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9 octobre 2018

Psychothérapie : pourquoi aller tirer la moustache du lion qui dort ?

par Yves Lefebvre

Mots clés : psychothérapie, psychanalyse, reconnaissance, confirmation professionnelle, titulature psy.

L’administration n’est pas la mieux placée pour comprendre les enjeux de la psychothérapie relationnelle qui n’entrent pas dans ses critères, et ne peut que nous classifier en toute méconnaissance. Professionnels compétents et appréciés du public, nous serions avisés de trouver en nous-mêmes la ressource de nous reconnaître et confirmer depuis notre seule bonne autorité.

Yves Lefebvre, après de longues années au Conseil d’administration du SNPPsy, en est membre de la Commission de déontologie. Formateur au CIFPR et au MAT (Mouvement d’art-thérapeutes), directeur de Profession psychothérapeute, auteur de La foi au miroir de la psychanalyse et co-auteur avec Philippe Grauer de La psychothérapie relationnelle (Enrick éditions).

Lorsqu’ils ont voulu se faire reconnaître par l’État, ceux qui se reconnaissaient depuis longtemps dans le métier de « psychothérapeute » autoréglementé par leurs instances professionnelles, se sont trouvés réglementés sur des critères très éloignés de leurs pratiques et de leurs objectifs. Il ne fallait plus avoir travaillé sur soi et suivi une formation pratique à l’exercice de la psychothérapie comme l’exigeaient leurs organisations privées, mais être diplômé de l’université dans des cursus incluant un enseignement théorique de psychopathologie médicale. C’est très différent. Du coup beaucoup ont refusé cette soi-disant reconnaissance qui les aliénait et dénaturait leur profession. Ils ont dû changer de nom, s’appelant « psychopraticiens relationnels » puisque leur ancien nom avait changé de sens, devenant un titre officiel administrativement défini sur d’autres critères que ceux de leur cœur de métier.

Mais aujourd’hui encore beaucoup des ci-devant psychothérapeutes bien formés à leur pratique mais qui n’avaient pas les diplômes universitaires requis ou, s’ils les avaient, qui ne se reconnaissaient plus dans ce que recouvre ce nouveau titre, continuent d’espérer une autre reconnaissance étatique officielle, oubliant les leçons de l’expérience passée.

Or, leur activité d’accompagnement de personnes en souffrance psychique conduisant à la subjectivation par la relation psychothérapique, n’entre pas dans les critères de la médecine scientiste et s’oppose aux intérêts corporatistes des psychologues cliniciens. La dimension humaine, relationnelle, symbolique et philosophique de leur démarche n’entre pas non plus dans les critères bureaucratiques et réglementaires de l’administration qui, si c’est elle qui doit les reconnaître, ne sait pas dans quelle case les mettre. Ou plutôt le savent trop bien, dans une case qui les déclasse. Un soin qui ne serait ni médical (réservé aux médecins) ni psychologique (réservé aux psychologues) ni même paramédical comme les infirmières ou les kinésithérapeutes, relève à ses yeux sinon du charlatanisme, à tout le moins d’une sous-catégorie des professions de bien-être comme les soins de beauté, les auxiliaires de vie ou les conseillers conjugaux, ou autres counseling si ça sonne mieux en anglais. Il y aurait alors d’un côté les psychothérapeutes enregistrés ADELI comme il y a les infirmières diplômées, et de l’autre les psychopraticiens renommés (une fois de plus) conseillers de bien-être. Ou encore praticiens en psychothérapie sociale, tout fiers de conserver par ce biais l’usage du terme psychothérapie même neutralisé, comme il y a les aides-soignantes. Tout cela pourvu que l’État leur ait enfin octroyé l’appellation officielle tant désirée, si bien contrôlée qu’elle serait vidée de son sens mais qu’importe.

Il importe si bien que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

La psychothérapie relationnelle, à l’instar de la psychanalyse, n’est pas un soin annexe de conseils en vue du bien-être, mais un processus subtil et laborieux qui transforme profondément la psyché et remet en route le processus de réalisation d’une personne comme libre sujet de sa propre vie. Le soin du processus de subjectivation ne peut entrer dans une sous-catégorie différente, réglementée sur critères administratifs, sans se dénaturer. Il demande une compétence approfondie, fruit d’un très long travail sur soi et d’une longue formation spécialisée. Les psychanalystes qui accompagnent le même processus de subjectivation s’en sortent et ont droit au titre de psychothérapeute (dont ils n’ont pas besoin et que quelques uns refusent) parce qu’il pratiquent leur art qui n’a rien de médical, sous le paravent d’un titre de médecin psychiatre ou de psychologue clinicien, métiers qu’ils n’exercent pourtant pas toujours autant qu’ils en ont l’apparence, et qui souvent leur servent de couverture et commodité.

