Le décret — une réaction du côté de la psychanalyse : que sont-ils allé faire dans cette galère ?

Évidemment ça recommence. Chacun y va de son commentaire et les pouvoirs publics vont avoir à nouveau le tournis. Une mauvaise loi ne saurait trouver une bonne musique pour charmer les oreilles des juristes et sonner juste au pays du bon sens comme chose la mieux partagée (faculté de bien juger et de distinguer le vrai du faux).

Les ondes ensorceleuses comme celles du serpent Kaa dans le {Livre de la jungle, le film, ne déstabiliseront pas grand monde. Voici qu’un psychanalyste s’aperçoit des méfaits des agissements de nos psychanalystes conservateurs du tour d’avant. Il n’est pas trop tard pour acquérir quelque lucidité.

Le titre générique de psychothérapeute confisqué au bénéfice des psychiatres et psychologues, avec cadeau aux psychanalystes qui n’en voulaient pas, et interdiction aux psychothérapeutes relationnels qui ont créé l’appellation, ne deviendra ni logique ni bénéfique ni juste du simple fait qu’une nouvelle équipe se verrait chargée de s’y casser les dents à son tour.

Philippe Grauer}


Réaction à chaud

Si je comprends le projet de décret (mais j’attends avec impatience les commentaires de F. R. Dupont Muzart), les psychanalystes “annuarisés” sont psychothérapeutes de droit mais ont à faire la preuve d’une formation en psychopathologie. Autant que les autres. Il s’agit des psychanalystes “ labellisés-annuarisés”, ce qui concerne une minorité par rapport à l’ensemble des psychanalystes praticiens.

Les associations de psychanalystes n’ont cessé de démontrer que la psychanalyse n’était pas une psychothérapie. Alors de quel droit le psychanalyste serait de droit psychothérapeute et serait dispensé de faire la preuve de son “état de psychothérapeute” devant la loi ?
D’ailleurs, il aurait été préférable de ne jamais apparaître dans l’article 52 puisque que les psychanalystes ne demandent aucun titre, aucune reconnaissance d’État pour la psychanalyse, enfin j’espère…

Les dérives possibles, mes craintes :

– Si un psychanalyste est psychothérapeute de droit, c’est donc qu’implicitement les écoles de psychanalystes forment des psychothérapeutes. De ce fait elles devront rendre à un moment ou un autre des comptes à l’État.

– Le fait que la psychanalyse est mentionnée dans le décret et l’article ne me semble pas la protéger à terme d’une réglementation d’État, nous glisserons du contrôle des psychothérapeutes au contrôle des psychanalystes. Car je ne vois pas pourquoi, l’annuarisation du psychanalyste étant légitime en droit, l’État ne demandera pas un contrôle des écoles, un regard sur l’habilitation des écoles à l’annuarisation du psychanalyste. Quelle école est habilitée pour faire une attestation ? Il faudra bien que l’État mette de l’ordre. En résumé que la psychanalyse soit inscrite dans l’article et le décret n’est pas bon signe, il me semble.

La réglementation du titre de psychothérapeute annonce peut-être le pire pour la psychanalyse laïque. Je me demande vraiment pourquoi les associations ont accepté cette mention absurde dans l’article 52 : “être de droit psychothérapeute” ? ! Jamais la psychanalyse n’aurait dû être inscrite dans l’article 52, c’est d’une grande naïveté politique. J’espère me tromper. Qu’on m’explique ce qui est bien dans tout ça pour la psychanalyse laïque et son indépendance par rapport à l’État.

Sexualité, folie et institution

Genre, sexe, sécurité, précarité, libéralisme, autonomie du sujet

à Saint Martin de Vignogoul

34570 PIGNAN

Les 23 & 24 mai prochains lors des

7èmes journées de printemps d’Isadora

Venez nombreux entendre Jean-Pierre Lebrun et Robert Dany Dufour.

Emilio Rodrigué : Tonton Cristobal est revenu !

Séparations nécessaires. Mémoires

(Payot, traduit de l’espagnol par Mylène Ghariani)

par Michel Plon
Article paru en 2005 dans la Quinzaine littéraire


Il était une fois…en Amérique du sud

Emilio Rodrigué, tel le Tonton Cristobal de la chanson de Pierre Perret, nous est revenu. Pas cousu d’or, seulement chargé du brillant d’un nouveau volume qui ne traite plus cette fois-ci de la vie de Freud mais tout simplement de la sienne. Et quelle vie ! Tumultueuse, haute en couleurs, ponctuée d’expériences psychanalytiques toujours audacieuses, de celles dont notre époque semble avoir perdu le goût, rythmée par des amitiés et des amours dont Emilio Rodrigué, conteur malicieux, excelle à nous donner les arômes sans jamais sombrer dans l’exhibitionnisme.

Il importe de le souligner sans plus tarder. Si ce volume procure à son lecteur les plaisirs d’un roman d’aventure, c’est d’abord parce qu’il nous révèle, et sans doute la merveilleuse traduction dont il bénéficie n’y est-elle pas pour rien, un véritable écrivain, un auteur sachant marier l’humour et le dramatique, le familier et le solennel avec un sens de la distance qui évite longueurs et pesanteurs, un amateur de ces bons mots et de ces formules qui surgissent au moment opportun, diversions pétillantes à même de rompre avec toute forme d’enlisement dans la complaisance.

Écrivain et metteur en scène. De ceux qui, parmi les plus grands, ont l’art de la perspective et du relatif, qui savent faire apparaître le détail saugrenu, la réflexion d’apparence anodine à même de donner à la scène d’ensemble la plus convenue, congrès ou réception, réunion familiale ou réjouissances entre vieux copains, sa dimension unique et éphémère d’où naissent le sens du révolu, la nostalgie du plus jamais. Dans cette veine, celle d’un tragique d’autant plus tragique que rien ou presque n’en est dit, l’un des plus beaux moments du livre, l’envie vient d’écrire du film, est bien celui constitué par ce court chapitre, quatre pages, intitulé De la fête à l’exil. S’y trouvent évoqués les derniers jours — “Le matin nous lisions les chroniques de nombreuses morts, des morts proches par ressemblance ou par opposition, des morts à messages, les plus mauvaises de toutes. Seule issue : l’exil” — les dernières heures à Buenos-Aires, les départs de tous les amis et celui de la grande, la très grande psychanalyste et amie, Marie Langer — trop peu connue en France. “Ciao Buenos Aires, ciao“.

Le départ, la découverte et l’adoption de et par Salvador de Bahia, nouvelle patrie et autre femme qui lui feront découvrir les plages psychothérapeutiques et le Candomblé — dont il dira, un de ses raccourcis délicieux, qu’il “est à l’Eglise catholique ce que Plataforma (groupe psychanalytique révolutionnaire argentin dont il fut l’un des fondateurs à la suite de mai 68 et dont il dit aussi, autre formule, qu’il y était question de teindre la psychanalyse en rouge) fut à l’IPA” — tout cela, Madrid et la France aussi bien ne lui fera jamais oublier ces années, celles de l’enfance, de l’adolescence et de la découverte de la psychanalyse, celles de “…ces longs étés aristocratiques des années 40” à Mar del Plata, celles d’une époque où “Sans perdre de vue les différences” l’Argentine avec “Evita, Che Guevara, Borges, Cortazar et Astor Piazzolla” connut une “effervescence freudienne” qui pouvait évoquer la Vienne de la fin du XIX° siècle, “… celle des Freud et Wittgenstein, Kafka et Weininger, Strauss et Malher” .

À l’image du livre, décors de légèreté trompeuse laissant percer les blessures de la vie, son titre, si l’on veut bien s’y arrêter, est porteur de ce savant mélange qui fait se côtoyer le registre du burlesque et celui de la réflexion existentielle : séparations nécessaires ! Qu’est-ce qu’une vie, une vie véritable marquée par le refus du leurre, une vie construite au plus près du vrai du désir de celui qui en est l’acteur principal, si ce n’est d’abord et toujours une succession de séparations, d’abandons, de renoncements et de deuils, tous processus où viennent à se mêler le courage et la lâcheté, le plaisir, passion et gourmandise, la honte, amertume et désespoir.

