Le DSM, maladie de la médicalisation

Christopher Lane, Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions (Shyness. How Normal Behavior Became a Sickness), traduit de l’anglais (États-Unis) par François Boisivon, Flammarion, 379 pages, 26 euros.


Homo deessemus

Courez acheter cet ouvrage, tant pis, mettez-vous aux pâtes à l’eau le temps qu’il faudra, au risque de tomber dans le syndrôme des pâtes à l’eau, non encore catalogué au DSM — cf. à ce propos ici-même le parti d’en rire — à cause de la pression des ONG s’occupant de la faim dans le monde, ou, comme on disait dans les années 70 par provocation, volez-le (à un ami c’est moins antisocial, enfin ça se discute, de toute façon la kleptomanie figure sûrement au DSM), enfin trouvez le moyen de le lire (si vous êtes habitué d’une bibliothèque, gare à vous, vous frôlez l’addiction) !

Ce qui est terrible avec la France, pays d’avant-garde intellectuelle c’est bien connu (des français), c’est que nos têtes chercheuses en psychologie s’ingénient à promouvoir les vieux modèles qui commencent à se périmer aux États-Unis. Ainsi nos psychiatres reneurologisés, ne jurent et font jurer que par le DSM, qui fera rire les générations futures sur plusieurs générations, et qui pour l’instant empoisonne tout simplement la pensée clinique.

Il a au moins le mérite d’exister disent ses défenseurs mous. Il se trouve que ça n’est pas un mérite, mais une calamité. Et un délire, un vrai ! On en a vu d’autres, officialisés, de délires, qui avec le prestige de l’uniforme et l’efficacité d’une dictature, ont fait souffrir beaucoup de monde tout de même dans un passé récent. Cette imbécilité pompeuse et rétrograde nuit à la santé publique. Elle entrave tout simplement l’exercice de l’intelligence.

Elle est folle. Elle agit à bas bruit, plus de bruit de bottes, seulement des communiqués ridicules à la télévision sur la dépression, une nouvelle maladie endémique contre laquelle se mobiliser pour le plus grand bien des malades : vous et moi, de l’industrie pharmaceutique, et d’un nouvel ordre moral nous priant de nous museler préventivement nous-mêmes avant qu’il ne soit trop tard et que nous soyons par le président de la République réputés dangereux, à enfermer à vie sur avis … du psychiatre, tiens donc, zélateur du DSM bien entendu !

Les psychiatres fous ne résident pas seulement dans les films, ils vivent et règnent tranquillement sur notre époque, si nous n’y prenons garde et ne leur opposons une solide résistance de principe, ils menacent la civilisation, dont le malaise devrait céder à leurs injonctions thérapeutiques, afin de nous conduire en marchant redressés sinon droit au meilleur des mondes.

Opposons-leur le principe humaniste. Appuyons-nous sur les intellectuels courageux qui savent dire non et nous inviter à nous démoutonner. Nous avons certes un cerveau, une sorte d’abat sophistiqué(1“), mais surtout une conscience et une subjectivité, une responsabilité, une citoyenneté, une capacité d’aimer, découvrir et désirer, nous sommes des personnes et non des cerveaux à décerveler. Sachons réfléchir et dire non quand c’est nécessaire, pour rester humains et tout simplement raisonnables, êtres de raison et non de systèmes prétentieux, vertigineusement creux — pouvant accessoirement servir de tire-lires.

Philippe Grauer


Élisateh Roudinesco

Au moment où les psychiatres français  s’insurgent contre une politique d’État qu’ils jugent contraire à leur éthique, voilà que le modèle cognitivo-comportemental qu’ils contestent et qu’ils regardent comme “américain”, est violemment critiqué aux États-Unis comme inefficace, grotesque et quasiment fasciste. De l’autre côté de l’Atlantique, cette mise en cause ne vient pas des psychiatres, trop soumis au diktat des laboratoires pharmaceutiques, mais des historiens et des écrivains. En témoigne le livre de Christopher Lane, un best-seller en 2007.

Prenant l’exemple de la timidité qui n’est en rien une maladie mais une émotion ordinaire, l’auteur, spécialiste de l’époque victorienne et des cultural studies, dénonce la manière dont le fameux DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) — élaboré par l’American Psychiatric Association (APA), puis adopté dans le monde entier à travers l’Organisation mondiale de la santé (OMS) — a permis, en une trentaine d’années, de transformer en maladies mentales nos émotions les plus banales, pour le plus grand bonheur d’une industrie pharmaceutique soucieuse de rentabiliser des molécules inutiles : contre la crainte de perdre son travail par temps de crise économique, contre l’angoisse de mourir quand on est atteint d’une maladie mortelle, contre la peur de traverser une autoroute à un endroit dangereux, contre le désir de bien manger parfois avec excès, contre le fait de boire un verre de vin par jour ou d’avoir une vie sexuelle ardente, etc… 

Grâce au DSM, nous sommes donc invités à nous considérer comme des malades mentaux, dangereux pour les autres et pour nous-mêmes. Telle est la volonté hygiéniste et sécuritaire de cette grande bible de la psychiatrie moderne.

Ayant eu accès pour la première fois aux archives de l’APA, Lane y a découvert des informations étonnantes sur les différentes révisions de ce Manuel du père Ubu, censé définir l’homme nouveau du début du XXIéme siècle.

Entre 1952 et 1968, les deux premiers DSM étaient axés sur les catégories de la psychanalyse, c’est-à-dire sur une nomenclature des affections psychiques qui correspondait à l’étude de la subjectivité consciente et inconsciente : on y distinguait des normes et des pathologies, des névroses, des psychoses, des  dépressions, etc… Mais, à partir des années 1970, sous la pression des laboratoires et des départements de neurosciences, soucieux de réintégrer la psychiatrie dans la neurologie et de créer une vaste science du cerveau où seraient mélangées des maladies dégénératives et des névroses légères, cette approche dite “dynamique”, fondée sur des psychothérapies par la parole, fut contestés sur sa droite pour son absence de scientificité biologique et sur sa gauche pour son incapacité à penser l’évolution des moeurs. 

Ainsi en 1973, les homosexuels, groupés en associations, exigèrent de ne plus figurer dans le DSM au titre de malades mentaux : ils furent donc déclassifiés à la suite d’une vote. Mais cette décision n’avait rien de scientifique même si elle était justifiée puisque l’homosexualité n’est pas une maladie mentale. En conséquence, il fallut procéder à une nouvelle révision du DSM, d’autant que d’autres catégories de citoyens réclamaient, au contraire des homosexuels, d’être pris en compte dans le Manuel : les traumatisés de guerre notamment, désireux d’être indemnisés sans se soucier de savoir si leur problème relevait ou non d’une maladie mentale. On inventa donc pour les satisfaire “le syndrome post-Vietnam” qui fut dûment catalogué comme maladie mentale dans le DSM.

