Exilés de l’intime : refuser l’industrialisation de la subjectivité

Le nouvel homo neuro-economicus sort de la fabrique de l’Histoire. C’est lui que s’efforcent de décrire et caractériser Roland Gori et Marie-José Del Volgo. Les auteurs de la médicalisation de l’existence, beau sous-titre de la Santé totalitaire qui dit bien ce qu’il veut dire, poursuivent sur leur lancée. La marée noire lâchée par le tanker du cognitivisme, une nappe constituée de ce que j’appelle la scientistique — mot valise pour le redoutable combiné de scientisme et de statistique sophiste, combinée au neurologique et au managérisme, se présente aux ports universitaires, risquant fort de mazouter la psychanalyse.

Les praticiens de la psychothérapie relationnelle se montreront solidaire des psychanalystes sinistrés, aujourd’hui eux, demain eux-mêmes, de toute façon même combat mêmes intérêts par delà les différences. Dans une figure inversée de celle de 2003 où ce furent les psychanalystes millériens et des intellectuels comme Élisabeth Roudinesco et Roland Gori qui eurent l’intelligence et l’éthique, le cœur quoi, le vieux mot pour courage, de protester quand c’était nous qui subissions le feu de l’adversaire.

Renforçons notre résistance commune à un phénomène de société qui s’en prend cruellement, sournoisement, à l’intime, et constitue une montée rampante d’une nouvelle tendance grise, furtive, nocive, dangereuse pour toute perspective humaniste. Les deux toutes prochaines journées de Forum des psys verront ensemble entre autres Jacques-Alain Miller et Roland Gori, Élisabeth Roudinesco étant présente, élever leur protestation et proposer leurs solutions. Appuyons-les. En nous déplaçant car il y a des moments où il faut s’exprimer avec ses pieds. Nous nous sentirons ensemble, et en apprendrons de belles, tout en nous distrayant.

Participez au meeting pour soutenir la psychanalyse menacée à l’université et dans le pays. Il ne s’agit pas d’abattre le cognitivisme, ne réagissons pas en miroir, mais d’enrayer son entreprise de liquidation de tout ce qui s’appuie sur le processus de subjectivation, psychanalyse et psychothérapie relationnelle.

Et puis lisez, notre force est dans les livres. Lisez le dernier Gori-Del Volgo dont voici en avant-première la quatrième de couverture.

Philippe Grauer


La liberté du patient semble aujourd’hui une priorité pour les médecins et les psychiatres. Et pourtant, au nom de l’expertise scientifique et de la gestion rationnelle de la vie quotidienne, jamais on n’a soumis l’individu à autant de contrôles.

Jamais on n’a gardé autant de traces et d’archives des comportements privés, jamais les pratiques médicales n’ont perdu à un tel point le souci du malade. La notion de “santé mentale” véhicule désormais un nouvel état d’esprit, visant à réduire les “anomalies” du comportement dès le plus jeune âge.

Puis à quadriller les populations en croisant les nouvelles données neurobiologiques, économiques et génétiques. D’où vient ce modèle de société qui s’installe sournoisement sous nos yeux ?

Roland Gori et Marie-José Del Volgo éclairent de nombreux dossiers de la médecine contemporaine : depuis la nouvelle gestion des hôpitaux jusqu’à la diffusion massive du Viagra, en passant par les simulâcres actuels de l’information et du consentement.

Et montrent la nouvelle alliance de la médecine et de l’économie, en train de construire un homme neuroéconomique.


Roland Gori est professeur de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille-I et psychanalyste. Auteur de

Logique des passions, Denoël, 2002

La santé totalitaire, contre la médicalisation de l’existence, Denoël, 2005

Marie-José Del Volgo est directeur de recherche en psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille-I et praticien hospitalier à l’Assistance publique à Marseille. Autrice de

L’instant de dire. Le mythe individuel du malade dans la médecine moderne, Érès, 1997

La douleur du malade. Clinique, psychanalyse et médecine, Érès, 2003.

Les humanistes ripostent au Forum des psys — pour que vive la psychanalyse

GRAND MEETING
À LA MUTUALITÉ

9 ET 10 FÉVRIER 2008
Samedi et dimanche 10-13h 15-18h

DERNIÈRE MINUTE Du WEEK-END: très belle ambiance, interventions riches, originales, stimulantes, salle jeune, un succès. Très bientôt nos premiers comptes-rendus et analyses

VIVRE SOUS SARKOZY

Quelle politique de civilisation ?

Réhumaniser la société : comment ?

– Cognitivisme ou Psychanalyse : deux projets, deux anthropologies antagonistes. Les disjoindre, ne jamais subordonner l’un à l’autre


La Coordination psy s’est réunie et se mobilise, dans sa diversité, pour l’humanisme contre la mécanique déshumanisante cognitiviste. Nous avons des neurones, des hormones, des réflexes, mais surtout nous sommes des personnes humaines, depuis plus deux mille ans dotées d’une âme, depuis les Lumières, de responsabilité et de liberté, depuis Freud, d’un inconscient, à quoi il n’est pas question de renoncer.

On ne gère pas les êtres humains, jamais nous ne serons des animaux machines. Animaux politiques par contre, oui, et nous nous disposons à le montrer et le prouver ! Venez en témoigner et l’éprouver ensemble

les 9 et 10 février

aux côtés des psychanalystes au forum des psys organisé par Jacques-Alain Miller.

Philippe Grauer

[Document : Grand meeting à la Mutualité]

Sandrine Bonnaire témoigne

ÉRIC FAVEREAU

QUOTIDIEN : mardi 29 janvier 2008


Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance

Par Philippe Grauer

On comprend tout de suite. On comprend qu’il s’agit de la capitale de la douleur et que notre psychiatrie se trouve en difficulté face à des personnes aux prises avec une horreur que personne ne sait véritablement soigner, ce qui n’est pas une raison pour pousser les malades dans la maltraitance ordinaire. On comprend tout de suite que la profession de psychiatre a besoin d’être soutenue et non démantelée, a besoin de recourir aussi et souvent, chaque jour, surtout au soin par la parole, au partage inspiré par la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle, heureusement toujours vivaces.

On comprend tout l’intérêt de la psychothérapie institutionnelle : “… un traitement sans concession est très vite choisi. Manifestement destiné davantage à la tranquillité du service qu’au bien-être de Sabine”. La messe est dite. Avec des super psychotropes et des menottes à aimants dernier cri, c’est le moment de le dire, et trois infirmiers en tout et pour tout, en cinq mois d’emprisonnement vous finissez par apprendre à vous tenir tranquille, sachant que les fous ne sont pas nécessairement idiots. Votre famille débarque avec un gâteau d’anniversaire, si ça n’est pas jour de visite les flics maison la dégagent. Tout de même un peu d’ordre, la malade est réputée habiter l’hôpital, être de l’hôpital et non de chez elle, l’institution ne supporte pas la fantaisie des familles, où irait-on, qui commande ici ? Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance. C’est mieux comme ça, le public comprendra de lui-même.

Il comprendra aussi que chacun des côtés du Carré psy est attelé à une tâche spécifique, et a affaire à une population particulière. Qu’il ne convient pas de tout confondre et d’interroger l’identité du psychothérapeute relationnel confondue avec celle du médecin généraliste — hélas faisant de plus en plus fonction de psychiatre de campagne, de banlieue devrait-on plutôt dire, avec celle du psychiatre hospitalier au dur métier. Ou avec celle du psychologue cognitiviste.

On se met à en comprendre des choses, à se souvenir d’un Tony Laîné et de tout le travail d’amour 24 heures sur 24 nécessaire pour des cas comme celui évoqué. Amour — je parle d’un concept et non d’une vague dégoulinade, à un patient qui lui disait ne pas savoir de quoi lui parler, Lacan répondit, mais d’amour voyons ! Il paraît que quand on aime on ne compte pas, précisément nos gestionnaires n’ont pas prévu de budgétiser l’amour nécessaire, en heures de disponibilité personnelle et institutionnelle, en heures relationnelles, en heures d’âme.

Moyennant quoi chaque jour on réinvente l’épouvante, celle d’une institution aussi folle que ses fous avec ses docs et ses médocs qui n’ont plus le loisir de s’occuper comme il faudrait de refonder la relation, raisons qui ignorent le cœur, une institution trop souvent devenue refuge de désolation. Au terrible sens ancien de ce terme un asile.

