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13 décembre 2012

La loi sur le mariage homosexuel et le judaïsme – Une réponse à la position du grand rabbin de France Rabbin Yeshaya Dalsace

un pas vers l’abîme ou vers un idéal de justice

par Philippe Grauer

la fin du monde pour 2013 ?

On notera le rapprochement déjà effectué par d’autres analystes entre les positions de religieux conservateurs et les thèses emblématisées par Jean-Pierre Winter, représentant d’un petit courant dogmatique qui nous prédit une seconde fin du monde pour janvier-février 2013 et incidemment porterait à méjuger de la psychanalyse.

Il n’en est rien si l’on garde en mémoire la pétition affirmant clairement que rien dans la psychanalyse n’interdit de se dire favorable à la loi. La protestation s’est fait entendre et les médias parlent à présent de controverse, l’honneur est rétabli. La psychothérapie relationnelle, discipline qui occupe le côté du Carré psy voisin de la psychanalyse en ce que toutes deux trouvent leurs fondements dans la dynamique de subjectivation, s’apprête quant à elle à se faire entendre à Marseille sur cette question le 4 février prochain lors d’une conférence débat. On y rappellera quelques uns des points que développe pertinemment Yeshaya Dalsace. Que voulez-vous chaque tendance psy s’appuie sur les religieux de son bord (et réciproquement).

diminuer la souffrance des enfants d’homosexuels

Une telle configuration dans le débat idéologique et tout simplement citoyen fragilise la prise de position du grand rabbin Gilles Bernheim. Travail sérieux bien argumenté la parenté de sa ligne avec celle de psychanalystes annonceurs de l’apocalypse par mort du symbolique ne laisse pas de troubler. Nous restons sensibles de préférence au propos de Yeshiya Dalsace écrivant en note : »un Juif ne peut pas être insensible à une certaine communauté de destin avec les homosexuels : nous avons subi le même opprobre, les mêmes accusations d’empoisonner la société, les mêmes bûchers ecclésiastiques et plus récemment les mêmes camps de concentration}. » Et lorsqu’il rappelle que la loi proposée « dans sa potentialité symbolique, pourrait apaiser bien des plaies… et devrait largement diminuer la souffrance des enfants d’homosexuels qui pâtissent souvent de l’homophobie ambiante à l’encontre de leurs parents,« nous ne sommes pas loin d’entendre qu’une bonne partie du problème pourrait tout simplement se trouver là.

un rabbin peut prendre fait et cause pour ce projet de loi

Dans le même esprit nous marquons quant à nous une préférence pour sa conclusion quelques lignes plus bas : « le judaïsme pris sous son angle humaniste peut donc très bien regarder de façon positive ce qu’on peut considérer comme une avancée de la société et un réel progrès pour les familles homoparentales et les homosexuels en général. Au nom de la justice, de la défense du faible, du persécuté, du marginal, au nom de la protection de l’enfance, un rabbin peut très bien, en adéquation avec son judaïsme, prendre fait et cause pour ce projet de loi. Il peut même se réjouir que, dans le cadre de la laïcité française, cette loi fera avancer les idéaux de justice sans pour autant porter atteinte à la liberté religieuse et impliquer le mariage juif ancestral. Il n’y aurait rien de moins rabbinique, rien de moins juif, rien de moins religieux, à prendre une telle position, à l’opposé même de celle du grand rabbin de France.« 

nos responsabilités

Il ne s’agit pas ici on l’aura compris d’un débat théologique qui s’adresserait à notre incompétence, mais d’un débat humaniste et citoyen. Dont les tenants et aboutissants culturels et religieux ne laissent pas d’éclairer le réseaux invisible de présupposés capables de fourvoyer la pensée si elle ne s’arme de l’usage de la critique.

À chacun de se situer. Dans nos métiers et dans le cadre de nos disciplines il serait téméraire de croire pouvoir se soustraire à nos responsabilités dans un tel domaine. Qu’en pensez-vous vous-même ? Nous espérons que le dossier que nous avons eu à cœur de réunir sur ce site contribue à ce que votre opinion vous vous la constituiez à partir d’une information et documentation suffisamment complète et contradictoire.

Puisse le texte qui suit – appareillé pour en faciliter la lecture écranique, contribuer à vous permettre de mieux fonder s’il en était encore besoin vos interrogations et conclusions. Bonne lecture ! J’oubliais ! ne négligez pas les notes. Aussi étoffées que le texte lui-même, elles en doublent le volume – et le plaisir.


RÉSUMÉ

Sur le mariage homosexuel : dans un long article (37 p.) très documenté, Yeshaya Dalsace répond à l’essai de Gilles Bernheim intitulé Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce que l’on oublie souvent de dire, qui met en garde contre les graves dangers du projet de loi d’élargissement du mariage aux couples homosexuels.

Gilles Bernheim veut parler au nom du judaïsme religieux et condamne fermement le projet de loi. Yeshaya Dalsace montre la faiblesse de l’argumentaire et surtout que le judaïsme ne saurait être enfermé dans le point de vue du grand rabbin de France. Un gros travail qui vous apprendra bien des choses sur le fonctionnement du judaïsme et les diverses positions juives sur cette question.


voir également

– notre dossier mariage

Les intertitres sont massivement de la Rédaction du site.


Rabbin Yeshaya Dalsace

La loi sur le mariage homosexuel et le judaïsme Une réponse à la position du grand rabbin de France

par Yeshaya Dalsace
ִיְהיוּ ְלָרצֹון ִאְמֵרי ִפיְוֶהְגיֹון ִלִבּי ְלָפֶניה’צוִּריְוֹגֲאִלי

[Document : Sans titre]

rabbin de la communauté DorVador (Paris Est), novembre 2012.

A. L’INTERVENTION DU GRAND RABBIN DE FRANCE

Le grand rabbin de France Gilles Bernheim(1) a publié au nom du judaïsme religieux et fait diffuser le plus largement possible, y compris auprès du Président de la République, un essai intitulé >Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce que l’on oublie souvent de dire, pour mettre en garde contre les graves dangers du projet de loi d’élargissement du mariage aux couples homosexuels et « permettre un débat » (2). Le grand rabbin est inquiet, il pense d’ailleurs que notre fonction de Juifs est d’éveiller l’inquiétude endormie. Soit. Mais il ne se contente pas d’exprimer une inquiétude personnelle ; il tient à ce que son inquiétude, marquée du sceau de sa fonction, soit la nôtre à tous. Dans son essai, l’inquiétude se transforme en certitude et même en condamnation.

un tournant important

Par cette publication, le grand rabbin brise une politique consensuelle qui fut, durant deux siècles, celle du judaïsme français consistorial et républicain et qui consistait à ne pas s’occuper directement des affaires de l’État et à ne donner son point de vue que sur demande. Le judaïsme est resté en retrait officiel des débats sur l’État civil, le mariage civil, le divorce civil(3), la séparation de la religion et de l’État, les congés payés, le vote des femmes, les programmes scolaires, l’avortement, l’abolition de la peine de mort, et même le pacs (malgré les fortes oppositions exprimées dans diverses tribunes par des rabbins à l’époque(4)). Autant de sujets, parmi bien d’autres, sur lesquels pourtant il a des choses intéressantes à dire (ce qui aura éventuellement été fait dans le cadre de cercles privés auxquels bien des Juifs auront été mêlés sans pour autant prétendre parler au nom du judaïsme). Le geste du grand rabbin Bernheim, qui se veut une prise de position officielle du judaïsme et qui critique ouvertement un projet politique du gouvernement de la République, marque donc un tournant important.

les fondements de la famille et de la filiation

L’argument principal de Gilles Bernheim est que cette loi saperait les fondements de la famille et de la filiation. Elle remettrait donc en cause une des bases sur lesquelles le judaïsme et la civilisation occidentale fonctionnent. Le grand rabbin s’inquiète également du droit de l’enfant qui deviendrait objet de toutes les manipulations des adultes, passant de l’état de sujet de droit, à l’état d’objet.

Si effectivement, les bases de notre civilisation étaient remises en cause et des enfants étaient livrés à la maltraitance, la rupture de la neutralité rabbinique serait justifiée. Il nous faudrait même tous nous mobiliser contre un projet inique et dangereux, donc irresponsable.

Jean-Pierre Winter : fausse route ?

Mais si le grand rabbin faisait fausse route ? Si le chiffon rouge agité avec tant de véhémence ne se justifiait pas ? Si la théorie du complot LGBT(5) avancée par le grand rabbin n’était que fantasme ? Si les thèses sur la filiation reprises du psychanalyste Jean-Pierre Winter(6) n’étaient que vue de l’esprit sans grand rapport avec la réalité du terrain, autrement complexe et nuancée ? Si la crainte exprimée par le grand rabbin de voir l’enfant devenir objet des désirs d’enfants des homosexuels ne correspondait à rien de pire que ce qu’est n’importe quel enfant face aux enjeux, parfois destructeurs, des volontés égoïstes de ses parents ? Si dans le fond, ce qui portait un tel essai, c’était la peur d’un tabou, une peur bien ancienne et bien ancrée, du fait homosexuel perçu comme un véritable ferment destructeur des fondements de la civilisation ?