C’est alors qu’en 1974, le psychiatre Robert Spitzer, enseignant à l’Université de Columbia, admirateur de Wilhelm Reich et gavé de cures psychanalytiques, fut pressenti pour diriger la troisième révision du Manuel. Convaincu d’être le prophète d’une révolution neuronale de l’âme, il s’entoura de quatorze comités, composés chacun d’une multitude d’experts. Il effectua alors un retour spectaculaire vers le XIXéme siècle, réintroduisant dans le Manuel la classification d’Emil Kraepelin (1856-1926)(2“), psychiatre allemand contemporain de Freud, ce qui lui permit de rétablir une analogie pourtant largement dépassée entre troubles mentaux et maladies organiques.

Entre 1980 (DM-III) et 1987 (DSM-III-révisé), la folle équipe de Spitzer procéda à un “balayage athéorique” du phénomène psychique substituant à la terminologie de Kraepelin celle des psychologues du conditionnement. Les concepts classiques de la psychiatrie furent alors bannis au profit de la seule notion de trouble (disorder) qui permit de faire entrer dans le Manuel 292 maladies imaginaires. Dans le DSM-IV, publié en 1994, on en comptabilisait 350 et pour le futur DSM-V, de nouveaux syndromes seront ajoutés tels que l’activité sexuelle libertine, l’apathie, l’amour de la gastronomie ou encore le plaisir de se promener pendant des heures sur l’Internet : “J’ai honte pour la psychiatrie”, dira un psychiatre de renom : ”S’il vous plaît, il y a assez de choses ridicules dans la psychiatrie pour ne pas offrir des motifs de moqueries  supplémentaires.” Ce Manuel, dira un autre, est un “nouveau suspensoir de l’Empereur”.

Après avoir lu ce récit, on se demande  qui pourra faire barrage un jour à l’expansion de ces thèses aberrantes, comparables à celles du docteur Knock, et qui ont pour objectif de faire entrer dans des tableaux sombrement  pathologiques l’existence ordinaire des hommes, au prix d’oublier que les fous peuvent être vraiment fous. 

Pour l’heure, rien ne permet de dire que la démonstration argumentée et convaincante de Christopher Lane puisse être entendue par les psychiatres soumis aux molécules et qui continuent de croire aux vertus classificatoires de cet étrange Manuel. 

ARTICLE PARU DANS LE DERNIER NUMÉRO DE LA SIHPP

  • 1 Les neurosciences, c’est passionnant, mais sorties de leur contexte, ça peut devenir effrayant.
  • 2 Pour le poser encore plus clairement, voici un vrai manifeste neokraepelinien écrit en 1978 par le psychiatre américain Gerald Klerman :

    1. La psychiatrie est une branche de la médecine.

    2. La psychiatrie devrait utiliser les méthodologies scientifiques modernes et ancrer sa pratique clinique dans les connaissances scientifiques.

    3. La psychiatrie traite les malades. Ils ont besoin de traitement précisément à cause de leur maladie mentale.

    4. Il y a une ligne de démarcation entre le normal et le pathologique.

    5. Il existe des maladies mentales bien séparées les unes des autres. Les maladies mentales ne sont pas des mythes. Il n’y en a pas une seule mais plusieurs. C’est la tâche d’une psychiatrie scientifique, comme dans d’autres spécialités médicales, d’investiguer aussi bien les causes que le diagnostic ainsi que le traitement de la maladie mentale.

    6. L’objet de focalisation des (médecins) psychiatres doit être les aspects biologiques de la maladie mentale.

    7. L’attention des psychiatres doit se porter explicitement, expressément et de façon prédominante sur le diagnostic et la classification.

    8. Les critères diagnostiques doivent être codifiés. Un terrain de recherche légitime et valable serait de valider ces critères par des techniques diverses. En outre, ces techniques doivent être enseignées dans les écoles médicales plutôt que de se voir dénigrer ou déprécier comme ce fut le cas des années durant.

    9. Les efforts de recherche visant à améliorer la validité et la fiabilité du diagnostic et de la classification devraient utiliser des méthodes statistiques.

    Ce manifeste constitue l’expression complète et claire de ce que représente le paradigme neo-kraepelinien. On voit bien qu’au temps de son écriture en 1978, dans l’enseignement de la psychiatrie aux États-Unis on luttait encore contre une arrière-garde psycho dynamique dont l’auteur fustige le “dénigrement” du modèle scientifique.

    Cette note est extraite d’un article à paraître ici même de Michael Randolph “Menaces et défis”

Élisabeth Roudinesco commente l’amendement du 5 mars 2009

Psychothérapies — Commentaire de l’amendement du 5 mars 2009 — Article additionnel à la loi sur la Réforme de l’hôpital (1210)

voté par L’Assemblée nationale, qui modifie l’article 52 dite loi Accoyer. Inséré après l’article 22, n° 2083.

Cet article fait le point sur la situation et les stratégies développables. La terminologie flotte, qui nomme psychothérapeutes les psychothérapeutes relationnels. Il apparaît à l’évidence que les praticiens TCC, les psychiatres non référés à la psychanalyse, les psychologues même cliniciens non référés à la psychanalyse ou à la psychothérapie relationnelle, qui se disent psychothérapeutes au sens générique du terme ne sont pas visés par l’appellation qu’utilise l’autrice dans ce texte.

On en revient au fait que les psychothérapeutes relationnels ont si bien illustré la dénomination de psychothérapeute au sens strictement défini de relationnel, que le nom qu’ils se sont donnés durant plus d’un quart de siècle après introduction et acculturation européenne de la psychologie humaniste (Nouvelles thérapies), de psychothérapeutes tout court, qu’ils ont cru spécifique, continue de la désigner dans l’esprit public.

Lorsqu’elle parle indifféremment de “multiples écoles de psychothérapies en expansion dites “nouvelles thérapies”, relationnelles, corporelles, groupales, etc.”, Élisabeth Roudinesco désigne un ensemble que précisément nous dénommons psychothérapie relationnelle, le pluriel de la mise en vrac n’étant plus nécessaire puisqu’il subsume un ensemble cohérent. Le etc. d’ailleurs n’allant pas plus loin que moins d’une dizaine. Il nous revient de dessiner le domaine et d’articuler le concept (cf. GRAUER Philippe, {Psychothérapie relationnelle — contribution à la construction d’un concept, un débat scientifique que nous avons l’impression d’avoir déjà participé à nourrir, modestement bien sûr. À nos yeux la psychothérapie relationnelle comme la psychanalyse, est multiple mais repose sur un socle définissable : primat de la relation comme ressort thérapeutique, reconnaissance du transfert, même sous d’autres aspects, intersubjectivité, organisation interne du psychisme faisant place au conflit, phénoménologie, reconnaissance de la catharsis comme principe de travail émotionnel comportant élaboration (vs. abréaction sans bénéfice thérapeutique), dimension psychocorporelle du travail, éléments inspirés de la théorie freudienne, utilisation du système RSI, dynamique du processus de subjectivation, etc, nous voici en train d’utiliser à notre tour le etc. que haïssait Stendhal.