Il fallait savoir faire sentir ce double registre, savoir faire alterner ce temps de la découverte, de la passion, ce temps de la confrontation avec l’inconnu et l’étranger avec celui du souvenir, de la blessure, du ratage et de la dérobade. Emilio Rodrigué s’y emploie avec brio, parvenant à faire avec l’histoire parfois désopilante de sa vie, un long chapitre de l’histoire de cette psychanalyse toujours déchirée entre un légitime souci de rigueur et les risques inhérents aux nécessaires avancées. Une formule dit bien ce qu’il en est de ce conflit permanent entre la frilosité à laquelle conduit l’excès de prudence et le risque de charlatanisme inhérent au refus de toute forme de règles : évoquant son expérience de “traitement complet en une seule séance” — de quoi faire frémir, voire hurler les orthodoxes de toutes espèces à Paris ou ailleurs — Emilio Rodrigué, qui s’est toujours gardé de vouloir “faire école”, écrit “Je ne veux pas dire par là que mon canapé lit est un modèle à imiter, mais que chaque analyste doit inventer son propre divan“. À sa manière, gardons-nous de juger, plus encore de rejeter au nom d’un dogmatisme desséchant, ses expériences parfois invraisemblables, exerçons-nous plutôt à y trouver matière à réflexion.

Enfant chéri, enfance dorée, enfant dernier né et tardif d’une riche famille argentine, pour partie d’origine française, qui fréquente l’Europe comme d’autres la banlieue de Buenos-Aires, le jeune Emilio Rodrigué, qui assumera non sans une certaine douleur le surnom de singe qu’il saura par la suite parfaitement utiliser, recevra de son père, entre autres cadeaux initiatiques, de ceux qui fabriquent un homme, la possibilité de découvrir Freud au seuil de ses études de médecine. Avec l’autorisation de “Papa”, le jeune singe inhibé et jaloux entame une analyse avec l’analyste alors le plus coté de la capitale argentine, Arnaldo Rascovsky : “Dès la seconde séance, je m’allongeai sur le divan et un monde merveilleux s’ouvrit à moi“. La passion est née qui le fait, le fera se découvrir “écouteur” en toute circonstance, gourou jamais dupe de lui-même. C’est donc vers cette “profession sans prestige, une affaire de juifs et de coiffeurs pour dames”, la psychanalyse, qu’il se lancera non sans inquiéter sa riche et toute nouvelle belle famille.

Mais Beatrix, sa première femme, la mère de ses enfants, cette grand-mère qu’il conte avec drôlerie à ses petits enfants, car il lui faut toujours, il le dit, un interlocuteur, fut-il un chien, pour écrire, Beatrix, “une lionne” le suivra et l’épaulera jusqu’à leur séparation. Désireux de quitter le cocon argentin, psychanalytique autant que familial, le conquistador en rupture de ban avec son analyste et avec ses pairs, partira en Angleterre en un temps où la psychanalyse s’y épanouissait avec vacarme. Il y fera deux séjours, dont l’un dans un dénuement matériel auquel le fils de famille n’est guère habitué. Le temps d’y faire deux tranches d’analyse avec la grande Paula Heimann, cette élève de Mélanie Klein qui sera l’une des rares parmi ceux-ci à s’opposer à cette “dame de fer” de la psychanalyse avec laquelle le jeune Argentin travaillera à son tour.

À Londres, au cours de son premier séjour, Emilio connaîtra les ultimes soubresauts, avant la trêve, de ce que les historiens de la psychanalyse appellent les grandes controverses, ces affrontements homériques entre les partisans d’Anna Freud, gardienne du temple, et les adeptes du renouveau kleinien. Il rencontrera, échangera et travaillera avec ces gloires de la psychanalyse britannique que furent Winnicott ou Masud Kahn parmi d’autres. Le retour en Argentine tout auréolé par cette prestigieuse formation anglaise et par la publication d’articles qui attirent l’attention est triomphal.

Mais l’homme est indocile, peu respectueux des ordres établis qu’ils soient professionnels ou amoureux, curieux de tout, de tous et plus encore peut être de toutes, il est menacé d’être de nouveau exclu de la jeune société de psychanalyse argentine. Il repart alors aux Etats-Unis pour un long séjour à Stockbridge, à la prestigieuse clinique Austen Riggs, communauté thérapeutique utopique, où il deviendra un personnage de premier plan aux côtés, excusez du peu, de ces gloires de la psychanalyse américaine que furent Erik Erikson ou David Rapaport, mais qu’il quittera parce que ne parvenant pas à faire entendre la portée des conceptions kleiniennes dont il s’était imprégné.

Deuxième retour en Argentine, il ne sera pas plus aisé que l’exil à venir. Les retrouvailles, passé le moment d’émotion, sont rarement plus faciles que les séparations : le temps s’écoule et les générations montantes ne se gênent pas pour marginaliser les “vieux” ; étrange chose constatera Emilio Rodrigué que de soudainement se ressentir à 46 ans comme un dinosaure. Lacan, sa lecture et son influence se font alors sentir en Argentine, vague comparable à celle du kleinisme quelques décennies plus tôt. Sans se départir de son humour mais toujours aiguillonné par sa curiosité et sa culture psychanalytique, Emilio Rodrigué “s’y mettra”, avec mesure et prudence, son expérience kleinienne l’ayant prémuni envers toute forme d’idolâtrie.

Au moment de refermer ce livre que l’on ne saurait raisonnablement résumer, il n’est pas impossible que le lecteur séduit, voire transporté, ressente ce petit pincement dépressif qui commence de vous saisir à la tombée du soir, le dimanche, à la fin de ces après-midi heureux, ceux où le groupe de jeunes analystes argentins jouait au foot comme des enfants. Alors vous vous rappellerez cette observation malicieuse de l’ami Emilio, une parmi tant d’autres : cette heure difficile, c’est “l’heure des vêpres, pendant laquelle, selon Neruda, les évêques se masturbent“. Subversif avec bonhomie, Emilio Rodrigué : il faudrait que nous sachions encore l’être.

Le Prozac sur la sellette

L’efficacité du Prozac sérieusement contestée

Jean-Michel Bader in Le Figaro
27/02/2008 | Mise à jour : 09:44 | Commentaires 13


Marronnier : on savait déjà tout cela. N’empêche. Faire par la magie d’une loi 52 malveillante mal ficelée et anti éthique des médecins généralistes prescripteurs à tout va de molécules douteuses des “psychothérapeutes” , cela gâche singulièrement ce titre générique. Dont nous sommes heureux de nous démarquer en nous spécifiant comme psychothérapeutes relationnels , aux côtés de la psychanalyse.

La nouvelle moûture que le ministère semble vouloir reproposer du décret d’application de la fameuse loi bancale 52 poursuit sur la lancée de l’imposture (mauvais positionnement) précédente.

Que cette enquête fortifie notre résistance. Et celle du public oh combien concerné, qui a besoin d’écoute autant que d’aide chimique, au demeurant quels que soient les résultats de l’enquête, en cas de maladie. À ne pas confondre avec le malaise, qui peut venir la doubler, mais qui bien sûr peut se présenter seul. On sait tout cela, on ? qui ? pas toujours tout le monde.

Les britanniques se sont montrés plus conséquents que nos gouvernants. Ayant pris connaissance des résultats de l’enquête, un porte parole du ministère de la santé a déclaré qu’il allait falloir augmenter de façon conséquente le nombre de psychothérapeutes dans le pays. De psychothérapeutes sachant écouter, bien entendu, chez nous cela s’appelle des psychothérapeutes relationnels.

Philippe Grauer


Les six antidépresseurs de nouvelle génération, dont le Prozac, ne seraient pas plus efficaces qu’un placebo.
Les six antidépresseurs de nouvelle génération, dont le Prozac, ne seraient pas plus efficaces qu’un placebo. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS
Une analyse de tous les essais cliniques des antidépresseurs de dernière génération ne montre pas de différence avec les placebos.

