Psychanalyse : éthique du sujet

Intervention lors de la journée de l’appel des appels le 31 janvier 2009

Par Nathalie Georges Lambrichs

Présidente de l’Association des Psychologues Freudiens

Actualité

Après le lapsus à double détente de Muriel Michelin*, je vais dire un gros mot : Psy-cha-na-lyse ? Psychoanalysis. Un mot qui déchaîne autant de préjugés qu’il y a d’auditeurs et d’auditeures.

Un mot qui éveille en chacun de vous des préjugés, dont les psychanalystes sont les premiers solidaires, par principe. Ils ont contribué à les créer avec vous, par leurs insuffisances, leurs prétentions, leurs guéguerres et leurs ridicules. Ce sont des gens bizarres. Dans le malentendu ils trouvent leurs ressources, dans le ratage le levier structural de leur opération. C’est que cette opération met en jeu ce lieu dit psychique, espace potentiel où gîte l’intime, l’intime si étranger en soi, où chacun peut, mais jusqu’à quel point ?,répondre de ce qui le cause, c’est-à-dire de son jugement – qui lui échappe –, de sa culpabilité – qui le paralyse – ou de son innocence – qui l’exclut des discours, de la tyrannie de la pulsion.

La psychanalyse est donc une éthique du sujet, une éthique de l’intérêt porté au comment ça rate, et avec quelles conséquences.

Depuis Freud, il y a donc des freudiens, dont certains sont « les psychologues freudiens », réunis dans une association. L’université les a produits, sensibilisés à la clinique, tandis qu’un autre cursus, de recherche et de développement, formait hier d’autres « psychologues ». Mais voilà que ces derniers sont devenus, par une alliance avec les neurosciences et leurs promesses étant donné d’une part les réponses du rat et, d’autre part, les captivantes images de l’imagerie cérébrale du Neurospin, des dits cliniciens.

Qui sont les dinosaures, qui les mutants ? Le débat est ouvert depuis cinq ans. Il doit se poursuivre. L’éradication légale de la Psychoanalysis est prévue pour 2011 en Grande-Bretagne. Alors, la psychanalyse ? Nous faisons valoir qu’elle est une démarche qualité, d’un autre type.

Rappel à rebours en quatre scansions

2008 : Le n°9 du Nouvel Ane (LNA) paru en septembre dernier comporte deux pleines pages consacrées à la déclaration de guerre aux technopsys, signée Roland Gori et Alain Abelhauser.

2006, janvier, lancement de la pétition Pasde0deconduite pour les enfants de trois ans.

2005 : « Extorsion de l’intime » est le titre choisi par Gérard Wajcman pour sa contribution à la Journée du CNAM intitulée « Trouble des conduites… dans l’Inserm ». [ organisée par les psychologues freudiens et l’InterCoPsychos – NDLR]

2004 : Jacques-Alain Miller convoquait le « Forum des psys » et créait donc LNA, journal apériodique (dont le n°9 est à la librairie), en réponse à l’amendement qui porte le nom d’un célèbre chasseur de sectes.

Contre-feux.

2009 : Là où nous voulons agir, Freud était sceptique : quels bienfaits attendre de la civilisation dont les trésors pèsent de tout leur poids sur les générations futures ? N’exige-t-elle pas trop de sacrifices ?

Le mérite de l’évaluation, c’est la simplicité : le sacrifice est radical. Les mots, elle nous les met en bouche, bien conformes, et renouvelables à son gré : ne dites plus malades ou patients, dites client, ne dites plus clients, dites usagers, non, acteurs de santé…

Cette novlangue flatte notre pente conformiste, elle se flatte d’éradiquer notre angoisse, et avec elle, la vitalité et le ressort de créativité individuelle qui en procèdent.

Questionnaires et protocoles auront raison de l’imperfection des langues humaines. Rien ne sert de savoir, il faut cocher à point… Aujourd’hui, l’insu portable est au zénith, ségréguant dans l’ombre tous ceux qui n’en seraient pas ravis et comblés.

«Saurons-nous redessiner dans cette jungle l’empire du non-agir ? Il est clair que nous devons nous retrousser les manches.

Notre collègue espagnol Juan Pundik nous en donne l’exemple, il a su sensibiliser l’opinion en matière de prescription de psychotropes aux enfants et aux adolescents, si bien que Ministère de la Santé et de la Consommation  Espagnol a décidé d’imposer de sérieuses garanties à ces actes qu’on voudrait banaliser.

Ici et là les freudiens s’organisent, travaillant avec des équipes enseignantes, soignantes, éducatives, pénitentiaires ; créant des unités psychanalytiques d’orientation dans des CMP, ou des associations comme Souffrance au travail. Il s’agit d’imposer des intervalles où l’évaluation, certes, a cours, indexée sur d’autres exigences que le tout quantifiable si bien camouflé par la démarche dite qualité, une évaluation inventive comme l’est le développement non prévisible et non conforme de ceux qui souffrent dans leur corps érogène, sexué et doué de l’étrange faculté de penser, fût-ce avec leurs pieds, et des mots, des mots, encore des m-o-t-s.

Pour une approche historique et sociale de la psychanalyse

Villa Gillet

25 rue Chazière 69004 à Lyon

en collaboration avec les éditions Albin Michel

Eli ZARETSKY  (historien/États-Unis)
Élisabeth ROUDINESCO (historienne/France)

Débat :

pour une approche historique et sociale de la psychanalyse.

animé par Thomas Wieder, journaliste au Monde des livres

      

Europsy et sa croisade

Nous reprenons la diffusion avec un texte remarquable de Marie-Hélène Bigot sur le projet Europsy. L’auteure prend argument d’une lettre du secrétaire général du SNP pour présenter le programme Europsy, ses origines, ses ramifications.

Surtout, elle en propose une lecture grandement éclairante, qui nous permet d’en saisir les enjeux. Ellle affirme aussi la conception qu’elle a élaborée, pas-sans autres, de la formation des psychologues et des conditions requises pour exercer leur art.

Nous donnant avec précision les références de sa lecture, elle nous donne un outil précieux pour nous repérer dans le dédale des organisations, programmes et organismes engagés dans cette affaire.

Ce projet est entièrement traversé par une idéologie de l’évaluation qui ne laisse aucune place au désir, ni à l’acte. Il procède d’une tentative de suturer ce qui a été ouvert au moment même de la naissance de la psychologie comme discipline par la découverte de l’inconscient et la pratique de la psychanalyse. Le nom de Freud est ici en jeu. Cette béance inaugurale s’est trouvée confirmée par la création de la profession-symptôme de psychologue praticien en France dans l’après-guerre, et par la loi de 1985. C’est ici l’intervention de Lacan, tant au point de vue de la doctrine que de la formation du psychanalyste qui a été décisive. Je ne fais que mentionner cela, je donnerai, dans un ouvrage collectif à paraître, quelques développement sur ce point. C’est cette béance maintenue qu’Europsy veut refermer. C’est celle que nous nous employons à laisser ouverte.

Jean-François Cottes

Europsy et sa croisade

Par Marie-Hélène Bigot

La lettre que Monsieur Quéheillard adresse à Roal Ulrichsen, Président de la FEAP, et à Roger Lécuyer, au titre de Président de la Cofradec, appelle réponse (1)

Elle laisse dans l’ombre certains des points fondamentaux qui se jouent pour les psychologues en France et en Europe avec le projet Europsy. Bien qu’il soit précisé que le SNP ne reconnaît pas là ses options, on a l’impression que, moyennant quelque adaptation aux réalités de la psychologie en France, il serait possible de trouver un terrain d’entente. Il n’en est rien.

Cette lettre fait suite à l’annonce par la FFPP, Fédération Française de la Psychologie et des Psychologues, de la création de Comités Nationaux « pour délivrer EuroPsy ». Il s’agirait en clair de procéder à la délivrance du diplôme de base de psychologue concocté par le groupe « EuroPsy » et ratifié par la FEAP, la Fédération Européenne des Associations de Psychologues, cela, dans tous les pays d’Europe (2).

La FFPP, l’association nationale française affiliée, désignée par la FEAP comme son représentant en France, a donc fait savoir qu’un Comité National était mis en place. Baptisé « Cofradec », pour « Comité français de la délivrance de la certification », Roger Lécuyer en a été élu Président au terme d’une élection organisée à la FFPP. Ce Comité sera constitué de 4 universitaires et de 4 praticiens, supposés représenter les principaux courants théoriques et les principales spécialités en France. Si l’on s’en tient à l’annonce, ils ont été élus le 6 décembre 2008.

Point de départ

Monsieur Quéheillard dit savoir que « la FEAP et la FFPP sont en train de mettre en place ce projet « Europsy » dans plusieurs pays européens ». Il enchaine sur les positions du SNP sur «la discipline et la profession » pour demander à ses interlocuteurs si et comment ils entendent « adapter leur projet en fonction des réalités » qu’il expose.

Il ne remet pas en cause leurs prétentions à déployer un tel projet. Leur démarche ne s’autorise pourtant d’aucune force légale, ne s’appuie sur aucune loi nationale ou directive européenne qui lui donnerait un caractère obligatoire. Elle ne se fonde que d’un « je veux ». C’est une position de maître qui tente de « faire accroire », de subordonner au projet en question, en vue de recomposer le paysage de la psychologie en France et en Europe

Rapportons-y la politique de « valorisation », précédemment mentionnée, qui veut optimiser les avancées du projet et accroître son impact (3). Mais est-ce seulement cela ?

La formation des psychologues

Monsieur Quéheillard, pour le SNP, fait valoir que la psychologie relève « des sciences humaines », son objet est en effet l’être humain et ce qui le fonde, dans sa singularité. Il relève que les cadres de pensée auxquels la psychologie se réfère sont hérités « d’une double tradition historique ».

Nous préciserons que ces cadres, s’ils sont deux, sont distincts.

L’un se réclame de la science et de « l’objectivisme ». Il vise à saisir l’homme, son malaise, au travers d’expériences qu’il veut objectives.

N’oublions pas pourtant que, même à considérer l’homme et sa psyché à partir de la neurologie, de la biologie, de l’étude du cerveau, du relevé de données quantifiables et chiffrables, cela tient d’une conception théorique, ce n’est pas un fait en soi. Ces hypothèses, leurs expérimentations et résultats, ceux retenus comme significatifs, n’échappent pas au « cadre de pensée » de ceux qui les conçoivent, même si leur souhait serait d’atteindre à la réalité humaine.

Le repérage du second cadre sous les termes d’un « humanisme », d’un « subjectivisme » qui s’aborderait sous l’angle d’une relation intersubjective échoue à donner son cadre à la psychanalyse. En effet, si celle-ci oriente la pratique de beaucoup de psychologues en France, elle ne répond pas tant de l’épanouissement de la personne humaine que de la révélation du désir qui anime chacun au un par un et l’oriente. Cette découverte se fait, non à partir d’une théorie de l’intersubjectivité, mais de celle de l’inconscient et de la mise en acte du transfert. Le désir de celui appelé à répondre à la demande qui lui est adressée est convoqué dans cette affaire.

L’exercice de tout psychologue trouve à se constituer de la mise en jeu, non seulement de concepts, mais aussi de « son implication personnelle », de son être. Le cadre de son intervention répond donc toujours d’un au-delà de l’enseignement reçu.

C’est pourquoi une formation universitaire, aussi bien faite soit-elle, ne peut prétendre délivrer une formation qui réponde de ce dernier critère. Le niveau de formation théorique et pratique qu’elle est susceptible d’offrir ne peut, à notre sens, l’inclure.

Elle peut viser à la transmission de concepts, se donner pour but d’instruire l’étudiant sur leurs implications, sur leurs limites. Elle peut viser à lui faire saisir la présence de cette « implication personnelle » dans ce qu’il entend d’autrui et le mener à s’interroger sur la façon dont il entend la prendre en compte. Elle ne peut prétendre incarner les courants théoriques, ni se confondre avec les écoles, avec ceux qui portent la responsabilité d’une théorie qu’ils soutiennent, à charge pour eux de l’interroger et de l’éclairer.

Il nous parait essentiel de distinguer ces places, faute de quoi on assisterait au rabat de l’écart d’où chacun, étudiant, enseignant, praticien ou chercheur, peut interroger sa mise.

La formation EuroPsy

Ce diplôme est un diplôme « de base ». Il est prévu de lui adjoindre des diplômes dits « avancés », des spécialités qui pourraient, « à long terme » nous dit-on, « restreindre les lieux d’exercice, les niveaux et les tâches de ceux qui ne posséderaient que le diplôme Europsy de base » (4)

Nous retenons plus particulièrement l’existence d’une spécialité en clinique et santé et d’une autre en psychothérapie. En ce qui concerne cette dernière, Philippe Grosbois a annoncé, dans un article du « Fédérer » de juin 2008 la mise en place de Comités Nationaux dans 7 pays de la Communauté Européenne, « pour évaluer les compétences des psychologues qui répondent aux critères de l’EFPA en matière de psychothérapie » (5).

