L’Affop produit son code d’éthique et de déontologie à l’usage de ses écoles.

Un cadre régulateur

En adoptant leur code d’éthique et de déontologie les institutions membres de l’Affop, dont le Cifp, mettent en place un cadre régulateur dont l’importance n’échappera à personne, étudiants, formateurs, psychothérapeutes relationnels, pouvoirs publics, personnes appelées un jour à recourir aux soins des étudiants de nos Écoles devenus psychothérapeutes relationnels.

Une profession majeure

Cette profession est majeure, capable de produire ses dispositifs, tant du point de vue programmatique, ici hors du champ, que procédural. Elle manifeste sa capacité de définir et sécuriser le champ professionnel, épistémologique et éthique qu’elle constitue.

Le terme de déontologie

L’emploi du terme déontologie est limite. Dupont Musard rappelle que formellement du point de vue juridique il n’existe qu’une déontologie de la police qui ne s’étaye pas d’une structuration à proprement parler étatisée, impliquant dans notre domaine un problématique ordre des psychothérapeutes relationnels.

Sur les brisées du SNPPsy

Les auteurs du présent code, qui désiraient s’obliger, ont choisi d’emprunter cette ligne de crête. Le premier pas dans cette direction fut franchi il y a plus d’un quart de siècle par le SNPPsy, qui défricha le terrain avec la vitalité instituante qu’on lui connaît en créant un code de déontologie qui fait désormais référence. L’Affop continue sur cette lancée.

Légitimité de la psychothérapie relationnelle

Le Cifp est heureux de vous proposer ce texte — ici même à TEXTES & DOCUMENTS — qui témoigne de la légitimité des institutions qui l’ont produit, et de la psychothérapie relationnelle telle qu’elle se dispense dans les écoles dont elles répondent.

Un juste exigeance

Nous sommes heureux de prêcher en matière d’éthique par l’exemple plutôt que par l’exhortation ou la dénonciation. Nous nous présentons en disant voilà nos principes et la loi que nous nous imposons pour que notre psychothérapie soit honorable et digne comme il convient à une science que Nietzsche aurait pu dire surhumaine. D’une juste exigence. Voici nos principes et valeurs déclinés en règles. Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre, géomètre en esprit de finesse, comme il convient à une science humaine clinique.

Le regard qui bat. . . Le cinéaste et son œuvre

Proposé par Psychanalyse Actuelle, Le Regard Qui Bat, c’est une fois par mois la projection d’un film suivie d’un débat entre spectateurs, cinéastes, psychanalystes, philosophes, historiens.



Allons au cinéma et débattons-en. On verra bien ce qui en sortira. Nous, à la sortie, mais dans quel état ? il faudra y être allé pour le savoir et savoir si ça vaut le coup d’y revenir. À propos, on murmure qu’au cours du prochain Forum de février, serait proposé un film.

Au fait, vous connaissez les Ciné-philo à l’Entrepôt, conduits par Daniel Ramirez, notre philosophe à nous ? un autre plan-séquence intéressant.

Philippe Grauer


[Image : Sans titre]
Le dimanche 20 janvier 2008 à 10H30 au cinéma LA PAGODE (57, rue de Babylone 75007 PARIS), projection du film Tout est illuminé(2004) de Liev Schreiber

Projection suivie d’un débat animé par : M. Landau, J-J. Moscovitz, F. Siksou, V. Micheli-Rechtman, C. Erman, N. Farès

LE SYNOPSIS

Jonathan, un jeune Juif américain, se rend en Ukraine pour retrouver la femme qui sauva son grand-père durant l’occupation nazie.

Ce voyage, entamé dans des circonstances les plus absurdes, avec le fol espoir de recomposer l’histoire d’une famille, sera marqué par une étonnante série de révélations

AVANT PROPOS AU DÉBAT

Quand la douleur est si forte que le silence remplace l’histoire. Humour cynique et décapant pour un road-movie à travers l’Ukraine sur les traces d’un grand- père mythique, à la recherche d’un schtetl disparu. Et quand le passé revient d’un coup, réalité brutale, violente, terrible, comment faire avec le poids du déni de toute une vie ?

Monteil reconduit Miller dans sa voiture de fonction : on attend la suite.

Le Communiqués se bousculent, Jacques-Alain MIller se fait recevoir partout. Il plaise la cause du département psychanalyse à son tour assailli par les arpenteurs de Monteil. Nous verrons ce que valent concrètement les bonnes paroles et bons procédés échangés au cours de ces entrevues.

Plus que jamais l’opinion éclariée restera vigilante.

Philippe Grauer


Université de Paris VIII

Département de psychanalyse

Le directeur

Communiqué
du 19 décembre 2007

Le recteur Monteil m’a reçu hier après-midi. L’entretien était prévu pour durer une heure, il a duré le double.

M. Monteil m’a tenu un long discours sur sa carrière d’enseignant, de chercheur et de haut fonctionnaire, que j’ai pris en note, et dont il doit corriger aujourd’hui le texte pour publication dans mon journal, LNA-Le Nouvel Âne. Pour ma part, je lui ai expliqué dans quel contexte de pression évaluationniste de la part des psychologues cognitivistes j’avais écrit il y a quinze jours ma diatribe contre lui.

Je lui ai indiqué qu’il convenait de préserver la place, au demeurant modeste, de la psychanalyse à l’Université, et qu’à cette fin, il était indispensable de scinder la psychologie expérimentale et cognitiviste, d’une part, et, d’autre part, la psychologie clinique, la psychopathologie et la psychanalyse. Il n’a pas fait d’objection de principe à cette idée.

Nous avons longuement conversé. Il m’a remis un certain nombre de ses travaux scientifiques, la plupart en anglais. Je lui ai dit que je les lirai et en rendrai compte.

Dans les derniers moments de notre rencontre, je l’ai informé de la composition de l’équipe de visite que l’AERES dépêchait à l’équipe doctorale de mon département. Je lui ai dit que j’estimais cette composition inadéquate, et qu’il était inopportun à mon sens de soumettre à l’opinion d’un psychologue expérimental psychanalyste “autoproclamé” les travaux effectués sous la direction du fondateur de la principale organisation internationale lacanienne — seconde en importance dans le monde après celle créée par Freud voici un siècle.

Je lui ai fait part de mon intention de mettre publiquement en cause la composition de cette équipe, et d’en désigner nominativement les membres au cas où l’AERES persisterait dans son projet de leur faire évaluer notre activité universitaire. La persécution du département de psychanalyse par les cognitivistes a commencé en 1991 ; les ministres successifs sont à chaque fois intervenus personnellement en faveur du département ; le moment est venu d’une solution institutionnelle globale et définitive.

Il a mis à ma disposition sa voiture et son chauffeur pour me ramener à mon domicile, après avoir tenu à me raccompagner dans la cour du 58, rue de Varenne. Je l’ai remercié de sa courtoisie.

Jacques-Alain MILLER

Jacques-Alain Miller reçu par la ministre Valérie Pécresse :”je vous fais confiance”

Dans une partie comme celle-là, on comprend ce qu’on veut et ce qu’on peut. On comprend que l’axe Gori-Miller vibre cette fois sur la corde Miller. Qu’un certain Monteil, ex directeur de la Recherche placé maintenant plus haut, continue de travailler à ruiner la psychanalyse à l’université, et que des contre-plans s’ourdissent. Nous suivons avec attention ces frémissements politiques.

La bataille s’est déplacée à l’université. Pour l’instant nos Écoles ne sont pas sous le feu de leurs détracteurs. Nous profitons de ce répit pour parfaire nos formations et restons solidaires de nos alliés.

Philippe Grauer


Université de Paris VIII — département de psychanalyse

le directeur

Communiqué

du 17 décembre 2007

Répondant à l’aimable invitation de Mme Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, j’ai eu l’honneur d’une audience dans son bureau de la rue Descartes, aujourd’hui en fin d’après-midi.

La ministre m’a permis de lui exposer à loisir les problèmes soulevés par l’action des évaluateurs dépêchés au département de psychanalyse comme à la plupart des formations universitaires de psychologie clinique et psychopathologie.

La nouvelle Agence d’évaluation qui a vu le jour cette année, l’AERES, a commencé de déployer à travers la France ses agents, “délégués scientifiques” et “visiteurs”. Leur légitimité et leur compétence sont souvent rien moins qu’éclatantes. Tous ont été sélectionnés et nommés dans des conditions dont on ne sait rien. Il paraît difficile d’arguer en leur faveur de la fameuse “évaluation par les pairs”. J’ai donné des exemples.

Le président de l’AERES a réuni mercredi dernier les responsables de toutes les équipes doctorales de la capitale. L’événement a mis en évidence l’attitude expectante de la communauté universitaire. Il est néanmoins perceptible que celle-ci s’inquiète de voir l’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche tributaire des méthodes et des choix d’une Agence nationale unique, hyper-centralisée, au fonctionnement particulièrement opaque. La dire indépendante présage la défausse.

