Pour un Grenelle de la vie privée

Sartre continue de le soutenir, sa vie depuis devenue destin, l’existence précède l’essence. Vous posez vos actes et cela vous définit. A posteriori. Nos cognitivo scientistes ont aboli tout cela. Foin de philosophie, leur scientisme travaille sur les essences. À l’heure du virtuel, une sorte de prédestination statistique pèse sur vous : les basses classes sont virtuellement dangereuses. Comble de leur malheur, leur essence précède leur difficile existence. Relevant d’une population prédictivement à essence frelatée vous conviendrez de votre mise sous surveillance. Nous vous remercions de votre compréhension et vous prions de bien vouloir soumettre vous-même et vos enfants au questionnaire plus ou moins confidentiel suivant.

La pensée juive dit que l’essentiel c’est maintenir la question vivante, pas de s’arrêter aux réponses, de poursuivre l’interrogation comme lieu d’exercice vital. En cela disciples de Saint Paul, nos nouveaux Inquisiteurs s’en tiennent eux aux réponses. Ils les brassent, les allègent de leur peu de sens, et confectionnent à partir d’elles le maillage du filet à jeter sur vous comme ça se faisait du temps des gladiateurs.

On avait prévu un garde-fou au délire des questionnaires proliférants, la CNIL. Celui-ci se trouve débordé, il faut le reprendre et consolider.

Nos collègues qui travaillent en institution se confrontent au quotidien à ce qu’on s’efforce de leur imposer comme la nouvelle mentalité professionnelle en matière psy. Ceux qui travaillent en cabinet libéral peuvent ne même pas soupçonner ce qui se passe juste à côté d’eux. Tirons profit de la réflexion que nous propose J-F Cottes, pour mieux comprendre ce qui se passe et s’opposer à ce qui reste résistible.

Philippe Grauer


POUR UN GRENELLE DE LA VIE PRIVÉE

PAR JEAN-FRANÇOIS COTTES

J’aborderai un aspect que prend la propagation illimitée de l’évaluation quantitative, il s’agit de la prolifération de questionnaires dans le milieu scolaire.

Je veux d’abord vous donner des nouvelles du fichier Base-Elèves qui est une base de données nationale lancée en 2004 par le Ministère de l’Education Nationale — le Puy-de-Dôme ayant été un des départements pilotes dans l’expérimentation de ce programme.

Il en avait été question lors de notre dernier grand rassemblement, le 12 juin 2006 au CRDP lors d’une soirée intitulée Prédélinquants à trois ans ? Cette réunion qui avait rassemblé plus de 300 personnes avait été un temps fort de l’action de réfutation des recommandations de l’expertise collective de l’Inserm sur le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, elle s’inscrivait dans le mouvement pasde0deconduite. Nombre d’entre vous y étaient présents.

Base-Élèves est un fichier national de l’ensemble des enfants scolarisés dans les écoles du premier degré. C’est la première fois qu’un tel outil est mis en place. Il a la particularité d’être consultable par les mairies des communes d’implantation des écoles.

Dès son expérimentation des voix individuelles ou collectives se sont faites entendre pour attirer l’attention sur les risques qu’il fait encourir aux libertés publiques et d’autres pour en demander radicalement la suppression. Sourde à ces protestations l’administration a poursuivi l’expérimentation en contraignant les personnels de l’éducation nationale, en particulier les directeurs d’écoles à entrer les données individuelles. Des directeurs d’école ont été sanctionnés pour avoir refusé de se plier aux injonctions de l’administration.

La presse nationale s’est faite l’écho du mouvement de refus de ce fichier, une pétition nationale a été mise en place sur le web, des comités se sont constitués.

En octobre dernier un premier résultat est obtenu, la suppression des mentions de la nationalité, de la date d’entrée sur le territoire, de la langue parlée à la maison et de la culture d’origine. Cela a nécessité une nouvelle déclaration à la CNIL. Mais les collectifs ont poursuivi leur action.

Le 12 juin dernier M. Darcos a annoncé que la nouvelle version de cet outil ne fera plus apparaître la profession et la catégorie sociale des parents, ni la situation familiale de l’élève, ni l’absentéisme signalé pas plus que les données relatives aux besoins éducatifs particuliers”. Ces évolutions seront précisées dans “un arrêté”, ajoute le ministre en assurant “attacher une attention personnelle à la mise en place effective et rapide de ces décisions”. Nous ne pouvons que ne nous féliciter de ces sages décisions. Nous ne pouvons que constater qu’il aura fallu quatre ans pour que le politique se saisisse vraiment de la question et finisse par intervenir. Mais nous ne pouvons que nous interroger encore, comme le fait la Ligue des Droits de l’Homme dans son communiqué de lundi dernier, le 16 juin, pourquoi si cet « outil » ne sera utilisé qu’à des fins statistiques, pourquoi maintient-on un numéro d’identification nationale de chaque élève, et pourquoi le programme similaire SCONET qui s’applique au second degré, collèges et lycées, n’est-il pas traité de la même façon. Une pétition appelant à la suppression de Base-Élèves a été lancée elle s’intitule : Nos enfants sont fichés, on ne s’en fiche pas ! on peut la signer sur Internet.

Cet exemple démontre l’efficacité de la mobilisation sur ces questions. De même que nous l’avons entendu dans l’intervention de Mme Danièle Hafner sur l’action contre le programme Apprendre à mieux vivre ensemble dans la banlieue clermontoise.

Intéressons-nous maintenant à l’école de Monein dans les Pyrénées-Atlantiques. Là à l’occasion d’une « évaluation pédagogique » d’une classe de CM2, on demande aux élèves de renseigner un questionnaire, quatrième partie d’une évaluation de leurs compétences.

Parmi les onze pages de questions on retrouve bien sûr celles concernant la nationalité. Mais aussi la perception que l’enfant a de son école, et de sa famille. On y lit ces questions : « Es-tu né en France ? » ; « Ta mère est née en France ? » ; « Ton père est né en France » ; « Quelle langue parles-tu à la maison ? » ; « D’habitude qui vit avec toi à la maison ? a) ta mère, b) une autre femme tenant le rôle de ta mère, a) ton père, b) un autre homme tenant le rôle de ton père.

La ressemblance avec les questions qui figuraient sur la première version de Base-Élèves est frappante. Puis l’enfant doit répondre à une série de questions sur : « Ce que je pense des devoirs à la maison ». Parmi les réponses au choix : « à la maison j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps » ou encore « je fais mes devoirs à la maison parce que j’aurais une mauvaise image de moi si je ne travaillais pas »

Citons également la rubrique « Ce que je pense de ce que je fais à l’école » dans laquelle on propose notamment la réponse suivante : « En classe je travaille parce que je n’ai pas envie que mon enseignant(e) me crie dessus »

Alertés par les enseignants qui ont refusé de faire remplir ce questionnaire, les parents d’élèves se ont adressés à M. Daniel Vitry directeur de l’évaluation, de la prospective et de la performance au ministère de l’Éducation nationale de l’évaluation et de la performance. Celui-ci a demandé par mail à la petite centaine d’écoles concernées “de ne pas faire remplir par les élèves la partie numéro 4 du cahier de l’élève “maîtrise de la langue et du langage” qui vous est parvenu dans le cadre de l’expérimentation des outils de l’évaluation citée en objet”.

Un autre questionnaire, cette fois adressé aux parents des élèves de classe de sixième, concernant 35000 élèves, attire l’attention des associations de parents d’élèves et des syndicats. Dix-huit pages de questions, sur la nationalité, la langue parlée, les revenus, etc. Parmi les 79 items : Où êtes-vous nés ? Dans quel pays êtes-vous né ? En quelle année êtes-vous arrivés en France ? Quelle est votre nationalité ? Si vous êtes devenus français, quelle était votre nationalité à la naissance ? Si vous êtes de nationalité étrangère quelle est votre nationalité ? En quelle langue parlez-vous à vos enfants ? Les parents récalcitrants reçoive un courrier du même Daniel Vitry stipulant que le questionnaire étant reconnu d’intérêt général, approuvé par la CNIL, et qu’il est donc obligatoire sous peine de 300 euros d’amende.

Ici, il convient d’examiner précisément la question de la déclaration auprès de la CNIL. Faisons justice d’un argument avancé par les promoteurs de ces questionnaires. Il s’agit de l’avis de la CNIL. Rappelons tout d’abord en quelques phrases l’origine de la CNIL – cela pourra nous éclairer sur la situation actuelle.

Le 21 mars 1974 une tribune publiée dans Le Monde porte sur la scène publique l’existence d’un projet de connexion de l’ensemble des fichiers dans le Monde du 21 mars 1974 intitulé : Safari ou la chasse aux Français. Qui prévoyait la mise en place d’un numéro d’identification unique qui permettait d’interconnecter tous les fichiers des administrations. Un important mouvement d’opinion contre ce fichage conduit alors le gouvernement à abandonner l’expérimentation et au vote en 1978 de la loi Informatique et Libertés et à la création de la CNIL.

Ce que l’on sait moins c’est que le 6 août 2004, en application d’une directive européenne, mais allant bien au-delà, la majorité fait alors voter une nouvelle loi informatique et libertés qui notamment réforme la CNIL en limitant ses interventions, faisant de ses recommandations sur des questions très sensibles de simples avis. C’est un proche du président de la république de l’époque et membre de son parti qui est nommé à la tête de la nouvelle CNIL. Cette réforme permettra au gouvernement d’alors de faire passer le projet d’informatisation du Dossier médical personnel qui aurait été retoqué par la CNIL première version.

