Premiers échos du Forum des psys

FORUM DES PSYS DES 8 & 9 FÉVRIER
À LA MUTUALITÉ

Comment rendre compte d’un semblable événement, où l’on vit une assemblée de 1300 personnes assidues durant deux jours écouter et applaudir des dizaines de communications souvent denses ?

Le monde intellectuel, le monde universitaire, celui de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle, entretiennent des liens étroits. Et pourtant vous lancez une armada d’évaluateurs éradicateurs dans le champ de la recherche, vous traquez le psychanalyste à l’université, vous lancez une opération de nettoyage scientiste en catimini, qui se préoccupera du sort du chercheur livré aux griffes de nos nouveaux Revizors ? qui se préoccupera de résister aux fomenteurs d’un monde clean délivré de toute subjectivité susceptible d’embarrasser une armée de contrôleurs des comportements ?

Ceux qui étaient venus, vous peut-être, passer leur week-end à prendre garde à ne pas laisser étouffer les pratiques fondées sur la dynamique de la subjectivation. Ceux qui ne veulent pas s’en laisser compter, par des cohortes de fonctionnaires du scientisme, statisticiens au savoir aussi péremptoiret que court.

Nous en livrons ici le début d’un compte-rendu trop long à lire d’un seul tenant. Il ne s’agit pas d’un verbatim. Tout n’y est pas, ç’aurait été trop. L’intégrale des communications sera par ailleurs publiée dans le Nouvel âne. Nous ne faisons que prendre un peu d’avance — et de synthétisation.

Philippe Grauer


Au sommaire de cette page

– JCl Milner, les nouvelles sciences occultes
– BHL, Nouvelles figures de l’obscurantisme
– Isabelle This, La science défigurée en discours utile
– A. Abelhauser, La folie évaluationniste

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Jean-Claude Milner sous l’intitulé Les nouvelles sciences occultes développe sur le thème, ne pas confondre la logique sciences humaines fondée sur la catégorie de l’obscur et du confus, et la clarté française classique du claire et distinct, que Descartes réservait à certains secteurs, mais précisément pas aux affaires touchant à ce que Rousseau appellera plus tard le commerce des hommes, ni … à la médecine. Or l’obscur et le confus relèvent des trois pratiques impossibles listées par Freud, gouverner, éduquer, guérir.

Il poursuit dans le sillage de la pensée de Descartes que ça devient la catastrophe quand on cherche à appliquer la logique d’un domaine à la réalité de l’autre. Ce à quoi se livrent nos chevaliers gris du Chiffre. Ces derniers ont découvert un raccourci foudroyant, foudroyant seulement la réalité prétendument traitée. Ce trait de génie digne de Monsieur Homais consiste à traiter l’obscur et le confus non comme du clair et distinct, ce qui est infaisable, mais comme du simple et facile, mieux, du très simple et très facile. Autrement dit de rabattre le complexe sur le simpliste et de lâcher la science pour le scientisme.

Puis il remarque comment pour ce faire on substitue des chiffres à des nombres, manipulation par laquelle l’opération prend le statut de promesse jamais tenue, dont personne ne voit jamais le calcul, le raisonnement, la théorisation, et fonctionne comme dissimulation. Le scientisme se présente alors sous les traits d’une science occulte verrouillée par des arcanes.

En dépit de l’arcane, à l’heure de la Toile, on peut encore redouter une vérification intempestive. Aussi nos cognitivistes évaluationnistes ont-ils trouvé une ultime parade contre les curieux. Adoptant la stratégie de la lenteur chère au paresseux — à qui après tout ce type de protection a réussi, voici qu’ils se protègent de l’examen critique par leur propre faiblesse. Leurs productions vous tombent simplement des mains, vos yeux engourdis se lassent à parcourir des Km de chiffres sur lesquels on ne peut pas opérer, surchargés de jargon administratif. Se défendant par l’ennui qu’ils suscitent, voici nos grands “clairs” intouchables à force d’illisibilité.

Conclusion, grands-pères partis (Mitterrand, Chirac, Le Pen), 68 nommé même pour le vouer aux gémonies par un président qui ose à nouveau parler, quelque chose a bougé. Saisissons-nous en, face à l’intolérable, tolérons moins.

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Avec Nouvelles figures de l’obscurantisme , Bernard-Henri Lévy renoue avec 2003, l’accoyère crise. Il évoque l’épisode ubuesque de la notation des ministres par une agence, qui s’étonne-t-il n’a fait rire personne. L’évaluationnisme devenu fou revient par Accoyer, au risque de l’emporter. Folie sondagière, préfets enjoints de remplir des objectifs statistiques, dépistage via des procédures biométriques, anti-intellectualisme d’État, poursuite de journalistes au pénal pour les envoyer en prison, tout cela constitue un bouquet de faits témoignant de la montée d’une séquence de civilisation inquiétante.

À cela quelles butées de résistance proposer ?

1. soutenir que l’âme n’a pas de siège, question réglée depuis Spinoza contre Descartes. Assez de glandes, de localisations !

2. depuis Diderot répondant à La Mettrie, nous savons que le corps n’est pas une belle mécanique sur laquelle les ingénieurs du vivant pourraient travailler. L’homme n’est pas une machine mais un clavecin, qui peut produire une musique magnifique — et des fausses notes.

3. ce qui importe ce n’est ni le corps ni l’âme, et avec eux toute la métaphysique, mais leur mixte, leur improbable rencontre dans ce bassin que constitue la langue même, là où prend place la production et l’irruption du sujet. Devant cela les savants du vivant peuvent aller se rhabiller.

4. ce qui compte, là où se nouent les sociétés, c’est l’ entre-les-sujets . C’est ce qui se crée lorsque se font face deux visages au sens lévinassien du terme. Là où se produisent rencontre et malencontre, là où l’éthique nie l’ontologique, bye bye les scientistes !

5. relation, non relation : quand on se met à placer à la base de la malentente ou du malentendu quelque chose de l’ordre de la médecine, le pire, avec sa volonté de guérir, le pire totalitaire se profile à l’horizon. Le malaise n’est pas une maladie, ne jamais oublier d’opposer cela au scientisme.

6. ne pas céder que nous ne sommes pas membres de la grande famille des psys, que rien, hormis une désastreuse homonymie, ne nous rapproche des psys cognitivistes.

— Ici je ne résiste pas au plaisir de souligner que cela rejoint ma thèse selon laquelle le terme générique de psychothérapie organise la pêche en eau trouble. La psychothérapie relationnelle couplée avec la psychanalyse pour désigner le socle pratique et épistémologique commun de la dynamique de subjectivation voici la base de notre identité scientifique et professionnelle.

7. Tenir enfin que le chiffrage n’est pas la science mais l’antiscience. Il convient avec Canguilhem de barrer le fétichisme de la science, que celle-ci, comme le dit en d’autres termes Milner, n’a rien à voir avec une version simple des relations entre vérité et erreur, façon scientiste. Il faut se souvenir avec lui que la science a parfois moins à voir avec le théorème qu’avec le poème, et que la déconstruction de la subjectivité contemporaine de Lacan s’interrogeant sur la question borroméenne c’est autrement plus vivant et plus complexe que le nouvel obscurantisme qu’on nous propose.

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Avec La science défigurée en discours utile l’université sadisée comme le rappelle Jacques-Alain Miller par une “police administrative” témoigne. Isabelle This, présidente du collectif Sauvons la recherche , professeur d’économie à Paris 13, vient démonter le mécanisme de la révolution conservatrice ultra-libérale au sein de cette université française où certains aimeraient confiner puis étouffer la psychanalyse et bien entendu la psychothérapie relationnelle.

La science au service de la société, quel beau programme apparemment. Cela cependant rime avec le servir le peuple maoïste : belle formule, creuse comme les charges du même nom, qui rendent explosif. Cette belle formule représente un bouleversement considérable. Il s’agit de redéfinir les finalités de l’enseignement supérieur et de la recherche.

1. On se propose d’offrir aux étudiants un service, une formation professionnalisante. Les chercheurs eux sont là pour élaborer des connaissances au service de la société c’est-à-dire, glissement progressif du plaisir, de l’économie. Il ne s’agit que de redéfinir la science comme discours utile. Mme Pécresse l’a dit : “la science est d’abord au service de la société”, Mme Bachelot confirme, elle attribue à la recherche biomédicale une seule finalité, l’amélioration des soins aux patients.

Qui, quel naïf ne souscrirait à de si vertueux objectifs ? “servir le peuple” disait-on. Bien entendu qu’il faut des applications. Mais la logique est faussée dans l’inversion des priorités. Le dispositif dont il s’agit est bien porteur de valeurs, mais de valeurs anti recherche et antiscience.

2. La méthode, la gouvernance engagée pour conduire cette nouvelle politique est singulière. Ce changement de paysage opère par saucissonnage et enfumage . Dès que vous argumentez en nommant le contexte et en désignant la paradigmatique, on vous traite d’idéologue.

