RechercherRecherche AgendaAgenda

Actualités

Revenir

16 juillet 2011

Psychopathologie : l’ombre toujours portée de Kraepelin sur le Carré psy Michael Randolph, précédé de Kraepelin d’erreur, par Philippe Grauer

Kraepelin d’erreur : quatre « charognards » au flanc de la psychothérapie ?

Nous avons restauré ce texte de 2007 parce qu’il se proposait de procéder à une sorte de tour d’horizon situant les principaux acteurs de la crise ayant abouti à la loi attribuant notre nom professionnel de psychothérapeute détourné en titre universitaire d’orientation médicaliste aux psychologues cliniciens et aux psychiatres.

Il abordait quelques questions de base pour mieux saisir la nature des rapports entre les différents protagonistes du Carré psy, qui demeurent. Il situait par rapport à Kraepelin des débats toujours actuels : éternel retour ?

Actuapsy, l’organe papier du SNPPsy, n’est plus, il convient de republier certains des textes qui y fleurirent et qui méritent toujours d’être consultés. Nous avons installé ce texte à Textes & documents, et le mettons en vitrine ici-même pour vous en informer : à vous les vacances studieuses !

Sur un sujet voisin consulter également, de Marie-Hélène Bigot, Europsy-neuropsy].

Philippe Grauer


Michael Randolph, précédé de Kraepelin d’erreur, par Philippe Grauer

Kraepelin, l’éternel retour. Menaces et défis, éthique et méthodologie

Par Michael Randolph

première édition en 2007.

Jusque dans le ciel du conscient collectif de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle française — et a fortiori dans celui de son inconscient, viennent planer des vautours d’envergure impressionnante et de rapacité redoutable. Lorsque l’ombre d’un de ces monstres obscurcit le ciel nos villages, les mères cachent le visage de leurs enfants sous leurs jupons tandis que les hommes blêmissent et du fond de leur impuissance les menacent d’un poing piteux.

Ces charognards, au nombre de quatre, s’appellent :

– programme imposé d’adhésion à une méthodologie d’évaluation « scientifique », ou se voulant telle (alors que nous nous croyions en programme libre)
– théorie de la causalité génétique vissée au cœur d’une psychopathologie « accréditée »
– dispersion d’un corps d’enseignants ainsi que d’un corpus d’enseignement de la psychanalyse et de la psychothérapie psycho dynamique au sein de nos universités
– et last but not least l’ombre longue et épaisse d’Émile Kraepelin.

Considérons ces étranges totems surplombant le Carré psy depuis ses falaises Nord et Ouest dénommées psychiatrie et psychologie.

I – Kraepelin au principe de la psychologie et psychiatrie

Commençons par le point IV, car les autres menaces en découlent d’une certaine façon. Entre 1890 et 1925, Emil Kraepelin, travaillant à Heidelberg, Munich et Leipzig entre autres, a jeté les bases d’une psychiatrie moderne, aujourd’hui largement reprise un peu partout dans le monde. Son approche était médicale, de façon intransigeante. La présomption sur laquelle reposait sa catégorisation des troubles mentaux était que les mêmes processus de maladie produisent toujours des symptômes identiques issus d’une anatomie identique, le fruit d’une étiologie sinon identique, du moins toujours bien similaire.

Bref des maladies classiques comme on les aime bien. Les différentes maladies mentales nommées dementia praecox (aujourd’hui schizophrénie), maladie bipolaire et maladie unipolaire ou mélancolie, présentent en plus un tableau clinique net et distinct. Il existe, toujours selon Kraepelin, une vraie ligne de démarcation en matière de psychisme entre le sain et le malade. Finalement il insiste sur le fait que ces maladies, tout en n’excluant pas la découverte d’un nombre très limité d’autres, prennent forme à partir d’une biologie aberrante.

manifeste néo-kraepelinien

Pour le poser encore plus clairement, voici un véritable manifeste néo-kraepelinien écrit en 1978 par un psychiatre américain, Gerald Klerman :

1. La psychiatrie est une branche de la médecine.

2. La psychiatrie devrait utiliser les méthodologies scientifiques modernes et ancrer sa pratique clinique dans les connaissances scientifiques.

