, plus exactement dans sa version provençale qui si l’on en croit Wikipédia date de 1775. Il n’y pas si longtemps, chaque village avait son ou ses « idiots du village », son fada (qui signifie littéralement « possédé par les fées »). Dans le village, il s’occupait de menus travaux qu’on lui donnait à faire. C’est la communauté qui pourvoyait à ses besoins et surtout en l’intégrant à la vie quotidienne.

Il faut bien constater que dans nos sociétés urbanisées et individualistes, il n’y a pas de place pour le(s) ravi(s), ceux qui ne sont pas dans la norme, désinsérés de toute sortes, ceux que l’on dénommait encore il y a peu les « fous », et auxquels on applique divers qualificatifs tous plus ou moins anglicisés comme celui de borderline… État-limite, pour soit disant décrire un état terriblement humain et indescriptible… que l’on trouvera ensuite dangereux mais qui sert aussi a étendre la catégorie des « asociaux».

Il n’en reste pas moins vrai que les deux seules places que l’on assigne actuellement aux ravis sont la prison ou l’asile (c’est-à-dire l’établissement fermé qu’il soit psychiatrique ou pas) en occultant une chose de moins en moins expérimentée : celle du peuple soignant.

1 – le ravi, destination prison

Nos prisons comptent au 1er décembre 2012, 78 082 personnes sous écrou (16 945 prévenus détenus, 50 729 condamnés détenus (soit 67 674 personnes détenues), 9 251 condamnés placés sous surveillance électronique en aménagement de peine, 589 condamnés placés sous surveillance électronique en fin de peine et 568 condamnés en placement à l’extérieur, sans hébergement pénitentiaire.

L’évolution au cours des 12 derniers mois est à la hausse de + 5,4 % !

Entre les pauvres qui ont commis de petites infractions aux biens et les personnes atteintes de déséquilibres psychiques ou de véritables maladies psychiatriques, la prison est devenue le lieu où l’on se débarrasse de la misère humaine pour ne pas la voir dans la rue, sans pour autant apporter de solutions compte tenu des moyens chichement mis en œuvre aussi bien en nombre de psychiatres, que d’éducateurs sociaux ou de services (SMPR).

On trouve en prison sept fois plus de schizophrènes que dans la population générale. Mais tout cela, une large partie de l’opinion publique veut l’ignorer.

de 800 à 80 € : une économie managériale avisée

À quoi est due cette situation ? On trouvera les partisans de l’explication économique : il est moins cher d’incarcérer un fou qui coûte 80 euros par jour en prison alors qu’une journée d’hôpital psychiatrique revient à 800 euros. On trouve également l’argument de la dangerosité : on incarcère tous les individus potentiellement dangereux. La liste s’allonge de jour en jour.

En réalité la réforme de l’article 64 du Code Pénal napoléonien (il n’y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pas pu résister) par les dispositions des articles 121 et suivants du code pénal issues de la réforme de 1992 qui rajoute la formule : « la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable: toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu’elle détermine la peine et en fixe le régime» a considérablement accru les cas d’incarcérations de personnes présentant des troubles psychiques !

Il n’est pas dans mon propos de relancer ce débat, de nombreux experts psychiatres estimant que la prison et le contact avec la réalité de l’acte commis fait partie du protocole de guérison. Peut être, mais la République n’a jamais mis les moyens pour assumer ce type de pratiques. De plus il sera long mais judicieux de se pencher sur les conditions de réalisation des expertises judiciaires.

résultat : les Baumettes

Le résultat, ce sont les Baumettes, et d’autres lieux de détentions : une honte de la République qui dure depuis des décennies… C’est aussi l’évolution dangereuse pour les libertés de la conception de la dangerosité qui devient l’alpha et l’oméga de toute réflexion sur la récidive. Mise en perspective qui nous amènera inévitablement à catégoriser des parties de populations selon le danger qu’elles seraient censées représenter… Retour des « classes dangereuses » que l’on doit gérer et mater, sous couvert de théories comportementales fumeuses.

