Le souci de traduire

Le souci de traduire …

Georges Steiner, dans Après Babel , postule que la traduction est implicite dans tout acte de communication, que se soit dans le sens séméiotique le plus large ou dans des échanges plus spécifiquement verbaux. Comprendre, c’est déchiffrer. Entendre des significations, c’est traduire.

Pourquoi l’homme a-t-il besoin de répéter ses phrases, l’écrivain de revenir sans cesse sur son ouvrage, le peintre sur sa toile, le musicien sur sa portée, sinon parce qu’ils savent bien qu’un écart fondamental subsiste entre ce qui les habite et ce qu’ils expriment? Toute expression constitue un effort démesuré de tenter d’en restituer quelque chose.

Qui plus est, ce « quelque chose » laborieusement formulé vient s’adresser à un autre qui, même s’il partage la même langue, ne peut y reconnaître un sens qu’à travers ses propres marques linguistiques.

Le signe lui-même, enfin, est marqué d’une ambiguïté structurale. L’analyse par Michel Foucault du dessin de René Magritte Ceci n’est pas une pipe , en fournit un paradigme fulgurant.

C’est dire que le souci de traduction, dont l’abandon progressif est sans doute l’un des mécanismes centraux de notre post-modernité, doit rester essentiel pour assurer le maintien de l’existence des valeurs humanistes qui fondent notre clinique : le souci de traduire demeure le ressort principal de la fonction soignante en psychiatrie.

La psychanalyse a su ouvrir un accès à une lecture de l’inconscient et à ses modes de « traduction » : rêve, lapsus, actes manqués, symptômes.
La psychose montre comment l’homme peut se perdre dans les méandres des traductions engendrées par sa propre subjectivité au contact avec les objets qui l’entourent et le réel qui le guette.

Dans ses efforts de théorisation, le clinicien essaie d’ouvrir des grilles de traduction élargies afin de mieux comprendre et de mieux communiquer, conscient, en même temps, du caractère provisoire et relatif de ses tentatives.

Ce souci de traduire est, aujourd’hui, gravement menacé. Les démarches de certification auxquelles sont soumis les établissements de soin nous imposent de fonctionner dans un langage univoque à vocation totalitariste et comportent le risque de voir disparaître la singularité et la diversité des langues spécifiques aux hommes et aux institutions. Une langue que l’on ne traduit plus condamne le groupe qui l’utilise à une autarcie extinctive.

« Lorsqu’une langue meurt, c’est un monde possible qui meurt avec elle… Une langue contient en elle le potentiel illimité de découvertes, de recompositions de la réalité, de rêves exprimés, ce qui nous sont connus sous le nom de mythes, de poésie, de conjecture métaphysique et de discours de la loi ». Cet avertissement et ce rappel de Georges Steiner, plus que jamais, nous concernent.

L’Inserm : une méthodologie pour liquider l’autre dans la sienne

L’interCoPsycho nous rappelle que L’Inserm organise le mercredi 30 mai un colloque intitulé Méthodologie de l’évaluation en psychiatrie et en santé mentale.

Le colloque initialement prévu devait porter sur l’évaluation des psychothérapies . L’ évaluation, autre mot-clé de l’idéologie scientiste, devant faire le pendant au trouble qui avait présidé à l’opération fichons les bébés. Trouble comme chacun sait, fait figure de mot-clé de voûte du DSM 4, outil classificateur dit "a-théorique" par lequel une certaine psychiatrie ayant fait ses adieux à la psychanalyse, vire au saucissonnage comportementaliste et médicamenteux d’un catalogue de symptômes dépourvu de sens auquel il ne manque provisoirement que le raton laveur pour les troubles compulsifs.

Nous prévoyions au moment de son annonce par J.-M. Damion, occupé à tenter de redresser l’image d’un Inserm enfoncé jusqu’au cou dans sa chasse aux bébés graines de délinquance, que l’affaire risquait de tourner court, à tout le moins de virer de bord. Nous savions l’Inserm peu enclin à organiser un débat scientifique ouvert autour de ce thème aux quatre protagonistes des professions du psychisme s’occupant de psychothérapie justifiant du pluriel employé dans l’annonce.

Eh bien voici que le concept de santé mentale — ah, quel concept commode, et quel troisième beau mot-clé pour verrouiller le malaise dans la maladie ! — a absorbé celui de psychothérapies. Médicalisons, c’est plus sûr. On réduit ainsi le champ et le nombre des partenaires du débat. De quatre on passe à un. Deux à la limite, puisque les psychologues de l’InterCoPsycho visiblement disparus du champ, se proposent d’insister de leur présence. Le triangle de la subjectivation, représentant la moitié du Carré psy qui conjoint méthodologiquement psychanalyse et psychothérapie relationnelle, est évacué. On est tout de même mieux entre soi pour ignorer l’autre.

"On se souvient, nous rappelle J-F Cottes, qu’au mois de novembre s’était tenu un colloque sur le "trouble des conduites" que l’Inserm avait dû organiser, à la demande du Ministère de la Santé, en intégrant des participants du collectif Pasde0deconduite. La démarche des expertises collectives, les recommandations de celle sur le "Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent", l’utilisation de celle-ci avaient été fortement mises en cause, conduisant l’Inserm à changer de ton. La méconnaissance des acteurs de terrain, la mise à l’écart des praticiens avaient été sévèrement critiquées."

La méconnaissance, voilà un concept que nos savants épris d’évaluation ne sont pas prêts de mettre au menu de leurs grises recherches, à chacun la clé de ses mots. Nos chers terroriciens vont donc cogiter entre eux des arcanes du mesurage de la psychothérapie psychiatrique. Nous ne sommes plus concernés directement, l’intitulé du colloque ayant changé. Nous rappelons que nous n’avons rien contre le principe de l’évaluation, que comme tous les professionnels du psychisme nous pratiquons, celle-ci devant s’ajuster méthodologiquement à son objet. Ce qui reste impensable, c’est qu’un champ méthodologique prétende imposer aux autres ses instruments de mesure au prix du massacre annoncé de leur pratique et au mépris militant de leurs concepts, méthodes et éthique.

Fort heureusement, on peut mesurer ces derniers temps qu’en ce domaine de la coupe aux lèvres il peut se trouver une opportune distance de sécurité, tant que nous poursuivons sans faillir notre travail de résistance.

Philippe Bas notre nouveau ministre de la Santé

Philippe Bas promu ministre de la Santé

PARIS (AP) Après avoir succédé à Dominique de Villepin au poste de secrétaire général de l’Élysée puis l’avoir suivi au gouvernement, le très discret Philippe Bas a été promu lundi ministre de la Santé et des solidarités, après le départ du gouvernement de Xavier Bertrand.

Ancien conseiller social de Jacques Chirac, M. Bas avait fait son entrée au gouvernement en juin 2005, au poste de ministre délégué à la Sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille. Jusque-là inconnu du grand public, ce haut fonctionnaire est un spécialiste des questions sociales, de sensibilité centriste.

Né le 20 juillet 1958 à Paris, il s’est formé à Sciences Po, puis à l’École nationale d’administration (promotion Louise Michel, 1984). Titulaire d’une licence de droit, il entame sa carrière au Conseil d’État, avant de rentrer en tant que conseiller technique au cabinet de Jean-Pierre Soisson, ministre du Travail, de 1988 à 1989.

Après trois années passées auprès du président sénégalais Abdou Diouf en tant que conseiller juridique, Philippe Bas travaille de 1994 à 1995 avec Simone Veil, ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville dans le gouvernement d’Édouard Balladur. De 1995 à 1997, il occupe le poste de directeur de cabinet de Jacques Barrot, ministre du travail d’Alain Juppé.

Avec la cohabitation, il fait son entrée à l’Élysée en tant que conseiller social, poste qu’il occupera jusqu’en 2000. Il est alors nommé secrétaire général adjoint, aux côtés d’un certain Dominique de Villepin.