3. La psychiatrie traite les maladies. Les patients nécessitent traitement précisément à cause de leur maladie mentale.

4. Il existe une ligne de démarcation entre le normal et le pathologique.

5. Il existe des maladies mentales nettement distinctes, séparées les unes des autres. Les maladies mentales ne sont pas des mythes. Il n’y en a pas une seule mais plusieurs. C’est la tâche d’une psychiatrie scientifique, comme dans d’autres spécialités médicales, d’investiguer aussi bien les causes que le diagnostic ainsi que le traitement de la maladie mentale.

6. L’objet de focalisation des (médecins) psychiatres doit résider dans les aspects biologiques de la maladie mentale.

7. L’attention des psychiatres doit se porter explicitement, expressément et de façon prédominante sur le diagnostic et la classification.

8. Les critères diagnostiques doivent être codifiés. Un terrain de recherche légitime et valable serait de valider ces critères par des techniques diverses. En outre, ces techniques doivent être enseignées dans les écoles médicales plutôt que de se voir dénigrer ou déprécier comme ce fut le cas des années durant.

9. Les efforts de recherche visant à améliorer la validité et la fiabilité du diagnostic et de la classification devraient utiliser des méthodes statistiques.

Ce manifeste constitue l’expression complète et claire de ce que représente le paradigme néo-kraepelinien. On voit bien qu’à l’époque de son écriture en 1978, dans l’enseignement de la psychiatrie aux États-Unis on luttait encore contre une « arrière-garde » psycho dynamique dont l’auteur fustige le « dénigrement » du modèle scientifique.

Doit-on considérer ce modèle aujourd’hui comme sans appel dans le monde anglo-saxon ? Ne reste-t-il qu’à le faire circuler, faute de quelque chose d’autre à voir ou à écouter ? Tant s’en faut. Même si le DSM IV, contre toute attente, s’est vendu en quantités quasi Harry-potteresque — 900,000, qui l’aurait imaginé ? enrichissant au passage de manière significative l’Association américaine de psychiatrie — sa voix est loin, très loin, d’être la seule à se faire entendre pour expliquer le cadre, la genèse, l’étiologie et la progression des troubles psychiques. D’autres voix jouissent d’une importante présomption de légitimité et de pertinence au sein de la communauté des chercheurs en psychologie ainsi que chez les cliniciens psychologues et psychiatres des deux côtés de l’Atlantique.

Richard Bentall : Manifeste post-Kraepelinien

Un nom illustre cet ensemble intellectuellement puissant, quoique politiquement sans doute un peu moins : Richard Bentall est professeur de psychologie à l’Université de Manchester en Angleterre. Chercheur de renommé internationale, il a publié un livre en 2004, Madness Explained – La folie expliquée, un œuvre beaucoup lue, beaucoup commentée. En voici son manifeste à lui, extrait de son livre, sous l’intitulé Manifeste post-Kraepelinien.

1. La compréhension et le traitement des problèmes psychiatriques doit se nourrir de perspectives multiples, y compris issues des neurosciences, de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie. Aucune de ces perspectives à elle seule n’est à même de proposer un cadre suffisant, ou d’exercer la précellence sur une autre. Il en découle logiquement que la psychiatrie ne devrait pas être considérée comme relevant uniquement de la médecine – sauf au sens trivial que seuls des praticiens médicaux ont le droit légal de s’appeler psychiatres (1).

2. La pratique psychiatrique doit se servir de méthodologies scientifiques modernes et se fonder sur des connaissances scientifiques.

3. La pratique psychiatrique s’occupe du traitement de gens dans la détresse de leurs malaises psychologiques, ou parce qu’elles ont du mal à faire face aux demandes de la vie quotidienne. Dans certaines circonstances, des expériences comme des hallucinations, des croyances conventionnelles ou une philosophie personnelle qui paraît bizarre aux autres, surviennent chez des gens qui ne sont pas en détresse, et qui fonctionnent bien. Ces gens ne devraient pas se voir encourager à requérir un traitement psychiatrique.

4. Il n’y a pas de limite claire entre la bonne santé mentale(2)] et la maladie mentale. Des difficultés psychologiques existent selon une continuité avec des comportements et des expériences normaux. Où exactement nous décidons de tirer la ligne de démarcation est une question d’opinion.

