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Régression, décharge émotionnelle, catharsis

Ce texte d’octobre 2002 fut publié dans la revue Gestalt N°23, de décembre de la même année.



PHILIPPE GRAUER

RÉGRESSION, DÉCHARGE ÉMOTIONNELLE, CATHARSIS

Quelques éléments de réflexion


APERÇU THÉORIQUE

Le cadre dont je présente ici l’esquisse m’a manqué jusqu’à ce que j’y parvienne. Je naviguais jusque-là relativement aux théories sur la vie émotionnelle dans des représentations toujours à mes yeux insuffisantes, arbitraires, peu cohérentes, ce qui me faisait personnellement souffrir. La pensée de Robert Plutchik me procure la philosophie clinique dont j’avais besoin. Intellectuellement je préfère œuvrer dans le champ émotionnel dans le confort de ce que je considère comme une bonne théorie, dont Lewin disait qu’il n’est rien de plus utile. J’aimerais témoigner de l’intérêt pour moi de celle dont je vous exposerai ici seulement quelques éléments, par rapport auxquels la seconde partie de cet article prend tout son sens. En fait je greffe sur le support de l’élégante théorie de Plutchik mes propres propositions théorico-cliniques, inspirées d’un énergétisme enraciné dans Freud, Reich et les émotionalistes, autant dire à des sources capitales de la Gestalt-Thérapie sans compter la référence au substrat gestaltiste lui-même, naturellement.

La théorie unifiée des émotions à laquelle je me réfère, fondée en grande partie sur les écrits de Plutchik, décrit celles-ci en termes de schémas adaptatifs basaux, sortes de fonctions cardinales du vivant, lesquelles s’organisent elles-mêmes selon un système de quatre paires de fonctions de base. Cette théorie néo darwinienne situe la fonction émotionnelle immédiatement au-dessus de l’ADN dans l’échelle des propriétés du vivant.
Quelles sont donc ces fonctions sans lesquelles aucun organisme vivant ne peut le rester ? dans un ordre circomplexe, je nommerai la fonction de sécurité (commençons par elle puisque les temps qui courent l’ont mise très à la mode) ou agonistique, la locomotive, terme que j’ai détourné de la terminologie lewinienne ; la nutritive (y intégrer la nutrition gazeuse, relative à la respiration), chère à Perls ; enfin celle qui s’occupe de triompher du temps et nous relie à la fois à nos congénères et à l’espèce, que j’appellerai la fonction de socialité.

Chacun de ces axes fonctionnels s’organisant selon deux polarités, respectivement :

sécurité : se protéger / détruire

nutrition : incorporer / rejeter, éliminer, évacuer

locomotion : explorer / marquer un temps d’arrêt pour s’orienter

socialité : être relié — se reproduire / rester seul, subir la perte.

Singulièrement, j’ai remarqué que ces verbes désignant des actions adaptatives de base peuvent se ramener à des adverbes, ce qui m’a conduit à définir une sorte de modalité existentielle primaire organisée de façon cardinale. Par le biais de laquelle on débouche inopinément sur une phénoménologie du vivant. Cette adverbialisation conduit aux paires suivantes :

• contre / hors de (portée de)

• dedans / dehors

• vers / stop

• avec / sans.

Et les émotions ? Il suffit de décliner ces embryons de tableau, applicable je le rappelle à tout ce qui vit, en termes de subjectivité humaine, pour tomber sur des termes connus. Si l’on commence par le basique, les couples suivants, transférant dans le langage commun les concepts précédents se déclinent ainsi :

• colère — peur

• acceptation — rejet

• curiosité — surprise (temps d’arrêt face à un événement inattendu)

• joie — peine.

À partir de quoi Plutchik construit, en la disposant sur un disque, une architecture complexe. Il ne s’agit en aucun cas d’une nouvelle liste arbitraire des émotions, qui en vaudrait des tas d’autres, se valant toutes, mais d’un ordre issu de nuages statistiques, dégagé au cours d’une démarche de recherche rigoureuse.