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Sandrine Bonnaire témoigne

{{par Éric Favereau

Sandrine Bonnaire n’est pas en colère. Ou alors, elle le cache par délicatesse. De retour d’une visite aux deux hôpitaux psychiatriques où sa sœur, Sabine, a été internée pendant près de quatre ans, Sandrine semble se parler à elle-même : « Sabine a été endormie, enfermée, droguée, et tout cela a servi à quoi ? Pendant ces années-là, on ne comprenait pas. On nous disait que c’était nécessaire, qu’il fallait l’interner. Et nous, avec mes sœurs, on voyait Sabine décliner, décliner »…

Aujourd’hui, ce n’est pas un combat, plutôt une évidence à imposer. « À l’époque, on n’y arrivait plus avec Sabine. Il y avait eu la mort de mon frère. On se disait que l’hôpital allait pouvoir mieux faire que nous. Je n’ai rien contre les hôpitaux. Mais quand on voit comment Sabine en est ressortie…» Un désastre en effet. Le 29 décembre 2000, Sabine, sœur cadette de Sandrine, quitte l’hôpital psychiatrique des Murets pour s’installer dans un foyer de vie près d’Angoulême. Mais qu’est devenue Sabine ? Cette jeune femme sort défaite. Elle est défigurée, alourdie de quarante kilos. Les cheveux si courts. Alors qu’en février 1997, comme le montre le magnifique documentaire Elle s’appelle Sabine (lire page 4), celle-ci, qui a alors 28 ans, est belle comme tout, aussi jolie que sa sœur célèbre, troublante, fatigante, fragile à l’évidence, violente parfois avec les claques qu’elle donne, comme ça, sans rien dire. Mais bien vivante, espiègle, inattendue, moqueuse, triste aussi. Elle joue du piano, elle pleure, elle sourit, elle se mure.

Et voilà donc qu’en sortant quatre ans plus tard de l’institution psychiatrique, ce n’est plus la même femme. Comment expliquer cet effondrement ? Y a-t-il une raison ? Est-ce la faute de l’avancée inexorable de la maladie ou celle de l’institution ? Comment éviter le constat que décrit avec force le documentaire de Sandrine Bonnaire ? Sabine était malade, elle en ressort détruite : le monde à l’envers.

«QU’EST-CE QUI FAIT QUE CE QUI TIENT NE TIENT PLUS»

Sandrine Bonnaire a été tout de suite d’accord, lorsque Libération lui a proposé de retourner dans les lieux où sa sœur avait été hospitalisée. «On ira avec mes sœurs», nous a-t-elle dit. « Mais je ne veux pas que ce soit un réquisitoire contre la psychiatrie ».

Sandrine et ses trois sœurs sont très proches de Sabine. Elles sont allées la voir, toutes les semaines. D’abord à l’hôpital Paul-Guiraud à Villejuif, puis à celui des Murets à la Queue-en-Brie. Juste avant son hospitalisation, Sabine ne va pas bien. Quelques mois auparavant, un de ses frères est mort. Elle vit avec sa mère. «Quand nous sommes allées leur rendre visite, nous étions inquiètes, raconte Corinne, la sœur aînée. Sabine frappait ma mère. Je l’ai reprise avec moi, à la maison, mais on n’y arrivait pas. Et c’est comme ça qu’on a été conduits à l’amener à Villejuif.

L’hôpital Paul-Guiraud est un monde à part, un de ces grands établissements, construits à la fin du XIXe siècle, pour «interner» les malades de Paris et de sa région. Chaque service correspond à un secteur géographique de compétence. Sabine relève alors du secteur 15, dirigée par le Dr Françoise Josselin, partie depuis à la retraite. Et c’est son successeur le Dr Jean Ferrandi qui nous reçoit, avec la Dr Francesca Biagi-Cha. Il a repris le dossier : « Votre sœur est arrivée à un moment aigu de sa vie, elle était violente, elle s’automutilait. Qu’est ce qui fait qu’à un moment les choses qui tenaient ne tiennent plus ? », s’interroge-t-il.

Les sœurs écoutent. Elles ont d’autres souvenirs, plus violents : Sabine attachée, Sabine qui se frappe la tête contre les murs. Elle restera jusqu’en avril 1998 à Villejuif. Six hospitalisations successives.

Sandrine : « On a le sentiment que sa violence n’était pas aussi forte que cela. Et que l’enfermement a exacerbé sa violence. » Le dialogue est franc, sans agressivité aucune. La Dr Biagi-Chai : « Je vous donne un exemple. Sabine, un jour, met une claque à un infirmier. Ce n’est pas plus grave que cela, on est habitués. Mais elle donne une claque sans raison, et cela nous inquiète beaucoup, car l’acte est immotivé.

– Mais pourquoi est-elle restée attachée si longtemps ?

– C’est parfois nécessaire, pour la contenir.

– Et les médicaments ? A priori, nous n’étions pas contre non plus. Mais pourquoi des doses aussi fortes ? C’était un cas si difficile que ça ?

– Quotidiennement, nous avons des patients comme votre sœur, c’est un peu notre travail habituel.

– Quand on allait voir Sabine, elle nous disait : “J’habite chez toi, hein ?” Et les médecins nous disaient de lui dire qu’elle habitait à l’hôpital. Pourquoi ? […] Et comment expliquer qu’aujourd’hui, alors qu’elle n’est plus enfermée, qu’elle vit avec d’autres malades dans une maison et qu’elle prend moins de médicaments, les choses vont mieux ?

– PEUT-ÊTRE EST-ELLE RESTÉE ICI TROP LONGTEMPS ? …

… Tout notre problème est de trouver des lieux de vie relais. On n’en avait pas alors. »

Dans le cahier de transmissions, il y a une note datée du 2 novembre 1997 : « Sabine pleure, elle va mal, rentre dans les différentes chambres. Finalement, se calme ».

Dehors, en ressortant du bâtiment, on longe un bâtiment, refait tout neuf, celui de l’UMD, c’est-à-dire l’Unité pour malades difficiles. Il y a cinq lieux en France comme celui-là. Y sont hospitalisés les malades dits « perturbateurs », mais aussi des patients considérés comme très dangereux. Sabine perturbe : elle donne, parfois, des coups. Jamais plus qu’une paire de claques. Elle sera pourtant enfermée cinq mois à l’UMD. « Une prison », lâche Sandrine, en revoyant le bâtiment : « C’est étrange, on nous dessine le portrait d’une Sabine, violente, dangereuse. On dirait qu’on a un peu installé Sabine dans un autre rôle, plus violent, plus grave.»

Direction, l’hôpital des Murets à la Queue-en-Brie. « De fait, explique Sandrine, après son hospitalisation à Villejuif, j’ai loué un appartement pour ma sœur en bas de chez moi, avec des gardes-malades toute la journée. Mais ça n’allait pas trop. Les gardes malades n’y arrivaient pas ». Et c’est ainsi que Sabine atterrit aux Murets.

Dans la voiture nous y conduisant, Sandrine, Jocelyne et Lydie sont désarçonnées, mais elles ne l’avouent qu’à moitié. Elles ne sont jamais revenues aux Murets. En retrouvant l’itinéraire, on devine paradoxalement de la chaleur qui remonte, des souvenirs qui reviennent. Et elles en rient. Lydie, en colère : « Une fois, pour l’anniversaire de Sabine. J’arrive avec un gâteau. Et on m’interdit d’entrer. On me dit : “Pas de visite de la famille”. Sabine était juste devant moi. J’ai fait mine simplement d’aller vers elle. Physiquement, deux infirmiers m’ont alors conduit à la porte. »

«ELLE DONNAIT DES CLAQUES, ELLE INJURIAIT, ELLE CRACHAIT»

Les Roseraies, où a été « internée » Sabine, sont en rénovation. Un bâtiment fermé, engrillagé, planté en bas du parc. Le chef de service et la psychiatre qui ont suivi Sabine veulent bien recevoir ses sœurs « mais seules, sans journaliste ». « On prendra des notes », répond, avec un grand sourire, Sandrine Bonnaire.

Deux heures plus tard, elles ressortent. Le Dr Daniel Brehier, chef de service, s’est montré ouvert. Il a pris son temps. « Vraiment, voyez, je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire de mieux. Sabine avait besoin d’être hospitalisée, voire enfermée. C’était thérapeutique », leur a-t-il dit, et même répété. « Quand votre sœur est arrivée, ce qui m’a frappé, c’était quand même sa violence, autant une violence à son égard que par rapport aux autres. » Mais quelle violence ? «Elle donnait des claques, elle injuriait et elle crachait au visage. On ne peut pas tolérer ça, surtout quand il y a, à côté, des personnes qui sont, eux aussi, très mal.» Puis insistant : « Votre sœur était malade. C’est une maladie extrêmement grave… Une psychose infantile avec des troubles du comportement, c’est très difficile, on est extrêmement démuni. »

En tout cas, aux Murets, un traitement sans concession est très vite choisi. Manifestement destiné davantage à la tranquillité du service qu’au bien-être de Sabine. Le Dr Brehier s’explique : « Le problème avec Sabine, c’est que les neuroleptiques ne marchaient pas très bien sur elle. » D’où l’idée d’une «fenêtre thérapeutique» : l’équipe médicale arrête tous les médicaments afin que l’organisme se reconstruise. « Mais il y avait un risque en terme de comportement. » Et c’est ainsi que « pour permettre cette fenêtre thérapeutiqu e», Sabine se retrouve pendant cinq mois à l’UMD de Villejuif. Un lieu carcéral, enfermée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec aucune possibilité de sortie.