À lire l’essai du grand rabbin et les arguments avancés, la plupart pour le moins discutables, on est en droit de poser la question de sa motivation véritable et c’est là que surgit une autre inquiétude, qui mérite autant que la sienne de trouver son expression, d’où notre réaction.

autre son de cloche

On peut en effet s’inquiéter de voir la voix juive, et même les voix spirituelles et religieuses plus généralement puisque toutes les religions parlent quasiment sur le même ton, réduite sur ce sujet à ce combat et à cet argumentaire et vouloir s’en démarquer, au nom même du judaïsme, pour que justement, le débat puisse exister.

Or, une fois cet essai publié, ce non possumus grand-rabbinique envoyé, la messe est dite. Fini le débat au sein du judaïsme français, puisque le grand rabbin a tranché. Il faut être très indépendant et même un peu masochiste, pour faire entendre un autre son de cloche dans de telles conditions(7).

Le grand rabbin ne s’y trompe d’ailleurs pas et prétend être « le référent et le porte-parole du judaïsme français dans sa dimension religieuse ». Sauf que des Juifs religieux, dans leur pluralité, ne s’y reconnaissent pas forcément et que le judaïsme religieux regardé dans sa réalité concrète et objective est autrement complexe, comme nous allons le voir(8).

unité de ton – fin de la pensée

Ce que le grand rabbin oublie de dire, c’est que, fort heureusement, le judaïsme ne pense pas d’une seule voix et que sur cette délicate question de l’homosexualité, le judaïsme religieux a produit, ces dernières années, des travaux d’une grande variété et exprime un large éventail de positions, dont certaines à l’opposé des siennes. Grâce au grand rabbin de France, cité à l’envi par les opposants à la loi, le judaïsme a pris toute sa place dans le concert des réactions religieuses réactionnaires, venues des rangs du catholicisme d’abord(9), puis du judaïsme par cet essai, de l’Islam par la voix de l’UOIF(10) et enfin du protestantisme. N’importe quel journaliste ou parlementaire vous affirmera dorénavant que «le judaïsme» s’oppose fermement à cette loi et condamne unanimement l’homosexualité. Dans la tête de bien des gens, les trois monothéismes se tiennent par la main et crient en cœur haro sur ce projet de loi (et sur l’homosexualité en général). Gilles Bernheim, par cet essai, fait que de nombreux Juifs, y compris des religieux et même des religieux orthodoxes, se sentent pris en otages d’une opinion officielle, la sienne, qui se veut celle de tous, sans nécessairement les représenter; d’autres, au contraire, suivent et cessent de réfléchir, confortés dans leur opposition naturelle, nourrie de préjugés, à un tel projet. On ne peut à mon avis imaginer pire scénario pour l’essence du judaïsme : unité de ton et fin de la pensée.

Qu’on me permette donc de me démarquer des positions du grand rabbin pour les raisons suivantes

Par attachement au principe de laïcité, que je sens bafoué par cette montée politique en première ligne des grandes religions de France faisant front unique. Leurs prises de positions et leur mobilisation vont largement au-delà de la simple expression d’une opinion, d’une inquiétude ou d’une réserve(11)

Par attachement au respect de la pluralité juive, réduite systématiquement par l’institution consistoriale à sa propre voix qui vaudrait pour tout le monde. Ce qui est à nouveau le cas ici, le grand rabbin n’ayant mené, comme d’habitude, aucune consultation large avant de prendre position au nom du « judaïsme religieux »(12).

Par attachement à l’honnêteté intellectuelle qui pousse à mettre en doute les thèses avancées dans cet essai qui caricature quasiment tous les sujets: les thèses psychanalytiques(13), la question de la filiation, la théorie du genre(14), les positions des mouvements LGBT pluriels par nature(15), même l’institution du mariage autrement complexe et changeante dans l’histoire humaine (y compris juive)(16) et bien sûr la représentation du judaïsme religieux.

Par « souci de l’autre »(17), pour cette infime minorité (18) : les homosexuels, qui méritent notre écoute et qu’on les aide à ne plus subir les assauts incessants de l’opprobre et du soupçon. En tant que Juif, je sais qu’une « infime minorité » mérite que la Nation revoie éventuellement sa législation et sa vision de ses propres fondamentaux. Nous Juifs, en avons profité lorsque la citoyenneté française s’est élargie au delà des seuls rangs chrétiens en 1791, après de houleux débats, redéfinissant en profondeur l’idée même du Français, alors que nous ne représentions que 0,16% de la population. Pour reprendre l’expression du délégué juif aux État-Généraux de 1789, nous avons été enfin regardés comme des hommes(19). Que demandent d’autre les homosexuels ? Le souci des minorités fait partie des fondements de la démocratie et de l’éthique, et nous, Juifs, avons le devoir particulier de nous souvenir que nous avons été « étrangers » pour être capables d’entendre l’étrangeté (Lévitique 19.34) ; nous avons donc le devoir religieux de lutter contre nos propres réflexes et préjugés.

Parce que je respecte la nécessité du terrain : le fait de la famille homosexuelle existe, sous toutes ses formes, c’est un fait incontournable et ce n’est pas cette loi qui le fabriquera. Les nouvelles possibilités de procréation bousculent évidemment la famille classique et offrent cette possibilité, a priori contre nature : des parents biologiques homosexuels ! Même s’il faut bien tout de même encore indirectement un homme et une femme, par gamètes interposées. Mais dès lors que l’homme, obéissant à l’injonction divine « conquiers la terre » invente la technologie(20), la nature s’en trouve transformée et en conséquence la famille aussi. Que cela nous plaise ou non, le fait est là et il touche tout le monde, à commencer par les hétérosexuels qui sont les premiers à profiter des diverses méthodes de contraception et de fécondation et donc les premiers à brouiller la notion de parent et la filiation(21).

hors débat

On peut s’y opposer pour des raisons de principe, mais le législateur tient compte en général des réalités du terrain et des besoins de la société. Même si de toute évidence, de vraies questions se posent, notamment sur les nouvelles constructions parentales et les besoins psychologiques d’un enfant(22), le rôle de l’État est de gérer au mieux la situation, la réguler si nécessaire, sans empiéter sur la liberté individuelle et les fondements qui inspirent le droit. Le rôle de la religion est d’avancer des principes qui ne sont pas forcément en conformité avec le terrain et qui s’imposent à l’individu qui ne peut tout se permettre dans son système religieux. Mais dans un État laïc, la religion ne s’impose qu’à ceux qui veulent bien y adhérer et ses critères ne concernent pas l’ensemble de la société, ils sont donc hors débats.

nécessité d’une législation légitimité du législateur

Toutes ces raisons font que je me sens en porte à faux avec la position du grand rabbin de France, non que je sois en faveur de cette loi, non que je n’en perçoive pas les aspects discutables, non que je refuse l’inquiétude, mais parce que je respecte la nécessité d’une législation et la légitimité du législateur pour y réfléchir et prendre ses décisions en conscience sans que les religions cherchent à lui dicter sa conscience.

sirènes d’alarmes du bêtisier

De plus, je me méfie des sirènes d’alarme hurlant à la décadence, à la fin des fondements de la société, de la famille, de la parenté, de l’humain lui-même… sirènes actionnées cette fois par le grand rabbin et qu’on entend régulièrement à chaque réforme ou législation nouvelle sur un grand sujet tabou ! Faut-il rappeler certaines absurdités entendues lors des grands débats révolutionnaires, y compris ceux sur l’émancipation des Juifs, ou lors des débats sur l’abolition de l’esclavage, celui sur le divorce, sur les droits des femmes, la contraception, l’avortement ou encore l’abolition de la peine de mort, du pacs ?… Une relecture rétrospective de certaines déclarations me laisse craindre que les sirènes actuelles des religieux « officiels » entreront à leur tour dans ce vaste bêtisier. Or, lors des grandes réformes précédentes, des Juifs progressistes étaient souvent en première ligne pour les défendre et furent bien évidemment attaqués en tant que tels(23) mais ils furent notre honneur.