C’est pourquoi la déclaration auprès de la CNIL d’une enquête, d’un questionnaire, d’un fichier informatique n’est plus la garantie que les libertés publiques et que la vie privée est protégée. La garantie par la CNIL n’a plus la même valeur.

30 ans après la première loi Informatique et Libertés il est temps de remettre à jour les conditions actuelles de préservation de l’espace intime et du maintien du droit à la vie privée. De même que face à l’élévation de la température de l’atmosphère un Grenelle de l’Environnement a été convoqué, de même, face à l’élévation du nombre de questionnaires et de la numérisation des données personnelles, il faut convoquer un Grenelle de la préservation de l’espace intime, un Grenelle de la vie privée qui prenne des mesures drastiques dans les conditions nouvelles.

Je conclurai sur un autre point, une mise en perspective.

Il y a les dangers que font courir aux libertés publiques, à la vie privée, la prolifération de la mise en fiche des enfants et plus généralement de chacun par les administrations, mais aussi l’exploitation par les sociétés commerciales de toutes les informations recueillies quotidiennement sur chacun d’entre nous.

Il y a les conséquences subjectives qu’emporte le fait de faire remplir à des enfants des questionnaires portant sur leur vie privée et celle de leur famille.

Mais il y a un autre aspect sur lequel doit s’exercer aussi la vigilance de chacun. C’est le développement d’une logique de prédiction des comportements et des conduites des sujets. Le courant scientiste aujourd’hui prétend prédire, statistiquement, ces comportements et ces conduites. Et c’est pourquoi il prône le dépistage systématique dès le plus jeune âge, et même pendant la grossesse, des sujets susceptibles de développer des comportements et des conduites dites déviantes. C’était l’esprit et la lettre de l’expertise collective de l’Inserm sur le trouble des conduites de l’enfant. C’est ce qui a mobilisé comme jamais les professionnels concernés et l’opinion publique. Cela a donné le mouvement Pasde0deconduite. Dans cette circonstance un frein a pu être mis.

Mais les tenants de ce courant scientiste ne désarment pas, cette logique poursuit ces effets.

On a vu par exemple la Haute autorité de santé remettre en circulation dans le champ psychiatrique le diagnostic de psychopathie qui est le nom pour l’adulte du trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent.

Si l’on fait se croiser le premier aspect que j’ai abordé et celui-ci alors on voit à quoi peuvent servir tous ces fichiers si ils sont appliqués dans une démarche prédictive. Recueillir des données afin de repérer des sujets susceptibles de développer tel comportement.

Enfin il faut intégrer dans notre réflexion la mise en place cette année, bien que très limitée par le Sénat pour l’instant, d’une rétention de sûreté, qui est une peine de prison avant l’acte criminel. Bien sûr aujourd’hui cette peine ne s’applique qu’à des sujets ayant accomplis des actes horribles que chacun réprouve, les criminels d’enfants. Mais demain, si nous n’exerçons pas notre vigilance, le seuil de gravité des crimes peut être abaissé.

Or cette peine de rétention de sûreté ne s’appuyant pas sur des faits est déterminée à partir de l’appréciation de la dangerosité, en particulier par une expertise psychiatrique. Disons ici au passage qu’il revient aux psychiatres de se positionner clairement à l’égard de cette utilisation de leur expertise. Accepteront’ il que leur connaissance d’un sujet soit instrumentalisée dans ce cadre ou le refuseront’ il ?

On saisit alors le risque qu’au-delà de cette expertise psychiatrique, toutes les données qui auront été recueillies au cours de la vie d’un sujet, et dès la petite enfance, pourront être utilisées à ces fins.

Ainsi dans un monde de la dématérialisation et de la virtualisation grandissante, le passage à l’acte lui-même, devient virtuel. C’est au nom de ce passage à l’acte virtuel que l’on peut et pourra demain condamner des personnes.

On sait, depuis Saint Paul, et Jacques Lacan a souligné ce point que c’est la loi qui créée le péché, disons qui le détermine. C’est la loi qui fait un crime d’un acte. Prenons un exemple connu, l’appel du 18 juin du Général de Gaulle est un crime en 1940, un passage à l’acte, une transgression des lois de l’État français, mais un acte pour nous en tant qu’il a fondé la Résistance à la Collaboration et l’Occupation.

Mais au-delà du passage à l’acte transgressif de la loi, c’est la question même de l’acte, de ce qu’il en est de l’acte, de sa possibilité même, qui pourrait bien être hypothéquée par la logique de la prédiction et de la « peine préventive ».

Je conclurai avec une dernière remarque sur la question des rapports du savoir et du réel. Le délire scientiste contemporain est proprement mégalomaniaque, il se vante de pouvoir, avec du savoir, prédire et prévoir ce qui advient du réel. Notons que la mise aux commandes du savoir dans la gouvernance contemporaine atteint un niveau inégalé dans l’histoire. Mais le succès politique de ce courant scientiste ne doit pas nous faire oublier qu’entre le réel et le savoir il y a une béance. Et que cette faille ne saurait être comblée. C’est précisément ce trou qui nécessite l’acte, fondamentalement indéterminé par le savoir, et dont on peut dire, après-coup la valeur qu’il aura prise.

Veillons à maintenir cette dimension indispensable de la responsabilité et à ne pas céder aux sirènes prédictives.

L’Entente psychanalytique contre l’Arrêté scélérat — Communiqué de presse

L’Entente psychanalytique récuse le projet d’arrêté ministériel
prétendant fixer les conditions de formation des psychothérapeutes


Toujours cette ambigüité dans l’usage de psychothérapeute tout court pour psychothérapeute au sens générique, si bien qu’on ne sait plus de quoi il est parlé.

À part cela, voici encore une levée de boucliers contre l’Arrêté Lécuyer comme certains l’appellent (rappelons que la FFPP, elle, le rejette).

On mesure combien la mobilisation gagne en puissance en pleine période de vacances. Partez tranquilles (ceux qui ont signé Sauvons la clinique). Au retour le combat reprend, il aura besoin de la détermination de tous. Entre temps reconstituez votre force de travail, prenez bien soin de vous, fortifiez votre joie.

Philippe Grauer


Communiqué de Presse du 22 juillet 2008

Les associations de praticiens réunies dans le groupe de L’Entente psychanalytique récusent le projet d’arrêté ministériel prétendant fixer les conditions de formation des psychothérapeutes.

À la clé du projet de Décret, celui d’Arrêté

(1“)
Voté voici quatre ans à l’initiative de M. Bernard Accoyer, actuel Président de l’Assemblée Nationale, l’article 52 de la loi de Santé régulait l’usage légal du titre [générique] de psychothérapeute. Le décret d’application restait en attente ; il est prévu que le Conseil d’État l’examine prochainement. Mais ce qui retient notre attention, c’est l’arrêté ministériel qui doit suivre, et dont le projet est en circulation depuis la fin du mois de juin.

Des officiers de santé mentale sous-qualifiés

Alors que le souci du législateur était de protéger le public, ce projet d’arrêté aurait un résultat exactement inverse : il prévoit en effet la mise en place d’une formation bâclée, voie courte destinée aux recalés des études de psychologie, dont on voudrait faire une masse d’agents sous-qualifiés, sans statut ni autonomie professionnelle. Comme l’indique le Pr Guy Briole, ancien chef du service de psychiatrie de l’hôpital du Val-de-Grâce, « ce projet introduit un véritable risque pour la sécurité de nos concitoyens ».

Psychothérapie d’État d’inspiration cognitivo comportementaliste

De plus, le projet prétend faire de la formation des psychothérapeutes un monopole d’inspiration cognitivo-comportementaliste, ce qui conduit les Prs Roland Gori (Université d’Aix-Marseille I) et Jean-Claude Maleval (Université de Rennes II) à mettre en cause une tentative d’instaurer « une psychothérapie d’État », véritable attentat contre les libertés.
Enfin, ce projet constitue une intolérable agression à l’endroit de nos professions : la fonction du psychiatre est réduite à celle de prescripteur de médicaments ; la profession de psychologue est vouée à être remplacée par la nouvelle catégorie de « psychothérapeute », créée sur simple fiat administratif ; le psychanalyste voit la psychanalyse et la « psychothérapie psychanalytique » glisser dans les mains de « techno-psys » (selon l’expression de Jacques-Alain Miller), parfaitement incompétents en la matière.

Résolus à s’opposer

Dès lors, l’Entente psychanalytique, qui réunit des praticiens de l’ensemble des régions françaises, fait connaître son opposition résolue à ce projet d’arrêté, et déclare qu’elle s’y opposera par tous les moyens légaux qui lui sont ouverts, notamment en informant l’opinion par le canal des médias.

Vers une large concertation en septembre ?

Les assurances qui viennent d’être prodiguées à nos représentants, tant par le cabinet de la ministre de la Santé que par celui de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, laissent à penser que ni Mme Roselyne Bachelot, ni Mme Valérie Pécresse, ne donneront leur aval à ce projet néfaste et dangereux, et qu’une large concertation sera ouverte à la Rentrée de septembre. Dont acte. Dans l’intervalle, les associations soussignées ne relâcheront pas leur effort de mobilisation et d’information.