Comment les Français réputés pour leur boulimie de «pilules roses du bonheur» vont-ils réagir à cette nouvelle ? Deux scientifiques réputés, Irving Kirsch, de l’université de Hull (Royaume-Uni), et Blair Johnston, de l’université du Connecticut (États-Unis), viennent de passer en revue la totalité des essais cliniques des six antidépresseurs de nouvelle génération les plus prescrits : le Prozac, l’Effexor, le Deroxat, le Zoloft et le Seropram (le Serzone a été retiré du marché en 2003). Leur verdict est sans appel. Ces médicaments, qui appartiennent tous à la catégorie dite des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, ne sont pas plus efficaces qu’un placebo ! Autrement dit, un médicament ne contenant pas de principe actif…

Comment le corps médical a-t-il pu prescrire ces drogues à des dizaines de millions de personnes dans le monde au cours des vingt dernières années (en 2000, 9,7 % des Français bénéficiant du régime général, soit environ 5,5 millions de personnes, s’étaient vu prescrire au moins une fois un antidépresseur) ? La réponse a déjà été donnée le mois dernier dans le New England Journal of Medicine : les laboratoires pharmaceutiques ne publient que les études donnant des résultats positifs. Du coup, l’efficacité des médicaments qu’ils promeuvent avec l’aide des psychiatres «leaders d’opinion» est largement exagérée…

Aujourd’hui, Kirsch et son équipe enfoncent le clou d’une manière originale. Grâce à un dispositif légal unique au monde, le Freedom of Information Act, qui donne accès à tout citoyen américain aux documents administratifs publics, ils ont pu obtenir de la Food and Drug Administration (FDA) les dossiers des 47 essais cliniques effectués par les laboratoires pour obtenir l’autorisation de mise sur le marché de leurs antidépresseurs. Et notamment les essais non publiés, qui sont très souvent négatifs.

Les chercheurs ont alors dé­couvert que quatre études concernant le Zoloft de Pfizer (parmi tous les essais existants) ne montraient pas d’effet thérapeutique significatif. Même chose pour le Seropram, du laboratoire Lundbeck, avec un essai négatif.

Selon les auteurs, ces «mensonges par omission» représentent entre 23 et 38 % des patients inclus dans tous les essais cliniques évaluant les antidépresseurs. Ce qui fait beaucoup… L’analyse complète de toutes les données effectuée par ces chercheurs, y compris celles non publiées, a pour effet de «diluer» les performances des médicaments. Du coup, une fois ces études négatives prises en compte, l’efficacité des antidépresseurs apparaît à peine différente d’un placebo.

Psychiatres non formés

La sévérité de la dépression est estimée en fonction des réponses à 21 questions posées au patient, selon une échelle d’évaluation élaborée en 1960 par le psychiatre britannique Max Hamilton. L’analyse des essais cliniques publiés ou non, soumis à la FDA, montre une différence de seulement 1,8 point sur cette échelle entre le placebo et l’antidépresseur. Or, les recommandations officielles du National Institute for Clinical Excellence britannique (Nice) exigent un écart d’au moins 3 points pour valider l’efficacité d’un antidépresseur.

Plus gênant : les études non publiées ont été cachées au Nice, quand ses experts ont fait des recommandations concernant le traitement de la dépression.

Tim Kendall, directeur adjoint du Royal College of Psychiatrists Research Unit, a estimé dans le Times que les résultats de cette étude sont «fantastiquement importants» et qu’il était «dangereux pour les compagnies pharmaceutiques de ne pas publier toutes leurs données». Pour le Pr Jean-Michel Ougourlian, psychiatre à l’Hôpital américain de Neuilly, «le drame de ces nouveaux antidépresseurs, c’est qu’ils sont mal prescrits. Les gens y ont fait appel pour un amour déçu, une période de chômage, un coup de blues… C’est l’ignorance des médecins : une mélancolie grave ne répond pas à ces drogues. Le problème est en amont : les psychiatres ne sont pas formés et les diagnostics ne sont pas assurés».

Les Exilés de l’intime. Médecine et psychiatrie au service du nouvel ordre économique

Comment la perte de l’intime guette l’homme de la performance économique

par Roland Gori et Marie-José Del Volgo. Éditions Denoël, 2008, 22 euros.

– Page DÉBATS de {{ {l’Humanité

C’est avec ce qui fait l’essence de l’intime de l’humain, la perte et le manque, que les auteurs, psychanalystes tous deux, démarrent leur réflexion menée avec coeur et intelligence d’écriture. Cet intime se transmet dans leur style, poussant le lecteur à avoir soif de la découverte, comme un souffle pour vaincre cet exil de l’humain produit par le capitalisme. Les auteurs partent emblématiquement de l’oeuvre de sépulture, la manière de s’y prendre avec les morts, et interrogent son destin dans cette civilisation biogénétique asservie au management, où il n’y a que le chiffre qui compte.

L’avenir de l’humanité va-t-il être ravalé à celui du mythe de l’homme neuroéconomique ? Cette question, nourrie de l’apport de Weber, Foucault, Adorno, va être portée dans les trois parties de l’ouvrage : les logiques et limites de l’homme biomédical, le sujet neuroéconomique, la transformation de la psychiatrie en une logique sécuritaire de la santé mentale. La dialectique qui s’est instaurée entre la fonction des attitudes psychologiques et l’obéissance de la vie émotionnelle à la logique des échanges économiques produit une mutation anthropologique. Ses effets peuvent devenir ravageurs : l’homme se trouve ainsi transformé en une petite entreprise de production de comportements, ouverte à la performance et à la compétition.

La médecine passe sous le règne de la probabilité d’un risque écartant la cause singulière, le drame de son histoire que représente la maladie . Cette gestion capitaliste du risque individualisé rompt avec les principes de solidarité sociale. La pratique de la santé est ainsi modifiée jusqu’aux confins de l’intime. Le mythe de l’homme neuroéconomique vient faire désaveu de la mélancolie fondamentale qui fonderait nos subjectivités. Ce désaveu a pour corollaire la haine, mise en réserve de l’inconscient, que le sujet peut retourner contre lui-même ou contre les autres.

Différents exemples cliniques sont donnés avec humour de même que des situations sociopolitiques en rapport avec la théorie des jeux. Va-t-on vers un nouveau style anthropologique ? Le monde humain devient monde numérique et se conjuguant à la naturalisation de l’humain peut donner lieu au cauchemar d’une administration rationnelle et scientifique de la vie : une nouvelle crise éthique de la civilisation est à craindre. La référence à Michel Foucault oriente la réflexion sur la psychiatrie qui s’éloigne de la folie pour devenir le domaine de toutes les conduites possibles et privilégier l’expert. Alors que la psychanalyse avait soustrait la folie et les déviances au champ du déficit : le concept de handicap consacre le retour de l’exclusion.

Là encore un changement anthropologique survient : nous passons d’une civilisation dépressive fondée sur la faute à une civilisation de la paranoïa envers soi-même dans laquelle l’individu se trouve invité à dépister les signes qui le menacent et dont il est à la fois la victime et le suspect. L’apport psychanalytique dans un style accessible et précis se concentre alors sur les pathologies du nihilisme, l’objet toxicomaniaque, le sniff aussi bien que le snuff movie ! Contre l’acéphale de l’encéphale, contre la négation de l’humain monte dans cette lecture la lumière qui éclaire ce qui est à prévenir de notre aliénation.

Émilio Rodrigué nous quitte

Un psychanalyste ami de notre discipline disparaît. Il avait conservé sa libertté d’allure et de pensée, avec quelque chose mutatis mutandis de notre Manuel Barroso, dont la rigueur psychanalytique et l’ouverture à la psychothérapie relationnelle conjointes font merveille au Cifp, ou en d’autres temps à Roger Gentis, davantage son contemporain. Ce poseur de passerelles a donc lancé sa dernière vers l’autre monde, qu’il soit ici salué en ami.

Philippe Grauer


Emilio Rodrigué

LE MONDE | 01.03.08 | 15h40 ? Mis à jour le 01.03.08 | 15h41

Grande figure de l’école de psychanalyse argentine, Emilio Rodrigué est mort le 21 février, à l’âge de 85 ans, à Salvador de Bahia (Brésil), où il vivait depuis 1972. En 1944, deux après la fondation de l’Asociacion psicoanalitica argentina (APA), il entreprend une cure didactique sur le divan d’Arnaldo Rascovsky, tout en poursuivant ses études de médecine.