rabbins français pétris de préjugés

Notre travail de rabbin est certes de rappeler certains interdits, de dire et surtout de penser la loi juive(24) ; mais il est aussi de préparer nos communautés à la réalité de terrain et aux changements sociétaux. Un rabbin n’est pas que le garant d’un conservatisme et son rôle pastoral est essentiel. La voix rabbinique doit parfois être celle du rappel à l’ordre, mais aussi celle de la main tendue. En ce qui concerne l’homosexualité, nous rabbins, devons enseigner le fait homosexuel, le comprendre et le faire comprendre, pour désamorcer, autant que faire se peut, les préjugés profondément ancrés dans une partie de notre public, afin d’éviter les terribles dégâts et souffrances que ces préjugés provoquent. Un grand rabbin éclairé est censé influencer les autres rabbins en ce sens, et non le contraire. Or, la plupart des rabbins français sont pétris de préjugés et ignorent profondément le fait homosexuel, pourtant bien présent dans notre communauté.

rejet ontologique du fait homosexuel

Hélas, la réalité du terrain, c’est la souffrance des homosexuels juifs, l’insulte, les ricanements, les regards entendus et du coup leur éloignement de fait de nombreuses synagogues et cercles communautaires incapables de comprendre et d’accepter qu’un couple homosexuel les fréquente ou emmène ses enfants au Talmud Tora. La réalité de terrain, c’est aussi un fort pourcentage de suicides chez des homosexuels culpabilisés, rejetés, renvoyés à leur identité douloureuse qui les obligerait à rompre avec le reste de la société et même souvent avec leur famille(25). Dans les milieux juifs religieux, mais donc dans le milieu juif en général du fait de la forte dimension sociale et identitaire du judaïsme, ce désarroi est plus fort qu’ailleurs à cause du sentiment de rejet et de culpabilité(26). Or la religion ne doit pas être le lieu exclusif de la culpabilisation et du rigorisme, du din ; elle doit aussi être un soutien, un lieu de ressourcement, d’acceptation, d’accompagnement et d’apaisement, un lieu de hessed.

Les différentes réactions religieuses auxquelles le grand rabbin mêle sa voix montrent bien l’inverse, un rejet ontologique du fait homosexuel enrobé de quelques déclarations contre l’homophobie. Or, pour les sources juives, sauver une seule vie mérite de revoir tout un système. S’il y a des valeurs à retenir du judaïsme, c’est avant tout celle de l’amour de la vie et du prochain, quel qu’il soit et celle de l’écoute de l’autre, même si cela bouscule nos certitudes. Ne pas suivre ces impératifs, c’est remettre en cause, à mon avis, un des fondements du judaïsme et sa raison d’être(27). Or, si on accepte ce point de vue sur le rôle du rabbin, le modèle consistorial actuel fait preuve, sauf exception, d’un réel déficit sur le terrain dans toutes sortes de domaines et en particulier vis-à-vis des homosexuels(28).

Sur les questions du mariage homosexuel civil et de l’homoparentalité, laissons aux cercles expérimentés le soin de débattre des incidences de cette loi sur le droit, la famille et les enfants, comme ils le font déjà largement. La voix religieuse n’apporte strictement rien de neuf. Ce projet de loi n’est d’ailleurs pas né d’hier et vient après bien des travaux et des réflexions. Qu’on en débatte donc, comme de tout projet important, mais je trouverais lamentable que l’opinion des opposants à la loi se base sur leur opinion religieuse et rien d’autre. Prudemment, le grand rabbin de France n’emploie qu’un argumentaire séculier, mais du coup, on confond les genres ; au bout du compte, même si c’est habilement fait, il défend certains préjugés religieux, rien de plus(29). Or il s’agit d’un mariage civil sans incidence sur le fait religieux et qui n’oblige en rien les diverses religions(30).

B. JUDAÏSME & HOMOSEXUALITÉ

Face à la captation du discours juif par la voix consistoriale qui voudrait faire taire les minoritaires(31), il me semble utile d’exposer le fait complexe du judaïsme religieux face à l’homosexualité. Notre travail se base sur la réalité sociologique du fait juif, non sur une définition essentialiste d’un système de pensée, le judaïsme, qu’il faudrait définir quant à sa vision de la sexualité et plus particulièrement de l’homosexualité. Le fait est que nous avons quelques textes de la tradition juive et que nombre de rabbins contemporains se sont exprimés sur la question. La plupart des gens ignorent cette diversité d’approches, c’est pourquoi il me semble utile de l’exposer.

1) LES FONDAMENTAUX

Il faudrait étudier dans le détail les sources juives. C’est un sujet plus complexe qu’il n’y paraît et nous n’en ferons qu’une brève présentation. Il existe deux approches : celle hagadique, ce qui fait sens dans le récit (l’homosexualité y est quasi inexistante) ; et l’approche halakhique, c’est-à-dire ce que la Loi dit d’un point précis sur la base d’une exégèse juridique du texte (l’acte de sodomie est clairement condamné).

privés d’accès à la transcendance et à l’altérité

Le grand rabbin de France, amène, à la fin de son essai (p.21), un argumentaire biblique (de l’ordre de la hagada) sur la base de la Genèse qui fonderait l’humanité dans l’hétérosexualité, seule à même d’après lui, de créer de la transcendance et de l’altérité. Mais son argumentaire n’est pas une démonstration suffisante dans le cadre strict de la pensée juive(32) (sans compter qu’il n’a rien à faire dans un débat républicain). Par contre, son explication tend à exclure tous ceux (juifs ou chrétiens) qui, attachés à ce texte, sont célibataires ou homosexuels et se verraient alors privés de cet accès à la transcendance et à l’altérité(33)…

Le judaïsme condamne (peine de mort par lapidation(34)) l’acte de sodomie masculine comme pratique sexuelle déviante, associée, d’après certains chercheurs, à la domination de l’autre et au paganisme. Lévitique 18.3 : «Les pratiques du pays d’Égypte(35), où vous avez demeuré, ne les imitez pas, les pratiques du pays de Canaan où je vous conduis, ne les imitez pas et ne vous conformez point à leurs lois.» Deutéronome 23.18-19 condamne la prostitution sacrée féminine et masculine (on sait par des textes assyriens que cela se pratiquait dans le culte de la déesse Ishtar). La source la plus connue et répétée sur l’homosexualité est celle du Lévitique 18.22 : «Ne cohabite point avec un mâle, d’une cohabitation sexuelle : c’est une abomination(36)» et 20.13 : «Si un individu cohabite avec un mâle, d’une cohabitation sexuelle, c’est une abomination qu’ils ont commise tous les deux ; qu’ils soient punis de mort, leur supplice est mérité.» Il est en apparence difficile d’être plus explicite, d’autant que ce dernier verset, contrairement au précédent, condamne les deux protagonistes et parle donc forcément de relations consenties et non d’un acte violent. En dehors de cette source, la Bible n’aborde jamais la question de rapports homosexuels(37) et le sujet de l’homosexualité n’est traité, en filigrane, que dans la littérature rabbinique.

on ne se choisit pas homosexuel, on assume ou non son homosexualité

Mais de toute manière, le judaïsme classique n’aborde jamais l’homosexualité dans son sens contemporain : une tendance sexuelle ressentie parfois dès l’enfance, inexpliquée et constituante donc de l’identité de la personne. Les sources juives classiques s’intéressent à une pratique sexuelle délibérée et non nécessaire(38), qu’on jugeait comme abomination ou asociale. C’est tout le problème de nos lectures anachroniques de ces textes de référence. La Bible, pas plus que la littérature du proche orient ancien, ne connaît pas de concept abstrait décrivant une orientation sexuelle. Dans l’Antiquité, la sexualité était avant tout une fonction sociale. Dans la vision contemporaine occidentale, la sexualité devient affaire individuelle et relève beaucoup moins du statut social de l’individu. De plus, le regard sur l’homosexualité a profondément changé. À la libéralisation des mœurs s’ajoute l’étude psychologique d’un phénomène qualifié depuis le 19e siècle d’un nom spécifique : homosexualité. En employant ce terme dans le contexte du judaïsme classique (Bible, Talmud et décisionnaires médiévaux) nous faisons un anachronisme et il est important d’en avoir conscience. Mais néanmoins, le phénomène de l’identité sexuelle devait exister, même si elle n’était pas forcément vue comme telle et encore moins démontrée. On sait aujourd’hui qu’on ne se choisit pas homosexuel, mais qu’on assume ou pas son homosexualité(39).

chez nous ces choses ne se font pas…

Cette possibilité d’une autre identité sexuelle, qui a pourtant existé dans bien des cultures, les sources juives classiques n’en parlent pas(40). Au contraire, elles font même une sorte de déni de réalité : la Tossefta (Kidoushin 5.10) affirme en effet : « les enfants d’]Israël ne sont pas soupçonnables de ce genre de pratiques.» On peut vouloir interpréter ce texte comme décrivant un Israël symbolique, un idéal de sainteté, et non comme le peuple juif charnel… mais il me semble qu’il se veut pragmatique et pense tout simplement que chez nous, ces choses ne se font pas…

de 3 à 5 % dans tous les groupes humains

Or, on sait aujourd’hui que l’homosexualité se retrouve dans une petite proportion (de 3 à 5 %)(41) dans tous les groupes humains, sans qu’on explique encore la raison de ce phénomène et on observe même des comportements « homosexuels » chez certaines espèces animales(42). Il est donc probable que, dans le monde juif antique, l’homosexualité existait, ne serait-ce que de façon clandestine ou fortement refoulée. Le silence des sources juives sur des pratiques homosexuelles ou même sur leur condamnation effective (le Lévitique est un code théorique et non un récit et il ne fut pas forcément appliqué) laisse penser que le phénomène a tout simplement été passé sous silence.(43)