Pour l’Entente psychanalytique, la déléguée générale Lilia Mahjoub


Association parisienne de psychanalyse (A.P.P)
9, rue du Colonel Combes, 75007 Paris
Présidente : Mme Lilia Mahjoub

Association psychanalytique Aquitania (A.P.A)
57, rue de Laseppe, 33000 Bordeaux
Président : Dr Jean-Pierre Klotz

Association psychanalytique Voie Domitienne (A.P.V.D)
7, rue Labbé, 34000 Montpellier
Président : Dr Marc Lévy

Association psychanalytique Rhône-Alpes (A.P.R.A.)
4, avenue Berthelot, 69007 Lyon
Président : M. Jacques Borie

Association psychanalytique Val-de-Loire-Bretagne (A.P-V.L.B)
18, rue Volney, 49000 Angers
Président : Pr Roger Wartel

Association septentrionale de psychanalyse (A.S.P)
47, rue de Chativesle, 51100 Reims
Président : M. Bernard Lecœur

Athénée psychanalytique d’orientation lacanienne (A.P.O.L)
143, rue du Gros-Horloge, 76000 Rouen
Président : Dr Jean-Louis Woerlé

Cercle psychanalytique du Centre (C.P.C)
32, rue Blatin, 63000 Clermont-Ferrand
Président : Dr Jean-Robert Rabanel

Collège lacanien de recherches psychanalytiques (C.L.R.P)
36, rue Verdi, 06000 Nice
Président : Dr Philippe De Georges

Collège méditerranéen de psychanalyse (C.M.P)
5, rue Vallence, 13008 Marseille
Président : Pr Hervé Castanet

Collège psychanalytique de l’Est (C.P.E)
4, rue du Général Ducrot, 67000 Strasbourg
Président : Dr Armand Zaloszyc

École de la Cause freudienne (E.C.F.)
association reconnue d’utilité publique
1, rue Huysmans, 75006 Paris
Président : M. Francisco-Hugo Freda

  • 1 Les intertitres sont de la Rédaction du site du Cifp.

Apprendre à mieux vivre ensemble ? surveiller et se prémunir contre les classes dangereuses

COCHONS QUI S’EN DÉDIT !

Cochons, cochons les petites coches, faisons faisons, des encoches à la démocratie, sous couvert d’elle. Dépistons, dépistons ! sus aux malfaiteurs précoces de moins de trois ans ! cochons, fichons ! un très joli programme canadien d’une nouvelle éminence grise du nom redoutable de Tremblay accoste sur nos rives désolées par la délinquance hyper précoce des tout petits fouteurs de merde dès le départ des classes (et même peut-être ethnies, qui sait?) dangereuses.

La Ritaline le fichage et le cognitivisme auront bien raison de ces morveux, graines de violence à redresser dans l’œuf pour préserver la société de bonnes conduites que nous avons le privilège ensemble de libéralement constituer. Il faut leur apprendre à vivre avant qu’ils nous fassent la loi, ou se mettent à protester, les petits cons. Commençons par les repérer.

Vivons bien ensemble en surveillance et sous surveillance. Laissons l’éducation et le traitement clinique individualisé aux rêveurs, mettons en place dispositifs et protocoles, systèmes d’enquêtes et cochages à tout va, qu’aucun jeunot tireur de nattes ne soit désormais à l’abri du regard d’État, et nous serons tranquilles. Comme en Espagne du temps de Franco. Le tranquillisant est indolore, la paix des logiciels sociaux ayant remplacé avantageusement celle des cimetières, la démocratie cognitive est en marche. L’ennui, c’est que l’État de bien-être total, si l’on écrit État avec la majuscule, cela fait tout drôle. Après l’hygiénisme qui donna la formule politique que l’on sait au XXème siècle, le neuro cognitivisme d’État va donner quoi ? demandons-le nous maintenant. Dès maintenant !

Demandons-nous à quoi pourraient bien servir les techno-psys qu’on veut nous préparer, cognitivistes en diable, ignorant la clinique, auxquels il serait loisible de demander et dont il serait facile d’obtenir qu’ils se plient à d’innocentes consignes faisant d’eux les opérateurs d’un sérieux recadrage de la société tout entière, à partir de l’École, dès le plus jeune âge ça ne vous rappelle rien ?

Après avoir substitué le trouble au symptôme, question de terminologie, question de novlangue, il ne reste plus qu’à s’occuper des fauteurs de trouble. À quoi peuvent dans certains cas servir les mots. Nous autres qui y prêtons professionnellement quelque attention, ne nous y laisserons pas si facilement flouer. D’où l’intention de nous repousser dans les ténèbres extérieures. Ils peuvent toujours essayer ! un front uni des psychanalystes et des psychothérapeutes relationnels — anti cocheurs neuroritalineurs nés, avec votre soutien (1“) veille et veillera à ce que leur cochemar ne prenne pas corps, à ce que nos enfants, et notre société échappe à leur tentative de normalisation scientistique des âmes.

Merci à Danièle Hafner pour cette contribution à la réflexion et à la mobilisation, merci aux InterCoPsychos pour leur généreux et compétent travail au long cours d’analyse et de vigilance. Nous relayons volontiers leur parole. Dispersez là aux quatre vents de l’esprit. C’est notre arme à nous. Elle ne se périme jamais.

Philippe Grauer


APPRENDRE À MIEUX VIVRE ENSEMBLE ?

Par DANIÈLE HAFNER

Extrait de Instantanés de l’InterCoPsychos – N°269

Dans le Puy de Dôme et huit autres départements

Le laboratoire du Centre interdisciplinaire sur l’enfant dénommé Ce qui sort de bon, éclairé par le discours de la psychanalyse lacanienne et par le mouvement Pasde0deconduite pour les enfants de 3 ans, s’inquiète de la suite donnée au projet Apprendre à mieux vivre ensemble — AMVE, et de l’extension à laquelle on le promet dans le Puy-de-Dôme et dans huit autres académies.

Rappelons que, suite à un audit réalisé en 2006 par l’équipe de recherche d’ Éducation à la santé à l’école sous couvert de l’Inspection académique du Puy-de-Dôme — IA, et de l’Institut de formation des maîtres — IUFM d’Auvergne, un collège de la périphérie clermontoise a été l’objet d’une action concertée entre les ministères de la Santé et de l’Éducation nationale, financée par le Comité régional exécutif des actions de santé — CRÉAS, action qui prend place dans une étude internationale de l’Organisation mondiale de la santé — OMS, sur la santé et le mode de vie des élèves : Health Behaviour in School-Age Children — HBSC.

Cette action, décidée par l’institution, présentée en plénière au personnel éducatif et pédagogique du collège, est annoncée comme une action de prévention et de dépistage des comportements à risques (violences et addictions). Elle vise à développer des compétences psycho-sociales, telles que la gestion du stress, la maîtrise de ses émotions, le règlement des conflits, la prise de décision, la conscience de soi, la créativité. Dans ce projet, 22 écoles sont déjà engagées, ce, depuis 2003, dans deux circonscriptions de la périphérie de Clermont-Ferrand.

On entend les mener là où ils ne le souhaitent pas

Si le thème du Mieux vivre ensemble suscite à priori l’adhésion, de nombreux enseignants et les représentants des Fédérations de parents d’élèves, comprennent très vite, à la lecture de questionnaires de type comportementaliste, que l’on entend les mener là où ils ne souhaitent pas aller.

En effet, il est demandé aux élèves, dès la maternelle, d’évaluer leurs relations avec leurs camarades, leurs enseignants, la directrice. Il est demandé aux parents d’évaluer leurs relations avec l’école et celles de leurs enfants ; aux enseignants, d’évaluer le comportement de chaque élève. Il suffit de cocher une quarantaine d’items. Il est aussi demandé aux enseignants d’évaluer leur adhésion au projet. Relevons en particulier deux items : les enseignants doivent juger « si l’éducation au “Mieux vivre ensemble” concerne autant les enseignants que les parents » (item 2) ; si « l’éducation à la santé au Vivre ensemble pose des problèmes éthiques » (item 18). Nous retenons cet item comme un aveu.

D’ailleurs, une remarque préalable s’impose. Ces questionnaires, prétendument anonymes et sécurisés, sont néanmoins d’un anonymat réversible puisque le « secret professionnel peut être levé dans certains cas », comme l’a reconnu une des responsables du projet. En outre, ces questionnaires d’origine anglo-saxonne se réfèrent aux méthodes des thérapies cognitivo-comportementales — TCC et rentrent dans une politique globale qui vise à légiférer sur la santé, « état de bien-être total », physique et psychique, selon la définition de l’OMS.

Rappelons qu’un rapport de l’INSERM sur l’évaluation des psychothérapies avait conclu, en 2003, à la seule efficacité des TCC, aux dépens des thérapies d’orientation analytique, et que l’ANAES entendait évaluer ces dernières à l’aune des critères des thérapies comportementales. Les conclusions des experts ad hoc s’inspiraient uniquement des références à la seule littérature anglo-saxonne sur ce sujet.