Il lui succédera au poste de secrétaire général quand ce dernier entre au gouvernement comme ministre des Affaires étrangères. À ce poste, Philippe Bas se montre aussi discret que Dominique de Villepin avait été flamboyant.

Au gouvernement depuis 2005, Philippe Bas a notamment défendu un projet de loi réformant la protection de l’enfance, destiné à mieux repérer les enfants en difficulté et à mieux les accompagner. Son “plan pour la petite enfance” prévoyait également la création d’ici 2011 de 40.000 places de crèche supplémentaires et le recrutement de 60.000 assistantes maternelles.

Le ministre délégué a aussi présenté en juin 2006 un plan de 2,3 milliards d’euros sur cinq ans pour lutter contre la dépendance et améliorer la prise en charge des personnes âgées. AP

Les psychologues révisés par la médecine ?

« Le psychologue clinicien, auxiliaire du médecin, a pour mission de soigner et d’aider les patients à résoudre leurs troubles de la personnalité ou du comportement. Lors d’entretiens individuels, il fait passer des tests aux patients, établit des bilans et peut, selon ses conclusions, engager une thérapie ou y participer. Il adapte sa pratique aux individus auxquels il est confronté : enfants, handicapés, personnes en fin de vie…»

C’est ainsi que le très officiel Onisep définit le psychologue : auxiliaire du médecin. On est bien loin de l’esprit comme de la lettre de la loi de 1985 portant titre unique de psychologue. Et la suite est à l’avenant. Tout serait à commenter. Voici par exemple le résumé présentant le « métier » de psychologue :

« Recrutement du personnel en entreprise, dépistage des troubles du comportement dans les crèches, accompagnement des malades… le psychologue écoute, observe, diagnostique et soigne ou conseille.»

« Dépistage des troubles du comportement dans les crèches », et pourquoi pas dans les maternités ? On se demande si l’Onisep qui vient de réécrire cette fiche sait la part prise par nombre de psychologues dans le mouvement Pasde0conduite . On se demande aussi s’il ne s’agit pas pour l’Onisep de prendre fait et cause pour l’Inserm.

Deux collègues du collège de l’Institut Camille Miret (Lot), ont écrit à l’Onisep une lettre que Gilles Dufour, responsable du collectif du Lot, m’a transmise – vous la lirez ci-dessous.

J’ai demandé à Véronique Pannetier, responsable du collectif de la Dordogne, et qui connaît très bien les questions d’orientation comme plusieurs de ses contributions dans les Instantanés nous l’ont montré, d’écrire un texte à ce propos – vous pourrez en prendre connaissance dans cet Instantané.

On lit la fiche Onisep en question ici (Les Métiers -> Dico des métiers. Lettre P -> psychologue).

Merci à nos collègues du Lot pour leur vigilance.

Nous vous invitons à envoyer des messages de protestation et de demande d’explications au directeur de l’Onisep, M. Hervé de Monts de Savasse – nous verrons plus tard s’il convient de s’adresser à son ministre de Tutelle, M. Gilles de Robien – en faisant mention de la démarche de nos collègues et du soutien que leur apporte l’InterCoPsychos.

Je viens d’envoyer, en tant que président d’InterCoPsychos, un courrier au directeur de l’Onisep sur cette affaire. Le cas échéant nous diffuserons sa réponse.

Le 24 mars à Port-de-Canet en Roussillon — Un monde de fous

Les Associations APEX, ÉQUINOXE et AFPREA, organisatrices de cette sixième « journée avec… » ont invité Patrick Faugeras, psychanalyste, à venir dialoguer en public avec Patrick Coupechoux, journaliste, autour de son ouvrage Un monde de fous . Ils évoqueront à la fois l’histoire de la folie et les conditions actuelles de l’exercice du soin dans la maladie mentale. Nous aurons, comme à l’accoutumée, trois temps d’échanges :

. • le matin, dès 9 h 30

. • l’après¬midi, à 14 h 30

. • de 16 h 30 à 18 h.

L’accueil des participants se fera à partir de 9H autour d’un petit déjeuner. Les équipes désirant présenter une situation ou une problématique particulière seront les bienvenues. Nous leur demandons, si cela leur est possible, de nous contacter quelques jours avant afin de pouvoir organiser leur prise de parole. Nous souhaitons, par cette formule et avec le soutien de discutants, faciliter les échanges entre Patrick Faugeras, Patrick Coupechoux et les participants.

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Patrick Coupechoux

Le fou est l’exclu par excellence. Gênant pour le bon fonctionnement social, perturbant pour notre vision de la norme, le fou fait peur. Exilé… Enfermé…
Pourtant, il appartient à l’humanité et l’interroge. Humain, si humain…
Regards sur l’histoire, regards d’aujourd’hui… Comment notre époque fait¬elle face au problème de la maladie mentale ?

.• Quelles sont les finalités de la psychiatrie?

.• Quelles sont ses missions ?

.• Quelle est la vision que nous avons aujourd’hui de la maladie mentale ?

.• Quels sont ses rapports avec la société ?

Les profondes mutations et les importantes remises en cause du système psychiatrique français donnent lieu aujourd’hui à un vif débat. Des reportages de terrain, auprès des principaux acteurs du milieu psychiatrique et auprès des malades, au sein des familles, dans les hôpitaux et les institutions, mais aussi dans la rue et les prisons…

Au-delà des témoignages qui rendent compte de la diversité des points de vue, il s’agit bel et bien d’un voyage dans un univers touchant, car humain, que nous propose Patrick Coupechoux. Il s’agit enfin d’un regard neuf sur la façon dont notre société entend aborder le problème de la maladie mentale. Patrick Coupechoux collabore au Monde Diplomatique . Après son travail sur l’autisme paru en 2004 ( Mon Enfant autiste, le comprendre, l’aider , Seuil), il a enquêté pendant une année dans le monde psychiatrique français et ainsi apporté la profondeur de ses vues.

Pierre Delion reçoit Patrick Coupechoux, journaliste, auteur du livre Un monde de fous . “Dès les premières lectures que j’ai pu faire pour préparer cette enquête, je suis tombé sur cette phrase de Bonnafé qui dit, de mémoire : « On juge le niveau de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses marges, ses fous, ses déviants . » Et j’ai trouvé cette phrase géniale. Je l’ai trouvée géniale, parce qu’elle correspondait pratiquement à ce que je cherchais moi, plus ou moins consciemment, et puis je l’ai trouvée géniale parce que je pense qu’il y a des lieux, il y a des moments où la société ne peut pas donner le change.

Où la société ne peut pas se travestir, et je pense que dans la folie, elle ne peut pas se travestir, disons qu’elle peut moins se travestir que dans d’autres domaines. Tout ce qu’elle porte en elle de violence, voire même de barbarie, de tension, de difficultés, notre belle société libérale d’aujourd’hui, elle peut le travestir dans les médias, je suis journaliste, donc je peux parler des médias. Elle peut le travestir dans les médias, elle peut le travestir dans la vie de certaines catégories sociales. Dès le moment où on arrive dans les marges, dès le moment où on arrive dans des lieux où effectivement, comme la folie, elle peut moins se travestir.

Et là on voit et on sent et on découvre les tensions et la réalité du fonctionnement social, dans ce qu’il peut avoir de poussé jusqu’au bout. Alors évidemment, je vais peut¬être y revenir tout à l’heure mais, c’était ça un petit peu le départ, cette phrase de Bonnafé.” (Extrait de la retranscription réalisée par Annie Peltier de l’intervention de Patrick Coupechoux, aux Journées de formation de l’Association Culturelle 59105, le 12 décembre 2006.)