Les psychothérapeutes relationnels ne récusent pas tous l’idée de diplôme. Ce qu’ils dénoncent, connaissant le milieu psy, c’est que la loi devienne traquenard, comme cela se fit au moment de la loi Évin. Ce qu’ils dénoncent, c’est qu’il faille suivre le cursus A pour exercer B et non réciproquement. Ce qu’ils redoutent c’est que leur spécificité se trouve escamotée, leur nom confisqué et assassiné, vampirisé. Ce qui n’est pas fatal non plus, mais on comprend leur ultra vigilance.

Ils ne se reconnaissent bien évidemment pas dans les tenants} d’un retour à une pensée magique, irrationnelle ou obscurantiste, eux qui estiment avoir apporté au domaine psy des ouvertures que d’ailleurs de nos jour de nombreux psychanalystes leur empruntent sans jamais les citer, en feignant de venir de découvrir cela par leur seul mérite il y a juste un an.

Nou souhaitons que la guerre des psys s’appaise. Peut-être tenons-nous là l’occasion ? En tout cas nous continuerons de militer pour l’alliance objective d’une psychothérapie relationnelle solide et d’une psychanalyse ouverte, et d’une juste loi correctement appliquée. C’est possible, et nous militerons dans ce sens.

Philippe Grauer



Cet amendement efface en partie le caractère contradictoire de l’article 52 de la loi 2004-806 du 9 août 2004, relative à la politique de santé publique. Contradiction qui avait été fort bien dénoncée par le sénateur Jean-Pierre Sueur. Il remplace les troisième et quatrième alinéas par une nouvelle formulation qui rend obligatoire un diplôme universitaire (médecine, psychiatrie, master 2 de psychologie, de psychopathologie ou de psychanalyse) pour tous les praticiens voulant faire usage du titre de psychothérapeute.

Il semble être approuvé par l’ensemble des psychanalystes et par tous les titulaires de ce diplôme. Mais il est récusé par les psychothérapeutes qui, certes, pourront bénéficier d’une clause dite de “grand-père” mais qui ne pourront pas faire reconnaître leurs formations au titre d’un diplôme universitaire.

Certains d’entre eux pensent qu’il est possible de saisir le Conseil constitutionnel en arguant du fait que la procédure parlementaire utilisée est un “cavalier”, c’est-à-dire que l’amendement ne concernerait pas la loi dans laquelle il est inclus. Sans doute peuvent-ils essayer. Mais, d’après mes informations auprès des intéressés, il est hautement probable qu’ils ne recueilleront pas les signatures des 60 élus nécessaires à cette saisine.

Un autre recours possible a été évoqué : saisir la Cour européenne des droits de l’homme pour discrimination à l’encontre des psychothérapeutes. Cette procédure est pensable mais peu réalisable : elle risque de durer des années et de se solder par un échec. En effet, il est difficile de plaider la discrimination, alors que le présent amendement réduit la contradiction entre les deux alinéas et rend obligatoire le diplôme universitaire aussi bien pour les psychanalystes que pour les psychothérapeutes.

Sauf à retourner à une époque antérieure à 1789, on ne saurait contester, dans les états démocratiques d’aujourd’hui la validité des diplômes universitaires. Et si les psychothérapeutes s’y opposent, ils seront marginalisés dans la mesure où la totalité des états de droit ont mis en place, depuis trente ans, une réglementation des médecines de l’âme usant d’un modèle de la science qui, certes, peut être inopérant et parfaitement inadéquat dans ses dérives scientistes — dénoncées d’ailleurs par les praticiens et les usagers — mais qui, pour autant, ne saurait être abandonné au profit d’un retour à une pensée magique, irrationnelle ou obscurantiste.

Que par un transfert de titre, les psychothérapeutes soient désormais en France dépossédés du nom qui est le leur, et dont ils sont les héritiers historiques, depuis l’invention du terme par Daniel Hack Tuke puis par Hippolyte Bernheim en 1891, pose bien évidement un problème épistémologique auquel aucune procédure juridique ne saurait apporter de solution.

De même, un problème se posera dès lors que les psychanalystes, psychiatres et médecins  pourront user de ce titre pour être reconnus psychothérapeutes : seront-ils vraiment devenus des psychothérapeutes au sens de ce que sont aujourd’hui, dans le monde entier, les psychothérapeutes héritiers de la tradition issue de la fin du XIXéme siècle? Seront-ils comparables aux praticiens qui, dans le monde entier, appartiennent à ces multiples écoles de psychothérapies en expansion dites “nouvelles thérapies”, relationnelles, corporelles, groupales, etc ?  On peut en douter. Et à cet égard, cette loi maintient une ambiguïté. Reste à savoir ce que seront les décrets, les arrêtés et les modalités d’application de la loi, une fois le Sénat consulté en juin ou juillet 2009.

Par ailleurs, la psychanalyse continue à être nommée dans la loi sans être définie, ce qui ne manquera pas de relancer une guerre des psys entre toutes les communautés : psychiatres, psychanalystes, psychologues, psychothérapeutes débaptisés et contraints de trouver une nouvelle appellation : psychopraticiens ou psychanalystes ?

Article paru dans le dernier bulletin de la SIHPP

DSM : un nouveau trouble dysphorique ?

Le texte que nous vous conseillons de visiter expose la mécanique du délire DSM. Excellent matériel pédagogique. Que ceux qui désirent s’initier à la pensée neuro TCC et à la scientistique s’y rendent sans délai.

Roland Gori et Christian Hoffman parlent ailleurs de propagande scientifique. Qu’elle jouisse d’une certaine audience universitaire de nos tristes jours comme Lévi-Strauss le disait des tropiques ne laisse pas d’inquiéter, mais peut à l’occasion amuser les honnêtes gens.

Consultez ce document, effarez-vous, esclaffez-vous. Rejoignez ceux que le parti d’en rire ne démobilise pas de la nécessaire lutte contre une sottise pompeusement revêtue d’oripeaux bariolés aux couleurs de la science.

Philippe Grauer

Ne pas taper sur “La Tapeuse de Lacan”

Billet à propos de l’ouvrage de Maria Pierrakos, psychanalyste

Un compte rendu d’un livre surprenant, se voulant — et y parvenant — bouleversant.