Sandrine demande simplement au psychiatre si, à son retour aux Murets, ils ont pu «travailler» avec elle. Réponse : « Quand elle était plus calme, on la mettait avec les autres, mais avec la limite de nos moyens. L’hôpital psychiatrique, c’est le lieu de toutes les grosses misères. Il n’y a que deux à trois infirmiers en permanence pour 25 malades. On fait aussi ce qu’on peut avec ce qu’on a.

— Vous reconnaissez que vos traitements sont parfois liés aux manques de moyens ?

— Les médicaments, c’est quand même un progrès. Vous n’imaginez pas ce que c’était avant, quand, dans un service, un malade hurlait toute la journée, jusqu’à n’avoir plus de voix…

— Sabine était quelqu’un qui exprimait ses angoisses. Elle était dans l’échange, dans le contact. D’ailleurs, elle jouait du Schubert, elle dessinait. Aux Murets, elle a perdu toute mémoire, elle ne savait même plus s’habiller. Comment vous l’expliquez ?

— Ce que j’essaye de vous dire, c’est qu’elle a eu beaucoup de décompensations. Si elle est entrée à l’hôpital, c’est pour ça. Croyez-moi, ce n’est pas l’hôpital qui l’a rendu malade…»

La Dr B., qui la suivait au quotidien aux Murets, dira la même chose. Pour autant, cette médecin ne se souvient pas de la «fenêtre thérapeutique», ni des longues périodes où Sabine est restée enfermée dans sa chambre. Elle évoque l’intérêt des chambres d’isolement, et même de contentions « plus modernes, avec des aimants qui lient directement mains et chevilles au lit ».

À l’automne 2000, c’est la sortie des Murets. Un autre combat : alors que les sœurs ont remué terre et ciel pour trouver un autre lieu, la Dr L. ne veut pas laisser partir Sabine. «Elle nous disait qu’elle devait rester hospitalisée, qu’elle ne pouvait pas aller en Charente, car le lieu n’était pas assez médicalisé», raconte Sandrine Bonnaire. Finalement le 29 décembre, Sabine a pu intégrer ce lieu de vie près d’Angoulême. En quittant les Murets, Sandrine Bonnaire veut revoir l’ancien bâtiment. « C’est sa chambre », dit-elle en montrant une fenêtre.

«PAS DE COLÈRE, DE LA TRISTESSE»

Quelques jours plus tard, de retour à Villejuif : « Je viens de discuter avec le Dr B, à qui j’ai envoyé un DVD du film. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas l’impression d’avoir mal travaillé. Et que, si cela avait été le cas, ils se seraient trompés en groupe ».

Sandrine Bonnaire a-t-elle appris quelque chose à l’occasion de ce retour ? Certains arguments l’ont-ils troublée ou convaincue ? « Ce n’est pas de la colère que je ressens, c’est de la tristesse. Les réponses que l’on nous a données, non, elles ne nous ont rien appris. Et c’est cela qui est terrible ».

Labos & DSM contre processus de subjectivation

L’appétit féroce de l’industrie pharmaceutique

Par Fernando de Amorim[1]


Rien de bien nouveau dans ces révélations, qu’il n’est cependant pas indispensable de celer pour autant. Il y a place pour tout sous le soleil, mais pas forcément pour l’abus. C’est quand un des protagonistes d’une configuration complexe prend le dessus de façon telle qu’il veut prendre non seulement le dessus mais encore toute la place et davantage s’il en reste, que la situation devient “invivable” pour citer le texte que vous allez lire. C’est en quoi il devient bien fondé de s’en prendre aux laboratoires inspirateurs de toute une tendance, la cognitiviste et le neurologisme, qui cherchent à éradiquer les psychothérapie relationnelle et psychanalyse, les systèmes psys fondés sur la dynamique de la subjectivation.

Philippe Grauer


Dans Le Figaro du 22. I. 2008, nous apprenons que l’étude d’Erick Turner de l’Université de l’Oregon, met sérieusement en doute l’honnêteté scientifique des études réalisées sur l’efficacité des nouveaux psychotropes mis sur le marché depuis le milieu des années 1980 : “La fluoxétine (alias Prozac), est mise en doute par des experts américains de la FDA, la toute puissante agence américaine du médicament“, écrit la journaliste Catherine Petitnicolas. Une telle information est de la plus haute importance pour les citoyens en général et les psychanalystes en particulier ; le détournement de la population de la clinique par la parole (celle qui justifie l’existence de la psychanalyse) vers la pratique mercantile à grande échelle des antidépresseurs coïncide avec l’exclusion de la psychanalyse du cœur du DSM.

Pour la petite histoire : la première édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux — DSM-I a été publiée en 1952 et diagnostiquait 60 pathologies. La deuxième édition est parue en 1968 et diagnostiquait, elle, 145 pathologies. Ces deux premières éditions ont été fortement influencées par la psychanalyse et la clinique freudienne de la névrose, de la psychose et de la perversion.

À partir de la troisième édition du DSM, la psychanalyse est bannie définitivement du manuel publié par l’APA (Association américaine de psychiatrie). Cette troisième édition est éditée en 1980, c’est-à-dire, au moment même où débute la supercherie des essais cliniques. Moment où, si j’ai bien interprété l’étude du collègue nord-américain, l’usage des psychotropes commence à prendre le dessus sur la clinique par la parole. Comme si la publicité de masse avait pris le dessus sur la subjectivité du symptôme.

Selon Erick Turner, qui est psychiatre et pharmacologue et non psychanalyste, les médicaments mis sur le marché depuis le milieu des années 1980, ont vu leur efficacité exagérée par les fabricants. Turner n’y va pas de main morte : selon lui, si la moitié des études disent que les antidépresseurs peuvent apporter un effet positif, l’autre moitié était maquillée pour donner au résultat un aspect positif : “Des publications sélectives peuvent conduire les médecins et les patients à croire que ces médicaments sont plus efficaces qu’ils ne le sont vraiment, un résultat susceptible d’influencer les prescriptions“.

Une fois la psychanalyse[2] sortie du terrain, qui est-ce qui gagne avec la mise en place de l’idéologie marchande des psychotropes ? L’Etat gagne des sommes considérables quand les usines pharmaceutiques augmentent leurs chiffres d’affaire ; les laboratoires gagnent des parts des marchés en élargissant la “définition d’une maladie à traiter pour augmenter la quantité des traitements vendus“, comme avait dit — citée dans le même article — la chercheuse canadienne Barbara Mintzes ; les médecins gagnent. Ils gagnent une fausse tranquillité en se débarrassant du patient gênant, en torpillant leur angoisse et hypnotisant leur existence à coup de Prozac[3].

Les associations de malades gagnent car elles sont financées par les laboratoires, selon la psychiatre belge Monique Debauche, et enfin, les patients. Ces derniers gagnent aussi, puisque entre être estampillés déprimés ou handicapés (ce que signifie avoir droit aux médicaments, aux arrêts-maladie, aux indemnités, à l’humiliation familiale et à un surmoi féroce et obscène) ou à aller se battre dans le consultoire du psychanalyste pour défendre ou conquérir leur dignité subjective, quelques-uns préfèrent s’isoler du monde, des autres ou se grouper en association.

Notre fonction, en tant que cliniciens, n’est pas d’inhiber, paralyser ou droguer les patients, mais de réanimer leur désir. C’est la fonction majeure de la psychanalyse, cela devrait être aussi un projet de société. Bien sûr, il est difficile de supporter le combat quotidien d’une psychothérapie [relationnelle, note de la Rédaction] ou d’une psychanalyse où, en fin de compte, on tombe sur l’évidence que si nous sommes dans la situation qui est la nôtre, nous y sommes pour quelque chose.

Mais il y a pire. Le pire est se laisser-aller au chant des vautours qui infestent les cabinets médicaux, les écrans de télés, et des pages entières de nos journaux, pour vendre la nouvelle molécule venue au monde par une méthodologie douteuse (dans une ex-république URSS, en Inde ou en Chine) tout en faisant la promesse qu’elle aidera le prescripteur de service à éviter les inconvénients du transfert (l’amour et la haine, par exemple). Notre expérience clinique a montré qu’au fur et à mesure que les patients s’engagent avec leur vie, ils sont moins dans la demande de médicaments et d’assistanat.