Je n’ai pas caché à Mme Pécresse mon intention de faire appel à l’opinion éclairée : quoi de plus logique que d’évaluer les évaluateurs ? Quant aux divers personnages du cognitivisme français qui, sous couvert de l’AERES, ont voulu et préparé l’éradication des universitaires psychanalystes et cliniciens, ils auront tôt ou tard à répondre de leurs motivations devant le public, comme je suis moi-même disposé à le faire.

Il ne m’appartient pas de rapporter ici les propos de la ministre. Toujours est-il que Valérie Pécresse a su me donner le sentiment d’être écouté, et même entendu. “Je vous fais confiance”, lui ai-je dit en conclusion de notre entretien.

Jacques-Alain MILLER

Roudinesco et Gori aux parlementaires : pour la “psychodiversité”.

UN TOUT TOUJOURS TROP SEUL

Philippe Grauer

Au tout psychique et tout social succède le tout chimique , tout biologique (maître mot : ADN), le tout quantitatif et managérial (maître mot : gestion) : les tout se succèdent. Le malaise psychique et la santé mentale (maître mot : DSM), relevant de deux épistémés différentes, restent. Ainsi que les maladies neuro-dégénératives, qui constituent encore un autre type de réalité.

Bien entendu l’hôpital psychiatrique s’est ouvert avec la prodigieuse découverte de la camisole chimique, et s’est développée la psychiatrie de secteur. Las, la psychiatrie est en voie de disparition. Plus ça change, et cela change vraiment sur certains plans, et plus c’est la même chose : les tout font toujours aussi mal. Leur répartition selon le carré psy tourne à présent en faveur d’une psychologie tout cognitivisme et d’une médecine tout médocs . Et la dimension humaine et subjective, et la clinique dans tout cela ? toutes à la poubelle ?

On se référera avec profit à

– pages 26-28, Élisabeth Roudinesco, Relativité historique des normes pathologiques

– pages 41-43, Roland Gori, Les nouveaux sujets de la santé mentale .

Ces deux communications illustrent notre tendance à préférer le pluralisme au nettoyage par le vide des tout , qui nous ramèneraient à une grande misère si l’on commettait l’imprudence de ne pas les contenir.

[Document : 2èmes Rencontres parlementaires sur la Santé mentale]

SNPPsy — rapport moral 2007 : soutenir la psychanalyse en danger à l’université

SNPPsy
Psychothérapeutes relationnels & psychanalystes

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 14 DÉCEMBRE 2007
reportée du 16 Novembre pour cause de grève

RAPPORT MORAL

par PHILIPPE GRAUER

[Document : Assemblée générale du 14 décembre 2007 : rapport moral]


Nous vous communiquons le Rapport moral du SNPPsy avec son autorisation, qui expose la philosophie politique de l’organisation pluraliste qui inspire notre École multiréférentialiste. Nous l’inscrirons ultérieurement à Textes et documents, où il trouvera tout naturellement sa place.


Nous autres psychothérapeutes relationnels et autres psychanalystes, l’an dernier, à la même date, redoutions le maléfice de l’écriture du décret d’application d’un certain article 52, au bénéfice d’une coalition hétérogène des grandes organisations de psychologues universitaires recentrés sur le comportementalo-cognitivisme, de psychanalystes conservateurs, de psychiatres représentant la tendance organiciste en médecine, rassemblée sous le mot d’ordre de La psychothérapie aux diplômés en médecine et psychologie, sus aux charlatans (1“)qu’appuyaient des psychanalystes irréductibles !

L’article 52 est mort, membres de la Coordination psy, nous avons eu sa peau. SNPPsy et AFFOP réunis, les deux seuls à résister fermement jusqu’au bout, à continuer, en fournissant des dossiers solidement argumentés (2“), à exiger le rejet pur et simple du décret d’application d’une loi inapplicable, ont fini par l’emporter. Le Conseil d’État a suivi nos conclusions et annulé dans les faits le projet de décret d’application. Nous pouvons en être fiers. Aujourd’hui nos adversaires reconnaissent l’inanité du texte de la loi 52. Savourons notre victoire et poursuivons le combat.

Dans de bien différentes conditions. Meilleures il faut le dire en ce qui nous concerne. Nous ne sommes plus pour l’instant soumis au feu nourri direct de l’hystérique chasse aux charlatans qui comme nous l’analysions préludait à d’ultérieures grandes manœuvres contre la psychanalyse. Nous ne sommes pas stupides et ne considérons pas qu’il y ait lieu de se réjouir de voir à présent attaquer nos alliés plutôt que nous. Comme précédemment c’est l’un puis l’autre, et si par malheur la psychanalyse prenait des coups, nous évaluons, car nous aussi sommes capables d’évaluation, que les suivants seraient pour nous.

Nous nous réjouissons d’avoir gagné contre la loi Accoyer en la faisant renvoyer par le Conseil d’État au cimetière des monstres législatifs non viables. Nous réjouissons d’avoir contribué à tenir vivace la Coordination psy . Nous nous réjouissons d’avoir manifesté le courage politique d’aller dire aux Sauvons la clinique que nous étions pour l’union de tous les psychanalystes, d’avoir tenu à leur exprimer notre soutien solidaire tout en rappelant que Jacques-Alain Miller avait fait preuve de lucidité politique dès le début de la crise Accoyer, nous nous réjouissons d’avoir de la sorte contribué pour notre modeste part à l’alliance Gori-Miller qui donne vie à cette union.

Nous nous réjouissons de pouvoir considérer que, avec les 7500 psychothérapeutes — dont combien de relationnels parmi les environ 5000 organisés que l’ensemble de nos institutions historiques représentent ? — aux côtés des 7000 psychanalystes, nous représentons une force politique importante — à condition de rester tous unis. Bien entendu les effectifs modestes de notre syndicat ne nous inspirent pas une inflation narcissique qui serait peu en rapport avec la réalité. Nous pouvons prendre appui sur le fait de produire des analyses et des actes justes pour espérer continuer d’influer sur le cours des choses, et nous devons considérer sans cesse en même temps notre faiblesse relative.

Nous devons (…) inciter nos membres et bien au-delà ceux que nous sommes capables d’influencer, à se déplacer physiquement lors des forums et autres manifestations organisées par nos alliés. Nous avons encore un considérable travail militant à effectuer, pour faire comprendre à l’ensemble de nos membres qu’ils doivent impérativement personnellement s’engager s’ils veulent peser dans la balance de l’Histoire, s’ils veulent compter, et faire le geste de signer la pétition Sauvons la clinique , qui continue d’avoir besoin de notre soutien signataire. Les psychanalystes de Sauvons la clinique font leurs comptes, et mesurent par là si nous comptons pour de bon ou pour du beurre. Ils nous demandent nos signatures, une par une, ils ont besoin de cet appui. Par quelle inconscience irresponsable tarderions-nous davantage à peser de tout notre modeste mais non insignifiant poids dans la balance de la réalité ? Pas une signature des membres du SNPPsy ne doit manquer à cette pétition, si nous entendons peser de tout notre petit poids dans l’équilibre actuel des forces, si nous entendons donner à notre syndicat l’autorité morale et politique qu’il mérite et dont il a besoin.

Le ton et le contenu de l’appel Sauvons la clinique ne nous a pas au premier abord paru politiquement si bien placé. Nous connaissons par ailleurs la véritable répulsion que de nombreux psychanalystes mandarins peuvent éprouver pour notre milieu et une partie de notre personnel politique, pour le mauvais objet intellectuel que nous représentons à leurs yeux. Nous connaissons les antagonismes qu’a vu surgir et s’aiguiser l’histoire européenne dans l’univers psy, dont nous sommes partie intégrante. Nous connaissons les difficultés qui entravent de leur côté l’unité d’action avec nous, à commencer par notre appartenance à la Coordination, tant les tensions demeurent vives dans le milieu psychanalytique français et international lui-même.

Nous savons qu’il faut impérativement dans le contexte actuel s’unir tous si nous voulons constituer ensemble une force suffisante pour faire face à la déferlante cognitivo-comportementale qui revient vers nous. Le SNPPsy, dépassant ses réserves, en tant qu’organisation a signé Sauvons la clinique. Ça n’est pas suffisant. Il nous faut, puisque nous sommes près de 600, 600 signatures individuelles. Artisans de l’unité d’action, nous nous devons, chacun de nos membres se doit, d’ajuster l’exemple de nos actes à nos déclarations et exortations.

Nous devons faire entendre à l’ensemble de nos membres, et à nos amis au-delà, que certains gestes d’engagement en faveur de leur propre profession sont impératifs. Que le geste de s’engager en notre propre faveur, le geste citoyen de l’action commune publique, au moment où c’est avec nos pieds que nous donnerons autorité et corps à notre revendication de reconnaissance, avec nos pieds et nos mains, comme nous l’avons fait pour applaudir le ministre Douste-Blazy venu nous reconnaître nommément, lors du forum historique organisé par Jacques-Alain Miller le 12 février 2005, nous devons leur faire entendre que nous ne serons crédibles qu’à la condition que se trouve honorée notre parole institutionnelle chaque fois, par la signature ou le déplacement, à la première personne du singulier.

