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28 mars 2019

HANS ASPERGER NAZI ASSASSIN D’ENFANTS

Avec « Les Enfants d’Asperger », l’historienne Edith Sheffer montre Hans Asperger en nazi et assassin d’enfants

par Élisabeth Roudinesco

Avec « Les Enfants d’Asperger », l’historienne Edith Sheffer montre Hans Asperger en nazi et assassin d’enfants

DU MAUVAIS CÔTÉ DE L’AUTISME

par Philippe Grauer

On en apprend tous les jours. On avait déjà vu la stupidité des psychanalystes émetteurs de la fameuse théorie des mères d’autistes, agents destructeurs du psychisme de leur enfant. Et la hâte avec laquelle des parents d’autistes s’étaient lancés dans une bataille d’interdiction « scientifique » de la psychanalyse auprès des autistes, en dépit du magnifique travail dans ce complexe domaine, de praticiens comme Pierre Delion, haute figure universellement respectée, traîné devant les tribunaux puis enfin dégagé de tout opprobre.

Nous avions à l’époque confectionné sur notre site, un dossier autisme, toujours consultable et passablement instructif, à l’époque de ce nous avons appelé la bataille de l’autisme, peu d’années après celle des charlatans, durant laquelle les psychanalystes commencèrent à se voir directement pris à partie et mis à mal, après avoir de bon cœur participé au sac de notre nom professionnel de psychothérapeute, à s’imaginèrent-ils, leur bénéfice.

éthique de bas niveau

À présent, le scandale d’Asperger, « sympathique » protagoniste du programme AKTION T4 d’euthanasie des autistes de « bas niveau » ne méritant pas de vivre, en rajoute une couche sur ce terrible dossier de l’autisme. On constate que des psychiatres de « haut niveau », n’aient rien compris au film. La protestation prit son temps à venir. Le ministre de la Santé traîna les pieds, pas davantage. L’église catholique protesta, mais en sourdine, de façon à ne pas être entendue : éthique de bas niveau. Seul l’évêque de Mûnster, Clemens August von Galen, prononce le 3 août 1941 un sermon, qui fit le tour de l’Allemagne, puis du monde. Moyennant quoi le programme fut officiellement interrompu. À la diligence directe de Hitler, il continua cependant. Au moment de l’arrêt officiel du T4, déjà 70 000 victimes sont au bilan. Le nombre total atteindra de 200 à 250 000. Véritable Shoah expérimentale, avec gazage et fausses douches, on y voit se déployer le génie du Mal. Notre gentil Dr. Asperger se montra excellent sélectionneur, c’est-à-dire Ange exterminateur.

Lors du congrès de la Société allemande de psychiatrie du c’était (seulement ) hier, intitulé « La psychiatrie sous le nazisme : souvenir et responsabilité », le président de cette société [ son nom ?] s’exprime ainsi : « Au nom de la Société allemande de psychiatrie, je vous prie, vous victimes et vos proches, de bien vouloir pardonner la souffrance et l’injustice qui vous ont été infligées sous le nazisme au nom de la psychiatrie allemande, et par des psychiatres allemands, ainsi que pour le trop long silence, l’oubli et l’ignorance de la psychiatrie allemande pendant les années qui ont suivi » [Nous empruntons tout le début de ce § au site dédié wikipedia]. Asperger était déjà mort, tranquillement dans son lit, en 1980. Personne ne le mentionna. Et puis ça ne vaut pas de payer le voyage à Vienne pour aller cracher sur sa tombe. Merci à Edith Sheffer, et à Élisabeth Roudinesco, qui diffuse l’information sur sa recherche.

morale méthodologique

Cette dernière milite contre les classifications discriminantes  « putrides ». Tout autant  qu’en matière de prises de position à base de rumeurs attribuant sur présomption l’autisme aux néocorticoïdes. Peut-être mais pas seuls, dans une problématique multifactorielle. Les produits de l’agro-industriel criminel sont hautement nuisibles à la santé de la planète, et des humains, mais leur imputer l’autisme sans preuves suffisantes permettrait à Monsanto de se disculper à bon compte de l’ensemble de ses méfaits. Il faut en la matière établir les preuves nécessaires. Espérons que la science et la recherche parviennent en ce domaine complexe à faire preuve (!) de l’efficacité nécessaire



Le Monde des livres, 29 mars 2019

par Élisabeth Roudinesco

Avec « Les Enfants d’Asperger », l’historienne Édith Sheffer montre Hans Asperger en nazi et assassin d’enfants

Le psychiatre autrichien a imposé ses vues et son nom dans l’étude de l’autisme, jusqu’à aujourd’hui. Il fut pourtant un artisan majeur de la politique d’euthanasie des enfants dits « anormaux » mise en œuvre par les nazis en Autriche.