Patrick Faugeras

Le psychiatre Italien Franco Basaglia, qui fut l’un des principaux acteurs de la lutte contre l’existence des asiles psychiatriques en Italie, avait coutume de dire que la première chose que l’on rencontre, en pénétrant dans un asile, ce n’est pas la maladie ou la folie mais la misère. Le parlement italien vota en 1978, la loi 180 autrement dite Loi Basaglia qui décrétait la fermeture des asiles psychiatriques existant et interdisait la création de structures similai¬res. Cette situation exceptionnelle en Europe, notamment par sa radicalité eut, entre autres, pour effet immédiat de rendre manifeste aux yeux de la population la plus large cette misère que paradoxalement les asiles étaient sensés contenir et dissimuler mais qu’en même temps ils ne cessaient de sécréter.

Cette misère ne saurait être due et limitée aux seules conditions socio¬économiques des internés — même si la plupart d’entre eux étaient et sont issus des milieux les plus défavorisés —, ni non plus aux conditions morales idéologiques — même si la folie est l’objet d’une stigmatisation et d’un rejet que seules de rares pathologies connaissent amenant parfois à son extermination pure et simple —, elle est essentiellement l’effet de la répression institutionnelle à laquelle ces internés sont soumis.

Longtemps et peut-être encore, le fou a été assimilé à un réprouvé, et longtemps, peut-être encore, le soin et le contrôle social se sont trouvés confondus. Lorsque, donc, la loi Basaglia fut votée en 1978 et que l’on ferma presque aussitôt l’asile psychiatrique de Volterra, ancienne ville étrusque au cœur de la Toscane et traditionnellement vouée au travail de l’albâtre, on retrouva, parmi les dossiers de l’administration une correspondance « retenue », émanant aussi bien des internés que de leurs familles. (…)

Les lettres « perdues », « détériorées », « interdites », « refusées » méritent à plus d’un titre d’être connues. D’abord, ne serait-ce que pour un juste retour des choses, elles méritent de sortir de l’anonymat auquel la considération de la folie et son « traitement » semblent la contraindre, mais aussi et surtout, parce que, malgré leurs étrangetés, parfois leur gaieté comme leur tristesse, s’y expriment non sans humour, fantaisie ou légèreté, la misère quoti¬dienne mais aussi les émotions, les peurs et la souffrance qui font la texture humaine de l’exis¬tence. Pourtant, cette pratique de censure n’est en aucun cas spécifique à l’asile de Volterra, toutes les institutions totalitaires ont toujours, pour des raisons les plus diverses, exercé ce pouvoir-là.

En cela, ce document n’a rien d’exceptionnel, mais il est d’une tonalité exceptionnelle parce que s’y exprime au cœur même de la détresse, pour peu qu’on y soit attentif, la dimension poétique de l’existence humaine. L’asile de Volterra, cette nef des fous est aujourd’hui laissée à l’abandon comme le furent, naguère, la plupart de ses occupants.

Si les traces de la vie asilaire que partagèrent, à certaine époque 800 patients, sont encore visibles, comme si les lieux avaient dû être quittés soudainement, leurs états actuels semblent témoigner encore de cette gangrène de la répression qui ronge depuis toujours tout rapport à la folie.

Extrait de l’ouvrage de Patrick Faugeras, à paraître en mars : “Lettres mortes” — Correspondance de la Nef des Fous.

Le 22 mars — Sexisme & racisme : les paradoxes de la domination

Sexisme et racisme : les paradoxes de la domination.

par Liliane Kandel

Sociologue. A été responsable du Centre d’études et de recherches féministes de l’Université Paris 7-Denis Diderot. Membre du comité de rédaction de la revue : Les Temps Modernes . A publié Féminismes et nazisme , Odile Jacob 2004.

Sexisme ? Le mot apparu dans les dictionnaires vers le milieu des années 70, est aujourd’hui d’usage courant. Il désigne ce racisme bien particulier qui, à l’instar du racisme anti-noirs ou anti-émigrés prétend définir une nature ou une essence immuable des femmes (le plus souvent d’ordre biologique) et légitimer de ce fait les discriminations, stigmatisations, insultes, violences ou persécutions, perpétrées à leur encontre : tout le registre donc de ce qu’il est convenu d’appeler la “domination masculine”.

Le parallèle imposé par les mouvements féministes, était nécessaire à l’époque pour faire accepter l’idée que la situation dominée des femmes, tout comme celle des autres groupes “racisés” était une construction historique, sociale et politique et qu’elle n’avait ni substrat ni justification biologique d’aucune sorte. Le succès sur ce plan fut incontestable.

Et aujourd’hui ? À travers l’analyse de quelques uns des avatars historiques du parallèle entre “sexe” et “race”, entre sexisme et racisme, on tentera d’examiner à la fois sa fécondité et ses impasses, ses limites et ses points aveugles, en se demandant en particulier jusqu’où il est possible de penser avec les mêmes grilles d’analyse, et de combattre avec les mêmes armes l’oppression raciale et l’oppression de femmes ? Le régime d’apartheid en Afrique du Sud et harcèlement sexuel dans les lieux de travail ? Les viols de guerre comme il y en a eu en ex-Yougoslavie par exemple ? Le refus d’embauche au “faciès” ? La publicité sexiste ? Le génocide des juifs ou des tziganes, ou des Tutsis au Rwanda ? L’absence de parité dans les institutions politiques ? L’inégalité de salaires entre hommes et femmes ? Les injures et insultes racistes ? On pourra se demander également s’il est possible de parler comme certains de “racisme anti-chrétien”, ou “anti-blanc”, ou si au contraire, racisme et sexisme sont seulement deux des multiples figures de la domination.

Y a-t-il autrement dit, un ou bien des racismes ? Un ou bien des sexismes ? Et entre eux des différences de degré, du plus anodin au plus meurtrier ? Ou bien des discontinuités, voire des contradictions ou des ruptures ?

DÉCRET au 21 mars : incertitude finale

Le 15:13 du 16 03 07 nous écrivions :

En définitive, le texte du décret d’application que soumettra le gouvernement au Conseil d’État ne sera pas le dernier texte (élaboré sous la pression d’Accoyer), mais le texte précédent, fruit d’un “compromis” avec le directeur de Cabinet Castex.

La situation a encore changé, Xavier Bertrand le ministre de la Santé quittant ses fonctions lundi prochain. Le décret pourrait avoir été diligenté comme annoncé au Conseil d’État, l’intérimaire successeur continuant de subir des pressions pour que le mauvais fer soit poussé au feu.

Incertitude finale donc pour ce problématique décret.

16 mars — La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation

La SIHPP vous invite à la conférence que donnera
Madame

Isabelle von Bueltzingsloewen

le vendredi 16 mars 2007 à 21 h

La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation (1940-1945). Extermination, abandon à la mort ou drame de l’exclusion ? Essai d’interprétation à l’aune d’une enquête historique récente “.

Isabelle von Bueltzingsloewen est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Lumière Lyon 2. Elle est par ailleurs chercheur au LARHRA (Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes). Ses travaux portent sur l’histoire de la médicalisation et des politiques de santé en France et en Allemagne. Depuis quelques années, elle s’intéresse plus précisément à l’histoire de la psychiatrie et de l’assistance aux malades mentaux dans la France contemporaine.

Elle vient de publier, chez Aubier/Flammarion, un livre intitulé
L’hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation

QUI SONT LES SOURDS ? dépistage ultra-précoce : l’implant cochléaire automatique à deux jours de vie ?

I —

Valérie Morweiser qui est psychologue au sein de l’Unité d’accès des sourds au soins du CHU de Strasbourg, nous présente la saisine du Conseil consultatif national d’Éthique à propos du dépistage ultra précoce de la surdité, et le soutien qu’elle apporte à cette démarche.

Vous lirez ensuite la lettre de saisine du CCNE par M. Philippe Boyer Président de la Fédération Nationale des Sourds de France.

Enfin, le texte du message de soutien à cette démarche que vous pouvez envoyer à l’adresse électronique indiquée à la fin du message.