Ces différents items peuvent varier en degrés d’intensité, et se mélanger à la façon des couleurs (ou senteurs, la roue des arômes serait probablement plus difficile à manier. Par contre il existe une théorie des couleurs, lesquelles se mesurent très facilement, en longueurs d’onde), se hiérarchiser en niveaux, etc.

Employant une terminologie lewinienne qui nous rappelle qu’il s’agit de concepts inférés dont la désignation occulte la complexité de la réalité, considérons ces briques de base comme des constructions conceptuelles (Constructs) et attribuons leur la dénomination d’émotions, en n’oubliant pas que nous ne les désignons de la sorte d’après leur dimension subjective anthropomorphe, que par une convention qui ne les réduise surtout pas à ce seul niveau. Souvenons-nous qu’il s’agit de configurations prototypiques de base, construites autour de fonctions vitales, et non du seul ressentir. Nous avons affaire à un système psychophysiologique universel d’évaluation des qualités sensibles du réel, en vue de mobilisation immédiate de l’organisme en fonction de ses intérêts vitaux, organisé selon les quatre axes polaires décrits plus haut.
Nous nous intéresserons dans les limites de cet article plus particulièrement à leur relation avec la décharge émotionnelle, laquelle apparaît cliniquement rapportée au concept de régression.

Pour rejoindre la question de la décharge, l’émotion consiste, succédant sans délai à l’appréciation des qualités sensibles du contexte, tout d’abord en une préparation immédiate — l’émotion est par excellence affaire d’ici et maintenant — à l’action (ça n’est pas le lendemain qu’il faudrait que je me rende compte qu’Untel m’énerve, ou que la voiture en face me fait peur, si je veux lui adresser ici et maintenant une réponse ajustée), mobilisant l’organisme à cette fin. Ici nous abordons la dimension qu’en termes freudiens on appelle économique, que l’on retrouve en GT par le biais de Reich en particulier. Ainsi un réseau multiréférentiel souterrain irriguerait-il des disciplines agonistiques en surface ? Je me fais un plaisir de signaler au passage la présence probable d’un ver multiréférentialiste dans le fruit.

On appelle communément décharge, économiquement parlant, ce passage rapide du psychique au physique, la mise en mouvement qui s’ensuit, avec les paradoxes contre-productifs qui ont beaucoup fait disserter, comme celui par exemple de la peur paralysante, dont parle Sartre. Appelons cette décharge, ce passage à l’action [activation ?], Décharge-1.

Mais le processus émotionnel ne s’arrête pas là. Il existe un second type de décharge, appelé précisément décharge émotionnelle, mécanisme par lequel le sujet humain se déleste de ses tensions préparatrices, et qui répondent au schéma reichien tension charge — décharge détente. Remarquons au passage que ce schéma présente d’autant plus d’intérêt pour la Gestalt-Thérapie qu’il se trouve à l’origine du cycle de l’expérience. Ce délestage n’est nullement mécanique, mais comme le dirait Max Pagès, expressif, c’est-à-dire qu’il se produit dans un espace relationnel (« tu te rends compte de ce qui m’arrive ! »). C’est celui qu’après Aristote on appelle catharsis, purge émotionnelle (on disait purge des passions à l’époque où on appelait ainsi les émotions ; la terminologie s’est diversifiée au cours du XIXème siècle) . Disons décharge-2.

Quelques mots sur le concept de catharsis. On la connaît nous venons de l’évoquer, par Aristote, qui en fournit une version soft, médico-psychologique.
La version d’origine est plus sulfureuse : culte dyonisiaque, transe, états modifiés de conscience, pour ne pas dire état psychotique temporaire provoqué, à l’occasion d’ingestion de produits sous contrôle (apparemment, au départ, du vin, répandu en Méditerranée à partir de la Crète), comme cela se pratique dans les cultures africaines, sud américaines et autres. La mise en relation avec les forces de l’invisible que convoquent ces cultes orgiaques — dont nous restent les bacchanales — recèle un triple principe ; a) politique et social, par le renversement provisoire de l’ordre social et la promotion de l’espace carnavalesque, d’inspiration subversive et populaire, dont Rabelais et le carnaval de Rio demeurent à nos yeux contemporains des illustrations toujours vivantes ; b) mystique, par l’invitation (après purification) à communier avec le principe de la divinité, conduisant à la spiritualité et, pour la société grecque antique, au concept d’âme assorti de la revendication d’éternité ; c) thérapeutique, connexe de la précédente, car la pratique de sessions de transe dans un cadre collectif bien tenu peut provoquer des remaniements psychologiques importants.

