RechercherRecherche AgendaAgenda

Actualités

Revenir

29 mai 2019

LA NOUVELLE HUMANITÉ SELON ANDREW SALOMON par Élisabeth Roudinesco — Le Monde des Livres 30 mai 2019

TEXTE 2 par Philippe Grauer : Bégaiements ahurissants vers une nouvelle cartographie psychopathologique "dépathologisée"

Mots clés : psychanalyse, psychiatrie, psychopathologie, genre, animalité, classification, taxinomie, nihilisme thérapeutique

Andrew Salomon est psychologue psychanalyste, américain et anglais, formé dans le sérail de la British Society, élève de Juliet Mitchell, militant LGBT + queer décolonial. Son livre, best-seller aux États-Unis, a reçu plusieurs prix littéraires. Il se bat pour la suppression de toutes les classifications du DSM — autant pour les autistes que pour les autres enfants « différents ». Il est le chantre d’une théorie identitaire visant à remplacer toutes les formes de nosographie par une définition des « espèces » humaines.
Ses thèses font fureur dans de nombreux départements de gender’s studies. 
Il prône, à la clé, le renoncement à l’avortement pour les femmes enceintes dans les cas de viol et de handicap reconnus (par amniocenthèse), l’abolition du traitement des sourds par les implants, etc.


TEXTE 1— Élisabeth Roudinesco — Le Monde

Une enquête problématique sur les enfants différents

Andrew Salomon, Les enfants exceptionnels. La famille à l’épreuve de la différence [Far From the Tree: Parents, Children and The Search of Identity], traduit de l’anglais (USA) par Anne Véronique Barancourt et Christine Vivier, Paris, Fayard, 1180 p., 39 € –

Journaliste, écrivain, psychologue, Andrew Salomon a passé dix-huit ans de sa vie à recueillir des témoignages auprès de quatre cents familles américaines à la recherche de leur identité « verticale » (innée) et « horizontale » (acquise), et dont il dit, dans le titre original de ce best-seller, qu’elles sont « loin de l’arbre ».
Aussi bien dresse-t-il une liste à la manière de Georges Pérec, au sein de laquelle il réunit des histoires de vie et de souffrances. Il définit plusieurs catégories d’humains qu’il regarde cohabiter comme le ferait un soigneur animalier sorti tout droit d’une ménagerie de verre : sourds, nains, trisomiques, autistes, schizophrènes, prodiges, transgenres, noirs, latinos, etc. A quoi s’ajoutent des polyhandicapés : hydrocéphales, infirmes moteurs cérébraux, aveugles, etc.

sur le même plan ?

Salomon décrit avec minutie l’existence quotidienne de ces enfants et de leurs parents. L’ennui c’est qu’en lisant ce livre – qui a donné lieu à un film documentaire – on se demande pourquoi l’auteur met sur le même plan une orientation sexuelle (queer, transsexualisme), des pathologies génétiques (trisomie 21, achondroplasie, etc.), des situations sociales (enfants perturbés), des couleurs de peau, des maladies mentales et enfin des handicaps majeurs. Salomon répond en affirmant que toute « différence » n’est rien d’autre qu’une identité socialement construite et subjectivement vécue comme une discrimination.
Certes, le travail d’enquête est passionnant mais, au fil des pages, on éprouve une sorte de malaise quand l’auteur explique à quel point les parents de ces enfants sont heureux de les élever pour mieux se défaire des préjugés de la société. Et puis on découvre bientôt la signification de son combat. A propos de la trisomie, il condamne le recours à l’avortement et fustige les 93% de femmes qui le choisissent, suite à une amniocentèse, affirmant que le fœtus est déjà un être humain. Il préconise l’opération de réassignation chirurgicale chez les enfants transgenres non pubères afin de les doter d’une identité heureuse. Enfin, s’agissant des sourds, il déplore l’utilisation précoce des implants cochléaires qui risque de faire disparaître un jour la langue des signes.