La campagne de dépistage ultra précoce de la surdité promue actuellement s’étaye sur… une expertise collective de l’Inserm “Déficits auditifs. Recherches émergentes et application chez l’enfant” http://ist.inserm.fr/basisrapports/deficits-audi/deficits-audi_synthese.pdf>http://ist.inserm.fr/basisrapports/deficits-audi/deficits-audi_synthese.pdf .
Encore une ! Publiée le 6 septembre 2006 et réalisée à la demande de la CANAM (RSI), elle recommande la mise en place de ce dépistage et la généralisation de l’implant cochléaire avant un an.

Cette expertise collective ignore l’existence de la Langue des signes française (LSF). Elle méconnaît les débats en cours sur ces questions et prend parti de façon unilatérale pour l’approche la plus médicale, chirurgicale et rééducative. Elle fait fi de tout le travail accompli, notamment par les psychologues depuis trente ans, pour faire reconnaître la LSF comme essentielle dans la structuration psychique de l’enfant sourd.

Jean-François Cottes

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2 — À PROPOS DU DÉPISTAGE ULTRA PRÉCOCE DE LA SURDITÉ — PRISE DE POSITION

par VALÉRIE MORWEISER
Psychologue

Il se trame, depuis un certain temps déjà, quelque chose qui ne concerne qu’un petit nombre d’enfants (ceux que l’on dit sourds) et quelques professionnels, ceux qui travaillent avec des personnes sourdes. Cela intéresse donc peu, même si les enjeux subjectifs, mais aussi financiers, sont de taille. En ce qui concerne l’implant cochléaire chez le très jeune enfant, il s’agit encore une fois de dépistage précoce, de prévention, de normalisation. Sous prétexte de “prévention”, et donc d’une meilleure “prise en charge”, on va dépister les enfants sourds dès la naissance, et après ? La médecine va les faire bénéficier des dernières avancées technologiques de l’implant, pensant qu’une fois une certaine forme d’audition retrouvée, ces enfants parleront. Ils parleront normalement, c’est-à-dire oralement. C’est ce que les parents veulent, nous disent les ORL, pourquoi ne le ferait-on pas puisque nous en avons les moyens ?

Ce qui ce profile ici pour les enfants sourds n’est qu’une répétition de l’histoire des sourds. La Science a toujours pensé qu’elle parviendrait à éradiquer la surdité, et les Sourds avec (S pour sourds ici fait entendre qu’il s’agit des sourds signant, se reconnaissant d’une langue, la langue des signes, et d’une culture). Sous prétexte de normalisation, il faudrait que les sourds entendent, parce que s’ils entendent, ils vont parler. Or, chacun devrait savoir que l’équation n’est pas aussi simple. Pour se mettre à parler, véritablement, faut-il encore qu’un sujet se constitue. La parole, conçue uniquement du point de vue fonctionnel, médical est un leurre.

Quelques questions se posent alors :

— Les conditions actuelles de la pose d’un implant cochléaire, le dépistage à deux jours de vie constituent-ils des conditions raisonnables pour qu’un sujet advienne et qu’il entre donc dans la parole, quelle qu’en soit la modalité (orale ou signée) ?

— N’y aurait-il pas à se pencher sur la manière dont les enfants sourds implantés parviennent à la parole ? Est-ce que répéter quelques mots signe une véritable prise de parole, c’est-à-dire une parole qui leur permette la constitution d’une relation à l’autre et un traitement de ce qui les entoure ?

— Est-ce que l’implant est défendable s’il a seulement une fonction d’alerte ? Aucun sourd, restant sourd, ne s’est jamais fait écraser [en traversant une rue. NDLR], même si c’est la crainte des parents entendants.

— Certaines études, et constatations dans les écoles d’enfants sourds montrent que les enfants qui réussissent le mieux leur scolarité sont des enfants sourds de parents sourds. Y aurait-il des conclusions à en dégager pour un meilleur accès des enfants sourds à l’éducation ?

— Est-ce que cette vieille idée selon laquelle, si l’on met à disposition des enfants sourds la langue des signes, ceux-ci désinvestissent leur rééducation orale et mettent en échec leur chance d’accès à l’oral, est vraie, ou est-ce que, comme d’autres enfants bilingues, il ne s’agit que d’un retard pris dans l’une ou l’autre langue, retard qui se récupère sur le long terme ?

— N’y aurait-il pas des dispositifs d’accueil du jeune enfant sourd (implanté ou pas) à mettre en place pour un véritable accès à la langue des signes ? Certains ORL disent proposer aux parents de s’engager dans l’apprentissage de cette langue, mais rapportent, non sans plaisir, que les parents ne veulent pas. Là encore, on sait bien que ce n’est pas si simple et que le désir avec lequel on fait telle ou telle proposition y est pour quelque chose dans la manière dont les gens s’y engagent ou non.

La question de l’implant pose la question de l’accès à la parole. La norme est de parler oralement, et pour quelqu’un qui entend il est extrêmement difficile de penser pouvoir parler autrement. Parler en langue des signes est conçu comme une sous parole, produisant des sous-hommes qui n’auraient pas accès à l'”abstraction”, “aux concepts”, à la “symbolisation”, et j’en passe ! C’est actuellement proposé quand le reste n’a pas marché. La richesse de cette langue, et des sujets qui la parlent, ne s’appréhende qu’à avoir fait l’effort de l’apprendre et d’échanger avec eux via leur langue. Il ne s’agit pas dans ce propos de renoncer à l’implant chez le jeune enfant sourd, mais de mettre en questionnement la manière dont est fait le dépistage précoce et la proposition de l’implant. À vouloir réparer et normer ces enfants, perçus comme déficitaires, à vouloir les intégrer à tout prix dans des dispositifs normaux (écoles dites normales), on en oublie de réfléchir à ce qui fait qu’ils deviendront des sujets, et de leur proposer des lieux d’accueil où cette dimension serait prise en compte.

C’est autour de ce dispositif, à inventer, qu’il faudrait enfin que les différents professionnels puissent se rencontrer avec pour seul objectif, que les enfants sourds parviennent à constituer leur relation à l’autre et accèdent à une parole vraie.

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3 —

Conseil consultatif national d’éthique
71, Rue St-Dominique
75007 PARIS

Paris, le 14 Février 2007.

Objet : saisine du Conseil consultatif national d’éthique

Madame, Monsieur,

La mise en route du préprogramme de dépistage de la surdité en maternité en France suscite de nombreuses réactions de la population sourde et de professionnels en particulier pédiatres de maternité, spécialistes de la petite enfance et médecins signeurs (médecins utilisant la langue des signes). Les réactions sont variables mais avec une dominante de crainte car les sourds craignent de faire l’objet de discriminations dans un système qui les considère comme des malades et risque de faire disparaître cette différence qu’ils ne comptent pas toujours comme un handicap et voudraient voir respecter.

En 1999, le rapport de l’ANAES sur le dépistage précoce de la surdité avait conclu à la non faisabilité de celui-ci en raison de l’absence de test validé par les critères habituels pour un dépistage. Le choix actuel des PEA automatisés n’est malheureusement pas non plus idéal.
Pour un enfant diagnostiqué, plusieurs auront été dépistés à tort.
Dans l’histoire du dépistage néonatal c’est la première fois que l’on utilise un test aussi peu spécifique et en dehors du coût important que cela représente (qui est évalué) la démarche diagnostique est extrêmement lourde pour autant de familles inquiétées à tort. Peut-on dire que ce test a été choisi faute de mieux, en raison de l’urgence de la mise en place d’un diagnostic plus précoce pour une prise en charge thérapeutique adaptée? Lors de la mise en route du dépistage précoce de la mucoviscidose en 2002, le bénéfice sur le pronostic pulmonaire d’une nutrition de qualité dans les premiers mois de vie était prouvé.