Avec Aristote et sa théorie médico-philosophique de la purge, de la dépuration émotionnelle, ou catharsis (purification), l’orgie pulsionnelle a cédé la place à la scène, aux mécanismes de l’identification et à la représentation. Nous voici dans l’espace politique de la cité, de la philosophie, sur les marges de ce qu’on n’appelait pas alors philosophie clinique, car la philosophie constituant une pratique par là même revêtait cette dimension que nous appelons clinique. L’effet de purge, métaphore médicale, conjoint à l’effet de distanciation, le fameux Verfremdungeffekt de Brecht, fournira une théorie rendant compte du vif intérêt des athéniens pour l’opéra. Nous retrouverons cette théorisation au XVIIè siècle français, et c’est là que Freud est allé la chercher au moment de ses Études sur l’hystérie.

Aristote en fait propose une théorie de la prévention. Ou, pour utiliser une métaphore médicale qui n’a aucun sens à l’époque, une théorie de la vaccination. En m’identifiant à distance respectueuse, en me sentant solidaire sans être directement acteur, c’est sans pâtir de l’excès (hybris) que j’éprouve ce qu’éprouvent les personnages que ravage le jeu des pulsions (passions, dans la terminologie de l’époque). Ayant ainsi fait l’économie de l’expérience directe d’un destin effrayant, libéré par voie de décharge du trop plein d’affect suscité par le spectacle, me voici rééquilibré comme si j’avais pris un psychotrope purgatif émotionnel.

En définitive, c’est la peur (qu’il m’arrive pareil) et la pitié pour le héros aux prises avec un destin tragique, qui agissent, produisant une « certaine catharsis et un soulagement accompagné de plaisir ». Le plaisir au théâtre provient du soulagement produit par la détente succédant à la décharge. On dirait du Reich. Mais du Reich apollinisé : peur et pitié une fois épurées, cathartiquement, on passe par épuration (décharge) de Dyonisos, lieu du déchirement tragique, à Apollon : moment de la réconciliation et de l’harmonie.

C’est sur de telles bases que je m’appuierai pour définir la décharge 2, ou catharsis, comme comportant le moment de l’engendrement de sens, livré plus ou moins consciemment au cours de ou à l’issue du processus de décharge. Si comme l’expriment très bien les De Mijolla , « dans l’affect quelque chose se perd en se dépensant », avec la catharsis je me dépense donc je pense, la décharge émotionnelle libère de la capacité d’élaboration, il s’agit d’un mécanisme détraumatisant.

Ce qui distingue à mes yeux ce processus de celui habituellement nommé abréaction, dont contrairement à la tradition psychanalytique, je ne ferai pas le synonyme de catharsis. Ce qui introduit une nouvelle diversification. J’appelle abréaction la décharge émotionnelle qui ne provoque pas de prise de conscience (même inconsciente ? comment en être sûr ? pourtant il semble bien qu’il y ait des explosions émotionnelles sèches), et ne semble pas influer sur le processus psychothérapique, à preuve qu’elle peut se répéter mécaniquement indéfiniment sans apparemment de profit pour l’intéressé. Bourrasque pulsionnelle sans produit, elle peut constituer un système d’évitement, se voir barrer sans plus, ou encore cultiver par des psychothérapeutes rustiques lâchant répétitivement la proie pour l’ombre. Décharge-3.