Ce petit livre (pas plus de deux heures à la lecture) réussit la prouesse inouïe de traduire un malaise caractérisé face au phénomène d’extase mutuelle obscure que l’auteure aurait observé lorsqu’elle était la sténographe aux séminaires, dans la déclinaison pli par pli de l’univers impitoyable de la psychanalyse selon Lacan. Elle rend visible la chaîne et la trame d’un habit qu’elle trouve tissé de narcissisme pur. 
Sur un site d’échanges d’idées autour de la psychanalyse, il est dit de ce que Maria Pierrakos a écrit dans son livre, “est passée à coté de l’essentiel”. Etrange remarque, car Maria Pierrakos s’est efforcée d’accomplir plusieurs tâches dans son petit livre dont très certainement la plus importante était de ne pas s’éloigner trop de ce qui pourrait être considéré par d’autres observateurs comme des questions essentielles : la psychanalyse lacanienne a-t-elle fait beaucoup de mal à la réputation de la psychanalyse en général ? Est-ce que la psychanalyse lacanienne aurait colporté dans l’ensemble des foyers psy de la France et parfois ailleurs une pratique désastreuse liée à une philosophie enracinée fermement dans le mortifère ? La scène originale sur laquelle s’est joué la séduction d’une large tranche du monde intellectuel français nous a-t-elle montré un processus d’emprise profondément sectaire ? Difficile, quelles que soient les réponses que l’on voudrait y apporter, de traiter ces questions d’inessentielles.   
Pour appréhender aussi bien le dessein que la portée du livre en voici quelques extraits :

“L’être monstrueux que représentait l’entité Lacan/auditoire, couple pervers communiant dans un langage secret et des rites sectaires, avec d’un côté le dévoilement des mystères, de l’autre la soumission et l’adoration, là se révélait l’imposture.” ;

“À quel moment Lacan a-t-il oublié, dans ses constructions de plus en plus élaborées, le but ultime de la psychanalyse : la délivrance du prisonnier, la victoire contre les forces d’oppression de la vie psychique ?”

“Briser la cohérence du langage, obliger l’auditoire à être aux aguets pour suivre les méandres de la pensée, suggérer une logique non-euclidienne, ouvrir des tunnels dans les profondeurs obscures de l’inconscient, c’est-à-dire avoir une fonction essentiellement éveillante, y a-t-il plus psychanalytique ? Mais les tunnels débouchaient sur d’autres tunnels, à l’infini ; et, de surprise en surprise, de saisissement en saisissement, combien sont tombés dans une sidération qui ne laissait plus place qu’à une imitation spasmodique ?”

“L’analyse lacaniennne est une recherche permanente, mais de quoi ? Quelle est cette ivresse de la béance qui transparaît dans les paroles de Lacan et qui s’est transmise dans la pratique de ses disciples ?”

“Mais, avec l’attitude lacanienne, c’est comme si le fin rideau de larmes qui s’interpose entre nous et le monde extérieur et nous permet d’en avoir une vision supportable devait disparaître, et nous nous retrouvons les yeux irrités, aux deux sens du terme. Il est de bon ton chez les lacaniens de parler avec mépris d’une certaine psychanalyse humaniste. Mais n’aurions-nous pas à faire ici à une théorie qui, dans son abstraction extrême, penche du côté du non humain ?”

“Ce n’est donc pas la théorie, savante, argumentée, explosive, nouvelle, qui doit être interrogée ici mais l’être qui naît de cette théorie. Si l’on essaie d’écarter un par un, comme les rideaux superposés d’un théâtre, les périodes étincelantes, les digressions spirituelles, les virtuosités langagières, les savants rapprochements philosophiques, linguistiques, anthropologiques, structuralistes, qu’est-ce qui apparaît sous ces voiles ? Essayons d’imaginer (oui, imaginer !) l’homme décrit par Lacan : c’est un homme en négatif, une radiographie ; ce qui est vivant n’apparaît plus ; un homme décharné, dévitalisé, une marionnette dont les fils sont tirés par le signifiant, un parlêtre. Un parlêtre est-il autre chose que parole ?”

“Ainsi, sous couvert d’une pensée hautement élaborée et donc difficilement accessible, on en arrive tout doucement à un emprisonnement des esprits, emprisonnement d’autant plus insidieux que la doctrine se dit à la fois émancipatrice et foisonnante d’idées.”

“{J’ai réussi là où le paranoïaque échoue” a dit Freud. Il serait navrant qu’au sein même de la psychanalyse, le paranoïaque fût en train de réussir.”}”

Maria Pierrakos élabore lentement, avec soin et sans excitation, sa thèse d’une énorme imposture, tellement énorme que tant et tant de personnes n’y ont vu que de l’imposant. D’autres, en revanche, comme elle, flairaient bien les habits du roi mais personne n’a proposé aussi clairement qu’elle dans ce contexte que le problème ne se situait pas dans la nudité mais dans la contagion d’aveuglement qu’elle engendrait.

Marie Pierrakos utilise, à mes yeux, la rigueur d’une humilité non feinte comme sonde de dissection d’un monde complètement sidéré et, il faut le dire, absolument sidérant.

À la fin de son petit livre, elle s’interroge en tant que psychanalyste elle-même aujourd’hui, sur l’effet sur la psychanalyse en général en France de ce qu’elle perçoit clairement comme un OPA du glauque, de l’indifférent et du méprisant. De sa part, ce qu’elle méprise le plus, on le sent, est le recours systématique au mépris, dont elle nous fournit quelques exemple d’anthologie.

Aujourd’hui la question-clé n’est peut-être plus l’auto-autorisation comme jadis, avec ou sans les quelques autres mais une auto-référentialité proche de l’hypnagogique : le métier balance d’avant en arrière, la navette dévie un fil d’un millimètre ou deux, l’absorption dans ces micro-changements est absolue, la curiosité du vivant se meurt.

Michael RANDOLPH,
Février 2009

Philosophes en garde à vue

Une de nos étudiantes nous mande le courriel suivant. Attention, aujourd’hui trois philosophes demain combien de psychothérapeutes relationnels ? nous sommes proches de la philosophie, prenons garde et ne lésinons pas sur notre solidarité.

Les gauchistes ne sont pas Al Quaïda. La mode de la garde à vue généralisée se répand. Cette procédure lourde et traumatisante ne convient pas au tout venant des citoyens. Privé pour un oui pour un non brutalement de votre droit d’aller, venir, communiquer, soumis de très longues heures à un matraquage psychopolicier qui ne fait pas dans la dentelle, privation de sommeil et le toutim, vous serez traité en malfaiteur, déjà plus une personne mais un “individu”, à la disposition d’un appareil décidé à vous faire cracher le morceau même si vous avez l’estomac vide, une petite inquisition quoi, après tout inquisition ça veut dire enquête, nous y voici ! — rappelons qu’il s’agit de briser vos défenses, cela s’appelle de l’intimidation massive, vous n’aurez pas envie d’y revenir, c’est le but de la manœuvre.