5. Il n’y a pas de maladies psychiques réellement distinctes. Le diagnostic catégoriel ne saisit de façon adéquate la vraie nature des troubles psychiques ni en matière de recherche ni au service de la clinique.

6. Il n y a pas de distinction inséparable entre le psychologique et le biologique. Des théories adéquates des troubles psychiques doivent démontrer l’interrelation entre les facteurs psychologiques et biologiques (se focaliser exclusivement sur les déterminants biologiques des troubles psychologiques se révèle être de la mauvaise science et conduit à des traitements qui ne satisfont pas les besoins des patients psychiatriques).

7. La recherche autour des troubles psychiques doit s’enraciner dans une description détaillée de ces troubles.

8. Des efforts doivent être faits pour comprendre les mécanismes qui sous-tendent les troubles psychiques. La spécification de ces mécanismes conduira probablement à une compréhension de l’importance de l’étiologie aussi bien que des facteurs sociaux et biologiques.

9. Les troubles psychiques doivent être compris en tant que points d’aboutissement de cheminements développementaux, qui sont déterminés par des interactions complexes entre des processus endogènes et des pressions environnementaux.

Nous sommes cependant psychothérapeutes (psychopraticiens relationnels depuis juillet 2010), diront certains, non pas psychiatres. En quoi toute cette quadrisection longitudinale des cheveux paradigmatiques nous concerne-t-elle réellement ? En un mot quid de la psychopathologie ? Qu’on le veuille ou non, au niveau des sociétés modernes, la réduction des vues réellement admises à la légitimité générale à celles issues de la médecine, du système juridique, de la finance et de la trivialité des faits divers est une réalité depuis bien longtemps.

Nous nous trouvons assimilés en dépit de nos protestations de culture spécifique, de mœurs particulières, de traditions centenaires etc., à un modèle bien plus répandu et puissant que le nôtre, le modèle médical (et tant pis pour nos pauvres petits pieds fins perdus dans ces gros sabots !). La pathologie du psychisme, ou réputée telle, est ce qui préoccupe une société frileuse jusqu’à glaciation en ce qui concerne ces différences d’expression et de leurs comportements passablement insondables. Nous voici donc acculés à ne plus refuser l’immanence de la grille de référence psychiatrique et même de devoir nous servir d’un langage que nous maîtrisons plutôt mal, lardé de finalités qui souvent nous écœurent.

Faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Nous avons des alliés. La façade apparemment monolithique de ce paradigme kraepelinien est en réalité truffée de fissures accueillant bien des coins que nous ne manquerons pas d’enfoncer. Il y faut de la volonté, de la persistance, une bonne utilisation aussi bien de la science biologique, qui, elle, n’est nullement prédestinée au monopole du modèle médical, que des liens avec les disciplines voisines que sont l’anthropologie, la sociologie, l’éthologie et la sémiologie. La Kraepelinie dont on a parlé est une terre de réduction. Il nous revient de montrer ses limites, impertinences et aveuglements.

Plus avant il nous incombe de continuer de proposer les psychothérapies psycho-dynamiques et relationnelles dans leur continuité avec la vie de tous les jours. Nulle raison de refuser d’être les spécialistes du magiquement banal, de la grande aventure du quotidien.

II – génétisme généralisé

Passons au deuxième point de notre liste initiale : théorie de la causalité génétique vissée au cœur d’une psychopathologie « accréditée ».

Avec 30.000 gènes découverts dans le génome humain (tâche achevée) et plusieurs trillions de connexions neuronales dans le cerveau, il est de plus en plus évident que rarissimes sont les gènes responsables à eux seuls d’un effet physiologique particulier, encore moins d’une tendance comportementale spécifique : le gène responsable de l’homosexualité, du patinage artistique ou du refus d’obtempérer à l’autorité — comme s’y accrochent encore de nos jours certains experts psychiatriques chinois —, sont des titres chocs, des mythes des années quatre-vingt dix, rien de plus.

