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Glossairede la psychothérapie

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nini

un Nini peut en cacher un autre

par Philippe Grauer

premiers Ninis

Les tout premiers Ninis de l’histoire des psys français furent les psychotechniciens, les futurs psychologues ainsi baptisés en 1930 par Henri Wallon. Ils ont commencé comme collaborateurs occasionnels du médecin au sein d’une équipe médico-psycho-pédagogique (l’actuelle terminologie de secteur : CMP et CMPP en dérive) portant le doux nom d’assistant en psychologie. Cf. Docteurs J. Dechaume, L. Thévenin, R. Gallavardin, « Les médecins éducateurs », dans le Journal du médecin de Lyon, 5 déc. 1943, cité par Colette Duflot, Le psychologue clinicien, l’invention d’une profession, ed. economica-anthropos, 2008, 225 p., p. 10.- Ça commence bien, de la technique, à l’ombre de la médecine.

un demi siècle

Il s’agissait nous dit encore Colette Duflot, de professionnels qui n’étaient ni philosophes ni chercheurs ni universitaires ni médecins. Une profession naissante qui crut à l’ombre du caducée. Ils progressèrent ainsi jusqu’à ce qu’existât ce « corps social imaginaire » dont parle Kaès et développent leur identité scientifique et professionnelle par l’action de Lagache à la Libération, jusqu’à, quarante ans plus tard (une reconnaissance identitaire disciplinaire et professionnelle ça prend du temps, qui se compte en termes de générations) en 1985 se voir confirmer le titre de psychologue (Claude Évin). Plus ninis du tout ils commencèrent par manifester et illustrer leur vitalité institutionnelle sur le mode corporatiste en torpillant la directive du ministre ayant expressément prévu de leur amalgamer (par examen en équivalence et compte tenu des acquis de l’expérience, par des Commissions de psychologues ad hoc) les… psychothérapeutes sous l’argument de mauvaise foi caractérisée selon lequel ils ne pouvaient homologuer sur leur demande au titre de psychologue par équivalence des psychothérapeutes précisément non psychologues. Autrement dit chez nous l’homologuation par équivalence ne s’applique qu’aux mêmes, ceux qui par principe n’ont pas besoin d’homologation. Ce refus d’appliquer la loi constitua une sorte de forfaiture fondatrice de la nouvelle corporation.

un Nini chasse l’autre

Cela dit, on peut considérer les deux domaines épistémologiques, éthiques, scientifiques et professionnels comme disjoints. C’est la revendication des psychologues en tant que cliniciens d’exercer la psychothérapie (relationnelle ou non, autre débat) qui crée l’incertitude institutionnelle, pire leur revendication de l’exercer à l’exclusion des psychothérapeutes, définis polémiquement comme nouveaux Ninis concurrents tant que leur identité n’apparaît pas comme institutionnellement validée par l’autorité publique(1).

De fait les deux disciplines et professions ne présentent qu’une interface peut-être trop partielle, contrairement à ce que prétendaient les psychologues se peignant volontiers en psychothérapeutes accomplis et exclusifs. Cette interface représente la double exigence

– d’avoir effectué une psychothérapie relationnelle ou psychanalyse suffisante parallèlement à leurs études – condition nullement requise, seulement conseillée, différence essentielle, chez les psychologues cliniciens ;

– de disposer d’un bagage suffisant en psychopathologie – acquisition essentiellement de nature académique pour les psychologues, bénéficiant par ailleurs de l’avantage précieux mais limité d’un stage en hôpital.

chaînon manquant, occasion manquée

Cette double interface n’est pas négligeable mais elle s’avère insuffisante. Il faudrait pouvoir y ajouter, en plus du prérequis obligatoire et dûment contrôlé d’un expérience psychothérapique suffisante pour professionnel(2), une véritable formation impliquée, de type expérientiel, à la théorie et pratique de la psychothérapie relationnelle, de l’ordre de 2000 heures (cinq années universitaires spécifiques, ce que fournissent nos meilleures écoles), condition que nos actuels psychologues cliniciens français sont bien loin de remplir.

