RechercherRecherche AgendaAgenda

Textes & documents

Revenir

Éthique et psychothérapie : principe de parité versus principe de compétence

Résumé

Ce texte propose une analyse des représentations de la psychothérapie via les positions adoptées par les organisations professionnelles de psychologues et de psychiatres vis-à-vis de la réglementation du titre de psychothérapeute ; leurs réactions vis-à-vis de la loi de 2004 et les décrets d’application qui ont suivi en 2010 et 2012 illustrent en majorité l’absence d’un positionnement éthique de leur part ainsi que des professionnels concernés qui souhaiteraient en faire usage. La référence à la psychanalyse représente par ailleurs toujours des enjeux identitaires pour les psychiatres et les psychologues. Les organisations professionnelles des premiers les autoproclament compétents par essence en matière de psychothérapie ; les psychologues sont encore très influencés lorsqu’ils ont reçu à l’université un enseignement de psychopathologie psychanalytique, formation de base jugée souvent suffisante pour exercer une fonction psychothérapique.

Nous avons ajouté des intertitres consistant en fragments de phrases extraits des §§ qu’ils chapeautent. Les intertitres plus libres sont de l’auteur.

voir également

– Philippe Grauer, éthique & psychothérapie : de la psychopathologie à l’autoproclamation, 7 novembre 2013.
– Philippe Grosbois, La psychothérapie et les psychologues [Juillet 2011] par présenté par Serge Escots, suivi de « Traduction & commentaire » par Philippe Grauer.
– Philippe Grosbois, Décret relatif à l’usage légal du titre de « psychothérapeute » : incompétence légalisée pour tous [Juin 2010], présenté et commenté par Philippe Grauer.



Éthique et psychothérapie : principe de parité versus principe de compétence

Ethics and psychotherapy : parity principle {versus competence principle }

par Philippe Grosbois *

Mots-clés
Ethique, identité professionnelle, psychanalyse, psychothérapie, réglementation.

Summary
This paper proposes an analysis of psychotherapy representations in regard to the position adopted by the professional organizations of psychologists and psychiatrists about the regulation of the title of psychotherapist ; their reactions in regard to the 2004 law and the application decrees of 2010 and 2012 show in a major part the absence of an ethical position of these ones and of concerned professionals who would wish to use it. The reference to psychoanalysis always represents identity stakes for psychiatrists and psychologists. The professional organizations of the first ones self-proclaim them competent by essence in psychotherapy ; psychologists still are much influenced when they received at university a psychoanalytic psychopathology training, a basic one often considered as enough to have a psychotherapic activity.

Key-words
Ethics, professional identity, psychoanalysis, psychotherapy, regulation.


I – Éthique et psychothérapie : principe de parité versus principe de compétence

Ce texte propose une analyse des représentations de la psychothérapie via les positions adoptées par les organisations professionnelles de psychologues et de psychiatres vis-à-vis de la réglementation du titre de psychothérapeute ; la loi de 2004 et les décrets d’application qui ont suivi en 2010 et 2012 illustrent la quasi absence d’un positionnement éthique de ces organisations ainsi que des professionnels concernés qui souhaiteraient en faire usage. Cette absence porte plus spécifiquement sur le principe éthique de compétence et concerne essentiellement la protection du public en matière de formation à la psychothérapie, alors que, paradoxalement, vient d’être révisé le Code de Déontologie des psychologues.

 

revendication de monopole

Le fait que les organisations professionnelles de psychologues aient opté pour la revendication d’une parité d’accès – avec les médecins psychiatres – au titre de psychothérapeute sur la seule base d’une formation en psychopathologie dispensée lors de la formation universitaire initiale s’inscrit dans le prolongement des relations conflictuelles entre médecins et psychologues à propos de l’exercice de la psychothérapie, activité qui est régulièrement l’objet, depuis la création de la licence de psychologie en 1947 jusqu’à la loi de 2004 sur l’usage du titre de psychothérapeute, d’une revendication de monopole par le corps médical (Massé-Muzi, 1987). Un seul exemple : en 1970, dans le compte-rendu de la 97e Session de l’Ordre national des médecins qui était consacrée à l’activité des psychologues, on relève, entre autres formulations :

– Il ne s’agit pas de donner aux psychologues un statut qui leur permettrait par un biais quelconque d’exercer la médecine mais de créer un corps particulier de psychologues au service des médecins […]
La psychothérapie est un acte d’une importance extrême et ne relève pas du psychologue […]

– Il est souhaité que l’Ordre précise que ces psychologues doivent demeurer avant tout des psychotechniciens dans le cadre des auxiliaires médicaux […]

– Les psychologues des Facultés des Lettres font actuellement un pas vers les médecins dont ils voudraient momentanément l’alliance dans le seul but d’obtenir le remboursement de leurs actes par la Sécurité Sociale […]