Mais, très vite, il rêve d’un autre horizon. Aussi émigre-t-il à Londres, en 1947, pour continuer sa formation dans le sérail du groupe de Melanie Klein. Il rencontre alors les plus brillants représentants de l’école anglaise de l’immédiat après-guerre, tout en se passionnant pour l’histoire des origines viennoises de la psychanalyse.

Trois ans plus tard, il retourne à Buenos Aires, où il commence à pratiquer, tout en devenant l’ami de la psychanalyste Marie Langer, féministe et marxiste. En 1950, il fait la connaissance de Che Guevara sans parvenir à le convaincre de la validité des thèses freudiennes. Bien que très attaché à un classicisme kleinien, Rodrigué ne supporte guère l’orthodoxie des groupes psychanalytiques. Curieux de toutes les formes d’approche psychique, aimant les femmes, l’amour et la sensualité, et comparant volontiers la cure “à un baiser sur la bouche“, il finira par contester le conservatisme de ses collègues.

A partir de 1968, il participe aux luttes politiques et institutionnelles du mouvement argentin et, en 1971, avec le groupe rebelle Plataforma, il prend la route de l’exil. Toujours en quête d’expériences, il s’installe à Bahia. Il y réside six mois par an et ne cesse de voyager à la recherche de nouvelles formes de thérapies. A Esalen, bastion californien de tous les dissidents freudiens, il songe, comme bien d’autres thérapeutes, à intégrer à la cure les approches corporelles et groupales.

Après son divorce, il épouse une princesse noire, Graça de Oxun, prêtresse de l’aristocratie candomblé avec laquelle il vivra pendant quinze ans. En liaison avec Marie Langer, exilée au Mexique, il mène une lutte contre les compromissions des sociétés psychanalytiques avec les dictatures latino-américaines. Enfin, il s’intéresse aussi aux penseurs français des années 1970, et bien sûr à Jacques Lacan. Aussi parvient-il non seulement à réunir autour de lui, à Bahia, un groupe composé de toutes les tendances du freudisme, mais aussi à établir un pont entre l’Europe et le Nouveau Monde : “Notre géographie et notre histoire nous mettent dans une position versatile. Nous devons dépasser la servitude du colonisé sans tomber dans l’idéalisation indigène. Nous sommes bicéphales : un oeil rivé sur l’Europe, l’autre vers notre nombril.”

En 1995, il réalise son rêve de devenir le premier biographe latino-américain de Freud. Traduit en français en 2000, grâce à la ténacité de Juan David Nasio, l’ouvrage (Le Siècle de la psychanalyse, Payot) est reconnu internationalement. On y trouve un panorama historiographique de la quasi-totalité des travaux publiés dans le monde anglophone, francophone et latino-américain, accompagné de commentaires interprétatifs qui reflètent la subjectivité d’un homme capable de mêler, de façon romanesque, l’histoire mémorielle à l’histoire érudite. À la fin de sa vie, il invente la cure “en une séance“, n’hésitant pas à se rendre à domicile pour une durée de trois heures chez des patients en état de deuil ou de souffrance extrême. C’est sans aucun doute ce mélange transgressif de rigueur, d’empathie et d’inventivité qui restera gravé dans la mémoire de ceux qui comparaient volontiers Emilio Rodrigué à un personnage sorti tout droit de Cent ans de solitude : entre Garcia Marquez et Sandor Ferenczi.

9 janvier 1923

Naissance à Buenos Aires (Argentine)

1950

Commence à pratiquer la psychanalyse à Buenos Aires

1995

Publie une biographie de Freud

21 février 2008

Mort à Salvador de Bahia (Brésil)

Shoa : témoigner de l’impensable en 2008

Journées organisées par l’association Psychanalyse Actuelle

Actuel de la Shoa

SAMEDI 12 SOIR & DIMANCHE 13 AVRIL 2008

École Normale Supérieure
AMPHITHÉÂTRE DUSSANE
45, rue d’Ulm – Paris 75005

ARGUMENT

Comment situer le moment actuel où le mot, le nom Shoah nous met chacun en place de témoin de son extension, et aussi de son inscription singulière dans la vie psychique, témoin de la levée possible du silence et du déploiement de la pensée sur ce qu’il s’est passé, d’en reconnaître aussi sa limite, sa part d’impensable toujours présente dans tout évènement relevant du nom Shoah.

Le mot Shoah passe comme signifiant dans la langue par le film de Claude Lanzmann, qui le premier a su, par son écriture filmique, par son geste créateur, enlever la victime du monde des assassins, et donner un cadre au réel des horreurs sans nom des disparitions collectives des Juifs d’Europe.
Les horreurs produites dans ce crime de magnitude sans précédent pénètrent la langue, les langues, les savoirs, la création, la poétique de chacun, instaurant un rapport à repérer pour notre subjectivité et notre lien au politique et à l’histoire contemporaine.

Praticiens et créateurs de diverses disciplines sont ici sollicités pour interroger au plus vif de la parole, de la pensée, de l’image, les témoignages de ce qui reste irréductiblement inacceptable.


Shoah-film est “événement originaire”. En ouverture de ces journées, avec la projection d’extraits de films, nous soutiendrons combien l’acte de création filmique rend contemporain dans l’actuel ce qu’il s’est passé.
Durant les journées, nous recevrons Batia Baum : présentation du « Chant du peuple juif assassiné » d’Yitskhok Katzenelson (éd. Zulma) ; et Kliclo pour une installation :«écrit/traces/ déchirures’», grâce et avec l’intervention du public.

SAMEDI 12 AVRIL DE 18 HEURES À 21 HEURES

TEMOIGNER DE LA SHOAH, LE CINEMA

Réalisateurs invités

– Marceline Loridan-Ivens , La petite prairie aux bouleaux

– Jean-Christophe Klotz, Kigali, images contre un massacre

– Guillaume Moscovitz, Belzec

– Rithy Panh, S21, machine de mort khmer (sous réserve)


DIMANCHE 9 HEURES A 13 HEURES

Invités — Richard Prasquier, Président du CRIF, Daniel Shek : Ambassadeur d’Israël en France

Raphaël Haddad, Président de l’UEJF, Claude Lanzmann, cinéaste

DIMANCHE 14 HEURES A 19 HEURES

Invités — Père Patrick Desbois, secrétaire de l’Episcopat pour les relations avec le judaïsme,

Annette Wieviorka, historienne, Charles Y. Zarka, philosophe, directeur de la revue Cités, Eric Marty, Pr. de littérature


INSCRIPTIONS

LE NOMBRE DE PLACES EST STRICTEMENT LIMITE

L’inscription et le paiement de votre « Participation Aux Frais » sont IMPÉRATIFS PAR AVANCE. Nous vous prions de bien noter qu’il sera impossible de s’inscrire sur place.

Etudiants : entrée gratuite après inscription préalable et présentation de leur carte lors des journées.

P.A.F. : 30 € à régler par chèque libellé au nom de l’Association Psychanalyse Actuelle et à adresser en y joignant vos coordonnées (nom, prénom, adresse postale et Email) à : Mme la Trésorière de l’Association Psychanalyse Actuelle 15, rue des Ursulines 75005 Paris France.
[Ou par carte bancaire sur le site]


Aimablement communiqué dans le Bulletin de la SIHPP — Société d’histoire de la psychanalyse et de la psychiatrie

sihpp.ey@wanadoo.fr

Entretien avec Emilio Rodrigué : Le capitaine du divan

Février 2005 dans Le Point

Propos recueillis par Emilie Lanez

Emilio Rodrigué est une figure majeure de la psychanalyse en Amérique du Sud. « Gourou tropical », « capitaine du divan », « maître socratique unique dans la psychanalyse en cette fin du XXe siècle », selon l’historienne Élisabeth Roudinesco, l’homme se flatte d’avoir « introduit la cause freudienne jusque dans les motels ». Né à Buenos Aires en 1923, dans une riche famille d’origine française, il fuit la dictature et vit depuis trente ans à Salvador de Bahia (Brésil), où il continue de former des analystes lorsqu’il ne joue pas au frescoball sur la plage. Auteur d’une dense biographie de Freud, Rodrigué publie ses Mémoires (Payot). Le jeune octogénaire y joue franc jeu. Il parle de sa sexualité, de ses femmes et de la plage, du culte candomblé, dont il épousa une grande prêtresse, et de la vieillesse qui le nargue. Quant à la psychanalyse, il en craint la fin. Hélas, sourit-il. L’homme, qui aime tant « lâcher la sorcière de l’inconscient pour monter sur son balai », se raconte.