On note que la politique de l’EFPA s’accélère et qu’elle recherche un impact maximal. Monsieur Quéheillard fait pourtant remarquer que l’existence de spécialités « a été refusée par le SNP » et « qu’aucune hiérarchie de niveaux de formation » ne doit être instaurée. L’EFPA n’en a cure.

S’il est précisé que le projet Europsy « ne vise pas à conférer un droit d’exercice et ne devra pas remplacer les pré-requis nationaux relatifs à la profession », ses auteurs ajoutent qu’il est «évident que plus la reconnaissance du projet EuroPsy sera mise en place et plus les pré-requis nationaux s’y conformeront » (6). Parvenir à ce que les pré-requis nationaux s’alignent sur le projet Europsy. Le but est celui-ci : parvenir à imposer les « normes d’études et de formation » conçues par les membres du groupe Europsy et ratifiées par la FEAP.

Exiger, par exemple, de tout psychologue qu’il puisse mettre en œuvre les 20 « compétences de base » qui ont été listées. Elles décrivent son action par le menu, elles la circonscrivent dans un mode d’emploi, dans des « rôles » préalablement attribués. Son intervention se doit d’être linéaire et planifiée. Elle se base, par exemple, sur « le repérage, la préparation et la mise en place d’interventions adaptées aux buts visés grâce à la mise en place du diagnostic et des développements ultérieurs, en tenant compte du service demandé ». (7). Ces dites “bonnes pratiques” seront garanties par un contrat où superviseur et étudiant conviendront du champ professionnel choisi, du type de client rencontré, du rôle à tenir et des compétences à mobiliser.

L’écart entre la demande et le désir d’un sujet est écrasé, ignoré. L’acte se doit d’être conforme aux attentes du « client », de suivre un « plan d’intervention ». La surprise est bannie. Le transfert, la mise en acte de l’inconscient n’ont aucun droit de cité dans ce chemin tracé d’avance. La psychanalyse n’est d’ailleurs pas nommée. Est-ce un hasard, une tendance ? Suffirait-il de rappeler l’existence d’autres théories pour les voir prises en compte ?

Le projet Europsy prévoit qu’incombe au Comité National de l’association affiliée (Cofradec/FFPP) la tâche de préparer et publier une liste des cursus de formation universitaire en psychologie accrédités » (8). Les « écoles thérapeutiques » autorisées à dispenser une psychothérapie seront aussi évaluées et accréditées.

Ce Comité pourra donc décider des lieux d’enseignement, de qui dispense la psychothérapie adéquate, soit autoriser ceux qui s’accordent avec les critères d’Europsy.

EuroPsy prévoit aussi un apprentissage obligé de la pratique avec un superviseur. C’est en le regardant faire, en se laissant soi-même observer, qu’on serait supposé « apprendre et progresser ». Pour encadrer cela un « guide de supervision » devrait paraître ! (9)

Non seulement une démarche de supervision se doit en effet de « rester à l’initiative du professionnel » (et donc ne pas être systématisée) mais elle ne peut devenir un enseignement universitaire, procéder d’une « sélection et d’une validation académiques » (10).

Avec Europsy, c’est par l’appui sur un autre qu’on regarderait faire, un Autre avec lequel on aurait « des discussions critiques » que l’on trouverait à fonder son exercice. Des savoir-faire et des techniques viendraient se substituer au surgissement d’un « je ne sais pas » et à la possibilité d’un questionnement sur « la part prise » par soi-même dans le cadre posé.

Comment l’université pourra-t-elle être un lieu de confrontation théorique, comment pourra-t-il y avoir un lieu de questionnement des savoirs quand l’EFPA/ses associations affiliées seront « ceux qui savent », quand les membres du Comité décideront d’inclure ou d’exclure lieux, étudiants, enseignants, psychothérapeutes… ?

Des connaissances, même « doctorales », ne seront dans ce cas que copies conformes.

Ces exemples ne sont pas des choix malencontreux. Le projet EuroPsy est le résultat d’une orientation qui se proclame scientifique. Ses normes reposent, selon ses auteurs, sur des critères « scientifiquement établis de la psychologie comme science et comme profession »(11)

Les sources du projet

On nous dit qu’Europsy s’est inspiré de travaux effectués par la BPS, British Psychology Society, pour établir ses pré-requis. Nous savons qu’un canevas de formation a été établi dans un premier temps par l’ENOP, un équivalent de la FEAP pour les psychologues du travail. Il a pu constituer un modèle, certains membres d’Europsy sont d’ailleurs issus de la psychologie du travail et des organisations. Le projet Europsy est décrit comme la suite logique de ce processus. Mais il y a plutôt ici mise en œuvre d’une orientation décidée que reprise de quelques points de repère antérieurs.

Si nous nous intéressons aux membres d’Europsy nous nous apercevons qu’ils sont, pour la plupart, les mêmes depuis que le groupe s’est constitué.

Les « gènes » qui répondent du projet nous sont décrits autrement par Bernard Wilpert : Europsy est né à partir d’une idée d’Ingrid Lunt. C’est elle qui a soigneusement choisi « des collaborateurs potentiels -« des partenaires »- pour la plupart admiratifs de sa sagacité, de ses aptitudes sociales et scientifiques » nous Wilpert (12). C’est dans un second temps que sont intervenus les autres points: le modèle construit par l’ENOP, le soutien de la FEAP au projet et les subsides du programme européen Léonardo de Vinci.

Qui sont ces « partenaires » ? 

Ils représentent des universités ou des associations nationales, et plusieurs sont aussi membres d’organisations internationales de psychologie, en particulier de l’IUPsyS, l’Union Internationale de Psychologie Scientifique, et de l’IAAP, l’Association Internationale de Psychologie Appliquée.

Ingrid Lunt, très active, est vice-présidente de l’IUPsyS pour la période 2004-2008. Elle fait partie des dirigeants de l’IAAP jusqu’en 2010. Elle est affiliée à la division internationale de l’APA, l’Association Américaine de Psychologie. D’autres sont membres de la SIOP, Société pour la Psychologie de l’Industrie et des Organisations, une autre division de l’APA .

Ces organisations ont toutes pour caractéristique de soutenir la psychologie scientifique et d’œuvrer à son internationalisation.

Ingrid Lunt nous apprend d’ailleurs que l’IUPsyS poursuit « une initiative similaire à celle d’Europsy à un niveau plus global » (13). Cette association veut établir des standards, internationaux cette fois, pour les psychologues.

La FEAP, l’IAAP et l’IUPsyS ont signé un accord en juillet 2002 qui précise que « les trois associations partagent l es mêmes buts en promouvant la psychologie dans le monde », et qu’elles « travaillent en étroite collaboration » (14)

Pour sa part, la FFPP siège maintenant avec la SFP, Société Française de Psychologie, au sein d’un « Comité National Français de Psychologie Scientifique » (CNFPS). Michel Denis, le

Président de l’IUPSyS, a demandé en mai 2008 que cette association reconnaisse le comité comme son représentant en France (15).

Une Association pour l’organisation du Congrès Mondial de Psychologie Appliquée a été créée fin 2007 en vue de recevoir la Conférence Internationale de l’IAAP qui aura lieu en France en 2014. En sont membres de droit, entre autres, la FFPP et la SFP, leurs présidents, ainsi que Roger Lécuyer et Jacques Py (16).

La FEAP et la FFPP ont donc avec ces associations et leur orientation, pour le moins, des affinités. Comment concevoir qu’elles puissent prendre en compte un cadre qui ne se définisse pas de la science mais de l’hypothèse de l’inconscient ?

Pour Ingrid Lunt et Jose Maria Peiro, membres d’Europsy, les changements sociaux en Europe, par exemple dans « les écoles, les organisations, la santé mentale et les services sociaux », « la recherche sur la prévention, les conduites et leurs conséquences » réclament l’attention croissante des psychologues. L’Europe devient donc une cible, un objectif (« a target ») pour cette psychologie qui se définit « comme une science et une profession » (17)

Faire jouer la jurisprudence, faire la loi

Le numéro de septembre 2008 de « Fédérer », le bulletin de la FFPP, fait valoir que « la responsabilité des membres du Cofradec Europsy, en particulier ceux qui vont siéger dans le premier comité est considérable, car ce comité va créer une jurisprudence, et engager en grande partie l’avenir de la profession en France » (18). Cette référence à la « jurisprudence » nous rappelle que la France n’est pas seule concernée. Tous les « comités nationaux » instaurés en Europe par l’EFPA créeront cette situation de fait et viseront à l’établissement d’une jurisprudence. Coup de bluff ?

Si cette démarche de l’EFPA va dans le sens de la politique d’optimisation qui est la sienne, l’angle choisi nous semble différent des prétentions affichées jusqu’alors : distribuer une carte professionnelle, construire une « plate-forme » (19). Il est question ici de jurisprudence. Considérons aussi que Philippe Grosbois annonce la délivrance d’un « Diplôme Europsy avec mention de spécialiste en psychothérapie » avec mise en place de Comités Nationaux dans 7 pays d’Europe. Ce forçage diffère d’une démarche en vue de l’établissement d’une plate-forme, de critères minimaux de reconnaissance.

La directive européenne 2005/36/CE vise à la reconnaissance des qualifications professionnelles. Elle s’applique aux psychologues, elle n’impose pas aux États l’harmonisation du contenu de leurs formations. Contrairement à ce qu’espérait l’EFPA, l’article 15 précise que les Etats conservent leurs compétences « pour déterminer les qualifications professionnelles requises pour l’exercice des professions sur leur territoire » (20). L’EFPA comptait beaucoup sur cet article pour faire d’EuroPsy une plateforme commune, pour imposer Europsy en Europe.

En 2006, elle disait vouloir malgré tout contribuer à l’établissement d’une plate-forme qui servirait de référence. Ce processus est codifié : il faut la proposer à la Commission Européenne qui convoque un groupe d’experts… en vue de son adoption. Adoptée elle acquiert une force juridique, qui ne peut excéder ce qu’en dit l’article 15 : elle ne s’impose pas. Cela ne fait pas une jurisprudence ni ne permet d’imposer les critères d’une spécialité.

Nous ne pouvons que nous interroger, sachant que l’EFPA et ces associations internationales sont très attentives aux modifications de la législation européenne et aux opportunités qu’elle peut offrir.

La directive relative aux services de 2006 ne s’applique pas aux psychologues. Les services de santé ont été exclus de cette directive. Cependant aucune directive spécifique les concernant n’a été rédigée, malgré un rapport rédigé en ce sens par Maître Vergnaud en mai 2007 (21)

Alors que de nombreux Etats ont souhaité que les services de santé bénéficient d’un encadrement « autre que celui exercé par les juges de la Cour de Justice des Communautés européennes dans le cadre de contentieux », on apprend que le Parlement Européen a  préféré inviter la Commission « à proposer un instrument approprié en vue, notamment, de codifier la jurisprudence de la cjce en la matière »(22). Ce point est à l’heure actuelle en discussion.

Est-ce de cela qu’il serait question ? S’agirait-il de faire glisser les psychologues vers un système où tout groupe, en fonction de ses intérêts propres, pourrait viser à imposer le cadre qui lui convient, sans plus respecter la place particulière tenue par les services de santé ? Pour le plus grand bénéfice des intérêts du groupe en question et du marché ?

Le but de ces associations est de parvenir à imposer leurs standards, de développer une psychologie « universelle », ou « globale », au détriment de ce qu’elles rabattent du côté d’une diversité culturelle, de psychologies « indigènes », jamais décrites comme relevant de théories de l’être humain inconciliables avec leurs présupposés (23). Il s’agit de passer au-delà d’un cadre qu’elles considèrent n’être constitué que de frontières traditionnelles, d’amener les Etats à tendre vers des normes qui conviendraient mieux à leurs intentions.

La responsabilité des membres du Cofradec serait effectivement considérable dans ce changement de l’organisation du champ de la psychologie en France et en Europe. Il s’agirait, ni plus ni moins, de la retailler selon les vœux des tenants de la psychologie scientifique.

Au vu du laminoir qu’ils constituent pour toute théorie autre que celle qu’ils transportent, le projet de décret récemment proposé, visant à encadrer le titre de psychothérapeute, constitue un cadre respectueux des orientations théoriques présentes en France et de la compétence de l’Etat (24).

Il met l’accent sur la nécessité de contenus clairement identifiés et référés plutôt que de s’appuyer uniquement sur un dit « haut niveau ». Notons qu’un niveau, même doctoral, se contente fort bien des standards d’un seul courant. Ce projet de décret considère qu’il existe des courants théoriques, il ne s’octroie ni le droit, ni le pouvoir de décider « d’UN », qui serait « Le Vrai ».