Cerner les fauteurs de trouble

Or, on le sait, les TCC s’orientent du DSM IV, lequel substitue la notion de trouble à celle de symptôme. Chaque trouble correspond à une molécule spécifique et/ou à un programme à partir duquel le sujet est conduit à rectifier son comportement inadapté. Sont ainsi évacués les dires du sujet. Il suffit de cocher, diagnostic et traitement sont établis, non pas au un par un, en prenant en compte la particularité, mais de façon universelle, sur des standards qui font normes. Les catégories dans lesquelles sont classés les sujets sont préalablement définies, puis remaniées à l’infini, en fonction des nouveaux troubles repérés. Avec ces questionnaires arrivent donc à l’école ces mêmes pratiques, ces mêmes outils.

Que faut-il repérer ?

L’individu asocial, l’hyperactif, le dépressif, l’inhibé, l’agressif, sa parenté, son environnement social et familial.

Que faut-il traiter ?

L’individu et ses relations à son environnement, l’environnement lui-même afin que règne l’harmonie, au nom du nouvel « idéal », celui du « bien commun », de la paix et de la non-violence à l’école et dans la société.

Or, si nul ne peut ignorer les progrès apportés par la science, pouvons-nous oublier les leçons de l’Histoire du XXème siècle et les effets du behaviourisme, étudiés par Annah Arendt dans Les origines du Totalitarisme ? Elle y dénonce cette « obsession de la science qui caractérise le monde occidental depuis l’essor des mathématiques et de la physique au XVIème siècle » [i], cette « croyance en la science », c’est à dire au scientisme, à « la science devenue une idole qui guérira magiquement les maux de l’existence et transformera la nature de l’homme » [ii], en éliminant « le caractère imprédictible des actions et des conduites humaines ». Plus récemment, lors d’un forum à Bordeaux en mars 2004, Jean-Didier Vincent, neurophysiologiste, professeur à l’Institut universitaire de France, membre de l’Académie des sciences, chercheur et enseignant déclarait : « Ce qui nous différencie radicalement des singes, c’est cette extraordinaire relation à l’autre et qui est ce que moi j’appelle la Psyché ». Nous sommes loin du discours des cognitivo-comportementalistes qui entendent tout expliquer par des causes organiques et traiter l’homme comme une machine, son cerveau comme un ordinateur. C’est pratique, il suffirait donc de changer les pièces qui dysfonctionnent ou de les rajouter : de la « mécanique » en somme. Tout serait maîtrisable à priori, tout serait rassurant.

Des logiques d’enfermement

Or, l’air du temps veut en effet que l’on se préoccupe de sécurité, et à ce titre, que l’ « on mette en place des logiques d’enfermement, le seul problème, c’est comment se débarrasser de ceux qui font problème » dénonce Philippe Mérieux dans le supplément du numéro 641 d’un U.S magazine de septembre 2006. Il poursuit : « Il faut travailler sur les causes et pas seulement tenter de faire oublier les effets ». Ajoutons ce que Laurent Ott, docteur en philosophie, éducateur, enseignant, écrit dans Quand brûlent les banlieues. « Au nom des politiques de sécurité, l’espace devient de plus en plus cadré, surveillé selon un modèle où chacun se sent virtuellement en faute. C’est insidieux, mais on assiste à une « pénalisation » douce des individus et des familles. Les questions de sécurité et de surveillance prennent le pas sur les missions éducatives. Un modèle « doucement » policier ne serait-il pas en train de changer le regard que nous portons sur la société ? ».

Aussi, si l’école, les enseignants, les élèves, les parents, évaluent, s’évaluent, veillent et se surveillent, plus forte sera la norme, plus notre seuil de tolérance baissera. Plus nous repèrerons de comportements déviants et plus nous rentrerons dans une logique répressive.

Quel mieux vivre ensemble ?

Car de quel Mieux vivre ensemble s’agit-il ? Pourquoi ? Pour qui ?
Derrière le discours bienveillant et bien-pensant de l’AMVE, le réel tout soudain révélé par les statistiques, donne le ton de l’urgence. Ces chiffres ont la prétention de nous dévoiler ce que serait notre réalité quotidienne : c’est ici, c’est maintenant, et nous l’ignorions !

Notons que le discours scientiste réduit le sujet, c’est-à-dire la complexité humaine, au seul savoir chiffré, lequel oriente aujourd’hui les politiques de l’État. Emboîtent le pas l’INPES — Institut national de prévention et d’éducation à la santé , la MGEN — Mutuelle générale de l’éducation nationale dont la responsable de la politique de santé publique, Viviane Kovess, est d’orientation comportementaliste. Il faut étudier les « populations à risques » pour responsabiliser les individus et alléger ainsi les coûts de la santé en diminuant la protection sociale. Foin de la solidarité sur laquelle s’était construit l’État social de l’immédiat après-guerre ! Vos cotisations seront calculées en fonction de vos facteurs de risque, donc individualisées, et votre génotype bientôt en décidera.

Qui doit-on responsabiliser ? Pourquoi les enfants des « banlieues » ou ceux des quartiers défavorisés sont-ils en priorité « évalués »? Au nom de quelles certitudes, prétendument scientifiques entend-on traquer ce qui continue d’échapper à nos chercheurs internationaux ? Au nom de quelles certitudes en effet imposer aux familles une véritable « extorsion de l’intime » et modifier leur mode de vie ? De quel droit rendre floues les frontières entre ce qui est public et ce qui est privé ? Pourquoi s’empresser d’étendre ce projet AMVE ? N’oublions pas que Didier Jourdan, enseignant-chercheur, initiateur et promoteur de l’AMVE, est en charge d’une mission « nationale » laquelle prétend réduire le symptôme à sa partie la plus dérangeante, la plus visible, le comportement, en particulier celui des individus en zones sensibles, car les banlieues, ça brûle !

Que faut-il faire taire ? Qui faut-il faire taire ?

Il faut maîtriser la jeunesse, elle fait peur car elle est imprévisible. Il faut faire taire tout ce qui/ tous ceux qui gêne(nt). Veut-on dissiper les fantômes de 68 ? karchériser l’Histoire comme l’on entend karchériser les banlieues ?

Que faut-il effacer ?

L’inconnu, l’Autre qui effraie parce qu’il est différent.

Le projet de l’AMVE prétend apporter la paix sociale et ça commence dans les cours de récréation !

Cette paix là nourrit les marchands de bien-être et remplit les prisons. Il y a « gros à gagner ». Nos chercheurs internationaux reçoivent les mannes des industriels de la chimie et de la promesse du bonheur. On va pouvoir « bricoler » l’homme et tout contrôler. Tous heu-reux ! C’est le credo des temps nouveaux.

Mais gare à celui qui bouge !

3 millions d’enfants aux U.S.A et 70 000 sur une population de 7 millions d’habitants au Québec, sont mis sous Ritaline. La vente de ce produit y a augmenté de 226% en 20 ans. Les 2/3 des enfants ainsi traités appartiennent aux classes défavorisées. Or Didier Jourdan prétend combattre « l’ennemi », Richard Tremblay, chercheur québécois, « avec ses propres armes » : les questionnaires HBSC. Mais à utiliser les armes de l’ennemi, il se confond avec lui. Que prétend prouver « scientifiquement » Richard Tremblay ? Les origines environnementales de la délinquance. Il étudie les bébés dès 17 mois car « ils sont méchants », et préconise d’agir par l’action préventive et éducative contre le déterminisme social, afin de modeler, remodeler – modéliser implicitement — les comportements déviants repérés et ceux de l’environnement familial et scolaire. Richard Tremblay « tremble » et fait « trembler ». Et l’on prétend ainsi endiguer les manifestations du malaise social, exacerbé par la férocité du système économique libéral.

Souffre et tais-toi

Ce Souffre et tais-toi auquel sont enjoints les élèves des écoles, calmes et pacifiques du temps heureux de l’AMVE, ne serait-il pas la marque d’un mépris pour les « masses » qu’on traite comme telles, de façon anonyme et standard ?

Sont-ce là les « leçons de vie » visées par l’AMVE. et pour lesquelles sont instrumentalisées toutes les activités de l’école : sportives, expressives et créatrices ? Est-ce pour endiguer le réel dérangeant auquel le sujet contemporain a affaire ? Sans marges, sans la possibilité d’expérimenter au risque de… La vie s’en trouve mortifiée, et Rimbaud réduit au silence.

Un avenir bâti sur la crainte de vivre

Enfin, l’AMVE. laisserait croire qu’il peut modifier la nature humaine et désinscrire de l’être sa part d’angoisse et l’ombre qui le divise. Là où il croit évaluer le « progrès » qu’il espère, évalue-t-il le symptôme qu’il déplace, les effets négatifs de ses « douces » injonctions, voire leurs effets incitatifs ? Evalue-t-il la violence que le sujet « enfermé » peut exercer en retour contre lui ? L’AMVE risque donc de pousser à toujours plus de conformité dans une illusion de maîtrise, renforçant l’isolement et l’exclusion par l’instrumentalisation du regard au profit de l’évaluation du comportement, le regard de l’Autre sur soi, le regard de soi sur l’Autre, le regard de Soi sur soi. Ce regard circulaire et introjecté deviendra inquisiteur et persécuteur. Craignons cette politique qui bâtit l’avenir sur la crainte de vivre et la peur de l’Autre, celui qui ne pense pas comme, celui qui ne vit pas comme… Il y a peu, les enfants naissaient accompagnés des rêves de leurs parents, « il ou elle sera… ». Ils naîtraient désormais « au risque de devenir » ? Or, les paroles prédictives enfantent l’avenir des petits d’hommes.