Nous devons convaincre nos membres de se mouvoir physiquement, et d’asseoir symboliquement avec leurs propres fesses — ce langage psychocorporéiste ne devrait pas être fait pour nous faire peur, leur détermination à ne pas se laisser faire. Que votre bassin ne soit pas un bassin de rétention, bougez-le jusqu’à la Mutualité ! Nous devons convaincre chacun de venir faire au sens fort du terme, acte de présence aux prochaines manifestations qui s’annoncent. On peut compter sur nous, ça c’est déjà fait. On doit pouvoir nous compter sur place.

Nous nous battons contre la statistique, le comptage et le cochage que des scientisticiens sans âme ni état d’âme opposent brutalement partout où ils le peuvent à la dimension humaine, à l’univers de référence de la relation qui est le nôtre et celui de la psychanalyse, au monde de la dynamique de la subjectivité. Cela nécessite que sur le terrain, sur le terrain de la manifestation, nous soyons soucieux de compter, en nous rendant sur place, d’obliger nos adversaires de compter avec nous. Puisqu’ils ne savent que ça, compter, sachons leur montrer que nous ne sommes pas décidés à nous en laisser compter, et que nous saurons nous compter sur le terrain. Comptons pour de bon, comptons-nous au coude à coude avec les psychanalystes, cessons de jouer les timides, reconnaissons-nous à leur côté, la dynamique de l’union et de la victoire est à ce prix.

Nous comptons bien être représentés au colloque du ministère, et présents en masse, au forum des 9 et 10 février à la Mutualité. Nos professions ne se soutiendront que d’avoir compris qu’elles comportent une véritable dimension politique. Nous devons prendre la mesure de cette dimension. Norbert Hacquart le leader psychologue l’exprimait justement lors d’un des forums qui ont contribué à empêcher les amendements scélérats de passer, enfermés dans nos cabinets ou nos services hospitaliers, nous n’avons pas réalisé que notre activité professionnelle faisait face à des drames socio politiques dont nous n’avons pas eu le souci de parler publiquement, et nous avons eu tort de l’oublier. Il avait raison. Notre profession est tout sauf apolitique. La dimension humaine doit toujours rester prise en compte, la relation ne sera jamais réductible à des grilles d’évaluation relevant d’une épistémologie étrangère à son objet, l’âme humaine. Jamais elle ne sera bureaucratisable, informatisable, protocolisable, submissible à des outils d’un autre âge, de l’âge des cauchemars totalitaires repeints aux couleurs soft d’une post-modernité rétrograde.

Car l’avenir c’est nous qui en sommes porteurs. Face à un monde en mutation, au développement d’admirables technologies futuristes, aux progrès de la techno-science, aux perspectives neurobiologiques vertigineuses, aux angoisses d’une mondialisation dont personne ne connaît les voies qu’elle peut prendre, pires comme meilleures, face aux menaces et responsabilités écologiques du siècle qui vient, notre culture de la relation et de l’inconscient, de la signification de l’existence et de la résolution du vivre ensemble, se révèle indispensable si l’on veut éviter certains naufrages. Jamais peut-être l’adage de Rabelais science sans conscience n’est que ruyne de l’âme , la morale de la Renaissance qui conduisit aux Lumières en même temps qu’à 400 ans d’horreur coloniale, sans parler de celles du XXème siècle, n’aura été autant d’actualité. Et la question de la conscience, c’est nous qui en portons pour une part non négligeable la responsabilité.

Nous devons assumer notre responsabilité d’empêcher les promoteurs du Chiffre d’imposer leur loi d’une inhumanité qui débouche sur celle du totalitarisme, d’imposer l’éviction des tenants du processus de prise de conscience. Il ne s’agit nullement de se battre contre la science, la neurobiologie, ni même contre le comportementalo-cognitivisme lui-même (3“), mais contre le scientisme, la religion de la science, qui en constitue une perversion, contre ce que j’appelle, appliquée à notre domaine, la scientistique. Il s’agit de combattre de cette dernière la volonté délibérée de nous liquider. Il s’agit de combattre l’utopie folle du tout mesurable tout quantifiable, de prévenir la résistible illusion de toute-puissance de Procuste se saisissant du pouvoir. Si Procuste devait devenir le héros du mythe du XXIème siècle , un programme de déshumanisation en masse pourrait s’avancer sur la scène de l’Histoire. À nous d’en épargner nos sociétés et notre histoire. À nous de prendre la parole, de nous déplacer pour manifester ensemble quand il en est encore temps que physiquement nous sommes décidés à tout faire pour maintenir et soutenir la civilisation et l’éthique de la relation et de la personne humaine, pour promouvoir l’humanisme qui inspire notre pratique et nos théories.

(…)


Pour l’heure donc on ne nous tire plus dessus. Pour l’heure et pour l’instant. C’est que collectivement avec nos alliés nous sommes devenus un gros morceau, on s’inquiète de ne plus pouvoir ne faire de nous qu’une bouchée. Sachons cependant que l’adversaire est de taille, sa capacité de nuisance intacte, son lobbying effectif, son Accoyer, homme à idée fixe, président de l’Assemblée nationale.

À peine nos adversaires s’activaient pour obtenir une nouvelle loi qu’ils jugèrent la chose prématurée, considérant notre capacité de réaction et leurs propres dissensions. Les organisations de psychologues — mises à part nos amis psychologues freudiens regroupés au sein de la Coordination psy, ne sont finalement pas reparties immédiatement à l’attaque comme le leur avait suggéré l’inspirateur que vous savez. Ils continuent, pour les mêmes déraisons, à ambitionner de confisquer le titre générique de psychothérapeute à leur profit, à des fins corporatistes vertueusement drapées dans de la protestation sécuritaire. Hors de l’Église point de salut, hors du cognitivo-comportementalisme universitaire sanctionné par diplôme garantissant qu’on est diplômé sans dire véritablement en quoi vu que l’université ne sait pas et ne veut pas former à la psychothérapie relationnelle, hors de l’université délivrant ses certificats de baptême scientistiques, pas de psychothérapie concevable, ni tolérable c’est bien le problème.

Nos psychanalystes conservateurs ayant passé au coup d’avant alliance avec les neurosciences et le cognitivisme pour préserver leurs fauteuils dorés des années 60, en un marché de dupes qui les verrait irrémédiablement boutés hors de la psychologie enfin maîtresse chez elle, se précipiteront-ils à nouveau dans l’alliance contre-nature ? La quête de respectabilité peut faire perdre de vue les principes. La confrontation avec le plan Monteil de liquidation pure et simple de la psychanalyse universitaire peut les confronter à la réalité, secouer leurs illusions et couper court à leurs courtes vues.

À considérer les derniers développements, l’alliance Gori-Miller, les choses cette fois pourraient prendre une autre tournure. On peut espérer une configuration différente. De toute façon la situation a changé. Le ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche veut mettre au pas la psychanalyse, nous serons solidaires. Cela n’empêchera pas les psychologues d’agir du côté de la Santé, d’agir contre nous. Le colloque au Ministère de la Santé peut prévenir ce mouvement tournant. Nous comptons figurer parmi les invités, cela concerne Jacques-Alain Miller. Il est logique que nous soyons présents au débat sur la dépression, auquel nous appartenons depuis le début.

Comme vous le savez, notre syndicat cette année encore a déployé son activité du côté de la psychanalyse universitaire, là où il se passe quelque chose. Il se passe que les plans de liquidation de la psychanalyse à l’université pensés depuis des années et mis en œuvre de façon accélérée par le même Jean-Marc Monteil ont provoqué une panique justifiée de disparition proche chez les mandarins psychanalystes qui par ailleurs dans leur grande majorité ne nous estiment pas toujours trop. Mais la question n’est pas là. Elle est si peu là qu’ils nous ont invités à participer à la réunion constituante du mouvement Sauvons la clinique, et continuent de nous demander d’enrichir leur pétition (…).

On ne nous tire plus dessus mais on nous tend des pièges. Venez donc valider le texte que nous avons ourdi contre vous dans notre coin. Nous vous adresserons de beaux signes de reconnaissance, et utiliserons votre caution pour lancer notre vaste campagne : allez vous faire soigner votre supposée dépression chez le médecin et le psychologue exclusivement, contre la déprime, le diplôme universitaire et seulement lui !

Nous avons ainsi tenu notre place auprès de l’INPES, dirigé par un certain dr. Basset, l’INPES qui voulait nous associer et embarquer dans une campagne antidépression rédigée d’avance, pour laquelle il tenait à notre aval. Un aval impossible car il n’était pas question d’avaler qu’il allait falloir confier les populations malades, car il s’agit d’une maladie eh oui, aux médecins et aux psychologues, aux professions légitimes puisqu’à diplômes universitaires. On connaît la chanson. Elle court actuellement sur les ondes télévisuelles. Nous sommes partagés sur l’analyse à produire de cet événement. Ou bien on considère qu’il faut protester énergiquement d’avoir été ainsi bernés et de se voir dénier la capacité d’aider les gens “déprimés” — à quoi diable correspond ce concept fourre-tout épistémologique ? —. Ou bien on ne s’étonne pas de ne pas en être à propos d’une campagne médicale organiciste, on la dénonce et on n’en fait pas une affaire, au vu de son insignifiance.