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1- Quéheillard J.-L., Secrétaire Général du SNP, Lettre au Président de la FEAP (EFPA), Roal Ulrichsen, et au Président du COFRADEC Europsy, Roger Lécuyer, 24 novembre 2008. http://www.psychologues.org

2- Fédérer, Bulletins 38 à 40, http://www.ffpp.net

3- Bigot M.-H., « La psychologie de l’Europe, sans diversité », note 26, http://www.psychologuesfreudiens.org

4- Diplôme Européen de Psychologie, Projet du groupe Europsy, http://ffpp.free.fr/europsy/europsy220905vf.pdf, p. 3

5- Grosbois P., Présentation de la synthèse du rapport d’activité du « Standing Committee on Psychotherapy » 2005-2007, Fédérer N°38, http://www.ffpp.net

6- Diplôme Européen de Psychologie, Ibid. supra, p.3

7- Ibid. sup., p.28

8- Ibid. sup., p.9

9- Ibid. sup., p.35

10- Quéheillard J.-L., pour le SNP, Cf. Supra.

11- Lécuyer R., Europsy : Certification européenne en psychologie. Déclaration de l’EFPA, 12 10 2006. FFPP, p.6

12- Wilpert B., Projecting a European Diploma in Psychology, European Psychologist, PsycARTICLES, sept. 2002, 7, 3, p.222.

13- Lunt I., On achievements and challenges in the international organisation of psychology, The Psychologist, février 2005,18, 2, p. 79

14- International Association of Applied Psychology, Newsletter, Volume 15, Issue 1, january 2003, p. 63

15- www.am.org/iupsys/natmembers/GA2008/2008-GA-3-3-france.pdf –

16- Association for the organization of the 28th International Conference of Applied Psychology 2014, « Consortium of Psychology Associations – 28th ICAP 2014 », www.sfpsy.org/IMG/doc/A-CIPA-2014-UK.doc

17- Peiro J.-M, Lunt I., The context of a European Framework for Psychologists’ Training, European Psychologist, PsycARTICLES, sept. 2002,7,3, p. 169-172

18- Fédérer, N°39, http://www.ffpp.net

19- Lécuyer R., Europsy : Certification européenne en psychologie, Ibid. supra, p.3

20- Directive 2005/36/CE du Parlement et du Conseil du 7 septembre 2005 relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles, Article 15, Alinéa 4.

21- Projet de rapport sur l’impact et les conséquences de l’exclusion des services de santé de la directive relative aux services dans le marché intérieur. Rapporteur Vergnaud B., Commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs, 2006/2275 (INI). 06 03 2007 www.europarl.europa.eu/meetdocs/2004_2009/documents/pr/656/656490/656490fr.pdf.

22- « Quel encadrement européen pour les services de santé ? », Coopération Sociale Européenne, Fiche de synthèse, juillet 2007

23- Lunt I., On achievements and challenges in the international organisation of psychology, Ibid. supra, p. 79

24- Projet de décret, 22 10 08, http://www.psychologues.org/Docs/decret+arrete_22_10_08.pdf

Psychiatrie et libertés : enjeux d’un changement de paradigme.

D’abord le discours, présidentiel, à la fois humaniste, souriant, sécuritaire, menaçant. Puis la loi. Nous en sommes à l’étape un. C’est le moment de réagir. Nous nous sommes fait l’écho de nombreuses protestations sur ce souci d’une nouvelle Lettre de cachet en train de se mettre en place. Prions les dieux qu’il faille moins qu’une Révolution pour abolir une pareille réinvention.

Le fait est qu’une lutte idéologique et politique au sens large du terme est en cours, au sein du Carré psy et plus largement de la société française à l’heure de la mondialisation. Il s’agit de choix entre options nettement différenciées entre une vue ultralibérale et celle qui prévoit un minimum de régulation. Il s’agit au niveau mondial mais cela se réfracte dans l’uinivers européen puis français, il s’agit d’éviter une crise de type sérieusement catastrophique, il s’agit aussi et surtout de savoir quelles valeurs nous tenons à préserver. Qui nous ? vous tout aussi bien.

Dans nos professions l’option managériale et sécuritaire, idéologisée comportementalisme et neurosciences, s’oppose à une perspective néo humaniste, fondée sur l’option psychodynamique. Naturellement l’affaire est plus complexe que ce à quoi la présente phrase a l’air de la réduire. Mais l’alerte humaniste est bel et bien là, mobilisant l’ensemble comme on dit des personnels concernés, ce qui regarde bien entendu la population, donc l’opinion, donc vous, qui n’atterissez pas sur ce site par hasard.

Les trois textes qui suivent présentent de ce point de vue des intérêts différents. Le premier explique, il explique bien. Le deuxième analyse le principe de l’incarcération préventive au nom d’un concept qui vient de sortir, véritable alien juridique, celui de dangerosité, et soutient le principe de la séparation des pouvoirs appliqué à celle des domaines. Dans les deux cas il y a atteinte aux libertés fondamentales. Enfin le troisième préconise la désobéissance civile comme défense contre un projet de dispositif appuyé sur une philosophie de la peur dont le principe s’avère vigoureusement antidémocratique.

Quand vous aurez consulté ce dossier, vous disposerez sur ces sujets sensibles des moyens de vous représenter une part du combat de l’actuelle psychiatrie, sinistrée, récupérée par la neurologie, humiliée, manipulée. Vous constaterez qu’il n’y a pas que nous de maltraités dans cette vaste affaire, où tout se tient côté valeurs. Raison de plus pour certains de s’en rendre compte et de ne pas s’abstenir de solidarité avec leurs collègues de la psychothérapie relationnelle.

Philippe Grauer


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JEAN LOUIS PEDINIELLI

SINISTRE 2 DÉCEMBRE 2008

Le Président se penche dangereusement sur la folie
Le Président a voulu parler de la psychiatrie à la Nation. Il a tenu à le faire d’un hôpital psychiatrique, ce qu’aucun Président n’avait encore osé faire, alors que selon ses propos son entourage lui avait dit “Ne touche pas à ce domaine. Tout le monde s’y casse la figure”. Mais lui ne recule devant aucun défi. En effet, témoins des propos tenus et des gestes qui l’accompagnaient, nous savons qu’il faudra un autre Président de la République pour que pareil affront à l’humain soit effacé. Comment n’avons-nous pas pu crier notre honte et notre colère sur le champ ? La folie est redevenue à la demande d’un Président l’objet de la vindicte populaire. La folie est condamnable il faut l’enfermer et l’effacer !

Silence on sécurise

Le danger est à nos portes. Il faut soigner certes mais il faut surtout ’protéger’ la société, avons-nous entendu. D’abord les hôpitaux vont être ’sécurisés’ (on pense barbelés, caméra, miradors, doubles portes blindées, les fouilles au corps, les chiens). Mais d’abord il va y avoir obligation de soins. Cette affirmation n’avait jamais été prononcée par un Président, ni par un ministre. C’est une décision d’une gravité exceptionnelle. Elle vient s’ajouter à l’atteinte à la liberté que représente toute hospitalisation d’office. Elle vient enfreindre toutes les règles médicales. Elle empiète sur la liberté des familles. C’est en fait l’ouverture à l’arbitraire, car elle ne s’appuie sur aucune donnée vérifiable, et ses limites seront incontrôlables.

Écrasement de tout espace thérapeutique

Elle va même pouvoir se continuer à domicile. Un pas de plus dans l’atteinte à la liberté. Ces deux décisions constituent l’écrasement de tout espace thérapeutique : toute la psychiatrie est dans cet espace : nous connaissons la difficulté pour une personne qui n’a pas conscience de la nature de ses troubles pour qu’elle arrive peu à peu se sentir soutenue en confiance et qu’elle perçoive l’appui qu’elle peut tirer des soins. Tout soin obligatoire au contraire la pousse à comprendre que la société qui l’entoure lui est hostile, alors consciemment et inconsciemment elle va s’organiser pour lutter contre elle. Cette obligation vient annuler la psychiatrie dans sa qualité de soins.

On a cru l’entendre dire aux familles ’Dormez tranquille : un officier de police va venir apporter les médicaments à domicile, les pompiers les assisteront au cas où votre malade de refuserait d’avaler son médicament (certes on a quelques doutes sur l’ambiance pour faire les injections ’obligatoires’). C’est avoir une piètre idée du désir de soin qu’ont les familles.

Géo-localisation de la folie

Le schizophrène (car le terme a été employé comme si la science avait reconnu le terme comme une vérité scientifique incontournable), qui sera sorti sans permission, fera l’objet d’une poursuite ; pour prévenir pareille ’folie’ il recevra un bracelet de « géo-localisation ». Ce bracelet pourra de façon préventive être posé d’emblée en même temps que le diagnostic, tout comme les personnes ayant une maladie d’Alzheimer, la comparaison a été affirmée et elle est forte, elle montre la méconnaissance ’totale’ qu’a le Président sur ce que sont les troubles psychiques. Comment ses conseillers le laissent-ils ainsi se couvrir de ridicule ? Une autre barrière est ainsi franchie : celle de la géo-localisation de la folie. Il n’y a plus moyen d’échapper. Georges Orwell doit être stupéfait de voir son 1984 se réaliser.

Gare aux placements d’office : fichage ad vitam eternam

Les placements d’office seront l’objet d’une liste nationale connue (sous secret médical, bien sûr) de tous les hôpitaux psychiatriques. C’est bien pire que le casier judiciaire, car les ’erreurs’ ne seront jamais effacées. On ne sait pas encore avec précision quelles seront les conditions permettant de placer une personne d’office, c’est capital, car une fois mise dans cette liste, elle n’en sortira plus !

D’abord l’hospitalisation d’office donnera droit à un ’régime spécial’ qui va être extrêmement difficile à délimiter. Il faudra être sûr que les patients soient dans des espaces d’hospitalisation d’où on ne peut s’échapper. ’Ce n’est pas comme en prison’, la différence a été affirmée cinq fois, c’est exact que d’une prison on peut encore s’échapper. D’un hôpital psychiatrique on ne pourra plus fuguer.

Cellules de sûreté

La Ministre veillera aussi à la construction de 200 cellules ; une somme d’argent considérable a déjà été donnée à la Ministre de la Santé. Y seront associés quatre nouveaux centres pour malades difficiles de 40 places chacun. L’enfermement est ainsi affirmé comme l’arme définitive contre la folie. Si quelqu’un a l’idée (folle) de penser que le malade a été traité suffisamment pour pouvoir sortir (on se demande en effet comment pareille éventualité pourra être envisagée) il faudra obtenir d’abord l’accord du Préfet en personne. Car le Président a insisté : le Préfet ne déléguera plus à un sous-fifre cette surveillance. Cet homme responsable, le premier représentant de l’État dans le département, saura comment surveiller toute tentative de sortie. Le Président en a appelé constamment à la responsabilité de chacun. Cela veut dire clairement que les sanctions devant toute “erreur” vont pleuvoir dru, du Préfet au portier. L’allusion aux victimes éventuelles d’un fou était discrète mais portée au plus haut niveau.

Enfermement à vie

Le Préfet va s’appuyer sur l’avis d’un comité de trois personnes. On entrevoit les procédures, les attentes interminables, les doutes, les demandes de vérification pour être certain ! On ne va pas demander aux experts en qui on fait toute confiance mais ils ont déjà tant de tâches difficiles. On demandera au chef de service concerné, à un cadre infirmier, et à un autre psychiatre libéral par exemple, car il faut que les libéraux s’associent au public. Ce choix est malicieux si on l’examine, il ne pourra pas décider d’une sortie.

Attention (fantasme de) danger

Comment un tel comité pourrait-il affirmer que ce malade n’est pas dangereux ? La notion de danger étant un pur fantasme (il n’y a jamais eu la moindre donnée scientifique pour dire ce qu’est le danger en la matière), la conséquence est grave : personne n’est capable d’affirmer que dans les moments qui viennent une personne que nous avons devant les yeux “ne peut être dangereuse”, personne ; et si un accident survenait tous les trois seront coupables. Le chef de service sachant que des peines de prison l’attendent ne pourra le faire, le cadre infirmer pourra le faire encore moins car il voudra défendre tous ses collaborateurs infirmiers, quant au psychiatre libéral, plus on peut enfermer les malades difficiles, plus son travail en cabinet sera paisible ; pour sa sauvegarde personnelle, pour sa vie de famille, il ne peut prendre le risque d’aller en prison.

Ainsi quatre professions seront à partir de demain “extrêmement” attentives à ne pas laisser sortir un malade qui aura manifesté le moindre signe de violence.

Murs, sauts de loup, miradors : nous voici bien gardés

Va s’y adjoindre une cinquième qui après la condamnation récente à Grenoble de l’un d’entre eux sera encore plus vigilant pour que toutes ces mesures soient respectées : ce sont les Directeurs d’hôpitaux, d’autant que le Président leur a rendu un vibrant hommage. Le directeur va veiller à la reconstruction de murs infranchissables, des sauts de loups (détruits depuis 40 ans), au contrôle à la porte de l’hôpital, aux fermetures des cellules et des services, aux miradors aux quatre coins de l’hôpital (les caméras ne sont pas encore arrivées, on ne voit pas comment on va pouvoir s’en passer dorénavant), à la bonne observance des traitements obligatoires (car il faut aussi une surveillance administrative), au contrôle de tous les documents de placement d’office et surtout, surtout, aux mesures de permissions avec leurs traitements obligatoires associés, à son parc automobile enfin, pour aller rechercher avec la police les malades fugueurs, à tout moment et en nombre suffisant.