Le laboratoire Ce qui sort de bon entend témoigner et explorer d’autres voies possibles pour le mieux vivre ensemble . Nous devons rester vigilants à la banalisation du discours sécuritaire, lequel vise à toujours plus nous assujettir dans un fantasme de transparence. Nul ne pourra rester caché sous peine d’être suspect.

Interview de Madame Carla BRUNI À Psychologies magazine — Extraits

On nous fait parvenir ce texte, et comme par les temps qui courent (vite) cette question du projet de Décret d’application et d’un projet d’Arrêté annexe qui le verrouille et fait régresser à son plus bas niveau, émeut les esprits éclairés et même les autres, nous prenons le parti de vous le livrer.

L’idée de solliciter la femme du Président manifeste l’usage d’une réthorique du pouvoir qui montre que les temps changent et que la politique revêt des formes sur lesquelles il n’est pas interdit de s’interroger. Autant disposer en tout cas de l’information, voici une seconde raison d’éditer.

Psychologies magazine représente un pouvoir de diffusion médiatique en rapport avec le projet Servan-Schreiber d’en faire un féminin à grand tirage, ce qui représente une évaluation intéressante de l’évolution des mentalités et habitudes dans notre pays, qu’on voit s’infléchir nettement vers la nébuleuse psy.

En clair ce qui pourrait devenir le psychothérapisme indique que les français(es) s’intéressent à la chose psy, d’où la montée en puissance des conflits et enjeux dans le cadre du Carré psy et au-delà, et les tentatives d’enlèvement au sérail de la belle psychothérapie — relationnelle s’entend. Surtout du label psychothérapeute, pour qui tenir le mot équivaut à détenir la chose.

Le texte que nous vous soumettons délivre un développement prudent, dans lequel on voit se déployer médiatiquement avec prudence un coup de projecteur sur le porteur politique du symptôme, Bernard Accoyer, dont le système de pensée mérite qu’on n’oublie pas de le repérer.

Lisez et développez votre sens critique. Il s’agit d’une crise de société, par conséquent de longue durée. Le feu de l’événement c’est une chose. La victoire à terme, en dépit d’apparences de surface immédiates, de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse, et leur alliance humaniste, sont possibles, à condition de ne jamais baisser les bras. On peut compter sur nous pour cela. Jamais nous ne laisserons, pas plus que la démocratie, entamer ces deux institutions psycho culturelles indissociables d’elle. La France ne saurait devenir le pays de la psychothérapie d’État. Il faut pour cela à ceux qui pensent pouvoir surveiller l’inconscient, veiller. Avec l’aide de tous, première et ordinaires dames comprises, nous n’y manquerons pas.

Philippe Grauer


Vous pourrez lire ci-dessous une lettre de Karim Saroub à la première dame de France et un entretien bien intéressant réalisé par Psychologie magazine en janvier 2008.

Karim Saroub
Au mois de janvier dernier, vous avez accordé une interview au magazine Psychologie Magazine. En voici quelques extraits :

Psychologie Magazine :
Que pensez-vous de la psychanalyse ?

Carla Bruni :
C’est la découverte du siècle ! Tout le monde devrait faire une analyse… Malheureusement, il y aura toujours des gens qui n’auront pas envie de se sentir mieux. La psychanalyse est une partie essentielle de ma vie. Je suis une « absolue pratiquante. »

Psychologie Magazine :
C’est parce que vous souffriez que vous avez commencé une analyse ?

Carla Bruni : C’est parce que la vie est douloureuse, vivre est douloureux, la condition d’être humain est douloureuse. Même être un chat, c’est peut-être douloureux. La psychanalyse permet d’accepter la réalité de la vie, donc la douleur. Savez-vous pourquoi les enfants sont plus désagréables avec leur mère qu’avec leur père ? Parce qu’ils lui reprochent de leur avoir donné la vie. Etre mortel, c’est extrêmement violent. Cioran le disait très bien : « Être né, c’est un inconvénient. »

Psychologie Magazine : Essayez de vous projeter dans dix ans. Quelle vie rêveriez-vous d’avoir ?

Carla Bruni : Dans dix ans ? Je rêverais d’être psychanalyste. Je n’en suis pas encore là, c’est un long travail, mais je pense que c’est le monde le plus intéressant que l’on ait à notre portée.

Vous vouliez peut-être dire, comme Lacan : « qu’être psychanalyste, ou entreprendre une analyse, c’est simplement ouvrir les yeux sur cette triste évidence qu’il n’y a rien de plus cafouilleux que la réalité humaine. »

Mais aujourd’hui, vous n’êtes pas psychanalyste. Vous êtes non seulement la première dame de France, mais surtout une artiste. Et on a besoin de vous. Il y a urgence, Madame la Présidente, car ça cafouille encore, dans tous les sens. Cinq ans sont passés entre la rédaction de cet amendement et son éventuelle application en catimini le mois prochain. Et trois ans seulement depuis la parution du Livre noir de la psychanalyse…

En 2003, Bernard Accoyer, ancien médecin oto-rhino-laryngologiste, aujourd’hui président de l’Assemblée Nationale, présente un amendement réglementant la profession de psychothérapeute, qui est approuvé par l’Assemblée Nationale. Et depuis, ce décret est en attente de publication.

Un oto-rhino-laryngologiste qui veut réglementer la profession de psychothérapeutes, pourquoi pas, mais il n’y a qu’en France où on peut vivre ça. Pourquoi donc Bernard Accoyer s’est penché sur ce dossier ? Mystère. L’intention est louable. C’est assurément parce qu’il doit être un type bon, sincère, comme beaucoup de ses collègues. Mais ce n’est pas un homme politique au-dessus de tout soupçon, qui voulait simplement combler un vide juridique.

Avant de l’accabler, devant vous, soyons directs et disons tout. C’est-à-dire même là où il a raison, là où ça dérange. On peut avancer par exemple que c’est quelqu’un qui a surtout pris conscience (et connaissance), à juste titre, qu’il y a autant de thérapies que de thérapeutes, que beaucoup de “psys” sont plus malades que leurs patients, qu’il y a une galaxie d’Écoles qui drainent des “psys” souvent psychotiques, peu formés, voire pas formés du tout. Tout cela est bien vrai, hélas, et quelqu’un a dû le lui souffler, sinon il n’aurait pas déclenché tout ça Monsieur le député. Il a eu donc raison de se pencher sur ce dossier. Mais il l’a fait très naïvement et avec beaucoup de maladresse, car comme vous l’avez, vous, compris, on ne légifère pas sur l’Inconscient. Mais comment le lui faire comprendre ?

On avait déjà eu beaucoup de peine à lui expliquer que les homosexuels étaient des gens normaux, lorsqu’il tenait des propos homophobes des plus caricaturaux, en déclarant :

« L’État a naturellement vocation à privilégier les couples hétérosexuels, mariés ou non, qui seuls peuvent assurer le renouvellement des générations. L’État n’a évidemment pas le même devoir envers les couples homosexuels et les personnes isolées mais certains lobbies sont manifestement plus influents auprès de l’actuelle majorité que d’autres ». Quels lobbies ? Le Marais (1“)?

« Dans un couple homosexuel, il y a toujours un dominant et un dominé »
Bernard Accoyer.

Tout cela vient d’un seul homme, qui est aujourd’hui le quatrième personnage de l’État, et qui détient à lui tout seul la palme des amendements les plus infâmes : fixation d’âge minimum des contractants d’un PACS à 21 ans ; l’obligation d’un délai de 5 ans entre la signature de deux PACS ; interdiction de la signature d’un PACS aux étrangers en situation irrégulière ; encore une interdiction aux personnes de même sexe ayant adopté.

Le plus surprenant, c’est que ce médecin oto-rhino-laryngologiste, a été nommé, en septembre 1996, secrétaire national chargé des questions de santé. Il est (ou était) président du Groupe d’études parlementaires sur le Sida, et est (ou était) également vice président du groupe d’études parlementaire sur les handicapés !

Souvenons-nous également de ses déclarations dans les colonnes du Figaro, quand il déclarait : « Avant tout, nous voulons que soient mises en évidence les difficultés des familles qui choisissent d’avoir des enfants », et d’ajouter que « la question des couples homosexuels qui désirent adopter ne rentre pas, à (son) sens, dans le cadre de cette mission. »
En plus de ses dérapages, ce député s’est permis de signer la pétition homophobe de Michel Pinton.

Et depuis cet amendement, Madame la Présidente, les cognitivistes et les tenants des TCC (thérapies cognitivo-comportementales), ces spécialistes à l’origine d’une virulente compagne anti psychanalyse (Le Livre noir de la psychanalyse) se sont déchaînés et sablent aujourd’hui le champagne.

À ceux qui l’ignorent encore, les TCC, ce sont des thérapies qui ont pour curieuse particularité de s’attaquer aux problèmes du patient par des exercices pratiques : vous avez peur de l’araignée ? On va vous soigner en vous forçant à toucher une araignée. Peur de l’ascenseur ? On va vous faire un truc que vous n’allez jamais croire. Grâce à notre méthodologie simple bien qu’un peu contraignante, vous allez tout piger. Et ensuite guérir, cela va de soi.