Certains commentateurs contemporains ont vu un amour homo-érotique entre David et Jonathan et même entre David et Saül, fait assez commun dans le contexte du Proche-Orient de l’époque, comme le montrent les travaux de plusieurs biblistes et historiens, ainsi que l’iconographie(44). Mais David reste avant tout un homme à femmes…

Talmud

Dans le Talmud, les rapports très forts entre Rabbi Yohanan et Resh-Lakish peuvent être vus comme traduisant une attirance homosexuelle, mais décrits comme sublimés dans l’étude juive(45). Certains rabbins du Talmud ne sont pas mariés, ce qui étonne les autres(46), d’autres demeurent loin de leur femme… On peut s’interroger sur l’identité sexuelle de ces divers personnages et s’ils ne sont pas le reflet d’un modèle de refoulement, mais rien n’est dit ouvertement.(47)

À ma connaissance, la seule anecdote explicite se trouve dans le Talmud (TJ Sanh.23.3) : « Rabbi Youda ben Pazi monta dans la partie haute du Beit Hamidrash, la maison d’étude, et vit deux hommes accouplés. Ils lui dirent : rabbi, garde tes réflexions car tu es seul et nous sommes deux(48). » Et là encore, la politique prônée est le silence…

coucherie masculine : tout comme pour le meurtre et le paganisme

Par contre, du point de vue de la halakha, la loi juive traditionnelle basée sur la littérature talmudique, une série de règles interdisent sur la base du Lévitique la «coucherie masculine», dont on soupçonne d’ailleurs systématiquement les païens(49). Cet interdit est même particulièrement fort, puisqu’il est classé parmi les arayot, les interdits sexuels (incluant notamment l’inceste) tellement graves que la mort serait préférable à leur transgression (tout comme pour le meurtre et le paganisme)(50). Dans le contexte historique du Talmud, la problématique n’était pas le rejet de rites sexuels initiatiques païens et de toute façon, les explications sur les origines de l’interdit n’ont pas d’influence directe sur la halakha qui développe sa propre dynamique juridique. En définitive, la halakha considère comme interdit l’acte homosexuel masculin lui-même(51) appelé משכב זכור, quelle qu’en soit la motivation.

Dans le Talmud, on fait allusion à l’acte sexuel entre deux femmes, mais il n’est pas clairement condamné (TB Yevamot 76a)(52) L’inégalité de traitement dans les textes entre homosexualité masculine et féminine montre bien que l’homosexualité dans son essence n’est pas forcément le problème. Ce qu’on rejette serait plutôt des actes considérés comme détournant l’énergie sexuelle de sa fonction première au sein du couple hétérosexuel qui est la norme.

Chez les décisionnaires médiévaux, les relations physiques masculines sont strictement interdites. On les associe souvent, dans la même phrase, à la zoophilie(53)… Mais pour autant, on parle chaque fois d’un acte érotique interdit, un dérapage à éviter, mais jamais d’une véritable attirance érotique, exclusive et sentimentale, au sens où l’on entend l’homosexualité véritable(54).

Les Tossafot (commentateurs médiévaux français du Talmud) signalent le fait que des hommes abandonnent leur femme pour s’adonner à la coucherie masculine, mais sans autres précisions (Tos. Nedarim 51a).

pervers car détournant l’hétérosexuel de sa nature

On a par ailleurs chez Yossef Karo (16e s.) un témoignage direct de l’existence, dans les milieux juifs, de rapports physiques entre hommes : « Mais dans ces générations où les transgresseurs se sont multipliés, mieux vaut éviter de s’isoler avec un autre homme. » (EH 24.1) Le BaH (Yoël Sirkis, Pologne 17e s.) commente étonné et peut-être bien naïvement : «cette transgression n’existe pas dans nos contrées.»

De façon générale, le judaïsme est exclusivement attaché au modèle hétérosexuel et pense qu’il faut réguler les relations sexuelles dans un cadre de sainteté (le mariage) pour ne pas laisser la libido se déchainer librement. Le judaïsme dénonce la זנות, la débauche (hétérosexuelle s’entend). La relation sexuelle doit être fondatrice du cadre familial(55)et reste par nature liée à la procréation, enjeu fondamental des sociétés antiques(56) Le judaïsme ne rejette cependant pas le plaisir sexuel pour lui-même, mais cherche à le réguler. Dans la culture juive, le rejet du rapport homosexuel va donc tellement de soi, qu’il est bien difficile d’imaginer le légitimer. Il est en général perçu comme déviant et pervers, car détournant l’hétérosexuel de sa nature.

homosexualité féminine : enjeu bien moindre

L’enjeu de la procréation explique, à mon avis, pourquoi les sources ne parlent pas, ou à peine, de relations sexuelles entre femmes, que ce soit dans la Bible, le Talmud ou même dans les sources extérieures (mésopotamiennes ou égyptiennes). Un homme ne doit pas gaspiller sa semence, qui représente un enjeu en soi, alors qu’un comportement sexuel entre femmes n’a pas d’incidence sur la fécondité et ne sera perçu que comme dévergondage. De plus, les femmes étaient de toute façon en position de dominées et les textes, toujours écrits par des hommes, ne s’intéressent que très peu aux femmes pour elles-mêmes. Par contre, on voit d’un mauvais œil qu’un homme théoriquement dominant, devienne dominé(57). Ces facteurs expliquent, à mon avis, que les sources que nous traitons focalisent le discours sur l’homosexualité masculine et que l’homosexualité féminine semble être un enjeu bien moindre(58).

Devenu un fait indépendant de tout choix de la personne

Le regard de la société sur l’homosexualité (comme sur la sexualité en général) a profondément changé. Le grand bouleversement est que l’homosexualité, dans sa conception occidentale, est devenue un fait de la nature, certes hors normes, mais bien naturel tout de même, car indépendant de tout choix de la personne. La grande majorité des rabbins actuels qui ont écrit sur la question tiennent compte de ce changement de perspective. Comment considérer comme une faute religieuse une inclination inhérente à la personne contre laquelle l’individu est sans pouvoir ?

Ce changement se situe dans le contexte général de la révolution sexuelle, elle-même liée à l’invention de la pilule contraceptive détachant la sexualité féminine de la procréation. On revendique le plaisir et la liberté de choix. Les moyens de procréation assistée ont complété le bouleversement en permettant de détacher la procréation de l’acte sexuel. Les homosexuels ont par conséquent eu accès à la possibilité de devenir parents autrement que par les moyens classiques d’une liaison hétérosexuelle. Toutes ces évolutions bouleversent forcément notre rapport à la sexualité, à l’individu, à la procréation et donc à la famille, y compris au sein du monde juif.

l’invention du droit de l’enfant

Il faut ajouter à cela l’invention du droit de l’enfant regardé pour lui-même et non plus comme sujet du monde des adultes. L’émergence de l’enfant comme sujet représente un changement de société sans précédent, amorcé par l’Émile de J.J. Rousseau et devenu aujourd’hui un acquis et une véritable spécialisation touchant au droit, à la psychologie, aux sciences de l’éducation, à la sociologie…

Les religions, dont les normes et les textes, aussi intelligents soient-ils, se fondent sur des mentalités et des paramètres d’avant ces mutations, ne pouvaient que creuser le fossé qui les sépare de la société civile beaucoup plus réactive et influençable. Pour autant, les sociétés religieuses ne sont pas imperméables à ces mutations et sont largement influencées par elles, que leur réaction soit celle du repli(59) ou au contraire de l’ouverture.

la réalité en face

Rien d’étonnant donc que depuis quelques années, du fait même des changements de société, de la libération de la parole et de la prise de conscience du fait homosexuel, le monde juif religieux soit secoué par un vaste débat sur le statut de l’homosexualité. Pouvait-on continuer à s’en tenir aux sources classiques ? Ne fallait-il pas cesser la politique de l’autruche niant l’homosexualité juive et regarder la réalité en face(60) ? Pouvait-on continuer à rejeter ou même culpabiliser des Juifs religieux sincères, respectueux des mitsvot, mais malgré tout homosexuels ? Le phénomène n’a fait que s’amplifier et la parole se libérer. Des associations juives gays se sont fait entendre(61), y compris dans les milieux religieux et même dans les rangs d’étudiants rabbins de tous les courants du judaïsme !

tous les grands courants du judaïsme contemporain

Des quantités d’articles et quelques ouvrages ont été publiés. Les réactions du judaïsme religieux vont du rejet le plus absolu et même violent(62) à l’acceptation totale, voire la normalisation chez les plus réformateurs, en passant par le refus du débat, les propositions de thérapies, les appels à la tolérance, les aménagements des politiques communautaires, les multiples relectures des textes et même la proposition de cérémonies d’union religieuse inventées et adaptées pour les homosexuels… Comme sur bien des sujets, le judaïsme ne parle pas d’une seule voix et n’en finit pas de débattre. Contrairement au grand rabbin de France, je considère l’expression judaïsme religieux non pas en le restreignant à une institution définie, mais dans son sens large et universitaire : tous les grands courants du judaïsme contemporain, qu’on soit ou non en accord personnel avec eux.