3. Nos réformateurs par ailleurs sont d’une grande habileté à manier la propagande, sur le mode guerrier. Dans un sursaut national nous devons mener la “bataille” de l’intelligence (Pécresse), face au déclin et aux cerveaux qui fuient (un sujet de réflexion pour les neurosciences — PHG).

4. Pour améliorer la qualité (nous y voici à l’évaluation) la méthode consistera pour améliorer à mettre les gens, les universités, les équipes, les chercheurs, en concurrence. Renforcer le principe de compétition déjà en vigueur chez les grands scientifiques du système français. C’est dans un tel cadre qu’on définira des objectifs et des projets. Exactement le contraire du principe de l’autonomie de la recherche. Une Agence nationale (voici venu le temps des agences) pour la recherche emploiera les meilleurs sur les sujets qu’elle aura définis.

5. Comment trouver les meilleurs ? examiner les travaux, voir s’il n’y a pas d’impasse. Trop coûteux et trop lent ! remède “très simple et très facile” : l’évaluation quantitative. Il suffit de produire des articles, les publier dans des revues, un évaluateur comptable établit la moyenne pondérée des articles avec le rang des revues dûment classées, et terminé le principe de l’examen collégial !

6. on procédera de même en mettant en concurrence les établissements. Le CNRS ? plus besoin. Des chercheurs précaires allant travailler sur un sujet pour un temps suffiront. Si vous êtes chercheur à vie ce n’est pas pareil que de courir les contrats, d’être manipulable par les mandarins, dont ce système signe le grand retour.

7. mais alors pourquoi me direz-vous n’avons-nous pas réagi ? s’écrie la conférencière.

a) parce qu’ils ont fait passer leur loi LRU liberté responsabilité des universités , avec une parfaite maîtrise du calendrier politique, durant l’été, et bien entendu la lutte pour l’abrogation s’enlise.

b) les journalistes nous ont peu aidés ; ainsi Le Monde a fait passer systématiquement des tribunes favorables à la LRU.

c) à cause de l’application de la stratégie saucissonnage et enfumage : vous protestez, on vous traite d’extrémiste, SLR serait altermondialiste.

d) le gouvernement s’appuie sur les présidents d’universités, heureux de voir leur pouvoir augmenté.

e) aucun effet des innombrables motions votées au CNU et au CNESSER.

f) enfumage : apparence de dialogue dans des commissions où dominent les chercheurs les moins brillants et les moins étoilés des enseignants.

g) on oublie que les enseignants sont aussi chercheurs. Résultat : les consommateurs étudiants usagers (on retrouve ce terme à présent à l’université) auront ainsi les moins bons (“enseignants mal chercheurs”) plus longtemps.

8. Mais ils les évalueront. Quoi de plus normal que les usagers nous évaluent, comme en Amérique ! selon un principe ouvrant la porte à toutes les dérives démagogiques : pas de cours difficiles, pas de notes. Si vos étudiants vous notent, votre autorité est finie. On nous enfume avec cette politique. Il faut choisir, ou bien on travaille avec des dossiers bien préparés depuis des années, ou bien on se met au service de l’économie dans une situation de précarité généralisée. Face à l’individualisme des universitaires submergés par l’administratif, la logique du chercheur se trouve compromise. Les syndicats n’y arrivent plus. D’où l’intérêt de Sauvons la recherche.

Elle conclut : dans le combat que nous livrons face à ce délire réformiste conservateur, un nombre de points nous rapproche pour l’exercice d’une pensée libre et le libre jeu du désir de connaissance.

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La folie évaluationniste clot la soirée. Quel est le propre des formations universitaires ? c’est un enseignement de masse, une halte-garderie pour adolescents attardés qui prétend former des élites intellectuelles, le tout à prix d’ami (il coûte moins cher que le secondaire), et encore, il lui faut se construire sur une transmission directement liée aux pratiques de recherche des enseignants.

Les experts qui avaient sollicité cette définition du professeur Alain Abelhauser ne l’ont guère appréciée. Ils voulaient fonder leurs critères d’excellence. Que le chercheur fasse état de ses résultats. Un bon chercheur c’est un chercheur qui publie. Mais quoi ? lire ses articles , trop long et difficile pour un évaluateur. C’est la revue qui garantit le sérieux, un bon chercheur publie dans une bonne revue.

Bonne revue, sélection des articles ? en prendre connaissance donc. Vous n’y pensez pas. La revue est bonne parce qu’elle est bien indexée. Et il existe un index des index : l’ impact factor . Les bons articles ont la caractéristique d’en citer d’autres. Un article scientifique c’est un article qui cite d’autres articles qui se citent et discutent les uns les autres. Boucle bouclée, la recherche de l’autre a conduit au système endogamique de l’autoréférence. Écho de pensée obsessionnelle, gage de mortification, on passerait pour coupé de toute modernité à le dire.

Le professeur cognitiviste Jean-Marc Monteil toujours aux commandes, le cap est mis sur la professionnalisation. Des connaissances non, des compétences oui ! le discours utilitariste a remplacé l’élitiste.

Cela préside-t-il à un changement d’orientation, comme Isabelle This le disait un peu plus haut ? pas forcément répond Abelhauser, ces discours deviennent des slogans d’incantation. La logique évaluative une fois la machine à évaluer emballée, peut fonctionner sur le mode autiste, toute seule. Comme elle a besoin de combustible, faute d’une science qui se prêterait suffisamment à sa folie, elle recrute dans le domaine économique et social.

L’enjeu ? Ménager un nouveau champ sur lequel nous n’aurons plus du tout la main. Ménager une évaluation généralisée qui fasse la jonction entre tous les mondes, pour créer le meilleur des -.

À partir de quoi il devient délicat de pouvoir comprendre encore ce qu’est un imposteur. Celui qui prend et tient une position pour laquelle il ne possède pas les titres requis mais manifeste une compétence certaine à l’occuper ? on pourrait ajouter que la vraie imposture consiste à évaluer autre chose dans un objet que ce qui le constitue, à partir d’une position d’autorité dans tout l’éclat de sa folie.

À suivre

Tout n’est pas quantifiable

Intervention

par Madame Roselyne BACHELOT-NARQUIN

Ministre de la santé, de la jeunesse et des sports


COLLOQUE

sous la Direction de Mr. Jacques-Alain MILLER

DÉPRIME – DÉPRESSION


Vendredi 1er Février 2008 — à 18h00

MINISTÈRE DE LA SANTÉ, DE LA JEUNESSE ET DES SPORTS

Mesdames et Messieurs,

Cher Jacques-Alain Miller,

Au risque de vous surprendre, risque que j’assume avec un plaisir non dissimulé, je voudrais ouvrir mon intervention par une citation du Président de la République : « la politique de la vie, c’est une politique qui part du principe que la qualité est plus importante que la quantité, que s’agissant de ce qui touche intimement à la vie, les critères qualitatifs sont plus importants que les critères quantitatifs ». Et d’ajouter : « c’est bien pour cela que la politique existe : parce que tout n’est pas quantitatif ».

La ministre de la qualité des soins que je veux être reprend volontiers à son compte de tels propos. Il convient, en effet, d’accorder ici aux mots toute leur valeur, d’en restituer la portée éthique, d’en déchiffrer, oserais-je dire, le sens.

En matière de santé, comme c’est aussi le cas pour la culture ou l’éducation, l’action publique ne saurait, sans trahir sa finalité, se réduire à la seule gestion des choses.

Cette maison qui vous accueille aujourd’hui, et dont vous saurez interpréter comme un signe, l’hospitalité, est une de ces maisons communes dont la vocation publique justifie l’ouverture au débat.

L’administration de la santé elle-même ne saurait être, par principe, par destination, une administration sans âme et sans épiderme, insensible aux exigences de la vie.

Et cela, d’autant moins, je tiens d’entrée de jeu à le souligner, que c’est bien la finalité qualitative de notre politique qui doit désormais structurer notre appréhension des problèmes.

Ainsi, les questions de santé publique qu’il nous revient de traiter ici, compte tenu de leurs enjeux éthiques, ne sont pas, malgré leur complexité, ou plutôt devrais-je dire, à cause de cela, l’affaire de quelques spécialistes isolés.

L’élaboration d’une politique de santé exclut, par définition, le cloisonnement disciplinaire : expression en elle-même assez éloquente sans qu’il soit nécessaire d’en redoubler l’énoncé par quelques commentaires.

La complexité des enjeux exige plutôt une méthode toute particulière, adaptée à l’objet de notre réflexion. Esprit de géométrie et esprit de finesse doivent ainsi s’allier pour appréhender une réalité qui, par définition, ne saurait se réduire à quelques abstractions mathématiques.

Sachons donc résister à ce triste tropisme qui consiste à tenir séparés des domaines de compétences qui devraient, au contraire, se fertiliser réciproquement par la pratique de l’échange.

