RechercherRecherche AgendaAgenda

Textes & documents

Revenir

Pratique du multiple

Ce texte a son âge. Publié au tournant du siècle il l’est aussi au tournant décisif de l’invention de la psychothérapie relationnelle. On y voit à l’œil nu virer de bord les concepts.

Parti de l’article fondateur de Jean-Michel Fourcade, ce texte qui en reprend les linéaments, pose les bases à la fois de ce que seront la psychothérapie relationnelle et la psychothérapie intégrative – et multiréférentielle. Cette avant-dernière ayant été revendiquée antérieurement (1972), quoique définie différemment, par Richard G. Erskine, qui ne l’a certainement pas inventée.

Le mérite et l’intérêt de ce texte est que, contextualisé avant l’avènement de la machinerie de la loi consacrant la création du titre d’exercice de psychothérapeute, il évoque encore la possibilité d’un accordage entre nos Écoles et l’université, selon le projet d’une École pratique des hautes études en psychothérapie qu’avait sous la direction de votre serviteur élaboré le SNPPsy.

Le temps ayant passé on mesure la vitalité de la psychothérapie relationnelle intégrative et multiréférentielle, et le gouffre institutionnel entre les ambitions d’alors et le périmètre actuel du vaillant village psy que constitue l’alternative que nous continuons d’opposer à la médicalisation de l’existence. Notre psychothérapie du sens et du processus de subjectivation poursuit son chemin. Nul doute que nous parviendrons à transmettre son précieux message à la génération qui vient. La vague nourrit sa puissance de son creux.

Le modèle expérimental décrit dans les modes programmatiques et processuels des deux écoles décrites a évolué, mais son esprit ne s’est pas démenti. La crise est venue rétrécir les effectifs, la passion d’exercer notre métier n’a pas faibli. Lisez ce texte comme un témoignage de la puissance d’un courant irréductible, comme source de la nécessaire résilience de la psychothérapie que nous continuons de représenter et de soutenir, et dont le public continue d’avoir tant besoin.

Philippe Grauer

La typographie et mise en §§ a été respectée depuis l’édition originale


in Alain Delourme (sous la dir. de), Pour une psychothérapie plurielle, Paris, 2000, éd. Retz, 282 p.-

PRATIQUE DU MULTIPLE

Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t’égarer.

Par multiréférentialité nous désignerons un espace articulant de diverses façons plusieurs disciplines psychothérapiques. Pour clarifier la question, nous distinguerons trois modèles épistémologiques(1*) ordonnant le champ qui nous concerne.

Dans cette répartition, le modèle 1 caractérise les sciences expérimentales telles que les a théorisées Claude Bernard. C’est celui qu’on rencontre avec la psychologie expérimentale, comportementale, cognitiviste, et systémique(2*). Un champ étant défini comme objet de savoir, on formule des hypothèses, dont un dispositif expérimental devra vérifier la validité. L’expérience, descriptible et répétable, fournira des résultats d’après lesquels sera validée la formulation d’une loi.

Pour ce qui nous intéresse, dans le cadre d’un tel modèle le dispositif est le suivant : un acteur observe un objet, sur lequel il agit, par prescriptions, et auquel il reste extérieur. Ainsi pratique le médecin, qui, à l’issue d’une consultation, prescrit un traitement.

La consultation peut constituer l’amorce d’un autre type d’espace, ce qui nous introduit au fait que dans ce domaine les modèles ne sont pas purs, ayant même (c’est ce qui nous amène ici) tendance à se combiner. Pourtant, les harmoniques humanistes dont la consultation peut s’enrichir, n’en altèrent pas radicalement son pattern spécifique.
Lieux d’enseignement de ce modèle 1 des sciences expérimentales : faculté de médecine, Centre hospitalo-universitaire.