2 – le ravi, contrôle asilaire

Si ce n’est pas la prison qui est l’avenir du Ravi, c’est le contrôle asilaire qui lui tend les bras. D’autres que moi sont mieux placés pour en parler. Ce que je peux constater comme magistrat ce sont la multiplication des diverses procédures qui impliquent l’intervention d’un magistrat de l’ordre judiciaire qui est censé protéger les libertés publiques et individuelles, mécanismes auxquels on ne donne aucun moyen et à propos desquels on peut s’interroger sur le sérieux du législateur lorsqu’il organise ce type de paravents (ex loi du 5 juillet 2011).

Cette situation va de pair avec ce que l’on constate dans la réalité du terrain avec des coupes claires dans les budgets sanitaires et sociaux qui commencent par supprimer les effectifs dans les hôpitaux de jour et psychiatrie de secteur. La solution privilégiée est souvent médicamenteuse (soit, je n’ai aucune compétence à ce sujet) mais toujours sans suivi social ni accompagnement…

L’ordonnance médicale joue un rôle de panacée, une fois délivrée, le problème serait réglé. Alors que c’est là qu’il commence.

– cf. Paul Machto, « la psychiatrie au service de la norme », dans Contre l’arbitraire du pouvoir : 12 propositions, édition La Fabrique, mars 2012.

s’en sortir avec le peuple soignant

Une fois encore les solutions administratives et gestionnaires montrent souvent leurs impérities, mais la tendance est à attirer la sphère du soin et de l’accompagnement social vers les compétences régaliennes de l’État. Les éducateurs se transforment en contrôleurs sociaux (beaucoup réclament ce rôle, c’est finalement plus simple !), auxquels s’ajoute une camisole chimique qui ne concerne pas que les personnes diagnostiquées « à troubles» mais tout simplement tous les exclus, précaires… Chacun a droit à sa petite ordonnance… contre l’exil intérieur ! Chaque année, un Français sur cinq consomme des benzodiazépines, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps).1

Pourtant depuis longtemps a été développé le concept et la pratique de la mise en réseau de soignants, de familles, d’éducateurs, de point de rencontre qui sur un territoire, autour de projets communs de mixité sociale, arrivent à faire société entre tous les exclus, ravis, précaires, pauvres…

Car le peuple n’est pas qu’une réserve de force de travail, n’en déplaise aux marxistes et capitalistes de tous poils. C’est surtout un formidable jaillissement d’imagination, d’initiatives propres à remettre débout les plus faibles.

Cette notion de « peuple soignant » est évidemment dérangeante pour l’architecture institutionnelle et gestionnaire. Elle bouscule les frontières, les prés carrés, les pouvoirs institués.

Pour être l’un des principaux responsables d’un structure qui développe cette pratique autour de la culture, il semble bien que l’on trouve là une des voies possibles pour ré-enchanter le monde .

Nous ne sommes plus dans des communautés rurales me direz vous !! Remballez votre univers post soixante-huitard et républicain, laissez aux gens sérieux et efficaces la gestion de la misère et de l’inégalité.

C’est justement ce qu’un certain nombre d’entre nous ne veut plus, les citoyens ont autre chose à dire et à faire que d’être de simples consommateurs et des administrés dociles… C’est en étant citoyens bienveillants et imaginatifs que nous arriverons à combattre ce populisme industriel qui s’impose comme alternative à la décadence gestionnaire.

Le Ravi est l’indice de notre civilisation, s’il disparaît dans nos dispositifs techniques, il est à craindre que nos libertés soient des souvenirs.


– Selon une étude sortie il y a peu, un consommateur régulier de benzodiazépines aurait un risque 50% plus élevé de présenter une démence dans les quinze ans.

– Liens des partenaires du lieu ressources et de sa chorale des sans

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