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28 mai 2019

ÉTRANGE CÉRÉMONIE À BERLIN : Inhumation de lamelles de femmes

par Philippe Grauer

Mis en lamelles de laboratoire ou tanés, que faire des restes des déportés suppliciés ?


L’hôpital de la Charité, à Berlin, aura inhumé, le 13 mai 2019 — c’était avant les européennes donc devenu parfaitement inactuel, les restes microscopiques, récemment retrouvés, de victimes du nazisme dont les corps avaient fait l’objet d’expérience médicales durant la guerre.

[PAUL ZINKEN / DPA / AFP franceinfo avec AFPFrance Télévisions

Mis à jour le 13/05/2019 | 13:53, publié le 13/05/2019 | 06:13]


génocide ou meurtre de masse ?

D’abord un détail, comme se plaisait à dire un sinistre personnage. Nous avons un penchant au CIFPR pour l’établissement des meilleurs définitions possibles des termes couramment employés. Celui de génocide ethnicise le meurtre de masse, comme on dit pertinemment en allemand, ce qui laisse à l’écart de son usage des populations exterminées au nom de principes différents de ceux de la supposée race, comme par exemple les Rohingas, indésirables en qualité de musulmans, ou les arméniens, religion et nationalité. Comme le mot sonne sinistrement, son usage fait mouche. Impossible de revenir en arrière. Il faudra seulement constater que le sens du mot s’étant élargi, il y a lieu de prendre en compte sa désethnicisation partielle. Ce qui facilitera la qualification du génocide arménien, Vernichtung inaugurale, dont la base n’était pas la race à proprement parler mais la nation et la religion, et dont le désir de Taleb Pacha et de sa bande de Jeunes-Tueurs, pardon, Jeunes-Turcs, d’anéantissement radical systématique par un meurtre de masse d’une cruauté inouïe ne fait aucun doute.

seconde guerre mondiale, rebond de laboratoire

Voici donc qu’on nous relate un rebond surprenant de la Seconde Guerre mondiale. Le Monde nous narre que « La ville de Berlin a inhumé lundi 13 mai, en présence des descendants, les restes microscopiques récemment retrouvés de victimes du nazisme, dont les corps avaient fait l’objet d’expériences médicales durant la guerre. Cette cérémonie peu commune, à l’initiative du grand hôpital de la capitale allemande, la Charité, est le résultat de trois années de recherches.

Elle est prévue dans le cimetière de Dorotheestadt en présence d’un rabbin et de membres de l’Eglise protestante. « Avec l’inhumation des échantillons microscopiques » prélevés à l’époque sur les corps, « nous voulons rendre un peu de leur dignité aux victimes », a indiqué le directeur de l’hôpital Charité, Karl Marx Einhäupl.

L’initiative entre dans le cadre des efforts récents entrepris par l’hôpital pour « affronter son passé », souligne le mémorial de la Résistance allemande, co-organisateur de la cérémonie. Car « beaucoup de ses médecins occupant des postes de direction ont transformé, durant la période national-socialiste, leurs cliniques et instituts en lieux de mise en œuvre de la médecine raciale et de destruction des nazis », ajoute-t-il.

Des opposants au national-socialisme qui sont mis en terre, il ne subsiste que 300 tissus posés sur des lamelles de laboratoires qui ont été retrouvées dans de petites boîtes par les héritiers du médecin anatomiste qui réalisait ses expériences à l’époque hitlérienne, Hermann Stieve. Ces restes, à peine visible à l’œil nu, ont été confiés en 2016 au professeur Andreas Winkelmann pour tenter de leur redonner une identité. « Des tissus aussi minuscules ne sont en général pas considérés comme valant la peine d’être enterrés (…) mais là l’histoire est particulière, puisqu’ils proviennent de personnes qui ont été délibérément privées de sépulture afin que leurs proches ne sachent pas où elles se trouvent », explique-t-il.

S’il lui a été impossible de déterminer avec exactitude le nombre de personnes concernées par ces 300 échantillons, Andreas Winkelmann a néanmoins pu travailler sur vingt noms et des indices chiffrés établissant un lien clair avec la prison de Plötzensee, où quelque 2 800 personnes ont été pendues ou guillotinées par les nazis entre 1933 et 1945.

À la demande des familles, les victimes dont les restes sont inhumés ne seront pas publiquement identifiées. Mais l’on sait que la plupart étaient des femmes. Car Hermann Stieve, qui fut directeur de l’Institut universitaire d’anatomie de Berlin de 1935 jusqu’à sa mort en 1952, avait une spécialité : l’étude des effets du stress et de la peur sur le système reproductif féminin. »

« étude des effets du stress et de la peur sur le système reproductif féminin. »

C’est ti pas scientifique ça ? Le cher docteur est vraisemblablement mort tranquillement dans son lit, bénéficiant j’imagine de sa retraite. Cela pose la question plus générale de l’éthique en matière de science. Qu’on pense à Monsanto, et de façon plus générale à tous les empoisonneurs planéticides et bien entendu homicides du genre meurtre de masse à feu doux (encore que, pour la douceur ça se discute) que pudiquement, politiquement correctement,  médiatiquement, on désigne du terme de pollueurs. Attention à l’usage des mots, ce qu’on leur fait dire et ce qu’on leur fait occulter.

Pour revenir à nos lamelles anonymes, cela honore l’Allemagne contemporaine, qui certes maintient l’Europe sous l’insupportable joug d’un règne libéral dévastateur, oubliant que si on ne lui avait pas oublié sa dette elle ne serait pas en mesure d’imposer son actuel diktat financier ravageur, cela l’honore, de s’acquitter (à l’issue d’un lent processus de prise de conscience collective) de sa dette morale en matière génocidaire.

baisse un peu l’abat-jour

Cela dit, à propos de restes embarrassants, j’ai vu il y a longtemps, rue d’Ulm lors d’une exposition, un abat-jour en peau humaine, d’une blancheur poignante, témoignant du projet nazi de transformer un être humain en objet, en Stück. Stupéfiante pièce en effet. Que faire en pareil cas ? si ma peau avait été « traitée » de telle façon, par un congénère tanneur dont je devine les sentiments éprouvés-ravalés à ce sinistre ouvrage, je préférerais que cela soit montré, plutôt qu’inhumé. Et si on avait retrouvé mon identité, ça m’aurait plutôt plu de bénéficier d’une inscription, voici ce qui reste de Philippe Grauer, dont à l’époque on n’a pas donné cher de la peau. Ainsi je pourrais continuer de témoigner, en me marrant un peu tout de même. Je dois ajouter pour compléter l’histoire, que mon oncle Léo Grauer, résistant de la première heure, a péri à Auschwitz sous mon nom. Partie de cache-cache familial.

la relation dans tout ça ?

Le rapport de tout ceci avec la psychothérapie relationnelle ? c’est qu’elle aussi fait actuellement de la résistance. Souhaitons que même pour l’instant à la marge, et peut-être même grâce à cette situation, nous puissions continuer d’éclairer, de plus en plus, le chemin de la relation juste, non économistique, sans avoir besoin d’y laisser notre peau.


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