Concernant une surdité moyenne dépistée à la naissance, aucune prise en charge n’existe et serait, probablement délétère. Concernant un enfant sourd profond, il n’existe pas une prise en charge consensuelle ni des médecins, des chirurgiens ni aussi des éducateurs, des psychologues, des linguistes mais aussi des sourds et des parents. L’implantation cochléaire proposée par les chirurgiens témoigne d’un conflit de valeurs selon le Groupe européen d’éthique des sciences et des nouvelles technologies auprès de la Commission européenne dans son Avis du 16 mars 2005, “Aspects éthiques des implants TIC dans le corps humain” : “Un exemple particulier, qui remet en cause l’opinion selon laquelle il existe une norme générale d’évaluation des capacités fonctionnelles de l’être humain, est celui des implants cochléaires chez les enfants sourds. Les efforts déployés pour promouvoir cette technologie posent des questions éthiques quant à l’impact sur le porteur de l’implant et sur la communauté des sourds (notamment ceux qui communiquent par langue des signes). Ils ignorent le problème de l’intégration sociale du porteur de l’implant dans cette communauté et ne prêtent pas une attention suffisante aux incidences psychologiques, linguistiques et sociologiques. Avant toute chose, ils promeuvent une vision particulière de la “normalité”.

Dans votre avis n° 44 de décembre 1994 vous aviez recommandé d’informer les parents d’enfants sourds que l’audition et le langage pouvaient être séparés. On peut lire, dans les opinions des promoteurs du dépistage précoce, l’affirmation que l’audition est la condition de l’intégration sociale. Sur quelles études sociologiques se fonde cette opinion ? Pourquoi ne pas demander l’avis des sourds sur leur qualité de vie ?

Pour justifier un dépistage précoce, il faut prouver que la précocité du diagnostic permet d’améliorer la qualité de vie du patient. En matière de surdité, il est vrai que le corps médical n’a pas pris soin de publier la preuve scientifique d’un gain de qualité de vie chez le patient sourd dépisté précocement.

Le coût d’un dépistage systématique n’est pas anodin (17 millions d’euros). Avec cette somme on pourrait recruter 500 interprètes et/ou des médiateurs sourds, ce qui améliorerait à coup sûr l’insertion sociale de nos concitoyens sourds. Est-ce bien le cas d’un programme qui ferait connaître quelques semaines plus tôt la surdité de 500 enfants et qui risque de les canaliser dans une filière de soins ?

Il faut encore s’interroger sur ce que l’on entend par précoce. Ce que l’on propose actuellement est un diagnostic “ultra précoce” : dans les premiers jours de vie. Les premiers jours de vie sont essentiels pour qu’un attachement parents-enfant de bonne qualité se crée. Existe t-il des études comparant un dépistage vers 6 mois et un dépistage néo-natal à la fois sur les bénéfices éducatifs possibles et sur l’altération éventuelle des interactions précoces parents-enfants ?

En France le raccourcissement de la durée d’hospitalisation du post-partum d’une part (Cf. recommandations de l’ANAES sept 2004) et l’augmentation du nombre de programme de dépistage ou de prévention transforment les premiers jours de vie de l’enfant et de parentalité en un marathon d’apprentissages qui devient impressionnant. Certes, tout projet éducatif ou préventif mis en place en maternité est assuré de toucher la quasi exhaustivité des enfants nés en France mais on ne peut pas faire de ce petit séjour de parfois 24 heures le seul rendez-vous sanitaire obligatoire des enfants. Certains dépistages, comme ceux de l’hypothyroïdie, la phénylcétonurie ou la dysplasie des surrénales sont parfaitement justifiés dans les premières heures de vie car sans la mise en route du traitement dans les premiers jours de vie le pronostic vital ou intellectuel est mis en jeu. Pour la surdité ça n’est pas le cas.

La FNSF demande l’avis du CCNE sur plusieurs questions fondamentales : peut-on ignorer la tendance qui s’affirme mondialement de ne plus saisir le handicap sous le seul angle médical ? La surdité est-elle à considérer comme un état, un déficit sensoriel ou comme une maladie ? La parole est-elle le but de l’éducation des sourds ou un moyen parmi d’autres ?

Votre avis de 1994 recommandait l’apprentissage de la langue des signes à tous les enfants implantés. Aucun centre d’implantation ne l’a organisé, au contraire la langue des signes est le plus souvent vivement déconseillée. Paradoxalement, la LSF reconnue comme langue par la loi du 11 février 2005, intégrée au cursus universitaire, structurellement présente dans de nombreux services publics, disparaît de l’enfance des jeunes sourds. Les lieux où cette langue est pratiquée naturellement ne peuvent exister.

La FNSF demande l’avis du CCNE sur quatre propositions concrètes :

1 — La littérature n’apporte pas de preuve que le dépistage néonatal ait un impact positif sur le développement des capacités langagières de l’enfant et en particulier sur l’acquisition pleine et entière d’une langue. Une recherche est à mener sur les résultats et conséquences des enfants dépistés (à l’heure actuelle) à la naissance (un tiers des cas) et ceux dépistés “tardivement”.

2 — Dans les comités de suivi déjà en place, l’incorporation de toutes les compétences (pédiatres, psychiatres, professionnels sourds, soignants signeurs…).
3 — Un groupe de travail respectant toutes les sensibilités et comprenant toutes les compétences pour qu’une réflexion s’engage sur la découverte, l’annonce et la manière dont est considérée la surdité et ensuite définir la meilleure date pour un dépistage systématique précoce (entre 3 et 9 mois ?) en fonction des connaissances scientifiques sur le développement de l’enfant. Deux impératifs paraissent primordiaux à concilier : le respect des interactions précoces parents-enfants (en évitant la iatrogénicité d’interventions trop précoces) tout en évitant la perte de chance en donnant les éléments informatifs et éducatifs avant que la surdité ne soit un obstacle à la communication (la deuxième année de vie).

4 — Certains voient le dépistage obligatoire ultra précoce comme le moyen d’une automaticité de l’implantation cochléaire de tous les enfants sourds. Les sourds considèrent la langue des signes comme leur langue naturelle. Toute opinion est respectable mais face à des conceptions aussi différentes, comment envisager un dépistage précoce sans l’élaboration d’un consensus ? La seule manière de se doter d’une grille commune pour des pratiques responsables est de s’enrichir du point de vue de toutes les compétences (linguistes, psychologues, pédiatres, psychiatres, spécialistes de l’éducation, soignants bilingues) et, particulièrement, du point de vue des sourds. Ces derniers n’ont pas été associés aux réflexions initiales sur le dépistage. Ce qui exclut tout débat salutaire, toute interrogation novatrice. Cela est à l’inverse de votre recommandation de 1994 qui demandait déjà l’élaboration d’un consensus. Un travail commun sur la date et les modalités de l’annonce du diagnostic peut n’être qu’un axe d’une réflexion d’ensemble sur la vie des sourds dans la France de 2007.

Veuillez agréer, Madame, Monsieur, la considération de mes sentiments les meilleurs.

Président de la FNSF,
M. Philippe BOYER

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4 — SOUTIEN A LA SAISINE

du Comité consultatif national d’éthique à propos du dépistage systématique ultra précoce de la surdité

Les soussignés ne partagent pas nécessairement les mêmes conceptions de la surdité mais soutiennent la démarche de la saisine du CCNE de février 07 sollicitant son avis sur plusieurs questions fondamentales concernant la surdité, l’enfant sourd et la place de la langue des signes.

Ils soutiennent aussi les propositions concrètes de la saisine comme première étape dans un processus où toutes les conceptions de la surdité soient représentées pour définir les dates, les modalités d’annonce du diagnostic et de prise en charge conformes à l’intérêt supérieur des enfants sourds.

Envoyez votre signature à : depistageultraprecoce@hotmail.fr

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L’Université et la formation des psychologues. Fondements, enjeux et perspectives

Introduction

Le 19 janvier dernier avait lieu à Béziers une journée d’études inter-collèges de psychologues hospitaliers du Languedoc-Roussillon. Nous rendrons compte ultérieurement de cette journée que nous avions annoncée.

