par Philippe Grauer
On peut à volonté éjecter un homme de radio ou de télévision, sur une soi-disant faute en préparation. On se souvient encore de la chute de l’auteur de La chute d’un corps, Michel Polac, au motif futile que traitant de l’inceste il aurait offusqué la France.
Heureusement que Dumayet et autres Desgraupes n’ont pas vécu assez vieux pour subir ce type d’affront, devenu périodique à nos télévisions d’État. Leur liberté de ton n’aurait jamais survécu à l’hypocrite culturellement correct qu’on nous inflige, enfin qu’on inflige aux meilleurs, laissant à part ça comme le rappelle Michel Rotfus un escroc intellectuel nous affliger annuellement de ses approximations malhonnêtes sur France-culture sans intervenir le moins du monde.
Alain Veinstein infatigablement au service de l’écriture – et des auteurs, dont il réalisait des interviewes en profondeur d’une grande finesse et acuité, nous manque. En quoi était-il urgent d’éliminer un intellectuel honnête, discret, éthique ?
Ainsi va le monde, et le fait du prince. On s’en prend de préférence aux hommes de bonne volonté et de qualité. Avoir fait taire une belle et juste voix restera une mauvaise action, un coup inutile porté à la culture. Que Monsieur d’Arvor en porte l’opprobre et le poids de notre réprobation. Qu’Alain Veinstein sache l’estime et l’amitié intellectuelle que nous continuons de lui porter.
Tous les commentaires, dans tous les journaux et dans tous les magazines se rejoignent en une même tristesse révoltée, une même incompréhension indignée et un même hommage : avant hier, une dépêche de l’AFP aussitôt reproduite, informait que la direction de France culture venait de mettre fin à l’émission d’Alain Veinstein, Du jour au lendemain.
cliquer ici pour obtenir l’image
Les amoureux de la nuit et de la littérature, connaissaient depuis longtemps ce rendez-vous avec Alain Veinstein, ses entretiens avec un auteur invité, ses interrogations en confidence, ses discussions intelligentes et respectueuses. Il était devenu une des voix essentielles de France Culture. Ce furent d’abord dès 1978, Les nuits magnétiques, puis Surpris par la nuit, et en 1985, Du jour au lendemain, et ses délicieux cadeaux d’intelligence. Nous attendions la nuit et la voix grave, retenue, profonde d’Alain Veinstein, faisait entendre ses silences en provoquant la parole.
Peut-être parce que lui-même écrivain et poète, – il a été en 2010 lauréat du prix du Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre –, il a su s’entretenir avec les écrivains les plus réservés ou les plus secrets comme Patrick Quignard ou Louis-René des Forêts. Mais il a su aussi nous introduire auprès des plus notoires comme auprès de ceux qu’il a contribué à faire connaître, auprès de la littérature dans sa diversité et de la complexité des champs de la réflexion. Tous les soirs de la semaine, du lundi au vendredi, pendant 35 minutes s’est ouvert une fête de la pensée et de la sensibilité.
Vendredi dernier, il voulait consacrer les 35 minutes de son émission à enfin prendre la parole pour lui même. Il aurait dit, dernier invité, sa relation à la radio et au monde. Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture lui a interdit ce temps d’antenne, au prétexte que « trente-cinq minutes de récits subjectifs, et de discussions internes ne regardent en rien l’auditeur ».
Le directeur de France culture est un expert en matière de déballage subjectif façon coming-out et reality show. Craignait-il de faire école ? Les trente six ans de radio d’Alain Veinstein et toute son œuvre écrite attestent suffisamment qu’il se situe bien ailleurs. Assurer le renouvellement des générations à France culture est-il un argument légitime ? Suffit-il pour justifier et fonder le licenciement de l’un des meilleurs de cette radio ?
Cette éviction et cette censure soudaine prennent un autre sens si l’on rappelle qu’OPDA a prit la direction de cette radio en 2010, au moment où une pétition signée de plusieurs milliers d’auditeurs réclamait la fin du renouvellement systématique depuis dix ans du contrat liant France Culture à Michel Onfray. Cette pétition dénonçait les approximations, les contre-vérités, la fabrication de pseudos-scandales transformant en êtres abjects les figures les plus importantes et les plus lumineuses de notre histoire intellectuelle par cet historien de la philosophie auto-proclamé. France-Culture fait la promotion d’une officine, l’université populaire d’Onfray, qui telle une PME assure la vente de ses cassettes et de ses livres, pour le plus grand bénéfice privé de son auteur. Ce qui est loin d’être le rôle d’une radio de service public, assumant dans son cahier des charges, le souci de promouvoir une culture de qualité.
Depuis son arrivée à son poste de direction, Olivier Poivre d’Arvor, a ignoré cette pétition, comme toutes les protestations qui ne cessent de lui parvenir et il reconduit Onfray dans son temps d’antenne. Olivier Poivre d’Arvor est pourtant un homme de grande culture et a eu des responsabilités prestigieuses.
Ceci juge cela.