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28 mai 2018

MAX PAGÈS NOTRE PÈRE À TOUS

par Philippe Grauer

Max Pagès, un géant de la psychosociologie et de la psychothérapie relationnelle, vient de disparaître. Que ceux qui se souviennent témoignent, que ceux qui ne connaissaient pas son œuvre en prennent connaissance car probablement sans le savoir ils sont pétris de sa pensée.


Une vie, une œuvre, non, une vie-œuvre.

Le travail d’exister

Comment je vais faire pour parler de Max ? je savais qu’il était sur le point de mourir. J’espérais sa délivrance. Je grimpe à ma bibliothèque je cherche je cherche, je ne retrouve rien comme d’habitude. J’en trouve, je me dis au moins Trace ou sens. Impossible de mettre la main dessus, un gris vert. Finalement le voici, sur la tranche Le système émotionnel, tout effacé. Je me souviens de son dernier, L’implication dans les sciences humaines, publié en 2006, tiens il est dédicacé. C’est con les dédicaces, et puis soudain, cette trace qui vous marque comme un tatouage à l’âme. Max c’est lui, sa simplicité, sa modestie, son acuité, ses livres. Dont je viens de disposer une poignée sur mon bureau, rien qu’avec ses titres vous pouvez construire une phrase qui condenserait un bon demi siècle de l’histoire de la psychothérapie et de la psychosociologie, il y tenait beaucoup, contemporaines. Chacun est important, original, personnel. Max théorisait à la première personne, il cherchait, sans arrêt ouvrait des voies, et trouvait son chemin théorique par le témoignage, un témoignage travaillé, véritablement pensé[1]. En chaire (et en os !), il fallait le voir se dresser, sauter hors de sa chaise, ayant changé de lunettes, et, debout, saisi par une pensée qui vivait dans son corps, devenir kangourou tout secoué par, non par ce qu’il disait, mais par ce qui jaillissait de lui.

Max était, est, car en nombre de nous il continue de vivre, un homme véritable, un homme aux prises avec sa vérité. Teigneux, insupportable à l’occasion paraît-il, il fallait alors se le maxer le Pagès, l’entendre partir sur sa lancée, Max passionné passionnant. Le tout d’une extrême simplicité. Bref vous voyez, je l’aimais.

Max Pagès et son demi siècle

Il fit son siècle. Enfin sa seconde moitié. Depuis l’équipée style plan Marshall de la psychologie française au lendemain de la guerre, d’où il nous rapporta Lewin, Rogers, plus tard Reich-Lowen, en passant par l’épisode historique de son invitation de Rogers à Dourdan puis avenue d’Iéna, qui fit exploser et Max et son ARIP sous la pression virulente de ses psychanalystes conservateurs, en passant par sa thèse — je me souviens avoir été consulter sa thèse secondaire dactylographiée sur Rogers, je n’apprenais pas, je dévorais, puis le superbe bordel de sa mise en non directivité de son amphi à la Sorbonne, jusqu’au séminaire de Charbonnières où il introduisait via Tan Nguyen et Jean-Michel Fourcade, de retour d’Esalen, le Mouvement du potentiel humain, je me souviens je me souviens. Comme de ce moment, inaugural, où nous nous sommes retrouvés serrés dans ses bras longuement, une éternité exactement, Tan et moi, en silence, à vivre intensément ce que c’était que comprendre de tout son être — ah oui c’est ça, L’implication dans les sciences humaines, il avait dû décider de s’en foutre, son dernier, il l’avait édité à l’Harmattan, résume son œuvre — quelque chose qu’aucun discours ne fera jamais comprendre s’il ne se contente pas d’étayer, de légender, une expérience psychocorporelle survenue comme ça, improvisée.

un ouvrage magistral sur les groupes

Cet éminent chercheur, initiateur du Laboratoire du changement social, pionnier de la psychosociologie — attention ça n’est pas la psychologie sociale — rêvant de réaliser ce partenariat université / instituts libres de recherche, formation, action, dans notre domaine, dont jamais notre université ne supporta vraiment l’idée, parvint à faire tenir, consister, soutenir, seul contre tous, une oasis Nouvelles Thérapies à Paris VII immédiatement asséchée par une clique de psychanalystes à peine lui parti. Quand j’ai vu l’énergie déployée par Max je me suis dit autant travailler au syndicat, fonder mon école à moi, travailler obscurément dans mon coin à la fac, et ne pas m’empoisonner l’existence en mandarinades infinies. Remarquez, de mon côté à Paris VIII, j’ai bien aussi un temps, avec Michel Lobrot, Jacques Ardoino et quelques autres, engendré en Sciences de l’Éducation (Guy Berger) une sorte de département fantôme de la même inspiration[2]. Revenons à Max. Évidemment sa thèse, La vie affective des groupes, esquisse d’une théorie de la relation humaine, je ne vais pas vous la résumer d’une phrase, lisez la, relisez la, je crois d’ailleurs que c’est ce que je vais faire moi-même. Pas pour se la dogmatiser, mais pour s’en imprégner, se l’incorporer. Je n’en extrairai prise au hasard que cette phrase : »la psychanalyse malgré sa richesse échoue à établir le lien entre la relation et le sentiment d’une part, la sexualité de l’autre, faute d’avoir appréhendé ce qu’est la relation[3]. » Dans notre récent ouvrage sur la relation, à Yves Lefebvre et moi — que je ne saurai trop recommander, La psychothérapie relationnelle ça s’appelle, préfacé Edmond Marc s’il vous plaît, un fidèle maxiste, rien ne se vend mon bon Monsieur cette année, dans le domaine du livre, et franchement un ouvrage sur la relation, quelle idée à contre-courant ! justement, soutenons la, c’est la nôtre — si j’avais su j’aurais mentionné cette phrase.