L’affaire se poursuit, Jacques-Alain Miller parti tête baissée contre la campagne antidépression lancée sans l’avoir associé à sa conception agit auprès du ministère de la Santé pour fomenter un colloque organisé par celui-ci (…) nous participerons nous ne savons pas encore comment, et nous serons de toute façon informés de tout fait important auquel réagir. Préparons-nous en tout cas à tenir notre pleine et entière place au prochain forum de février, et là, comme pour Sauvons la clinique , il faut y aller, j’insiste, en nombre.

Nous avons par ailleurs tenu notre place dans le monde de la recherche et de la communication avec les Journées d’Étude conduites conjointement avec l’AFFOP (4“) sur le thème qui nous est cher de la psychothérapie relationnelle, émergeance d’une identité . Là encore la qualité de ces Journées fut supérieure à la quantité des assistants. Celle-ci ne fut pas ridicule, mais aurait mérité largement le double de son assistance. Au fond nous avons un problème, nos adversaires ont raison, avec le quantitatif. Or c’est au tout quantitatif que nous en voulons, pas au quantitatif seul.

(…)

Nos matinées conviviales au local du Syndicat impulsées par Michael Randolph d’études sur des thèmes d’intérêt général comme
— **
— *** (information à venir)
— clinique de la psychothérapie relationnelle
ont réuni à chaque fois environ 25 personnes, ravies de se retrouver pour réfléchir et échanger ensemble. Nous continuerons.

Nous avons continué d’insister sur la dénomination de psychothérapie relationnelle , à usage tant interne qu’externe. Cela commence à prendre. Un certains nombre d’intellectuels a repris l’expression. Ne la lâchons pas, et insistons à l’AFFOP pour qu’elle ne se dégonfle pas et fasse de même. De même n’évitons aucune occasion de communiquer en termes de Carré psy. C’est ainsi que nous ancrerons l’existence de notre quatrième voie, aux côtés de la psychanalyse en tant que les deux disciplines de la dynamique de la subjectivité. Le Carré psy correspond entre autres au renversement des alliances, la psychanalyse cessant d’être l’allié privilégié d’une psychiatrie en déshérence qui en tant qu’institution ne veut plus d’elle, après avoir tenté et presque réussi de la médicaliser (5“), comprend côté Lacan que nous allons devenir ses alliés peut-être principaux.

Nous avons maintenu que notre légitimité n’est pas et n’a pas à être universitaire. Notre personnalité professionnelle tient aux écoles (agréées Affop(6“)) et à notre titularisation autour des Cinq critères . Le cinquième critère, la reconnaissance par les pairs, est je le rappelle une reconnaissance croisée, exigeante et conviviale : je me reconnais face à mes pairs expérimentés qui me reconnaissent en dialogue dans le même temps. Il ne s’agit pas d’un jury, nous ne sommes pas dans l’habitus universitaire. Les jurys sont pour nos Écoles, dont la validation demande à se voir compléter par la titularisation, le partage et la caution solidaire du titre (7“) .

(…)


L’année et la mandature qui se terminent ont vu notre syndicat gagner en autorité morale et politique et s’affirmer notre parole. Notre situation politique tant du point de vue de notre rayonnement et de nos alliances que de la place occupée dans le dialogue avec les pouvoirs publics s’est consolidée.

L’année qui vient verra se déployer le combat pour la dimension humaine dans la société française et la contre-attaque idéologique, scientifique et politique des tenants de l’humanisme que sont les psychanalystes et les psychothérapeutes relationnels. À terme la dictature du Chiffre ne peut pas grand-chose contre les professions de l’âme si elles se montrent déterminées. Dans l’immédiat et à moyen terme si notre mobilisation se montre à la hauteur de nos tâches — et ceci constitue une impérieuse nécessité, nous pouvons espérer barrer les mauvais plans contre nous et qui sait emporter quelques nouvelles victoires. C’est de tout cœur ce que je nous souhaite et ce que je souhaite à la société française.

  • 1 Fantasme médicaliste. Depuis la naissance de la médecine scientifique, celle-ci revendique le monopole du soin médical, prétendant faire entrer tout soin dans la problématique du guérir. Cela commence à faire longtemps que la médecine se représente comme art de vivre. La version populiste hygiéniste de cette vision du monde c’est ce que Roland Gori nomme excellemment la médicalisation de l’existence. Vivez “scientifique”, c’est-à-dire scientistique, mot valise comprimant scientisme et statistique, vivez Homais.
  • 2 Se référer au beau travail juridique rédigé par Geneviève Mattei et Jean-Michel Fourcade pour le compte de Me De la Varde, à nos archives.
  • 3 Je distinguerai à ce sujet la polémique scientifique, toujours nécessaire, respectueuse de l’adversaire d’École, de la lutte politique contre l’intolérance militante des tenants du cognitivo-comportementalisme à l’égard de tout ce qui touche à la dynamique de la subjectivité.
  • 4 Membre de l’Affop, le SNPPsy ne s’y dilue pas, et c’est conjointement que les deux organisations mettent en place certaines de leurs manifestations. Un singularité institutionnelle qui fonctionne.
  • 5 C’est Lacan et le mouvement qu’il impulsa qui rompit le charme et le monopole à deux. C’est encore la Cause qui comprit la première l’importance de l’alliance nouée avec nous. Les psychologues héritiers de la psychiatrie tournent le dos à la psychanalyse. Les tendances sont nettes. Naturellement, sous le nouveau l’ancien se perpétue, ce qui barbouille la figure. À nous de déchiffrer les tendances, nous appuyant pour cela sur les fortes analyses d’Élisabeth Roudinesco.
  • 6 Les Écoles titularisées SNPPsy constituent le prototype de l’agrément dont nous tenons le cadre malgré un vote à répétition pour l’abandonner, à chaque fois sans le quorum. Après la scission d’avec la FFdP, dans le cadre de l’AFFOP, l’agrément devient apanage de cette dernière, la titularisation d’Écoles au SNPPsy faisant doublon dans une institution qui choisit dorénavant de s’occuper exclusivement des personnes. Nous devrions finir par opter pour l’extinction du cadre syndical précédent au profit du fédéral, bien établi et vérifiable, avec peut-être la création d’un label d’excellence pour les Écoles qui le solliciteraient. Affaire à suivre.
  • 7 De psychothérapeute relationnel.

Jacques-Alain Miller : un allié, un colloque, un forum

Lettre en ligne de l’ECF, interview de Jacques-Alain Miller

Ce 3 décembre 2007


“Le culte imbécile du chiffre” aura-t-il raison à l’université de la psychanalyse ? Cette dernière hébergée en psychologie, calée à l’abri jusqu’ici en philosophie (à Paris 8), avait pénétré profondément la psychiatrie, laquelle a) court à sa liquidation ; b) ayant en cours de route opté pour l’alternative du cognitivisme et troqué sur le chemin de la déshumanisation La science des rêves pour le DSM comme source d’inspiration, recrache le modèle psychanalytique. La psychanalyse universitaire se trouve en mauvaise posture face aux scientistes qui mettent la dernière main à leur plan de substitution de la statistique à la clinique en psychologie. Une vieille histoire qui suit son cours sur un demi-siècle, et dont l’amendement Accoyer, auquel le SNPPsy répliqua sur-le-champ par la proposition de loi Marchand (1“), ne constituait qu’un épisode.

Le Snppsy a suffisamment milité pour que les psychanalystes basés en psychologie et ceux de la Cause basés en philosophie unissent leurs efforts, pour se réjouir qu’ils fassent, face aux coups portés, front commun. On peut conjecturer que l’axe Miller-Gori pèse assez dans la situation pour que la ministre de l’Éducation nationale ne laisse pas le célèbre Monteil continuer de fossoyer la psychanalyse à l’université.

Côté Santé, la campagne à la Knock sur la dépression façon INPES : tout bien portant soucieux est un déprimé qui s’ignore, bombarde bien les téléspectateurs mais nombreux sont ceux qui n’apprécient pas de voir leurs difficultés de vie assimilées à une maladie, qu’ils seraient avisés de promptement confier au médecin dispensateur de Toussouryr 15, la nouvelle molécule qui vous rend le cerveau light.

Les prochaines réunions en Colloque au Ministère de la Santé puis en Forum pourraient produire quelque émotion. La Coordination psy reste vigilante et ne manquera pas de participer. Le SNPPsy fera signer encore la pétition des Sauvons la clinique. La lutte ne fait qu’entamer son rebond. Elle devrait permettre de contenir les ardeurs prohibitionnistes de nos bouillants scientistes, puis de les faire refluer vers leurs territoires d’origine.

Philippe Grauer


TROIS QUESTIONS À JACQUES-ALAIN MILLER
UN ALLIÉ, UN COLLOQUE, UN FORUM

La Lettre en ligne (LEL) : Vous avez annoncé un grand Meeting à la Mutualité, les 9 et 10 février prochains, pour la défense et la promotion de la psychanalyse partout où elle est mise en cause, en particulier à l’Université. Pourquoi ? Que se passe-t-il ?