Ce décret (en attente de publication), est désormais inscrit dans l’article 52 de la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique (JO n° 185 du 11 août 2004 page 14277). Et il va ressurgir au mois d’août, en pleine canicule.

Il ne nous reste plus qu’à espérer que vous, qui êtes aujourd’hui la première dame de France, et qui en savez quelque chose, se joigne à nous pour signer la pétition.

Entre-temps, la profession s’est saisie du dossier pour dire non à des théories du psychisme imposées par l’État, non à une formation au rabais des psychothérapeutes qui menace l’intérêt des patients. Les indignations et les dénonciations des psychanalystes et psychothérapeutes, ainsi qu’un grand nombre de chercheurs, de médecins, d’artistes et d’intellectuels, n’ont servi à rien, puisque “quelque chose” se prépare en douce pour ce mois d’août. Il faut dire à cette belle qui a oublié d’être bête et qui a dit tant de bien de la psychanalyse, qu’elle signe la pétition et qu’elle vienne se joindre à nous, car on a besoin d’elle.

  • 1 L’argument du lobby efficace dans l’ombre, style complot permanent, ne vole pas très haut. On en retrouve régulièrement l’inspiration dans des textes de la même provenance dénonçant, dès que les humanistes se font entendre, le travail de sape des « charlatans » dont les redoutables groupes de pression travaillent dans l’ombre naturellement à maintenir leurs impressionnants profits. Réthorique pas trop masquée, typique et repérable.

Jacques-Alain Miller communique — Alerte rouge !

COMMUNIQUÉ DU 11 JUILLET 2008
PÉTITION ALERTE ROUGE

Que les choses soient claires.

1) un projet de Décret d’application de la loi 52 attend toujours son examen par le Conseil d’État. Cela prend nécessairement du temps et il est peu probable que le Conseil siège au mois d’août. Nous l’attendons non pas à la sortie mais à l’entrée du tunnel léfgislatif pour en contrer notemment une disposition majeure — la composition des Commissions d’agrément, dont nous serions écartés.

2) un projet d’Arrêté — moins qu’un décret, répondant aux vœux de la FFPP de Lécuyer, vœux de liquidation de la psychanalyse à l’université à travers un programme officiel édicté par le ministère de la l’Éducation nationale et de la recherche, a répandu l’émotion chez les universitaires du SIUEERPP, répercutée à Sauvons la clinique — Roland Gori, Alain Abelhauser, Fehti Benslama. Ce projet liquidateur a mobilisé plusieurs zones institutionnelles de la psychanalyse, dont l’École de la Cause freudienne de Jacques-Alain Miller, qui communique de son côté avec la machinerie Coordination psy — au sein de laquelle nous-mêmes CIFP, et marche avec la mouvance Gori.

Cet Arrêté scélérat ne prendrait effet qu’à titre de disposition réglementaire une fois adopté le Décret. Nous n’y sommes pas. Néanmoins, la force de la mobilisation contre l’Arrêté donne une idée de la réactivité du camp humaniste, et gagnera à se voir renforcée contre une mise en œuvre toujours entravée par les mêmes toujours poussée au feu par les mêmes, activée par le(s) même(s).

Il convient de rester vigilant, d’alimenter la pétition nationale, et de maintenir l’ensemble de nos collègues en état de veille, ce qui jusqu’à présent a toujours barré les plans des adversaires de l’humanisme psy. L’alerte donnée par Jacques-Alain Miller constitue un indice de la détermination de ce camp à ne laisser passer pour rien au monde un décret aussi ruineux.

Philippe Grauer


Communiqué du 11 juillet 2008

Après m’avoir consulté à ce sujet, mon ami Roland Gori a pris l’initiative de rédiger et faire circuler la Pétition Alerte Rouge. C’est un appel général à s’unir contre le projet d’Arrêté que j’ai critiqué dans ma tribune du Point la semaine dernière. J’ai signé cette pétition, et j’invite les adhérents et amis du Champ freudien à faire de même. L’heure n’est pas aux petites différences, mais au rassemblement.

Le texte incriminé vise à casser les reins au mouvement psychanalytique, en créant subrepticement une nouvelle profession de soi-disants “psychothérapeutes”, formés au rabais (et qui seront aussi employés au rabais) sur des bases exclusivement cognitivistes.

Cette politique de ravalement et déqualification, déjà entrée en vigueur en Grande-Bretagne, fait courir au public des dangers manifestes ; elle a conduit dans ce pays à la marginalisation des psychanalystes. La fuite qui m’a permis de connaître ce texte, et l’alerte donnée dans les médias, ont déjà permis de percer à jour le guet-apens, prémédité pour le mois d’août. Il s’agit maintenant de faire nombre.

Je prépare la sortie d’un numéro spécial de LNA pour cet été. Il sera aussitôt diffusé aux médias et à la classe politique, puis, au public dés le début septembre. Avant d’autres initiatives.

Jacques-Alain MILLER

Les psys dénoncent l’instauration d’une “psychothérapie d’État”.

08 07 08


Voici un article qui ne trouble pas l’eau afin de dissimuler le fond.


La polémique sur le décret réglementant le statut de psychothérapeute s’embrase à nouveau. Alors que le gouvernement vient de transmettre au Conseil d’État un projet de décret débattu depuis près de cinq ans avec la communauté psy, c’est désormais un projet annexe d’arrêté qui met le feu aux poudres.

SUR LE MÊME SUJET

Ce “document de travail”, signé des ministères de la santé et de la recherche, définit avec précision le contenu de l’enseignement théorique et pratique des futurs psychothérapeutes(1“). La communauté psy dénonce une immixtion du gouvernement dans la définition du soin psychique et l’instauration d’“une psychothérapie d’État”.

Le 13 août 2004, le Parlement adoptait l’article 52 de la loi sur la santé publique reprenant un amendement de Bernard Accoyer, actuel président (UMP) de l’Assemblée nationale. M. Accoyer cherchait à réglementer l’usage du titre [générique] de psychothérapeute, utilisé actuellement par des psychiatres, psychanalystes, psychologues mais aussi des professionnels non médicaux, issus de dizaines de courants de pensée. Au nom de la lutte contre le charlatanisme, ce texte visait à réserver le titre [générique] de psychothérapeute aux professionnels inscrits sur un registre national et se soumettant à une formation universitaire.

Depuis l’adoption de la loi, trois ministres de la santé se sont efforcés, jusqu’ici en vain, de publier le décret issu de cet article de loi. Les querelles entre psys et gouvernement n’ont pas cessé. La dernière version du texte, élaborée par le cabinet de la ministre de la santé, Roselyne Bachelot, prévoit que les professionnels souhaitant user du titre se soumettent à une formation de 400 heures en psychopathologie clinique suivie d’un stage pratique de cinq mois. Ce décret a été approuvé par le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche(2“), le 16 juin, avant d’être transmis au Conseil d’État.

Alors que la communauté psy s’était résolue à accepter le compromis de la dernière version du décret, elle découvre aujourd’hui, avec stupeur, un projet d’arrêté, resté confidentiel, et déclinant le contenu de la formation. Selon ce texte, les futurs psychothérapeutes devront maîtriser “les principaux courants théoriques (psychanalytique, cognitivo-comportemental, systémique, socio-environnemental, biologique)” et avoir une “connaissance des outils d’évaluation (échelles cliniques, tests projectifs) suffisante”.

Pour les professionnels de la psyché, divisés entre courant psychanalytique et thérapies brèves d’inspiration anglo-saxonnes, le gouvernement prend parti dans une querelle épistémologique. “ Il s’agit d’un hold-up cognitiviste sur le titre de psychothérapeute, dans le but explicite d’éliminer la pratique psychanalytique “, dénonce Jacques-Alain Miller, chef de file de l’École de la cause freudienne (courant lacanien de la psychanalyse). “ On veut déposséder l’université de la définition du contenu de son enseignement, au profit du modèle psychiatrique américain, très minoritaire en France “, s’insurge Roland Gori, président du Séminaire interuniversitaire européen d’enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse(3“).

La nature du texte incriminé — un simple arrêté — inquiète d’autant plus qu’il peut être pris sans aucune consultation. Le ministère de la santé explique que sa rédaction ne relève pas de sa responsabilité, mais de celle du ministère de la recherche. Dans l’entourage de Valérie Pécresse, on confirme que “ l’arrêté vient compléter le décret et qu’il ne sera pas soumis à concertation ”.

  • 1 Au sens générique de cette appellation toujours. Nous, dans ce cadre sommes les psychothérapeutes relationnels.
  • 2 CNESER.
  • 3 SIUEERPP.

Sauvons la clinique — rassemblement contre l’entreprise d’abandon de la relation.

L’A.G.E. DE SAUVONS LA CLINIQUE

5 Juillet 2008

PAR MARCELLE MAUGIN


Notre collègue Administratrice de l’AFFOP a participé à cette Assemblée générale extraordinaire qui vivait l’événement sur un mode dramatisé, et nous livre son témoignage. Ambiance tendue. Les universitaires humanistes sont en alerte contre l’institution des Techno-psys. Ensemble, seulement ensemble, nous pourrons l’emporter.