Pour compléter le tableau, je distinguerai encore la dramatisation, ou pseudo décharge, consistant à (se) donner le spectacle d’une démonstration émotionnelle, dans laquelle le spectaculaire (faire son cinéma) prend la place de l’authentique éprouvé émotionnel ; je me risquerais à parler dans ce cas d’une sorte de faux-self émotionnel, et d’étalage de sentiments bidons. Fausse décharge, ou décharge-4.

Je viens d’introduire le terme de sentiment. Ceux-ci constituent des réalités d’une tout autre espèce : psychiquement stables. Nous sommes là très proches de W. James, ce sont les entités affectives qui prennent le relais des émotions une fois celles-ci passées, et partiellement déchargées (1 ou 2). Les sentiments définissent notre orientation psychique vis-à-vis des personnes (ou toute autre entité) envers lesquelles nous ressentons quelque chose. Durablement. Les sentiments, c’est du reliquat émotionnel sédimenté, réactivable psychocorporellement. Redécomposable en émotions, lesquelles pourraient se dissoudre en décharge émotionnelle (2), la seule productive à nos yeux, même très longtemps après sa constitution, sa mise en conserve en sentiments. On peut même pousser le bouchon d’un cran : les sentiments servant de base à la constitution du caractère, on peut imaginer une stratégie psychothérapeutique consistant à enclencher le processus régrédient du trait de caractère aux sentiments constitutifs puis aux émotions sous-jacentes, lesquelles se résoudraient en sens pour le sujet, venant s’intégrer enfin à sa fonction personnalité, faire intelligiblement pour lui partie de son histoire.

Un exemple simplifié : un des traits de caractère de Pablo est l’amertume. C’est à force d' »avoir la haine » — sentiment (du registre du rejet, relevant de l’émotion relative à la fonction d’évacuation) couplé à celui d’impuissance (renonciation à la colère, pour faire simple). Le processus psychothérapeutique pourra conduire à saisir, au cours du déroulement des séances, le surgissement des réalités émotionnelles afférentes, selon le déroulement du processus psychothérapique, dans le cadre de la relation, le caractère en venant à se décomposer partiellement en sentiments, s’investissant dans la relation, à lâcher des « ions émotionnels », navigant entre Pablo et son psychothérapeute (qu’ils percutent, ce qui ne va pas sans répercussions).

Je disais plus haut que l’émotion relève par définition de l’ordre de l’ici-maintenant. Que des émotions compactées en sentiments puissent se redécomposer en émotions, les corrèle à la régression temporelle. C’est bien ici et maintenant que s’opère la dégradation du sentiment en composants émotionnels, dont le dégagement s’énergétise en moi en libération émotionnelle, dans le cadre de la relation psychothérapique, du transfert et du processus en cours. Ces éléments libérant leur énergie ramènent à la conscience des représentations, des instants de prise de conscience jusque-là empêchés, on pourrait dire des noyaux d’affaires inachevées, pris dans la gélatine ayant durci, d’un événement émotionnel pénible (contexte évalué comme nociceptif), engendrant par la suite sa répétition à l’infini, à la recherche aveugle d’une issue.

Dans tous les cas le terme de régression n’est ni simple ni innocent. Se pose à propos de ce concept la question de son contenu idéologique implicite. La personne au travail psychothérapique retrouve sa capacité d’expression et de décharge émotionnelle, sa flexibilité psychique : régression bénigne, ou tombe dans l’ornière d’une manipulation émotionnelle, soit d’elle-même soit du contexte (le psychothérapeute en face), soit des deux à la fois, par quoi elle marque qu’elle est prisonnière d’un événement ancien qui se rejoue sans qu’elle puisse s’en délivrer : régression maligne. Dans le premier cas, la connotation négative du terme régression : recours à des registres psychiques antérieurs, réputés primaires ou primitifs comme on voudra, véhicule qu’on le veuille ou non une sorte d’idéologie du progrès pour le coup primaire, qui voudrait que l’adulte soit nettement situé dans une échelle des valeurs qui reste à examiner, au-dessus de l’infantile. Dans le second cas, on pourrait dire qu’au cours du processus psychothérapique les protagonistes ont contacté une zone à travailler, dont le côté inadapté manifeste permet qu’on s’en saisisse. Alors la connotation négative tend à englober le terme régression dans son ensemble, discréditant la précieuse et souvent indispensable dimension émotionnelle et corporelle du travail. Et si l’on prend au sérieux cette dimension émotionnelle, on risque de se faire traiter d’humaniste naïf, de psychothérapeute à courte vue, bref d’imbécile qui regarde le doigt du sage montrant la lune de l’élaboration.