La science, elle-même, pour quiconque est un peu sérieusement instruit de son histoire, est plutôt rétive aux réponses toutes faites, et ne doit ses progrès qu’à la capacité de questionner son propre savoir.

Certes, la certitude est généralement plus rassurante que le doute. Cependant, à mes yeux, ce sont, plutôt que le dogme asséchant, les bonnes questions, celles qui dérangent, qui valent d’abord d’être entendues.

Ce sont elles qui, toujours, nous aident à progresser dans la réflexion, nous protègent des simplifications abusives, de la grossièreté scientiste.

Aussi je ne puis que me réjouir que résonne entre ces murs cette parole vive, cette libre parole qui interroge.

Je suis fière, en effet, de vous donner ici l’occasion de tenir ce colloque sur déprime et dépression, l’occasion de poser les questions qui font et qui doivent faire débat, compte tenu de leurs implications éthiques.

*

Je voudrais m’arrêter ici, un instant, pour invoquer, non pas quelques principes abstraits, mais plus précisément le scrupule méthodologique dont la vertu essentielle est d’infléchir sensiblement notre manière d’être vis-à-vis de celui qui souffre.

Cette exigence éthique que Freud situe au cœur de la pratique analytique, et qui a profondément modifié le regard que nous portons plus généralement sur l’humain, sur sa vulnérabilité, détermine bien le sens de la politique que je veux conduire, suivant une démarche résolument qualitative.

Le fondateur de la théorie psychanalytique a aussi mené en son temps un combat pour la liberté, contre le préjugé et l’ignorance.

Les progrès accomplis depuis, en matière de diagnostic et de traitement, et plus largement dans la perception même des troubles psychiques sont, pour une part sensible, redevables à ce combat.

Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que les troubles psychiques, appelés hystéries, suscitent encore, à l’époque de Freud, la méfiance du clinicien.

Si, jeune neurologue viennois, le père de la psychanalyse élabore l’hypothèse révolutionnaire de l’inconscient, c’est d’abord pour expliquer des phénomènes pathologiques dont la médecine jusqu’alors ne savait rendre compte scientifiquement.

Objet d’étonnement, de réprobation, condamnés avant d’être soignées, craintes et parfois tournées en dérision, ces pathologies ont été jugées bien avant que d’être comprises. Ces temps, nous pouvons l’espérer, sont révolus.

Il reste, cependant, encore beaucoup à faire et à apprendre. Certes, le regard social a changé. Les traitements se sont perfectionnés. Les derniers développements des sciences humaines, les contributions croisées de la philosophie, de la psychanalyse et des sciences ont favorisé l’émergence de nouvelles problématiques.

*

L’humain, en raison de l’indétermination ontologique qui fonde sa complexité, résiste à toute modélisation.

La prise en compte de cette complexité impose, de toute évidence, de s’inscrire dans une démarche pluridisciplinaire.

C’est dans cet esprit, notamment, que je compte initier une politique de prévention innovante qui puisse davantage bénéficier de l’apport des sciences humaines.

Alors même que la nouvelle donne planétaire induit partout de profondes mutations, nous ne devons pas hésiter à réviser quelques unes de nos glorieuses certitudes et à réformer nos modalités d’intervention.

À cet égard, il conviendra sans doute de repenser la manière même dont nous nous adressons aux individus, en veillant à nous rendre plus disponibles à la surprise de l’événement singulier.

Aussi, je crois que la réflexion analytique a un rôle essentiel à jouer dans les débats de santé publique.

Je crois aux vertus de l’échange entre les différentes disciplines, échange qui suppose toujours la pluralité des points de vue et des expériences spécifiques, échange qui permet aussi parfois d’éviter la fadeur artificielle du consensus mou.

*

Je suis donc très heureuse que puisse se tenir ici, dans cette maison que je ne conçois pas comme une citadelle sans porte ni fenêtre, un colloque dont les contributions riches et variées ouvriront des perspectives de réflexions fructueuses.

Je vous souhaite à toutes et à tous bonne continuation dans vos travaux dont le programme chargé indique bien votre souci d’explorer, suivant ses nombreuses configurations, le territoire contrasté de la dépression.

Je suivrai, soyez-en assurés, avec la plus grande attention les conclusions de ces journées. Vous savez d’où je parle.

Je vous remercie.



Le titre de l’intervention est de la rédaction du site du Cifp.

Parler engage, quand dire c’est faire, prononcé solennellement par un ministre de la République, voici des propos auxquels les tenants du processus de subjectivation parmi les praticiens du psychisme, sauront se tenir et auxquels ils affectionneront de se référer.

Nous y étions et en témoignerons.

Philippe Grauer

Clinique : tout doit disparaître ?

Stop à la disparition d’un enseignement d’anthropologie clinique à l’Université de Paris-10 Nanterre

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3493 signataires à ce jour


Encore un exemple, précis, par courriel vous apprenez que vous n’existez plus. L’homme comportemental addictif ordinaire de nos futuristes neuro cognitivistes sera propulsé sur la voie désormais libre. Sauf si suffisamment de sujets conscients de la destruction du principe de subjectivité, recourant à leur citoyenneté, se dressent pour faire barrage. SOS veut dire sauvez nos âmes. Il est temps de descendre les chaloupes et d’y aller à la rame.

Philippe Grauer


À l’Université de Paris10 Nanterre, la formation professionalisante Psychologie Clinique et Psychopathologie s’est trouvée amputée du déjà trop maigre enseignement d’anthropologie clinique et psychanalytique qu’assuraient jusqu’alors Jean-Baptiste Fotso-Djemo et Olivier Douville, tous deux enseignants titulaires, connus comme de bons spécialistes de cette question par leurs publications, leur travail de terrain ou leurs communications scientifiques en Europe comme un peu plus loin ailleurs.

Cette décision de suppression, prise sans aucune concertation par Jean-Michel Petot (directeur du Laboratoire d’évaluation des psychothérapies et responsable avec Dominique Cupa de ce diplôme) a été annoncée par un simple couriel. Il ne vaudrait pas la peine de commenter plus avant cette suppression et sa procédure, si elle n’annonçait une accentuation idéologique inquiétante dans le parcours d’enseignement de la « psychologie clinique ».

Cette décision est tout à fait à courte vue : qui ignorerait que nos futurs collègues vont travailler dans un monde mouvant, pluriel, où les questions de déplacements des populations, des exclusions et des exils fulgurent ? et qu’il convient d’inventer encore une voie clinique qui, sans faire l’apologie d’un folklorisme culturaliste, sache entendre les incidences subjectives des ruptures de l’histoire et des exils, et interroger à partir de cela ce que nous entendons par inconscient.

S’il survivait encore un peu à Nanterre, en « psychologie clinique », de l’esprit et de la rationalité de la psychanalyse, le territoire de l’abord psycho-dynamique s’est restreint très rapidement à une peau de chagrin. La psychologie « clinique » à Paris 10 utilise et détourne le signifiant « clinique », laquelle en ces lieux est devenue très rapidement un concentré d’enseignements dévolus aux dites nouvelles cliniques (celles qu’on déduit des DSM) et aux nouvelles psychothérapies (qu’on pourrait ranger sous la bannière P.T.S.P. – psychothérapies : tout sauf psychanalyse).

On voit très bien l’anthropologie et la psychologie « new-look » qui découlent — sans dire leur nom — de ce genre d’idéologies : « l’homme » est déclaré neuronal et comportemental, il ne souffre que de quelques défauts d’adaptation au réalisme ambiant. Il sera reformaté ou sacrifié. On comprend pourquoi les enseignements d’anthropologie clinique que nous donnions sont indésirés, redoutés, encombrants. Cette mise au ban ne peut s’expliquer que par la volonté d’empêcher les étudiants d’acquérir une culture anthropologique véritable qui les équiperait d’un regard critique sur la promotion de ce nouveau typus psycholgicus, l’homme hypermoderne désubjectivé ou déshumanisé s’adaptant à tout grâce à une prescription comportementale journalière ou une petite giclée régulière de médicament, soit une addiction prescrite.

Cet événement n’est rien qu’un exemple de plus qui montre à vif une antipathie des discours et des conceptions de l’homme qu’abritent d’une part la culture psychodynamique psychanalytique et, d’autre part, et à l’opposé, le management psychologique en vogue. Il était logique que la hargne antipsychanalytique — dont nos étudiants de psychologie clinique sont accablés — ne puisse admettre que l’on parle à ces mêmes étudiants de culture et de psychisme, de singularité et de collectivité, de la part jamais quantifiable ou catégorisable du symptôme.

C’est à ce titre que nous tenons à porter à votre connaissance ce passage à l’acte révélateur, comme on dit, de l’ « air du temps ». Nous avons non seulement à déplorer cette alliance de la violence et de l’indigence pédagogique mais, surtout, nous sommes prêts à réagir avec qui veut défendre, aujourd’hui, dans nos institutions de soin et d’enseignement, une conception anthropologique fondamentale du fait psychique et du fait clinique.