Le Point : Cela ne pèse-t-il pas lourd, les souvenirs de 100 000 heures passées au pied d’un divan à écouter en silence?

Emilio Rodrigué : Oui, ça pèse. Un milliard d’histoires reçues et entamées. Pourtant, je dois dire que je ne me souviens d’aucune interprétation que j’ai pu faire. Une fois, un patient m’a percé le coeur, mais en général je fus épargné. Une séance m’a récemment marqué. C’était une ancienne patiente. Elle vient et m’annonce la mort de sa mère, ce qui était attendu : celle-ci avait 90 ans et souffrait d’Alzheimer. Ma patiente détestait sa mère et pensait que sa mère la détestait. Elle m’a raconté ce qui s’était passé autour du lit mortuaire ; elle était entrée dans sa chambre , lui avait parlé, ne sachant pas trop si celle-ci l’entendait. Elle avait touché sa main et constaté que celle-ci était froide. Elle s’est alors interrompue et m’a demandé combien de temps mettait un mort pour être froid. Je lui ai répondu vingt minutes, peut-être.

Elle me parlait d’une façon étrange où la froideur se mêlait à des émotions voilées. A la fin de la séance, j’étais étrangement ému, les larmes aux yeux. En me levant, je l’ai embrassée et elle m’a dit : « ne me faites pas pleurer, docteur. » C’était la meilleure session de ma vie, celle où j’ai seulement dit « vingt minutes ».

Vous pratiquez depuis peu une forme de séance pour le moins hétérodoxe : la « cure shampooing ».

C’est une session de trois heures environ. Je me rends au domicile du patient parce que les maisons disent beaucoup de celui qui y habite. Les clients de ces cures shampooings sont souvent des personnes qui ont rencontré un problème ponctuel, comme un deuil ou un chagrin d’amour. Ces trois heures sont très fortes, très fatigantes et les résultats sont très bons.

Alors pourquoi d’autres y passent-ils quinze ans ?

Une cure de dix, quinze ans, cela devient autre chose. Cela n’est plus de l’analyse, c’est être en quête d’un compagnon existentiel. Certes, l’analyse est un parcours qui comporte de grandes répétitions, mais c’est également une incitation révolutionnaire. Et l’on ne peut pas être en révolution pendant dix ans.

Vous définissez la psychanalyse comme une « méditation sensuelle partagée ». Drôle de définition…

Certainement. Mais je la maintiens. La psychanalyse est sexuelle parce que le transfert est sensuel. J’ai dit, je ne sais pas si j’oserais le redire aujourd’hui, qu’une analyse est comme un baiser sur la bouche. Méditation partagée parce que c’est un dialogue intime, partagé par quelqu’un qui écoute et parle peu. Le transfert a un halo sensuel.

Cette définition peut-elle convenir à vos confrères français ?

Non, je ne crois pas. Mais j’aime bien parler ainsi du baiser sur la bouche, cela épate les psychanalystes engourdis.

Vous dites de Lacan qu’il fut « un analyste stupide » dont « la lecture rend intelligent »…

Non, c’est une erreur. J’ai écrit que Lacan fut stupide à l’égard des femmes, mais il est loin d’être stupide. Il a sauvé Freud. Marx est mort en France en Mai 1968. Freud n’a été que gravement blessé dans une ruelle de la rive gauche et c’est Lacan qui l’a sauvé. Lacan, plus Lévi-Strauss, Derrida, Deleuze et le mouvement autour de Foucault ont transformé le monde des idées et ont constitué un turning point pour la psychanalyse, et pour la pensée. Lacan a remis le problème de la pulsion, de la sexualité, de la parole au coeur, il nous a fait revenir à Freud, qu’on avait oublié. Mais, aujourd’hui, Lacan a donné tout ce qu’il pouvait donner.

Où mène une analyse ?

Nulle part, je ne sais pas où l’on va lorsqu’on commence une analyse. Le but, c’est de changer une personne afin qu’elle devienne quelqu’un d’autre. Freud, dans « Analyse terminable et interminable », écrit que l’analyse peut rendre l’homme neuf. Parler d’un « homme neuf » est questionnable. La personne change radicalement lorsqu’une analyse est bien faite. Le point fondamental de la cure, c’est l’association libre, qui représente une façon de penser ; elle opère des transformations inédites dans la pensée.

La psychanalyse peut-elle continuer, alors que les neuro-sciences, les thérapies comportementalistes, ou même la génétique, battent en brèche nombre de ses théories ?

Je viens d’écrire un article de science-fiction où j’imagine une correspondance entre moi-même et un analyste qui vivrait en 2100 et s’appellerait Héraclite Gomez. La première question que je lui pose, c’est de m’étonner qu’il existe encore des analystes. Je crois toutefois que l’analyse va durer, mais je ne suis pas sûr que les psychanalystes pourront survivre, car je ne connais plus personne qui peut passer trois fois par semaine une heure dans le cabinet de son analyste. Je doute que cela soit encore possible.

Les idées essentielles de l’analyse vont, elles, durer. J’ai dit à l’un de vos confrères qu’un jour la planète Gaia se lèverait du divan et dirait merci docteur, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi, et s’en ira. La psychanalyse a rendu un énorme service à la planète Gaia, mais cette analyse, qui dura cent ans, connaît sa fin. Plus de mystère ni de magie. Elle ne fascine plus personne, elle n’éblouit plus, elle s’est embourgeoisée.

Parlez-nous des grands personnages de la psychanalyse que vous avez côtoyés. Mélanie Klein, par exemple, qui fut le chef de file de la deuxième génération psychanalytique mondiale, et dont vous avez analysé la petite-fille ?

Mélanie Klein était une femme géniale, et les génies sont difficiles, mais on apprend. Avec sa petite-fille, ce fut une expérience très compliquée. J’étais évidemment très fier – j’avais 28 ans seulement – qu’elle m’ait choisi pour analyser la petite Hazel. Plus tard, j’ai réalisé qu’aucun analyste confirmé n’aurait pris en cure un petit enfant avec la grand-mère pour superviseur. Cela ne se fait pas.

Anna Freud ?

Elle fut une grande dame timide. Elle récitait ses conférences par coeur, quel tour de force ! Elle a en revanche retardé les avancées théoriques sur les enfants.

On raconte souvent que vous avez analysé Che Guevara. Alors ?

J’ai connu Ernesto Guevara en 1950, il étudiait la médecine à Buenos Aires et moi, rentré de Londres, j’ouvrais mon cabinet de psychanalyste. Un de mes patients lui avait recommandé de venir me voir, car il souffrait d’asthme. Mais il était très sceptique à l’égard de la psychanalyse, ce qui n’était pas rare à l’époque. Je crois l’avoir presque convaincu que son asthme était d’origine psychosomatique, mais presque seulement.

Vous aimez beaucoup les femmes, vous en avez épousé trois et aimé beaucoup d’autres. Votre dernière épouse, Graça de Oxun, « la princesse africaine », était une grande prêtresse du culte candomblé, le culte vaudou brésilien. Avec elle, vous vous êtes converti en 1985 à ce culte afro-américain. N’est-ce pas étrange pour un médecin psychanalyste de consulter l’avenir dans les coquillages en dansant autour du feu ?

Joseph Breuer, mon ancêtre psychanalytique, disait que tout est possible, même Dieu. Je suis d’accord avec ce bulletin métaphysique. J’accorde du crédit au candomblé, mais je n’y crois pas. Vous savez, tout est possible dans la tête d’un psychanalyste qui vit à Salvador de Bahia. Si je devais aujourd’hui choisir une religion, je ne choisirais pas d’être un catholique fervent, comme je le fus enfant, je choisirais le candomblé, car le sang qui y est versé en sacrifice est du vrai sang. On ne fait pas semblant dans le candomblé.

Vous écrivez que le couple, “c’est la guerre en temps de paix, ou le contraire”.

Le couple est une institution belle et impossible qui, avec ses noeuds enchevêtrés et ces alléchants petits chignons, est à la base de tous les liens sociaux. Les moments les plus heureux de ma vie, je les ai vécus en plein ballet nuptial. Le mariage est un défi titanesque.