Vous lirez ci-dessous l’intervention de Caroline Doucet qui est enseigne à Rennes et qui exerce comme psychologue clinicienne.

Cette intervention a marqué la journée d’études. Par sa clarté, sa rigueur, mais aussi pour la valeur de témoignage qu’elle recèle. Il s’agit pour notre collègue de rendre compte à la fois des bases épistémologique, épistémique et clinique de son enseignement et de la façon dont elle répond aux questions que pose aujourd’hui l’enseignement de la psychologie clinique, de la psychopathologie et de la psychanalyse, sur les plans éthique et politique.

C’est un texte de référence dans les débats actuels sur la formation des psychologues comme sur les conditions de l’exercice de leur autonomie professionnelle.

L’orientation que nous propose ici notre collègue est de ne rien céder sur la cohérence et la densité de la référence que chaque psychologue doit mettre au principe de son action. À charge pour chacun d’en rendre compte auprès de ses pairs et des tiers, et de la faire reconnaître dans le cadre professionnel, dans le champ social, dans la sphère politique.

À l’opposé des replis corporatistes que d’aucuns présentent aux psychologues comme seule solution pour garantir leur autonomie professionnelle, c’est une voie politique.

C’est la voie du désir.

Jean-François Cottes
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L’université et la formation des psychologues : fondements, enjeux et perspectives

Par Caroline Doucet

Maître de conférence à l’Université Rennes 2, psychologue clinicienne

Cet exposé interroge la fonction de la formation dans la constitution de l’identité professionnelle des psychologues dont une étude récente [1] montre la difficulté, voire l’impossibilité, de ces derniers à défendre la spécificité de leurs praxis (faible analyse et organisation des tâches du psychologue, absence de repères des critères de compétences, problèmes de délimitation sur le terrain, etc.). Qu’en est-il de la responsabilité de la formation universitaire dans ce qui se présente comme “trouble de l’identité” professionnelle des psychologues ? Qu’en est-il plus précisément de la formation des psychologues cliniciens — formation pendant de nombreuses années référencée à la psychanalyse — aujourd’hui référée à différents corpus théoriques ? C’est d’ailleurs à ce point précis que se situe le reproche le plus fréquemment adressé à la formation dans certaines universités, son caractère monoréférencé — en particulier d’ailleurs lorsqu’il s’agit d’enseignements qui s’appuient sur la doctrine psychanalytique. Cela suggère une première série de questions : les enseignants et enseignements dispensés à l’université peuvent-ils être laïcs et profanes ? Comment s’élabore un contenu d’enseignement ? On reproche également à la formation universitaire son manque de professionnalisation du fait de stages insuffisants, d’une formation clinique déficiente parce qu’inconnue des enseignants, d’une méconnaissance de leur part du travail institutionnel. Ces critiques sont-elles fondées en raison ? Les universitaires sont-ils “déconnectés” de la pratique clinique ? La professionnalisation est pourtant recherchée par le biais des stages qui impliquent la mise en situation professionnelle des étudiants sous le regard d’un professionnel référent. Quels sont les objectifs fixés aux différents stages obligatoires ? Quels professionnels “encadrent” les stages ? Un partenariat praticiens — enseignants est-il possible afin de gommer ce qui apparaît à tous les professionnels comme une coupure entre universitaires et cliniciens ? Enfin, face à ce qui se présente comme limites, insuffisances de la formation, des perspectives se dessinent elles, susceptibles de renforcer l’exercice professionnel des psychologues cliniciens et d’accentuer leur reconnaissance sociale ?

Loin du discours universitaire classique, cet exposé est le témoignage des engagements déontologiques et éthiques auxquels ne manque pas de se frotter l’enseignant-chercheur.

I La formation universitaire : fondements

Le code de déontologie des psychologues donne un cadre à la formation des psychologues. Neuf articles constituent le Titre III relatif à la formation initiale et continue des psychologues, en voici les principes.

1 — diffuser le code de déontologie aux étudiants dès le début de la formation

2 — s’assurer de l’existence de conditions permettant que se développent la réflexion éthique sur les pratiques, la formation et la recherche.

3 — présenter sans sectarisme et tentative d’endoctrinement les différents champs d’études de la psychologie, la pluralité des cadres théoriques, des méthodes, des pratiques, dans une perspective critique.

4 — ouverture aux disciplines qui constituent les sciences de l’homme.

Le troisième point mérite une attention particulière : “présentation des différents courants sans sectarisme“. Un détour par la présentation du statut d’enseignant-chercheur est ici utile. Ce statut découle de l’obtention d’un poste dans une université. “L’heureux élu” a préalablement été qualifié par la section du CNU (Conseil national des universités) correspondante à sa discipline, 16ème section du CNU pour la psychologie. Cette qualification s’obtient, ou pas, sur présentation d’un dossier qui rend compte du parcours scientifique du candidat à la qualification (rapport de thèse, note obtenue, résumé de la thèse, publications dans des revues scientifiques, états de services universitaires). Une fois la qualification obtenue, il faut alors après une première sélection sur dossier, être auditionné par les commissions de spécialistes des universités ayant un poste à pourvoir correspondant au profil du candidat. C’est dire que ce qui préside au recrutement d’un enseignant-chercheur c’est son objet de recherche, sa capacité à développer des recherches et à transmettre un savoir qui en découle. La spécificité des enseignements universitaires est bien de reposer sur la recherche, c’est d’ailleurs ce qui leur donne leur teneur propre :

— L’enseignement est forcément référé à un modèle théorique parce que l’enseignant est recruté sur la base de ses travaux de recherche. Or, dans une référence commune aux fondements de la science moderne, de nombreux auteurs s’accordent pour considérer que la théorie détermine la structure même de la recherche, notamment dans la façon de formuler les questions et dans l’examen des réponses. Pour Ricœur par exemple “la théorie n’est pas un ajout contingent, elle est constitutive de l’objet même”, Odile Bourguignon relève que dans les sciences humaines “il n’est pas d’observation sans cadre conceptuel qui l’institue comme telle”. L’enseignant a donc lui-même opéré des choix avant de devenir enseignant . C’est en quoi l’enseignant pas plus que les enseignements ne peuvent être ni laïques ni profanes. C’est ce qui confère à l’enseignement universitaire son caractère vivant et vivace. Le désir de l’enseignant est à l’œuvre, la nécessité de soutenir une prise de position y est enthousiasmante, le débat entre les courants soutenu et resserré.

— d’autre part, parce qu’enseigner à partir de sa pratique de recherche amène à devoir démontrer rigoureusement la complexité des questions abordées et à discuter les différentes positions théoriques à la disposition des chercheurs pour rendre compte des phénomènes étudiés. Cela amène forcément l’enseignant à être au fait de la revue scientifique sur la question posée et surtout à transmettre une méthode qui lui est propre d’interrogation des savoirs, qui se présente alors comme une exigence éthique.