Les étrangers expulsés, les protestataires mis à mal, à tout cela les psychothérapeutes relationnels depuis l’ombre propice de leur cabinet trouveront-ils quelque chose à redire ? l’une d’entre les nôtres élève sa protestation. Combien d’hirondelles faut-il compter pour accélérer l’arrivée du printemps ?

Philippe Grauer


Il y a quelques temps vous avez peut-être lu dans la presse cet incident, trois professeurs de philosophie mis en garde à vue à Roissy au motif qu’ils auraient créé un trouble et empêché un avion de décoller. J’étais très étonnée, car ce sont des amis, des érudits, pas vraiment des gens qu’on imagine faire le coup de poing avec la police ; d’excellents professeurs de classes préparatoires, au tempérament des plus pacifiques. Mais, discutailleurs, ah oui ! par profession et par vocation ; et ça n’a pas plu.

Un comité de soutien s’est constitué et l’on peut signer une pétition. Auparavant, on peut visiter les rubriques du blog : je vous recommande en particulier le témoignage de Sophie Foch-Rémusat, qui parle de justice, de morale et d’honneur, et dont j’espère qu’il sera repris dans la presse, de façon très large.

Au delà de leur mésaventure, c’est ce qu’ils disent des expulsions d’étrangers qui doit être entendu.  

Crise : le choc est à venir

Politique du sens et sens du politique

“Des sociétés qui se contentent de satisfaire leur besoin de sens par la consommation n’ont, au moment où, alors qu’elles se sont coupées de la possibilité d’acquérir une identité du sens et un sentiment de ce qu’est le bonheur quand l’économie fonctionnait encore, plus de filet pour retarder leur chute”.

Vous avez dit sens ? bonheur ? on ne saisit pas précisément comment la théorie de la dissonnance cognitive fonctionne pour expliquer l’insouciance en situation de catastrophe insensible mais un de nos lecteurs psychothérapeute relationnel nous adresse cette analyse, pensant qu’elle méritait de se voir partagée. Alors, en dépit du fait que le fil qui la relie à l’actualité de la psychothérapie relationnelle semble ténu, à cause même de ce fait, nous prenons la responsabilité de la proposer à nos internautiques lecteurs et -trices.

C’est que s’y pose la question du retour du politique dans la sphère jusqu’à présent relevant de notre domaine, avec celui de la philosophie (1“), du sens. Les praticiens de notre discipline ne sauraient travailler à l’aveuglette dans un monde manège dans lequel ils se trouvent eux-mêmes tourner. Ils ne sauraient intimer une quelconque réflexion de morale politique intime, mais non plus se dispenser de penser en ce qui les concerne, eux et leur pratique, la crise morale et politique contextuelle des séances qu’ils dispensent.

Voyez vous-mêmes ce qu’il vous en semble. Bien entendu toute allusion au nazisme choque immédiatement et il est des penseurs pour s’interdire la facilité d’aller de ce côté chercher des exemples. Il nous a paru que l’auteur, au demeurant allemand, en usait modérément et qu’on pouvait là-dessus lui prêter l’oreille sans s’embarquer dans une vague d’inflation émotionnelle.

Chaque époque vit au bord d’un cauchemar, parfois directement dedans, comme durant la guerre de Cent ans, celle, pas mal non plus en Europe, de Trente ans en Allemagne où les méchants c’était les Français, plus proche de nous avec les grandes expériences totalitaires, puis la peur atomique du temps dit des trente glorieuses, ayant glorieusement tout de même frôlé l’apocalypse.

La nôtre avec la folie furieuse de son managerisme dont l’évaluation scientistique dans nos professions représente le fer de lance, et l’alerte écolo climatique déclinée chez nous selon la menace de la toute puissance des complexes pharmaceutiques à base idéologique DSM, n’est pas trop mal lotie en potentiel destructif dont on pourrait tirer une quasi contrainte existentielle supplémentaire. À nous d’en mesurer l’impact diffus sur l’humeur collective en temps de crise. À nous de ne pas nous montrer inconscients de l’allure de notre monde, mais de considérer de sang-froid nos menaces pour être capables d’y faire face humainement.

Philippe Grauer


Peu de temps avant la banqueroute de Lehman Brothers, Josef Ackermann, le président de la Deutsche Bank, avait laissé courir le bruit que le pire était passé. Dans les semaines fiévreuses qui se sont succédé depuis, les politiques et les spécialistes se sont surpassés dans la recherche de moyens destinés à doper la consommation, comme si le capitalisme était en mouvement perpétuel et qu’il suffisait de relancer son cycle de création continue.

L’idée que, cette fois, il s’agit peut-être de plus que d’une “crise”, n’est apparemment venue à personne. La vie suit son cours : on emprunte, on donne un tour de vis fiscal, et on espère, avec tout ça, passer le cap au plus vite. Le manque de la plus élémentaire clairvoyance de la mesure et des conséquences de la débâcle financière indique pourtant bien que ce qui est arrivé n’a pas été anticipé. Des faillites bancaires massives, des groupes d’assurances entamés, des États eux aussi au bord de la ruine ? Et les milliards requis pour tout ça, que sont-ils, sinon de l’argent virtuel injecté dans un système lui-même au bord de l’implosion, à cause, justement, de la nature virtuelle de ses échanges ?

Bien que la catastrophe économique déploie implacablement son cours à une allure défiant toute concurrence, frappant une branche après l’autre, le bricolage, le raboutage et le rembourrage, et les sempiternels sommets continuent à donner l’apparence que la crise est gérée. Les réactions des gens sont graves, mais pas paniquées. En dépit du lot quotidien de nouvelles horrifiques en provenance de la Global Economy, citoyennes et citoyens ne sont que modérément agités.

Notons d’abord qu’un événement, considéré comme historique par la postérité, est rarement perçu comme tel en temps réel. Rétrospectivement on s’étonne qu’un Kafka, le jour où l’Allemagne déclara la guerre à la Russie, ait seulement consigné dans son journal de façon lapidaire : “l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi : cours de natation”. Les ondes de choc, qui parcourent nos sociétés modernes et complexes, partent d’un point d’impact catastrophique initial qui n’atteint les fonctions essentielles qu’à retardement. Il est donc plutôt exceptionnel qu’un bouleversement social soit reconnu pour ce qu’il est par ses contemporains. C’est aux historiens qu’il appartient d’en constater la réalité. Les écologistes déplorent parfois que les gens ne parviennent pas à intégrer l’idée que leur environnement se modifie.