En réalité, après avoir déterminé les détails du génome humain (grosso modo, la position sur les différents chromosomes des gènes qui s’expriment), après la stupéfaction due à sa petitesse (nom d’un chien ! plus petit qu’une mouche !), le vrai travail commence maintenant, de déterminer les protéines synthétisées à partir de chaque gène, en tenant compte des interactions entre plusieurs gènes à la fois dans la plupart des cas. Un travail de titan. Plus loin s’esquisse le vrai but : lier ces protéines aux cascades d’effets physiologiques que nous observons sans pour le moment savoir différencier la logique des tenants de celle des aboutissants, et vice-versa.

Le modèle génétique se prête à vrai dire de moins en moins à une lecture simpliste de cause à effet. Si l’on entend aujourd’hui moins parler du gène responsable de ceci ou cela, c’est que l’attribution de la chaîne de causalités menant à cela ou ceci inclut quasi-inévitablement une interaction entre 6, 7 ou 10 gènes différents souvent situés sur des chromosomes différents. Ensuite l’environnement chimique et parfois mécanique (en ce qui concerne le pliage des protéines) encourage ou inhibe, accélère ou ralentit l’expression protéinique de ces gènes. L’on voit bien que la modulation de cet ensemble — instructions imprimées, préfacées, postfacés, nuancées et limitées par encore d’autres instructions, le tout articulé avec une sensibilité exquise : quelques simples molécules suffisent parfois à transformer un processus vital normal dans un emballement hormonal meurtrier — demande et crée une mise en musique au-delà de nos capacités actuelles de l’écouter.

C’est exactement ce que l’on aurait pu imaginer. Nous ne pouvons pas non plus cependant, être la seule des disciplines parmi les sciences humaines au monde à refuser toute pertinence aux recherches génétiques, tant les découvertes des dernières cinquante années ont mis en évidence de vastes ouvertures jusqu’alors insoupçonnées, des synthèses déterminantes précédemment éclatées, une foule de certitudes qui n’attendaient que leur ébranlement. Là où les recherches génétiques et en biologie développementale nous proposent un questionnement et potentiellement une articulation clarificatrice pour des syndromes que nous abordons régulièrement — la gamme large et complexe des troubles dits autistes en est un excellent exemple — il serait inconcevable de lui tourner le dos au nom d’une théorisation sémiologique précédemment prédominante par exemple, ou au nom de toute autre configuration conceptuelle excluant d’office la pertinence de telles recherches.

pour en finir avec le dialogue de sourds

Les échanges récents entre comportementalistes et praticiens issus de la tradition psycho-dynamique ont été marqués par la mauvaise foi des premiers venant titiller la mauvaise volonté des seconds. Il s’agit d’un projet des premiers, poussant le bouchon aussi loin que possible, d’attaquer les seconds pour leur anti-scientificité alléguée. Le réflexe malheureux des accusés a souvent été d’invectiver la science en général comme étant hors propos, sans rapport avec leurs concepts et pratiques. Il faudrait, et de façon urgente, déconstruire ce dialogue de sourds pour laisser émerger une articulation digne de ce nom.

Voici quelques pistes :

– légitimer ou ré-légitimer le champ subjectif injustement exclu comme objet d’observation et d’examen, en admettant que les récits à la première personne (s’adressant à une autre première personne qui est celle du praticien, cette question étant d’envergure en ce qu’elle détermine des pratiques sociales et des professions différentes) des patients ou clients sont primordiaux dans cette reconquête d’une pertinence aujourd’hui contestée.

– abandonner le mépris du symptôme dans le sens le plus large de ce mot, en faveur d’un important effort de description de la personne se présentant en psychothérapie et de ses raisons, celles évoquées et celles plus difficile à assumer, pour avoir fait cette demande. Ceci n’avancera pas nécessairement la situation clinique en question, mais se révèlera d’une meilleure capacité de communication à travers le champ de la psychothérapie au service d’un enseignement moins fragmenté et fragmentaire et de programmes de recherche dont la vocation ne serait plus de rester lettre morte.