Olivier Douville, Maître de conférences à l’Université P.10 Nanterre, Membre fondateur de l’A.R.A.P.S. – Assocation Rencontre Anthropologie/psychanalyse, Directeur depublication de Psychologie Clinique, et Jean-Baptiste Fotso-Djemo, Maître de conférences à l’Université P.10 Nanterre

Exilés de l’intime : refuser l’industrialisation de la subjectivité

Le nouvel homo neuro-economicus sort de la fabrique de l’Histoire. C’est lui que s’efforcent de décrire et caractériser Roland Gori et Marie-José Del Volgo. Les auteurs de la médicalisation de l’existence, beau sous-titre de la Santé totalitaire qui dit bien ce qu’il veut dire, poursuivent sur leur lancée. La marée noire lâchée par le tanker du cognitivisme, une nappe constituée de ce que j’appelle la scientistique — mot valise pour le redoutable combiné de scientisme et de statistique sophiste, combinée au neurologique et au managérisme, se présente aux ports universitaires, risquant fort de mazouter la psychanalyse.

Les praticiens de la psychothérapie relationnelle se montreront solidaire des psychanalystes sinistrés, aujourd’hui eux, demain eux-mêmes, de toute façon même combat mêmes intérêts par delà les différences. Dans une figure inversée de celle de 2003 où ce furent les psychanalystes millériens et des intellectuels comme Élisabeth Roudinesco et Roland Gori qui eurent l’intelligence et l’éthique, le cœur quoi, le vieux mot pour courage, de protester quand c’était nous qui subissions le feu de l’adversaire.

Renforçons notre résistance commune à un phénomène de société qui s’en prend cruellement, sournoisement, à l’intime, et constitue une montée rampante d’une nouvelle tendance grise, furtive, nocive, dangereuse pour toute perspective humaniste. Les deux toutes prochaines journées de Forum des psys verront ensemble entre autres Jacques-Alain Miller et Roland Gori, Élisabeth Roudinesco étant présente, élever leur protestation et proposer leurs solutions. Appuyons-les. En nous déplaçant car il y a des moments où il faut s’exprimer avec ses pieds. Nous nous sentirons ensemble, et en apprendrons de belles, tout en nous distrayant.

Participez au meeting pour soutenir la psychanalyse menacée à l’université et dans le pays. Il ne s’agit pas d’abattre le cognitivisme, ne réagissons pas en miroir, mais d’enrayer son entreprise de liquidation de tout ce qui s’appuie sur le processus de subjectivation, psychanalyse et psychothérapie relationnelle.

Et puis lisez, notre force est dans les livres. Lisez le dernier Gori-Del Volgo dont voici en avant-première la quatrième de couverture.

Philippe Grauer


La liberté du patient semble aujourd’hui une priorité pour les médecins et les psychiatres. Et pourtant, au nom de l’expertise scientifique et de la gestion rationnelle de la vie quotidienne, jamais on n’a soumis l’individu à autant de contrôles.

Jamais on n’a gardé autant de traces et d’archives des comportements privés, jamais les pratiques médicales n’ont perdu à un tel point le souci du malade. La notion de “santé mentale” véhicule désormais un nouvel état d’esprit, visant à réduire les “anomalies” du comportement dès le plus jeune âge.

Puis à quadriller les populations en croisant les nouvelles données neurobiologiques, économiques et génétiques. D’où vient ce modèle de société qui s’installe sournoisement sous nos yeux ?

Roland Gori et Marie-José Del Volgo éclairent de nombreux dossiers de la médecine contemporaine : depuis la nouvelle gestion des hôpitaux jusqu’à la diffusion massive du Viagra, en passant par les simulâcres actuels de l’information et du consentement.

Et montrent la nouvelle alliance de la médecine et de l’économie, en train de construire un homme neuroéconomique.


Roland Gori est professeur de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille-I et psychanalyste. Auteur de

– Logique des passions, Denoël, 2002

– La santé totalitaire, contre la médicalisation de l’existence, Denoël, 2005

Marie-José Del Volgo est directeur de recherche en psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille-I et praticien hospitalier à l’Assistance publique à Marseille. Autrice de

– L’instant de dire. Le mythe individuel du malade dans la médecine moderne, Érès, 1997

– La douleur du malade. Clinique, psychanalyse et médecine, Érès, 2003.

Les humanistes ripostent au Forum des psys — pour que vive la psychanalyse

GRAND MEETING
À LA MUTUALITÉ

9 ET 10 FÉVRIER 2008
Samedi et dimanche 10-13h 15-18h

DERNIÈRE MINUTE Du WEEK-END: très belle ambiance, interventions riches, originales, stimulantes, salle jeune, un succès. Très bientôt nos premiers comptes-rendus et analyses

VIVRE SOUS SARKOZY

– Quelle politique de civilisation ?

– Réhumaniser la société : comment ?

– Cognitivisme ou Psychanalyse : deux projets, deux anthropologies antagonistes. Les disjoindre, ne jamais subordonner l’un à l’autre


La Coordination psy s’est réunie et se mobilise, dans sa diversité, pour l’humanisme contre la mécanique déshumanisante cognitiviste. Nous avons des neurones, des hormones, des réflexes, mais surtout nous sommes des personnes humaines, depuis plus deux mille ans dotées d’une âme, depuis les Lumières, de responsabilité et de liberté, depuis Freud, d’un inconscient, à quoi il n’est pas question de renoncer.

On ne gère pas les êtres humains, jamais nous ne serons des animaux machines. Animaux politiques par contre, oui, et nous nous disposons à le montrer et le prouver ! Venez en témoigner et l’éprouver ensemble

les 9 et 10 février

aux côtés des psychanalystes au forum des psys organisé par Jacques-Alain Miller.

Philippe Grauer

[Document : Grand meeting à la Mutualité]

Sandrine Bonnaire témoigne

ÉRIC FAVEREAU

QUOTIDIEN : mardi 29 janvier 2008


Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance

Par Philippe Grauer

On comprend tout de suite. On comprend qu’il s’agit de la capitale de la douleur et que notre psychiatrie se trouve en difficulté face à des personnes aux prises avec une horreur que personne ne sait véritablement soigner, ce qui n’est pas une raison pour pousser les malades dans la maltraitance ordinaire. On comprend tout de suite que la profession de psychiatre a besoin d’être soutenue et non démantelée, a besoin de recourir aussi et souvent, chaque jour, surtout au soin par la parole, au partage inspiré par la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle, heureusement toujours vivaces.

On comprend tout l’intérêt de la psychothérapie institutionnelle : “… un traitement sans concession est très vite choisi. Manifestement destiné davantage à la tranquillité du service qu’au bien-être de Sabine”. La messe est dite. Avec des super psychotropes et des menottes à aimants dernier cri, c’est le moment de le dire, et trois infirmiers en tout et pour tout, en cinq mois d’emprisonnement vous finissez par apprendre à vous tenir tranquille, sachant que les fous ne sont pas nécessairement idiots. Votre famille débarque avec un gâteau d’anniversaire, si ça n’est pas jour de visite les flics maison la dégagent. Tout de même un peu d’ordre, la malade est réputée habiter l’hôpital, être de l’hôpital et non de chez elle, l’institution ne supporte pas la fantaisie des familles, où irait-on, qui commande ici ? Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance. C’est mieux comme ça, le public comprendra de lui-même.

Il comprendra aussi que chacun des côtés du Carré psy est attelé à une tâche spécifique, et a affaire à une population particulière. Qu’il ne convient pas de tout confondre et d’interroger l’identité du psychothérapeute relationnel confondue avec celle du médecin généraliste — hélas faisant de plus en plus fonction de psychiatre de campagne, de banlieue devrait-on plutôt dire, avec celle du psychiatre hospitalier au dur métier. Ou avec celle du psychologue cognitiviste.

On se met à en comprendre des choses, à se souvenir d’un Tony Laîné et de tout le travail d’amour 24 heures sur 24 nécessaire pour des cas comme celui évoqué. Amour — je parle d’un concept et non d’une vague dégoulinade, à un patient qui lui disait ne pas savoir de quoi lui parler, Lacan répondit, mais d’amour voyons ! Il paraît que quand on aime on ne compte pas, précisément nos gestionnaires n’ont pas prévu de budgétiser l’amour nécessaire, en heures de disponibilité personnelle et institutionnelle, en heures relationnelles, en heures d’âme.

Moyennant quoi chaque jour on réinvente l’épouvante, celle d’une institution aussi folle que ses fous avec ses docs et ses médocs qui n’ont plus le loisir de s’occuper comme il faudrait de refonder la relation, raisons qui ignorent le cœur, une institution trop souvent devenue refuge de désolation. Au terrible sens ancien de ce terme un asile.