Nous ne nous opposons pas à ce qu’un patient ou psychanalysant puisse faire appel aux psychotropes. Nous nous rebellons contre l’abus qui écrase la clinique et avec elle les êtres (qu’ils soient médecins ou patients). Nous tenons à nous insurger clairement contre ce comportement de vendeur de “ craque ” du coin de rue[4]. Les psychanalystes et les cliniciens en général connaissaient depuis longtemps les effets ravageurs de cette exagération des firmes pharmaceutiques, mais nous n’avions pas une étude pour le prouver. Nous avons trouvé en la personne du docteur Turner, notre interlocuteur impartial[5].

Personnellement je le salue et l’embrasse. Cette étude révèle au grand public ce que les psychanalystes dénoncent depuis fort longtemps, à savoir, un gonflement de l’imaginaire (marketing qui essaie de nous faire croire que les pilules peuvent nous désengager de nos responsabilités envers notre vie) au détriment du symbolique (de la parole, “simplement sans mystification“, comme dit le poète brésilien Drummond de Andrade dans poésie Les épaules supportent le monde). Avec comme risque certain de transformer un réel jusqu’alors supportable en une réalité invivable.


[1] Membre du RPH (Réseau pour la psychanalyse à l’hôpital), directeur du SETU ? (Service d’écoute téléphonique d’urgence, et de la CPP-IX (Consultation publique de psychanalyse – Paris IXe).
[2] Exclure la psychanalyse veut dire exclure l’inconscient et avec lui, le désir, l’Œdipe, la castration, la sexualité, le fantasme de mort.
[3] Et c’est pour les aider à se sortir de cet embarras clinique que le RPH a créé la stratégie nommée “cônification du transfert”. Cette stratégie, qui comme tout dans notre clinique au RPH, est piochée chez Freud, Lacan, Klein et quelques autres, consiste à adresser, et non se débarrasser, leurs patients aux psychanalystes de leur confiance.
[4] Phonétiquement, « Craque » est un mot du français populaire du milieu du XVIe siècle et qui signifie « hâblerie, mensonge par exagération. » ; mais « Crack » est aussi un mot de l’argot nord-américain de la fin des années 1980. Il est utilisé par les trafiquants et usagés d’une cocaïne fumable, très concentrée et violement toxique, selon le Grand Robert de la langue française.
[5] Du fait qu’il n’est pas psychanalyste, nous avons appelé monsieur Turner en faisant référence à l’article que Freud avait écrit en 1926, intitulé La question de l’analyse profane, qui a comme sous titre Entretiens avec un homme impartial.

Jung & Lacan par Roudinesco dans Le Monde des livres

Élisabeth Roudinesco, Le Monde des livres, 17/1/08

Élisabeth Roudinesco chronique cette semaine dans Le Monde deux ouvrages dont l’importance nous semble mériter publication sur notre site. Ces quelques lignes constituent donc une présentation de présentation, genre inédit que nous avons le plaisir d’inaugurer. Il s’agit de la grande biographie de Jung par Deirdre Bair et du Séminaire XVIII de Lacan par Jacques-Alain Miller.

Deirdre Bair consacre une centaine de pages à noyer un poisson qui ne méritait pas à tout prendre qu’on fît tant d’efforts à cause de lui. Il s’agit de sa période de collaboration avec papy Göring au chef (un mot qui convient dans le cadre du Führerprinzip) de sauver les meubles d’une psychanalyse aryanisée. Sauver les meubles peut-être mais fournir soi-même des éléments essentiels du mobilier national-socialiste, il fallait le faire, et notre Carl Gustav le fit. Il est pourtant clair, sauf dans l’ouvrage de Madame Bair, que la psychologie des peuples de Jung, tout à fait dans le Zeitgeist des années brunes à tout le moins permettait voire favorisait une dérive nazie, qu’illustra le fameux article antisémite.

Cela confortera les jungiens français restés en retrait sur cette question si on compare avec les Anglais. Lesquels n’en sont pas morts loin de là, comme quoi. Mais maintiendra un malaise après tout dissipable, si l’on considère que c’est la théorisation faible d’un Jung capable de confusion en d’autres circonstances, sans que ça lui ôte son mérite et influence dans d’autres secteurs, qui l’a entraîné sur la pente fatale.

Qu’il remontera en la redescendant si l’on peut dire, avec son Wotan , dans lequel il récidive méthodologiquement, appliquant cette fois à Hitler et aux Allemands après avoir viré de bord sa psychologie des peuples décidément sans valeur théorique. Finalement en 1300 pages bourrées d’information ne pas parler de l’œuvre de Jung, c’est dommage. Comme après tout Jung n’est pas Heidegger, pourquoi tant se casser la tête au prix d’en faire un niais, ce qu’il ne fut certainement jamais, plutôt du genre malin, avec toutes ses femmes (là, on se régale à la lecture).

À propos de femmes justement, côté Lacan le XVIIIème nous livre un certain nombre de formules répétées à l’infini comme des mantras au lieu de se voir retraduites depuis le gongorisme surréaliste du Maître en un français facile appelant les choses par leur nom (du Père bien entendu). Il n’y a pas de rapport sexuel , la femme pas-toute et l’homme au moins un , sans oublier le La femme n’existe pas ça faisait très chic à l’époque. Si on oublie les tics et en conserve la leçon le respect pour le travail de rénovation en profondeur de la psychanalyse d’un de ses meilleurs maîtres de la seconde moitié du siècle précédent demeure. Merci à Jacques-Alain Miller de nous l’avoir appareillé critiquement et de nous livrer un texte qu’Élisabeth Roudinesco commente ici de façon lumineuse, nous promettant une lecture réjouissante.

Il paraît qu’on n’achète plus de livres, à l’exception encore de romans tant mieux pour eux. Donc si vous voulez préserver la civilisation comme après Freud puis Edgar Morin notre président nous y incite, faites le geste qui sauve, offrez-vous selon vos goûts Jung ou le dernier Lacan. On espère que de son côté le sarkozisme s’étant assigné une mission aussi noble aura à cœur de protéger la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle contre les nouveaux barbares de l’experbêtise et de la scientistique qui n’ont pas apparemment encore entendu son appel civilisateur.

Au fait, vous avez lu La part obscure de nous-mêmes , de l’autrice des susdites chroniques ? Sinon, il serait temps d’y penser : encore un livre à acquérir !

Philippe Grauer


LES VIES DU DOCTEUR JUNG

Deirdre Bair, Jung. Une biographie , Flammarion, 1309 pages, 39 euros. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Devillers-Argouarc’h.

Universitaire de renom, Deirdre Bair est la première biographe de Jung à avoir eu accès aux archives de celui-ci, déposées à l’École polytechnique fédérale de Zurich, et soigneusement surveillées par sa famille.

Issu d’un milieu de pasteurs bâlois, Carl Gustav Jung (1875-1961) eut une enfance difficile auprès d’une mère folle qui se disputait avec son père tout en faisant tourner les tables. Sujet à des syncopes, il était hanté par la vision qu’il avait eu en rêve d’un Dieu déversant ses excréments sur le sommet d’une cathédrale. Il dit un jour à Freud qu’ayant été victime enfant d’une agression sexuelle — un prêtre sans doute — il en avait conçu un dégoût des amitiés masculines.

Sans renoncer ni au spiritisme ni à l’occultisme, Jung exerça la psychiatrie à la clinique du Burghölzli de Zurich, sous la houlette d’Eugen Bleuler, inventeur des notions de schizophrénie et d’autisme. Dauphin de Freud de 1906 à 1913, il fut alors l’artisan d’une ouverture de la psychanalyse à la clinique de la folie, terre promise rêvée par Freud.

Ayant quitté le mouvement psychanalytique, il fonda, à Zurich, son école dite de «psychologie analytique», attribuant aux femmes une position dominante. Deirdre Bair décrit avec minutie comment, après avoir analysé Emma, sa propre femme, il fit entrer Toni Wolff, sa patiente dépressive, au sein de sa famille, en la traitant comme une seconde épouse et comme sa meilleure disciple. Mieux encore, dit-elle, il théorisa l’exercice de la cure sur ce modèle triangulaire, exigeant que chaque élève reçoive une formation simultanée avec un homme et une femme, seule manière d’intérioriser l’idée d’un rapprochement possible entre l’animus et l’anima.

Par la suite, Jung voyagea d’un bout à l’autre de la planète et son oeuvre, reçue avec succès, fut particulièrement appréciée par les historiens des religions : Mircea Eliade, notamment. Elle n’est pas encore traduite intégralement en France.