– recadrer la question de l’expertise psychologique ou psychiatrique, précisément en faisant valoir l’impossibilité de traduire le langage scientifique de probabilités dans celui des certitudes apparemment indispensables au bon déroulement de la justice ou à certains critères contractuels du monde de l’assurance. Certains professionnels entretiennent un mythe d’exactitude et de prévisibilité qui est plus qu’interrogeable. Pour retrouver une crédibilité générale – bien écornée aujourd’hui –, il nous faudrait apprendre les réflexes d’un parler vrai dont nous n’avons pas l’habitude, sinon dans les paroles impérissables d’un des experts psychologues à offrir son témoignage au tribunal jugeant le cas Outreau : « si vous payez un défraiement de femme de ménage, vous aurez une expertise psychologique de femme de ménage. » Ce à quoi il faudrait ajouter qu’il est toutefois douteux qu’une augmentation d’émolument arrangerait autre chose que l’allure et la taille de l’expertise, l’incalculabilité de la matière en question restant la même.

– disjoindre l’utilisation d’un langage apparemment scientifique d’une vraie volonté d’articulation avec des chercheurs psychologues, neuropsychologues, biologistes de développement, biochimistes, éthologues, anthropologues et sociologues. Oser déconstruire une scientificité de façade, qui cherche surtout une légitimité aux yeux des non scientifiques afin de promouvoir l’exclusion d’autres traditions psychothérapiques.

III – Situation de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle à l’université

Notre troisième point concerne la dispersion d’un corps d’enseignants ainsi que d’un corpus d’enseignement de la psychanalyse et de la psychothérapie psycho dynamique au sein de nos universités.

Face aux invectives qui fusent de part et d’autre du champ de bataille pour le contrôle des institutions universitaires de psychologie, il est temps de donner place égale aux dessins et desseins de vrais cours de formation dans le tertiaire, aux configurations de programmes d’enseignement, y compris bien sûr psycho dynamiques et relationnels, ceux qui ont déjà existé et ceux qui pourront être constitués dès aujourd’hui, sans cacher l’engagement personnel inhérent à de tels cursus heuristiques.

La dénonciation prime actuellement comme vecteur d’échange et d’interaction dans le monde psy. Nos boîtes à lettres électroniques sont régulièrement inondées de déferlantes dénonciatrices de la mainmise sur l’enseignement universitaire par les TCC, ou de l’usurpation du nom de psychanalyste par, horreur! des bons à rien se voulant jungiens voire ferencziens ! Nos librairies proposent des étagères croulant sous le poids de ressassements fatigués des guerres freudiennes d’outre-Atlantique d’il y a une décennie ou deux. S’il est vrai, comme disait le promoteur Barnum il y a cent vingt ans, que personne n’a jamais perdu d’argent en sous-estimant le mauvais goût du grand public américain, il est également possible de pondérer qu’aucune maison d’édition en France n’a jamais perdu d’argent en sortant un nouveau J’accuse. Il y a en effet une bataille d’information et de proposition à mener pour revaloriser le sens pour l’étudiant de cursus de formation dans la tradition psycho dynamique et relationnelle. Ne laissons pas l’ensemble disparaître dans un Mælstrom opaque de dénonciations tous azimuts. Il ne saurait avoir meilleur moyen de tout perdre.

IV – programme imposé d’adhésion à une méthodologie d’évaluation scientifique, ou se voulant telle

Ceci est la raison d’être de ce numéro spécial d’Actuapsy (3). Essayer de séparer, une fois de plus, le bon grain de l’ivraie. En l’occurrence, considérer avec sobriété des recherches sur la psychothérapie nous venant des États-Unis tout en admettant la rigueur et la pertinence de certaines d’entre elles. Trier les critiques ayant quelque chose à nous dire de celles qui refusent la centralité du champ subjectif dans notre métier. Chercher comment au mieux assumer la présence de bon droit d’observateurs des professions voisines dans nos affaires, ce qui veut dire dans nos concepts et le socle théorique sur lequel est construite notre conceptualisation, jusque dans certains aspects de notre pratique clinique. Ça s’appelle une grille référentielle transdisciplinaire. On en est encore bien loin.

a) quelques principes de base

– Comment établir un espace de questionnement dans notre profession, qui inclue bien entendu (4) des procédures d’évaluation de ce que nous faisons et selon quels critères ?

– Comment articuler l’établissement de ces critères avec la fluidité interactionnelle subjective dont notre profession se réclame ?