Au second pli de l’éventail, le modèle 2 concerne la sociologie et la psychologie. Les statistiques y remplacent le dispositif expérimental classique. Même principe fondamental de l’observateur prescripteur, extérieur à l’objet de son savoir. Susceptible d’appliquer lui aussi un traitement. Le psychologue reçoit une formation qui appartient typiquement à ce modèle. Ses cinq années d’études universitaires le préparent, dans le domaine clinique, à administrer des tests, à pratiquer des diagnostics de personnalité, à conduire des entretiens de soutien ou d’urgence, pour une durée limitée.

Ces entretiens relèvent toujours de l’épistémè objectiviste(3*). Avoir appris la technique de l’entretien dans un tel cadre ne constitue pas encore une compétence dans le domaine du psychothérapique, pas davantage que d’avoir observé des malades mentaux dans un service psychiatrique, ou d’avoir été confronté sans formation spécifique préalable aux patients d’un Centre médico psychologique. De telles expériences, même à l’occasion « supervisées », ne sauraient à tout le mieux constituer qu’une sensibilisation à une réalité à laquelle on n’a toujours pas été introduit(4*).

Amorce de complexité ou simple zone de confusion, nous voici pourtant déjà dans du mixte : l’entretien du psychologue est réputé clinique. Spectaculairement, le vocable de clinique brouille la zone indéterminée qu’il désigne, et ce brouillage peut conduire à des confusions. Ce terme, que le psychologue partage avec la médecine, d’où il vient, et la psychanalyse, qui nomme ainsi depuis la médecine le terrain de sa pratique, présente une polysémie proliférante. Il organise une sorte d’espace à volonté entre le médical (modèle 1), le psychologique (modèle 2) et le psychanalytique — et par extension le psychothérapique relationnel (modèle 3). D’une vitalité bouillonnante, on devrait dire débordante, il expédie à l’heure actuelle des pseudopodes jusqu’à la sociologie et même les Sciences de l’Éducation(5*). Raison de plus pour s’efforcer de bien le cerner.

Selon la définition classique, Greco(6*) distingue dans la clinique 1) avec Lagache une « psychologie en deuxième personne » marquant son inconciliabilité avec l’expérimentalisme ; 2) une « technologie concrète », et 3) une « méthode de recueil des observations comportant un aspect herméneutique ». Dans tous les cas un objet y est observé — fût-ce pour le découvrir. Nous évoluons dans un espace flou, où l’on peut prétendre à tout, à la condition logique que sous habillage diversifié ce tout relève en définitive de la méthodologie de l’extériorité objective.

De même que nous remarquions tout à l’heure que la consultation pouvait revendiquer une « dimension humaine » qui au mieux ne faisait que teinter l’entrevue avec le docteur (celui qui sait, concernant l’objet de la plainte) sans en altérer le principe épistémologique, on peut dire que la tentative de subversion du terme clinique ne saurait altérer radicalement le caractère observateur de l’observation, même participante, même heuristique, même ethnométhodologique(7*).

Ce n’est qu’une fois opéré le mouvement de bascule inaugurant le modèle 3, une fois ouvert l’espace de la relation comme fondement de la psychothérapie, que l’observation change d’âme. Ce qu’elle ne pouvait appréhender, sinon dans le sens où ça donne des appréhensions, devient le ressort de la méthode relationnelle, dans le cadre de laquelle l’observation, circulant cette fois entre deux sujets, se trouve épistémologiquement dénaturée, par l’apparition d’un processus où le savoir change de statut, où il n’y a plus, au sens précédent du terme, d’observateur et d’objet observé.

Pourtant la confusion entre ces différents niveaux reste constante, et l’exemple vient de loin, ou de haut, comme on voudra. C’est au même type d’imputation « flottante » que le Freud de la Traumdeutung, la signification des rêves, est devenu en France celui de la science des rêves, à l’occasion d’un glissement de type scientiste, alignant la psychanalyse sur la médecine, au titre d’une ambivalence constante chez celui à qui nous devons cependant l’éclatante contradiction épistémologique du modèle 3.

