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6 septembre 2018

Pour Françoise Dolto

par Élisabeth Roudinesco.

Pour Françoise Dolto, entre enthousiasme et amertume, Caroline Eliacheff réussit à faire exister au quotidien la pédopsychiatre et psychanalyste, morte il y a trente ans et injustement oubliée. E.R.


présentation par Philippe Grauer

la cause des enfants

Oublier Françoise Dolto c’est oublier la cause des enfants. L’expression, calquée sur la cause du peuple, de sinistre mémoire, si l’on peut dire, la racheta. Une femme – psychanalyse, d’un aplomb à résoudre à coup d’inconscient aussi apparemment péremptoires qu’imperturbablement droit au but les situations les plus délicates à dénouer. Vive la clinique quand elle fait montre de génie, appliquée en particulier au monde de l’enfance, où elle innova dès avant la guerre. Ainsi pouvait-elle s’adresser en toute vérité au tout petit face à sa mère, qui n’en perdait pas une.

radio Dolto

Sa renommée radiophonique marqua de son audace tranquille toute une époque. La même époque que celle de Madame Soleil, Ménie Grégoire, qui ne parvint pas à brouiller son message. Quel dommage que la pénétration clinique de cette psychanalyste exceptionnelle soit comme sortie de notre mémoire. Pas tant que ça cependant, puisque voici que Caroline Eliacheff nous donne un étincelant et complexe portrait de la mère de son amie Catherine Dolto. Qui littéralement ressuscite sous nos yeux et nous remplit de l’insolent bonheur de vivre la psychanalyse par quoi elle accomplit son existence. Autrice du Cas Dominique à L’image inconsciente du corps en passant par l’incroyable Évangile au risque de la psychanalyse et ses écrits sur les femmes, fondatrice des fameuses Maisons vertes, cette psychanalyste qui sut si souvent rendre possible l’improbable et littéralement incarner sa discipline se voit honorée et proposée à notre redécouverte. Cela ravira son disciple Guillerault (Françoise Dolto, la foi dans le désir, Cerf), cela enchantera le public et les professionnels, qui ont besoin, en ces temps où la relation et la considération de l’autre comme sujet, à tout âge, s’estompe au bénéfice d’un traitement « scientifico – libéral ».

167 établissements scolaires s’appellent Françoise Dolto

On se souviendra aussi du fameux couple parental célèbre qu’elle constitua avec Lacan, dont elle avouait ne pas comprendre ce qu’il racontait, ce dont il ne s’offusquait pas puisqu’elle n’avait disait-il pas besoin de comprendre une pensée qu’elle appliquait. On se rappellera que tout de même côté mémoire qu’en France, en 2015, 167 établissements scolaires portent son nom. À l’époque des tentatives de retour en arrière de nos nouveaux neuro-cogntivistes prenant pour cible un soit-disant enfant tyran produit de l’idéologie Dolto, allant de pair avec un antipédagogisme superbement rétrograde et tellement « scientifique », il est bon qu’un coup de retour aux sources remette à l’heure nos psycho pendules. En se plaçant directement du point de vue de l’inconscient, « parler directement aux enfants de la réalité de leur vécu à l’aide d’un langage qui leur est accessible »(Roudinesco et Plon), reste inusable, et constitue une source d’inspiration précieuse à notre époque. Merci pour ce beau livre.


Pour Françoise Dolto

par Élisabeth Roudinesco, Le Monde 7 septembre

Caroline Eliacheff, Françoise Dolto. Une journée particulière, Flammarion.

Pour célébrer le trentième anniversaire de la mort de Françoise Dolto (née  Marette, 1908-1988), Caroline Eliacheff, pédopsychiatre et psychanalyste, a choisi de lui rendre hommage dans un récit en onze chapitres, dont chacun correspond à une heure choisie dans une journée : de 8  heures à 22 h 30. Cela lui permet, à coups de flash-back, d’immerger le lecteur dans la vie de la grande psychanalyste, admirée autant pour son génie clinique que pour sa manière unique d’aborder la parole des enfants. Chrétienne iconoclaste, libertaire, excessive dans ses interprétations, Dolto dérangeait tous les conformismes sans jamais prôner l’indignation.

Cette  » journée particulière «  située au premier semestre de l’année 1979 est donc une  » journée fictive « , à ceci près que tout ce qui est raconté est exact et dûment archivé. Chacun pourra, au fil des pages, retrouver un moment de la vie et de l’œuvre de cette figure majeure du freudisme français : la mort de sa sœur Jacqueline (1920), qui fut le révélateur de la folie de sa mère ; l’analyse bénéfique avec René Laforgue (1934-1937) ; les études de médecine ; le mariage avec Boris Dolto (1942), inventeur d’une méthode de massothérapie ; la complicité avec Jacques Lacan ; le séminaire qu’elle mena à l’hôpital Trousseau (1940-1978) ; la fondation du centre médico-psycho-pédagogique Etienne-Marcel (1962), de l’Ecole de la Neuville (1973), de la Maison verte (1979)… Sans oublier les chroniques sur France Inter, avec Jacques Pradel (1976-1978), qui la rendirent célèbre, et les attaques grotesques de ses ennemis l’accusant de dissoudre l’ordre familial.

Mais il s’agit aussi d’un bilan, où se mêlent enthousiasme et amertume :  » Trente ans après sa mort, à ma grande surprise, le nom de Françoise Dolto n’évoque pas grand-chose chez ceux qui sont nés dans les années 1980-1990, ou plus tard. Sauf chez les psychanalystes, encore que…  » Pire, Françoise Dolto n’a pas d’audience dans le monde anglophone et peu d’héritiers, à l’exception de ceux qui ont travaillé avec elle de son vivant.

Récit émouvant

S’adressant à ceux qui ne la connaissent pas, Caroline Eliacheff réussit le tour de force de faire exister Françoise Dolto au quotidien, dans sa vie privée, dans son enseignement clinique, dans sa manière de répondre à des enfants en grande souffrance ou à des patients angoissés, comme cette femme qui lui téléphone pour lui annoncer son suicide :  » Ah bon vous êtes décidée ? Mais alors pourquoi vous m’appelez ?  » Personne n’avait osé lui parler aussi franchement.

Le style de ce livre est soigné, le récit émouvant, surtout quand l’auteure s’attache à des détails, comme la description des tenues vestimentaires de Dolto, notamment lors de son passage à  » Apostrophes « , en mars  1978 : jupe plissée claire, chemisier de soie accompagné d’un gilet rouge de grand-mère. Le tout sans la moindre élégance. Seule la voix domine les débats. Et quelle voix, même si ce qu’elle dit sur Jésus et les Évangiles est extravagant ! Un timbre aigu aux accents dignes d’un film de Jean Renoir, une langue très vieille France et d’une simplicité confondante. Autre détail à faire pleurer de rire : coiffée de ses chapeaux, elle aimait jouer au  » salut de la reine d’Angleterre « , n’hésitant pas à ouvrir la fenêtre d’un taxi et à sortir son avant-bras, telle une souveraine assise dans un carrosse.


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