Jacques-Alain Miller :

Un colloque au Ministère et un prochain Forum

Je suis content de deux choses. D’abord, d’avoir réussi cette fois à annoncer une réunion bien à l’avance, deux mois, alors qu’entre le moment où j’ai inventé le Forum extraordinaire et sa tenue, il s’est écoulé moins de quinze jours. Deuxièmement, de tenir la semaine précédente un Colloque on ne peut plus officiel, “sous le Haut Patronage du Ministère de la Santé”, pour un public restreint de 250, sur invitation uniquement, tandis que le Meeting de la Mutualité réunira 1000 personnes, sous le Haut Patronage, si je puis dire, de BHL et de Sollers.

Jean-Marc Monteil : liquider la psychanalyse à l’université

Dans ce meeting, on reprendra, en haussant le ton, certains des thèmes du Forum : l’étouffement de la Culture par les bureaucrates de l’évaluation forcenée, fanatique ; la recherche fondamentale en biologie étranglée par la folie NeuroSpin ; d’une façon générale, les ravages dus au culte imbécile du chiffre. Mais aussi on informera le public et on le mobilisera contre l’opération en cours dans l’Enseignement supérieur et la Recherche. Cette opération, c’est une “nuit des longs couteaux”, ou, disons, pour être plus exact, une “ année des longs couteaux ”. Lors de conciliabules animés par Jean-Marc Monteil, longtemps chef de la DES — Direction de l’Enseignement supérieur, aujourd’hui conseiller du Premier ministre, il a été décidé de ne pas attendre plus longtemps pour liquider la psychanalyse et la clinique à l’Université.

Les cognitivistes veulent en finir avec la clinique

Les cognitivistes veulent en finir une fois pour toutes avec les cliniciens, dont les cours drainent les flux étudiants les plus importants. Partout en France, les départements de psychologie clinique se voient malmenés, on leur refuse des habilitations, on leur colle des rapports défavorables, on leur supprime des enseignements, on les vexe systématiquement, on leur fait sentir qui tient le manche. L’équipe de recherche du département de psychanalyse, que je dirige, est elle-même dans le collimateur, elle est supposée être “visitée” en janvier sous la houlette d’un maître du cognitivisme français, grand évaluateur devant l’Éternel. J’ai déjà eu l’occasion de le moucher personnellement à deux reprises, il m’a fait ses excuses, oralement et par écrit, c’est oublié, je ne suis pas rancunier, – mais je n’avais pas encore connaissance du panorama d’ensemble : ce que je prenais pour un incident mineur était la pointe de l’iceberg. En un mot, c’est l’offensive générale des cognitivistes, longuement méditée, réalisée en forme de Blitzkrieg, visant notre éradication.

Valérie Pécresse : camouflet à Roland Gori et au SIUEERPP

Ils se sont installés d’emblée dans la phase d’élimination sans phrase : notre ami Roland Gori, à la tête d’un syndicat réunissant plus de 200 psychologues cliniciens universitaires, et fort des milliers de signatures (plus de 8 000) réunis par son manifeste Sauvons la clinique , a sollicité un entretien auprès de Mme Valérie Pécresse ; au bout d’un mois, celle-ci lui a fait répondre que son agenda était trop chargé pour lui permettre de le recevoir dans des délais convenables, et lui a signifié qu’elle ne le recevrait pas. Donc, hautement représentatif de la psychologie clinique universitaire, Gori, avec lequel nous faisions jadis, Roger Wartel et moi, la revue Cliniques, ne sera pas même reçu par un membre du cabinet. Le message est clair, il est univoque : vous êtes déjà morts.

Les excès de l’idéologie cognitivo-comportementaliste

Or, je vais sans doute vous étonner, je ne crois pas du tout que Valérie Pécresse soit personnellement engagée dans cette opération d’extermination. Je sais par Catherine Clément, qui la connaît, que la ministre, alors qu’elle était simple députée, ne manquait pas de sympathie pour notre combat contre l’amendement Accoyer, car elle avait dû s’opposer à ce que l’on fasse bouffer de la Ritaline à ses enfants, et elle a une petite idée des excès où conduit l’idéologie cognitivo-comportementaliste. Non, Mme Pécresse est actuellement l’otage de la politique – qui n’a rien de libéral, qui est d’inspiration PS – que suit depuis plusieurs années la DES. Toute la question pour moi est de savoir si elle aura la force de caractère et l’acuité politique qui lui permettront de s’extraire de cette politique.

Monteil : la méthode du désastre

Celle-ci, qui s’est imposée sous l’impulsion de Monteil, se présente comme moderniste et seule capable de dynamiser l’Université et la recherche en mettant au pas les universitaires et les chercheurs, leurs hiérarques, leurs féodalités, leurs jardins secrets. En vérité, c’est une politique parfaitement ringarde, celle d’une bureaucratie qui ne se sent plus, qui croit que son heure est venue, qui fait preuve d’un autoritarisme hyper-napoléonien, et qui croit ce faisant singer les Américains. Rions ! Ce sont nos mêmes vieux hauts fonctionnaires de toujours, la même morgue, la même arrogance, doctrinant urbi et orbi sur des domaines dont ils ne connaissent rien. Le recteur Monteil est un psychologue social cognitiviste de petite envergure, dont l’épistémologie est celle d’un manager, non celle d’un savant. C’est un fonctionnaire d’autorité, qui parle en maître aux universitaires, qui veut “décloisonner” les disciplines, et ne plus voir qu’une seule tête, habitée de la même “méthodologie”. Centralisation, homogénéité, nivellement, ignorance, tous les ingrédients sont là pour produire un désastre de type nouveau, exponentiel par rapport à celui qui prévaut présentement.

30 ans d’arrogance cognitiviste en butte à l’intelligence française

Le combat va être dur, car leur dispositif est en place, consolidé, accroché au terrain. Le niveau Premier ministre est tenu par l’adversaire. Nous n’avons rien vu venir, rien préparé. Mais ce combat est gagnable, je vous l’assure. L’excès même de cette offensive, son ampleur sans précédent, cette volonté manifeste de liquidation sans phrase de la psychanalyse à l’Université, alors que Lacan continue d’être en France comme à l’étranger un phare de l’intelligence française, si je puis dire – et quel département universitaire a la projection internationale du département de psychanalyse ? – l’hubris du cognitivisme triomphant, tout cela le promet à la Roche Tarpéienne. Depuis bientôt 30 ans, les cognitivistes terrorisent l’Université, influencent l’administration, les médias, le public. Ils ont vaincu d’innombrables adversaires, les ressentiments se sont accumulés, ils se sont cru tout permis. Eh bien, c’est terminé. Le drapeau de la résistance est levé.

Contre-offensive

Les psychanalystes ne plieront pas. D’abord, désigner l’offensive ennemie : ce sera LNA 9, qui sortira fin janvier. Ensuite, lui opposer une force de frappe à déploiement rapide : ce sera le Meeting de la Mutualité, avec BHL et avec Sollers, et les principales figures des victimes du cognitivo-évaluationnisme. Et après, la guerre de reconquête, qui sera longue et acharnée. Évidemment, je m’amuse à utiliser ce vocabulaire guerrier. Mais tout de même, les cognitivistes nous ont déclaré une guerre qui, intellectuellement, professionnellement, est une guerre à mort. Donc, nous sommes contraints de suivre, et de les rejoindre aux extrêmes. Donc, il ne s’agit pas d’une guerre défensive, mais bien d’une contre-offensive, visant la déroute de l’adversaire.

Opposition commune à une doctrine d’imposture

Elle se déploiera sur plusieurs fronts. Il y a le front psy, certes, mais il y a aussi les biologistes non cognitivistes, il y a les humanités, il y a aussi les mathématiciens. En date du 21 mai dernier, trois institutions représentant la communauté mondiale des mathématiciens et statisticiens, ICIAM, IMS, et IMU (The International Council of Industrial and Applied Mathematics ; the Institute of Mathematical Statistics ; the International Mathematical Union) ont établi une Commission conjointe sur “l’évaluation quantitative de la Recherche”, mettant en question la “culture of numbers” qui s’est progressivement imposée devant l’impuissance à mesurer adéquatement la qualité. Qui m’a fait connaître ce texte précieux, que je vais traduire et publier ? Bernard Monthubert, professeur à l’Institut mathématique de Toulouse, successeur de Trautmann au CA de “ Sauvons la recherche ”, qui me l’a adressé à l’occasion du Forum extraordinaire. Nous ne sommes pas seuls. Nous sommes loin d’être seuls. Nous sommes plus nombreux et bien plus savants et bien plus agiles que la secte cognitiviste.

Dissiper le cauchemar

Celle-ci n’a prospéré que par notre négligence, par notre dispersion, elle a surfé sur le mépris intellectuel que nous avions pour cette doctrine d’imposture, elle a gagné les esprits de nos gouvernants en leur promettant, tel l’esprit malin, qu’ils seraient comme des Dieux. C’est fini, tout ça. Nous sommes réveillés. Nous allons réveiller les autres. Et le cauchemar finira par se dissiper. Et, une fois dessoulés, ils diront : “Comment avons-nous pu ?” Écoutez-moi bien : le reflux du cognitivisme a commencé.