En effet celui-ci, qui fonda la subversion psychanalytique, stipule que l’objet du savoir c’est soi-même, mais qu’à partir d’un appareil psychique hétérogène comportant le double fond de l’inconscient, ce qui fait obstacle au savoir c’est encore soi. Si bien que c’est seulement par le biais de la relation à un professionnel de type spécifique, ayant déjà accédé à l’intelligence sensible du Je est un autre annoncé par le poète, que j’ai quelque chance d’accéder à moi comme sujet, cette instance d’abord incertaine, capable cependant de se considérer comme autrice de son histoire et responsable d’elle-même, dans le cadre de déterminations abordées lucidement.

Avec l’apparition d’un professionnel préalablement qualifié selon la même méthode, ayant personnellement parcouru une voie semblable à celle à laquelle il permet qu’on s’engage à son tour, nous nous trouvons tout à fait ailleurs, en présence d’un initiateur, qualifié comme passeur. Nous voici dans le domaine de l’initiation, au cours de laquelle de la catharsis(8*), à l’issue d’une naissance nouvelle à soi, « restaure en l’homme (sa) créativité(9*) « .

Le principe de l’initiation opère par voie de transmission, entendue comme le processus qui voit du dialogue transmetteur s’effectuer à l’insu partiel des protagonistes, sur des canaux sensibles, corporels, transiter par l’oubli, pour ressusciter ultérieurement à la conscience de ses protagonistes — et particulièrement du destinataire venu effectuer le travail, finissant par communiquer avec l’intelligence sensible de celui qui sait se tenir là, présent en sa présence.

En fait, comme toujours en matière d’interlocution, la communication d’un contenu manifeste s’effectue sur la base d’un accord tacite au niveau infraliminaire des présupposés aux deux interlocuteurs.

Au cours de l’opération psychothérapique, nous assistons subliminairement à une sorte de métamorphose. Le récepteur à son insu se trouve embarqué dans une transformation lui permettant de recevoir et tirer parti d’un corpus de messages à l’intelligence duquel il accède processuellement. L’émission ayant lieu le plus souvent à la surprise des deux protagonistes, que le plus exercé des deux repère mieux en principe, s’efforçant d’en fournir les indices à bon escient, au long d’un dialogue qui se joue souvent d’eux.
Un tel type de savoir, sensible — et amoureux par surcroît, car du transfert il aime emprunter les détours — diffère radicalement du modèle 2, celui relevant classiquement des sciences humaines, appliqué au champ de la psychologie.

À l’évidence avec ce nouveau modèle c’est la relation qui constitue le ressort de l’acquisition du savoir. Ce dernier devient affaire d’intersubjectivité. Plus d’observateur, ni de prescription, mais un double cheminement, une création entre deux sujets différemment mais également impliqués au cours d’une séance, non plus l’un soignant l’autre, l’ayant diagnostiqué de l’extérieur(10*), mais l’autre, en question, entreprenant de prendre soin de lui, à partir d’un processus relationnel fait de penser-sentir, dans l’entre-deux duquel surgira de l’interprétation révélatrice d’inconscient. Ou bien la rencontre phénoménologique de l’autre en co-présence, dans la fraîcheur redécouverte de l’émerveillement du monde, selon l’univers de référence engagé.

Relevons au passage que le terme de soin que nous venons d’utiliser, revêt ici un tout autre sens que le médical. Nous voici dans le domaine inédit de la profession de santé non médicale(11*).

Évidemment, l’acquisition d’un tel savoir de nature subjective, ne saurait s’effectuer selon un modèle de type 1 ou 2. Les deux seuls cependant que pratique l’Université. Où s’enseigne la psychologie. Et à l’occasion, nous l’avons évoqué, des éléments de psychothérapie, réduits au registre épistémique 2.

Notre Université actuelle ne dispose ni des moyens ni de l’ambition de proposer le modèle 3. Ayant connu au début des années 70 une brève flambée marquée de développement personnel aux temps confus et profus du Mouvement du potentiel humain, dans de rares départements gagnés par le Zeitgeist, qui s’est rapidement consumée(12*), elle n’a pas su, pu ou voulu consolider et développer dans son cadre propre une approche de ce type.