Vous dites que Freud n’a sur la vieillesse émis que « des lieux communs et des plaintes » ?

Bon, il a dit ce que typiquement un homme vieux peut dire. Je suis logiquement très concerné par ce sujet. Je crois que la sexualité de l’homme vieux peut être, doit être épanouissante à l’occasion. C’est important pour cet âge de déconstruire le pénis, de contester le pénis arrogant et traître. Il faut pour les vieux regarder la sexualité d’une autre façon, plus féminine, plus sage. Je crois qu’il est difficile d’être sage avant 60 ans, en particulier dans la sexualité. Passer la soixantaine donne de la souplesse, de l’esquive, du jeu de ceinture, comme on dit dans la boxe


Voir aussi notre Éditorial du 22 février :
Élisabeth Roudinesco : Emilio Rodrigué le grand psychanalyste argentin est mort hier

SOS SHS ! Sciences humaines et sociales en difficulté si le CNRS est mal

Vider les espaces où s’élabore la recherche :
une stratégie de prédation à courte vue

– Article paru dans Le Monde du 19 février 2008

Les sciences humaines et sociales sont dans le collimateur. La clinique risque de se voir abolir par l’experbêtise scientiste, avec elle la place de la psychanalyse à l’université compromise. Les analyses produites au dernier forum des psys sous la direction de Jacques-Alain Miller recoupent parfaitement celle que Le Monde publie le 19 février et que nous mettons à votre disposition ici. On se reportera utilement en particulier aux communications d’Isabelle This, Alain Abelhauser , Roland Gori, François Ansermet, Jean-Claude Maleval, mais il faudrait les citer tous. Même combat mêmes analyses, même projet de méfait contre la recherche et pensée française. Même nécessité d’y faire face et opposition lucidement.

La psychothérapie relationnelle n’est plus guère présente à l’université ni sauf les études de Daniel Friedman (Les thérapies de l’âme) à notre connaissance au CNRS. Elle se tient intellectuellement et politiquement solidaire des psychanalystes et des chercheurs, par lien logique, épistémologique, éthique.

Nos Écoles agréées par l’AFFOP ont besoin d’une recherche saine, à laquelle soit reconnue le principe d’autonomie, une recherche libre en sciences humaines et sociales, indépendante de l’université où la camarilla cognitiviste s’apprête à liquider la clinique et l’axe scientifique la dynamique de la subjectivité, ce qui permettrait de déclarer illégitimes les voies les plus assurées de la psychothérapie relationnelle, de tenter de catapulter hors la loi l’humanisme clinique.

Le combat pour nos psychothérapies passe par la bataille intellectuelle et politique pour clarifier les stratégies et enjeux scientifiques et idéologiques d’une mondialisation managérialisée qui ignore le domaine de l’âme, de la parole et de la signifiance tel que les révèle et développe le travail psychique à base de relation qui est le nôtre, auquel ceux qui le désirent doivent pouvoir continuer de recourir en sécurité.

Philippe Grauer


L’affaire semble entendue : “Haro sur le CNRS !”, crient en choeur les réformateurs de l’enseignement supérieur et de la recherche. Et les sciences humaines et sociales (SHS) de servir de bouc émissaire. Conseiller à l’Elysée, l’éminent économiste Bernard Belloc mentionne des “données officielles” selon lesquelles “30 % des chercheurs des SHS ne publient jamais rien dans leur vie. Même pas dans La Dépêche du Midi” (Les Échos, 28 janvier).

Sans appel, ce jugement est simplement diffamatoire pour les innombrables chercheurs qui travaillent bien plus de quarante heures par semaine, souvent le week-end, publient dans des revues à comité de lecture, s’associent à titre d’experts aux travaux d’organismes publics et privés, organisent des colloques, enseignent dans les universités et initient des entreprises de recherche collectives. Il y a plus grave : au-delà du cynisme, ce jugement traduit un mauvais diagnostic et prélude à une erreur historique.

Ces attaques contre le CNRS révèlent deux œillères : le corporatisme latent des présidents d’université et le mimétisme aveugle des décideurs. De fait, la réforme est inspirée par le très actif lobby de la Conférence des présidents d’université, le cas échéant soutenu par une élite administrative formée loin de la recherche scientifique, dans les grandes écoles (parmi eux, combien de docteurs ?). Motivés par de nouvelles exigences internationales, les présidents d’université ont besoin de plus de recherches pour se mettre au niveau de leurs concurrents. Puisant la ressource là où elle existe, ils veulent faire main basse sur le CNRS pour remonter leur score.

C’est là qu’intervient le mimétisme à courte vue des décideurs : dans leur immense majorité, les pays dont les universités figurent au classement de Shanghaï (une université chinoise de deuxième ordre), n’ont pas d’organismes de recherche indépendants. Imitons-les ! L’importation de solutions internationales en vogue est un phénomène connu en matière de décision publique : nos réformateurs “imitent” des standards internationaux, sans réflexion à long terme, sans analyse rigoureuse du système français. En outre l’imitation est sélective. On concentre les pouvoirs sur les présidents d’université en se gardant de confier aux académiques les pouvoirs qui garantissent leur indépendance à l’instar de ce qui se pratique dans les universités américaines. On ne touche pas aux grandes écoles qui dévorent les crédits sans contribution décisive à la recherche. On laisse au politique la définition des priorités de la recherche.

Conjugués, le corporatisme des présidents d’université et le mimétisme des décideurs dispensent d’un véritable diagnostic interne. Cet aveuglement détourne le regard des réalités universitaires et ignore le rôle discret mais essentiel des chercheurs du CNRS à l’université.

Rappelons quelques faits têtus, pour sortir un peu de l’idéologie. Recrutés depuis plus de quinze ans sur des critères très sélectifs et bénéficiant d’une réelle autonomie, les chercheurs du CNRS sont souvent des agents publics motivés, malgré leur faible rémunération. La comparaison avec leurs homologues de l’université est claire : les maîtres de conférences, confrontés à la massification de l’enseignement supérieur particulièrement sensible en sciences humaines et sociales, enseignent à tour de bras et peinent à se consacrer aux travaux de recherche auxquels ils aspirent après y avoir été formés.

Est-ce la faute du CNRS ? Non, les causes sont plutôt à trouver du côté de l’université française : manque de moyens, division interne du travail minée par le mandarinat, localisme des recrutements, faibles perspectives de carrière pour les jeunes maîtres de conférences privés de temps de recherche, absence d’incitations une fois le grade de professeur atteint, inexistence de l’évaluation par les pairs, etc. Dans ces conditions, reverser les chercheurs du CNRS à l’université apportera au mieux un peu de sang frais dans une institution malade.

Vider les espaces où s’élabore la recherche est une stratégie de prédation à courte vue, à mille lieues d’un développement durable de la recherche universitaire. Elle traduit une ignorance des relations concrètes entre les chercheurs et l’université. Que font au quotidien les chercheurs du CNRS associés aux universités dans des unités mixtes de recherche ? Grâce à leur autonomie et à leur spécialisation, ils développent avant tout des recherches de qualité publiées dans les meilleures revues. Mais ils assurent aussi des cours spécialisés, participent à la création de cursus innovants, répondant aux enjeux contemporains et aux marchés du travail. Ils dirigent des travaux d’étudiants, sont associés aux tâches collectives de l’université et participent aux recrutements de leurs collègues universitaires.

Enfin, ils répondent régulièrement à des critères formels d’évaluation là où les universitaires ne sont simplement pas évalués. Plutôt que de diluer la capacité de recherche du CNRS dans l’université, reconnaissons le travail que les chercheurs y accomplissent grâce à leur autonomie et encourageons-le !

Au risque d’apparaître iconoclastes dans le concert des conformismes, nous soutenons l’idée que le CNRS, dont la performance peut sans doute être accrue par des réformes d’organisation, est un puissant avantage concurrentiel dans le contexte international de la recherche en sciences humaines et sociales, domaine où la France peut se prévaloir d’un héritage prestigieux. Alors que des pays comme la Grande-Bretagne et les Pays-Bas recréent des postes de “research professors”, spécifiquement dédiés à la recherche en sciences humaines et sociales, nos réformateurs veulent mettre en pièces l’une des principales institutions académiques capables de produire des recherches de niveau international dans ce domaine.