Si quelqu’un a besoin de soins psychiatriques “ne pas le soigner c’est être coupable de non assistance à personne en danger”, c’est d’autant plus simple qu’on ne saurait comment demander son consentement à une personne qui a perdu les sens ? (ceci était accompagné d’un geste significatif : le doigt présidentiel a pointé l’honorable crâne ! La démonstration scientifique est irrésistible.)

Une menace claire

Pour conclure le Président a mis un terme à toute hésitation à obéir à ses ordres, la menace était claire, bien présente, elle a été affirmée avec une émotion sacrée, celle du Président, écartant d’un mot et d’un revers de main toute contestation, qui ne pourrait être “qu’idéologique”. Sur un champ aussi grave l’idéologie est donc interdite. Chacun a compris là que tout effort de compréhension clinique des troubles et toutes les approches humaines étaient ainsi écartées après avoir été sévèrement condamnées, car “idéologiques”. Le mot de conclusion a été prononcé avec le sourire, comme s’il savait qu’il y avait un mot qui allait tout faire accepter. Il a été dit que toutes ces affirmations allaient dans le sens de l’humain “bien entendu” ! (clin d’œil appuyé) nous devons savoir qu’il sait ce qu’il faut nous dire !

Notre honte ! Mais pourquoi n’avons-nous pas crié notre terreur de voir s’imposer un tel régime de crainte, de perte de liberté. Jusqu’alors aucune loi française n’a franchi ces barrières intimes que sont le domicile, l’obligation de soins, la géo-localisation ! cette barrière a été franchie en s’appuyant sur cette notion insaisissable de danger.

Nous sommes effarés de constater l’état d’ignorance qui existe en haut lieu. C’est aussi la première fois qu’un Président de la République stigmatise une maladie précise. C’est une blessure humaine grave. Comment ces personnes portant cette prétendue maladie vont s’en relever alors que nous savons très bien la variété de troubles correspondant à ce diagnostic ? Nombre d’entre eux peuvent ne jamais être soignées parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Personne dangereuse

Comment les usagers de la Santé Mentale vont-ils oser dire que leurs troubles se rapportent à cette prétendue maladie ? Comment les usagers vont-ils pouvoir se défendre après telle affirmation venant de si haut, en public ? Jamais la stigmatisation n’avait atteint ce niveau. Ces usagers vont se sentir associés aux personnes ’dangereuses’. Affirmation sans fondement qui devient sans limites.

Et pourtant toutes les statistiques montrent que les malades mentaux ne sont pas plus souvent auteurs de crimes que la moyenne de la population. Toutes les statistiques montrent qu’ils commettent moins de délits. Toutes les statistiques montrent qu’au contraire les malades mentaux, au lieu d’être agresseurs sont 20 fois plus souvent victimes de violences que le reste de la population. Pourquoi l’entourage du Président lui a-t-il permis de se couvrir ainsi de ridicule. Quand le Président des français se ridiculise, je me sens comme citoyen malmené et blessé car il nous représente tous.

Violence stigmatisatrice

C’est vrai que la folie fait peur depuis que l’homme existe. C’est vrai que tout doit être fait pour montrer à la population que la folie fait partie de l’homme, et que plus l’homme est entouré par la solidarité humaine plus sa folie est intégrée à sa personne, et au lieu de le diminuer, l’enrichit. Une commission a été nommée au début de l’été pour faire des propositions afin de sauver la psychiatrie française de l’abandon dont elle était l’objet, la commission Couty ; son travail est balayé par cette invitation à la violence sécuritaire renforçant encore l’hôpital transformé en prison, et stigmatisant la folie avec tant de mépris.

Ce 2 décembre 2008 les professionnels de la psychiatrie, les usagers de la santé mentale ne peuvent rester muets. La seconde étape sera la loi. Il y a maintenant urgence. Nous savions qu’elle était dans les tiroirs depuis deux ans. Il fallait un évènement. Ce fut le drame de Grenoble. La situation d’une personne suffit pour faire une loi qui va troubler 65 millions de personnes en ciblant un million et demi d’entre elles comme susceptibles de violences. Dans les plus brefs délais c’est dans la rue qu’il faut défendre notre société, ses malades. Il y va de l’homme et des français. De tous.


2/

NON À LA PERPÉTUITÉ SUR ORDONNANCE !

par le Dr. Guy BAILLON Psychiatre des Hôpitaux

Paris le 2 décembre 2008

La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté fait rupture dans notre tradition juridique. Elle permet l’incarcération dans des établissements spéciaux de personnes condamnées qui, bien qu’ayant purgé leur peine, seront privées de liberté du fait de leur ”particulière dangerosité”. Pour la première fois dans notre droit, des individus pourront être enfermés sur décision judiciaire non pour sanctionner des actes délictueux ou criminels, mais pour anticiper des actes qu’ils n’ont pas commis ! À juste titre, Robert Badinter a dénoncé dans cette loi une rupture majeure avec les principes fondamentaux de notre justice pénale.

Cette loi fait également rupture dans la tradition et l’éthique médicales, car c’est l’expertise médico-psychologique qui devient l’élément clé du dispositif pour décider de cette mesure de sûreté. Alors que sa mission est de porter secours et de soigner, la médecine se trouve ici instrumentalisée dans une logique de surveillance et de séquestration. C’est le savoir psychiatrique qui légitimera l’incarcération d’individus au motif d’un diagnostic de “particulière dangerosité”. La privation de liberté est ainsi parée des habits de la science, comme si le savoir des experts permettait de prédire les actes criminels d’une personne.

C’est une mystification et une confusion organisée des registres.

Une mystification car il est faux que l’on puisse prédire, pour un individu donné, les actes à venir. L’usage que l’on fait à cet égard des statistiques concernant la récidive est une duperie, car ces chiffres concernent des populations, non des individus. Or c’est bien de la liberté d’un individu qu’il s’agit.

C’est une confusion que de demander à des soignants d’occuper cette place, car leur fonction, leur déontologie et leur éthique les situent du côté de la personne, ses libertés et ses contraintes, non d’un ordre public désincarné. Cette séparation fondamentale est une garantie essentielle des libertés, contre la tentation de faire le bien de chacun contre lui-même. La psychiatrie est familière de ces dérives : faut-il rappeler qu’il y eut des internements pour motifs politiques ?

La monstruosité de certains crimes et la souffrance terrible des victimes, dont chacun est saisi, sont utilisées pour aveugler la raison et céder aux politiques prétendument efficaces. C’est une manœuvre démagogique. On sait par avance que cette politique ne résoudra en rien le problème des criminels récidivants. Par contre ce dont on est sûr, c’est que ce dispositif, d’abord destiné à des populations restreintes s’étendra progressivement, au nom du principe de précaution. Ce fut le cas des mesures d’obligation aux soins, initialement destinées aux agresseurs sexuels, et qui sont aujourd’hui appliquées à une part croissante de personnes condamnées, quel que soit leur acte.

C’est une idéologie, et non pas un fait, on déplace progressivement la gestion de la peine vers la médecine, réalisant progressivement une société de sûreté médicale.

Au nom de notre éthique et de la nécessaire séparation des domaines, garante des libertés, nous, professionnels de la psychiatrie, déclarons publiquement refuser de participer à la mise en place de ce dispositif de rétention de sûreté. Parce que la psychiatrie n’est pas l’affaire des seuls psychiatres, chacun, concerné par ce refus, manifeste son soutien en signant et en faisant signer cet appel.

Premiers signataires

Association Pratiques de la folie – Alain ABRIEU, psychiatre de secteur, chef de service, président de l’AMPI (Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle) – Jean ALLOUCH, psychanalyste, Paris – Elsa ARFEUILLERE, psychologue, Evry – Stéphane ARFEUILLERE, psychologue – St Denis – Hervé BOKOBZA, psychiatre, psychanalyste, Montpellier – Mathieu BELHASSEN – interne en psychiatrie, Paris – Fethi BENSLAMA, Directeur de l’UFR Sciences Humaines Cliniques, Paris VII – Olivier BOITARD, psychiatre des hôpitaux, administrateur du CHI de Clermont de l’Oise – Paul BRETECHER, psychiatre, psychanalyste, Paris – Loriane BRUNESSAUX, interne en psychiatrie, Paris – Monique BUCHER, psychiatre, Paris – Anne CHAINTRIER, psychiatre, psychanalyste, Paris – Patrice CHARBIT, psychiatre, vice président de l’AFPEP-SNPP ( Association française des psychiatres d’exercice privé, syndicat national des psychiatres privés) – Franck CHAUMON, praticien hospitalier, psychanalyste, Paris – Patrick CHEMLA, psychiatre des hôpitaux, psychanalyste, Reims – Alice Cherki, psychanalyste, Paris – Jean DANET, maître de conférences à la faculté de droit de Nantes – Pierre DELION, Professeur de psychiatrie, Lille – Michel DAVID, psychiatre des hôpitaux, chef de service du SMPR de Guadeloupe, Président de la Société Caraïbéenne de Psychiatrie et de Psychologie Légales – Olivier DOUVILLE, psychanalyste, maître de conférences Paris VII – Denis DUCLOS, sociologue, directeur de recherches au CNRS – Corinne EHRENBERG, psychanalyste, directrice de l’USIS Paris 14 – Patrick FAUGERAS, psychanalyste, Alès – Jean-Marie FAYOL-NOIRETERRE, magistrat honoraire, Lyon – Roger FERRERI, chef de service de psychiatrie infanto-juvénile, Evry – Jean-Jacques GIUDICELLI, psychiatre, psychanalyste, Paris – Roland GORI, psychanalyste, Professeur des Universités, Aix-Marseille – Françoise GOUZVINSKI psychologue en psychiatrie – Pascale HASSOUN, psychanalyste, Paris – Clément JALLADE, praticien hospitalier, Bouffémont – Sandrine JALLADE, praticien hospitalier, Evry – Xavier LAMEYRE, magistrat chercheur, Paris – Guy LERES, psychanalyste, Paris – Marie-José LERES, psychologue en secteur de psychiatrie infanto-juvénile, Saint-Denis – Laurent LE VAGUERESE, psychanalyste, Paris – Danielle LEVY, psychanalyste, Paris – Serge KLOPP cadre de santé, EPS Maison Blanche Paris – Paul LACAZE, psychiatre, Montpellier – Antoine LAZARUS, Directeur du Département de Santé Publique et Médecine Sociale, Paris XIII – Loïc Le Faucheur, Psychologue, Evry – Claude LOUZOUN, psychiatre, Président du CEDEP (Comité européen droit, éthique et psychiatrie) – Sophie MARTIN-DUPONT, praticien hospitalier, présidente du SPEEP (Syndicat des praticiens exerçant en prison), Le Mans, – Paul MACHTO psychiatre, psychanalyste, Montfermeil – Francine MAZIERE, linguiste, professeur émérite, Paris XIII – Patrick MEROt, Psychiatre, psychanalyste, Nogent – Véronique NAHOUM-GRAPPE, anthropologue, EHESS – Marie NAPOLI, psychiatre des hôpitaux, présidente de l’USP (Union syndicale de la psychiatrie) – Okba NATAHI, psychanalyste, Paris – Jean-Marie NAUDIN, Psychiatre, praticien hospitalier, professeur des universités, Marseille – Jean OURY, psychiatre, Clinique de La Borde, Cour-Cheverny – Catherine PAULET, psychiatre des hôpitaux, Présidente de l’ASPMP (Association des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire), Marseille – Vincent PERDIGON, psychiatre, psychanalyste, Paris – Michel PLON, psychanalyste, Paris – Jean-Claude POLACK, psychanalyste, Paris – Erik PORGE, psychanalyste, Paris – Annie RUAT, psychiatre chef de service, MGEN, Paris – Marie Receveur, juge de l’application des peines, Lyon – Pierre Yves ROBERT, praticien hospitalier – Président du CSIP (Collège des soignants intervenant en prison), Nantes – Patrick SERRE, praticien hospitalier, président de l’APSEP (Association des professionnels de santé exerçant en prison), Le Mans – Olivier SCHMITT, psychiatre, Président de l’AFPEP-SNPP (syndicat national des psychiatres d’exercice privé) – Didier SICARD, Professeur de médecine, Président d’honneur du CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) – Hanna SLOMCZEWSKA, psychiatre des hôpitaux, Avignon – Béatrice STAMBUL, Psychiatre des Hôpitaux, Responsable du CSST Villa Floréal à Aix en Provence – Annette VALLET, professeur retraitée – Alain VANIER, psychanalyste, Professeur de psychopathologie, Paris VII – François VILLA, psychanalyste, Maître de conférences, Paris VII – Martine VIAL-DURAND, psychologue psychanalyste, responsable du dispositif Ateliers Thérapeutiques de Nanterre – Loick VILLERBU, professeur de psychopathologie et criminologie, directeur de l’Institut de Criminologie et Sciences Humaines, Rennes – Daniel ZAGURY, psychiatre des hôpitaux , chef de service, Paris – Radmila ZYGOURIS, psychanalyste, Paris.