Naturellement, il serait erroné de réduire les émotions aux pénibles. Dans le cadre théorique que j’évoque ici, la moitié exactement joue sur le registre positif, de nature agréable, engendre du plaisir, donne naissance à des sentiments dont il n’y a pas lieu ordinairement de se plaindre. Encore que les meilleures choses ayant une fin, et les contraintes existentielles étant ce qu’elles sont, elles comportent à la clé elles-mêmes une certaine quantité d’angoisse, et que d’autre part, si le trop plein émotionnel positif ne trouve pas à partir en danse et autres motions (ré)créatives, de nouveaux problèmes vont se présenter, mais je ne le mentionnerai que pour mémoire.

En fait, la capacité à se décharger émotionnellement (sur tous les registres) est en place dès la naissance, et contribue grandement à l’évolution psychologique du nourrisson puis de l’enfant. Il est à peine nécessaire de rappeler sa dimension relationnelle et son fonctionnement comme mécanisme régulateur et réparateur, son rôle essentiel dans la relation mère-enfant.

On sait par ailleurs que la décharge émotionnelle est socialisée, et que la fonction père promeut des mécanismes de maîtrise pratiquement dès la naissance (j’ai vu un père chercher de bonne foi à éteindre à la naissance c’est le moment de le dire, la colère de sa fille née depuis une heure), avec là comme en matière de maîtrise des sphincters et autres muscles non myélinisés à la naissance, des questions de calendrier de maturation qu’il serait utile aux parents de connaître, et surtout des questions de tolérance de la catharsis dépendant de la façon dont les parents eux-mêmes ont été acculturés dans ce domaine. Viendraient aussi en ligne de compte les représentations que l’on se fait communément de la décharge émotionnelle. Autant elle est recherchée, au titre de la catharsis classique, liée à l’espace de l’art et du « moment d’émotion », autant on s’imagine par exemple qu’il faut arrêter au plus vite les pleurs d’un enfant, puisque aussi bien ainsi on s’imagine interrompre la peine que les pleurs sont précisément en train d’évacuer et cicatriser.

Cette socialisation tient compte de la différence des sexes, de la différence des fonctions maternelle et paternelle, et des traits des différentes cultures. D’innombrables abus et ignorances dans la sphère de la vie émotionnelle précipitent dans nos cabinets et services quantité de personnes qui nécessitent dans ce domaine comme dans d’autres quelque reprise, à quoi nous nous employons à leur permettre de s’employer.
Il fut d’ailleurs un temps, où la recherche de la guérison émotionnelle par une pratique devenue excessive de la soufflerie déchargeatoire (et par confusion entre les quatre types définis plus haut), travaillée de façon à la fois expressionniste et idéologique, à l’enseigne d’un Libérez vos émotions d’inspiration libertaire, ne fut pas toujours en mesure de permettre aux patients qui y recoururent, de se dégager comme ils auraient pu le souhaiter de leurs difficultés. Devenue panacée, la thérapie émotionnelle outrepasse comme toutes les méthodes tombant dans cette prétention, ses limites de crédibilité. Qu’il nous suffise ici de déterminer les conditions nécessaires et suffisantes au déploiement de la décharge émotionnelle en cours de séance.

PILOTAGE DE LA LIBÉRATION ÉMOTIONNELLE

Pour que celle-ci se produise et produise de bons fruits, à savoir soulager de tensions emmagasinées de longue date, qui incapacitent celui qui en est le siège, et lui permettre de récupérer sa liberté de vivre et comprendre sa vie dans le domaine considéré, il faut et il suffit que se trouvent réunies les conditions suivantes.