Elle pourrait par contre s’associer à un tel projet, et lui insuffler son savoir-faire dans le domaine de la recherche. Loin de devoir s’opposer, les deux démarches — la transmission à caractère initiatique, dans une pratique étayée à une théorisation de qualité, et la recherche constituant la spécificité l’université — nécessitent de se compléter.

C’est déjà ce qui se préfigure dans les deux instituts de formation multiréférentielle à la psychothérapie, dont l’histoire et le fonctionnement actuels servent de support à notre réflexion(13*). Reste à le développer, sans doute en commençant par des expériences limitées, à petite échelle.

Certes par ailleurs l’université dispense depuis les années 70 du savoir psychanalytique, théorique, qui permet de devenir docteur en la matière (savoir de rang 2), mais encore une fois sans rapport direct avec la transmission 3 de la psychanalyse(14*). Il s’agit d’un fait, notre université actuelle, terre d’élection de la théorie, de la critique et de la recherche, ne saurait par contre, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, constituer directement en son sein un lieu d’apprentissage, mettant en place une transmission de rang 3.

Cette texture expérientielle-là, après s’être d’abord dispensée au seul lieu de pratique de la psychanalyse ou de la psychothérapie, se développe à présent, parallèlement bien sûr au déroulement du processus d’une démarche personnelle, dans le cadre d’établissements spécialisés d’un nouveau type.

Ainsi, l’exigence épistémologique de ce modèle qui régit le champ des psychothérapies que nous dirons relationnelles, réside dans l’accomplissement préalable par le psychothérapeute d’une démarche(15*) identique dans son principe à celle proposée à celui qui s’adresse à lui.

Ceci ne constitue qu’un des traits de cette épistémè. L’initiation en effet comprend deux étages. Celui de la démarche personnelle, où celui qui s’y livre accomplit en effet ce fondamental et fondateur voyage au bout de soi-même. Mais encore celui de la formation proprement dite, dont la particularité réside dans le principe d’isomorphisme, par quoi on apprend selon la méthode même à laquelle on désire accéder, s’appliquant à soi l’outil qu’on proposera ensuite.

Un « savoir-psy « (16*) de ce type se dispense dans des lieux propres. La profession de psychothérapeute a dû se donner au cours des décennies passées des instituts capables de former des praticiens. Il n’existait pas de lieu compétent pour le faire. Ce furent les disciplines elles-mêmes, en tant qu’institutions(17*), qui mirent en place pour commencer de tels lieux de formation. Dispensant ensemble théorie et pratique, selon des proportions, quantités, qualités et exigences très variables, venant s’ajouter pour les étudiants à des savoirs conventionnels acquis par ailleurs(18*).

Comme il se trouvait d’assez nombreuses disciplines, représentant des corpus très variables en proportion et en qualité, spontanément les apprentis, dans le champ encore indéfini mi-développement personnel mi-psychothérapie, dans une profession qui n’était pas alors autoréglementée, accumulaient les formations, procédant par éclectisme sauvage, trop démunis de ne recourir qu’à un seul de ces outils parfois primitifs.

Il demeurait incertain cependant, ayant collecté de nombreuses formations souvent tout aussi partielles les unes que les autres, et ne portant pas exclusivement sur le champ de la psychothérapie, qu’ils aient atteint pour autant la compétence psychothérapique. Et comme à cette époque la préoccupation des différentes Méthodes — nous désignerons ainsi une discipline instituée en centrale de formation-diffusion — était davantage de répandre ses agents et sa théorie (quelquefois une doctrine), que de participer à la formation de psychothérapeutes proprement dits, la fonction de certification et d’autorégulation professionnelle spécifique, en France, se trouva échoir aux syndicats professionnels.

Ce sont eux qui mirent en place l’actuelle certification en cinq points(19*), qui sert de base et de référence à la revendication de reconnaissance professionnelle en vue de protéger l’usage du