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5 octobre 2017

Le pape François sur le divan

Élisabeth Roudinesco

Un « analysé » au Vatican. Passage obligé en Argentine, le divan psychanalytique passa par de sales moments. Ceux de la dictature, que la psychanalyse ne condamna pas, optant pour la neutralité politique. Ce qui révolta René Major, Élisabeth Roudinesco et d’autres, qui firent le nécessaire en traitant la question lors du Manifeste pour la psychanalyse en 2004 avec Élisabeth Roudinesco et bien d’autres. Réaction salutaire tardive. La psychanalyse avec les régimes anti-humanistes c’est toute une histoire. En voici le rebond d’un épisode incroyable. PHG

 

Le monde, 30 septembre 2017

 

Dans ces entretiens avec Dominique Wolton, Jorge Maria Bergoglio, fils d’émigrants piémontais et attaché au réformisme populiste de Juan Peron, fait un éloge appuyé de la psychanalyse, expliquant, à juste titre, qu’en Argentine la discipline freudienne est une véritable culture et que lui-même fréquente des praticiens ouverts à toutes les sciences, y compris à « l’homéopathie » (p. 385). Face à son interlocuteur médusé, il ajoute qu’à 42 ans il a rencontré, pendant six mois, à raison d’une séance par semaine, une psychanalyste « juive » qui l’a beaucoup aidé dans des circonstances difficiles. Dans la bouche du Pape, l’adjectif « juif », signifie une appartenance religieuse. Il ajoute qu’à la veille de sa mort, celle-ci l’a appelé à son chevet, non pas pour lui administrer les sacrements, mais pour un dialogue spirituel.

Avec de tels propos, Bergoglio ne fait que redire ce que l’on sait déjà. L’Argentine est le seul pays au monde où la psychanalyse, phénomène urbain, est devenue un fait de société qui ne se réduit pas à une clinique. A Buenos Aires, on ne dit pas « poursuivre une cure » mais « s’analyser ». Autrement dit, dans cette ville en miroir de l’Europe, le passage par le divan est d’abord une expérience de soi qui concerne chaque sujet. Ainsi la psychanalyse argentine ressemble-t-elle à ses habitants : un superbe flux migratoire incessant où la quête d’une aventure subjective est plus importante que toute forme de médecine. Mais elle est aussi une histoire de famille : à Buenos Aires, on est toujours fils, fille, cousin, neveu d’un psychanalyste et, tout au long de la vie, on fait des « tranches » successives chez différents praticiens qui eux mêmes passent leur vie en analyse. Autrement dit, le psychanalyste porteno est une figure familière de la vie quotidienne. C’est bien pourquoi, Maurizio Macri continue aujourd’hui à fréquenter le divan de son analyste, alors qu’il a été élu président de la République en 2015, ce qui est impensable dans un autre pays.

En 1978, quand Bergoglio se rend chez son analyste, il occupe déjà de hautes fonctions dans la Compagnie de Jésus comme Provincial des Jésuites d’Argentine. Et à cette époque, depuis le Concile de Vatican II, l’Eglise catholique romaine n’est plus en guerre contre le freudisme : « Nous avons de l’estime pour ce secteur désormais célèbre des études anthropologiques », a souligné Paul VI en 1973. C’est dans ce contexte que de nombreux prêtres choisissent – en France, au Mexique et en Amérique latine – de se confronter à l’exploration de leur inconscient afin de savoir si leur foi est véritable et si l’abstinence sexuelle est possible. Mais cette analyse de Bergoglio se déroule durant la période de la terreur d’Etat, pire moment de la dictature militaire du général Videla et des « disparus », dont le programme vise, au nom de « l’Occident chrétien », à éradiquer le marxisme, la psychanalyse et la démocratie.

Entre 1976 et 1981, l’église argentine préféra rester neutre au même titre que la plupart des sociétés psychanalytiques. Les nombreux dissidents prirent la route de l’exil et formèrent une nouvelle diaspora. Quant aux Jésuites récalcitrants, ils furent persécutés et torturés. On peut donc se demander ce que fut cette analyse menée par une praticienne dont on ne connaît pas le nom avec un Jésuite dont on sait qu’il ne fut guère engagé dans le combat contre la plus sanglante dictature latino-américaine. Cette histoire mériterait d’être écrite quand les archives seront ouvertes.


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