LEL : Il semble qu’à l’origine des attaques que vous dénoncez, on trouve une agence dépendant de l’État : l’AERES — Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet organisme ?

JAM :

L’AERES : une usine à gaz au service de la secte

L’AERES est l’usine à gaz inventée par les cognitivo-évaluationnistes pour mettre l’Université française en coupe réglée, et accomplir le programme apocalyptique de la secte. Qui l’a conçue ? L’inévitable Monteil. Il en a été nommé président le 21 mars dernier. Il a quitté ce poste le 11 juillet suivant, quand il a été appelé au cabinet de François Fillon. C’est lui qui continue de tirer les ficelles, comme d’ailleurs à la DES. Qui traite le secteur psy à l’AERES ? Le Pr Fayol, de Clermont-Ferrand. Qui est leur correspondant à la DES ? Le président de la FFP — Fédération française de psychologie, Lécuyer. C’est le trio de la mort, les concepteurs de l’opération “Zéro psychanalyse à l’Université”. LNA 9 les présentera un par un au public : l’homme et l’œuvre.

Rester comme celle qui aura laissé assassiner la psychanalyse ?

Le style sera froid, chirurgical. Les faits parlent d’eux-mêmes. C’est maintenant à Valérie Pécresse de savoir si elle veut rester dans l’Histoire comme la ministre qui aura laissé assassiner la psychanalyse. Mais quoi qu’il en soit de sa décision, la psychanalyse aura sa revanche, et avec elle, les discours et les personnes que le cognitivisme a ravagés.

LEL : Outre le forum, quels sont vos projets ?

JAM : Oui… Trop nombreux pour que je les énumère ce matin. Revenez à la charge durant la trêve des confiseurs, il y aura une petite accalmie.

Ce 3 décembre 2007

  • 1 devenu par la suite amendement Gouteyron

Non à la gestion des âmes !

Bref historique des avancées et reculs du néo-scientisme attaché au projet chimérique de liquider la clinique de l’impondérable.

Texte prévu pour le Forum des psys non prononcé faute de mesure du temps (une belle figure du comble …) par Arlette Gastine au nom du SNPPsy, et destiné à l’édition dans le Nouvel âne.

Comme ce texte va comme un gant à celui de Jacques-Alain Miller qui le précède sur cet Agenda nous l’avons replacé ici, après qu’il ait figuré en éditorial, pour que le lecteur s’y repère plus aisément.


Le biopouvoir est en marche, organisateur, pardon, gestionnaire, d’une société qui considère l’homme comme une marchandise mesurable. Examinons le tableau.

L’Inserm entre en croisade

Cette honorable (jusqu’à ces derniers temps) institution embarquée dans un fort vent de scientisme québecquois emboîte le pas de la croisade anti-charlatans des années Accoyer, attestant au mépris des règles élémentaires de l’honnêteté scientifique dans une enquête méthodologiquement irrecevable, que la psychanalyse, faute de pouvoir fournir les preuves dûment quantifiées de sa clinique, représente une discipline “scientifiquement non valide”, ce qui prouve scientifiquement, pardon, scientistiquement, que seuls le cognitivisme et l’expérimentalisme apportent dans le domaine du psychisme à l’humanité troublée — et non plus souffrante, la réponse à son malaise, pardon, ses maladies.

Le ministre Douste-Blazy : non au tout scientiste

Le 12 février 2005, applaudi par 1500 personnes debout dans un forum du même type que celui-ci, dont nous sommes fiers d’avoir été, le ministre récuse cette position scientiste, phare de la DGS, et déclare que la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle jamais ne devront avoir à passer sous les fourches caudines d’un scientisme comptable. Et il fait retirer la référence de l’enquête Inserm sur les psychothérapies du site du ministère de la Santé.

L’Inserm récidive, les Pasdezérodeconduite s’opposent

Peu après, avec l’affaire des enfants de moins de trois ans à ficher préventivement, l’Inserm récidive en fournissant la matrice d’un fichage des futurs délinquants dont on repèrera dès la crèche les tendances malignes. La communauté scientifique et l’opinion éclairée se mobilisent et c’est le mouvement des Pasdezérodeconduite pour les enfants de moins de trois ans, avec plus de 200 000 signatures, qui fait provisoirement reculer le pouvoir. On prétend dépister la délinquance au berceau pendant qu’on s’apprête à favoriser l’abrutissement de la même classe d’âge : nous voici au cœur de la mise en place d’un dispositif social nocif, nous voici confrontés à la mise en place de la société perverse que décrit Élisabeth Roudinesco dans son dernier ouvrage (1“).

Pas de télé pour les bébés !

Qu’importe le tollé des Pasdezérodeconduite — décidément cette tranche d’âge intéresse beaucoup le biopouvoir, il poursuit sur sa lancée, et promeut une nouvelle chaîne de télévision destinée aux enfants de 6 mois à 3 ans. Cela signifie que l’État entend autoriser le conditionnement des bébés et inciter à leur abrutissement. Comme le dit l’appel immédiatement lancé en riposte, Pas de télé pour les bébés, par le Pr Pierre Delion, le psychologue clinicien Philippe Duval, la psychanalyste Sylviane Giampino, le Pr. Bernard Golse, j’arrête ici l’énumération, prenons conscience que protéger nos enfants du risque de développer une forme d’attachement à un écran lumineux est une forme d’écologie de l’esprit. Il est temps de prendre la mesure de cette démesure.

Justice et Université : même régime

Le tableau serait incomplet sans les mesures dans le domaine de la justice et de l’université qui précisément le complètent, et constituent un ensemble impressionnant visant à déshumaniser notre société et ses institutions les mieux installées. Nous avons besoin de réformes ? en voici des réformes ! les nantis des régimes spéciaux de la législation sociale de la Libération issue du programme du Comité national de la Résistance, étaient appelés à se résigner, et voir leur grève dos au mur vilipendée par les médias. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Malades mentaux criminels inculpables ?

Voici que l’article 64 du code pénal de 1810 hérité des Lumières devenu article 122 supprime le non-lieu au bénéfice des malades mentaux schizophrènes criminels (2“). Au motif populiste que les victimes crient vengeance, on s’apprête à renvoyer les fous en prison comme avant la Révolution (vous me direz, ils y sont déjà, ceux qui ne traînent pas dans la rue, mais là, c’est de droit qu’il s’agit de les confondre). On n’arrête pas le progrès.

Arrêter la folie organiciste

Arrêterons-nous à temps cette folie organiciste de soigner les “troubles obsessionnels” (la névrose du même nom passée à la trappe) avec des électrodes dans le cerveau comme s’il s’agissait de maladie de Parkinson, de ramener les maladies mentales au modèle Alzheimer, de bourrer les gens d’antidépresseurs sans même savoir s’ils le sont, déprimés (sans compter que cette catégorie fourre-tout ressemble à une poubelle épistémologique) ?

Liquidation de la psychanalyse à l’Université

Nous opposerons-nous avec la vigueur nécessaire au sein de l’université à l’abolition pure et simple des départements cliniques au profit des cognitivistes et expérimentalistes, chevaliers du mesurable et du quantifiable en matière de psychisme humain ? On procède à la liquidation de la psychanalyse universitaire. La ministre Madame Valérie Pécresse oppose un refus cinglant de recevoir Roland Gori parlant pour les 180 professeurs du SIUEERPP et représentant les 7500 signataires de la pétition Sauvons la clinique , que le SNPPsy a signée. La psychologie clinique rayée de la carte — oh il restera bien un ou deux villages gaulois ! c’est l’ensemble du champ de la dynamique de la subjectivité, la moitié du Carré psy qui s’occupe des affaires de l’âme autrement qu’en termes épidémiologiques et néoscientistes qui se trouve vitalement atteint. C’est ensemble psychanalystes et psychothérapeutes relationnels que nous sommes concernés, et que nous résisterons à cette politique d’ensemble.

Riposte des humanistes

C’est ensemble que nous organiserons la riposte et feront face à ce qui se veut rouleau compresseur mais ne saurait nous réduire. Loin de là. Nous maintiendrons que le tout quantifiable est inapplicable à l’âme humaine. Nos professions sont celles de l’incontrôlable. Nous saurons faire en sorte que les gestionnaires jamais ne s’emparent du psychisme. Ce pays ne sera jamais celui des âmes mortes dont rêvent nos robotiseurs. Cette adversité qu’on nous administre stimulera notre courage et nous n’arrêterons de nous battre pour une société citoyenne et humaniste qu’une fois rétablie la tolérance à la pluralité des approches, qu’une fois rétabli le principe démocratique d’une société ouverte et humaniste.

Non au régime de l’Orange mécanique

Avec les psychanalystes nous sommes des praticiens de la dynamique de la subjectivité et de l’écoute du sens. Cela fait de nous de bien mauvais cocheurs. Mauvais cocheurs nous décocherons jusqu’à la victoire nos traits contre les conditionneurs et nous opposerons à la misérable démesure de leurs mesures réduisant les humains à des organismes mécaniques, établissant le règne de la perversion intégrale d’une Orange mécanique à l’échelle de la société tout entière. Nous ne permettrons pas un retour à la case départ du XIX ème siècle, nous ne laisserons pas les bras croisés revenir le temps des Misérables. Nous partons 500, mobilisés par Jacques-Alain Miller et son infatigable Cause, le renfort sera-t-il prompt ? combien de temps faudra-t-il pour que nous soyons 3000, 300 000, 3 millions, en arrivant au port ?