Pour signer la pétition : Pratiques de la folie http://www.pratiquesdelafolie.org/

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Chronologie :
le 2 décembre, discours présidentiel
le 8 le Dr. Guyader riposte
16 c’est publié.

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DÉSOBÉISSANCE CIVILE

Lettre ouverte en date du 8 décembre du Dr. Guyader à Nicolas Sarkozy à la suite de son discours à l’Hôpital Erasme d’Antony le 2 décembre, concernant une réforme de l’hospitalisation en psychiatrie. Publié le mardi 16 décembre 2008.

Etampes, le 8 décembre 2008

Monsieur le Président,

Éluard écrit dans Souvenirs de la Maison des Fous [[Paul Éluard a retiré une grande humanité de son passage en planque à Laborde durant la guerre.] : “ma souffrance est souillée”.

Après le meurtre de Grenoble, votre impatience à répondre dans l’instant à l’aspiration au pire, qu’il vaudrait mieux laisser dormir en chacun d’entre nous, et que vous avez semble t-il tant de difficulté à contenir, vous a amené dans votre discours du 2 décembre à l’hôpital Erasme d’Antony à souiller la souffrance de nos patients.

Érasme, l’auteur de L’Éloge de la Folie eut pu mieux vous inspirer, vous qui en un discours avez montré votre intention d’en finir avec plus d’un demi siècle de lutte contre le mauvais sort fait à la folie : l’enfermement derrière les hauts murs, lui appliquant les traitements les plus dégradants, leur extermination en premier, quand la barbarie prétendit purifier la race, la stigmatisation au quotidien du fait simplement d’être fou.

Vous avez à Antony insulté la mémoire des Bonnafé, Le Guillant, Lacan, Daumaison et tant d’autres, dont ma génération a hérité du travail magnifique, et qui ont fait de leur pratique, œuvre de libération des fécondités dont la folie est porteuse, œuvre de libération aussi de la pensée de tous, rendant à la population son honneur perdu à maltraiter les plus vulnérables d’entre nous. Lacan n’écrit-il pas « l’homme moderne est voué à la plus formidable galère sociale que nous recueillions quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète, à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux ».

Et voilà qu’après un drame, certes, mais seulement un drame, vous proposez une fois encore le dérisoire panégyrique de ceux que vous allez plus tard insulter leur demandant d’accomplir votre basse besogne, que les portes se referment sur les cohortes de patients. De ce drame, vous faites une généralité, vous désignez ainsi nos patients comme dangereux, alors que tout le monde s’entend à dire qu’ils sont plus vulnérables que dangereux.

Mesurez-vous, Monsieur le Président, l’incalculable portée de vos propos qui va renforcer la stigmatisation des fous, remettre les soignants en position de gardiens et alarmer les braves gens habitant près du lieu de soin de la folie ? Vous donnez consistance à toutes les craintes les moins rationnelles, qui désignant tel ou tel, l’assignent dans les lieux de réclusion.

Vous venez de finir d’ouvrir la boîte de Pandore et d’achever ce que vous avez commencé à l’occasion de votre réplique aux pêcheurs de Concarneau, de votre insulte au passant du salon de l’agriculture, avilissant votre fonction, vous déprenant ainsi du registre symbolique sans lequel le lien social ne peut que se dissoudre. Vous avez donc, Monsieur le Président, contribué à la destruction du lien social en désignant des malades à la vindicte, et ce, quelques soient les précautions oratoires dont vous affublez votre discours et dont le miel et l’excès masquent mal la violence qu’il tente de dissimuler.

Vous avez donc, sous l’apparence du discours d’ordre, contribué à créer un désordre majeur, portant ainsi atteinte à la cohésion nationale en désignant à ceux qui ne demandent que cela, des boucs émissaires, dont mes années de pratique m’ont montré que justement, ils ne pouvaient pas se défendre. Face à votre violence, il ne reste, chacun à sa place, et particulièrement dans mon métier, qu’à résister autant que possible.

J’affirme ici mon ardente obligation à ne pas mettre en œuvre vos propositions dégradantes d’exclure du paysage social les plus vulnérables. Il en va des lois comme des pensées, certaines ne sont pas respectables ; je ne respecterai donc pas celle dont vous nous annoncez la promulgation prochaine.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, la très haute considération que je porte à votre fonction.

Docteur Michaël GUYADER Chef de service du 8ème secteur De psychiatrie générale de l’Essonne, Psychanalyste.

Tectonique présidentielle, coaching et psychothérapie relationnelle

Notre président pratique la vélocipédie je l’ai vu de mes yeux à la télévision avant son élection. Adepte moi-même de la petite reine je n’y trouve rien à redire. De plus il jogue, s’étire, yogue(1“). Un homme en forme. Bravo ! son épouse de son côté s’entraîne avec un Personnal Trainer. Celui-ci appartiendrait à la confrérie des coaches. Honorable profession des entraîneurs de ceux qui considèrent la vie comme un sport. De combat généralement.

On s’y entraîne en transpirant, il faut s’accrocher, c’est dur, mais surveiller sa silhouette, augmenter sa vitalité et, solidement ancré à la clé de voûte psychocorporelle de son périnée, à la fois mieux asseoir sa personnalité de tout premier plan et bouster sa sexualité, ça peut valoir son pesant de sueur, à quoi on nous fait savoir qu’une certaine Julie encourage hebdomadairement le couple présidentiel de la voix et du geste.

On reste là dans l’information pipeule, qui ne vaudrait pas la moindre virgule de commentaire de notre part. Cela se corse lorsqu’on distille, sur un mode imprécis, rumoral et vaguement inquiétant, qu’aux yeux de certains le coaching relèverait, avec le Développement personnel sans doute, de la psychothérapie au sens générique du terme. Et que la confusion serait, d’abord à son comble ça c’est certain, ensuite en voie d’être pratiquée dans le cadre à venir du décret d’application de l’article 52.

Espérons que les choses en resteront là, l’élyséen coaching agissant au fondement du pouvoir n’ayant rien à voir avec l’écoute ni de l’inconscient ni du malaise de l’ordinaire chez les gens comme vous et moi qui chacun pour soi (et Dieu pour nous comme on se plaît à dire aux USA) pédalons sur nos petits vélos si bon nous chante et y musculons nos périnées idem sans pour cela toucher au port de l’angoisse ni de l’autorisation d’exercer la psychothérapie relationnelle, totalement disjointe de ce jeu de jambes.

Tout de même, devoir consacrer du temps à de semblables frivolités d’État, vous l’avouerez, cela mérite bien un instant comme disait Aragon de vitupérer l’époque.

Philippe Grauer

  • 1 Nous n’avions pas jusqu’il y a deux minutes de verbe pour cela, se livrer aux yoguisme. Chose faite.

Tickets psys : restauration rapide de l’âme du salarié

La souffrance au travail se développe comme malaise social généralisé. Avec le harcèlement moral et la mise au placart comme méthode de relations humaines, avec les travaux de Vincent de Gaulejac sur le managérisme, de Roland Gori et Marie-José Del Volgo sur l’homo comportementalis on sait depuis un moment que la vie au travail peut ressembler à un enfer.

Pourquoi ne pas installer des chambres fraîches pour se reposer un moment de la fournaise, et repartir plus apte à la supporter ? Il faudrait savoir si le psy de service a pour mission de vous aider à mieux y retourner ou de vous accompagner parfois si cela vous vient dans la découverte peut-être du sens de tout cela et du non sens de consacrer votre existence à un monde inhumain déshumanisant, bref de vous aider à vous retourner vous.

Quel type de psy serait installé, auquel donnerait droit le fameux ticket ? les intérêts de qui servirait-il ? quelle serait son éthique et sa méthodologie ? comment serait garantie son indépendance réelle ? Plus que jamais des psychothérapie relationnels bien formés par de bonnes écoles agréées par la profession, et syndicalisés, constitueraient en un tel contexte un élément susceptible de rassurer ceux qui chercheraient sur place un recours dans des situations invivables.

On sait par ailleurs depuis longtemps aussi que des personnes dépressives au travail, ou rongées par l’alcoolisme auraient besoin d’un système d’aide et de réhabilitation local.

Ça ne sera pas un carnet de tickets psys qui résoudra leur lourde souffrance, née peut-être de leur situation au travail ou aggravée par elle. Mais quelques consultations pourraient ouvrir la voie à une démarche entreprise par la personne elle-même, à son initiative et à ses frais, pour se reprendre en main.

Loin de constituer la panacée, le ticket psy peut contribuer localement et modestement, soit au replâtrage d’une souffrance au travail consistant à renvoyer la personne “remise en forme” au massacre, soit au vrai démarrage d’une démarche fondée sur le souci de soi. En un domaine aussi sensible la question de l’éthique, des défense et prise en charge sera déterminante.

Philippe Grauer


Le ticket psy est arrivé

«Je peux vous payer en Ticket-psy ?» Après le Ticket-Restaurant, puis le Chèque-Vacances, voici le dernier-né des coupons destinés aux salariés : le Ticket-Psy, qui permet de s’offrir une séance de psychothérapie aux frais de son employeur.

Formule récente

La formule est toute récente. Mais déjà, dans différents domaines d’activités (banque, transports de fonds, informatique…), des entreprises auraient franchi le pas et souscrit un abonnement. L’idée a germé au sein d’un cabinet de prévention des risques psychosociaux, ASP Entreprises, spécialisé dans les problématiques de stress au travail. Mal-être, dépression, la souffrance psychique liée à l’activité professionnelle a cessé d’être tabou en France depuis une quinzaine d’années. Mais, «dès que l’on réfléchit à des solutions, deux visions s’opposent : repenser l’organisation du travail ou soutenir les gens», résume Valentine Burzynski, directrice générale d’ASP Entreprises. Autant sortir de cette polémique et considérer la souffrance au travail en tant que telle, quelle qu’en soit la raison».

Médecine du travail

On ne va pas chercher ses Ticket-Psy à la direction des ressources humaines comme on le fait pour les Ticket-Restaurant. Impératif de confidentialité oblige. C’est à la médecine du travail qu’il faut s’adresser. Les médecins du travail sont souvent en première ligne pour constater les symptômes et expressions d’un mal-être. Mais leur mission n’est pas de proposer un traitement au cas par cas. En outre, les salariés ne sont pas tenus d’attendre leur convocation à la médecine du travail (obligatoire tous les deux ans), mais peuvent demander un carnet de Ticket-Psy dès que le besoin se fait sentir. Les coordonnées des thérapeutes partenaires sont fournies en même temps que les coupons.

Une centaine de psychologues, psychothérapeutes et psychiatres seraient déjà entrés dans le réseau du Ticket-Psy. «Nous les avons recrutés en fonction de leur expérience et de leur connaissance du monde de l’entreprise», explique ASP. A Paris et Lyon, l’offre semble assez dense et un salarié peut se voir proposer plusieurs professionnels et faire son choix. Si le contact passe mal avec l’un, il aura la possibilité de s’adresser à un autre. Ailleurs sur le territoire, ce n’est pas toujours possible. En tout cas pour l’instant.

Recul

Pour l’entreprise, la valeur d’un ticket est de 100 euros, un montant qui comprend le règlement de la consultation du psy et les frais annexes. Un salarié peut légitimement demander à bénéficier de deux carnets, soit dix séances de psychothérapie. «Ce volume de séances permet de prendre suffisamment de recul», estime ASP. Au bout de dix séances, si le salarié souhaite poursuivre sa psychothérapie, il devra le faire à ses frais. «Le rôle de l’employeur n’est pas de financer la thérapie du salarié, rappelle ASP. Nous préconisons un temps moyen qui permet de soulager des situations professionnelles, mais dès lors que l’on entre dans un travail plus personnel et intime, ce n’est plus la responsabilité de l’employeur.»

Psychothérapie échantillon

Ceux qui ont déjà fait une analyse ou une psychothérapie dans leur vie ne sont a priori pas concernés par ce dispositif. Le Ticket-Psy, qui se veut pratique et gratuit, offre peut-être à certains les moyens de franchir un cap. La question du coût d’une séance de psy est souvent considérée comme un frein à cette démarche. Avec la période de tensions qui s’annonce dans le monde du travail, le Ticket-Psy aura-t-il le temps de trouver son public ?

Ce service est trop neuf pour pouvoir en dresser un bilan. Les langues ne se sont pas encore déliées. On imagine mal un salarié demander à l’occasion de son recrutement si les Tickets-Psy font partie des avantages offerts par l’employeur. «Notre proposition ne laisse pas indifférent», note cependant ASP Entreprise, pour l’instant seule sur ce créneau. Au sein des entreprises, les délégués des comités d’hygiène et de sécurité (CHSCT) l’évoquent dans les négociations.