multiréférentialité et la suite

Dans le mois qui va venir nombre d’articles vont revenir sur cet homme et cette œuvre, sur cet homme-œuvre, considérable. Il se dira des choses savantes, probablement sur lesquelles j’aurai à dire et même à redire, concernant l’emploi du terme multiréférentialité, rapporté à intégrativité, éclectisme, transversalité et d’autres concepts encore, qui mériteraient, en hommage à Max, un colloque dont on peut prédire que l’université trouvera le moyen de ne pas se charger. D’autre part, le concept de complexité d’Edgar Morin allant comme un gant à la pensée de Max, le colloque en question risque de s’étoffer et je plains les organisateurs. Mais il faut s’en occuper, pour Max, pour nous, pour notre engagement idéologico scientifique. Pour l’idée originale de stratégies thérapiques combinées, via des nœuds interprocessuels, mettant en œuvre un feuilletage clinique entre niveaux épistémiques distincts à conjoindre par moments, intéressant l’émotionnel, le psychanalytique (lui même multi couches), le sociologique (Gaulejac), auquel j’ajouterais volontiers le philosophique — et bien entendu le psychosociologique et le politique[4] pagessiens.

puissance de la relation

Donc Max vient de mourir, délivré d’une maladie affectant la capacité relationnelle, dont il a tenu à tenir le journal tant qu’il a pu, vive Max ! ceux qui l’aimaient et l’appréciaient savent ce qu’ils lui doivent, que ceux qui n’ont pas eu ce bonheur profitent de l’événement pour courir à ses livres, puissants et sympathiques, écrits avec force et enthousiasme. Je me souviens de lui nous parlant d’un qu’il était en train d’écrire, il pulsait de jubilation, c’était beau à voir. Que cette force de vie à la fois intellectuelle et sensible, jamais dogmatique, nous inspire, afin que sa vitalité puisse continuer de se transmettre en nous et par nous aux générations qui viennent. Nous avons bien besoin par les temps qui courent, Dieu sait à quoi, d’absorber de lui force, courage, énergétique de rationalité émotionnelle, et foi en la puissance de la relation.


[1] Le travail amoureux, éloge de l’incertitude, Dunod, 1985, et Le travail d’exister, roman épistémologique, DDB, 1996.

[2] Le dernier film sur Paris 8 diffusé récemment sur Arte ne souffle pas un mot de nos travaux et de notre rayonnement. Il faudra pourtant aux historiens nous rendre cette justice, que le Centre expérimental de Vincennes, ce fut nous aussi, et que notre influence fut profonde.

[3] Il faut lire tout le §, qui se poursuit ainsi : « Elle propose soit des descriptions comportementales au niveau physiologique, qui n’ont pas en elles-mêmes de signification relationnelle, soit une conception étriquée de la relation fondée sur la recherche du plaisir, soit des conceptions abstraites et vagues, inspirées de schémas biologiques et mécanicistes, d’où la relation et le sentiment ne peuvent être dérivés. Elle se rabat alors sur un embryon de langage relationnel, qu’elle ne clarifie pas, et qu’elle prive de sens en tentant de le réduire aux éléments précédents.

C’est là, soit dit en passant, une des raisons pour lesquelles nous employons le mot amour à propos de l’expérience fondamentale » Admirez le travail. À l’époque il appelle sentiment ce qui deviendra le domaine de l’émotionnel ultérieurement. Cela me rappelle que j’ai eu l’immense plaisir de lire une note en bas de page d’un des ouvrages de Max, référence à mon Robert Plutchik. Il ne se souvenait plus du détail quand je lui en ai parlé, mais ça m’avait conforté à l’époque dans le sentiment d’une fraternité d’armes.

[4] Cf. La violence politique, chez Érès, 2003, en collaboration avec la regrettée et éminente Barus-Michel, Dan Bar-On, Fehthi Ben Slama, Charles Rojzman, Patrick Schmoll, André Sirota et bien entendu Edgar Morin.


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