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Sandrine Bonnaire témoigne

{{par Éric Favereau

Sandrine Bonnaire n’est pas en colère. Ou alors, elle le cache par délicatesse. De retour d’une visite aux deux hôpitaux psychiatriques où sa sœur, Sabine, a été internée pendant près de quatre ans, Sandrine semble se parler à elle-même : « Sabine a été endormie, enfermée, droguée, et tout cela a servi à quoi ? Pendant ces années-là, on ne comprenait pas. On nous disait que c’était nécessaire, qu’il fallait l’interner. Et nous, avec mes sœurs, on voyait Sabine décliner, décliner »…

Aujourd’hui, ce n’est pas un combat, plutôt une évidence à imposer. « À l’époque, on n’y arrivait plus avec Sabine. Il y avait eu la mort de mon frère. On se disait que l’hôpital allait pouvoir mieux faire que nous. Je n’ai rien contre les hôpitaux. Mais quand on voit comment Sabine en est ressortie…» Un désastre en effet. Le 29 décembre 2000, Sabine, sœur cadette de Sandrine, quitte l’hôpital psychiatrique des Murets pour s’installer dans un foyer de vie près d’Angoulême. Mais qu’est devenue Sabine ? Cette jeune femme sort défaite. Elle est défigurée, alourdie de quarante kilos. Les cheveux si courts. Alors qu’en février 1997, comme le montre le magnifique documentaire Elle s’appelle Sabine (lire page 4), celle-ci, qui a alors 28 ans, est belle comme tout, aussi jolie que sa sœur célèbre, troublante, fatigante, fragile à l’évidence, violente parfois avec les claques qu’elle donne, comme ça, sans rien dire. Mais bien vivante, espiègle, inattendue, moqueuse, triste aussi. Elle joue du piano, elle pleure, elle sourit, elle se mure.

Et voilà donc qu’en sortant quatre ans plus tard de l’institution psychiatrique, ce n’est plus la même femme. Comment expliquer cet effondrement ? Y a-t-il une raison ? Est-ce la faute de l’avancée inexorable de la maladie ou celle de l’institution ? Comment éviter le constat que décrit avec force le documentaire de Sandrine Bonnaire ? Sabine était malade, elle en ressort détruite : le monde à l’envers.

«QU’EST-CE QUI FAIT QUE CE QUI TIENT NE TIENT PLUS»

Sandrine Bonnaire a été tout de suite d’accord, lorsque Libération lui a proposé de retourner dans les lieux où sa sœur avait été hospitalisée. «On ira avec mes sœurs», nous a-t-elle dit. « Mais je ne veux pas que ce soit un réquisitoire contre la psychiatrie ».

Sandrine et ses trois sœurs sont très proches de Sabine. Elles sont allées la voir, toutes les semaines. D’abord à l’hôpital Paul-Guiraud à Villejuif, puis à celui des Murets à la Queue-en-Brie. Juste avant son hospitalisation, Sabine ne va pas bien. Quelques mois auparavant, un de ses frères est mort. Elle vit avec sa mère. «Quand nous sommes allées leur rendre visite, nous étions inquiètes, raconte Corinne, la sœur aînée. Sabine frappait ma mère. Je l’ai reprise avec moi, à la maison, mais on n’y arrivait pas. Et c’est comme ça qu’on a été conduits à l’amener à Villejuif.

L’hôpital Paul-Guiraud est un monde à part, un de ces grands établissements, construits à la fin du XIXe siècle, pour «interner» les malades de Paris et de sa région. Chaque service correspond à un secteur géographique de compétence. Sabine relève alors du secteur 15, dirigée par le Dr Françoise Josselin, partie depuis à la retraite. Et c’est son successeur le Dr Jean Ferrandi qui nous reçoit, avec la Dr Francesca Biagi-Cha. Il a repris le dossier : « Votre sœur est arrivée à un moment aigu de sa vie, elle était violente, elle s’automutilait. Qu’est ce qui fait qu’à un moment les choses qui tenaient ne tiennent plus ? », s’interroge-t-il.

Les sœurs écoutent. Elles ont d’autres souvenirs, plus violents : Sabine attachée, Sabine qui se frappe la tête contre les murs. Elle restera jusqu’en avril 1998 à Villejuif. Six hospitalisations successives.

Sandrine : « On a le sentiment que sa violence n’était pas aussi forte que cela. Et que l’enfermement a exacerbé sa violence. » Le dialogue est franc, sans agressivité aucune. La Dr Biagi-Chai : « Je vous donne un exemple. Sabine, un jour, met une claque à un infirmier. Ce n’est pas plus grave que cela, on est habitués. Mais elle donne une claque sans raison, et cela nous inquiète beaucoup, car l’acte est immotivé.

– Mais pourquoi est-elle restée attachée si longtemps ?

– C’est parfois nécessaire, pour la contenir.

– Et les médicaments ? A priori, nous n’étions pas contre non plus. Mais pourquoi des doses aussi fortes ? C’était un cas si difficile que ça ?

– Quotidiennement, nous avons des patients comme votre sœur, c’est un peu notre travail habituel.

– Quand on allait voir Sabine, elle nous disait : “J’habite chez toi, hein ?” Et les médecins nous disaient de lui dire qu’elle habitait à l’hôpital. Pourquoi ? […] Et comment expliquer qu’aujourd’hui, alors qu’elle n’est plus enfermée, qu’elle vit avec d’autres malades dans une maison et qu’elle prend moins de médicaments, les choses vont mieux ?

– PEUT-ÊTRE EST-ELLE RESTÉE ICI TROP LONGTEMPS ? …

… Tout notre problème est de trouver des lieux de vie relais. On n’en avait pas alors. »

Dans le cahier de transmissions, il y a une note datée du 2 novembre 1997 : « Sabine pleure, elle va mal, rentre dans les différentes chambres. Finalement, se calme ».

Dehors, en ressortant du bâtiment, on longe un bâtiment, refait tout neuf, celui de l’UMD, c’est-à-dire l’Unité pour malades difficiles. Il y a cinq lieux en France comme celui-là. Y sont hospitalisés les malades dits « perturbateurs », mais aussi des patients considérés comme très dangereux. Sabine perturbe : elle donne, parfois, des coups. Jamais plus qu’une paire de claques. Elle sera pourtant enfermée cinq mois à l’UMD. « Une prison », lâche Sandrine, en revoyant le bâtiment : « C’est étrange, on nous dessine le portrait d’une Sabine, violente, dangereuse. On dirait qu’on a un peu installé Sabine dans un autre rôle, plus violent, plus grave.»

Direction, l’hôpital des Murets à la Queue-en-Brie. « De fait, explique Sandrine, après son hospitalisation à Villejuif, j’ai loué un appartement pour ma sœur en bas de chez moi, avec des gardes-malades toute la journée. Mais ça n’allait pas trop. Les gardes malades n’y arrivaient pas ». Et c’est ainsi que Sabine atterrit aux Murets.

Dans la voiture nous y conduisant, Sandrine, Jocelyne et Lydie sont désarçonnées, mais elles ne l’avouent qu’à moitié. Elles ne sont jamais revenues aux Murets. En retrouvant l’itinéraire, on devine paradoxalement de la chaleur qui remonte, des souvenirs qui reviennent. Et elles en rient. Lydie, en colère : « Une fois, pour l’anniversaire de Sabine. J’arrive avec un gâteau. Et on m’interdit d’entrer. On me dit : “Pas de visite de la famille”. Sabine était juste devant moi. J’ai fait mine simplement d’aller vers elle. Physiquement, deux infirmiers m’ont alors conduit à la porte. »

«ELLE DONNAIT DES CLAQUES, ELLE INJURIAIT, ELLE CRACHAIT»

Les Roseraies, où a été « internée » Sabine, sont en rénovation. Un bâtiment fermé, engrillagé, planté en bas du parc. Le chef de service et la psychiatre qui ont suivi Sabine veulent bien recevoir ses sœurs « mais seules, sans journaliste ». « On prendra des notes », répond, avec un grand sourire, Sandrine Bonnaire.

Deux heures plus tard, elles ressortent. Le Dr Daniel Brehier, chef de service, s’est montré ouvert. Il a pris son temps. « Vraiment, voyez, je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire de mieux. Sabine avait besoin d’être hospitalisée, voire enfermée. C’était thérapeutique », leur a-t-il dit, et même répété. « Quand votre sœur est arrivée, ce qui m’a frappé, c’était quand même sa violence, autant une violence à son égard que par rapport aux autres. » Mais quelle violence ? «Elle donnait des claques, elle injuriait et elle crachait au visage. On ne peut pas tolérer ça, surtout quand il y a, à côté, des personnes qui sont, eux aussi, très mal.» Puis insistant : « Votre sœur était malade. C’est une maladie extrêmement grave… Une psychose infantile avec des troubles du comportement, c’est très difficile, on est extrêmement démuni. »

En tout cas, aux Murets, un traitement sans concession est très vite choisi. Manifestement destiné davantage à la tranquillité du service qu’au bien-être de Sabine. Le Dr Brehier s’explique : « Le problème avec Sabine, c’est que les neuroleptiques ne marchaient pas très bien sur elle. » D’où l’idée d’une «fenêtre thérapeutique» : l’équipe médicale arrête tous les médicaments afin que l’organisme se reconstruise. « Mais il y avait un risque en terme de comportement. » Et c’est ainsi que « pour permettre cette fenêtre thérapeutiqu e», Sabine se retrouve pendant cinq mois à l’UMD de Villejuif. Un lieu carcéral, enfermée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec aucune possibilité de sortie.