Au lieu de déshabiller Paul pour habiller Jacques, une fertilisation croisée de l’université et du CNRS offrirait des possibilités prometteuses. Les formules ne manquent pas. Des postes pluriannuels de recherche au CNRS, assortis de moyens motivants, pourraient être proposés aux enseignants universitaires pour encourager l’émulation et favoriser les meilleurs. Pour ce faire, l’autonomie et les moyens du CNRS en sciences humaines et sociales doivent être préservés et renouvelés pour constituer un gisement irriguant l’université. Au lieu de cette politique de fertilisation croisée, nos réformateurs pensent bâtir l’université en détruisant les fondements de la recherche. L’erreur pourrait se payer cher. Que les sciences humaines et sociales soient une cible privilégiée ne surprend guère : elles ont toujours été, parmi les sciences, celles dont l’autonomie, le pluralisme critique et l’ouverture démocratique déplaisent le plus aux pouvoirs.


Daniel Benamouzig, Philippe Bezes, Pierre Lascoumes, Patrick Le Lidec sont chercheurs au CNRS, département sciences humaines et sociales.

Échos du forum des psys — suite

Voici la suite annoncée aux {Premiers échos, à quoi il manque l’écho disparu de la seconde après-midi, la contrainte existentielle bien connue de l’imperfection nous ayant privé des notes nécessaires. Nous produirons éventuellement ultérieurement une suite à la suite si cette lacune venait à se trouver comblée. Le verre étant à moitié plein nous espérons qu’il motivera nos lecteurs à participer au prochains forums, à venir au même lieu et avec le même enthousiasme studieux, le 29 mars après-midi prochain, c’est bientôt !}

Philippe Grauer


Au sommaire de cette page

– François Ansermet, Les butées de l’inattendu
– Roland Gori, Un dispositif administratif d’exécution de masse
– Jean-Claude Maleval, L’évaluation explose
– Philippe Mérieux, l’École mise au pas
– Jacques-Alain Miller, les petits producteurs indépendants de savoir

[1<-]


Les butées de l’inattendu , selon le titre que François Ansermet donne à sa communication, inversent la perspective. La politique du tout cognitiviste, génétique et statistique bute sur les dimensions inattendues qui font de la psychanalyse paradoxalement l’avenir de ces sciences. Il y a là un pari à soutenir. Même les normes des commissions d’éthique ne permettent pas de saisir le particulier. On bute sur l’impensable l’irreprésentable, l’incertain, l’infini de ce qui ne peut pas être prédit. Au-delà la contingence s’impose, à quoi est sujet le sujet.

L’évaluation n’est jamais que l’explication rétrospective de ce qui était imprévisible, permettant de ne sélectionner que ce qui cadre avec ses théories, il continue de manquer la science de l’incertitude, de l’imprévu. Or, au service de l’irréductible singularité on rencontre précisément la psychanalyse. Aux yeux de laquelle nous sommes génétiquement déterminés pour être libres. La plasticité s’inscrit aussi dans la discontinuité. Contrairement au présupposé du DSM, la réalité n’est pas seulement continue. Les sciences humaines cliniques introduisent nécessairement la labilité, en même temps que des éléments de discontinuité, de liberté. Qu’on pense chez Lacan au caractère évanescent de la trace, jusqu’au nœud.

Discontinuité d’où procède le sujet, sur laquelle butent les sciences inhumaines. L’incontournable de la singularité, la discontinuité dont s’empare le langagier, telles se présentent les spécificités qui sont les nôtres. Avec Foucault relayant Canguilhem, nous affirmons que c’est l’erreur qui constitue la caractéristique de la vie. La vie est fondamentalement à sa place quand on la considère comme vouée à se tromper.

Nous tenons avec la psychanalyse une enclave d’inattendu dans cette marée de prédictible et de réductible dont nous devrons assurer le maintien, à laquelle nous pouvons prédire un bel avenir.

[2<-]


Un dispositif administratif d’exécution de masse . Roland Gori, responsable du SIUEERPP, les 240 professeurs en charge de la psychopathologie à l’université, ce qui rime avec psychologie clinique, laquelle est une sorte de sous-marque universitaire de la psychanalyse à l’intention des psychologues cliniciens, Roland Gori lanceur de la pétition Sauvons la clinique qui réunit tout de même pas loin de la dizaine de milliers de signatures, mais, grande première en France, n’est pas reçu par sa ministre de tutelle lorsqu’il veut l’entretenir d’une situation qu’il sait critique, Roland Gori n’y va pas par quatre chemins.

Il dénonce l’arrogante et imbécile chaîne de violence administrative qui permet la déresponsabilisation des exécuteurs, permet d’obéir, comme dans l’expérience de Milgrand, aux ordres idiots et inhumains. La république démocratique des travailleurs de la preuve dont parle Bachelard en a pris un coup avec ce dispositif en vue de la normalisation sociale des professeurs qui vise à un pouvoir qui traite l’homme en instrument.

Avec les psys comme agents de sécurité des comportements. On oublie parfois de remettre en cause les principes dont ces pratiques se prévalent, note-t-il, évoquant pour mieux en pénétrer la logique l’historique d’une partie qui dure depuis 1947, avec Lagache et la pseudo unité de la psychologie. On voit depuis cette époque les cliniques de l’intersubjectivité s’opposer aux sciences de la vie. On voit aussi en psychologie les cliniciens fournir les gros bataillons pendant que les scientistes n’intéressent qu’un petit nombre à leur vernis.

Il s’agit dans le mouvement actuel de promotion mondialisée du cognitivisme d’aligner sur critères états-uniens la psychologie clinique européenne. Nous demander de collaborer à une telle politique c’est nous demander de collaborer à notre disparition. Au nom du modèle anglo-saxon, on veut bien continuer de jouer avec nous à condition qu’ils annoncent eux les atouts. Collaborer à une telle politique aboutirait à invalider les critères auxquels nous croyons. Cela permettrait de transformer un rapport de forces en rapport de légitimité.

Or ce dispositif assure la promotion d’un modèle anthropologique, le modèle Google, de la Google Civilisation . Il lui suffit d’un dispositif qui mesure tout et n’importe quoi. Il importe et c’est vital pour nos valeurs, de ne pas leur laisser définir les unités de mesure.

Déjà du côté des sciences dures, on entend se lever des critiques sérieuses. On veut nous faire croire que des critères commodes sont des lois, des lois qui vont conduire à classer des anormaux. Nous sommes là face à la question de l’anthropologie. Face à un problème d’éthique donc. Valider une science sur des normes appuyées sur des concepts en fait auto validés, rappelle le Comité national d’éthique, n’est pas recevable.

Or ce qu’on nous propose n’est pas une science du tout. Il est nécessaire de prendre en compte que l’évaluation biométrique mériterait une critique. Qu’on se souvienne de ce que Pierre Joliot disait à ce propos : au fait il disait quoi Pierre Joliot ? vous le saurez en lisant le compte-rendu intégral de la communication de Roland Gori dans le Nouvel âne . Cette page de publicité est due à une carence de prise de notes à un moment où l’orateur accélérait son débit.

Il poursuit, développant que les plus conformistes ou les plus cyniques seraient les champions de ces critères bureaucratiques, parlant l’idiome informatique type Google, construisant sous nos yeux une civilisation néolibérale, dans laquelle l’opinion vaut vérité. Dans laquelle en matière de sciences sociales et humaines le modèle académique vient de son impact d’opinion.

Pour conclure qu’ici plus qu’ailleurs une éthique de l’évaluation s’impose. Si l’on ne veut pas que “la science” soit le nouvel opium du peuple, il nous faut nouer et recomposer de nouvelles alliances.