Il faut peser la difficulté du sujet pour le judaïsme, pris entre une acceptation sociale du fait homosexuel et la difficulté (certains diront l’impossibilité) de le normaliser dans le système de la loi juive, la halakha. C’est un problème complexe et nous ne faisons que l’effleurer. Comme le fait très judicieusement remarquer la sociologue Martine Gross : « Ces contradictions embarrassantes dans lesquelles sont pris les rabbins semblent refléter en miroir celles ressenties par les juifs homosexuels attachés à leur double appartenance. »(63)

2) POSITIONS RABBINIQUES CONTEMPORAINES

Voici quelques exemples de positions de décisionnaires rabbiniques contemporains et leur vision sur l’homosexualité illustrant bien les diverses approches halakhiques possibles.

un révolté contre Dieu lui-même

– Le plus dur est Moshé Feinstein(64), très important décisionnaire orthodoxe (1895-1986 Russie/USA), qui fait de l’homosexualité la faute la plus grave qui soit, car totalement contre nature. Il ne reconnait pas l’identité homosexuelle. Au contraire, il explique qu’un transgresseur classique cède à la nature et ne rompt que des interdits restreignant un désir naturel, transgresser est mal mais rationnellement compréhensible. Alors que d’après lui, l’homosexuel allant contre la nature, crée un besoin qui n’existe pas, il s’invente une pulsion, et de ce fait, il n’est pas seulement un transgresseur comme un autre, cédant à son désir naturel, donc excusable du fait de sa faiblesse, mais un révolté contre Dieu lui-même ! Feinstein nie donc toute réalité homosexuelle et fait de l’homosexuel, le pire des transgresseurs – ou, en d’autres termes : le diable lui-même. Difficile d’être plus homophobe ! Hélas, du fait de l’autorité de Feinstein, cette position est régulièrement reprise dans le monde orthodoxe, y compris par l’actuel grand rabbin de Paris !(65). Mais en général, le monde orthodoxe le plus strict refuse de traiter ouvertement cette question et propose au cas par cas le mariage(66) (hétérosexuel, s’entend) et une thérapie, en espérant que tout rentrera dans l’ordre à force de beaucoup de prières.

ne pas juger la nature homosexuelle d’une personne

– Le rabbin américain Aharon Feldman, Rosh Yeshiva orthodoxe à Baltimore, écrivit une lettre à un Juif homosexuel revenant à la piété, cette lettre a été publiée avec son approbation(67) et a fait quelque peu scandale dans son milieu très orthodoxe. En effet, le rabbin Feldman déculpabilise l’identité homosexuelle. Il explique que « si le judaïsme condamne l’activité homosexuelle, il ne juge pas la nature homosexuelle d’une personne ». Il propose comme solution de rester célibataire et de s’abstenir de toute activité sexuelle. Il pense même que cela peut permettre de mieux se consacrer à la Tora et à son enseignement et évoque des précédents. On remarquera qu’il ne propose aucune thérapie, ne condamne pas et permet à son correspondant de demeurer homosexuel, dans l’abstinence, et lui offre même la possibilité d’être rabbin !

un interdit comme les autres

– Le rabbin Shmuel Boteach est un rabbin anglo-américain d’obédience Loubavitch très médiatisé et ami de Michael Jackson, auteur de Kosher Sex: A Recipe for Passion and Intimacy. Il y traite de l’homosexualité et défend la thèse que c’est un interdit qui n’a rien à voir avec la morale : « comme l’interdit de pain à Pessah ou d’allumer le feu à Shabbat », on ne peut donc mal juger les homosexuels, mais il faut respecter l’interdit comme une sorte de décret divin…

la permissivité de la société occidentale rend légitime l’interdit : interner les homosexuels

– Le rabbin israélien Shlomo Aviner, un des maitres à penser du sionisme religieux orthodoxe, a abordé la question à différentes reprises. Il y voit une tentation comme une autre contre laquelle un Juif pieux doit lutter. Pour lui, ce problème a toujours existé. La solution est tout simplement de combattre ce désir interdit et de le maitriser. Pour lui, le vrai problème vient de la permissivité de la société occidentale qui rend légitime l’interdit. On trouve chez lui l’idée, reprise par le rabbin Bernheim dans son essai, que l’autorisation par la société d’un interdit majeur pourrait amener à la destruction des fondements même de cette société. Par contre, il faut aimer et aider les homosexuels, comme il faut aimer et aider tous les transgresseurs. Il suit en cela l’adage de Schnéour Zalman de Lyadi (Russie 18e s.) : « on doit haïr la faute, mais aimer le pécheur » (Tanya 32)(68). Pour Aviner, la seule véritable solution est la thérapie qu’il affirme efficace, faisant fi des études sur la question(69)]. Cette position reflète celle d’une grande partie des rabbins orthodoxes, (y compris Elie Yishaï, actuel ministre de l’intérieur d’Israël qui affirmait il y a peu qu’il fallait interner les homosexuels).

refus d’incriminer les homosexuels & refus de solution

– Le rabbin israélien Youval Sharlow (une des figures dominantes du mouvement rabbinique orthodoxe dissident Tsohar) accepte le fait qu’il existe une identité homosexuelle totalement indépendante des choix de la personne. Il constate l’inefficacité des thérapies et même leur nocivité. Il voit comme une faute grave le fait d’incriminer les homosexuels pour ce qu’ils sont ou de diaboliser l’homosexualité. Pour autant, il n’entend pas sacrifier la cohérence du système de la halakha, sur l’autel de la sympathie pour les homosexuels et n’a pas essayé de trouver une solution. En cela, il se définit comme orthodoxe et refuse toute relecture des sources classiques(70).

le principe de l’enfant prisonnier

– Le rabbin orthodoxe anglais Chaim Rapoport est l’auteur d’un ouvrage d’une grande érudition et premier du genre dans les rangs orthodoxes classiques, préfacé par le grand rabbin d’Angleterre Jonathan Sacks (qui souligne le « courage » de l’auteur d’aborder un tel sujet) : Judaism and Homosexuality, An authentic orthodox view (2004). À l’encontre de Moshé Feinstein, Rapoport accepte l’identité homosexuelle et refuse d’incriminer l’orientation homosexuelle en tant que telle. Il cherche à faire comprendre le phénomène à son public. Il s’occupe plutôt de la question sociale et idéologique et évite de se lancer dans une discussion sur la halakha. Il compare même la souffrance de l’homosexuel religieux à celle du Juste, ce qui est audacieux. Il décourage le mariage hétérosexuel comme solution. De façon originale, il applique le principe de תינוק שנשבה, « l’enfant prisonnier »(71), aux homosexuels actifs qu’il considère sous l’influence permissive de la société.

l’interdit de rapports sexuels forcés et violents avec une femme ou un homme

– Le rabbin américain Steve Greenberg est le premier rabbin orthodoxe ouvertement homosexuel. Il a mis des années à l’admettre pour lui-même, puis à l’avouer publiquement. Il vit aujourd’hui en couple avec un autre juif et ils ont une fille. Aucune synagogue orthodoxe n’est prête à l’engager, mais il enseigne dans différents cadres. Il est l’auteur d’un livre Wrestling with God and Men: Homosexuality in the Jewish Tradition et de nombreux articles sur la question juive homosexuelle. Il n’a jamais voulu quitter l’orthodoxie malgré les nombreuses pressions. Il appelle à une relecture minutieuse des diverses sources traditionnelles sur la question. Ses recherches l’amènent à comprendre l’interdit biblique de משכבי אישה coucherie de femme comme l’interdit de rapports sexuels forcés et violents, que ce soit avec une femme ou un homme(72) (opinion réfutée par le rabbin Joel Roth). Sa conclusion n’a pas vraiment prise sur son monde orthodoxe pour le moment. Les décisionnaires orthodoxes continuent à condamner l’homosexualité d’une façon ou d’une autre et nombreux furent ceux à dénier le droit de Steve Greenberg à continuer à porter le titre de rabbin(73)].