Se trouver suffisamment en sécurité. Le cadre psychothérapique devrait y pourvoir, si l’on est parvenu à l’établir et le faire fonctionner avec ce patient-là . Attention, un patient peut éprouver enfin son sentiment d’insécurité, du fait qu’il se trouve et sent en sécurité pour le faire. Vous devrez veiller là-dessus, lui, est déjà suffisamment occupé comme ça par ce qu’il est en train d’éprouver en votre compagnie.

Disposer de l’attention disponible d’au moins une personne, focalisée sur soi. Attention, l’effet amplificateur de l’attention d’un groupe tout entier peut mettre la personne en insécurité. Lorsqu’on pleure seul, par exemple, cela peut s’effectuer aussi sous le regard de soi-même occupant par dissociation le poste de l’autre. Le système peut se trouver faussé, du fait que l' »autre » interne peut mal occuper le poste d’autre (par exemple en dérapant sur le registre de la dramatisation).

Que l’intérêt et l’attention disponible que porte cette autre personne témoin de sa souffrance à celui qui se décharge (& non à ses malheurs proprement dits), dans le cadre de la relation en cours, offrent suffisamment de sécurité pour faire contrepoids à la quantité de détresse prête à s’exprimer. Ce principe d’un partage équilibré de l’attention entre le quantum de malaise psychique et celui de bien-être procuré par la situation psychothérapique présente (suffisamment bonne), peut se jouer sur le calibrage relatif des deux quanta : faire varier l’un et l’autre corrélativement, tomber sur le moment d’équivalence, puis surfer sur l’onde de propagation.

La décharge émotionnelle, pour bien se déployer, requiert que celui qui en est le témoin en admette le principe et la pertinence. Dans ce cas elle autorise implicitement celui qui éprouve le besoin / désir de s’y livrer. Qu’il en connaisse personnellement l’économie, et puisse en soutenir la délicate conduite, aidera considérablement le candidat à la décharge.

Veiller à assister la personne aux prises avec ses mécanismes interrupteurs de décharge. Ceux-ci peuvent être quasi automatisés. Dès que les conditions sont réalisées, le blocage anti-décharge acquis souvent dès les premiers mois de la vie, se met en route. Un très connu : l’interruption diaphragmatique, l’arrêt de respirer anti-sanglots. Il y en a tellement d’autres. Profiter de la surprise, qui un très bref instant peut avoir pris de court le mécanisme autobloquant. L’effet d’autorisation et d’entraînement (je ne parle pas de la modélisation, de type surmoïque je dois me décharger car c’est ce qu’on attend de moi et que tout le monde fait ici), bien repéré au titre de la contagion émotionnelle, parfois peut aider.

Que la quantité, le quantum de détresse soit proportionné à la capacité de décharge. Fixer l’attention du catharsisant sur des détails appréhendables, lui permettant une représentation suffisamment distanciée. Déterminer la distance juste. Distance trop grande, pas assez d’affect, trop courte, suffocation affective, pas de décharge, ou sa cessation.

Une décharge émotionnelle bien conduite est fluide et vivante. Dans la relation elle ne donne pas à éprouver de sentiment de malaise à celui qui se trouve pris à témoin. Elle n’est jamais dangereuse (ni pour soi ni pour l’autre ni pour l’environnement) ni répétitive et mécanique (dramatisation : crier sur quelqu’un n’a rien à voir avec éprouver une montée d’indignation). Parler de façon vivante et sensible constitue une décharge émotionnelle parfaite. Celle-ci n’est pas toujours, loin de là, spectaculaire.