Du dialogue qui s’ensuivit, au cours duquel Roland Gori répondit à Jacques-Alain Miller qu’il ne dirigeait de troupes votant d’une seule voix mais présidait seulement à un groupement de 250 personnes qui décideraient de façon autonome, nous retiendrons ce propos de ce dernier :

Les clivages moisis seront-ils surmontés ? nous avons eu des divergences mais les bonnes volontés se retrouvent à ce moment crucial. Les rapports d’évaluation de l’AERES seraient remis en mars paraît-il. Si Valérie Pécresse se prononce sur ces rapports, si les extrémistes de l’évaluation qui souhaiteraient que leurs conclusions soient décisionnelles — ce qu’elles ne sont pas à ce jour, si Valérie Pécresse donc se prononçait, en femme intelligente et sensible ayant déjà refusé de faire “bouffer de la Ritaline” à ses enfants, évitant de rester dans l’Histoire comme la liquidatrice de la psychanalyse dans notre pays, je dirais que la psychologie clinique et la psychopathologie, que le Département psychanalyse de Paris 8, devraient s’en tirer.

[3<-]


Pour Jean-Claude Maleval l’évaluation explose . Le geste décisif se situe dans le choix de la méthodologie employée. Issue des sciences dures, qui exclut l’obscur, fait l’impasse sur la subjectivité, la méthodologie évaluationniste procède par inscription par contrats déterminés par des agences de moyens style AERES.

L’anti-intellectualisme au plus haut niveau, est la conséquence de la subordination à l’économique qui fragilise la recherche littéraire et en sciences humaines. Et l’incitation à poursuivre dans cette voie s’adresse jusqu’à des champs disciplinaires bien éloignés des sciences dures. Dans une telle perspective on privilégie la recherche menée au coup par coup.

Le calcul purement bibliométrique, les anglicistes s’y opposent. Seulement voilà, lire les travaux des chercheurs apparaît aux yeux des évaluateurs comme une impossible tâche. Alors on voit le directeur de l’AERES promettre d’affiner les instruments de mesure, de mettre à disposition la moulinette d’évaluation conçue sur mesure pour évaluer … la psychologie cognitive.

Quand comprendra-t-on que méthode expérimentale et méthode clinique constituent deux polarités opposées inhérentes au champ même de la science ? que la démarche nomothétique appréhende l’universel et l’idéographique le particulier. Prétendre qu’il n’existe qu’une seule méthode ne relève pas de la science mais du scientisme. Mais comment définissent-ils la science ces experts ? Les sciences de l’homme sont loin on le sait de satisfaire les critères de vérifiabilité objective ne cours dans les sciences de la nature, qu’on arrête de nous opposer Popper.

Et qui les a fait experts ces experts ? alors qu’en médecine on assiste au retour en force des études de cas, dont la valeur probante, le potentiel heuristique et pédagogique sont sans pareilles pour communiquer la valeur pratique, difficile à partager autrement.

Face à cette réalité on poursuit l’étude de dossiers en fonction de grilles formelles. Les publications scientifiques dans les revues anglo-saxonnes nous renvoient au DSM, coupant le symptôme de tout dynamisme psychique. Cela a généré d’énormes problèmes quant à la validité de leurs diagnostics. Les cliniciens sont sommés de présenter leurs travaux dans ce cadre épistémologique dont ils contestent la pertinence. Les enseignants chercheurs publient dans des revues qui récusent leurs hypothèses. Il suffirait de publier là où ils sont les bienvenus. Il faudrait parler de revues cliniques monoréférencées et non cognitives abusivement dites pluriréférencées.

Si au rapport de force le chercheur ne cède pas, il ne reste plus à l’expert qu’à constater son insuffisance, et éradiquer les enseignements qui lui sont associés. Nous le savons, chacune de nos sous-disciplines est inaccessible aux autres. Ça n’est pas grave, comme nos collègues cognitivistes vivent en familiarité avec science dure, ça les rend “omnicompétents”.

La psychologie est en réalité presque aussi morcelée que la médecine. Or en médecine existent deux ou trois sous-sections ou sections. Si sa composante humaniste se trouve réduite au silence, voici qu’elle sombre dans la gestion. Janet propose une scission, la rupture de l’unité de la psychologie. Il n’a pas tort de dire la nomenklatura de la psychologie frileuse. D’où vient la prudence des universitaires cliniciens ? du silence du cabinet, de la focalisation sur le danger de leur marginalisation ?

Les cognitivistes veulent garder le titre. Cela constitue une attaque à la liberté de choix des modèles théoriques que l’université jusque là garantissait à ses chercheurs.

[4<-]


Philippe Mérieux avec l’École mise au pas témoigne à son tour. Mes thèses ont été instrumentalisées par technocratie éducative. J’ai été le pédagogo d’Allègre confie-t-il. J’ai dit en 1970 que les modèles théoriques devaient côtoyer le domaine de la clinique. On peut parler de pédagogie quand sont tenues ensemble ces deux positions contradictoires : tout le monde peut apprendre mais nul ne peut contraindre quiconque à apprendre. Ce qui fait de la question du sujet une question centrale.

La didactique, l’apprentissage mécanique, n’est pas la pédagogie rappelle-t-il. Or face à la didactique est apparue une sociologie hégémonique, épistémologiquement déterministe et politiquement opportuniste. Je fais partie de ceux qui ont élaboré des référentiels de compétence — tableaux de bord et non outils de pilotage. La recherche d’indicateurs est une forme d’hygiène mentale mais ne réduit pas un métier à la somme des compétences qui permettent de l’exercer. Jamais nous ne devons perdre de vue une autre scène où le sujet du désir trouve son positionnement par rapport au savoir.

Nous avons vu la compétence s’élever jusqu’à la logique du “socle commun” qui réduit la formation de l’élève à une usine à gaz qui sert de cache-misère à l’absence de projet culturel pour notre école. La question du sujet s’y trouve dissoute dans la multiplicité de compétence où nul ne peut se mettre en jeu ni en je.

Cela risque de changer radicalement notre système éducatif. Étendre à l’École primaire les palmarès, outils prévus pour éclairer les stratégies individuelles cela dynamite la notion même d’institution scolaire. l’École devient un service , se mesurant à la satisfaction et non à sa force pour incarner les valeurs, à sa mission de transmission des savoirs et d’émancipation des personnes.

Dans cet univers de service, les individus se promènent à la recherche du meilleur rapport qualité / prix. L’évaluationnite technocratique étant là pour permettre aux consommateurs d’école de s’y retrouver dans la montée de l’institution scolaire ultralibérale. On s’y souciera d’indicateurs liés aux “performances” des enseignants, dans le cadre d’une évaluation qui telle qu’instrumentalisée aujourd’hui, véritablement fait voler en éclats la notion même de projet éducatif.

Par ailleurs dans le domaine médical l’échec scolaire devenu une maladie échappe à toute logique d’accompagnement de l’élève pour surmonter ses difficultés.

Résumons-nous, si l’on veut évaluer il faut se demander à quoi on compare quelque chose. À bien y réfléchir l’évaluation présente toujours un côté arroseur arrosé, elle désigne essentiellement ce qui a de la valeur pour l’évaluateur.

Cela nous rappelle que cela rime avec le mot d’ordre de Jacques-Alain Miller en 2003 et suivantes aux premiers forums des psys : “évaluons les évaluateurs ! “

[5<-]


Le même Jacques-Alain Miller reprend, s’interrogeant sur les petits producteurs indépendants de savoir . Après tout ni Descartes ni Spinoza ni Malebranche ne furent des universitaires, pas davantage que Schopenhauer, Sartre ou Bernard-Henri Lévy, non captés par l’académie. On peut observer que le noyau dur de la psychanalyse lui reste également extérieur.

Pas nécessairement asservis au dispositif universitaire, surtout si les choses tournent à la servitude, nous pouvons poser la question de fond, qu’en est-il de l’utilité sociale de l’université ? qui a rappelons-le à certains moments constitué une puissance obscurantiste.

À quoi Isabelle This répond quand même il existe une spécificité universitaire pour la recherche en sciences dures, où l’on rencontre les problèmes de financement. Il y a là une contrainte inévitable. L’université devenant inhabitable, on en arrive à l’impasse.

Philippe Mérieux oppose pour conclure à l’assujettissement à la logique marchande l’engagement citoyen.


Manquent deux interventions marquantes. Une dénonciation en règle du cognitivisme, et l’intervention de Vincent de Gaulejac, très appréciée de l’auditoire, qui reprend la communication que nos étudiants connaissent bien, faite à la Journée d’Étude de l’AFFOP sur la psychothérapie relationnelle.