un homosexuel ne saurait être rabbin

Il faut comprendre que pour la plupart des orthodoxes et une partie des massorti, l’acte homosexuel masculin étant défini dans les sources comme une faute grave, un homosexuel ne saurait être rabbin. Le rabbinat orthodoxe israélien refuse même la conversion au judaïsme à une personne homosexuelle sur le principe qu’elle ne saurait se plier à la Tora ; il refuse également de convertir les enfants adoptés par des couples juifs homosexuels (la loi israélienne autorise ces adoptions depuis 2008), du fait que « ces enfants ne sauraient recevoir une éducation juive correcte dans un cadre homoparental. »

contre les discriminations et l’homophobie

Le mouvement massorti américain lors de sa convention de 1990, dans un geste audacieux pour l’époque, avait voté des résolutions appelant officiellement à lutter contre les discriminations et l’homophobie, à recevoir de plein droit les homosexuels dans les communautés massorti et à soutenir la lutte pour une égalité civile de droit, mais leur refusa la possibilité de devenir rabbin. En 2006, une partie du mouvement massorti, considéra qu’il était maintenant possible, au regard des nouveaux responsa sur la question, d’accepter des rabbins homosexuels au grand dam de l’autre partie des rabbins massorti qui y est toujours opposée. Le mouvement massorti a rédigé ce qui reste aujourd’hui le plus important et le plus audacieux travail rabbinique sur la question de l’homosexualité, comportant plusieurs centaines de pages de denses discussions(74). Voici les principales positions :

interdit de la Tora ou interdit des rabbins

– Le rabbin Joel Roth, un des importants décisionnaires du mouvement massorti et éminent talmudiste, a écrit en 1992 un long responsum d’une soixantaine de pages sur la question. Il y analyse de façon minutieuse différentes sources et les problématiques. Il a fait, à ma connaissance, un travail d’exégèse sans précédent à l’époque et qui reste la référence en la matière. Sa conclusion est un mélange de conservatisme et d’ouverture : il maintient que l’acte homosexuel est interdit dans le judaïsme, mais appelle à une totale tolérance aussi bien sur le plan de la vie communautaire, que civile. En 2006, il compléta son travail par un autre long article. Il se réfère alors aux nouvelles lectures sur les sources bibliques (Lévitique 18.22 et 20.13) affirmant qu’il ne s’agirait pas d’homosexualité, mais de viol ritualisé, toutefois Roth, même s’il est prêt à accepter ces recherches de biblistes, réfute leur incidence sur la halakha. Il rejette également, de façon savante, l’opinion qui voudrait restreindre l’interdit à la sodomie elle-même et autoriser les autres contacts érotiques. Il pense (contre Dorff ci-dessous) que le principe de כבוד הבריאות « dignité de la personne » ne suffit pas à annuler un interdit de la Tora (voir TB Brakhot 19b) mais seulement un interdit des rabbins et que, de toute façon, l’annulation n’est jamais définitive.

annuler l’interdit en votant à la majorité des rabbins

– Le rabbin Mayer Rabinowitz constate l’interdit de la Tora, mais appelle à ce qu’une majorité de rabbins annulent cet interdit en s’appuyant sur le pouvoir que le Talmud confère aux rabbins (TB Yevamot 89a). Le problème est que cette majorité n’existe pas pour le moment.

une façon kasher d’être homosexuel

Les rabbins américains Elliot Dorff, Daniel Nevins et Avram Reisner ont publié en 2006, une intéressante tentative pour trouver une solution, en restant dans les catégories du discours halakhique classique, «car les Juifs religieux homosexuels ont besoin d’une telle réponse et non pas d’une réponse hors des normes de la halakha». Leur but n’est donc pas de tout autoriser, mais de proposer une façon kasher d’être homosexuel (avec des restrictions, comme il y a des restrictions pour toute chose dans le judaïsme, y compris la sexualité hétérosexuelle(75)). Ils partent du principe que le véritable interdit biblique est la sodomie masculine et non l’homosexualité, que d’autres actes homosexuels ont été interdits par les rabbins, dérabanane(76), et non par la Tora elle-même ; ils sont donc moins graves. De même, pour l’homosexualité féminine qui n’est interdite par les rabbins que comme conduite licencieuse, mais pas plus. Ils opposent à ces interdits des rabbins, la valeur positive de «dignité de la personne» כבוד הבריאות, que les rabbins mettent au dessus de tout ou presque et apportent de nombreux exemples d’usages de ce principe pour faire évoluer les lignes ou même annuler une loi des rabbins, en s’appuyant sur des décisionnaires médiévaux ou contemporains(77). Ils défendent, de façon originale, que la vie sexuelle fait partie de la dignité d’une personne et qu’en conséquence, exiger l’abstinence chez des homosexuels s’aimant sincèrement est contraire à leur dignité. La conclusion est que même si le couple hétérosexuel demeure le modèle prôné par la Tora, la dignité des personnes pleinement homosexuelles exige d’annuler l’interdit rabbinique de la pratique sexuelle, à l’exception de la sodomie(78).

une takana pour sauver la halakha

– En 2006, le rabbin Gordon Tucker prit le contrepied en mettant le doigt sur les limites d’un raisonnement juridique positiviste enfermé dans une dynamique qui au bout du compte provoque de l’injustice et de l’humiliation (la solution de Dorff lui semble trop artificielle et formelle). Il constate la même incapacité du monde de la halakha classique, opérant par raisonnement jurisprudentiel technique, à régler définitivement le problème des agounot(79), des mamzerim(80) et celui des homosexuels. Tucker préfère sur une question touchant par essence à la dignité humaine, mener le débat sur le terrain moral et symbolique et délaisse sciemment le terrain technico-juridique. Il pense que sur ce genre de problématiques, l’aspect hagadique doit être mêlé au débat halakhique. Il se lance dans une discussion théologique sur l’autorité technique du texte biblique et sur la nécessité de tenir compte de toutes les avancées récentes de la pensée juive. Pour lui, si la halakha demeure centrale, elle ne doit pas être systématiquement prisonnière de la casuistique lituanienne développée dans les yeshivot. Il pense qu’il faudrait décider une fois pour toutes l’acceptation pleine et entière du fait homosexuel. Il propose de demander alors aux homosexuels exactement les mêmes devoirs de comportement éthique dans leur sexualité que ceux demandés aux hétérosexuels et donc de construire un cadre propice à une relation de couple fidèle et de long terme. Il voit ce saut qualitatif comme une sorte de takana, un décret rabbinique exceptionnel, qu’il estime nécessaire pour sauver la halakha elle-même qui ne peut, sans incohérence morale, continuer à rejeter des Juifs homosexuels sincères dans leur judaïsme et subissant leur homosexualité comme une malédiction injustifiée(81).

a-normativité

– Le rabbin français Rivon Krygier cherche également une solution pour sortir les homosexuels d’un opprobre injustifié. Il critique la solution de Dorff de réduire l’interdit à la question technique et formaliste de la sodomie. Il considère qu’il faut penser la sexualité homosexuelle hors des catégories classiques des interdits du fait de l’identité foncièrement homosexuelle. Pour asseoir son approche, il sollicite, dans la halakha, une catégorie ancienne faisant état de singularités échappant à la règle générale, telle la notion de beria bifné âtsma « catégorie humaine à part », déjà développée dans la Mishna (Bikourim 4.5) à propos de l’androgyne. La halakha a de facto pu évoluer dans ses jugements lorsque les rabbins ont mieux compris certaines situations psychologiques. Ainsi en fut-il du suicidé, longtemps considéré comme un assassin et à qui les honneurs funèbres étaient refusés, mais qui est désormais considéré comme davantage victime que coupable. Ou encore la prise en compte du risque de dépression d’une femme enceinte qui a pu justifier que soit pratiqué un avortement pour préserver la santé mentale de la mère. La prise de conscience de la singularité de l’homosexualité foncière doit induire de reconsidérer complètement l’idée que l’homosexualité serait forcément une « perversion ». Il s’agit non d’une immoralité, ni d’une anormalité, mais d’une a-normativité qui dans bien des cas ne relève pas de la responsabilité des personnes concernées(82).

référence indicative mais non obligatoire

– Comme sur divers sujets, le mouvement réformé fait figure de pionnier. Il a beaucoup moins de problèmes à changer de position ou à innover, puisque pour lui, la halakha est une référence indicative mais non obligatoire(83). Il a d’ailleurs très vite changé de position sur la question homosexuelle et sans grandes difficultés. Le mouvement réformé a considéré un temps que l’homosexualité était une faute, mais qu’il fallait accepter le pécheur dans la communauté (position du rabbin Solomon Freehof en 1973). Puis en 1990, l’Assemblée des rabbins réformateurs a voté une résolution acceptant la pleine égalité et intégration des homosexuels dans les communautés réformées. Son raisonnement est essentiellement que les catégories halakhiques passées concernant l’homosexualité ne s’appliquent plus dans le contexte actuel des communautés réformées. La première synagogue gay fut fondée en 1972 à Los Angeles au sein du mouvement réformé.