Oui à l’unité des psychanalystes et des psychothérapeutes relationnels

Nous sommes en marche, comme la vérité dont parlait Zola. La route sera ce qu’elle sera, que notre détermination devienne contagieuse, que l’unité d’action entre nous se maintienne ! Vive la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle unies dans le combat humaniste contre le projet de mécanisation des esprits et de la psyché.

  • 1 Élisabeth Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes, Albin Michel.
  • 2 Cette disposition inouïe vient de se voir invalidée par le Conseil constitutionnel : bonne nouvelle de dernière minute.

Colloque croyance communauté

Université Montpellier 3 Paul Valéry – IHEP
Vendredi 25 et samedi 26 janvier 2008

COLLOQUE CROYANCE ET COMMUNAUTÉ

Montpellier

Interventions de :

Charles ALUNNI, Fethi BENSLAMA, Mario CIFALI, René MAJOR

Avec la participation de :

Henri REY-FLAUD, Bernard SALIGNON, Chantal TALAGRAND

La question de la vie en commun dans le cadre de la République est une question qui mobilise les responsables politiques partagés entre assimilation et communautarisme. Le présent projet entend renouveler cette question à partir de la prise en compte du sujet de l’inconscient.

Le point de départ de notre entreprise sera le concept de croyance que Freud met au principe de la vie psychique en tant que fondement tout à la fois de la santé mentale de l’individu et de la vie sociale (il définit a contrario la folie comme incroyance, à savoir l’incapacité de croire à la réalité des autres qui nourrit alors une croyance privée : le délire). Avant Freud, Molière dans Don Juan avait soulevé la même question en présentant, à travers le figure du « grand seigneur méchant homme », l’impossibilité de vivre sans croyances partagées. Face à Sganarelle soutenant qu’« il faut croire quelque chose dans le monde », ce personnage trahit qu’il est beaucoup plus croyant que son valet ainsi que le montre sa relation directe et privilégiée au Ciel.

De la conjonction de Molière et de Freud, il ressort que la croyance, en tant qu’elle est d’abord croyance au monde partagé avec les autres, est la condition fondamentale de la vie psychique de l’homme qui trouve sa première effectuation dans la participation de l’intéressé aux valeurs, aux idéaux et aux activités de la communauté familiale, villageoise, urbaine, nationale, religieuse à laquelle il appartient. Ce phénomène vital peut être altéré selon deux modalités qui avaient été repérées par Levi-Strauss quand il avait déterminé que les mythes qui relataient la fin du monde se partageaient en deux catégories selon qu’ils référaient ce désastre à un processus d’épuisement ou d’embrasement, soit ceux de la « terre gaste », mis en scène par Chrétien de Troyes ou Eliot, ou ceux de la peste abattue sur la Cité relatée au début d’ Œdipe-Roi .

Selon ce principe, la fin des croyances par épuisement est illustrée par la destinée du mélancolique (incarnée dans celle du Werther de Goethe) pour qui le monde extérieur s’est vidé de toute consistance et finalement de toute réalité, en conséquence de quoi il ne reste plus comme issue au héros que de sortir par le suicide d’un monde, d’où l’a déjà exclu la défaillance de son système de croyances. Sur ce modèle, les moments mortels de crise éprouvés par les civilisations (dont elles sont quelquefois conscientes, ainsi que l’écrivait Valéry) sont marqués par un délitement du système des croyances qui cimentait la communauté culturelle, nationale, religieuse, etc.

Dans le Haut Moyen Âge on appelait acédie la maladie exprimée à travers des crises de foi qui frappait en épidémie les monastères où les clercs brutalement ne trouvaient plus de raison aux vœux qui les avaient engagés dans la vie monastique. À la suite de quoi, ces malheureux abandonnaient leur cloîtres et s’enfuyaient hagards et solitaires dans les forêts loin de leur communauté. On parle quelquefois de crises des idéaux et des valeurs, alors qu’en réalité il s’agit d’une crise dans la croyance aux idéaux et aux valeurs des pères que les fils ont été incapables de revivifier (ou renouveler par de nouvelles valeurs).

À rebours, l’univers des croyances peut être ravagé par un embrasement qui fait flamber les croyances impossibles à interroger, les transforme en certitudes et constitue la communauté en masse pétrifiée. Les épopées obscures du nazisme et du communisme soviétique ainsi que le phénomène contemporain de l’intégrisme illustrent ce second destin fatal des croyances. Quand les croyances deviennent certitudes, les communautés se figent et deviennent des sectes si le phénomène se joue à une échelle réduite et des masses quand le phénomène affecte tout un peuple ou plusieurs peuples (ou parties de peuples).

Dans ces cas-là, les valeurs et les idéaux moraux sont remplacés par des dictats absolus prononcés par le gourou ou chef. La masse devient alors compacte dans la reprise des slogans auxquels elle adhère sans distance. L’histoire démontre que ces moments d’incendie des croyances se terminent toujours par des catastrophes qui anéantissent ceux-là mêmes qui avaient mis le feu.

Une histoire du peuple des pervers, ces “êtres maudits”

Homme nouveau et race maudite : l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco montre comment au XX ème siècle on passe d’un scientisme normatif barbare à une science criminelle entreprenant d’en finir avec la “sale race” des pervers et autres dégénérés.

Le combat des Touche-pas-à-mon-ADN y puisera une énergie nouvelle contre toute tentative de justification et de fortification de la biocratie. Lisez ce livre.

Sur cet ouvrage voir également

Philippe Grauer


Une histoire du peuple des pervers, ces «êtres maudits»

RECUEILLI PAR BÉATRICE VALLAEYS QUOTIDIEN : samedi 20 octobre 2007

L’objet de votre livre est un questionnement sur le bien et le mal. Quelle est la place de la perversion dans cette interrogation ?

Ce qui caractérise la perversion ce n’est pas d’être dans le mal, c’est de jouir du mal. Autrement dit, certains criminels – qui font le mal – ne sont pas pervers parce qu’ils n’en jouissent pas. Il y a aussi des pervers qui jouissent du mal sans être spécialement des criminels, et qui finissent par jouir du bien. La figure est réversible.

Vous évoquez longuement le cas de Gilles de Rais.

Gilles de Rais est la preuve de cette réversibilité. C’est un personnage très complexe. Sa fascination pour Jeanne d’Arc, une authentique rebelle, va l’emmener vers le bien. Mais cet univers d’héroïsme s’effondre quand Jeanne d’Arc est brûlée comme sorcière, alors qu’elle incarne les idéaux de la nation d’alors. Gilles de Rais sombre alors dans le mal. On lui attribue le meurtre, avec violences sexuelles, de quelque 300 enfants. C’est à l’occasion de son procès qu’on va pour la première fois s’interroger sur l’origine du mal. Lorsqu’il invoque les forces du mal, Gilles de Rais dit lui-même que c’est son éducation qui est en cause. Dès lors se pose la question qui hante l’histoire de l’humanité : d’où vient le mal ?

Cette question demeure d’actualité. Le mal est-il naturel à l’homme ?

Ce qu’on appelle la nature, c’est la nature de l’homme. Le monde animal est exclu du mal et de la perversion. Seul l’homme est capable de transformer sa pulsion destructrice en idéal du bien ou pour commettre les pires choses. Un
animal ne peut pas inventer le nazisme, car même l’animal le plus cruel ne jouit pas du mal. Pour jouir du mal, il faut avoir conscience du mal. Nous ne sommes pas des animaux, même si nous appartenons au règne animal. Je pense que nous confondre avec les animaux relève d’une forme de perversion.

Sade est un cas à part

Sade est extraordinaire, mais l’on comprend bien que sans ses écrits, il aurait sombré dans le crime. Sade est le premier à établir un catalogue des perversions sexuelles, mais aussi à théoriser la question de la perversion. Il inverse complètement la loi : pour lui, homme des Lumières, le bien doit être jeté en enfer. Sade a vécu sous trois régimes politiques radicalement différents – l’Ancien régime, la période révolutionnaire et l’Empire. Il est toujours en décalage avec son époque : sous l’Ancien Régime il est condamné, non pas tant pour les violences qu’il a infligées à des prostituées (il les paie), mais pour blasphème et sodomie. Ces deux crimes vont être abolis par la Révolution. Intenable, il est contre Dieu quand Robespierre rétablit l’Etre suprême et, sous l’Empire, on le met chez les fous. Mais Sade est-il fou ? Pour la première fois, on va faire la distinction entre fou et demi-fou. Avec Sade, la médecine européenne va s’emparer de la perversion. Les conduites perverses ne sont plus dictées par le mal, lui-même incarné par le démon, mais relèvent désormais de la santé mentale.

