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8 mars 2013

Le psychanalyste, cet humaniste Élisabeth Roudinesco © Le Monde

Ça rassérène d’évoquer de grands psychanalystes qui honorent leur discipline et inspirent tout autant la psychothérapie relationnelle que l’opinion éclairée.


Élisabeth Roudinesco © Le Monde

Trois livres, signés de praticiens chevronnés, rappellent à point nommé ce que la clinique freudienne comprend d’humanité, d’empathie et d’échange.

le psychanalyste, cet humaniste

par Élisabeth Roudinesco

© Le Monde – 8 mars 2013

Alors que la psychanalyse est de plus en plus attaquée par les tenants d’un scientisme sans âme, nombreux sont les praticiens qui continuent, avec intelligence et ténacité, à faire perdurer la clinique freudienne, autant dans des institutions publiques que dans leurs cabinets privés.

[Document : Sans titre]

Trois ouvrages témoignent de cette réalité. Leurs auteurs – Catherine Vanier, Serge Tisseron, Radmila Zygouris – ont en commun d’avoir été analysés chacun, et sans le savoir, par trois célèbres psychanalystes français – Maud Mannoni (1923 -1998), Didier Anzieu (1923-1999), Serge Leclaire (1924-1994) –, tous trois anciens élèves de Jacques Lacan. Dans leurs livres, si différents soient-ils, ils accordent à leur propre expérience de la cure une place centrale, comme si chacun d’entre eux voulait témoigner à la fois d’une pratique et d’un héritage transmis par leurs maîtres.

Dans la droite ligne de l’enseignement de Maud Mannoni, Catherine Vanier s’occupe depuis vingt ans de grands prématurés dans le service de néonatologie de l’hôpital public Delafontaine, situé à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). À partir de cette expérience de terrain, elle relate, dans Naître prématuré, des histoires bouleversantes de bébés, nés en général à 25 semaines, et dont nul ne sait, à l’instant de leur venue au monde, s’ils seront un jour des enfants comme les autres. La science médicale a tellement progressé que désormais ces minuscules nourrissons peuvent être sauvés, sans lésions organiques ultérieures, grâce à des couveuses perfectionnées qui, pendant plusieurs semaines, se substituent à la relation parentale. Et, s’il s’avère que leurs fonctions vitales sont atteintes, les équipes médicales transfèrent les prématurés dont ils ont la charge dans une unité de soins palliatifs afin qu’ils puissent y mourir sans souffrance.

Travaillant en étroite collaboration avec ces soignants, Catherine Vanier ne se demande jamais s’il est juste ou injuste de laisser vivre ou mourir ces enfants. Dans un tel service, nul ne songe à proposer à des parents en détresse tantôt un acharnement thérapeutique inutile ou tantôt une interruption de vie immédiate. Ici, chaque histoire est singulière.

Ainsi celle de Jade, née à 29 semaines et dont la mère, schizophrène, ignorait qu’elle avait accouché. Ayant survécu, Jade est placée chez une nourrice et sa mère internée. Convaincus des bienfaits de l’instinct maternel, les soignants du service psychiatrique décident un jour que celle-ci doit donner le biberon à son bébé. Mais le lendemain, plutôt que d’affronter de nouveau une  » épreuve «  dont elle ne saisit pas la signification, elle se jette de la plus haute fenêtre de l’hôpital. Terrible traumatisme pour l’équipe de néonatologie.

Ou encore l’histoire plus joyeuse de ces deux jumeaux dont les parents africains affirment que seul un rituel, et non pas une couveuse, leur permettra de survivre. Après une difficile négociation, le père est autorisé à se peindre le visage puis à danser et à chanter autour de la machine, sans pouvoir toucher les nourrissons qui lui seront rendus en pleine santé ultérieurement.