À l’examen de ces différentes opinions rabbiniques couvrant tout le spectre du judaïsme religieux, il est intéressant de constater la diversité d’approche sur le plan humain, comme la flexibilité ou au contraire la rigidité, face aux diverses sources bibliques et talmudiques, ainsi que la prise en compte ou non des données scientifiques et des études sociologiques ou psychologiques sur ces questions. On constate ainsi diverses lignes de rupture permettant de mieux comprendre les fondamentaux sur lesquels chacun des mouvements du judaïsme religieux contemporain repose et aborde les sujets de société :

Orthodoxie stricte intolérante

: rejet du phénomène homosexuel, refus total de la discussion chez la plupart, culpabilisation maximale (Feinstein), aucun débat ou écrit sérieux sur la question, parfois appel à la violence (Nissim Zeev). L’humain est au service de la Loi qui ne saurait être remise en cause.

Orthodoxie stricte tolérante

: acceptation de traiter la question pour elle-même, au moins brièvement ; chez certains aucune référence aux recherches sur le phénomène homosexuel avec notamment des conseils thérapeutiques (Aviner) ; mais chez d’autres, prise en compte des résultats de ces recherches et donc de la nature homosexuelle (Feldman, Rapoport). Chez tous, un appel à la tolérance. L’humain est au service de la Loi qui ne doit pas s’appliquer de façon inhumaine.

Orthodoxie de gauche

(Sharlow) et

massorti de droite

(Roth) : Acceptation du phénomène homosexuel. Prise en compte des données de la science et références aux diverses recherches, donc plus de condamnation de la faute et appel à la tolérance(84) et surtout volonté de trouver une issue. Mais incapacité à interpréter la halakha dans le sens d’une véritable innovation du fait de la réticence à franchir certaines lignes de raisonnements halakhiques considérées comme rouges, pas suffisamment convaincantes ou encore trop éloignées des textes classiques dont on refuse de réduire l’autorité. La Loi, reposant avant tout sur un raisonnement logique basé sur des précédents, est à prendre avec sa rigueur, avec sa logique interne et ne doit pas être bouleversée, mais on peut néanmoins en adoucir l’application par notre humanité.

Massorti de gauche

(Dorff, Krygier, Tucker) : volonté a priori de réduire la ségrégation juive à l’égard des homosexuels et de trouver une solution au sein de la halakha, pour la cohérence éthique de la halakha confrontée à un public progressiste. Forte influence des recherches scientifiques et de l’ouverture d’esprit occidentale. Usage de tous les raisonnements juridiques possibles pour asseoir une solution viable, quitte à innover de façon audacieuse. La Loi ne doit heurter ni l’humain, ni l’éthique, quitte à se voir réinterprétée, mais elle reste la Loi et à ce titre, se doit de proposer de véritables solutions.

Réformateurs

: Acceptation du phénomène homosexuel. Prise en compte des interdits de la halakha dans certaines conditions de compatibilité avec les grands principes humanistes, mais si besoin, changement de paradigme et résolution par vote en assemblée rabbinique. La Loi est au service de l’humain et n’est qu’une référence culturelle et historique, mais pas foncièrement juridique (elle n’est donc plus tout à fait la Loi).

le couple hétérosexuel demeure le modèle de la société juive

On constate dans l’ensemble une grande difficulté à trouver une solution compatible entre halakha et pratique homosexuelle. Le point de vue orthodoxe pêche en général par sa fermeture et quand il est ouvert, il ne propose aucune véritable solution et ne peut se départir d’une certaine dose de condescendance vis-à-vis des homosexuels. La position orthodoxe ouverte et massorti conservatrice aboutit à une contradiction interne : on clame haut et fort un interdit tout en prônant la plus grande tolérance pour ses transgresseurs patentés et on ne propose aucune solution viable alors qu’on reconnait qu’il en faudrait une. Le conservatisme veut sauver le système mais en arrive à le rendre absurde. Les massorti sont les plus créatifs et les seuls à avoir rédigé officiellement une littérature abondante sur la question, ils sont les plus cohérents mais font, au nom de la cohérence, une sorte de grand écart halakhique que certains trouveront aberrant car cherchant à rendre humaniste un système qui ne le serait intrinsèquement pas(85). Les réformés ne sont pas crédibles du point de vue de la tradition halakhique, mais par contre, ils sont cohérents face à leur système de valeurs morales et humanistes. Aucun de ces systèmes n’apporte de réponse pleinement satisfaisante, car les Juifs homosexuels appartiennent à tous ces différents milieux et chercheront forcément une réponse la plus en phase avec le judaïsme dans lequel ils se reconnaissent au détriment des autres solutions.

Aucune des approches ne renonce à l’idée que le couple hétérosexuel demeure le modèle de la société juive. Tous prônent une éthique sexuelle pour tout individu juif. Même les plus compréhensifs à l’égard de l’homosexualité ne font pas de celle-ci une norme, mais insistent sur sa particularité et son traitement exceptionnel. Le mariage hétérosexuel n’est jamais remis en cause et reste pour tous le modèle idéal de la famille juive. Il manque au fond un véritable travail de pensée juive sur la sexualité en général et l’homosexualité en particulier. Au nom de quoi l’homosexualité devrait-elle être réprimée ? Au-delà des questions de reproduction qui préoccupaient fortement les anciens, qu’est-ce qui est véritablement en jeu dans le rapport sexuel pour une pensée juive vivante ?

C. LA QUESTION DU MARIAGE

1) Mariage civil et mariage religieux

Nous avons vu la variété des approches juives religieuses à l’égard de l’homosexualité. Revenons à la question du mariage homosexuel civil. Le judaïsme, contrairement au christianisme, est une religion juridique basée sur une loi très différente de la loi civile française et qui tient à préserver cette spécificité. La République et le judaïsme ne font pas corps, même si le judaïsme respecte la République et ses lois et prie pour sa paix. On a affaire à deux systèmes différents à plusieurs titres :

– Le droit de la République est basé sur les principes de liberté et d’égalité. Le mariage est devenu de plus en plus conforme à ce principe, jusqu’à une totale égalité des conjoints.

Dans le judaïsme, la loi est transcendante, de nature divine, même si élaborée par des hommes(86). Il n’y a pas d’égalité systématique, mais des catégorisations juridiques de personnes (juif/non-juif, hommes/femmes…). Le mariage est basé sur une suprématie masculine, même si cela ne correspond plus au vécu des couples juifs. En cas de divorce, en fait une répudiation par le mari, l’homme est avantagé et la femme en état de dépendance pour recevoir son guet, l’acte de répudiation.

– Le droit de la République correspond à la volonté populaire et peut être revu, y compris au niveau de la Constitution, il s’adapte donc aux changements de société. C’est ainsi que le mariage a été modifié pour devenir égalitaire et que l’homosexualité a été dépénalisée.

Dans le judaïsme, la loi est reçue et non choisie ; elle se veut immuable et s’impose de façon transcendante(87). Comme pour tout système défini une fois pour toutes, des problèmes se posent à cause du décalage avec la réalité et les mentalités. La halakha peut évoluer sur certains points, mais elle ne se change pas pour autant si facilement et la dynamique est très lente. En ce qui concerne le mariage, la halakha n’a toujours pas été capable de régler le problème aigu des agounot (femmes attendant le divorce). L’homosexualité est difficile à dépénaliser, comme nous l’avons vu.

– La République est basée sur une révolution et l’abolition d’un système législatif ancestral. Tous les changements y sont possibles, pour peu que la voix de la majorité le décide.

Dans le judaïsme c’est l’inverse : on se base sur la fidélité à la Loi ancestrale, même quand celle-ci prête à débat ou est discriminatoire (inégalité hommes/femmes, statut des mamzérim(88)), on souhaite perpétuer un système par fidélité à l’histoire juive et par croyance en sa suprématie (révélation).

– La République pense avant tout l’Homme en termes de droits des individus sur le principe des Droits de l’Homme, même si elle lui reconnait des devoirs. Le judaïsme pense l’Homme avant tout en termes de devoirs, même s’il reconnait à l’individu (créé à l’image de Dieu) une sacralité et une dignité ontologiques qui impliquent aussi des droits.

Même si la loi civile comporte une certaine dimension symbolique, elle est avant tout pratique. Alors que dans le judaïsme, c’est l’inverse. De plus, la loi juive ne connaît aucune frontière de l’intimité et gère toutes les dimensions de la vie humaine, y compris les plus privées (la sexualité ou la nourriture par exemple).

