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La fabrique des imposteursRoland Gori

Mettre du jeu dans les normes sans quoi elle deviennent hénaurmes et la société se stérilise.


20 février 2013, Libération. 

Roland Gori La Fabrique des imposteurs LLL – les liens qui libèrent, 314 pp., 21,50 €.

langue de hamster

Critique. Ces «experts» qui comptent comme ils respirent décryptés par Roland Gori
par Éric Lorect

On les a vus, depuis deux décennies, après la chute du Mur, prendre le dessus. Les hamsters. Dans leur roue, sans s’arrêter, comptant les tours comme s’ils allaient quelque part. A l’école, à l’hosto, dans les journaux, partout où la société prend soin d’elle-même, ils évaluent, comptabilisent, à tous les niveaux, et tombent toujours juste. Simplement, comme le dit Roland Gori, «le monde n’est plus là» avec lequel il aurait fallu en réalité compter. Et il les appelle «les imposteurs». Ce ne sont pas les nouveaux maîtres, au contraire : nous sommes tous potentiellement hamsters dans la «prolétarisation matérielle et symbolique généralisée» qui caractérise le libéralisme sans partage. Mais seuls les plus creux et les plus dociles réussissent désormais, c’est-à-dire échouent à se recréer.

Cocktail. Psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille, inspiré de Winnicott, Roland Gori travaille depuis longtemps sur les «techniques de subjectivation» chères à Michel Foucault, autrement dit sur la façon dont les sociétés fabriquent leurs sujets. La nôtre produit des individus totalement «adaptés» à leur servitude et désespérément vides, en proie à la croyance que s’ils s’arrêtent de tourner, de vérifier, de cliquer, d’emmagasiner, le système va s’écrouler, ce qui génère chez eux à la fois angoisse et sentiment d’importance. Et comme leur servitude est volontaire, ils font passer leur conservatisme pour du plaisir, voire de la rébellion, quand il ne s’agit que de «tittytainment», un cocktail de filles à poil et de divertissement permettant, disait un conseiller de Jimmy Carter, «de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète».

S’inscrivant dans la lignée d’un postmarxisme qui irait d’Adorno à Rancière en passant par Pasolini ou Lyotard (tous convoqués dans cet essai), Roland Gori démonte les symptômes du malaise des enseignants, médecins, journalistes, juges et autres intellectuels dont le travail d’analyse a été supplanté par la sape marketing du « doxosophe», que Bourdieu définit comme un «technicien de l’opinion qui se croit savant». En effet, au lieu d’interroger «la pertinence ou l’utilité de leurs résultats par rapport aux finalités spécifiques (soigner, éduquer, juger, informer, faire de la recherche…) qui les fondent», bref, au lieu de se demander à quoi ça sert pour le vivre-ensemble, les doxosophes se contentent de vérifier les «moyens» et «la conformité des procédures», soit, en gros, de voir si ça tourne. Peu importe que le patient soit mort, que tel article de journal soit du psittacisme ou que l’élève ne puisse se servir de ce qu’il a appris : l’essentiel est le décompte de la performance. Aucun cercle vertueux ne se met hélas en place, car «le contrôle des performances incite non à l’amélioration des pratiques mais à satisfaire les instruments qui prétendent les mesurer». Le hamster peut tourner.

Évidemment, si ce n’était qu’une question de vexation sociale, ce ne serait pas très grave. Presque une banalité. Le philosophe Hans-Georg Gadamer, bien avant les années 80, notait déjà que «dans notre civilisation technique, il est en fin de compte inévitable que ne soit pas tant récompensée la puissance créatrice de l’individu que son pouvoir d’adaptation». Le problème est quand l’adaptation seule est récompensée, voire exigée. À ce moment-là, avance Gori, «la notation permet d’imposer des exigences, plus ou moins justifiées, à des existences, c’est-à-dire de produire des normes et surtout d’inscrire la normativité au sein des existences sans le moindre débat législatif ou citoyen». C’est une menace sur la démocratie, puisque la notation se présente comme un «savoir total» seul fiable et rédempteur, dépourvu d’alternative.

«Jeu». La solution ? «Il ne s’agit pas de supprimer des normes, mission aussi stupide qu’impossible, mais de permettre un jeu suffisant dans leur usage pour qu’elles n’empêchent pas l’invention. À partir de ce moment-là, la politique qui en établit leur usage ne doit en aucune façon se limiter à la police des techniques qui les ont établies.» Encore faut-il, pour que le «jeu» permette création et respiration, pour ne pas sombrer dans la police, ne pas confondre «game» et «playing». C’est au second bien sûr que se réfère Gori, jeu sans règle ni haine, jeu où nous transformons les «formes imposées du monde pour les inventer, nous les approprier subjectivement» : travail de l’art et de la pensée.

Mais quel est l’idéal de ce jeu créatif ? Réponse : Joseph Jacotot. Dans son dernier chapitre, Gori reprend l’histoire de cet enseignant français, analysée par Rancière dans le Maître ignorant. Jacotot se retrouve à Louvain en 1818 à devoir enseigner le français à des Hollandais qui ne parlent pas un mot d’hexagonal, tandis que lui n’entrave rien au batave. Il leur fait remettre un exemplaire bilingue du Télémaque de Fénelon (un best-seller scolaire) et leur demande d’apprendre le texte français en s’aidant de la traduction. Et là, miracle, les étudiants apprennent tous seuls, mieux qu’ils ne l’auraient fait avec des explications. Ils ont construit leur propre savoir, ils ont créé. Plus de «hiérarchie des intelligences» entre «expliqués et expliquants». Jacotot venait de rencontrer en direct «l’égalité des intelligences» et leur avait enseigné «ce qu’il ignorait lui-même». Mais il y avait une condition maousse : leur laisser le «champ libre».


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