Quand un bébé qui a survécu quitte le service, il reçoit un livre où  » sont collées des photos, de sa naissance à sa sortie. On y raconte son histoire, son évolution médicale mais aussi ses habitudes et ses goûts « . Cet objet, en forme de don, l’accompagnera toute sa vie s’il le souhaite… Au fil des pages, on découvre la vie quotidienne d’une communauté médicale qui, de manière spontanée, s’adresse à ces prématurés entre la vie et la mort comme à de grandes personnes :  » On a préparé les bébés avant de partir, s’exclame un médecin, lors d’un transfert des couveuses vers une nouvelle unité, j’espère qu’ils ne vont pas être trop impressionnés par la majesté du lieu. « 

Dans une autre perspective tout aussi humaniste, Serge Tisseron a choisi de relater sa deuxième tranche d’analyse avec Didier Anzieu. Et il intitule Fragments d’une psychanalyse empathique cette expérience de soi qui se déroule entre 1986 et 1995 :  » Ce livre parle d’un psychanalyste souriant, empathique et chaleureux. « 

L’ouvrage mêle deux narrations distinctes. L’une, composée en italique, permet à l’auteur de transcrire le déroulement de sa cure ; l’autre, en caractères romains, sert à commenter non seulement le contenu de celle-ci mais ce qu’il peut en tirer pour sa propre pratique. Aussi bien dresse-t-il un magnifique portrait de Didier Anzieu, clinicien hors du commun qui, loin de se taire en ponctuant les séances d’un air compassé et à coups d’interprétations inaudibles, s’implique en permanence dans le processus de la cure, proposant un verre d’eau à son patient quand il tousse ou une serviette éponge pour qu’il se sèche les cheveux après avoir été surpris par une averse.

Étonné par cette liberté de ton, Tisseron remarque pourtant que son analyste n’évoque jamais la question des drames familiaux. Et pour cause ! À cette époque, Anzieu venait de rendre public son propre parcours psychanalytique et il devinait que son patient l’interrogeait pour lui faire dire ce qu’il savait déjà. En 1953, alors qu’il était en cure avec Lacan, Anzieu avait découvert que sa mère avait été le fameux  » Cas Aimée « , objet de la thèse de médecine de celui-ci, publiée en 1932. Et il ne pardonnait pas à Lacan de lui avoir menti à ce sujet. Le récit de Tisseron témoigne donc autant d’une pratique que d’une inscription de celle-ci dans le cours d’une histoire qui se déploie sur trois générations.

Au contraire des deux autres auteurs, Radmila Zygouris, psychanalyste française née à Belgrade en 1934, adoptée par un oncle grec, analysée par Serge Leclaire et réputée aujourd’hui pour son immense talent de clinicienne, n’avait jamais jusqu’à ce jour publié de livre en France (peut-être parce qu’elle a déposé tous ses écrits, en accès libre, sur un site Internet à son nom). Il n’empêche que le témoignage qu’elle apporte dans L’Ordinaire, symptôme est passionnant. Accompagné d’un long entretien avec Pierre Babin, l’ouvrage réunit les articles publiés par l’auteur dans la revue L’Ordinaire du psychanalyste qu’elle avait fondée avec Francis Hofstein et qui fut, entre 1973 et 1981, l’un des plus beaux fleurons de l’École freudienne de Paris.

Femme libre, toujours en quête d’un passage des frontières, Radmila Zygouris raconte comment elle découvrit l’œuvre de Freud à Buenos Aires avant de s’engager dans l’aventure d’un lacanisme libertaire. D’où sa volonté de transmettre une expérience clinique ouverte aux transformations subjectives induites par le mouvement de l’histoire :  » Les gens sont tellement seuls aujourd’hui qu’ils vont voir un psy soit comme un coach, soit comme l’ami qu’on n’a pas (…). C’est un signe des temps. Certaines personnes viennent me voir parce qu’elles ont perdu leur mari ou ont une maladie grave (…). Il leur manque de l’humain. Évidemment, en cours de route, on peut faire des découvertes et parfois surgit la possibilité d’un cheminement analytique. « 

On ne saurait mieux dire.

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