5 % des salariés

Depuis la loi de modernisation sociale de 2002, il est fait obligation à l’employeur de s’occuper de la santé physique de ses salariés, mais aussi de leur santé mentale. Il ne s’agit pas de dorloter l’intégralité de ses troupes. On considère qu’en moyenne 5 % des salariés ont besoin d’un soutien psychologique. De quoi convaincre les employeurs que la formule ne leur coûtera pas les yeux de la tête ?

Libération du mercredi 21 janvier 2009

CINÉ PHILO : American Beauty

American Beauty

de Sam Mendez (2000)


Commentaire de l’animateur :

Habituellement nous disons que les passions sont dangereuses et avec la tradition philosophique — stoïcisme et christianisme — nous avons appris à nous en méfier. Elles déforment la réalité, comme le montre Descartes dans le Traité des passions, et font perdre au sujet humain la maîtrise de sa vie. Mais, si cette vie tombe dans une sorte de léthargie morne et conformiste, loin de toute passion, peut-on dire encore que la liberté a un sens ? Un peu de folie, un coup de déraison ne seraient-ils pas les seules voies de salut ?

Ce film ne fait pas que dépeindre avec ironie l’American way of life, ni la superficialité, ni la vanité des jeux de la séduction ; il fonctionne comme un révélateur de la vacuité, trace le parcours d’une conversion et donne un exemple étonnant de renonciation. Les termes religieux ici paraissent tellement déplacés, vu l’esthétique du film, et vu que le moteur est le désir physique d’un homme mûr pour une Lolita. Banale aliénation du désir ordinaire ? Non, ici c’est d’une conversion à la liberté qu’il s’agit, le retour à une puissance d’être spinoziste. Le corps et le désir et le désir du corps ne conduisent pas forcément à la servitude. Cette œuvre étonnante aurait pu avoir pour sous-titre Court traité du coup de foudre ou Du bon usage des passions.


Séance suivie d’un débat philo animé par Daniel Ramirez
sur le sujet :

La passion comme défi à la liberté ? — de Descartes à Spinoza


L’Entrepôt — lieu des cultures — tel: 01 45 40 07 50

7, rue Francis de Pressensé, Paris 75014

métro Pernety

prix unique 8 €


Nouveau somptueux naufrage — à voir ensuite

Huit après ce film Sam Mendes récidive cette fois-ci en mettant en scène une crise de civilisation vécue sur le mode de crise de couple avec Revolutionary Road, d’après le roman éponyme de Richard Yates, en français Les noces rebelles, drame qu’on pourrait dire féministe.

Dans les années 50, ayant mûri l’idée d’expatrier votre couple pour sortir d’une vie dépourvue de sens en se fondant sur le salaire opulent à Paris, Europe, d’une spécialiste américaine en droit administratif pour donner à votre mari qui fait le commercial dans le plus pur ennui désespéré du bureau paysage d’une firme quelconque, l’occasion de redémarer une vraie vie, si par malheur dans l’euphorie de la bonne décision vous avec fait l’amour, et un troisième enfant qui va plomber votre époux dans sa tête, vous pouvez foncer, passion brisée, tout droit dans le mur de la tragédie de la condition féminine.

Sans compter que dans ces temps très anciens un mathématicien classé fou passé 35 fois à l’électrochoc qui lui a vidé la tête des mathématiques mais pas de son humanité, porte la parole de vérité.

Allez, participez à l’animation de Daniel Ramirez et prolongez votre plaisir et réflexion avec ce futur film culte, à cause du couple culte lui-même de Kate Winslet et Leonardo DiCaprio, vous savez, Titanic.

PHG}

Les mères et les enfants d’abord

Une passionnante biographie du pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott

Winnicott inspire les novateurs. Je me souviens d’un colloque gestaltiste organisé à son propos, il y a bien une quinzaine d’années, où le hiatus Psychanalyse — Nouvelles thérapies se trouvait soudain agrémenté de passerelles fort intéressantes. Ses vues sur la régression conservent toute leur pertinence auprès des psychothérapeutes relationnels centrés sur les deux premières années de la vie, son audace d’être un psychanalyste qui touche s’il le faut, et le génie de ses vues théorico cliniques représentent pour nous une source d’inspiration fertile. Sa tolérance éclairée constitue, à l’heure où la British Psychoanalytical Society se manifeste corporatiste et droitière, une source de sagesse toujours d’actualité.

La bonne Madame Goudinoff, à l’instar de la Madeleine Proust, est devenue une tarte à la crème, si tant est qu’une mère puisse être tarte à ce point, c’est bien connu en matière d’éducation, impossible fonction, l’imperfection reste de rigueur. L’expression anglaise good enough se traduirait plutôt par pas si mauvaise ou pas mauvaise au point de perdre sa capacité de permettre à son enfant assez de développement, quelque part je l’ai rendue par pas trop dégueulasse disons pas si mal en langage plus soutenu, puisqu’aussi bien le holding est de service en l’occurence.

Son concept de {self, vrai et faux, a fait le tour du monde. On lui doit probablement que le Soi gestaltiste soit rendu dans la terminologie francophone officielle par le mot désormais français de Self. Avec lui la phénoménologie s’inscrit dans le corps théorique psychanalytique. Rien de tel qu’un penseur osant penser, à partir d’une clinique tranquillement vivante. Un modèle pour tous.

Philippe Grauer}


On pourra lire, en plus des deux ouvrages mentionnés ici par Élisabeth Roudinesco, de Laura Detheville, Donald W. Winnicott, une nouvelle approche, Campagne première, 2008, 205 p.

Et bien sûr, De la pédiatrie à la psychanalyse, [1958] 1969, Payot, 466 p.-

Plus tout le reste à votre fantaisie, il n’y a rien à jeter dans Winnicott.


Connu dans le monde entier, Donald Woods Winnicott (1896-1971), pédiatre et psychanalyste anglais, formé par Melanie Klein (1882-1960) et proche d’Anna Freud (1895-1982), fut le premier homme de la saga freudienne à devenir un chef d’école dans le domaine de la psychanalyse des enfants, réservé d’habitude aux femmes. Il créa des concepts dont se servent aujourd’hui éducateurs et autres thérapeutes et se rendit populaire en n’hésitant pas, entre 1939 et 1962, à intervenir sur les ondes de la BBC, avec sa voix féminine, pour donner des conseils aux mères.

On lui doit le fameux ” doudou “, ou objet transitionnel, inventé en 1951 pour désigner un objet (jouet, peluche ou morceau de tissu) ayant pour l’enfant et le nourrisson une valeur élective de transition entre une relation orale et une relation objectale. Il fut aussi à l’origine de la notion de ” self ” (faux et vrai), empruntée à la phénoménologie, par laquelle on distingue une existence en trompe-l’oeil d’une existence authentique.

LE BÉBÉ N’EXISTE PAS

Enfin, il élabora des termes étonnants pour rendre accessible le fonctionnement de la relation primordiale entre l’enfant et la mère : ” mère suffisamment bonne “, ou ” dévouée ordinaire “, jeu de la spatule ou du gribouillage (squiggles), etc. Aussi affirma-t-il que ” le bébé n’existe pas “, ce qui veut dire que le bébé n’a pas d’existence par lui-même, mais qu’il est partie intégrante d’une relation maternelle, même si un homme peut en être le support. En témoigne cette anecdote : un jour, une mère exaspérée vient le voir en disant que son fils ” refuse de chier “. ” Lui avez-vous dit, répond-il, que vous étiez enceinte ? ” Stupéfaite, celle-ci rétorque que personne ne le sait encore, pas même son mari. Et Winnicott : ” Oui, mais lui le sait. “

Autrement dit, Winnicott se distinguait tout autant de Melanie Klein, qui avait été la première à explorer le monde archaïque de la première enfance – avec ses bons et ses mauvais objets – que de Françoise Dolto (1908-1988), sa cadette française, qui se donnera pour tâche de définir l’enfant comme un être de langage.

L’intérêt de la biographie publiée en 2000 par le psychanalyste américain F. Robert Rodman (1934-2004), et traduite aujourd’hui, réside dans le fait qu’elle est la première et la seule encore à se fonder sur des archives et des témoignages précis. Elle éclaire donc moins l’oeuvre de Winnicott, déjà largement commentée, que de nombreux aspects méconnus de son enfance et de son étrange relation avec les femmes.

Fils unique d’un riche commerçant effacé et souvent absent, Winnicott grandit dans un univers marqué par la présence des femmes : une mère, une grand-mère, deux soeurs aînées, une nourrice, une gouvernante. Très tôt, il se passionna pour la biologie darwinienne puis s’orienta vers la pédiatrie. A partir de 1923, et pendant quarante ans, il demeura médecin assistant au Padington Green Children’s Hospital en traitant plus de soixante mille cas.

La même année, il entreprit une cure avec James Strachey (1887-1967), puis il épousa Alice Taylor, qui fut pour lui une compagne aimée, mais avec laquelle il n’eut jamais de relations sexuelles. Peintre, sculpteur et potière, celle-ci avait un visage d’ange, une tendance à communiquer avec l’au-delà et à imaginer des relations avec des personnages célèbres. Malgré sa folie, elle ne fut jamais internée. En 1936, Winnicott entreprit une deuxième analyse avec Joan Rivière (1883-1962), d’obédience kleinienne. A partir de 1944, il devint l’amant de Clare Britton, une assistante sociale, qu’il épousera en 1952, après avoir eu trois attaques cardiaques. Ce grand amoureux des mères et des enfants, à la fois non conformiste et attaché aux traditions dont il se moquait, ne sera jamais ni un père ni un passionné de l’amour physique. Avec Clare, il jouait avec ses squiggles et elle lui renvoyait le reflet de ce qu’il souhaitait qu’elle fût. Ils étaient l’un pour l’autre de vrais amis espiègles.

Rodman livre un récit vivant de l’histoire de la British Psychoanalytic Society (BPS) et de la grande controverse guerrière entre kleiniens et annafreudiens (1940-1944) qui débouchera sur la création du groupe des Indépendants, auquel Winnicott se ralliera. Mais surtout, il montre combien celui-ci fit preuve d’autorité tolérante envers un psychanalyste anglais, d’origine pakistanaise, qu’il avait analysé et qu’il regardait comme un fils impossible à ” normaliser ” : Masud Khan (1924-1989). Remarquable clinicien de la perversion, ce prince d’un autre temps avait été contesté pour ses transgressions réelles. Après avoir été traité de ” musulman alcoolique ” – puis accusé à tort d’antisémitisme -, il sera taxé de ” criminel pervers ” et exclu de la BPS.

Après la mort de Winnicott, Masud Khan, qui ne méritait pas tant de haine, ne trouva jamais auprès de Clare ce même soutien de ” mère suffisamment bonne “.

Élisabeth Roudinesco


F. Robert Rodman, Winnicott, Sa vie, son oeuvre, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Faugeras et Sonia Hermellin, Erès, 538 p., 28 €.

Signalons également Winnicott ou le choix de la solitude, d’Adam Phillips (traduit de l’anglais par Michel Gribinski, L’Olivier, coll. ” Penser/Rêver “, 268 p., 18 €).


© Le Monde, 16 janvier 2009.

APPEL DES APPELS

Que dire de cet appel, sinon qu’en effet ça proteste dans tous les coins et que les petits ruisseaux n’ont pas encore donné leur grande rivière. Nous répercutons cet appel pour contribuer à l’unification des forces de résistance — de récalcitrance dit l’une de nos anciennes étudiantes qui s’y connaissait — aux assauts du managerisme appliqué à des domaines des sciences sociales et humaines où il n’est pas à sa place, où la mesure sortie de son champ naturel d’action, l’évaluation de type sociologique répercutée sur les disciplines du psychisme avec lesquelles elle n’a rien à voir, devient démesure. Le triomphe du chiffre, du protocole et du comportemental, la novlangue marketing-communication déshumanisante, prétendent nous rendre dociles à l’évanouissement de la pensée critique.

Nous ne voulons pas d’un univers de cerveaux neurocops. Laissez-nous nos névroses et la psychodynamique, laissez-nous notre liberté et dignité, laissez-nous devenir sujets au risque de nous rompre le cou à pacifier nos conflits internes, laissez-nous notre dimension tragique et notre citoyenneté, laissez-nous notre grandeur.

Philippe Grauer


Merci d’avoir soutenu l’appel des appels sur notre Soutenir l’appel

– Voir les autres signataires

Lettre ouverte du Dr Guyader à N. Sarkozy, appel à la désobéissance civile !

Début du message réexpédié :

De: “marie-france” <marie-france.negrel013@orange.fr>
Date: 27 décembre 2008 05:25:19 GMT+01:00
À: <tosquellas.jacques@wanadoo.fr>
Objet: Fw: lettre de Guy Baillon-PETITION-; [Fwd: Lettre ouverte du Dr Guyader à N. Sarkozy, appel à la désobéissance civile!]