« Les Enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme » (Asperger’s Children. The Origins of Autism in Nazi Vienna), d’Edith Sheffer, traduit de l’anglais (États-Unis) par Tilman Chazal, Flammarion, « Au fil de l’histoire », 398 p., 23,90 €.


Aktion T4

Professeure d’histoire à l’université de Berkeley (Californie), Edith Sheffer offre, avec Les Enfants d’Asperger, une somme incontournable, autant sur la question de l’autisme que sur Hans ­Asperger (1906-1980), psychiatre autrichien, prétendu inventeur d’un célèbre syndrome et qui, en réalité, était un sombre criminel. Sans le moindre pathos, elle décrit l’itinéraire de ce « gentil docteur », cultivé et rigide, fervent catholique, marié et père de cinq enfants, qui deviendra, sous la houlette de son maître, Franz Hamburger (1874-1954), et au contact de ses collègues Erwin Jekelius (1905-1952) et Heinrich Gross (1915-2005), un artisan majeur de la politique d’euthanasie des enfants dits « anormaux » mise en œuvre par les nazis en Autriche, deux ans après l’Anschluss, dans le cadre du programme Aktion T4 (1940-1945).

eugénisme gentil

Attachés aux lois de l’eugénisme, ces hommes de science et leurs complices – infirmières et médecins – se voulaient des bienfaiteurs de l’humanité. Ils prétendaient, comme leurs homologues allemands, soulager des enfants dont la « vie n’était pas digne d’être vécue » en affirmant que ces petits patients ne manifestaient aucun Gemüt, terme générique désignant l’âme, l’émotion, la sociabilité. Et c’est en toute bonne conscience qu’ils réalisèrent leur programme d’extermination dans le cadre de la Société de ­pédagogie curative de l’université de Vienne et sur les lieux qui avaient vu naître la pédopsychiatrie moderne d’orientation humaniste, socialiste ou psychanalytique : notamment au Spiegelgrund, dispensaire rattaché au magnifique hôpital Steinhof.

une véritable hiérarchie

S’appuyant sur des archives minutieusement étudiées, Edith Sheffer montre comment Asperger reprend à son compte le terme d’« autisme », inventé en 1907 par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939) pour désigner un repli sur soi de nature psychotique et une absence de tout contact pouvant aller jusqu’au mutisme. Adepte de l’idéologie nazie, il se détourne de l’approche bleulérienne pour créer la catégorie de « psychopathie autistique », ce qui lui permet de différencier les « irrécupérables », envoyés au Spiegelgrund, et les « amendables », capables de Gemüt et dignes de survivre : une ­véritable hiérarchie mortifère.

brillante carrière mêmes mieux mêmes approches

L’auteure décrit les atrocités commises au nom de cette sinistre doctrine : cures de soufre et de vomissement, torture, mise à mort par injection ­létale. Personnellement responsable de l’assassinat de 44 enfants, Asperger publie, en 1944, un travail dans lequel il théorise la différence entre deux ­catégories de « psychopathie autistique » : la « positive » et la « négative ». Après la chute du nazisme, il reste à Vienne et parvient à se faire passer pour le ­sauveur des enfants qui n’ont pas été exterminésAussi poursuit-il une brillante carrière, dans les mêmes lieux et avec la même approche. Quant à Hamburger et Gross, ils seront comblés d’honneurs tandis que Jekelius, capturé par l’Armée rouge, ­finira sa vie dans un camp de travail après avoir avoué ses ignobles forfaits.

pendant ce temps-là, syndrome de Kanner

Entre-temps, le psychiatre Leo Kanner (1894-1981), juif viennois émigré aux États-Unis en 1924, avait poursuivi les travaux de Bleuler en sortant l’autisme infantile précoce du domaine des psychoses. Il l’avait décrit comme une incapacité du petit enfant, dès la naissance, à établir un ­contact avec son environnement : ­isolement extrême, stéréotypie gestuelle, violence autodestructrice, troubles du langage. Soit l’enfant ne parle jamais, soit il utilise un idiome dénué de signification sans pouvoir distinguer aucune altérité. À partir de 1943, le syndrome de Kanner devient donc le paradigme majeur de la ­définition de l’autisme.