En 1919, il forgea la notion d’archétype pour désigner une image inconsciente primordiale ne pouvant jamais accéder à la conscience et apparaissant dans les mythes, l’art et la religion. Aussi regardait-il le psychisme individuel comme le reflet de l’âme collective des nations, cherchant à élaborer une psychologie des peuples capable de traduire les différences entre des types physiques et psychiques : juifs, “aryens”, chinois, africains, etc. D’où la dérive qui l’entraîna vers le nazisme, au moment où il accepta, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, de prendre la direction de la Société internationale de psychothérapie, laquelle avait pour but d’unifier les écoles européennes sous l’égide du savoir médical.

Jung affirma alors vouloir protéger les non médecins et les praticiens juifs qui n’avaient plus le droit d’exercer en Allemagne. En réalité, il avait été choisi pour ce poste à cause de la confiance qu’il inspirait aux promoteurs de la psychothérapie dite “aryenne” mise en oeuvre par Matthias Heinrich Göring, et à laquelle collaboraient aussi des freudiens et des adlériens.

Bientôt, il se mit à publier des textes favorables au national-socialisme. En 1934, il regretta que l’on eût appliqué des “catégories juives” à la science médicale. Ensuite, il vanta les mérites de l’inconscient “aryen”, tout en soulignant combien les Juifs étaient par nature “nomades” et “semblables à des femmes”.

En 1936, après avoir glorifié le Führer, il le compara à un monstre germanique (Wotan) coupable d’assassiner l’Europe. Sa théorie lui permettait donc, en un même geste, de fustiger “l’inconscient juif” puis de rejeter l’âme allemande pour enfin condamner le modèle freudien du Juif universel, auquel il substituait une figure dite “archétypique” de la judéité, ancrée dans un territoire. Ce faisant, il conseilla à ses disciples juifs d’émigrer en Palestine afin qu’ils y retrouvent leur “nature juive”. En 1942, il rédigea pour Allen Dulles, représentant des services secrets américains à Berne, des profils psychologiques des chefs nazis.

Bien qu’elle se soit livrée à un phénoménal travail archivistique, Deirdre Bair n’a ni exposé, ni interprété l’oeuvre de Jung. Sans nier les faits, elle ne comprend donc pas que celle-ci porte les germes de sa propre dérive. Et dès lors, pour expliquer les incohérences du personnage, elle prend le risque de le faire passer pour un benêt irresponsable, roulé autant par ses adoratrices que par les nazis.

THÉORIE LACANIENNE DE L’AMOUR

Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XVIII , 1970-1971. D’un discours qui ne serait pas du semblant . Texte établi par Jacques-Alain Miller, Seuil, 21 euros, 185 pages. Et : Le mythe individuel du névrosé , 12 euros, 115 pages.

Délivré en 1970-71, le séminaire de Jacques Lacan sur le semblant se présente comme la deuxième étape d’une interrogation amorcée par lui en 1958 sur les relations entre l’homme et la femme dans la société moderne. A travers une bonne transcription et l’ajout d’un index et d’un appareil critique, Jacques-Alain Miller s’est efforcé, pour la quatorzième livraison de ce Séminaire au long cours – dont onze volumes sont encore à établir -, de simplifier avec bonheur le style de son beau-père.

On découvre ici un Lacan soucieux d’opposer le discours de l’inconscient — celui de la jouissance et de la répétition à l’état brut, inapte à toute forme de semblant — à un discours de la parade, de l’amour et donc du semblant, nécessaire à toute relation entre l’homme et la femme. Contrairement à une tradition paternalocentriste de la psychanalyse, Lacan, influencé ici par Jacques Derrida, tente de démontrer que dans l’amour et le sexe les deux partenaires ne sont en aucune manière complémentaires l’un de l’autre.

L’homme serait l’esclave du semblant, contraint, pour exister, à exhiber sans cesse une virilité qu’il ne contrôle pas, tandis que la femme serait plus proche d’une épreuve de vérité, d’une sorte d’écriture ou “d’archi-écriture” qui lui permettrait d’échapper au semblant. Aussi bien la femme est-elle alors “pas-toute”, là où l’homme a besoin d’être un “au moins un”, c’est-à-dire un “tout”, ou, à défaut, un semblant du Tout. D’où l’aphorisme “Il n’y a pas de rapport sexuel”, ce qui veut dire, plus simplement, que la relation amoureuse n’est pas un rapport mais plutôt une lutte entre deux contraires, chacun en position dissymétrique en regard de l’autre.

Dans cette perspective, la femme n’est donc jamais l’incarnation d’une essence féminine. Elle n’existe pas comme une totalité invariante, identique à elle-même de toute éternité, pas plus que l’homme n’est un maître qui parviendrait à la dominer en se donnant l’illusion de sa toute puissance. Lacan commence ici, sans le dire, à répondre de façon différée à Simone de Beauvoir en opposant implicitement sa formule — “La femme n’existe pas” — à celle avancée en 1949 dans Le Deuxième sexe :”On ne naît pas femme, on le devient”.

Cette théorie de l’amour, qui sera développée plus largement dans le séminaire Encore, en 1972-73 (Seuil, 1975), permet à Lacan de déconstruire avec bonheur les vieux mythes de la domination masculine auxquels s’était ralliée, par une psychologisation outrancière du complexe d’Oedipe, une bonne partie de la communauté psychanalytique. Aussi bien répond-il également aux critiques anti-oedipiennes qui commençaient à être formulées, par Gilles Deleuze et Félix Guattari (L’anti-Oedipe, Minuit, 1972), contre les héritiers familialistes de Freud.

Néanmoins, cette théorie ne l’aide pas à saisir l’importance de la nouvelle interrogation sur l’identité de genre (gender), contemporaine pourtant de son propre enseignement, et qui mettait en cause, comme l’avait fait Beauvoir, la même tradition essentialiste de la différence des sexes. En témoigne si nécessaire, sa récusation péremptoire des travaux du grand psychanalyste Robert Stoller sur le transsexualisme, dont il vient de prendre connaissance.

Sans doute Lacan a-t-il besoin alors de contourner les innovations de l’école américaine pour construire une logique de la sexuation qui, pour flamboyante qu’elle soit, finira par se transformer en une mathématisation dogmatique de la différence sexuelle ?

Le mythe individuel du névrosé réunit trois conférences données par Lacan entre 1953 et 1956. Deux d’entre elles sont une réponse à Claude Lévi-Strauss, qui avait comparé la cure psychanalytique à la cure chamanistique, et la troisième est une intervention, inédite à ce jour, sur la fonction religieuse du symbole dans laquelle Lacan, à l’invitation du Révérend Père Bruno, dialogue avec Mircea Eliade à propos de Jean de La Croix. Réfutant l’archétype jungien, il tente de faire entendre à son interlocuteur ahuri qu’aucune culture humaine ne peut être pensée comme “plus primitive” qu’une autre puisqu’“un chien céleste est tout autant un chien que le chien terrestre”, l’un et l’autre étant nommés par le langage. Désopilant!

Œdipe en Chine

LE REGARD QUI BAT . . . Le cinéaste et son œuvre
Proposé par Psychanalyse actuelle, Le regard qui bat, c’est une fois par mois la projection d’un film suivie d’un débat entre spectateurs, cinéastes, psychanalystes, philosophes, historiens…

Dimanche 3 février 2008 à 10H45

CINEMA LE PANTHÉON
13, rue Victor Cousin 75005 PARIS
métro Cluny-Sorbonne, RER Luxembourg

Séance exceptionnelle

Projection en

Avant première du documentaire Œdipe en Chine

2007, Réalisé par Baudouin Koenig , écrit par Maria Landau, Viviane Dahan et Baudouin Koenig

Projection suivie d’un débat

avec Michel Guibal et Maria Landau

Débat animé par : J-J. Moscovitz, F. Siksou, N. Farès et nos invité(e)s

SYNOPSIS
Ce documentaire retrace le récit d’une aventure intellectuelle : psychanalystes, thérapeutes chinois et étrangers, réinventent la science psychanalytique au croisement des langues et des cultures, dans un terrain encore inexploré. Aujourd’hui en Chine, parler de soi est une révolution qui débute à peine.
Ce film est une porte d’entrée vers une Chine intime et culturelle au-delà des bouleversements politiques et socio-économiques … La quête de l’individu qui s’est emparée des Chinois va révéler, par strates le portrait d’une société en pleine transformation.