Autrement dit, seule notre profession avec ses Cinq critères définit rigoureusement les conditions requises pour ne pas l’exercer en charlatan. Nous en arrivons par un autre chemin à tomber paradoxalement d’accord avec les psychologues qui nous ont rejetés : c’eut dû être nous qui n’aurions pas dû candidater de façon opportuniste. De fait nous avons tenté une alliance qui aurait pu modifier le profil des deux professions en alignant les psychologues sur nos critères pour qu’ils puissent se dire également psychothérapeutes. Nous avions déjà prévu une coordination des formations de nos écoles et de l’université maquettée sous le nom d’EPHEP École pratique des hautes études en psychothérapie, qui ne fut même pas soumise. Nos interlocuteurs ont comme on sait emprunté ultérieurement le raccourci passant par la médecine.

carpe, lapin ou chauve-souris

Il eût donc fallu que les psychologues passés de Ninis à profession dûment établie admissent le principe d’une formation de type expérientiel et nos cinq critères pour penser conjoindre, articuler plutôt, les deux identités. Venant tout juste de faire aboutir leur lutte pour leur consécration institutionnelle on conçoit qu’ils n’en n’étaient pas rendus à ce degré d’ouverture et de perspective de remaniement, et que l’énergie instituante mobilisée depuis des décennies joua sans état d’âme en dépit de l’alliance toujours en vigueur dans le cadre de l’ANOP(3). Simplement, la logique si l’on a affaire à l’association de la carpe et du lapin, voudrait que la carpe elle-même ne se prétende pas lapin quand ça l’arrange.

Prenons un peu de recul. Carpe, lapin ou chauve-souris, il s’agit de problèmes de classification et de taxinomie, de revendication d’aires de compétence, de souveraineté d’exercice, de délimitation et réservation de domaines scientifiques et pratiques, avec à la clé des prétentions à l’exclusivité et des dispositifs de certification. C’est la définition complexe voire hétérogène tant de la psychologie que de la psychiatrie, cumulée à leur infiltration par la psychanalyse, qui fait qu’il y a du jeu, pour le meilleur et pour le pire.

apothéose des ninis

De toute façon voici les carpes maintenant seuls détentrices du titre en passe de supplanter celui (de psychologue) qu’elles refusèrent aux psychothérapeutes d’alors au motif qu’un psychologue ne saurait se dire psychothérapeute, ni par conséquent réciproquement. L’argument circulaire s’appuyait sur le fait qu’au regard des organismes de psychologues de l’époque psychothérapeute ne désignait qu’une fonction, en aucun cas une profession, évidemment (puisque celle de psychologue devait être seule maintenue). En réalité, fonction, titre, profession, nom même de discipline constituaient une nébuleuse (cf. terminologie) que personne ne distinguait alors aussi clairement qu’après dix ans de débats (après tout les psychothérapeutes de l’époque se réclamaient de la psychologie humaniste), sinon que les psychothérapeutes d’alors, nouveaux venus, arrivaient avec la revendication identitaire irrecevable aux yeux des déjà installés dans le triangle psy traditionnel de représenter une profession. À l’instar de ce que Jean Lurçat avait nommé dans une série de gouaches l’Apocalypse des mal assis la situation allait évoluer et le triangle virer au carré psy car il allait falloir désormais compter un poste de plus dans la constellation psy : une nouvelle étoile était née.

