Il y a des psychanalystes qui pensent et qui créent, qui chamboulent, qui vivent quoi.
par Élisabeth Roudinesco
pour le Monde des livres, 3 mai 2013
Adam Phillips, La Meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue (Missing Out, in Praise of the Unlived Life, 2012), traduit de l’anglais par Michel Gribinski, édition de l’Olivier, 213p. 21 euros.-
Né en 1954 et issu d’une famille de Juifs polonais, Adam Phillips, surnommé le «psychothérapeute des mondes flottants», est le psychanalyste le plus célèbre et le plus iconoclaste de Grande-Bretagne. Formé par Raza Masud Khan et auteur, parmi une vingtaine d’ouvrages, d’un livre paradoxal sur Freud et Darwin (La mort qui fait aimer la vie, Payot/désir, 2002), il est également chroniqueur littéraire à la London Review of Books et initiateur d’une nouvelle traduction collective (chez Pinguin) de l’oeuvre complète de Sigmund Freud.
Tout en pratiquant la psychanalyse de la façon la plus classique – quatre séances par semaine d’une durée de cinquante minutes –, cet esthète, passionné de biologie et de littérature, n’hésite pas à affirmer, au risque de tourmenter ses collègues, que tout sujet en détresse peut se soigner avec une grande efficacité en ayant recours à l’aromathérapie, au tricot ou au deltaplane. À ses yeux en effet, la psychanalyse est certes une invention géniale, mais elle ne concerne que ceux qui se montrent capables de rechercher en eux les facettes multiples des différentes vies qu’ils n’ont jamais vécues : «Il vaut certainement la peine, dit-il, de vivre une vie qui n’a pas été étudiée. Vaut-il la peine d’étudier une vie qui n’a pas été vécue ?»
Et c’est à cet éloge de la vie non vécue, c’est-à-dire de ce «qui a manqué à notre désir», que Phillips consacre son dernier ouvrage, composé à partir d’une série d’articles déjà parus. Pour dessiner la géographie de ce manque, il retient cinq thèmes ou syntagmes qui sont les symptômes majeurs des différentes manières de s’écarter de ce qu’on souhaiterait faire : «frustration», «ne pas saisir», «se tirer d’affaire», «s’en dégager», et enfin «satisfaction». À chaque chapitre de cette histoire du « laisser passer » (Missing Out), il passe d’un auteur à l’autre, d’une citation à une autre en mêlant Freud à Shakespeare, David Thoreau à Aldous Huxley ou John Searles, et Robert Stoller à Jacques Lacan. Autant de textes et de références qui lui permettent de construire un énoncé dont on ne sait jamais s’il en est l’auteur ou le destinataire, comme s’il s’agissait chaque fois pour lui et ses doubles, d’illustrer, à travers un tissage sophistiqué, la fameuse formule de Lacan qui le fascine tant : «L’amour c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas, quelque chose que l’on n’a pas».
Au terme de ce récit baroque, façonné comme un labyrinthe destiné à égarer le lecteur, Adam Phillips livre sa philosophie de l’existence et du bonheur. Selon lui, les situations floues, les désirs non réalisés ou les incapacités à vivre les vies rêvées ne sont pas le signe d’un échec ou d’une négativité. Au contraire, ils permettent à chaque sujet de «survivre», au sens darwinien du terme, en se protégeant des souffrances venues de la réalité, grâce à des transgressionsimaginaires. À cet égard, Phillips est un libertaire sceptique qui refuse le culte de la performance. Apologue des mondes flottants, il oppose à la folie meurtrière du monde, la nécessaire positivité d’une théâtralité borderline : «moment inquiétant» – état-limite – où, comme dans la célèbre pièce de Peter Weiss, Marat-Sade, les fous que nous sommes jouent des rôles d’aliénés afin d’interpeler un auditoire qui ne sait plus où se trouve la frontière entre raison et déraison.