Espèces identitaires

Qu’on ne s’y trompe pas ! L’auteur n’est pas un obscurantiste religieux mais un progressiste qui explique, par son autobiographie, les raisons de son engagement militant en faveur d’une nouvelle humanité échappant à l’unicité du genre humain pour se diviser en multiples espèces identitaires. Dyslexique, issu d’un père juif et d’une mère habitée par la haine de soi juive, maltraité dans son enfance, homosexuel honteux puis heureux, il a réussi à accéder à la paternité grâce aux merveilles de la gestation pour autrui. Convaincu au moment de l’accouchement que son enfant serait handicapé, il a fini par accepter qu’il soit « normal » : « Parfois j’ai pensé que les parents héroïques de ce livre étaient fous en s’asservissant à leur enfant étrange une vie entière (…) J’ai été surpris de découvrir (…) que j’étais prêt à les rejoindre sur leur passerelle. » (p. 892).

Bienvenu dans le monde merveilleux du bonheur identitaire ! Tel pourrait être le credo de cette étrange aventure généalogique.


par Élisabeth Roudinesco — Le Monde des Livres 30 mai 2019


TEXTE 2 — Philippe Grauer

Bégaiements vers une nouvelle cartographie psychopathologique « dépathologisée »

La classification, pour paraphraser De Gaulle parlant de l’Europe, c’est toute la question. La psychiatrie après le désastre du traitement moral et le pénible réaménagement du mode de vie asilaire (supprimé seulement après la seconde guerre mondiale), s’est attelée à la question de la description, faute de principe de théorisation générale du psychisme, plongée dans les affres de ce qu’on peut bien appeler avec Élisabeth Roudinesco le nihilisme thérapeutique. Il fallut trouver un ordre taxinomique. Un monument comme le manuel de base de Kraeppelin, passant de la compilation de symptômes hétéroclites à un regroupement par syndromes, ou le devenu populaire véritable traité de collectionneur de Krafft-Ebing, qui se voulait professionnel strictement confidentiel en direction des juristes, ont marqué le tournant et le début du siècle. Ensuite, Henri Ey intégrant le modèle psychanalytique édifia son système organo-dynamique, tandis que le modèle psychanalytique marquait la psychiatrie toute entière de son influence, jusqu’à la révolution conservatrice scientistique épistémologique du DSM selon Léo Spitzer et Robert Francès.

humanité/genre/animalité

Tout ceci est parvenu à dissocier psychiatrie et psychanalyse. Mais disparu le concept de symptôme on régresse vers un organicisme idéologique dominé par Big Pharma et un comportementalisme navrant, même relevé par un relish neuroscientifique neuromirifique, aboutissant au modèle de la médicalisation de l’existence. Pas vraiment enthousiasmant. Rendus à la faillite des taxinomies, des radicaux du genre travaillent alors à redessiner la carte. Entre ceux qui brouillent systématiquement, jusqu’à des systèmes délirants, les frontières humanité/genre/animalité[1], et à présent Andrew Salomon, qui mobilise une immense culture au service d’une nouvelle cartographie qui vous laisse sur le cul, on peut mesurer que la colonne vertébrale de la science psychiatrique fait souffrir le monde psy de douleurs sciatiques sévères, et plonge les épistémologues dans des abîmes d’ébahissement.

la question de l’identité

Cela touche à la question de l’identité, de sa définition, de ses composantes. Cela concerne également la question du courant existentiel non freudien, venu avec sa composante phénoménologique (Husserl publie ses Recherches logiques en 1900, en même temps que Freud sa Signification des rêves) et le concept de relation qui contribue à complexifier la figure. Alors, tout est à reconstruire ? De la crise actuelle attendons patiemment quelque dénouement à venir. En attendant, le principe multiréférentiel peut nous aider un peu. Et une saine action critique nous empêcher de trébucher sur des excentricités qui démontrent à quel point, passées les bornes il n’y a plus de limites.


[1] Cf. à ce sujet, Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle, le genre, l’animal, la mort, Paris, Grasset, 2018, 394 p.- On peut émettre des réserves, mais son tour d’horizon, complet, reste incontournable.

Remonter

Remonteren haut de la page