Sandrine demande simplement au psychiatre si, à son retour aux Murets, ils ont pu «travailler» avec elle. Réponse : « Quand elle était plus calme, on la mettait avec les autres, mais avec la limite de nos moyens. L’hôpital psychiatrique, c’est le lieu de toutes les grosses misères. Il n’y a que deux à trois infirmiers en permanence pour 25 malades. On fait aussi ce qu’on peut avec ce qu’on a.

— Vous reconnaissez que vos traitements sont parfois liés aux manques de moyens ?

— Les médicaments, c’est quand même un progrès. Vous n’imaginez pas ce que c’était avant, quand, dans un service, un malade hurlait toute la journée, jusqu’à n’avoir plus de voix…

— Sabine était quelqu’un qui exprimait ses angoisses. Elle était dans l’échange, dans le contact. D’ailleurs, elle jouait du Schubert, elle dessinait. Aux Murets, elle a perdu toute mémoire, elle ne savait même plus s’habiller. Comment vous l’expliquez ?

— Ce que j’essaye de vous dire, c’est qu’elle a eu beaucoup de décompensations. Si elle est entrée à l’hôpital, c’est pour ça. Croyez-moi, ce n’est pas l’hôpital qui l’a rendu malade…»

La Dr B., qui la suivait au quotidien aux Murets, dira la même chose. Pour autant, cette médecin ne se souvient pas de la «fenêtre thérapeutique», ni des longues périodes où Sabine est restée enfermée dans sa chambre. Elle évoque l’intérêt des chambres d’isolement, et même de contentions « plus modernes, avec des aimants qui lient directement mains et chevilles au lit ».

À l’automne 2000, c’est la sortie des Murets. Un autre combat : alors que les sœurs ont remué terre et ciel pour trouver un autre lieu, la Dr L. ne veut pas laisser partir Sabine. «Elle nous disait qu’elle devait rester hospitalisée, qu’elle ne pouvait pas aller en Charente, car le lieu n’était pas assez médicalisé», raconte Sandrine Bonnaire. Finalement le 29 décembre, Sabine a pu intégrer ce lieu de vie près d’Angoulême. En quittant les Murets, Sandrine Bonnaire veut revoir l’ancien bâtiment. « C’est sa chambre », dit-elle en montrant une fenêtre.

«PAS DE COLÈRE, DE LA TRISTESSE»

Quelques jours plus tard, de retour à Villejuif : « Je viens de discuter avec le Dr B, à qui j’ai envoyé un DVD du film. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas l’impression d’avoir mal travaillé. Et que, si cela avait été le cas, ils se seraient trompés en groupe ».

Sandrine Bonnaire a-t-elle appris quelque chose à l’occasion de ce retour ? Certains arguments l’ont-ils troublée ou convaincue ? « Ce n’est pas de la colère que je ressens, c’est de la tristesse. Les réponses que l’on nous a données, non, elles ne nous ont rien appris. Et c’est cela qui est terrible ».

Labos & DSM contre processus de subjectivation

L’appétit féroce de l’industrie pharmaceutique

Par Fernando de Amorim[1]


Rien de bien nouveau dans ces révélations, qu’il n’est cependant pas indispensable de celer pour autant. Il y a place pour tout sous le soleil, mais pas forcément pour l’abus. C’est quand un des protagonistes d’une configuration complexe prend le dessus de façon telle qu’il veut prendre non seulement le dessus mais encore toute la place et davantage s’il en reste, que la situation devient “invivable” pour citer le texte que vous allez lire. C’est en quoi il devient bien fondé de s’en prendre aux laboratoires inspirateurs de toute une tendance, la cognitiviste et le neurologisme, qui cherchent à éradiquer les psychothérapie relationnelle et psychanalyse, les systèmes psys fondés sur la dynamique de la subjectivation.

Philippe Grauer


Dans Le Figaro du 22. I. 2008, nous apprenons que l’étude d’Erick Turner de l’Université de l’Oregon, met sérieusement en doute l’honnêteté scientifique des études réalisées sur l’efficacité des nouveaux psychotropes mis sur le marché depuis le milieu des années 1980 : “La fluoxétine (alias Prozac), est mise en doute par des experts américains de la FDA, la toute puissante agence américaine du médicament“, écrit la journaliste Catherine Petitnicolas. Une telle information est de la plus haute importance pour les citoyens en général et les psychanalystes en particulier ; le détournement de la population de la clinique par la parole (celle qui justifie l’existence de la psychanalyse) vers la pratique mercantile à grande échelle des antidépresseurs coïncide avec l’exclusion de la psychanalyse du cœur du DSM.

Pour la petite histoire : la première édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux — DSM-I a été publiée en 1952 et diagnostiquait 60 pathologies. La deuxième édition est parue en 1968 et diagnostiquait, elle, 145 pathologies. Ces deux premières éditions ont été fortement influencées par la psychanalyse et la clinique freudienne de la névrose, de la psychose et de la perversion.

À partir de la troisième édition du DSM, la psychanalyse est bannie définitivement du manuel publié par l’APA (Association américaine de psychiatrie). Cette troisième édition est éditée en 1980, c’est-à-dire, au moment même où débute la supercherie des essais cliniques. Moment où, si j’ai bien interprété l’étude du collègue nord-américain, l’usage des psychotropes commence à prendre le dessus sur la clinique par la parole. Comme si la publicité de masse avait pris le dessus sur la subjectivité du symptôme.

Selon Erick Turner, qui est psychiatre et pharmacologue et non psychanalyste, les médicaments mis sur le marché depuis le milieu des années 1980, ont vu leur efficacité exagérée par les fabricants. Turner n’y va pas de main morte : selon lui, si la moitié des études disent que les antidépresseurs peuvent apporter un effet positif, l’autre moitié était maquillée pour donner au résultat un aspect positif : “Des publications sélectives peuvent conduire les médecins et les patients à croire que ces médicaments sont plus efficaces qu’ils ne le sont vraiment, un résultat susceptible d’influencer les prescriptions“.

Une fois la psychanalyse[2] sortie du terrain, qui est-ce qui gagne avec la mise en place de l’idéologie marchande des psychotropes ? L’Etat gagne des sommes considérables quand les usines pharmaceutiques augmentent leurs chiffres d’affaire ; les laboratoires gagnent des parts des marchés en élargissant la “définition d’une maladie à traiter pour augmenter la quantité des traitements vendus“, comme avait dit — citée dans le même article — la chercheuse canadienne Barbara Mintzes ; les médecins gagnent. Ils gagnent une fausse tranquillité en se débarrassant du patient gênant, en torpillant leur angoisse et hypnotisant leur existence à coup de Prozac[3].

Les associations de malades gagnent car elles sont financées par les laboratoires, selon la psychiatre belge Monique Debauche, et enfin, les patients. Ces derniers gagnent aussi, puisque entre être estampillés déprimés ou handicapés (ce que signifie avoir droit aux médicaments, aux arrêts-maladie, aux indemnités, à l’humiliation familiale et à un surmoi féroce et obscène) ou à aller se battre dans le consultoire du psychanalyste pour défendre ou conquérir leur dignité subjective, quelques-uns préfèrent s’isoler du monde, des autres ou se grouper en association.

Notre fonction, en tant que cliniciens, n’est pas d’inhiber, paralyser ou droguer les patients, mais de réanimer leur désir. C’est la fonction majeure de la psychanalyse, cela devrait être aussi un projet de société. Bien sûr, il est difficile de supporter le combat quotidien d’une psychothérapie [relationnelle, note de la Rédaction] ou d’une psychanalyse où, en fin de compte, on tombe sur l’évidence que si nous sommes dans la situation qui est la nôtre, nous y sommes pour quelque chose.

Mais il y a pire. Le pire est se laisser-aller au chant des vautours qui infestent les cabinets médicaux, les écrans de télés, et des pages entières de nos journaux, pour vendre la nouvelle molécule venue au monde par une méthodologie douteuse (dans une ex-république URSS, en Inde ou en Chine) tout en faisant la promesse qu’elle aidera le prescripteur de service à éviter les inconvénients du transfert (l’amour et la haine, par exemple). Notre expérience clinique a montré qu’au fur et à mesure que les patients s’engagent avec leur vie, ils sont moins dans la demande de médicaments et d’assistanat.