Philippe Grauer


L’introduction de Roland Gori impressionne. Ulcéré par le cahier des charges en psychopathologie clinique du projet d’Arrêté il martelle “ l’imposture est de retour ! La mise en œuvre du projet d’Arrêté délivrerait aux étudiants un certificat d’indigence et à nous un certificat de décès ! ” Ce dispositif appauvri ne comporte aucun apprentissage mais dispense une vague connaissance de quelques approches optionnelles et séquentielles, une démarche “intégrative” à la québécoise. On connaît. Cela signifie l’abandon de la relation unique avec le patient. La classification en psychopathologie serait celle indiquée par l’arrêté.

Il s’agit d’un projet de création d’une nouvelle profession qui ne dit pas son nom. L’expression utilisée de troubles du comportement est significative à cet égard. Le débat épistémologique qui existait jusque alors désormais réglé par décret, du jamais vu. Les “approches” sont répertoriées au nom d’un consumérisme du soin, en fonction de la demande supposée des associations de patients. Bref, pour l’orateur “ on nous fabrique une nouvelle figure du coach recruté à bac + 3. C’est l’enseignement de l’ignorance. Si cela passe c’est terminé .”

Un autre intervenant parle au nom de la psychiatrie : la psychiatrie est rangée désormais dans la technique, la personne est remplaçable, le “rapport” n’a pas d’importance, le diagnostic est utile mais il doit se faire dans un cheminement, on le voudrait aujourd’hui sans la subjectivité, sans s’intéresser au rapport du sujet au symptôme, à qui et comment il l’adresse. Le DSM de représente pas une nouvelle psychopathologie, il n’y a que les français qui y croient, les américains ne s’en servent pas comme ça. Ici on fait appel aux neurosciences uniquement pour les utiliser politiquement.

À l’atelier Problèmes actuels du soin psychique, le psychiatre psychanalyste Bokovska pense que tout a commencé quand on a supprimé il y a 30 ans l’internat en psychiatrie qui reposait essentiellement sur l’analyse de deux cas cliniques. Ce virage fut soutenu par des universitaires en psychiatrie fascinés par l’idéologie scientiste et qui voulaient être reconnus dans leur fonction. L’objectif final est rien moins que la destruction de la Sécurité sociale à la française, dernier pôle mondial de résistance à la marchandisation de la santé. Bokovska revendique pour finir pour le psychiatre le statut d’artisan, non de technicien.

Le psychologue Raboin dénonce ensuite la culture du résultat, la logique d’entreprise, dont témoignent les nouveaux contrats (CEPOM) pour une gestion “moderne” des établissements psycho sociaux. L’ambition étant de diminuer d’un tiers les associations gestionnaires. On n’est même plus en face de l’affrontement de deux logiques contradictoires, on n’a plus à faire qu’à une sommation de tous les côtés ! l’unique question posée est “tenez-vous à votre accréditation ?” Cela opère par le biais de la multiplication des fichiers. On parle même de “panier de soins” des usagers.

Il s’agit d’une revanche de l’administratif sur le professionnel, sur une certaine conception de l’humain que nous représentons. Nous avons affaire à une mutation anthropologique “ qui fait, ajoute Roland Gori, d’un sujet qui parle une petite entreprise auto évaluée .” Il ressort du débat qu’il est essentiel à présent de ne pas céder sur les mots, ni sur les idées. Puis la discussion porte sur les notions d’acte, de données.

Dans une telle organisation les réunions d’équipe ne sont plus une occasion privilégiée de montrer nos failles : on élimine tous les trous. Alain Abelhauser déclare que le gouvernement — et Accoyer, traque tous les trous juridiques. Il s’agit de tout évaluer. L’évaluation c’est justement l’opposé de la clinique. Il poursuit. “ On s’est battu pour éviter les dérives quant au titre (générique) de psychothérapeute, on voulait bien une formation mais en psychopathologie clinique. Le cahier des charges qu’on nous propose fait basculer cette formation de psychopathologie à sa propre définition du psychothérapeute. Le SIUEERPP s’y oppose, il refuse ce glissement entre psychopathologie et psychothérapie” . Cela se présente conclut-il comme un problème juridique, mais concerne des enjeux économiques, politiques et éthiques. Il s’agit en fait de la loi du financement de la santé.

Roland Gori intervient à nouveau. Finie la participation, la discussion, les écrits, on entre maintenant dans le rapport de force. Or la démarche politique ne peut mener qu’à l’épuisement. Il rappelle que le SIUEERPP a effectué toutes ces démarches de son côté, en vain. Qu’à son avis il faut essayer maintenant de s’allier l’opinion, comme ont si bien su faire les Pasde0deconduite qui ont fait reculer l’INSERM.

Suivent de nombreux témoignages de professionnels en péril dans leurs institutions, orthophonistes, psychomotriciens, psychologues, professionnels travaillant en PMI, gériatrie, etc. La discussion porte alors sur les moyens d’action à mettre en œuvre, refus de remplir les fiches d’évaluations, risques encourus, etc.

Bokovska rappelle que ce qui a fait le succès des États généraux de la psychiatrie, ça a été de rassembler tout le monde au-delà des divergences, sur une position commune minimale. Le SIUEERPP est d’avis de faire taire toutes les divisions désormais. Il faut faire du lobbying, éventuellement publier un Manifeste commun, mobiliser tous les mécontents qui revendiquent les mêmes valeurs (dont les juges ?).

Quelqu’un rappelle les limites des programmes communs : une fois obtenu un peu de pouvoir, les divisions repartent de plus belle. Roland Gori répond qu’on n’en est plus au débat démocratique qui n’existe plus, mais à la désobéissance civile ! qu’il faut créer des “ réseaux de refus “.

Puis cela s’échauffe. Quelqu’un lance que l’acte suivant sera l’acte terroriste, sinon il n’y aura bientôt plus de cliniciens. Tout dépend de la manière dont on pense le politique ! De fait, actuellement se produit une sidération du politique, dans une culture qui engendre “ un être comme ça : sans appareil psychique, à traçabilité ! ” Il faut savoir poursuit-on qu’on s’embarque pour 20 ans de lutte pour la singularité, la différence.

Quoiqu’il en soit le temps est venu de l’alliance. Ulcérés par le cahier des charges, les universitaires, le pied sur le paillasson, ne veulent plus collaborer avec les ministères, et se disent prêts à tous les rassemblements et mûrs pour des “ stratégies frontales ”.

Projet de décret, et d’Arrêté : décidément tout le monde est contre

Résultat des courses, tout le monde est contre, accusant les textes projetés d’aller engendrer des psys de mauvaise qualité. D’une certaine façon c’est déjà ça. La FFPP est contre pour des raisons contraires. Ces contre-là constituent avec le contre de Jacques-Alain MIller, qu’ils rallient sans vergogne à leur cause, un amalgame hétéroclite ahurissant. Au-delà de ce paradoxe manipulatoire non exempt d’une certaine malhonnêteté chez des parangons de vertu professionnelle, on constatera que de l’Arrêté scélérat cause de cette prose résulte en tout cas une cacophonie suspecte.

Retournement en son contraire

Dans l’article de Catherine Petitnicolas, les arguments des tenants de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse, retournés comme un gant pointent un doigt inversé vengeur dans la direction opposée de celle qu’indiquait le gant d’origine. Cela ne s’appelle pas relever le gant, mais le mettre à l’envers. Collophon inverse, à la Lewis Caroll une nouvelle fois.

On y perd ainsi son latin quand Le Figaro nous enseigne que les psychiatres sont passés par une analyse didactique, comme dans les années 60 — les années Lacan, un psychiatre qui avait rallié la moitié de ses confrères (pas davantage tout de même) à la psychanalyse, ce qui est massivement inexact pour la nouvelle génération qui ne jure que par les TCC et le dieu Neurone.

La confusion est à son comble quand la FFPP ne désenrageant pas voit déjà d’innombrables “officines” former au rabais des {techno-psys , utilisant à contre-sens l’expression qu’avait forgée Jacques-Alain Miller dans Le Point pour dénoncer les projets co-ministériels d’Arrêté scélérat psychanalycides et psychothérapicides relationnels. Un cochon n’y retrouverait pas ses petits.

C’est par ailleurs votre serviteur qui a lancé l’expression d’officiers de santé mentale, décalquée du XIX ème siècle (Bovary) devenue sous-officiers avec Favereau repris par Gori (1“), pour désigner ces sous-psys que Miller dénomme techno-psys, expression bien trouvée, chargés d’administrer une thérapie (pas vraiment une psychothérapie) à protocole bas de gamme Made in French University. Il court il court le furet du Signifiant, diraient nos amis lacaniens, et se retourne au bout du chemin.

Quant au concept de juteux créneau , quand on connaît un peu la quotidienne pénibilité financière de nos Écoles agréées, il relève en ce qui concerne le secteur que nous contrôlons, à la fois du fantasme, de la désinformation ou de la malveillance, qui peuvent d’ailleurs se cumuler.

Quand nos Écoles agréées s’évertuent à sécuriser scientifiquement et éthiquement un territoire sain de transmission soigneuse pour la psychothérapie relationnelle, désinformer au point de les traiter de lieux d’engendrement de “praticiens sous-qualifiés” revient à généraliser à leur endroit le concept plus que douteux de charlatanerie si cher à la médecine quand elle s’angoisse et fait de ses fantasmes un fond précisément de commerce. Le monde à l’envers, ça peut tromper du monde seulement dans la mesure où l’incriminé ne protesterait pas. Ça peut aussi se retourner contre l’auteur de la figure si la vérité se trouve rétablie.