– Comment éviter l’obscurantisme subtil qui prétend remplacer la problématique imprévisible par un rassurant étalement du bien-pensant ?

Pas si facile de discerner où se situent l’ouverture et où les pistes de la pensée et de la découverte sont brouillées. Il est toujours instructif, cependant, d’observer comment précisément s’installe la confusion des genres typique de notre champ professionnel, non pour corriger tel ou tel, mais pour refuser la censure inhérente à toute mise au ban.

Prenons le cas d’une interpellation : Europsy-neuropsy, titre donné par Philippe Grauer à un article publié par Marie-Hélène Bigot. Elle écrit un récit bien documenté et en général bien pondéré sur la construction de la psychologie en Europe, telle qu’elle est aujourd’hui prévue. Elle se laisse aller à plusieurs reprises aux mêmes assimilations abusives et glissements sémantiques, et en dernier lieu, comme le laisse prévoir le titre, idéologiques, dont elle dénonce ailleurs le fâcheux recours de la part de l’EFPA — Fédération européenne des associations de psychologues. Parlant de l’évaluation professionnelle, elle cherche à en démontrer la tendance à faire passer l’activité évaluée « dans le paradigme de la mesure » (Jean-Claude Milner) « et donc, du calculable« . Elle poursuit son emprunt à Milner en s’inquiétant d’une tendance à « s’emparer du savoir de l’autre, d’obtenir de l’autre le savoir qu’il a de sa propre pratique, » avec, « au bout du compte, une opération de comparaison et d’élimination (des pratiques) de ceux qui n’auraient pas satisfaits aux critères, toujours au vu des critères mis en place« .

Lorsqu’on cherche à comprendre en quoi l’évaluation est perçue par l’auteur (à travers son regard milnérien) comme une piste qui mène au summum de la réduction — une tentative de calculer l’incalculable psychique ou relationnel — on est frappé par l’étanchéité intellectuelle et professionnelle de cette vision des choses. Après tout, si on ne peut s’emparer en aucune manière du savoir de l’autre, si on ne peut le comparer à autre chose, éliminer éventuellement une pratique ou un praticien du champ professionnel qui ne satisfait pas aux critères, voire accepter tout simplement qu’il existe des critères de formation, de compétence et d’appartenance différents et qu’à un moment donné ces critères doivent être énoncés, il est très difficile à comprendre comment une profession peut émerger ou se construire.

On a l’impression de se trouver renvoyé ici au fameux « s’autoriser de soi-même » lacanien, qui, même en tenant compte d’un tardif, « et de quelques autres« , est justement ce dont nous essayons, en tant que psychothérapeutes relationnels, de nous éloigner depuis bien des années. Peut-être, en fin de compte, la nostalgie d’un sanctuaire de l’ineffable reste toujours bien enracinée au fond de nos cœurs. Or, il faut bien reconnaître que notre société est devenue, et en général nous le saluons, trop curieuse, trop regardante pour accepter aujourd’hui l’ineffabilité comme un vrai socle professionnel.

Pour bien enfoncer le clou d’un rejet déjà évident dans le choix du titre, l’auteur déclare également, « le terme scientifique nous interpelle… Nous sommes renvoyés à ce qui fait science, à ce que l’on considère comme scientifique. Le débat récent sur le trouble des conduites a largement interrogé ce concept. » Dans le contexte d’un débat d’idées, le terme interroger veut généralement dire démystifier, mettre en doute, voire infirmer la légitimité des concepts proposés. Or la démystification est une chose, hautement souhaitable, souvent spéculative et tout à fait normale dans un tel débat, tandis qu’une tentative de délégitimisation, elle, a besoin de solides preuves. En l’occurrence, la recherche scientifique est allègrement rendue bouc émissaire de l’usage que l’on en fait. Qu’il existe des pseudosciences — la phrénologie, ou toute « recherche » visant à affirmer des thèses eugénistes par exemple — ne fait aucun doute. Ceci est également vrai, cependant, de n’importe quelle démarche visant à étayer une théorie préalablement échafaudée. La tentative en cours de délégitimation scientiste est vouée à tourner en vase clos et n’appartient ni au champ ni à l’ethos scientifique.