Nous ne nous opposons pas à ce qu’un patient ou psychanalysant puisse faire appel aux psychotropes. Nous nous rebellons contre l’abus qui écrase la clinique et avec elle les êtres (qu’ils soient médecins ou patients). Nous tenons à nous insurger clairement contre ce comportement de vendeur de “ craque ” du coin de rue[4]. Les psychanalystes et les cliniciens en général connaissaient depuis longtemps les effets ravageurs de cette exagération des firmes pharmaceutiques, mais nous n’avions pas une étude pour le prouver. Nous avons trouvé en la personne du docteur Turner, notre interlocuteur impartial[5].

Personnellement je le salue et l’embrasse. Cette étude révèle au grand public ce que les psychanalystes dénoncent depuis fort longtemps, à savoir, un gonflement de l’imaginaire (marketing qui essaie de nous faire croire que les pilules peuvent nous désengager de nos responsabilités envers notre vie) au détriment du symbolique (de la parole, “simplement sans mystification“, comme dit le poète brésilien Drummond de Andrade dans poésie Les épaules supportent le monde). Avec comme risque certain de transformer un réel jusqu’alors supportable en une réalité invivable.


[1] Membre du RPH (Réseau pour la psychanalyse à l’hôpital), directeur du SETU ? (Service d’écoute téléphonique d’urgence, et de la CPP-IX (Consultation publique de psychanalyse – Paris IXe).
[2] Exclure la psychanalyse veut dire exclure l’inconscient et avec lui, le désir, l’Œdipe, la castration, la sexualité, le fantasme de mort.
[3] Et c’est pour les aider à se sortir de cet embarras clinique que le RPH a créé la stratégie nommée “cônification du transfert”. Cette stratégie, qui comme tout dans notre clinique au RPH, est piochée chez Freud, Lacan, Klein et quelques autres, consiste à adresser, et non se débarrasser, leurs patients aux psychanalystes de leur confiance.
[4] Phonétiquement, « Craque » est un mot du français populaire du milieu du XVIe siècle et qui signifie « hâblerie, mensonge par exagération. » ; mais « Crack » est aussi un mot de l’argot nord-américain de la fin des années 1980. Il est utilisé par les trafiquants et usagés d’une cocaïne fumable, très concentrée et violement toxique, selon le Grand Robert de la langue française.
[5] Du fait qu’il n’est pas psychanalyste, nous avons appelé monsieur Turner en faisant référence à l’article que Freud avait écrit en 1926, intitulé La question de l’analyse profane, qui a comme sous titre Entretiens avec un homme impartial.

Jung & Lacan par Roudinesco dans Le Monde des livres

Élisabeth Roudinesco, Le Monde des livres, 17/1/08

Élisabeth Roudinesco chronique cette semaine dans Le Monde deux ouvrages dont l’importance nous semble mériter publication sur notre site. Ces quelques lignes constituent donc une présentation de présentation, genre inédit que nous avons le plaisir d’inaugurer. Il s’agit de la grande biographie de Jung par Deirdre Bair et du Séminaire XVIII de Lacan par Jacques-Alain Miller.

Deirdre Bair consacre une centaine de pages à noyer un poisson qui ne méritait pas à tout prendre qu’on fît tant d’efforts à cause de lui. Il s’agit de sa période de collaboration avec papy Göring au chef (un mot qui convient dans le cadre du Führerprinzip) de sauver les meubles d’une psychanalyse aryanisée. Sauver les meubles peut-être mais fournir soi-même des éléments essentiels du mobilier national-socialiste, il fallait le faire, et notre Carl Gustav le fit. Il est pourtant clair, sauf dans l’ouvrage de Madame Bair, que la psychologie des peuples de Jung, tout à fait dans le Zeitgeist des années brunes à tout le moins permettait voire favorisait une dérive nazie, qu’illustra le fameux article antisémite.

Cela confortera les jungiens français restés en retrait sur cette question si on compare avec les Anglais. Lesquels n’en sont pas morts loin de là, comme quoi. Mais maintiendra un malaise après tout dissipable, si l’on considère que c’est la théorisation faible d’un Jung capable de confusion en d’autres circonstances, sans que ça lui ôte son mérite et influence dans d’autres secteurs, qui l’a entraîné sur la pente fatale.

Qu’il remontera en la redescendant si l’on peut dire, avec son Wotan , dans lequel il récidive méthodologiquement, appliquant cette fois à Hitler et aux Allemands après avoir viré de bord sa psychologie des peuples décidément sans valeur théorique. Finalement en 1300 pages bourrées d’information ne pas parler de l’œuvre de Jung, c’est dommage. Comme après tout Jung n’est pas Heidegger, pourquoi tant se casser la tête au prix d’en faire un niais, ce qu’il ne fut certainement jamais, plutôt du genre malin, avec toutes ses femmes (là, on se régale à la lecture).

À propos de femmes justement, côté Lacan le XVIIIème nous livre un certain nombre de formules répétées à l’infini comme des mantras au lieu de se voir retraduites depuis le gongorisme surréaliste du Maître en un français facile appelant les choses par leur nom (du Père bien entendu). Il n’y a pas de rapport sexuel , la femme pas-toute et l’homme au moins un , sans oublier le La femme n’existe pas ça faisait très chic à l’époque. Si on oublie les tics et en conserve la leçon le respect pour le travail de rénovation en profondeur de la psychanalyse d’un de ses meilleurs maîtres de la seconde moitié du siècle précédent demeure. Merci à Jacques-Alain Miller de nous l’avoir appareillé critiquement et de nous livrer un texte qu’Élisabeth Roudinesco commente ici de façon lumineuse, nous promettant une lecture réjouissante.

Il paraît qu’on n’achète plus de livres, à l’exception encore de romans tant mieux pour eux. Donc si vous voulez préserver la civilisation comme après Freud puis Edgar Morin notre président nous y incite, faites le geste qui sauve, offrez-vous selon vos goûts Jung ou le dernier Lacan. On espère que de son côté le sarkozisme s’étant assigné une mission aussi noble aura à cœur de protéger la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle contre les nouveaux barbares de l’experbêtise et de la scientistique qui n’ont pas apparemment encore entendu son appel civilisateur.

Au fait, vous avez lu La part obscure de nous-mêmes , de l’autrice des susdites chroniques ? Sinon, il serait temps d’y penser : encore un livre à acquérir !

Philippe Grauer


LES VIES DU DOCTEUR JUNG

Deirdre Bair, Jung. Une biographie , Flammarion, 1309 pages, 39 euros. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Devillers-Argouarc’h.

Universitaire de renom, Deirdre Bair est la première biographe de Jung à avoir eu accès aux archives de celui-ci, déposées à l’École polytechnique fédérale de Zurich, et soigneusement surveillées par sa famille.

Issu d’un milieu de pasteurs bâlois, Carl Gustav Jung (1875-1961) eut une enfance difficile auprès d’une mère folle qui se disputait avec son père tout en faisant tourner les tables. Sujet à des syncopes, il était hanté par la vision qu’il avait eu en rêve d’un Dieu déversant ses excréments sur le sommet d’une cathédrale. Il dit un jour à Freud qu’ayant été victime enfant d’une agression sexuelle — un prêtre sans doute — il en avait conçu un dégoût des amitiés masculines.

Sans renoncer ni au spiritisme ni à l’occultisme, Jung exerça la psychiatrie à la clinique du Burghölzli de Zurich, sous la houlette d’Eugen Bleuler, inventeur des notions de schizophrénie et d’autisme. Dauphin de Freud de 1906 à 1913, il fut alors l’artisan d’une ouverture de la psychanalyse à la clinique de la folie, terre promise rêvée par Freud.

Ayant quitté le mouvement psychanalytique, il fonda, à Zurich, son école dite de «psychologie analytique», attribuant aux femmes une position dominante. Deirdre Bair décrit avec minutie comment, après avoir analysé Emma, sa propre femme, il fit entrer Toni Wolff, sa patiente dépressive, au sein de sa famille, en la traitant comme une seconde épouse et comme sa meilleure disciple. Mieux encore, dit-elle, il théorisa l’exercice de la cure sur ce modèle triangulaire, exigeant que chaque élève reçoive une formation simultanée avec un homme et une femme, seule manière d’intérioriser l’idée d’un rapprochement possible entre l’animus et l’anima.

Par la suite, Jung voyagea d’un bout à l’autre de la planète et son oeuvre, reçue avec succès, fut particulièrement appréciée par les historiens des religions : Mircea Eliade, notamment. Elle n’est pas encore traduite intégralement en France.