Tout est à l’avenant. L’autrice de l’article nous avait habitués à plus de professionnalisme. Nous reviendrons sur ce texte qui mérite une critique § par §. Nous commençons par vous le livrer, en vous priant de le lire avec tout l’esprit critique nécessaire, celui qui a cours d’ordinaire au CIFP et dans les écoles comparables. Tout de même cet article est quelque peu foudingue. On se reportera à titre d’antidote à l’article ici-même de Cécile Prieur paru dans Le Monde }


“Les psys vent debout contre un projet de décret”

Les professionnels ont critiqué, samedi et dimanche, le nouveau texte destiné à réguler l’exercice de la profession de psychothérapeute. Ils redoutent l’instauration d’une formation sous-qualifiée.

Que faire face au casse-tête des décrets d’application de la loi du 9 août 2004 sur l’exercice de la psychothérapie, attendus depuis près de quatre ans et maintes fois repoussés ?

À l’origine, le député UMP Bernard Accoyer souhaitait “éviter certaines dérives sectaires” en réglementant l’accès à cette nébuleuse de spécialités pas toujours validées scientifiquement. Si l’intention était louable, le texte a suscité une levée de boucliers de la part des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes.

Ce sujet crucial et lourd de répercussions non seulement pour la “planète psy”, mais aussi pour l’ensemble de la société qui consulte de plus en plus souvent ces “praticiens de l’âme”, a été longuement abordé lors des troisièmes Entretiens francophones de la psychologie qui viennent de se tenir à Paris, du 3 au 5 juillet.

Aux dernières nouvelles, la publication d’un arrêté concocté par la commission nationale de l’enseignement supérieur et le ministère de la Santé serait imminente.

“Ces deux instances nous proposent une protection de très bas niveau, à savoir un niveau bac plus trois assorti de 400 heures de formation clinique et théorique en psychopathologie et cinq mois de stage en tout et pour tout”, déplore Philippe Grosbois, psychologue à l’université catholique d’Angers et chargé de mission “psychothérapie” au sein de la Fédération française des psychologues et de psychologie — FFPP, qui redoute que le texte soit avalisé dans la torpeur du mois d’août.

“Un véritable camouflet”

En guise de comparaison, rappelons que, actuellement, un psychologue doit au minimum suivre un cursus théorique de cinq ans à l’université assorti de nombreux stages, et que les psychiatres, après leurs huit années de cursus médical, doivent se former durant quatre ans et bientôt cinq entre l’hôpital et les cours théoriques. Sans oublier un long passage sur le divan (analyse didactique) et la participation active à de nombreux séminaires pour devenir un praticien digne de ce nom, à qui une personne en souffrance pourra se fier et se confier.

“ Ce projet d’arrêté ressemble furieusement à celui des très nombreuses officines privées de psychothérapie, à but lucratif, qui ont tout intérêt à obtenir la mise en place de cette formation a minima ”, redoute Philippe Grosbois. Une position partagée par de nombreux professionnels aguerris. “ Ce texte est un véritable camouflet pour nous psychiatres, camouflet d’autant plus fort qu’il devrait être avalisé par le ministère de la Santé ”, lance le Dr François Kammerer, président de l’Association française de psychiatrie. “ Ce qui manque à ce projet, c’est l’obligation d’une formation clinique et théorique suffisamment solide. Plus grave, les futurs psychothérapeutes risquent de faire preuve d’une absence totale de regard critique vis-à-vis de l’ensemble de la connaissance et des savoirs et d’être dépendants de l’institution qui les aura formés ”, poursuit-il.

Le Dr Thierry Jean, psychiatre et psychanalyste, représentant de l’Association lacanienne internationale, est lui aussi très réservé, d’abord pour des raisons liées à la mise en place d’une formation insuffisante. Et ensuite parce qu’il voit se profiler en arrière-plan de ce projet “ l’influence grandissante d’instituts de formation privés qui se sont lancés dans ce juteux créneau tout en soulageant la trésorerie de l’État ”.

Les candidats psychothérapeutes qui font appel à ces formations doivent financer eux-mêmes leur cursus. Alors que l’université est le seul endroit qui dispense un enseignement gratuit et de qualité permettant la constitution d’une pensée critique garante d’une pratique ultérieure autonome.

« Je crains que de tels thérapeutes, qui n’auront pas acquis un niveau de réflexion personnelle suffisant, soient des appliquants ou de simples techniciens ”, met en garde le Dr Kammerer, qui a “ le sentiment que les pouvoirs publics ont décidé de créer des postes de praticiens sous-qualifiés ”. Une critique reprise par la majorité des psychologues. “ Le législateur prétend que ce texte protège le titre de psychothérapeute mais, en filigrane, on voit la délégation par l’État d’un certain nombre de tâches à des professionnels sous-qualifiés et donc moins bien rémunérés ”, conclut Philippe Grosbois. Cet arrêté ministériel signera-t-il “l’an I de l’ère des techno-psy” comme l’écrit, dans Le Point daté du 3 juillet, Jacques-Alain Miller, l’un des plus éminents psychanalystes français ?

Catherine Petitnicolas in Le Figaro — 07 07 08

  • 1 Ce dernier m’écrit qu’il a utilisé l’expression dans un rapport de mission remis en avril 2003 au président Jean-Marc Fabre. En ce qui me concerne je ne dispose pas de la documentation immédiatement. Nous opterons pour une création simultanée avant le départage par les historiens, qui aura lieu, si jamais, approximativement en 2200.

L’InterCoPsycho : signez pour dire non aux néo-techno-psys !

L’InterCoPsychos vous invite à signer et faire signer l’appel Pétition Alerte Rouge contre le projet d’arrêté du cahier des charges relatif à l’article 52 de la loi de santé publique du 9 août 2006 portant sur l’usage du titre [générique] de psychothérapeute.

Ce projet d’arrêté programme la création d’une “ nouvelle profession “, comme l’avait jadis appelée le sénateur Giraud lors des débats à propos de l’amendement Accoyer. Néo-psys , ou techno-psys (1“)comme a dit Jacques-Alain Miller dans Le Point du 3 juillet, ces professionnels instrumentalisés par leur formation techniciste et dans leur pratique seraient appelés à appliquer en masse les thérapies cognitivo-comportementales.

Le rêve de M. Accoyer se verrait réalisé et les pratiques faisant une place au sujet se verraient directement remises en cause et menacées de disparition.

Les psychologues sont ici concernés, ils ont à faire entendre leur refus.

  • 1 Ou encore Officiers de santé mentale comme chacun de son côté l’ont dit Roland Gori et Philippe Grauer.

RÉEL contre l’Arrêté scélérat

Le journal RÉEL communique :


L’heure est à la mobilisation conjointe de tous. Réel est proche de la FF2P que nous retrouvons régulièrement à la Coordination et d’autres organisations dont nous nous maintenons à distance. Sa ligne éditoriale spiritualiste s’éloigne de notre sensibilité épistémologique. Qu’il soit clair que tous les boucliers levés dans la même direction protégeront des mêmes flèches qui pleuvraient sans choisir leurs cibles.

Philippe Grauer


Danger d’étatisation pour les psychothérapeutes.

Le 13 août 2004 était votée pat le Parlement français une loi cherchant à réglementer l’usage du titre [générique (1“) ]de psychothérapeute.

Cette loi demandait un décret. L’élaboration de ce décret s’est avérée difficile. Plusieurs ministres s’y sont cassés les dents. Depuis quelques mois, un projet de décret se profilait. Consultées, les organisations professionnelles (2“) s’étaient fait une raison et avaient accepté ce projet… qui prévoyait une formation de 400 heures en psychopathologie clinique suivie d’un stage pratique de cinq mois.

Un projet d’arrêté du ministère de la Santé (3“) met le feu aux poudres. Selon ce texte, les psychothérapeutes [universitaires, précision de la Rédaction] devront maîtriser “les principaux courants théoriques (psychanalytique, cognito-comportemental, systémique, socio-environnemental, biologique”…”et avoir une connaissance des outils d’évaluation (échelles cliniques, tests projectifs) suffisante.”

Cet arrêté relève du seul ministère… donc d’une décision administrative et le ministre (Valérie Pécresse) dit qu’il ne sera pas soumis à concertation.

Cette approche administrative et universitaire de ce dossier sensible soulève de nombreuses protestations.

Jacques-Alain Miller (psychanalyste très connu) parle d’un hold-up.

Cette affaire très sensible se voit ainsi abordée pendant l’été.

À suivre.

Journal reel : <http://www.journalreel.info>

  • 1 La rédaction du Cifp précise par cette spécification, la différence de nature entre psychothérapeute au sens générique et psychothérapeute relationnel. Cf. à ce propos notre Carré psy ici-même.
  • 2 Pas toutes, le SNPPsy et l’Affop maintenaient leurs réserves, et engageaient le combat pour en tout état de cause maintenir la présence de psychothérapeutes relationnels représentatifs dans les Commissions régionales d’homologation prévues au projet de décret.
  • 3 Partiellement inexact, il s’agit d’un projet d’Arrêté conjoint des deux ministères, Santé et Éducation nationale, vous savez, celui qui refuse de recevoir Roland Gori, président du SIUEERPP, une grande première.