Élisabeth Roudinesco Fac St Charles à Marseille

Mercredi 6 février 2008
à partir de 16H45

Le laboratoire de Psychopathologie et Psychanalyse
de l’Université Aix-Marseille 1
à l’invitation de

Roland GORI

organise une

conférence débat

avec

Élisabeth ROUDINESCO

Historienne de la psychanalyse et Directrice de recherches

autour de son récent ouvrage

La part obscure de nous-mêmes (une histoire des pervers)

Amphithéâtre CHARVE
Faculté St Charles à Marseille
entrée libre
Pré-réservation de places possibles pour les goupes étudiants
Renseignements christian Bonnet : 06-82-00-89-84, mail: xtian.bonnet@free.fr


De la même auteure consulter également La manie de l’évaluation menace

Évaluation quantitative à l’université = psychanalyse hors les murs dans les faubourgs où se trouve déjà la psychothérapie relationnelle. Bienvenue au club.

Grand meeting pour que vive la psychanalyse

Voici coup sur coup deux communiqués signés Jacques-Alain Miller, dans lesquels ce dernier prend ses distances avec le chef de l’État confondu en chef de gouvernement. Le mieux sera de venir aux journées de février pour avoir le cœur net de ce qui se passe et ne se passe pas, s’annonce et se prépare vraiment, dans la zone de brouillard politique où l’on avance sans savoir si l’on progresse. Les médias ont donné de leurs trompettes, qu’est-ce que cela va donner en retour, qu’est-ce que les responsables vont en faire ?

Nous aurons la responsabilité, nous les psys humanistes, psychanalystes et psychothérapeutes relationnels, de tenir nos institutions et écoles quoi qu’il en soit. Venez nombreux vous montrer, vous rencontrer, vous compter, ne pas vous en laisser compter, peser dans la balance.

Philippe Grauer


grand meeting pour que vive la psychanalyse

9 et 10 février à la mutualité

1) Quelle politique de civilisation ?

“Réhumaniser” la société : comment ?

Cognitivisme ou Psychanalyse

Vivre sous Sarkozy


Communiqué n°17

Chers collègues, j’ai fait connaître cet après-midi au cabinet présidentiel l’existence du Meeting à la Mutualité, en demandant que l’on me dise une bonne fois si nous devons considérer que l’élimination de la psychanalyse à l’Université est programmée et ira à son terme, ou si le pouvoir politique interviendra, comme cela a été le cas par le passé.

En effet, depuis 1991, les expertises effectuées au département de psychanalyse par des équipes cognitivistes lui ont toujours été défavorables, et ce sont les ministres successifs de l’Éducation nationale qui ont chaque fois décidé personnellement de ne pas suivre les recommandations de ces experts. En tout état de cause, nous ne laisserons pas couper les liens de la jeunesse avec la psychanalyse : ce serait consentir à la disparition à terme de notre pratique.

Ou bien ce lien sera maintenu au sein de l’Université, ou bien nous agirons en dehors de cet appareil d’État, dans la société civile, sur le modèle de nos Sections cliniques. Quand l’Argentine était aux mains des militaires, tout un secteur universitaire privé s’était développé en marge de l’Université officielle, et cela n’a pas trop mal réussi à nos collègues.

Si le sarkozysme laisse l’évaluation quantitative développer ses effets néfastes, eh bien, nous prendrons exemple sur les Argentins. Et comme nous ne vivons pas sous une dictature, mais en démocratie, nous saurons le dire haut et fort.

Bien à vous, Jacques-Alain Miller, le 22 janvier 2008


À quoi nous ajoutons au Cifp que nous constituons déjà un lieu alternatif, en bonne règle éthique et déontologique, décidé si nécessaire à marcher d’un même pas, avec les écoles agréées Affop, dans la même direction avec la même détermination.

Philippe Grauer


2) Le sarkozysme est-il un humanisme ?

Meeting pour la psychanalyse et contre le cognitivisme

9 et 10 février à la Mutualité

Communiqué n°18

Chers collègues, le Président de la République annonçait le 8 janvier, dans sa conférence de presse, qu’il s’engagerait dans la campagne des élections municipales. Hier, il avait changé d’avis : “Je n’ai pas à m’en mêler”. C’est encourageant : voilà un homme qui n’a pas peur de se dédire à deux semaines d’intervalle. Nicolas S. est un sujet profondément original, qui n’a rien de convenu, un sujet non standard. En particulier, il n’a pas le sens des limites (“il n’existe pas de x tel que…”). La transgression lui est donc naturelle. Il bouscule toutes les conventions ; il pratique comme il respire le mélange des genres ; il croit, et fait croire, que “tout est possible” ; il convient parfaitement à une époque où l’on adule qui fait “bouger les lignes”.

Il les fait si bien bouger qu’il n’y a pas pour lui de barrière étanche entre le oui et le non. Cela laisse de l’espoir. Il a pris parti pour l’évaluation généralisée, on ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas en rabattre. Pour ce quantitativiste, le nombre que nous serons à la Mutualité comptera.

Bien à vous, Jacques-Alain Miller, le 23 janvier 2008

Éducation nationale : silence on fiche

Gérer les élèves : expression prometteuse de problèmes en tous genres. Depuis quand gère-t-on des personnes ? considérées comme un stock. La novlangue informatique et privation de libertés progresse à l’Éducation nationale, et avec elle une politique du tout contrôle tout cognitif. Ajoutez-y la politique de la Ritaline et le tableau sera complet.

Nous n’avons pas directement affaire à cela dans nos cabinets, quoique à la réflexion nos patients soient parents. Cette logique du fichage ferait vite tache d’huile, à partir du moment où imprudemment on la laisserait s’installer quelque part dans l’appareil d’État. Vous pensez que le secret professionnel des psychothérapeutes relationnels et psychanalystes tiendrait le coup devant l’instauration d’un “secret partagé”, devenu de polichinelle ? L’ami J-F Cottes a bien raison de tirer la sonnette d’alarme.

Philippe Grauer


Il a été question plusieurs fois ici du fichier informatique Base Elèves que l’Education Nationale avait expérimenté. La décision a été prise de le mettre en service et de le généraliser à tous les élèves.

De nombreux mouvements ont eu lieu pour remettre en cause l’expérimentation. De nombreux directeurs d’école ont refusé de le mettre en place. Face à cette mobilisation des rubriques du projet initial ont été écartées, des « assurances » ont été apportées que les données les plus sensibles resteraient au niveau local.

Mais les dangers d’utilisation de ce fichier demeurent, c’est donc son existence même qui est mise en cause par les signataires de la pétition Nos enfants sont fichés, on ne s’en fiche pas.

Ce texte demande la suppression immédiate de Base Elèves.

Vous pourrez vous informer plus précisément et signer la pétition à l’adresse :
Signez-la-petition-pour-le-retrait-de-Base-eleves

Vous y consulterez la liste des premiers signataires et des organisations, dont l’InterCoPsychos, qui soutiennent cette initiative.

Jean-François Cottes


NOS ENFANTS SONT FICHÉS, ON NE S’EN FICHE PAS !

LES SIGNATAIRES DE CETTE PÉTITION NATIONALE RÉCLAMENT LA SUPPRESSION IMMÉDIATE DE BASE ELEVES

Bientôt, tous les enfants en âge d’être scolarisés qui résident en France seront fichés dans le système Base élèves 1er degré. Elaboré en l’absence de tout débat démocratique sur sa finalité, son fonctionnement, ses possibilités de croisement avec d’autres fichiers (police, justice,…), il est en voie de généralisation sur tout le territoire, après une simple déclaration à la Cnil le 24 décembre 2004. Sa mise en place rencontre de fortes oppositions de la part de parents d’élèves — mais nombre d’entre eux ignorent jusqu’à son existence —, d’enseignants, d’associations et d’élus. Des conseils municipaux se sont prononcés contre ce fichage, des parents le refusent, des directeurs d’école sont opposés ou réticents (ils sont alors soumis à de fortes pressions de leur hiérarchie)… mais rien ne semble pouvoir arrêter une administration qui minimise les dangers du système.

Des informations sur les enfants et leurs familles qui, jusqu’à présent, ne sortaient pas de l’école, deviennent partiellement accessibles aux maires, et remontent jusqu’à l’échelon académique, et même au niveau national avec un identifiant (la liste des informations se trouve en Annexe). Ces données transitent via Internet. Personne n’a oublié le scandale de juin 2007 qui a mis en évidence l’absence de sécurisation — tout un chacun pouvant avoir accès aux données personnelles des enfants et de leurs familles.

La plupart des données individuelles nominatives seront conservées quinze ans. La finalité affichée du traitement est d’« apporter une aide à la gestion locale des élèves, assurer un suivi statistique des effectifs d’élèves et permettre un pilotage pédagogique et un suivi des parcours scolaires ».