En 1919, il forgea la notion d’archétype pour désigner une image inconsciente primordiale ne pouvant jamais accéder à la conscience et apparaissant dans les mythes, l’art et la religion. Aussi regardait-il le psychisme individuel comme le reflet de l’âme collective des nations, cherchant à élaborer une psychologie des peuples capable de traduire les différences entre des types physiques et psychiques : juifs, “aryens”, chinois, africains, etc. D’où la dérive qui l’entraîna vers le nazisme, au moment où il accepta, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, de prendre la direction de la Société internationale de psychothérapie, laquelle avait pour but d’unifier les écoles européennes sous l’égide du savoir médical.

Jung affirma alors vouloir protéger les non médecins et les praticiens juifs qui n’avaient plus le droit d’exercer en Allemagne. En réalité, il avait été choisi pour ce poste à cause de la confiance qu’il inspirait aux promoteurs de la psychothérapie dite “aryenne” mise en oeuvre par Matthias Heinrich Göring, et à laquelle collaboraient aussi des freudiens et des adlériens.

Bientôt, il se mit à publier des textes favorables au national-socialisme. En 1934, il regretta que l’on eût appliqué des “catégories juives” à la science médicale. Ensuite, il vanta les mérites de l’inconscient “aryen”, tout en soulignant combien les Juifs étaient par nature “nomades” et “semblables à des femmes”.

En 1936, après avoir glorifié le Führer, il le compara à un monstre germanique (Wotan) coupable d’assassiner l’Europe. Sa théorie lui permettait donc, en un même geste, de fustiger “l’inconscient juif” puis de rejeter l’âme allemande pour enfin condamner le modèle freudien du Juif universel, auquel il substituait une figure dite “archétypique” de la judéité, ancrée dans un territoire. Ce faisant, il conseilla à ses disciples juifs d’émigrer en Palestine afin qu’ils y retrouvent leur “nature juive”. En 1942, il rédigea pour Allen Dulles, représentant des services secrets américains à Berne, des profils psychologiques des chefs nazis.

Bien qu’elle se soit livrée à un phénoménal travail archivistique, Deirdre Bair n’a ni exposé, ni interprété l’oeuvre de Jung. Sans nier les faits, elle ne comprend donc pas que celle-ci porte les germes de sa propre dérive. Et dès lors, pour expliquer les incohérences du personnage, elle prend le risque de le faire passer pour un benêt irresponsable, roulé autant par ses adoratrices que par les nazis.

THÉORIE LACANIENNE DE L’AMOUR

Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XVIII , 1970-1971. D’un discours qui ne serait pas du semblant . Texte établi par Jacques-Alain Miller, Seuil, 21 euros, 185 pages. Et : Le mythe individuel du névrosé , 12 euros, 115 pages.

Délivré en 1970-71, le séminaire de Jacques Lacan sur le semblant se présente comme la deuxième étape d’une interrogation amorcée par lui en 1958 sur les relations entre l’homme et la femme dans la société moderne. A travers une bonne transcription et l’ajout d’un index et d’un appareil critique, Jacques-Alain Miller s’est efforcé, pour la quatorzième livraison de ce Séminaire au long cours – dont onze volumes sont encore à établir -, de simplifier avec bonheur le style de son beau-père.

On découvre ici un Lacan soucieux d’opposer le discours de l’inconscient — celui de la jouissance et de la répétition à l’état brut, inapte à toute forme de semblant — à un discours de la parade, de l’amour et donc du semblant, nécessaire à toute relation entre l’homme et la femme. Contrairement à une tradition paternalocentriste de la psychanalyse, Lacan, influencé ici par Jacques Derrida, tente de démontrer que dans l’amour et le sexe les deux partenaires ne sont en aucune manière complémentaires l’un de l’autre.

L’homme serait l’esclave du semblant, contraint, pour exister, à exhiber sans cesse une virilité qu’il ne contrôle pas, tandis que la femme serait plus proche d’une épreuve de vérité, d’une sorte d’écriture ou “d’archi-écriture” qui lui permettrait d’échapper au semblant. Aussi bien la femme est-elle alors “pas-toute”, là où l’homme a besoin d’être un “au moins un”, c’est-à-dire un “tout”, ou, à défaut, un semblant du Tout. D’où l’aphorisme “Il n’y a pas de rapport sexuel”, ce qui veut dire, plus simplement, que la relation amoureuse n’est pas un rapport mais plutôt une lutte entre deux contraires, chacun en position dissymétrique en regard de l’autre.

Dans cette perspective, la femme n’est donc jamais l’incarnation d’une essence féminine. Elle n’existe pas comme une totalité invariante, identique à elle-même de toute éternité, pas plus que l’homme n’est un maître qui parviendrait à la dominer en se donnant l’illusion de sa toute puissance. Lacan commence ici, sans le dire, à répondre de façon différée à Simone de Beauvoir en opposant implicitement sa formule — “La femme n’existe pas” — à celle avancée en 1949 dans Le Deuxième sexe :”On ne naît pas femme, on le devient”.

Cette théorie de l’amour, qui sera développée plus largement dans le séminaire Encore, en 1972-73 (Seuil, 1975), permet à Lacan de déconstruire avec bonheur les vieux mythes de la domination masculine auxquels s’était ralliée, par une psychologisation outrancière du complexe d’Oedipe, une bonne partie de la communauté psychanalytique. Aussi bien répond-il également aux critiques anti-oedipiennes qui commençaient à être formulées, par Gilles Deleuze et Félix Guattari (L’anti-Oedipe, Minuit, 1972), contre les héritiers familialistes de Freud.

Néanmoins, cette théorie ne l’aide pas à saisir l’importance de la nouvelle interrogation sur l’identité de genre (gender), contemporaine pourtant de son propre enseignement, et qui mettait en cause, comme l’avait fait Beauvoir, la même tradition essentialiste de la différence des sexes. En témoigne si nécessaire, sa récusation péremptoire des travaux du grand psychanalyste Robert Stoller sur le transsexualisme, dont il vient de prendre connaissance.

Sans doute Lacan a-t-il besoin alors de contourner les innovations de l’école américaine pour construire une logique de la sexuation qui, pour flamboyante qu’elle soit, finira par se transformer en une mathématisation dogmatique de la différence sexuelle ?

Le mythe individuel du névrosé réunit trois conférences données par Lacan entre 1953 et 1956. Deux d’entre elles sont une réponse à Claude Lévi-Strauss, qui avait comparé la cure psychanalytique à la cure chamanistique, et la troisième est une intervention, inédite à ce jour, sur la fonction religieuse du symbole dans laquelle Lacan, à l’invitation du Révérend Père Bruno, dialogue avec Mircea Eliade à propos de Jean de La Croix. Réfutant l’archétype jungien, il tente de faire entendre à son interlocuteur ahuri qu’aucune culture humaine ne peut être pensée comme “plus primitive” qu’une autre puisqu’“un chien céleste est tout autant un chien que le chien terrestre”, l’un et l’autre étant nommés par le langage. Désopilant!

Œdipe en Chine

LE REGARD QUI BAT . . . Le cinéaste et son œuvre
Proposé par Psychanalyse actuelle, Le regard qui bat, c’est une fois par mois la projection d’un film suivie d’un débat entre spectateurs, cinéastes, psychanalystes, philosophes, historiens…

Dimanche 3 février 2008 à 10H45

CINEMA LE PANTHÉON
13, rue Victor Cousin 75005 PARIS
métro Cluny-Sorbonne, RER Luxembourg

Séance exceptionnelle

Projection en

Avant première du documentaire Œdipe en Chine

2007, Réalisé par Baudouin Koenig , écrit par Maria Landau, Viviane Dahan et Baudouin Koenig

Projection suivie d’un débat

avec Michel Guibal et Maria Landau

Débat animé par : J-J. Moscovitz, F. Siksou, N. Farès et nos invité(e)s

SYNOPSIS
Ce documentaire retrace le récit d’une aventure intellectuelle : psychanalystes, thérapeutes chinois et étrangers, réinventent la science psychanalytique au croisement des langues et des cultures, dans un terrain encore inexploré. Aujourd’hui en Chine, parler de soi est une révolution qui débute à peine.
Ce film est une porte d’entrée vers une Chine intime et culturelle au-delà des bouleversements politiques et socio-économiques … La quête de l’individu qui s’est emparée des Chinois va révéler, par strates le portrait d’une société en pleine transformation.

Élisabeth Roudinesco Fac St Charles à Marseille

Mercredi 6 février 2008
à partir de 16H45

Le laboratoire de Psychopathologie et Psychanalyse
de l’Université Aix-Marseille 1
à l’invitation de

Roland GORI

organise une

conférence débat

avec

Élisabeth ROUDINESCO

Historienne de la psychanalyse et Directrice de recherches

autour de son récent ouvrage

La part obscure de nous-mêmes (une histoire des pervers)

Amphithéâtre CHARVE
Faculté St Charles à Marseille
entrée libre
Pré-réservation de places possibles pour les goupes étudiants
Renseignements christian Bonnet : 06-82-00-89-84, mail: xtian.bonnet@free.fr


De la même auteure consulter également La manie de l’évaluation menace