Une étude menée sur plusieurs générations de professionnels de la pêche, en Californie, a montré que c’étaient les plus jeunes qui avaient le moins conscience du problème de la surpêche et de la disparition des espèces. De telles modifications de perception et de valeurs, analogues aux transformations environnementales, on les rencontre aussi dans la sphère sociale : que l’on pense au renversement complet des valeurs dans la société allemande à l’époque hitlérienne.

Dans cette société, les composantes non juives auraient, en 1933, trouvé complètement impensable que, quelques années plus tard seulement, et avec leur participation active, leurs concitoyens juifs se verraient non seulement spoliés, mais seraient embarqués dans des trains pour être mis à mort. Ce sont pourtant les mêmes qui regarderont, à partir de 1941, les convois de déportés partir vers l’Est, tandis qu’une partie non négligeable d’entre eux rachèteront les installations de cuisine, le mobilier et les oeuvres d’art “aryanisés” ; que certains prendront la gestion d’affaires “juives” ou habiteront des maisons dont leurs propriétaires juifs auront été expulsés. En trouvant cela tout naturel.

Que les changements de cadre de vie ainsi que de normes consensuelles se remarquent à peine, tient aussi à ce que les métamorphoses perceptibles ne concernent qu’une part souvent infime de la réalité vécue. On sous-estime de façon chronique combien le train-train quotidien, les habitudes, le maintien d’institutions, de médias, la continuité de l’approvisionnement entretiennent la croyance qu’en fait rien ne peut arriver : les bus fonctionnent, les avions décollent, les voitures restent coincées dans les embouteillages du week-end, les entreprises décorent leurs bureaux pour Noël. Autant de preuves de normalité qui viennent étayer la conviction bien enracinée que tout continue comme au bon vieux temps.

Au moment où l’histoire se produit, les hommes vivent le présent. Les catastrophes sociales, à la différence des cyclones et des tremblements de terre, ne surviennent pas sans crier gare mais, pour ce qui est de leur perception, représentent un processus quasi insensible, qui ne peut être condensé en un concept comme celui d'”effondrement” ou de “rupture de civilisation”, qu’a posteriori.

C’est bien connu : le savoir croît en même temps que l’ignorance ; mais jusqu’à présent nous avons, avec Karl Popper, donné à cette maxime un sens plutôt optimiste en l’interprétant comme une exigence de stabilité pour les sociétés de savoir. Or les crises qui sont en train de s’accumuler – le climat et l’environnement, l’énergie, les ressources et les finances – manifestent à l’évidence que nous devons nous battre sur de nombreux fronts dans une ignorance abyssale des conséquences de nos actes.

La déconfiture de l’expertise, où qu’elle s’applique, ne marque-t-elle pas que nous nous trouvons déjà à un “tipping point” point de basculement systémique, à partir duquel des tendances ne peuvent plus être corrigées ? La dernière en date nous fait remonter deux décennies en arrière : l’éclatement général que personne n’avait prévu de tout un hémisphère politique avec des effets de fond sur les configurations des Etats. Alors la marche triomphale de l’Occident paraissait scellée ; on proclama précipitamment la fin de l’histoire, mais entre-temps, la suite semble avoir montré que, dans cinquante ans, les historiens pourraient bien dater de 1989 le commencement du recul des démocraties. Ils pourraient bien diagnostiquer que l’actuelle crise financière mondiale seulement n’avait été que la nouvelle étape d’un déclin entamé depuis longtemps.

On peut, sans risque, qualifier dorénavant de changement accéléré le fait de passer en un instant d’une époque à une autre, dès lors qu’un ultralibéralisme débridé succède à un interventionnisme étatique qui met sens dessus dessous toutes les certitudes jusque-là acquises, non seulement en matière d’économie et de finance, mais aussi dans la politique du climat. Pourtant, personne n’envisage sérieusement la possibilité d’un échec total et, à cet égard, les crises financière, énergétique et climatique révèlent des affinités. On tient pour impossible un effondrement complet du système financier et économique et on se représente encore moins que la pénurie d’énergies fossiles atteigne un niveau tel, d’ici quelques années, que même dans les pays les plus riches, les plus bas revenus ne pourront plus se chauffer.

Qu’est-ce que signifie la connaissance du présent ? Les émissions de gaz à effet de serre vont s’accroître du fait de l’industrialisation globalisée, au point que la fameuse limite des deux degrés au-delà desquels les conséquences des changements climatiques deviennent incontrôlables ne sera pas tenable. En même temps, les spécialistes du climat ne nous donnent que sept ans pour changer de cap. La concurrence qui s’accroît de plus en vite autour des ressources pourrait bien dégénérer en affrontements violents pour départager vainqueurs et vaincus.

Et il n’y a aucun moyen de savoir dans quel groupe se situera l’Europe. Désormais, c’est l’avenir des générations futures que l’on va obérer, notamment par l’envol de la dette publique et la surexploitation des matières premières. Cette colonisation de l’avenir se paiera, car le sentiment d’inégalité entre générations est l’un des plus puissants catalyseurs de mutations sociales radicales. Des mutations qui ne doivent pas s’entendre en un sens positif, comme le projet de renouvellement générationnel du national-socialisme l’a montré.

Une masse débordante de problèmes dans un contexte où le manque de solutions possibles est criant conduit à ce que la psychologie sociale définit comme une “dissonance cognitive”. Ou, pour le dire à la manière de Groucho Marx : pourquoi prendrais-je soin de la postérité ? Est-ce que la postérité s’est préoccupée de moi ? Certes, un objectif tel que l’égalité entre générations remet en question les calculs de croissance à courte vue aussi bien que l’idée que le bonheur s’obtient par une mobilité ininterrompue et par l’éclairage 24 heures sur 24 de la planète entière.

C’est justement en temps de crise qu’on voit ce qui se passe, fatalement, quand une entité politique commune ne procède d’aucune idée de ce qu’elle veut vraiment être. Des sociétés qui se contentent de satisfaire leur besoin de sens par la consommation n’ont, au moment où, alors qu’elles se sont coupées de la possibilité d’acquérir une identité du sens et un sentiment de ce qu’est le bonheur quand l’économie fonctionnait encore, plus de filet pour retarder leur chute. Cela tombe au moment où les experts n’ont aucun plan à proposer. Peut-être leur vol à l’aveuglette est-il le signe d’une renaissance. Celle du politique.

Traduit de l’allemand par Nicolas Weill in Le Monde.

© Harald Welzer

  • 1 Nous avons laissé les religions de côté, par parti pris laïc dans une matière, la nôtre, qui gagne à se démarquer d’espaces voisins mais clairement distincs.

Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapies : quel avenir pour les traitements de l’âme ?

SIHPP — Société internationale d’histoire
de la psychiatrie et de la psychanalyse} }}

Avec la collaboration du Carnetpsy et du SIUEERPP

Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapies

{{ Quel avenir pour les traitements de l’âme ?