La présentation indispensable des différents modèles théoriques qui constituent le champ de la psychologie clinique et de la psychopathologie servira ici d’illustration. Nombreux sont les auteurs qui considèrent qu’il est impossible de définir ces sous-disciplines à partir de leur objet, de leur histoire, de leurs méthodes et de leur champ d’application. Si on prend la sous-discipline “psychopathologie” on peut relever 14 approches selon Ionescu (Ionescu, S. Quatorze approches de la psychopathologie, Nathan Université, 2005). L’avant-propos de l’ouvrage est très instructif. L’auteur indique que s’est posée pour lui la question de l’ordre de présentation des modèles. Fallait-il ordonner ces 14 approches à partir du critère chronologique, ou bien en fonction de l’importance des modèles, ou autre ? Finalement, devant la complexité de la tâche, l’auteur a opté pour un ordonnancement des modèles…. par ordre alphabétique. Ce qui donne le classement suivant : psychopathologie athéorique, béhavioriste, biologique, cognitiviste, développementale, écosystémique, ethno-psychopathologie, psychopathologie éthologique, existentialiste, expérimentale, phénoménologique, psychanalytique, sociale, structuraliste. Outre qu’il est frappant de constater la diversité et l’étendue des modèles qui tentent de cerner le fait humain, force est de constater que l’enseignant doit exercer un choix concernant l’ordonnancement des modèles. Soit il considère que tous se valent et il ne s’embarrasse pas de la question du type de présentation possible (présentation au hasard) ; soit il présente les modèles selon l’importance que revêtent les modèles pour lui, on aura alors une présentation basée sur des conceptions idéologiques ; soit, et c’est le parti pris adopté par l’auteur de ce texte, il s’agit d’ordonner les modèles à partir des postulats qui les sous-tendent. Il devient dès lors possible de les présenter selon la conception qu’ils se font :

du fonctionnement mental : réduit au système nerveux ou à l’activité cérébrale ; système perception / conscience, sujet intégrateur ou équilibrateur ; personnalité comme répertoire comportemental et notion d’individu ; ou bien la catégorie du sujet ;

de la causalité : organique, psychique, sociale, plurielle, détermination signifiante et cause sexuelle ; causalité linéaire ou non ;

de l’étiologie du symptôme : organique ou défaut de transmission de l’information ; trouble du développement ; environnement, culture, conditionnement, apprentissage ; interaction entre les différents facteurs ; le symptôme comme formation de compromis, ayant un sens et une fonction ;

La méthodologie et l’acte du clinicien : investigation cérébrale, méthode expérimentale, psychopharmacologie ; observation, méthode expérimentale ; clinique de la parole et de la singularité.

Cette réflexion autour de la présentation des modèles qui peut paraître superflue aux étudiants dans un premier temps, leur paraît moins anodine lorsqu’on indique que l’acte clinique découle de la conception que l’on se fait de l’humain, et qu’il est fondamental pour le psychologue de repérer le “au nom de quoi il parle”, qu’il est fondamental de repérer à partir de quoi il oriente sa pratique – question éthique par excellence. C’est d’ailleurs un point qui avait attiré l’attention du philosophe G. Canguilhem qui dans son ouvrage “Étude d’histoire et de philosophie des sciences” se risque à donner un conseil aux psychologues. “Quant on sort de la Sorbonne, écrit-il, par la rue Saint Jacques soit on descend et on va vers le commissariat de police, soit on monte vers le Panthéon, ce lieu des grands hommes”. Au fond, Canguilhem ne fait rien d’autre que de demander aux psychologues d’être vigilants quant au discours dans lequel ils sont pris, de repérer la commande sociale, les visées d’une institution…

Ainsi l’enseignement universitaire de par sa structure même est une pratique de la controverse, une ouverture à l’interrogation. A condition non pas que l’enseignant soit “généraliste” mais à condition qu’une pluralité de modèles demeurent représentés — incarnés — par des universitaires. Des enseignements incarnés parce que la formation passe par un acte aussi côté étudiant : curiosité, envie, passion, élan, motivation, volonté, bref son désir de savoir, un consentement à se laisser enseigner, qui s’appuie sur le transfert. Chacun peut témoigner que quelque chose a compté pour lui lors de sa formation dans ce qu’il est aujourd’hui comme professionnel — telle rencontre avec tel enseignant, un style, une parole, un contenu de savoir, une posture, un trait imaginaire, risquons le mot, une identification. Que les différents modèles restent représentés à l’Université, rien n’est moins sûr ! L’on sait aujourd’hui les difficultés que rencontrent les candidats à la qualification lorsqu’ils élaborent des recherches de psychopathologie en référence à la psychanalyse, la tentative de disqualification à leur endroit : manque de scientificité, insuffisance des publications dans des revues à comité de lecture, parti pris, recherche monoréférencée… Bref, “Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage !” Cela n’est pas sans incidence : la logique comportementale et cognitive tend à l’emporter sur les recrutements d’enseignants de psychopathologie. Le pluralisme des enseignements ne peut qu’en faire les frais.

II Enjeux de la formation

La formation universitaire lorsqu’elle est menée à son terme par l’étudiant — master pro (5ème année) — vise à former les professionnels psychologues. Elle allie enseignements théoriques et pratiques à la mise en situation professionnelle qui se réalise par le biais de stages en institution. Mais, insistons sur un point : bien souvent, contrairement à un reproche qui leur est adressé les enseignants de psychologie clinique et psychopathologie sont en mesure de fournir un enseignement universitaire relatif à la pratique clinique. Pour au moins deux raisons : la première provient du fait que nombre d’entre eux continuent à exercer une pratique clinique car leur statut les y autorise ; la deuxième provient des conditions de recrutement des enseignants-chercheurs. Dans le domaine de la psychologie clinique et de la psychopathologie, peu sont les enseignants à être recrutés dès “leur plus jeune âge”. C’est pourquoi, même s’ils suspendent leur activité clinique au moment du recrutement, ils ont eu auparavant une activité clinique non négligeable. Le statut d’enseignant-chercheur s’obtient après bien des tours et contours de l’université. En ce qui me concerne j’ai exercé à l’université d’abord comme vacataire — en terminant mon DEA — puis comme ATER — pendant ma thèse — puis comme PAST (en étant psychologue dans un service de lutte contre la douleur et soins palliatifs) et enfin MCF. Cela donne une certaine coloration aux enseignements dispensés. C’est le cas d’une option de licence “L’intervention du psychologue à l’hôpital général : une présence en acte”. De quoi s’agit-il ?

De présenter d’abord les ressorts de la présence croissante des psychologues à l’hôpital. L’hôpital général est un lieu propice à l’intervention des psychologues cliniciens du fait d’une conjoncture sociétale favorable — évolution du discours médical, extension des pratiques de l’écoute et de la parole, promulgation de textes législatifs, lieu d’accueil de la souffrance humain — et du fait des compétences avérées de ces professionnels. Il s’agit de définir la nature et les modalités d’intervention du psychologue dans ce lieu qui n’est pas fait pour lui — le transfert est du côté de la médecine.

Montrer que l’apport s’effectue auprès des patients et des familles – entretien, évaluation clinique, conseil, prise en charge psychothérapique – parce que la maladie ne saurait être abordée sans prendre en compte la dimension du sujet. Elle génère une souffrance qui demande à se dire, or le psychologue est qualifié pour accueillir la demande de celui qui souffre. D’autant que l’interaction psyché-soma est établie tant en ce qui concerne l’importance de la prise en charge psychologique dans l’amélioration du pronostic de certaines maladies, que dans la présence fréquente de répercussions psychologiques lors d’une atteinte somatique, qu’en ce qui concerne l’étiologie psychique de certaines pathologies d’allure somatique. Si la clinique du psychologue est une pratique communément admise de la parole elle est également clinique du corps. Ce qui implique de consacrer un temps de cet enseignement à la question du corps – l’humain se caractérise d’avoir un corps et d’en faire un usage – et de l’affect et aux différentes modalités de cohabitation du langage et du corps : refus du corps, complaisance somatique, conversion, PPS, pathomimies, autant de tribulations du corps malade dont il est impossible d’établir la liste. Cet enseignement a pour boussole la référence à la doctrine psychanalytique en tant qu’elle répond à une nécessité clinique. Cette référence est nécessitée par la clinique des effets du langage sur le corps au centre desquels se trouve la pulsion, cet éprouvé corporel qui perturbe l’autorégulation du corps.

Ce cours montre que l’intervention du psychologue porte également ses effets sur la souffrance des soignants au travail, par la mise en place de groupes de parole ou d’analyse des pratiques ou encore par le biais de la formation continue. Il s’agit alors de présenter ses dispositifs, leurs objectifs, les enjeux notamment en ce qui concerne la transmission d’un savoir psychologique qui peut renforcer côté soignant l’illusion de toute puissance.