Rigidifiée en dramatisation, la décharge émotionnelle ne soulage pas, ne libère pas celui qui s’y livre. On peut l’assimiler à une régression maligne. Elle peut même approfondir l’état de détresse. Il convient de faire passer le dramatiseur sur le registre vivant de la décharge (allègement émotionnel, humour, déflexion ; ni contre-dramatisation ni complicité). Une caricature connue de la colère consiste à gueuler sur quelqu’un, comme on l’a vu faire, comme un père perdu répète sur ses enfants les criailleries impuissantes de sa propre mère en panne de bonne autorité. Autre exemple, le larmoiement agressif. Il n’existe pas de liste exhaustive, la névrose étant très créative dans ce domaine. Le caractère répétitif et monotone de telles performances toutefois saute aux yeux et aux oreilles. Il n’est évidemment jamais question d’épingler la personne en train de dramatiser. C’est le moment d’être astucieux, et éventuellement de se contenter de décrocher.

Sur un registre voisin, l’abréaction constitue une bouffée déconnectée qui ne contribue pas au travail psychothérapique. Sa violence sans prise de conscience est aussi spectaculaire que stérile. Elle peut se répéter, en pure perte. Il y a lieu de l’interrompre.

Dans les deux cas de pseudo ou simili décharge, dramatisation, abréaction, on pourrait parler de régression maligne. L’interrompre, la défléchir, pour faire place à la bénigne.

Éducation émotionnelle. Les parents puis la société apprennent à l’enfant selon son sexe à interrompre sa décharge émotionnelle. Cette acculturation du mécanisme émotionnel est utile dans le processus de socialisation. Elle rend la personne libre de déterminer les moments propices à la décharge, ou contre-indiqués, vu le contexte et la qualité de la relation.

Les mécanismes d’interruption, en particulier respiratoires, mis en œuvre pour bloquer ou masquer la décharge émotionnelle peuvent devenir automatiques et inconscients. Dans ce cas ils peuvent finir par interdire l’accès à la prise de conscience émotionnelle , ce qui représente une importante perte de liberté.

En cas de verrouillage du mécanisme émotionnel, déterminer les voies de dégagement, qui rendent à nouveau possible l’accès à la décharge. Ne jamais craindre d’en faire trop peu. Il s’agira pour le psychothérapeute de finesse, et de mobiliser son intelligence clinique.

En particulier, les demandes techniques du style aujourd’hui j’aimerais travailler ma peur du loup, constituent des artéfacts de la psychologie humaniste, bien propres à embarquer le psychothérapeute débutant dans des opérations douteuses. Les travailleurs de force de la régression doivent veiller à leurs dosages, s’agissant d’un domaine complexe et subtil, qui relève ne l’oublions pas du domaine de l’art.

POUR CONCLURE

La décharge émotionnelle relève d’un registre primaire, il s’agit d’une capacité installée à la naissance, déterminante dans le processus de croissance, d’un mécanisme régulateur des tensions, détraumatisant, producteur de sens.
Ne plus pouvoir y recourir représente une perte handicapante pour la santé psychique et la santé tout court (danger de psychosomatisation, la tension émotionnelle cherchant alors d’autres voies de dégagement, organiques).
Au cours du processus psychothérapique, la capacité de libération émotionnelle a tendance à chercher à se restaurer, pourvu que le praticien soit capable de constituer un interlocuteur convenable, ce qui permet en fin de compte l’élaboration, dans le cadre du transfert et de la relation.

Chaque système psychothérapique régit la question des émotions selon sa méthodologie et sa théorie. Celui de la Gestalt-Thérapie se fonde sur le principe de la relation dialogale et de la responsabilité du sujet thérapisant. Il y aura lieu d’être attentif à l’état du continuum émotionnel toujours sous-jacent au cours de la séance.

Il est paradoxal de considérer comme régression, même bénigne, connoté qu’on le veuille ou non, comme recours à des mécanismes primitifs, le fait de pleurer, rire, tempêter, etc, c’est-à-dire de jouir de toutes ses facultés émotionnelles, acquises à la naissance certes, mais indispensables à la vie psychique jusqu’à la mort (voir après, à en croire le rire des anges de Reims et celui des dieux grecs). En tout cas, le terme régression appliqué à une décharge émotionnelle bien conduite, dans le cadre du processus psychothérapique, doit être compris sans la moindre trace de péjoration. Pleurer comme un enfant ou rire comme un dieu sont des mécanismes hautement adaptatifs.

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