Refuser toute validité aux sujets qui dérangent au motif d’un dévoiement possible est aussi vieux que le monde. Un exemple parmi tant d’autres : bien des cultures à travers le monde ont été profondément interpellées par la découverte de Luc Montagnier que le SIDA procède d’une infection avec un rétrovirus. Cela aurait été tellement plus simple pour elles que des comportements déviants se trouvent ainsi punis. La politique de santé publique en Afrique du Sud, par exemple, s’en est trouvée profondément marquée, et plusieurs dizaines, si ce n’est des centaines, de milliers de morts en ont résulté. De même, il n’est pas question de contester la recherche sur la petite enfance, à condition de rester vigilants envers sa désappropriation à des fins scientistes à connotation populiste.

b) nœuds d’apparence gordienne

Alexandre le Grand avait trouvé dans son épée la réplique au nœud des Gordes, tourmenteur depuis des lustres des esprits les plus puissants de Grèce. Sans chercher à renouveler ce « dénouement » sauvage, on peut affirmer qu’il existe tout de même des pistes pouvant rassurer les psychothérapeutes relationnels et psychanalystes qui voient dans l’essor des neurosciences l’équivalent des invasions barbares dans l’histoire de la Rome antique. Sydnet Pulver, psychanalyste didacticien à Philadelphie a écrit un intéressant article en 2000 sur « The astonishing clinical irrelevance of neuro-science — L’étonnante impertinence clinique des neurosciences« . Dans cet article au titre, comme il dit, calculé afin d’attirer le maximum d’attention, il met en avant le manque de pertinence qu’ont les découvertes neuroscientifiques sur la clinique psychanalytique, c’est-à-dire, pour lui, « la technique du psychanalyste dans la relation thérapeutique, son positionnement et son rôle dans l’interaction analytique.« 

Il propose que « le but, le principe central, qui gouverne l’attitude et le comportement de l’analyste dans son travail est celui de comprendre les motivations spécifiques et individuelles du patient, particulièrement comme elles se manifestent dans la relation analytique, et d’aider le patient à les comprendre également. » Dans ce domaine les neurosciences n’ont par définition rien de pertinent à nous dire pour la raison qu’elles ne traitent pas de la relation particulière entre une personne et une autre mais de la capacité relationnelle en général. Les recherches en neuroscience ne cherchent pas non plus à nous faciliter une rencontre proprement dite avec le monde subjectif de l’autre — alors que nous nous occupons des contenus spécifiques de l’esprit de l’autre et des processus spécifiques dont il se sert pour leur régulation, le champ central de la psychothérapie relationnelle et psycho dynamique — mais plutôt avec les sous strates anatomiques et physiologiques du fonctionnement cérébral. Ce fonctionnement sous-tend l’essor de la motivation humaine sous toutes ses formes, la sexualité, l’agression, l’attachement social, le dévouement maternel, la faim, la soif et la sécurité de façon générale ainsi que d’un système général de quête responsable de la sensation de désir (appelée pression dans la théorie freudienne des pulsions) qui accompagne toute motivation.

En revanche les neurosciences cherchent assidûment dans d’autres domaines d’intérêt clés pour psychothérapeutes et psychanalystes, dont la psychologie évolutionnaire, le sommeil, le rêve, la communication non verbale, les effets de médicamentation et les mécanismes de l’action thérapeutique. Ceci est également vrai pour la compréhension du développement des affects à partir des neuf affects de base que sont l’intérêt/excitation, la jouissance/joie, la surprise/effroi, la peur/terreur, la détresse-angoisse, la colère-rage, le « déssens », le dégoût, et la honte-humiliation (5) « Au-delà de la simple fascination de ces aperçus d’un cerveau jusqu’alors inscrutable, » dit Pulver, « toutes ces études ont des implications énormes en ce qui concerne le fonctionnement et la structure de l’esprit. Nous ne pouvons pas nous permettre de les ignorer.« 

Au risque de retourner un champ déjà bien labouré, nous voudrions citer pour conclure le proverbe chinois : « lorsque le sage montre la lune l’imbécile regarde le doigt« . Et se plaint, pour compléter le tableau, de ce que l’ongle soit mal nettoyé.

Remonter

Remonteren haut de la page