« psychopathie autistique » : ça continue

Inconnu du public, Asperger revient alors sur la scène en republiant sa thèse de 1944, soigneusement dénazifiée. En 1970, il rencontre une psychiatre britannique, Lorna Wing (1928-2014), mère d’un enfant autiste, qui va donner un essor considérable à son travail. Selon elle, Kanner et Asperger décrivent deux facettes différentes d’un même spectre autistique. Asperger rejette cette idée et lui rétorque qu’il faut au contraire distinguer les autistes supérieurs des autistes inférieurs. Le « gentil docteur » reconduit ainsi, sous une autre forme, sa ­conception nazie de la « psychopathie autistique ».

autistes de « bas niveau » : criminel nazi à l’horizon

Il meurt dix ans plus tard au moment où, sans connaître les crimes qu’il a commis au Spiegelgrund, Lorna Wing invente le fameux « syndrome d’Asperger » pour définir un type d’autisme dit « de haut niveau », caractérisé par une absence d’altération du langage et une capacité inouïe de mémorisation. Au fil des années, le terme sera repris dans les différentes versions du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (ou DSM). C’est ainsi que des millions de personnes dans le monde, dites « autistes ­Asperger », arborent aujourd’hui fièrement ce nom pour se démarquer des « autistes de bas niveau » décrits par Kanner. Ils ignorent que ce nom est ­celui d’un criminel nazi [ci-contre, chambre à gaz du dispositif T4].

un débat infernal. Abandonner le « syndrôme d’Asperger »

Par une tragique ruse de l’histoire, le concept d’autisme est donc devenu l’enjeu d’un débat infernal, conduisant d’abord à éliminer des vies et ensuite à classifier des existences atypiques à l’aide d’un syndrome fondé sur la hiérarchie d’une bonne ou d’une mauvaise pathologie. En guise de ­conclusion, Edith Sheffer donne la ­parole à son fils, auquel son livre est dédié. Diagnostiqué autiste à l’âge de 17 mois, celui-ci explique combien il s’est senti humilié à l’école par cette désignation, au point de rejeter toute idée de syndrome : « L’autisme n’est pas un handicap ou un diagnostic, c’est un stéréotype pour certains individus. Les personnes atteintes d’autisme devraient être traitées comme les autres parce que si elles ne le sont pas, cela les rendra encore moins sociables. »

Au terme de cette magistrale enquête, Edith Sheffer se demande, à juste titre, s’il ne faudrait pas abandonner cet effrayant « syndrome ­d’Asperger », source de polémiques, de discriminations, de dérives, de souffrances et d’inepties. Souhaitons qu’elle soit entendue.

ÉCLAIRAGE

la manie des classifications discriminantes

Les Enfants d’Asperger ne ­manquera pas d’être instrumentalisé dans le débat qui ­oppose en France, depuis des années, les œdipiens fanatiques, adeptes de la culpabilité des mères, aux anti-freudiens radicaux, partisans de la rééducation comportementale des enfants autistes. Sans compter les docteurs ­Folamour, convaincus que l’autisme serait généré par des pesticides ou des antibiotiques. Ce retour à l’histoire, ­effectué par Édith Sheffer sur les origines d’un syndrome à Vienne au temps du nazisme, n’a pas grand-chose à voir avec l’exhumation d’un quelconque « dossier noir », comme l’indique abusivement le sous-titre de l’édition française. Ni livre noir ni plaidoyer en faveur de l’efficacité d’un traitement contre un autre, cet ouvrage montre à quel délire peut ­conduire la manie des classi­fications discriminantes. C’est ce que souligne d’ailleurs, dans sa préface, Josef Schovanec, qui fut diagnostiqué schizophrène puis Asperger, avant de se libérer de ce « magma putride »

Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »)


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