Il s’agit de mettre l’accent sur l’importance pour le psychologue d’être au clair avec les fondements de son acte au regard des spécificités des professionnels en présence. La référence à l’éthique de la psychanalyse permet de distinguer déontologie et morale, une distinction fort utile en ce qui concerne la pratique du psychologue en soins palliatifs (par exemple la distinction entre éthique scientifique et éthique du sujet) ; il s’agit encore de mettre l’accent sur la nécessité pour le psychologue de mettre en œuvre par des interventions adaptées aux interlocuteurs les conditions favorables à la reconnaissance de sa fonction, à la concertation et au dialogue nécessaire avec l’équipe soignante (où écrire ses notes, faut-il porter la blouse, qui demande l’intervention du psychologue et comment, faut-il attendre les demandes ou vaut-il mieux les susciter, comment se met en œuvre la pluridisciplinarité ?). C’est de cela dont l’enseignement rend compte : le réel de la clinique hospitalière, les objectifs des interventions psychologiques, les enjeux de la collaboration entre le psychologue et les divers professionnels. Un acte clinique caractérise la pratique dans ce lieu : clinique de l’instant, clinique du réel, dimension de surprise et inventivité, soit une présence en acte , y compris lorsqu’il s’agit d’une abstention d’intervention du psychologue. Une pratique qui oblige le clinicien à se faire l’ auxiliaire du sujet et à condenser son acte de façon à réveiller la dimension subjective.

Cet enseignement se différencie radicalement de ceux issus d’une certaine psychologie qui se fait l’auxiliaire des modèles bio-médicaux sous-tendue par une visée d’adaptation sociale. Il fait valoir la place du psychologue dans les services de médecine de façon à ce qu’elle ne se réduise pas à réintroduire un supplément d’âme dans une médecine bio-technologique. Au fond, cet enseignement démontre, que l’université, et plus précisément encore, la formation des psychologues, ne peut se passer de la psychanalyse.

Cela étant, le savoir universitaire même pratique ne suffit pas à former des psychologues. Un autre savoir, celui qui provient des stages, celui qui se constitue de l’expérience de terrain est indispensable. Les universitaires en sont conscients : l’expérience provient de la rencontre clinique, de la confrontation à la vie institutionnelle et de la transmission qui incombe aux psychologues tuteurs.

La durée des stages de master 1 est de 20 jours sur l’année, l’objectif est l’initiation aux pratiques professionnelles du psychologue clinicien ; Le stage de Master 2 est de 480 H. et consiste en une mise en situation professionnelle. Complémentairement aux stages obligatoires les étudiants effectuent des stages conseillés afin de parfaire leur formation clinique et de constituer un dossier clinique suffisamment étoffé pour améliorer leurs chances d’entrée en Master professionnel ;

L’étudiant est inscrit en groupe “d’encadrement de stage”. Il s’agit de rencontres hebdomadaires (1H semaine) qui sont l’occasion d’évoquer, d’analyser, de prendre de la distance, de dégager une posture professionnelle à l’aide d’un psychologue (praticien ou universitaire-praticiens). Enseignants et praticiens assurent la co-formation des étudiants. L’enseignant encourage les étudiants à se faire « élève de la clinique », à repérer les discours institutionnels, les différents modes d’abord du symptôme. Le tuteur de stage à l’université doit garantir l’exercice professionnel en conformité avec le code de déontologie de la profession. Des rencontres entre référents de stages à l’université et tuteurs permettent des discussions autour des difficultés rencontrées quant à l’accueil des stagiaires, à la concordance entre les attentes de l’université et celles des praticiens, et sont favorables au suivi de l’étudiant en formation. Selon les universités diverses modalités pratiques peuvent exister ou co-exister :

— soit des rencontres régulières sous la forme de réunions de travail relatives aux modalités pratiques des stages, définition des attendus de l’université, des difficultés des professionnels de terrain à sélectionner les stagiaires, manque de temps d’encadrement, etc.

— soit les enseignants se déplacent sur les lieux de stage pour évaluer in situ l’effectivité du stage ;

— soit, et c’est ce que prévoit “l’arrêté du 19 mai 2006 relatif aux modalités d’organisation et de validation du stage professionnel”, le psychologue praticien référent est présent lors de la soutenance du rapport de stage de l’étudiant ; Ce décret vise à “renforcer” la collaboration universitaires — praticiens à laquelle sont favorables les universitaires.

III Perspectives

Les psychologues sont en difficulté lorsqu’il s’agit de définir le cadre de leur exercice. D’autant que si le diplôme de Master professionnel est la condition sine qua non pour faire usage du titre de psychologue, d’autres professions tendent à s’approprier les savoirs et les pratiques psychologiques. La méconnaissance de la fonction du psychologue se retrouve chez les usagers. En effet, malgré une insertion professionnelle grandissante, un flou persiste, un malentendu, quant à l’activité du psychologue. D’où le problème récurrent de la place dérisoire souvent réservée aux psychologues. Sans doute faut-il voir là une transparence insuffisante de la pratique de ces professionnels parfois à mettre en lien avec leur volonté d’extra-territorialité et leur prise de responsabilités institutionnelles insuffisantes.

Comment le psychologue peut-il soutenir ou défendre son territoire si les contours de sa profession ne sont pas visibles y compris de lui-même ? Comment le psychologue clinicien se positionne-t-il eu égard à l’apparition de nouvelles dénominations, de nouvelles spécialisations (psychologie de la santé, retour des techniques évaluatives, de la psychométrie, etc.) ? L’université doit former les psychologues et le clinicien en particulier à repérer la spécificité de sa pratique eu égard aux autres professionnels. Cela est d’autant plus important dans un contexte d’évolution des métiers vers un partage des tâches et des compétences. La formation universitaire doit participer à clarifier la fonction sociale et l’exercice professionnel des psychologues. Diverses propositions sont discutées en ce sens : l’idée de la constitution d’un statut d’enseignant — praticien, ou hospitalo- universitaire ; l’idée dans la cadre de l’harmonisation européenne, d’une sixième année centrée sur la formation pratique et/ou clinique supervisée ; enfin, l’idée d’un doctorat d’exercice avec un clinicat.

Enfin, les questions relatives à la formation aux psychothérapies font l’actualité immédiate. Qui doit assurer la formation aux psychothérapies : l’université, les instituts professionnels ou École, ou bien la formation aux psychothérapies doit-elle faire l’objet d’une coopération entre les deux ? Comment garantir le titre de psychothérapeute : par l’établissement de commissions régionales constituées de médecins et psychologues, cela est-il du ressort de l’université, ou bien peut-on envisager une co-validation ? Une formation préalable en psychopathologie devra-t-elle être requise ? Rappelons que la formation aux techniques psychothérapiques si elle est un aspect de la formation dispensée dans les masters de psychopathologie ne saurait être complète si elle n’est accompagnée d’une expérience personnelle et singulière de mutation subjective et de connaissance des processus en jeu. Celle-ci ne saurait être rendue obligatoire dans un parcours universitaire, ni garantie par un titre universitaire. L’Université est en mesure de transmettre un savoir sur les psychothérapies, “quelque chose sur la psychanalyse et quelque chose venant de la psychanalyse” comme l’écrit Freud en 1919, elle a même tout intérêt à le faire. Mais ne demandons pas à l’Université ce qui n’est pas de son ressort !

Pour conclure

On assiste à un paradoxe. Alors que la psychologie étend ses champs d’intervention, il est possible de constater la perte de vitesse des spécialisations en psychopathologie clinique. Pourquoi cette sous-discipline de la psychologie ? On peut considérer que l’appel massif fait à la psychologie concerne une psychologie normative et adaptative. La formation universitaire est un indicateur du “dosage du psychologue” (Santiago-Delafosse) que nous voulons dans notre société, tant en ce qui concerne le nombre de psychologues diplômés qu’en ce qui concerne la spécialisation de ce psychologue. C’est pourquoi une vigilance s’impose quant au type de psychologue qu’exige la société contemporaine car cela interfère avec la formation des psychologues. Il y a là un enjeu d’avenir.