Une catastrophe de plus que sarkozy veut faire passer

Ne laissons pas faire. Une pétition en ligne ( qui ne suffira pas) : http://www.pratiquesdelafolie.org/

Et, ne nous trompons pas sur les intentions du président :

Admiratif des méthodes de Bush, faire flamber la PEUR fait partie de ses fondamentaux.

vmc


Original Message


From: Date : Thu, 18 Dec 2008 10:18:41 +0100
À : Eq Recherches
Objet : FW: Non à la perpétuité sur ordonnance!!! Pétition

1/ Je ne suis pas sûr que chacun ait reçu le texte de Guy Baillon qui suit.
Objet : Non à la perpétuité sur ordonnance!!! Pétition
http://www.pratiquesdelafolie.org/

Sinistre 2 décembre 2008

Le Président a voulu parler de la psychiatrie à la Nation. Il a tenu à le faire d’un hôpital psychiatrique, ce qu’aucun Président n’avait encore osé faire, alors que selon ses propos son entourage lui avait dit « Ne touches pas à ce domaine. Tout le monde s’y casse la figure ». (Il aurait du écouter, hélas S !)

Mais lui ne recule devant aucun défi.

En effet, témoins des propos tenus et des gestes qui l’accompagnaient, nous savons qu’il faudra un autre Président de la République pour que pareil affront à l’humain soit effacé.

Comment n’avons-nous pas pu crier notre honte et notre colère sur le champ ?

La folie est redevenue à la demande d’un Président l’objet de la vindicte populaire.

La folie est condamnable il faut l’enfermer et l’effacer !

Le danger est à nos portes. Il faut soigner certes mais il faut surtout ‘protéger’ la société, avons-nous entendu. D’abord les hôpitaux vont être ‘sécurisés’ (on pense barbelés, caméra, miradors, doubles portes blindées, les fouilles au corps, les chiens,S)

Mais d’abord il va y avoir « obligation de soins ».

Cette affirmation n’avait jamais été prononcée par un Président, ni par un ministre. C’est une décision d’une gravité exceptionnelle. Elle vient s’ajouter à l’atteinte à la liberté que représente toute hospitalisation d’office. Elle vient enfreindre toutes les règles médicales. Elle empiète sur la liberté des familles. C’est en fait l’ouverture à l’arbitraire, car elle ne s’appuie sur aucune donnée vérifiable, et ses limites seront incontrôlables.

Elle va même pouvoir se continuer « à domicile ».

Un pas de plus dans l’atteinte à la liberté. Ces deux décisions constituent l’écrasement de tout espace thérapeutique : toute la psychiatrie est dans cet espace : nous connaissons la difficulté pour une personne qui n’a pas conscience de la nature de ses troubles pour qu’elle arrive peu à peu se sentir soutenue en confiance et qu’elle perçoive l’appui qu’elle peut tirer des soins. Tout soin obligatoire au contraire la pousse à comprendre que la société qui l’entoure lui est hostile, alors consciemment et inconsciemment elle va s’organiser pour lutter contre elle. Cette obligation vient annuler la psychiatrie dans sa qualité de soins.

On a cru l’entendre dire aux familles ‘Dormez tranquille : un officier de police va venir apporter les médicaments à domicile, les pompiers les assisteront au cas où votre malade de refuserait d’avaler son médicament (certes on a quelques doutes sur l’ambiance pour faire les injections ‘obligatoires’). C’est avoir une piètre idée du désir de soin qu’ont les familles.

Le schizophrène (car le terme a été employé comme si la science avait reconnu le terme comme une vérité scientifique incontournable), qui sera sorti sans permission, fera l’objet d’une poursuite ; pour prévenir pareille ‘folie’ il recevra un bracelet de « géo-localisation ». Ce bracelet pourra de façon préventive être posé d’emblée en même temps que le diagnostic, tout comme les personnes ayant une maladie d’Alzheimer, la comparaison a été affirmée et elle est forte, elle montre la méconnaissance ‘totale’ qu’a le Président sur ce que sont les troubles psychiques. Comment ses conseillers le laissent-ils ainsi se couvrir de ridicule ?

Une autre barrière est ainsi franchie : celle de la « géo-localisation » de la folie. Il n’y a plus moyen d’échapper. Georges Orwell doit être stupéfait de voir son ‘1984’ se réaliser.

Les placements d’office seront l’objet d’une liste nationale connue (sous secret médical, bien sûr) de tous les hôpitaux psychiatriques. C’est bien pire que le casier judiciaire, car les ‘erreurs’ ne seront jamais effacées. On ne sait pas encore avec précision quelles seront les conditions permettant de placer une personne d’office, c’est capital, car une fois mise dans cette liste, elle n’en sortira plus !

D’abord l’hospitalisation d’office donnera droit à un ‘régime spécial’ qui va être extrêmement difficile à délimiter. Il faudra être sûr que les patients soient dans des espaces d’hospitalisation d’où on ne peut s’échapper. ‘Ce n’est pas comme en prison’, la différence a été affirmée cinq fois, c’est exact que d’une prison on peut encore s’échapper. « D’un hôpital psychiatrique on ne pourra plus fuguer ».

La Ministre veillera aussi à la construction de 200 cellules ; une somme d’argent considérable a déjà été donnée à la Ministre de la Santé. Y seront associés quatre nouveaux centres pour malades difficiles de 40 places chacun. L’enfermement est ainsi affirmé comme l’arme définitive contre la folie. Si quelqu’un a l’idée (folle) de penser que le malade a été traité suffisamment pour pouvoir sortir (on se demande en effet comment pareille éventualité pourra être envisagée) il faudra obtenir d’abord l’accord du ‘Préfet’ en personne. Car le Président a insisté : le Préfet ne déléguera plus à un sous-fifre cette surveillance. Cet homme ‘responsable’, le premier représentant de l’Etat dans le département, saura comment surveiller toute tentative de sortie. Le Président en a appelé constamment à la ‘responsabilité’ de chacun. Cela veut dire clairement que les sanctions devant toute ‘erreur vont ‘pleuvoir dru, du Préfet au portier. L’allusion aux victimes éventuelles d’un fou était discrète mais portée au plus haut niveau.

Le Préfet va s’appuyer sur l’avis d’un comité de trois personnes. On entrevoit les procédures, les attentes interminables, les doutes, les demandes de vérification pour être certains ! On ne va pas demander aux experts en qui on fait toute confiance mais ils ont déjà tant de tâches difficiles. On demandera au chef de service concerné, à un cadre infirmier, et à un autre psychiatre libéral par exemple, car il faut que les libéraux s’associent au public. Ce choix est malicieux si on l’examine, il ne pourra pas décider d’une sortie.

Comment un tel comité pourrait-il affirmer que ce malade n’est pas dangereux ? La notion de danger étant un pur fantasme (il n’y a jamais eu la moindre donnée scientifique pour dire ce qu’est le danger en la matière), la conséquence est grave : personne n’est capable d’affirmer que dans les moments qui viennent une personne que nous avons devant les yeux ‘ne peut être dangereuse’, personne ; et si un accident survenait tous les trois seront coupables. Le chef de service sachant que des peines de prison l’attendent ne pourra le faire, le cadre infirmer pourra le faire encore moins car il voudra défendre tous ses collaborateurs infirmiers, quant au psychiatre libéral, plus on peut enfermer les malades difficiles, plus son travail en cabinet sera paisible ; pour sa sauvegarde personnelle, pour sa vie de famille, il ne peut prendre le risque d’aller en prison.

Ainsi quatre professions seront à partir de demain ‘extrêmement’ attentives à ne pas laisser sortir un malade qui aura manifesté le moindre signe de violence.

Va s’y adjoindre une cinquième qui après la condamnation récente à Grenoble de l’un d’entre eux sera encore plus vigilant pour que toutes ces mesures soient respectées : ce sont les Directeurs d’Hôpitaux, d’autant que le Président leur a rendu un vibrant hommage. Le directeur va veiller à la reconstruction de murs infranchissables, des sauts de loups (détruits depuis 40 ans), au contrôle à la porte de l’hôpital, aux fermetures des cellules et des services, aux miradors aux quatre coins de l’hôpital (les caméras ne sont pas encore arrivées, on ne voit pas comment on va pouvoir s’en passer dorénavant), à la bonne observance des traitements obligatoires (car il faut aussi une surveillance administrative), au contrôle de tous les documents de placement d’office et surtout, surtout, aux mesures de permissions avec leurs traitements obligatoires associés, à son parc automobile enfin, pour aller rechercher avec la police les malades fugueurs, à tout moment et en nombre suffisant.

Si quelqu’un a besoin de soins psychiatriques « ne pas le soigner c’est être coupable de non assistance à personne en danger », c’est d’autant plus simple qu’on ne saurait comment demander son consentement à une personne qui a perdu les sens ? (ceci était accompagné d’un geste significatif : le doigt présidentiel a pointé l’honorable crâne ! La démonstration scientifique est irrésistible.)

Pour conclure le Président a mis un terme à toute hésitation à obéir à ses ordres, la menace était claire, bien présente, elle a été affirmée avec une émotion sacrée, celle du Président, écartant d’un mot et d’un revers de main toute contestation, qui ne pourrait être « qu’idéologique ». Sur un champ aussi grave l’idéologie est donc interdite. Chacun a compris là que tout effort de compréhension clinique des troubles et toutes les approches humaines étaient ainsi écartées après avoir été sévèrement condamnées, car ‘idéologiques’ Le mot de conclusion a été prononcé avec le sourire, comme s’il savait qu’il y avait un mot qui allait tout faire accepter. Il a été dit que toutes ces affirmations allaient dans le sens de « l’humain » ‘bien entendu’ ! (clin d’Sil appuyé) nous devons savoir qu’il sait ce qu’il faut nous dire !

Notre honte ! Mais pourquoi n’avons-nous pas crié notre terreur de voir s’imposer un tel régime de crainte, de perte de liberté. Jusqu’alors aucune loi française n’a franchi ces barrières intimes que sont le domicile, l’obligation de soins, la ‘géo-localisation ! cette barrière a été franchie en s’appuyant sur cette notion insaisissable de danger.

Nous sommes effarés de constater l’état d’ignorance qui existe en haut lieu ?

C’est aussi la première fois qu’un Président de la République stigmatise une maladie précise. C’est une blessure humaine grave. Comment ces personnes portant cette prétendue maladie vont s’en relever alors que nous savons très bien la variété de troubles correspondant à ce diagnostic ? Nombre d’entre eux peuvent ne jamais être soignées parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Comment les usagers de la Santé Mentale vont-ils oser dire que leurs troubles se rapportent à cette prétendue maladie ? Comment les usagers vont-ils pouvoir se défendre après telle affirmation venant de si haut, en public ?

Jamais la stigmatisation n’avait atteint ce niveau.

Ces usagers vont se sentir associés aux personnes ‘dangereuses’. Affirmation sans fondement qui devient sans limites. Et pourtant :

Toutes les statistiques montrent que les malades mentaux ne sont pas plus souvent auteurs de crimes que la moyenne de la population. Toutes les statistiques montrent qu’ils commettent moins de délits. Toutes les statistiques montrent qu’au contraire les malades mentaux, au lieu d’être agresseurs sont 20 fois plus souvent victimes de violences que le reste de la population. Pourquoi l’entourage du Président lui a-t-il permis de se couvrir ainsi de ridicule. Quand le Président des français se ridiculise, je me sens comme citoyen malmené et blessé car il nous représente tous.

C’est vrai que la folie fait peur depuis que l’homme existe. C’est vrai que tout doit être fait pour montrer à la population que la folie fait partie de l’homme, et que plus l’homme est entouré par la solidarité humaine plus sa folie est intégrée à sa personne, et au lieu de le diminuer, l’enrichit.

Une commission a été nommée au début de l’été pour faire des propositions afin de sauver la psychiatrie française de l’abandon dont elle était l’objet, la commission Couty ; son travail est ‘balayé’ par cette invitation à la violence sécuritaire renforçant encore l’hôpital transformé en prison, et stigmatisant la folie avec tant de mépris.

Ce 2 décembre 2008 les professionnels de la psychiatrie, les usagers de la santé mentale ne peuvent rester muets. La seconde étape sera la loi. Il y a maintenant urgence. Nous savions qu’elle était dans les tiroirs depuis deux ans. Il fallait un évènement. Ce fut le drame de Grenoble. La situation d’une personne suffit pour faire une loi qui va troubler 65 millions de personnes en ciblant un million et demi d’entre elles comme susceptibles de violences. Dans les plus brefs délais c’est dans la rue qu’il faut défendre notre société, ses malades. Il y va de l’homme et des français. De Tous.

Dr. Guy BAILLON
Psychiatre des Hôpitaux


Paris le 2 décembre 2008

Non à la perpuité sur ordonnance ! Le 28/11/2008

La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté fait rupture dans notre tradition juridique. Elle permet l’incarcération dans des établissements spéciaux de personnes condamnées qui, bien qu’ayant purgé leur peine, seront privées de liberté du fait de leur « particulière dangerosité ». Pour la première fois dans notre droit, des individus pourront être enfermés sur décision judiciaire non pour sanctionner des actes délictueux ou criminels, mais pour anticiper des actes qu’ils n’ont pas commis ! A juste titre, Robert Badinter a dénoncé dans cette loi une rupture majeure avec les principes fondamentaux de notre justice pénale.