Au Moyen-Age, les mystiques défient Dieu en invoquant les forces du vice. Au XVIIIe siècle, les libertins bravent la morale établie…

Les mystiques offrent leur corps à Dieu au prix d’une souffrance inouïe, lors de rituels sacrificiels (flagellation, dévoration d’immondices) totalement pervers. Les libertins, au contraire, vont opposer à l’ordre une morale de la
jouissance. Ils réclament la liberté sous toutes ses formes, y compris et surtout sexuelles.

Depuis l’Antiquité, les perversions appartiennent d’abord au registre sexuel. La sodomie en particulier, réputée perversion absolue, traverse tous les siècles.

Parce qu’elle ne permet pas la procréation. La Révolution abolit le crime de sodomie, mais l’idée qu’elle est un acte contre-nature demeure. Aujourd’hui, la sodomie est toujours passible de la peine de mort dans les pays religieux,
notamment islamiques, et certains Etats américains continuent de la condamner, mais seulement dans les textes.

Il faut attendre 1974 pour décréter que l’homosexualité n’est pas une maladie.

L’homosexuel, l’enfant masturbateur et la femme hystérique sont considérés, pendant tout le XIXe siècle, avec la naissance de la psychiatrie en1802, comme les perversions suprêmes. Les sexologues établissent plusieurs
catégories : les anomalies sexuelles, les anormaux, comme les fétichistes, les nécrophiles, les exhibitionnistes, les zoophiles… Bref, toutes les anormalités du sexe, qui supposent qu’on couche avec une chaussure, un animal, un
cadavre. Il est évident que l’homosexuel pose un problème parce que, d’une part, depuis la nuit des temps, de grands artistes et de grands guerriers étaient homosexuels et, d’autre part, il n’y a pas d’anomalie visible. Donc on imagine qu’ils sont pires et qu’ils incarnent à eux tous seuls la structure même de la perversion, c’est-à-dire l’être maudit qu’il faut soigner, lui aussi. C’est la science qui a décidé d’inclure l’homosexuel dans les pervers.

L’obsession de la procréation définit finalement le pervers.

En effet le refus de procréer est le vice par excellence. Pendant l’Antiquité par exemple, le pédéraste est considéré comme normal, à condition qu’il procrée pour la cité. Même si on ne demande pas à un homme de désirer les femmes.
Aujourd’hui, où nous vivons le sexe en solitaire, la terreur de s’éteindre demeure. La société occidentale a néanmoins compris que la famille n’était plus biologique, mais juridique. On admet que le sexe est désirable. On autorise donc la procréation artificielle, on fait des bébés autrement, tout en restant hanté par la procréation.

Dans tous les cas, l’anormal dérange ?

Au XIXe siècle, Hugo, Balzac, Flaubert, Baudelaire, Huysmans, Oscar Wilde vont revendiquer la flamboyance de la perversion contre la bêtise de l’ordre établi. D’autant qu’il y a le procès contre les Fleurs du mal et Madame Bovary, en 1857. Emma Bovary incarne, aux yeux des juges, la perversion, parce qu’elle refuse la procréation, elle défie la société, elle est hystérique et elle se suicide. Baudelaire, quant à lui, est condamné à cause des femmes lesbiennes.

Et puis vint Freud…

Le coup de génie de Freud est de dire que l’homosexuel, l’enfant masturbateur et la femme hystérique ne sont pas des pervers. Pervers polymorphe, l’enfant fait tout un tas de choses que la morale réprouve et notamment il se masturbe. Le problème n’existe que si la masturbation devient une pathologie. Freud reprend la thèse de Diderot : il faut éduquer
le mal pour faire le bien. Pour lui, les femmes hystériques ne sont pas non plus perverses mais névrosées. Quant à l’homosexualité, elle n’est pas en soi une perversion, même si, pense-t-il, beaucoup d’homosexuels sont pervers.

Aujourd’hui, la société désigne deux grands pervers : le terroriste et le pédophile.

Ben Laden est pour moi la figure absolue du pervers. Il incarne l’Etat-voyou, la haine des femmes, la haine des homosexuels, et surtout il pervertit la science. Le sacrifice des kamikazes japonais n’était pas une perversion, c’était
une tradition militaire – celle de la féodalité nipponne où était incluse la mort volontaire contre des seules cibles militaires. La mort volontaire s’est toujours accompagnée d’un héritage. Chez les islamo-fascistes il y a l’idée que la vie
n’a aucune valeur, et que le sacrifice n’a rien à transmettre. C’est la jouissance de la pure destruction. Ben Laden ne dit pas : «Nos vaillants guerriers ont donné leur vie», il dit : «Il a suffi de quinze personnes pour déstabiliser…» l’Occident.

Et le pédophile ?

Aujourd’hui, un pédophile fait horreur aux gens, ce qui n’était pas le cas au XVIIe siècle, où les attouchements adultesenfants (en famille notamment) étaient, sinon admis, du moins tolérés. L’assassin violeur d’enfant a, lui, toujours été considéré comme la figure la plus abjecte. Si les pédophiles ordinaires nous font horreur, cela ne veut pas dire qu’il y en a partout. Freud a eu ce débat à son époque. S’il croit d’abord que tous les névrosés ont été victimes d’attouchements pendant leur enfance, il renonce vite à cette idée suspecte et invente la notion de fantasme. Aujourd’hui, on confond le fantasme et la réalité, comme dans l’affaire d’Outreau.

Vous pensez que nous sommes, en ce moment, en pleine régression ?

Depuis le XVIIIe siècle, on a pensé que l’homme était récupérable, et la justice a évolué vers l’idée d’une réhabilitation. Mais depuis vingt ans, on considère de nouveau que certains humains sont irrécupérables, qu’ils ont une part maudite absolue. On a aboli la peine de mort, ce qui est un moment très progressiste, mais on essaie de la réintroduire autrement. Par l’enfermement à vie, on rétablit les châtiments corporels qui avaient été abolis par la Révolution française : on prétend régler les problèmes du psychisme par des interventions sur le corps. Les progrès de la chirurgie
et de l’endocrinologie donnent la croyance absolue qu’il suffira de prescrire au pédophile des médicaments qui stoppent son érection. Mais cette camisole chimique n’arrête pas le désir, souvent elle rend encore plus dangereux. Notre époque a quelque chose de pervers dans la certitude selon laquelle il y aurait une seule solution chimico-biologique à tous nos problèmes. C’est le retour du scientisme, censé éradiquer la part obscure de nous-mêmes. C’est la dernière théorie de l’homme nouveau, celui du capitalisme dérégulé, qui fétichise la marchandise et le bio-pouvoir.

Vous démontrez que ce bio-pouvoir, né en Allemagne en 1880 comme une très belle théorie, a conduit quarante ans plus tard au nazisme.

S’appuyer sur les sciences humaines et la sociologie pour donner un homme nouveau était en effet une idée généreuse. Mais on valorisait alors l’environnement, et non le biologique. Avec l’humiliation du peuple allemand en 1918, s’installe un populisme monstrueux. Les nazis vont penser alors que la solution est biologique. La caractéristique du nazisme est son utilisation perverse de la science et son projet génocidaire dès le commencement. C’est ce qui le distingue du communisme, pour lequel la terreur de masse est l’effet pervers d’une idéologie qui ne l’est pas au départ.

Vous levez le malentendu sur la notion de «banalité du mal», inventée par Hannah Arendt.

Son raisonnement est très sophistiqué puisqu’il s’agit encore de la jouissance du mal mais comme elle n’emploie pas le vocabulaire psychanalytique, la «banalité du mal» a fini par signifier que n’importe qui pouvait devenir nazi. Cette thèse comportementaliste, défendue par Konrad Lorenz, ne tient pas. N’importe qui peut devenir un bureaucrate pas au courant ou faisant semblant de ne pas l’être, mais n’importe qui ne devient pas génocidaire. Tous ces chefs nazis ont un point commun : ils agissent consciemment au nom de la science. Et au nom d’une inversion radicale et totale de la loi. Les bourreaux nazis n’étaient pas non plus des fous délirants : ils raisonnaient. Jusque dans leur déni, ils sont dans la perversion : un fou hallucine la réalité, un pervers dénie les faits. Quand Rudolf Höss, chef du camp d’Auschwitz, écrit dans ses mémoires qu’il entre dans la chambre à gaz pour vérifier l’état des victimes et qu’il ose dire qu’elles n’ont pas souffert, il ne ment pas, il refuse d’admettre la réalité.

L’Allemagne, qui commet la solution finale, est censée être un modèle de civilisation. Elle bascule pourtant dans la barbarie…

Principalement parce qu’elle a une foi absolue dans la science qui peut mener tout droit à l’hygiénisme délirant. Notre époque a réhabilité une certitude scientiste d’un autre genre: voyez la manie actuelle des évaluations collectives, comme cette idée saugrenue de dépister des signes de délinquance chez les bébés. En Angleterre, on le fait déjà sur les foetus. Totalement inutiles, ces enquêtes pseudo-scientifiques sont une intrusion intolérable dans l’intime et dans le psychisme. Il faut désigner le bio-pouvoir comme le nouveau fléau… des sociétés démocratiques.

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[Document : Histoire Peuple Pervers]