{ Hommage à Edouard Zarifian

CMME, CHU Sainte Anne, 100 rue de la Santé


Nous écrivions en juillet 2008 au moment du lancement du Colloque

“Dieu sait ce qu’à l’heure de l’ouverture du colloque ici annoncé la mouvante actualité aura actualisé. Les questions de fond n’auront pas changé d’un iota. C’est d’elles qu’il sera question. Le statut des professions psys axées sur la dynamique de la subjectivation y sera exposé et pensé. Celui de la médicalisation de l’existence aussi n’en doutons pas. Question de société. De civilisation, enjeu de l’humanisme aujourd’hui.”

le Décret d’application de l’article bancale 52 et l’Arrêté scélérat qui l’accompagne sont toujours en attente. Les psychothérapeutes relationnels toujours sur la touche de l’esprit de la loi instaurant un titre générique leur interdisant de se dire psychothérapeutes, envisagent d’exercer sous un autre nom.

La perspective n’a pas changé, regroupant psychanalyse et psychothérapie relationnelle comme alternative humaniste au cognitivisme soutenu par les tenants de la scientistique, religion d’une évaluation réductrice au service du Chiffre et de la gestion ultra libérale. Le nom d’Édouard Zarifian demeure celui d’un psychiatre chercheur éthique dont les livres vont droit au cœur et à la raison.

Nous ajoutons ceci :

Les développements institutionnels au ralenti, comme on peut le mesurer en considérant le dernier chapitre en cours du roman du Décret — auquel un Arrêté du Ministère de la Recherche est venu donner sa note scélérate, montrent que nous faisons face à une véritable bataille idéologique.

Le basculement néoconservateur — aujourd’hui en voie de dépassement aux Étasunis mais notre vieille Europe universitaire est généralement à la traîne d’une vingtaine d’années sur ce qui se passe outre-atlantique — vers un changement de paradigme au bénéfice d’une vision gestionnaire de l’équilibre psychique, s’appuyant sur le DSM pharmaco libéral, les neurosciences et la protocolisation comportementaliste, continue de jouer les rouleaux compresseurs.

Objectif : liquider le principe de la clinique appuyée sur le principe du ressort relationnel dans la singularité de la rencontre entre deux personnes, au sens fort de ce terme, et de la psychodynamique aboutissant à la possible émergeance du sujet. La résistance s’organise. Le Cifp s’associe à son mouvement, et l’incarne sur le terrain de la transmission. Il invite ses étudiants à se rendre à cette journée, qu’il a intégrée à son cursus, pour se rendre encore mieux compte, à travers la diversité des témoignages, de l’état du contexte dans lequel ils sont en apprentissage de leur belle profession.

Philippe Grauer


Programme

Matinée

09:00 – Allocutions d’ouverture :

– Jean-Luc Chassaniol

– Simone Veil (sous réserve)

Président de séance : François Caroli

09:30 — Ouverture : Élisabeth Roudinesco.

10:15 — Pascal Henri Keller : Du corporel au psychique.

11:00 — Pause

Président de séance : Laurent Degos

11:15 — Didier Tabuteau : L’expert et les politiques de santé publique

12:00 — Discussion

12:45 — Déjeuner (sur place et sur inscription)

Après-midi

Président de séance : Alain Vanier

15:00 — Roland Gori : La psyché est-elle soluble dans le comportement ? (provisoire)

15:45 — Claude Finkelstein : Patient — usager — être humain en souffrance, quelle est notre place ?

16:30 : Discussion
Président de séance : Daniel Lemler

17:15 : Discours de clôture : Pierre Delion

Comité d’organisation : François Bing, Roland Gori, Pascal Henri Keller, Henri Roudier, Françoise Zarifian.


BULLETIN D’INSCRIPTION

SIHPP. Quel avenir pour les traitements de l’âme? Hommage à Edouard Zarifian ,
21 février 2009, CMME, CHS Sainte-Anne 100 rue de la Santé 75014 Paris, de 9h à 18h

À retourner accompagné d’un chèque l’ordre de la SIHPP à l’adresse suivante :
François Bing, Bibliothèque médicale Henri Ey, CHS Sainte-Anne, 1 rue Cabanis, 75674 Paris cedex France

Renseignements : F. Bing : 0660604194. sihpp.ey@wanadoo.fr

Nom :

Prénom :

Adresse :

Profession :

Courriel :

inscription : 50 € — repas compris

inscription simple : 20 €

étudiants : 15 €

Nuit sécuritaire (3)

La nuit sécuritaire devient un mouvement unitaire de sursaut de la psychiatrie demeurant en rapport avec l’orientation psychodynamique. Nous appuyons ce mouvement, rien de ce qui se passe au sein du Carré psy ne nous est étranger.

Philippe Grauer


Chers amis,

Le meeting du samedi 7 Février fut un succès.

Très bientôt, les textes, enregistrements audio et vidéo des interventions seront disponibles en ligne.

Plusieurs articles de journaux commencent à en rendre compte. «Les intervenants ont fait honneur à l’intelligence» dit par exemple Philippe Petit (France culture et Marianne.fr). Voir aussi Libération, l’Humanité, France Inter, Médiapart…

Un manifeste (que vous trouverez ci-joint) y a été adopté. Il est à diffuser autour de vous bien sûr. Il peut servir de base à des réunions que vous pourriez avoir le souhait d’organiser dans vos services, hôpitaux, CMPP, associations ou autres endroits d’exercice collectif pour ceux d’entre vous qui travaillent en psychiatrie.

Des actions sont proposées que vous trouverez dans le communiqué ci-joint.

Nous voudrions particulièrement insister sur une des propositions qui consiste à ce chacun prenne la parole : que chacun, de sa place, envoie une lettre au président de la république avec copie au ministre de la santé (et à lanuitsecuritaire@collectifpsychiatrie.fr) pour dire ce qu’il pense ou ressent de la situation faite à la psychiatrie et aux patients qui se confient à nous.

Un grand mouvement pour la psychiatrie est en train de naître.

– Le site sera notre point de rencontres, d’information et d’échanges.

Par ailleurs nous vous enverrons régulièrement une lettre tentant de rassembler les nouvelles, les décisions d’action, les nouveaux textes.

Chacun peut doit et peut trouver sa place dans cet espace de dignité retrouvée qui se constitue.

La nuit sécuritaire (suite)

Meeting de “La Nuit Sécuritaire” du 7 février

Un meeting pour élaborer ensemble


La journée du samedi 31 janvier, répondant à l’Appel des Appels, à ce que nous en rapportent les membres du Snppsy qui y participaient furent un franc succès et l’enthousiasme militant y vibra fort.