Mais dans la mesure où il va ficher tous les enfants — y compris ceux qui sont scolarisés dans leur famille — l’une des utilisations vraisemblables de ce système se trouve dans la Loi de prévention de la délinquance du 5 mars 2007. Cette loi place le maire « au centre de la politique de prévention » avec de nouveaux pouvoirs, en le faisant notamment bénéficier de la notion de « secret partagé » avec différents acteurs sociaux. Les enseignants sont associés à ce dispositif de contrôle social : l’article 12 de la loi modifie le Code de l’Education en précisant que les établissements scolaires « participent à la prévention de la délinquance ». Base élèves se situe donc dans la droite ligne du rapport Benisti qui, pour prévenir « les comportements déviants », préconise la détection précoce des troubles comportementaux infantiles dès la crèche…

Sous la pression d’un mouvement de protestation de parents d’élèves, d’enseignants et d’organisations de défense des droits de l’Homme, le ministère a annoncé le 5 octobre 2007 la suppression des champs relatifs à la nationalité (Annexe note(2)) – tout en maintenant le lieu de naissance.

Pour l’enfant, individu en devenir, toute information sortie de son contexte peut être source de discrimination. Confier autant de données personnelles à une administration qui pourra les faire circuler par Internet et les utiliser à des fins qui ne sont pas précisées, nous semble dépasser ce qui peut légitimement être exigé des familles. L’école doit rester un lieu protégé, un lieu où l’enfant doit pouvoir se développer sans être enfermé dans son passé.

Convaincus que les libertés individuelles sont trop importantes pour être abandonnées au bon vouloir des gouvernements et des administrations, nous demandons la suppression définitive du système Base élèves et des données déjà collectées.

PSYCHANALYSE : lit de Procuste contre divan

Se replier serait mortel pour la psychanalyse

Recueilli par ÉRIC FAVEREAU

LIBÉRATION : samedi 19 janvier 2008


Incroyable calendrier des médias. Du Jour au lendemain Le Monde puis Libération publient deux textes de référence sur la question de l’expertise et de l’empire et emprise du Chiffre dans le domaine de l’âme dont nos apprentis Procustes munis de leurs ordinateurs et certitudes à deux balles confirmées par résonnance magnétique et dissonnance cognitive ambitionnent
de brider la pensée et la clinique dans notre pays.

Nos nouveaux Ronds de cuir devenus Folamours de l’écran et du recueil de données tout azimut s’en prennent au domaine de la subjectivité source de toute liberté, ils s’en prennent en fait non à nos libertés mais à notre liberté, au fondement même de notre humanité, qu’ils s’imaginent pouvoir piéger, statistiser et randomiser comme de vulgaires objets d’une sociologie de bazar, quand ils ne s’imaginent pas réaliser des clichés de nos pensées et certainement bientôt de nos fantasmes, et qui sait, demain, de nos rêves : l’injection faite à Irma en 3-D ce serait grandiose !

Le ridicule et l’impuissance les tueront, mais auparavant il faut mettre fin le plus vite possible à leur tentative de règne sans partage sur un domaine qui leur échappe par définition et principe. Car ils peuvent avant de finir à la poubelle de l’Histoire infliger d’importants dégâts à la société française.

Les accents polémistes bien connus de Jacques-Alain Miller contrastent avec la pondération d’Élisabeth Roudinesco, qui pour autant n’envoie pas dire ce qu’elle pense de la mauvaise passe dans laquelle les pouvoirs publics peuvent encore éviter de s’engouffrer. On pourra soutenir qu’ainsi il y en a pour tous les goûts. En tout cas la conclusion est la même : attention danger, mobilisons les intelligences, ce que Jacques-Alain Miller se plaît à appeler l’opinion éclairée, mobilisons-nous sans plus attendre !

Philippe Grauer


Gendre de Jacques Lacan. Personnalité très controversée, directeur du département de psychanalyse de l’université Paris-VIII, Jacques-Alain Miller, 63 ans, a créé en 1981 l’École de la cause freudienne. En 1992, il a fondé l’Association mondiale de psychanalyse. C’est sous son autorité que les textes des séminaires de Jacques Lacan sont publiés, au compte- gouttes, regrettent certains. C’est aussi un polémiste. En pointe dans la lutte contre l’amendement Accoyer, qui entendait légiférer sur la psychothérapie, il repart au combat contre les cognitivistes, obsédés de l’évaluation. Il organise à la Mutualité, les 9 et 10 février, un «grand meeting pour que vive la psychanalyse», sur le thème : quelle politique de civilisation ?

On reparle de l’amendement Accoyer, qui cherche à encadrer l’usage du titre de psychothérapeute. Il avait provoqué la colère de tout le milieu analytique. Il revient, mais sous une forme atténuée. Et vous, vous repartez en guerre…

L’affaire de l’amendement est close. Il n’y a plus aucun contentieux depuis que Bernard Accoyer a renoncé à son premier texte, qui se risquait à définir les diverses psychothérapies. Son souci de réguler l’usage du titre de psychothérapeute a été entendu par le milieu psy, qui, depuis bientôt trois ans, est partie prenante de la concertation sur le décret d’application. En revanche, oui, pour moi le combat est devenu permanent.

Mais quel combat ?

Freud avait diagnostiqué jadis un «malaise dans la civilisation». Nous sommes bien au-delà : tout le monde ressent que la civilisation occidentale tend à devenir franchement invivable. Ça suscite des révoltes, une guerre civile, mais qui respecte les formes du débat démocratique.

Certes, mais quelle guerre ?

Il y a une guerre idéologique qui oppose, d’une part, les quantificateurs, les cognitivistes (1), avec leur prétention croissante à régenter l’existence humaine dans tous ses aspects et, d’autre part, tous ceux qui ne plient pas devant la quantification partout. Le fanatisme du chiffre, ce n’est pas la science, c’en est la grimace. Il n’y a pas si longtemps, l’administration, c’était encore des gratte-papier à la Courteline.

Désormais, l’électronique met entre les mains des bureaucraties occidentales une puissance immense de stockage et de traitement de l’information. Elles en sont enivrées, elles en ont perdu le sens commun. Les plus atteintes sont celles de l’Union européenne, héritières des monarchies. Elles vont vers la surveillance généralisée, du berceau au tombeau. Elles aspirent au contrôle social total. Elles se promettent de remanier l’homme dans ce qu’il a de plus profond. Il ne s’agit plus seulement de «gouverner les esprits», comme le voulait Guizot, ni même de les suggestionner par des vagues de propagande massive.

Nos maîtres sont tellement tourneboulés par le progrès inouï des bio et nanotechnologies qu’ils rêvent de manipuler en direct le cerveau par implants et électrodes. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas mettre au point une humanité hygiénique, débarrassée une bonne fois de ce que Freud appelait la pulsion de mort, une espèce humaine améliorée, transhumaine ? On en est réduit à se dire : heureusement, il y a le pape !

Car chez des débiles mentaux, quand ils ont le pouvoir, le progrès scientifique engendre des utopies autoritaires qui sont de vrais délires mégalomaniaques. Ça échouera immanquablement, mais en attendant ça fait des ravages. Il ne faut pas laisser faire, même si les clivages nouveaux que suscite cette démesure n’obéissent plus à la logique gauche droite.

Mais en quoi ces clivages concernent-ils la psychanalyse, qui est de l’ordre du domaine privé ?

Depuis le début du XXIe siècle, la bureaucratie a décidé que la santé mentale des populations relevait de ses attributions. Elle a envahi le domaine de l’écoute, des thérapies par la parole, elle s’emploie à le remanier de fond en comble. Dans la pratique, cela veut dire : s’attaquer à la psychanalyse. Chercher à l’éliminer au profit des techniques de persuasion, les thérapies cognitivo-comportementales, qui prétendent que leurs effets sont chiffrables, donc scientifiques. C’est l’imposture du cognitivisme. Le cognitivisme, c’est-à-dire la croyance que l’homme est analogue à une machine qui traite de l’information.

Dans cette optique, il s’agit de faire cracher du chiffre à l’âme. On mesure à qui mieux mieux, on compte tout et n’importe quoi : les comportements, les cases cochées des questionnaires, les mouvements du corps, les sécrétions, les neurones, leurs couleurs à la résonance magnétique, etc.

Sur les données ainsi recueillies, on élucubre, on les homologue à des soi-disant processus mentaux qui sont parfaitement fantomatiques, on s’imagine avoir mis la main sur la pensée. Bref, on divague, mais comme c’est chiffré, ça a l’air scientifique. Tout un fatras de métaphores a ainsi infiltré le discours courant à force de produire et de manier des machines, l’homme contemporain aime à s’imaginer en être une.

Un exemple ?

On vous explique qu’être amoureux, c’est quand votre sérotonine baisse de plus de 40 %. Cela a été mesuré chez des cobayes assurant penser à l’être aimé au moins quatre heures par jour. L’amour fou ? Ça fait monter la dopamine. Donc, si vous avez une propension à l’amour fou, c’est sans doute que vous avez un petit manque de ce côté-là. En revanche, si vous restez avec la même personne, c’est en raison de votre taux d’ocytocine, dit l’hormone de l’amour…

Bref, on retranscrit vos émotions en termes quantitatifs, et le tour est joué. Ce quantitativisme échevelé, qui est un pur simulacre du discours scientifique, s’étend partout. Ça fait le bonheur de l’administration, ça la justifie, ça la nourrit, ça l’incite à recouvrir tous les aspects de la vie.