Ainsi va la vie institutionnelle psy. D’abord naît la psychiatrie, puis la psychologie, puis la psychanalyse. Partage des eaux pas toujours évident aux confluences. La psychologie ne portant pas encore son nom de métier commença comme Nini. C’est le moment de la différenciation pour les derniers venus. Elle finit par occuper pleinement sa place puis reçut son titre. Fini pour elle le ninisme. Un demi siècle plus tard, issu de la psychologie humaniste américaine, apparurent les tout derniers venus, sous le nom de Les-psychothérapeutes. Socialement et politiquement reconnu, refusé à l’adoption par ses demi confrères, intégré au mouvement européen et mondial de la psychothérapie, puis bataillé et bousculé au point d’y perdre son nom – mais pas son identité, le papillon de la psychothérapie relationnelle qu’ils étaient devenus, sorti de sa nini chrysalide occupe de plein droit son côté du Carré psy qu’il a par son arrivée au monde fait surgir.

d’un ninisme à l’autre : ni psychologues ni médecins

Autrement dit, avant de se voir socialement et politiquement reconnue une profession émergeante se bat pour son nom en commençant pas se voir différencier négativement, stade du ninisme. Le nom de psychothérapeute se vit socialement rapidement admis sous la pression notable du SNPPsy et dura 20 ans avant que la médecine ne s’en avisât, puis dix ans encore avant de se voir confisqué, ses titulaires historiquement légitimes refoulés comme des Ninis qu’ils n’étaient déjà plus : ni psychologues ni médecins, ni même le plus souvent psychanalystes (ce qui strictement fait Ninini) mais bel et bien psychopraticiens relationnels.

La bataille des charlatans raconte comment les futurs bénéficiaires du titre de psychothérapeute s’entendirent pour récupérer le vocable pensant ainsi éliminer les concurrents qu’il désignait. En fait psychologues et accessoirement psychanalystes non médecins étaient en train de scier la branche sur laquelle ils étaient assis. À présent voici les psychologues reparamédicalisés, et les psychanalystes en perte notable d’influence.

clarification terminologique

Les nouveaux réputés Ninis demeurés dans leur discipline, la psychothérapie relationnelle, adoptèrent ensemble sous l’égide du GLPR un nouveau nom de métier : psychopraticiens, équivalent de leur ancien psychothérapeute. Le terme psychopraticien à son tour devenu trop indéterminé, ouvert à l’autoproclamation individuelle (cf. charlatan), les professionnels historiques responsables et reconnus spécifièrent le nom de leur discipline, la psychothérapie relationnelle(4), s’accordèrent sur la protection de l’appellation disciplinaire générique propre de psychopraticien relationnel réservé aux praticiens syndiqués (agréés ou titulaires), désignation estampillée comme titre professionnel alternatif psychopraticien relationnel® par le SNPPsy et les organismes titularisants de l’AFFOP. Ils confirmèrent leur nom et le qualifièrent positivement, hors cadre étatique. Autorité morale de la société civile.

À l’issue de ce remaniement le carré psy n’ayant bougé que par les désignations les postes restant les mêmes le système des interfaces typique des professions psys peut continuer de jouer et les charlatans, imposteurs dans le port du nom de psy, s’en voir exclus hors de ses frontières mieux définies et protégées.

ni médicalisation ni psychologisme

Le corporatisme psy étant ce qu’il est, une maladie de faiblesse identitaire, sorte de faille narcissique institutionnelle due en partie à la proximité des champs concernés, dommageable à tous, les psychopraticiens relationnels et leurs organisations historiques responsables poursuivent leur lutte pour une pleine reconnaissance de leur être institutionnel, sans devoir en payer le prix de leur paramédicalisation – qui corromprait leur principe même.

Ni

médicalisation de l’existence

ni

psychologisation scientistique, les nouveaux venus (ils ne datent que de cinquante ans) passés de psychothérapeutes à praticiens en psychothérapie relationnelle tiennent la ligne humaniste de la dynamique de subjectivation. On notera qu’à la différence des psychologues premiers ninis, nos psychopraticiens relationnels sont à la fois chercheurs et philosophes. Les temps et les variétés disciplinaires psys changent.

Par contre ils ne sont en effet ni psychologues (en particulier comportementalistes) ni psychiatres, ni même en tant que tels psychanalystes, et nonobstant toute la considération qu’ils portent à leurs collègues, sont fiers de leur différence et de l’apport que constitue leur nouvelle discipline, dont la mentalité humaniste et éthique est à préserver et maintenir absolument.

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