Cela rebondit sur une nuit, à laquelle ce communiqué invite à s’inscrire. Le premiers concernés sont les “ soignants en psychiatrie qui, quel que soit leur statut ou leur mode d’exercice, ne peuvent plus tolérer la dégradation et la mise en cause de leur travail“, mais comme nous l’expliquions ici même au pr. Bokobza, l’ensemble des partenaires locataires du Carré psy est concerné par ce qui se passe, et le SNPPsy s’associe à l’effort commun.

Alors bonne nuit sécuritaire à tous et bravo à la militance humaniste à Montreuil réunie.

Philippe Grauer


Chers signataires,

En moins d’un mois, vous avez déjà été plus de 15 000 à soutenir le texte de La nuit sécuritaire.

Les « 39 » qui ont été à l’origine de cet appel se sont réunis le 9 janvier pour envisager les suites possibles de ce mouvement de protestation dont l’ampleur même nous a surpris et confortés dans notre engagement. L’écho médiatique donné à notre initiative est remarquable dans sa durée et son intensité, et témoigne de son impact dans la société : la révolte des soignants, fondée sur leur pratique et leur expérience, pose la question de la place de la folie dans la culture c’est-à-dire celle de la manière de vivre ensemble.

Les paroles de peur et de haine, la confusion entre maladie et criminalité entretenue par l’exploitation éhontée de faits divers ont cette fois été massivement dénoncées. Ce refus déterminé de soignants a été reçu avec soulagement par beaucoup. D’où l’apparent recul du Président de la République, qui a tenu après-coup des propos lénifiants, mais sans rien retirer à sa précédente déclaration.

Notre collectif n’est ni un syndicat, ni une association. Il est composé de soignants en psychiatrie qui, quel que soit leur statut ou leur mode d’exercice, ne peuvent plus tolérer la dégradation et la mise en cause de leur travail. C’est sur cet engagement que nous voulons nous fonder pour étayer notre refus, pour regagner cette dignité mise à mal dans notre travail quotidien.

Car il faut aller plus loin et retrouver des espaces de paroles et d’échanges d’où doivent sortir des actes. Aujourd’hui, dans de nombreux appels, il est question de refus d’obéissance.

Il s’agit pour nous :

– de refuser la logique sécuritaire contreproductive en luttant contre la banalisation des mesures de contention
– de promouvoir une formation digne de ce nom des psychiatres et des infirmiers
– de sortir de la tyrannie comptable destructrice du temps nécessaire à l’écoute et au travail thérapeutique
– de dénoncer une dérive vers l’obligation juridique et administrative aux dépens du cadre humain qu’il nous faut soutenir et réinventer dans bien des domaines.

– Le deuxième temps de notre action contre la résignation et l’indifférence sera un meeting où tous les soignants en psychiatrie sont conviés afin de mettre en commun nos analyses et nos déterminations et faire émerger d’autres formes, d’autres propositions pour soutenir et amplifier cette dynamique.

Nous invitons tous les syndicats et partis politiques à venir s’y exprimer

Samedi 7 février de 14:00 à 18:00

“La Parole Errante à la Maison de l’Arbre“

9 rue François Debergue

93100 – Montreuil-sous-Bois

Metro Croix de Chavaux (métro ligne 9).

NB : le meeting était initialement prévu à l’hôpital Ste Anne, mais la direction a annulé notre réservation sans explication.

Merci de vous inscrire uniquement si vous souhaitez réellement venir. CECI N’EST PAS UNE PÉTITION DE SOUTIEN au meeting mais une INSCRIPTION CONCRÈTE nous aidant à préparer l’organisation.

Si vous êtes inscrit & que vous ne pouvez finalement pas venir, merci d’adresser un courriel à ELIE WINTER POUR PRÉVENIR.


Si l’on s’inscrit c’est en cliquant sur

S’INSCRIRE AU MEETING

Voir les inscrits


Cet article est repris du site du SNPPsy avec son aimable autorisation.

CINÉ PHILO : Sous le soleil de Satan

Palme d’or Cannes 1987 !

Sous le soleil de Satan

de Maurice PIALAT (1987)
inspirée du roman homonyme de Georges Bernanos (1926)


Aller au séminaire

C’est la faute à Voltaire

Ou au cinéphilo

C’est la faute à Rousseau

ou à Bernanos. De toute façon c’est la faute à quelqu’un.”L’univers morbide de la faute !”contre bling bling ? Allez donc au cinéma voir du Maurice Pialat en compagnie de Daniel Ramirez.

Philippe Grauer


Un film étonnant, fort et dense. Pour ceux qui on lu le roman de Bernanos (et encore pour ceux qui ne l’on pas lu), il s’agit d’une adaptation assez classique. On se souvient que lors de l’octroi de la Palme d’or à Cannes, il y a eu un tollé dans la salle. Maurice Pialat a dit alors devant tout le monde : “Vous ne m’aimez pas? Je ne vous aime pas non plus!”. Beaux geste d’indépendance d’un artiste déjà loin de désirs de séduction et des aléas de l’opinion.

Le film a été critiqué parce que “trop intellectuel”, trop “littéraire”… comme si c’étaient là des gros mots. Ce tournant vers la superficialité et la facilité commençait déjà à faire son œuvre; aujourd’hui il est à son apogée. Le péché, la culpabilité, la tentation, la puissance du mal et sa lumière. Bien sûr, c’est un cocktail indigeste et décalé pour une époque qui ne veut que le plaisir, la jouissance de la richesse et du paraître, ce qui explique plutôt la réaction violente du public de Cannes déjà gagné par le « bling-bling ». On aurait cependant tort de considérer que ce fond obscur et paradoxal du Christianisme (et de la culture occidentale) que Bernanos a su si bien dépeindre soit purement une chose du passé.

C’est faire acte d’indépendance intellectuelle que de revoir des productions comme celle-ci. On pourrait parler de Depardieu dans sa meilleure époque, ou de Sandrine Bonnaire, toujours magnifique, mais je préfère, pour les connaisseurs, mentionner que la musique est d’Henri Dutilleux ! Rarissime collaboration avec le cinéma d’un des plus grands compositeurs français du XXe siècle.

Daniel Ramirez


Séance présentée et animée par Daniel Ramirez

Débat sur le sujet :

L’homme faillible ou la chute des corps.
Autour du christianisme : culpabilité et rédemption


L’Entrepôt — lieu des cultures — tel: 01 45 40 07 50

7, rue Francis de Pressensé, Paris 75014 — métro : Pernety

{Attention : nouveau site internet de l’Entrepôt ! Il y aura une page consacrée au ciné-philo. Vous y trouverez la programmation en avance et des informations sur les films et sujets traités. Vous pouvez y accéder en allant sur le site L’entrepot.fr, ménu “cinéma”, rubrique “ciné-philo”.