2) Le judaïsme, le mariage et la filiation

différences majeures

Il existe des différences majeures entre le mariage civil et le mariage juif religieux. Toutefois aucun d’eux ne repose sur l’exigence de l’amour, mais sur celui du respect et de la libre volonté (l’amour évidemment ne nuit pas… mais ne saurait être une référence juridique). De facto, de nos jours, un mariage se fonde et tient le plus souvent sur l’amour. Les conventions sociales et les alliances entre familles ne jouent que rarement un rôle décisif. En cas de désamour, on n’hésite plus à divorcer. Ce constat sociologique est vrai aussi bien dans la population générale que chez les Juifs religieux qui connaissent un taux de divorces quasi équivalent à celui de la population générale(89).

sans considération de leur origine ou de leur religion

Mariage civil : union juridique entre un homme et une femme égaux en droits et en devoirs, sans considération de leur origine ou de leur religion et création d’un cadre protégeant le conjoint et les enfants potentiels dans un projet familial commun que chacun définit comme il l’entend.

inégaux en droits et en devoirs

Mariage religieux : union juridique (dans le cadre du droit juif) entre un homme et une femme mais inégaux en droits et en devoirs et création d’un cadre protégeant le conjoint et les enfants potentiels dans un projet familial commun, un projet spirituel exclusivement juif et dans une continuité historique et ethnique juive (d’où l’impossibilité de se marier avec une personne non juive). Principe de sainteté, kedousha, et forte imprégnation religieuse et symbolique de la cérémonie (7 bénédictions(90)).

kidoushin & nissouïn

Le mariage juif se divise en deux phases : les kidoushin qui représentent l’engagement juridique devant témoins en conformité avec « la loi de Moïse et d’Israël » et qui invalide donc toute situation non conforme à cette loi (mariage mixte ou homosexuel) ; puis les nissouïn qui représentent la partie spirituelle et symbolique. On place le couple juif dans une continuité mythologique (référence à l’Eden) et historique (référence à Jérusalem) qui va bien au-delà de leur histoire personnelle.

couple juif marié civilement

Un couple juif marié civilement n’est pas marié pour la halakha, la loi juive. Le judaïsme reconnait certes l’autorité de l’État (דינא דמלכותא דינא) (91), mais non la validité de son mariage pour ce qui est du judaïsme. Il en est de même pour le divorce. Par contre, le mariage religieux sans mariage civil (ce qui est illégal dans la loi française acceptée par le fameux sanhédrin de Napoléon) est valable tout de même et si nécessaire, un divorce religieux devra être exigé. Le judaïsme met donc clairement le mariage religieux au-dessus du mariage civil, auquel il n’accorde aucune valeur symbolique ou juridique dans le système de la halakha, mais seulement une valeur administrative républicaine(92).

filiation

– Sur les questions de filiation, il existe également de grandes différences, le judaïsme ne tenant pas compte théoriquement de la filiation paternelle d’un enfant de mère juive et de père non-juif. Par exemple, la stricte halakha ne reconnait aucune autorité à ce père non-juif et même en théorie aucune existence légale. Bien plus encore, le judaïsme ne reconnaît pas totalement l’adoption et permet théoriquement une union maritale entre un parent adoptant et un enfant adoptif ou entre un frère et sa sœur adoptive (ou vice-versa). En cas d’adoption civile, la filiation est pleinement reconnue par la loi de la République, mais cela ne fait pas de l’enfant adopté, l’enfant de ses parents pour la loi juive (s’il n’est pas juif, il devra se convertir(93)).

mariage civil et mariage juif

Mariage civil et mariage juif, filiation juive et filiation civile ne sont donc pas la même chose, les référents juridiques et symboliques ne sont pas les mêmes(94).

impossible à faire dans le judaïsme

Si le législateur peut envisager de changer la loi du mariage et d’y inclure les couples homosexuels, c’est impossible à faire dans le judaïsme. Tout au plus peut-on inventer une cérémonie spirituelle, mais différente du mariage juif classique et dont la portée juridique juive n’aurait aucune valeur (à moins de créer une nouvelle catégorie juridique autre que kidoushin et nissouïn). L’option envisagée par certains rabbins en Amérique et en Israël prêts à organiser des mariages homosexuels (non- orthodoxes bien entendu) est purement symbolique, c’est une union « d’amour » sans véritable valeur juridique (on ne saurait exiger un divorce par exemple)(95).

droit de l’enfant

– Enfin, sur la question du droit de l’enfant tant évoquée par les opposants au projet de loi, grand-rabbin en tête, je ne veux pas être trop ironique, mais ce principe auquel nous sommes si attachés est une invention de la société laïque moderne et des lumières. La tradition juive n’est, hélas, pas des plus pertinentes sur ce point.

3) Le brouillage des repères de filiation

La crainte des opposants au projet de loi repose sur un possible brouillage des repères de filiation. Le mariage homosexuel changerait en profondeur la famille hétérosexuelle et donc l’identité même de chaque individu. Mais aucune démonstration, ni argument convaincant n’est avancé pour étayer cette thèse. La part de fantasme semble plus forte que la raison.

Tout est question de sémantique, or les mots ont certes un sens, mais aussi une certaine souplesse dépendant du contexte. La fonction paternelle varie d’une famille à l’autre et dépend du caractère et de la culture. Le même mot est employé pour un père biologique ou pour un père adoptif, alors que la construction psychologique et symbolique n’est pas la même. L’enfant adopté sait qu’il a, par ailleurs, un géniteur, même s’il ne le connait pas. Pourtant, l’expérience de l’adoption, malgré ses difficultés, fonctionne. Il existe un parallèle avec la conversion au judaïsme : on est a priori juif de naissance, mais la conversion permet de devenir juif d’adoption et elle fonctionne très bien.

Quant à savoir si un enfant est perturbé par le fait d’être élevé par des parents homosexuels, cela n’a jamais été établi

Le fait qu’on ajoute également à toutes les variantes de filiations hétérosexuelles possibles (elles sont déjà nombreuses et aucune ne donne des résultats absolus, même la plus classique(96)), l’éventualité que le père soit un homosexuel, n’y change pas grand-chose. Même homosexuel, un père géniteur, celui qui a donné le sperme, reste le père géniteur porteur d’une filiation génétique. Il en est de même pour une mère homosexuelle. La question de la filiation se pose autrement pour le conjoint non concepteur qui devient alors un parent adoptant et je ne vois pas grande différence avec un adoptant hétérosexuel. L’originalité du couple homosexuel, de ce point de vue, est qu’il lie une filiation génétique à une filiation symbolique, ce qui crée une inégalité dans le couple. L’enfant sait (il faut le lui expliquer) qu’il a aussi un autre géniteur ou génitrice, qu’il peut vouloir connaître et que parfois il connaît et voit régulièrement. C’est évidemment un peu compliqué et ce n’est certainement pas la situation idéale, mais c’est celle de la plupart des parents homosexuels actuels.

Quant à savoir si un enfant est perturbé par le fait d’être élevé par des parents homosexuels, cela n’a jamais été établi(97). De toute façon, ce n’est pas cette loi qui va créer l’homoparentalité et ses problèmes, cela existe déjà. Elle va au contraire chercher à la réguler, à la stabiliser.

les opposants se noient dans un dé à coudre de symbolique monté en épingle

Surtout, en quoi une telle loi va-t-elle changer le fait hétérosexuel et la parenté classique ? On nous promet sa destruction, je ne vois même pas une influence. La famille hétérosexuelle sera toujours la même, avec ses qualités et ses défauts. Certaines formulations administratives vont devoir changer, mais en quoi cela change-t-il la filiation symbolique ou le rapport aux parents et aux autres membres de la famille ? Qu’on emploie le mot union, partenaire, conjoint, parent, tuteur, ou tout autre appellation ad hoc ne changera rien à ma façon de voir mes parents, ma femme, mes enfants… En l’occurrence, le projet de loi est plutôt neutre : « parent » ou « parents », « époux » au pluriel, « conjoint » au singulier(98)… On a l’impression que les opposants se noient dans un dé à coudre de symbolique monté en épingle.

Enfin, d’un point de vue juif, quelle influence cela aura-t-il sur mon judaïsme et le droit juif de la famille et de la filiation ? La seule question qui se posera, mais elle se pose en fait déjà avec ou sans mariage, c’est la question de la filiation juive des enfants de couples de Juifs homosexuels et là, le judaïsme fait clairement une différence entre les couples masculins dont il ne reconnaît pas la filiation et les couples féminins dont il tient compte de la filiation, selon le principe qu’on est juif par sa mère(99).

4) Le judaïsme est-il contre le mariage homosexuel civil?

Nous avons vu que le judaïsme a des positions divergentes sur l’homosexualité et qu’il ne reconnait au mariage hétérosexuel civil qu’une valeur administrative. Affirmer qu’il est opposé au