Cette loi fait également rupture dans la tradition et l’éthique médicales, car c’est l’expertise médico-psychologique qui devient l’élément clé du dispositif pour décider de cette mesure de sûreté. Alors que sa mission est de porter secours et de soigner, la médecine se trouve ici instrumentalisée dans une logique de surveillance et de séquestration. C’est le savoir psychiatrique qui légitimera l’incarcération d’individus au motif d’un diagnostic de « particulière dangerosité ». La privation de liberté est ainsi parée des habits de la science, comme si le savoir des experts permettait de prédire les actes criminels d’une personne.

C’est une mystification et une confusion organisée des registres.

Une mystification car il est faux que l’on puisse prédire, pour un individu donné, les actes à venir. L’usage que l’on fait à cet égard des statistiques concernant la récidive est une duperie, car ces chiffres concernent des populations, non des individus. Or c’est bien de la liberté d’un individu qu’il s’agit.

C’est une confusion que de demander à des soignants d’occuper cette place, car leur fonction, leur déontologie et leur éthique les situent du côté de la personne, ses libertés et ses contraintes, non d’un ordre public désincarné. Cette séparation fondamentale est une garantie essentielle des libertés, contre la tentation de faire le bien de chacun contre lui-même. La psychiatrie est familière de ces dérives : faut-il rappeler qu’il y eut des internements pour motifs politiques ?

La monstruosité de certains crimes et la souffrance terrible des victimes, dont chacun est saisi, sont utilisées pour aveugler la raison et céder aux politiques prétendument efficaces. C’est une manSuvre démagogique. On sait par avance que cette politique ne résoudra en rien le problème des criminels récidivants. Par contre ce dont on est sûr, c’est que ce dispositif, d’abord destiné à des populations restreintes s’étendra progressivement, au nom du principe de précaution. Ce fut le cas des mesures d’obligation aux soins, initialement destinées aux agresseurs sexuels, et qui sont aujourd’hui appliquées à une part croissante de personnes condamnées, quel que soit leur acte.

est une idéologie, et non pas un fait on déplace progressivement la gestion de la peine vers la médecine, réalisant progressivement une société de sûreté médicale.

Au nom de notre éthique et de la nécessaire séparation des domaines, garante des libertés, nous, professionnels de la psychiatrie, déclarons publiquement refuser de participer à la mise en place de ce dispositif de rétention de sûreté. Parce que la psychiatrie n’est pas l’affaire des seuls psychiatres, chacun, concerné par ce refus, manifeste son soutien en signant et en faisant signer cet appel.

Premiers signataires

Association Pratiques de la folie – Alain ABRIEU, psychiatre de secteur, chef de service, président de l’AMPI (Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle) – Jean ALLOUCH, psychanalyste, Paris – Elsa ARFEUILLERE, psychologue, Evry – Stéphane ARFEUILLERE, psychologue – St Denis – Hervé BOKOBZA, psychiatre, psychanalyste, Montpellier – Mathieu BELHASSEN – interne en psychiatrie, Paris – Fethi BENSLAMA, Directeur de l’UFR Sciences Humaines Cliniques, Paris VII – Olivier BOITARD, psychiatre des hôpitaux, administrateur du CHI de Clermont de l’Oise – Paul BRETECHER, psychiatre, psychanalyste, Paris – Loriane BRUNESSAUX, interne en psychiatrie, Paris – Monique BUCHER, psychiatre, Paris – Anne CHAINTRIER, psychiatre, psychanalyste, Paris – Patrice CHARBIT, psychiatre, vice président de l’AFPEP-SNPP ( Association française des psychiatres d’exercice privé, syndicat national des psychiatres privés) – Franck CHAUMON, praticien hospitalier, psychanalyste, Paris – Patrick CHEMLA, psychiatre des hôpitaux, psychanalyste, Reims – Alice Cherki, psychanalyste, Paris – Jean DANET, maître de conférences à la faculté de droit de Nantes – Pierre DELION, Professeur de psychiatrie, Lille – Michel DAVID, psychiatre des hôpitaux, chef de service du SMPR de Guadeloupe, Président de la Société Caraïbéenne de Psychiatrie et de Psychologie Légales – Olivier DOUVILLE, psychanalyste, maître de conférences Paris VII – Denis DUCLOS, sociologue, directeur de recherches au CNRS – Corinne EHRENBERG, psychanalyste, directrice de l’USIS Paris 14 – Patrick FAUGERAS, psychanalyste, Alès – Jean-Marie FAYOL-NOIRETERRE, magistrat honoraire, Lyon – Roger FERRERI, chef de service de psychiatrie infanto-juvénile, Evry – Jean-Jacques GIUDICELLI, psychiatre, psychanalyste, Paris – Roland GORI, psychanalyste, Professeur des Universités, Aix-Marseille – Françoise GOUZVINSKI psychologue en psychiatrie – Pascale HASSOUN, psychanalyste, Paris – Clément JALLADE, praticien hospitalier, Bouffémont – Sandrine JALLADE, praticien hospitalier, Evry – Xavier LAMEYRE, magistrat chercheur, Paris – Guy LERES, psychanalyste, Paris – Marie-José LERES, psychologue en secteur de psychiatrie infanto-juvénile, Saint-Denis – Laurent LE VAGUERESE, psychanalyste, Paris – Danielle LEVY, psychanalyste, Paris – Serge KLOPP cadre de santé, EPS Maison Blanche Paris – Paul LACAZE, psychiatre, Montpellier – Antoine LAZARUS, Directeur du Département de Santé Publique et Médecine Sociale, Paris XIII – Loïc Le Faucheur, Psychologue, Evry – Claude LOUZOUN, psychiatre, Président du CEDEP (Comité européen droit, éthique et psychiatrie) – Sophie MARTIN-DUPONT, praticien hospitalier, présidente du SPEEP (Syndicat des praticiens exerçant en prison), Le Mans, – Paul MACHTO psychiatre, psychanalyste, Montfermeil – Francine MAZIERE, linguiste, professeur émérite, Paris XIII – Patrick MEROt, Psychiatre, psychanalyste, Nogent – Véronique NAHOUM-GRAPPE, anthropologue, EHESS – Marie NAPOLI, psychiatre des hôpitaux, présidente de l’USP (Union syndicale de la psychiatrie) – Okba NATAHI, psychanalyste, Paris – Jean-Marie NAUDIN, Psychiatre, praticien hospitalier, professeur des universités, Marseille – Jean OURY, psychiatre, Clinique de La Borde, Cour-Cheverny – Catherine PAULET, psychiatre des hôpitaux, Présidente de l’ASPMP (Association des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire), Marseille – Vincent PERDIGON, psychiatre, psychanalyste, Paris – Michel PLON, psychanalyste, Paris – Jean-Claude POLACK, psychanalyste, Paris – Erik PORGE, psychanalyste, Paris – Annie RUAT, psychiatre chef de service, MGEN, Paris – Marie Receveur, juge de l’application des peines, Lyon – Pierre Yves ROBERT, praticien hospitalier – Président du CSIP (Collège des soignants intervenant en prison), Nantes – Patrick SERRE, praticien hospitalier, président de l’APSEP (Association des professionnels de santé exerçant en prison), Le Mans – Olivier SCHMITT, psychiatre, Président de l’AFPEP-SNPP (syndicat national des psychiatres d’exercice privé) – Didier SICARD, Professeur de médecine, Président d’honneur du CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) – Hanna SLOMCZEWSKA, psychiatre des hôpitaux, Avignon – Béatrice STAMBUL, Psychiatre des Hôpitaux, Responsable du CSST Villa Floréal à Aix en Provence – Annette VALLET, professeur retraitée – Alain VANIER, psychanalyste, Professeur de psychopathologie, Paris VII – François VILLA, psychanalyste, Maître de conférences, Paris VII – Martine VIAL-DURAND, psychologue psychanalyste, responsable du dispositif Ateliers Thérapeutiques de Nanterre – Loick VILLERBU, professeur de psychopathologie et criminologie, directeur de l’Institut de Criminologie et Sciences Humaines, Rennes – Daniel ZAGURY, psychiatre des hôpitaux , chef de service, Paris – Radmila ZYGOURIS, psychanalyste, Paris.

Pour signer la pétition : Pratiques de la folie http://www.pratiquesdelafolie.org/

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Message original


Sujet :
Lettre ouverte du Dr Guyader à N. Sarkozy
Date :
Fri, 19 Dec 2008 19:48:49 +0100
De :
Gilles Répondre à :

Pour :
<"Undisclosed-Recipient
http://www.fsd74.org/spip.php?article1923

2 / Désobéissance civile :

Lettre ouverte du Dr Guyader à N. Sarkozy
suite au discours de N.Sarkozy à l’Hôpital Erasme d’Antony le 2 décembrePublié le mardi 16 décembre 2008.

Lettre ouverte du Dr Guyader à N. Sarkozy en date du 8 décembre, suite au discours de ce dernier le 2 décembre à l’hôpital Erasme d’Antony.

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République à propos de son discours du 2 décembre 2008 à l’hôpital Erasme d’ANTONY concernant une réforme de l’hospitalisation en psychiatrie.

Etampes, le 8 décembre 2008

Monsieur le Président,

Eluard écrit dans Souvenirs de la Maison des Fous « ma souffrance est souillée ».

Après le meurtre de Grenoble, votre impatience à répondre dans l’instant à l’aspiration au pire, qu’il vaudrait mieux laisser dormir en chacun d’entre nous, et que vous avez semble t-il tant de difficulté à contenir, vous a amené dans votre discours du 2 décembre à l’hôpital Erasme d’Antony à souiller la souffrance de nos patients.

Erasme, l’auteur de « L’Eloge de la Folie » eut pu mieux vous inspirer, vous qui en un discours avez montré votre intention d’en finir avec plus d’un demi siècle de lutte contre le mauvais sort fait à la folie : l’enfermement derrière les hauts murs, lui appliquant les traitements les plus dégradants, leur extermination en premier, quand la barbarie prétendit purifier la race, la stigmatisation au quotidien du fait simplement d’être fou.

Vous avez à Antony insulté la mémoire des Bonnafé, Le Guillant, Lacan, Daumaison et tant d’autres, dont ma génération a hérité du travail magnifique, et qui ont fait de leur pratique, œuvre de libération des fécondités dont la folie est porteuse, œuvre de libération aussi de la pensée de tous, rendant à la population son honneur perdu à maltraiter les plus vulnérables d’entre nous. Lacan n’écrit-il pas « l’homme moderne est voué à la plus formidable galère sociale que nous recueillions quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète, à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux ».

Et voilà qu’après un drame, certes, mais seulement un drame, vous proposez une fois encore le dérisoire panégérique de ceux que vous allez plus tard insulter leur demandant d’accomplir votre basse besogne, que les portes se referment sur les cohortes de patients.

De ce drame, vous faites une généralité, vous désignez ainsi nos patients comme dangereux, alors que tout le monde s’entend à dire qu’ils sont plus vulnérables que dangereux.

Mesurez-vous, Monsieur le Président, l’incalculable portée de vos propos qui va renforcer la stigmatisation des fous, remettre les soignants en position de gardiens et alarmer les braves gens habitant près du lieu de soin de la folie ?

Vous donnez consistance à toutes les craintes les moins rationnelles, qui désignant tel ou tel, l’assignent dans les lieux de réclusion.

Vous venez de finir d’ouvrir la boîte de Pandore et d’achever ce que vous avez commencé à l’occasion de votre réplique aux pêcheurs de Concarneau, de votre insulte au passant du salon de l’agriculture, avilissant votre fonction, vous déprenant ainsi du registre symbolique sans lequel le lien social ne peut que se dissoudre. Vous avez donc, Monsieur le Président, contribué à la destruction du lien social en désignant des malades à la vindicte, et ce, quelques soient les précautions oratoires dont vous affublez votre discours et dont le miel et l’excès masquent mal la violence qu’il tente de dissimuler.

Vous avez donc, sous l’apparence du discours d’ordre, contribué à créer un désordre majeur, portant ainsi atteinte à la cohésion nationale en désignant à ceux qui ne demandent que cela, des boucs émissaires, dont mes années de pratique m’ont montré que justement, ils ne pouvaient pas se défendre.

Face à votre violence, il ne reste, chacun à sa place, et particulièrement dans mon métier, qu’à résister autant que possible.

J’affirme ici mon ardente obligation à ne pas mettre en œuvre vos propositions dégradantes d’exclure du paysage social les plus vulnérables.

Il en va des lois comme des pensées, certaines ne sont pas respectables ; je ne respecterai donc pas celle dont vous nous annoncez la promulgation prochaine.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, la très haute considération que je porte à votre fonction.

Docteur Michaël GUYADER Chef de service du 8ème secteur De psychiatrie générale de l’Essonne, Psychanalyste.