– Pour ce qui est des psychologues, il ne faut pas entrer dans la voie qu’ils souhaitent. Pour eux, il n’y a qu’une solution : si vraiment ils veulent voir des malades, faire des diagnostics et de la psychothérapie, il faut qu’il leur soit imposé d’être docteurs en médecine. (Coll., 1970)

1999 – réserver la pratique psychothérapique aux médecins et aux psychologues

Ce souhait de monopole médical de la pratique psychothérapique ne s’est effacé qu’à partir de la proposition de loi de Bernard Accoyer en 1999, texte qui proposait de réserver la pratique psychothérapique aux médecins et aux psychologues (Accoyer, 1999). Ainsi la revendication par les psychologues d’une parité d’accès – comme les psychiatres – au titre de psychothérapeute est-elle devenue une priorité au détriment d’une réflexion éthique et déontologique sur ce que représente une formation à la psychothérapie ; la loi de 2004 et ses décrets d’application successifs (2010 et 2012) sur l’usage du titre de psychothérapeute n’ont fait qu’encourager cette revendication de parité, dans la mesure où psychiatres et psychologues se sont trouvés un dénominateur commun, leur formation universitaire théorique et pratique en psychopathologie ; celle-ci est en effet posée par la loi comme la seule exigence de formation alors qu’elle était définie par les organisations de psychologues et de psychiatres comme un prérequis nécessaire à une formation psychothérapique ultérieure :

Le fondement du prérequis – la formation à la psychopathologie clinique théorique et pratique – devra être sans ambiguïté dans son application pour que l’édification d’une formation réponde aux exigences légales de l’encadrement du soin pour la protection du public. C’était l’esprit premier de l’amendement de Bernard Accoyer, le fond du débat en deuxième lecture en juillet au Sénat, et la raison de la dernière modification du texte par la commission mixte paritaire le 29 juillet 2004 (Vasseur, 2004).

C’est ce qui ressort des conclusions du Colloque Les psychothérapies et la loi organisé en mars 2000 à l’Assemblée Nationale par l’Association française de psychiatrie et du Groupe de travail du 20 mars 2004 réuni à Marly-le-Roi par la même association dans le cadre de la Semaine d’information sur la santé mentale, groupe limité à un petit nombre d’acteurs représentant les sociétés particulièrement concernées par la question de la formation :
– Jean-François Allilaire (Collège national universitaire de psychiatrie),
– Bernard Brusset (Société psychanalytique de Paris),
– Jean-Pierre Chartier (Fédération française des psychologues et de psychologie),
– Françoise Coret (Fédération européenne de psychanalyse),
– Charles Gellman (Société française de sexologie clinique),
– Philippe Grosbois (Syndicat national des psychologues),
– Jacques-David Beigbeder, Jean-Jacques Kress et Christian Vasseur (Association française de psychiatrie),
– Didier Houzel (Fédération française des psychothérapeutes psychanalytiques d’enfants et d’adolescents),
– François Kammerer (Syndicat des psychiatres français),
– Roger Salbreux (Comité d’action syndical de la psychiatrie),
– André Sirota (Séminaire inter-universitaire européen d’enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse),
– Elie Winter (Association française fédérative des étudiants en psychiatrie).

 

ce qu’est devenu cette référence à la psychopathologie comme prérequis

Ce Groupe de travail a adressé au Ministre de la Santé de l’époque, Jean-François Mattei, au nom des représentants présents d’associations et syndicats, un courrier en date du 24 mars 2004 (donc quelques mois avant la parution de l’article 52 de la Loi n°2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique) qui précisait : « Notre prérequis, la formation à la psychopathologie théorique et pratique, bien qu’élémentaire pour tous, a été reconsidéré. Il s’est affirmé comme le garant scientifique, éthique et juridique d’une pratique responsable des psychothérapies ». On sait ce qu’est devenu cette référence à la psychopathologie comme prérequis dans la mesure où le Sénat a refusé de légiférer en 2004 sur la formation à la psychothérapie, considérant que les acteurs concernés n’étaient pas d’accord entre eux sur ces critères et n’a retenu que la formation en psychopathologie, constat repris des conclusions du rapport de l’AFNOR – Association Française de Normalisation – de 1998 sur la psychothérapie (Grosbois, 2007) :

Si la nécessité d’une formation de qualité est reconnue par tous, la définition d’un titre de psychothérapeute est fortement contestée par nos interlocuteurs psychiatres et psychologues […]
L’élaboration collective, au sein de l’AFNOR, d’un cadre professionnel s’appliquant aux praticiens de toute origine paraît inadéquate ou prématurée en l’état actuel. Ce scénario est à écarter en normalisation à l’heure actuelle […]
[La transparence des pratiques psychothérapiques entre praticiens et consommateurs lève] les difficultés s’opposant aux autres scénarios [réglementer la profession de