Tout est à jeter dans le cognitivisme ?

Oh que oui ! C’est une idéologie qui singe les sciences dures, qui les parasite, qui offre une synthèse illusoire. Mais si elle s’est répandue si largement, c’est qu’elle exprime quelque chose de très profond, une mutation ontologique, une transformation de notre rapport à l’être. Aujourd’hui, on n’est sûr que quelque chose existe que si ce quelque chose est chiffrable. Le chiffre est devenu la garantie de l’être. La psychanalyse aussi repose sur le chiffre, mais au sens de message chiffré. Elle exploite les ambiguïtés de la parole. A ce titre, elle est à l’opposé du cognitivisme, elle lui est insupportable.

Vous notez également que cette idéologie du chiffre est en train de s’imposer dans l’université…

L’évaluation a fait son entrée dans l’université il y a vingt ans, mais il y a un saut qualitatif avec l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (l’Aeres). C’est tout récent : elle a été créée par la loi du 18 avril 2006 et installée le 21 mars. Depuis 1985, les organismes chargés de l’évaluation s’étaient multipliés, mais les universitaires et chercheurs étaient représentés dans leurs directions, et ils avaient appris à vivre avec. C’est fini. Tout a disparu au profit d’une agence unique, «autorité administrative indépendante», qui couvre le territoire national. Elle agit sous l’autorité d’un conseil assez bizarre, dont le ministère nomme les membres par décret. Aucun membre élu. De même, le «délégué» national, responsable de chaque discipline, n’est nullement l’émanation de la communauté des chercheurs, il est désigné par le président de l’agence.

Le système a été conçu par le Pr Jean-Marc Monteil, éminent psychologue social cognitiviste. Il est chargé de mission au cabinet du Premier ministre, tandis que l’Agence est présidée par le Pr Jean-François Dhainaut, spécialiste de biotechnologie. Délégué national pour la psychologie : le Pr Michel Fayol, successeur du Pr Monteil à l’université de Clermont-Ferrand, la seule de cette taille d’où la psychologie clinique est rigoureusement bannie depuis des années. Le Pr Monteil m’a expliqué sans rire que c’était en raison de son incompétence notoire en la matière. L’Aeres est un monstre bureaucratique hypercentralisé et particulièrement opaque : rien à voir avec l’Amérique. Ça rappellerait plutôt la défunte Union soviétique.

Quel est le but ? Chasser la psychanalyse de l’université ?

Le but est de rentabiliser la recherche. Le résultat sera très différent. Au nom de la planification totale et de l’objectivité parfaite, on sadise les universitaires et les chercheurs. On répand les passions tristes – inquiétude, perte de l’estime de soi, dépression -, tout en disant d’une voix doucereuse : «Surtout, n’ayez pas peur !» Et en même temps, Sarkozy promet de faire des universités des lieux d’effervescence intellectuelle.

Cette usine à gaz se cassera la figure, bien sûr, mais le plus tôt sera le mieux. A part ça, ce n’est pas seulement la psychanalyse qui est insupportable aux cognitivistes, c’est la méthode clinique, parce qu’elle vise le singulier, alors qu’eux ne jurent que par la statistique. Ils ont horreur du sujet, ils ne connaissent que «l’homme sans qualités», comme disait Musil.

Mais il y a toujours eu un combat entre les cliniciens et les cognitivistes…

Depuis toujours, les cliniciens avaient les étudiants, les cognitivistes avaient les titres universitaires. Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui les cognitivistes, forts de leurs positions administratives, tentent d’éradiquer leurs compétiteurs. Et ils y arriveront, sauf si la tutelle politique reconnaît que l’unité de la psychologie est désormais un mythe.

Alors, on mettra d’un côté la psychanalyse, la psychologie clinique, et la psychopathologie. Et de l’autre, la psychologie expérimentale et cognitiviste. Chaque domaine avec ses compétences propres. Faute de quoi, la psychanalyse disparaîtra très vite de l’université. C’est ce que j’ai expliqué à Valérie Pécresse à son invitation, et elle est assez intelligente pour ne pas vouloir rester dans les mémoires comme l’Attila de la psychanalyse.

La psychanalyse est-elle en état de se défendre ?

«Vivons heureux, vivons cachés», c’était la devise des psychanalystes. Ce n’est plus tenable. Se replier sur son pré carré serait en effet mortel pour la psychanalyse, car il n’y a plus de pré carré, tout simplement. Bref, les psychanalystes ne sauraient se dispenser de prendre part au débat public.

Il y a, de plus, les pratiques. Il faut innover. Déjà, de plus en plus de praticiens analysés reçoivent leurs patients dans des institutions. Le psychanalyste est en train de se réinventer. On constate que des effets analytiques peuvent se produire ailleurs que dans un cabinet privé. Voici quatre ans, l’Ecole de la cause freudienne a ouvert un centre psychanalytique de consultation et de traitements, dans le Xe arrondissement de Paris, qui accueille gratuitement le tout-venant.

Cela s’est répandu comme une traînée de poudre : sur des initiatives locales, dix autres centres se sont ouverts en France. Quatre en Espagne, et aussi en Italie. Au vu des résultats, les pouvoirs publics soutiennent de plus en plus. Cela témoigne d’une étonnante évolution des mentalités. Ça rejoint ce que Freud avait voulu faire, des dispensaires gratuits.

Vous ne parlez pas de la menace de la psychiatrie biologique et du poids prépondérant des médicaments…

La psychanalyse, ce n’est pas la scientologie. Le recours aux psychotropes n’est pas proscrit par principe.

Qu’avez-vous pensé de la campagne nationale sur la dépression ?

C’est du Knock à la puissance mille. Un discours massifiant qui cherche à pénétrer au plus profond de chacun, pour remodeler le sens de vos émotions les plus intimes. La ministre de la Santé a dû s’apercevoir que quelque chose ne tournait pas rond puisqu’elle a donné son patronage à un colloque que j’organise sur le sujet.

Laissons les cognitivistes. Peut-il y avoir des regards d’évaluation sur les pratiques analytiques ?

La culture de l’évaluation est un leurre. On fait appel à elle pour accomplir ses basses besognes sous le couvert de l’objectivité. On fait comme si le savoir absolu posait son doigt sur vous et vous indiquait ce que vous valez : vous n’avez plus qu’à dire amen. Dans la pratique, l’évaluation est toujours aux mains d’une clique réglant ses comptes. C’est un procédé de type soviétique. C’est la dernière résistance à la loi du marché.

Vous préférez les règles du marché ?

S’il fallait choisir entre l’évaluation et le marché, je préférerais encore le marché. Pour évaluer le département de psychanalyse de Paris-VIII, qui est leader mondial pour la psychanalyse d’orientation lacanienne, on nous envoie quelques malheureux cognitivistes qui, eux, sont à la remorque de la psychologie américaine : ils nous tiennent pour des foldingues. Nous les tenons pour des nuls.

Le contrôle ou la passe, n’est-ce pas pourtant une forme d’évaluation ?

Une élucidation, ce n’est pas une évaluation. Il ne s’agit pas d’étalonner des valeurs sur une échelle préétablie, mais de se rendre disponible à la surprise de l’événement singulier. La psychanalyse, c’est du sur-mesure, pas de la confection de masse. Cela dit, en psychanalyse, on est jugé tous les jours sur ses résultats, mais pas par des experts : par les utilisateurs, par le consommateur.

Comment avez-vous réagi à la grille d’évaluation des ministres, suggérée par le président de la République ?

Folklorique. Personne ne prend ça au sérieux. C’est pour se débarrasser des ministres cossards, ou qui ont cessé de plaire. Cela étant, le sarkozysme est un bien curieux volontarisme, qui oscille entre étatisme et libéralisme. Napoléon ou Raymond Aron, Sarkozy n’a pas choisi, et ça vire à la confusion.

Les socialistes, eux, ont choisi. Le PS a beau être morcelé en coteries, tous ses experts sont hyper-évaluationnistes. Il est devenu le parti de «l’homme sans qualités», le porte-parole des hauts fonctionnaires : «L’intérêt général ? Ça nous connaît, on va vous calculer ça.» Il n’est pas sûr que la gauche puisse faire l’économie de sa dissolution si elle veut renaître un jour.

(1) Le cognitivisme désigne un courant de recherche scientifique endossant l’hypothèse que la pensée est un processus de traitement de l’information.