Mais alors pourquoi cette quête de reconnaissance bureaucratique faussement rassurante mais réellement aliénante ? En effet l’État de droit ne peut faire autrement que d’encadrer l’inattendu créatif et vivant de la psychothérapie relationnelle selon des critères administratifs et scientistes qui s’y opposent par nature. Il ne peut réglementer une profession que selon sa propre logique juridique. En France, les seuls diplômes reconnus d’État sont de par la loi les diplômes universitaires. Les diplômes des écoles privées sont reconnus ou non par les acteurs privés selon leur réputation et leurs réseaux d’influence, l’État garantissant la liberté d’entreprendre et n’intervenant que s’il y a des comportements illégaux. D’innombrables professions ne sont pas réglementées par l’État mais par leurs propres instances professionnelles et s’en trouvent bien.

La psychothérapie relationnelle a besoin de liberté. Ce sont ses instances privées qui la réglementent sur des critères de formation et de déontologie très sérieux, à l’instar de nombreuses autres professions. Sans doute doit-elle faire connaître sa qualité et sa spécificité philosophique comme soin non médical, n’entrant donc pas en concurrence avec la médecine à laquelle elle sait faire appel en cas de besoin. Le danger en effet est de se faire attaquer pour pratique illégale de la médecine alors que ce que nous faisons est d’une tout autre nature. Mais elle n’a nul besoin d’une réglementation étatique, la plupart des psychopraticiens travaillant en exercice libéral et non comme salariés d’organismes d’État nécessairement recrutés sur diplômes d’État.

Mais l’enjeu s’avère plus large. Comprenons le contexte : dans le « politiquement correct » du néolibéralisme dominant, la pensée doit se conformer au scientisme ! et les soins doivent dépendre de la médecine organiciste, au prétexte de l’objectivité, de l’efficacité, de la rentabilité et finalement de la marchandisation de l’existence. Hélas la simple observation de l’évolution de la société montre que ce système a des conséquences de plus en plus déshumanisantes. La psychothérapie relationnelle, de par sa nature même, prend le contre-pied de l’idéologie scientiste et de la réglementation étatique. Par définition, la créativité ne se réglemente pas. En replaçant la qualité relationnelle et la créativité personnelle en premier dans la hiérarchie des valeurs, la psychothérapie relationnelle introduit même une subversion. Elle réhumanise le soin en rendant la personne actrice de sa propre démarche dans une relation sujet-sujet, à l’inverse d’une relation dans laquelle un sujet expert paramédicalisé applique un soin sur un objet-patient pour guérir un symptôme sur ordonnance d’un médecin, le tout remboursable par la Sécurité sociale. Certes ce type de soin médical a toute sa nécessité et sa valeur, mais la psychothérapie relationnelle s’adresse à un autre niveau d’être complémentaire et différent du médical. Elle ne vise pas à l’éradication d’un symptôme, mais à remettre en route le processus d’évolution de la personne elle-même par elle-même, lui rendant sa dignité et sa responsabilité grâce à sa créativité retrouvée, source première de la vie psychique humaine. Cela advient dans une relation de sujet à sujet où l’accompagnateur empathique ne se situe pas comme le « sachant » mais considère l’autre à égalité de valeur, de pouvoir et de responsabilité.

Il faut un certain courage pour renoncer à une « reconnaissance » en réalité illusoire et même à forts risques d’aliénation. C’est aller à contre-courant de la normalisation incluant la médicalisation de l’existence. C’est oser faire advenir du nouveau en s’appuyant sur la créativité vivante et sur la qualité éthique de l’être-thérapeute, critères antinomiques de ceux de la médecine scientiste et de l’administration.

Cependant, grande reste la tentation de réclamer de l’État qu’il vienne s’occuper de notre métier, comme l’enfant qui veut que ses parents le reconnaissent et le protègent, quitte à se contenter d’un strapontin au fond de la salle. L’État n’en a cure. Il vote et applique des lois sans considérer les émois psychiques légitimes de l’enfance, lesquels peuvent se transposer à l’âge adulte dans le besoin de reconnaissance officielle. « L’analyste s’autorise de lui-même… et de quelques autres » (ses pairs) a dit Lacan. Le psychopraticien relationnel aussi. L’administration dont la valeur et la fonction sont très importantes pour le fonctionnement de la société, n’est pas la mieux placée pour comprendre les enjeux de la psychothérapie relationnelle qui n’entrent pas dans ses critères. C’est pourquoi le SNPPsy a instauré son processus de titularisation, la confirmation par les pairs qui encadre le praticien, garantit la profession, sécurise le public et dispense du besoin d’autres modèles de reconnaissance devenus psychiquement inutiles.

Alors, après réflexion, s’impose la bonne question : faut-il vraiment aller tirer la moustache du lion qui dort ?


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