Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a annoncé mardi à l’Assemblée nationale le retrait du volet santé mentale, très décrié, de son projet de loi de prévention de la délinquance. “J’ai décidé de vous proposer de retirer du projet de loi les dispositions relatives aux hospitalisations d’office”, a déclaré le ministre, en défendant en deuxième lecture son texte devant les députés. “Nous souhaitons être attentifs” aux “craintes des professionnels et des familles à l’égard d’une réforme qui serait limitée à la seule hospitalisation d’office”, a-t-il ajouté. “Je crois que c’est sage. Nous faisons une ouverture sur les professionnels de la santé”, a encore dit, dans son discours, M. Sarkozy, très chahuté par l’opposition de gauche. Peu auparavant, le chef de file des députés UMP, Bernard Accoyer, avait laissé entendre un geste en ce sens de M. Sarkozy, en affirmant qu’il faisait “toute confiance” au ministre pour “apaiser les attentes” des familles et des professionnels. La présence d’un volet psychiatrie dans un texte relatif à la délinquance était vivement décrié par les familles et les professionnels qui ont manifesté mardi aux abords de l’Assemblée nationale. L’opposition et une partie de l’UMP étaient également opposées à ce volet. Quatre syndicats ont appelé les 3.500 psychiatres hospitaliers à faire grève ce mardi pour obtenir le retrait de ces articles. La grève a été “très suivie”, selon le Syndicat des psychiatres de secteur, qui a estimé le “taux de mobilisation” à “75% à 80%”.
Une nouvelle figure de l’Inquisition au service de quoi ?
Je crois qu’on ira de dénonciations en dénonciations, car la Miviludes a mis dans les dérives sectaires non pas des organismes identifiés, mais des méthodes de travail utilisées par une grande partie des psychothérapeutes et des formateurs en développement personnel. Même si cela ne fait pas partie de notre formation, tout psychothérapeute se doit d’étudier au moins pour savoir ce que c’est, des méthodes comme la PNL par exemple. Dans ce cas, il va être très facile d’accuser n’importe quel formateur de “dérive sectaire”. C’est n’importe quoi. Depuis plus de vingt ans je fais des stages comme participante, je n’ai jamais été assujettie à qui que ce soit ni lâché de patrimoine, étant bien généralement fauchée. Et pourtant je connais bien du monde dans ce milieu-là.
Ça devient grotesque. Un article du Monde “ Les sectes à l’assaut des entreprises ” pour un formateur douteux dans UNE société de formation chez Orange… trois poulets morts, toute la France tremble. Une généralisation abusive. ce n’est pas comme ça qu’on va protéger les citoyens. On les empêche simplement de se développer, d’aller explorer leur inconscient, de se libérer des emprises d’une société qui préfère les moutons pour tout contrôler. L’attaque contre la profession de psychothérapeute procède du même soupçon malsain, inquisiteur. Pendant deux mille ans on s’est payés l’Inquisition, maintenant on a la Miviludes. Tous les formateurs ont peur, les psychothérapeutes se voient confisquer leur titre. Toutes les associations héritières de traditions celtes, africaines, indiennes etc, se cachent, ne veulent pas être filmés c’est hyper dur, pour cause de risque d’être montré “ secte ” (en cours de réalisation d’un long métrage, je tente d’avoir leur accord). Même brûler de l’encens dans un cabinet est suspect, alors que quand des gens défilent avec leurs transpirations respectives, pour l’odeur c’est quand même sympa… Mais vous rendez-vous compte de l’ambiance en France ?!
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L’article en question suit :
Les sectes font leur mue et recrutent désormais dans le secteur professionnel.
La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Milivudes, voir son adresse sur la Toile infra) qui a publié son quatrième rapport annuel mercredi, constate que les mouvements sectaires s’adaptent, délaissant désormais les gourous mystiques, au profit de formateurs qui se fondent dans le paysage, sans signes extérieurs de prosélytisme, pour recruter des adeptes ?
L’emprise d’une secte sur un individu peut commencer par un banal stage de formation professionnelle ou de réinsertion sociale, conclut ce rapport. Il y a danger s’il est coûteux, exigeant en temps et en “obéissance”, ou s’il implique des mises en condition à coup de jeûne ou de substances diverses.
“Praticien en analyse et réinformation cellulaire”
Mais selon la Miviludes, il ne faut pas voir des sectes partout : on peut parler de “ dérive sectaire ” quand il y a une “ mise en état de sujétion “, c’est-à-dire une emprise manifeste sur la personne, qui s’insinue dans la vie de tous les jours. Cette dérive se caractérise également par la rupture des liens familiaux et la disparition du patrimoine de la personne.
Le rapport précise que le contexte économique est porteur : les métiers évoluent, les individus cherchent à optimiser leurs capacités d’adaptation, d’où une profusion de stages de “reconstruction personnelle” et de formation liées au domaine de la santé.
La Miviludes cite ainsi la formation non reconnue de “praticien en analyse et réinformation cellulaire”, mélange de psychothérapie et de naturopathie qui “vise à rétablir l’harmonie entre le corps, l’esprit et son environnement”, ou encore la formation de Doula (accompagnatrice d’accouchement). Certaines sectes font aussi une intense activité de lobbying dans le domaine de la propriété intellectuelle (source de copyrights) et dans le domaine informatique.
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Rendez-vous compte : “ vise à rétablir l’harmonie entre le corps, l’esprit et son environnement ” : ahhh c’est grave !!!! au secours une secte !! Voilà ce qui est reproché à ces formateurs… La liste continue de s’allonger, c’est comme les cheveux blancs sur une tête qui vieillit : au bout d’un moment il leur sera plus facile et plus rapide de nous faire une liste des pensées autorisées que d’arracher les “inconvenantes”!
Compte-rendu analytique de la séance du 14 février 2007 au Sénat
M. SUEUR. Le groupe socialiste avait voté pour ce texte, considérant qu’il était globalement positif. Malheureusement, nous serons contraints de nous abstenir si les dispositions sur les psychothérapeutes sont maintenues. Monsieur le Ministre, tout dépend de vous !
Les amendements introduits par l’Assemblée nationale avaient été supprimés en première lecture à l’unanimité au Sénat et avec l’accord du gouvernement ! Monsieur le Ministre, je note d’ailleurs que vous n’avez pas été très disert sur ce sujet dans votre intervention.
M. Xavier BERTRAND, ministre de la Santé. Vous allez y pourvoir ! (sourires.)
M. SUEUR. Des dispositions sur les psychothérapeutes n’ont rien à faire dans un texte sur les médicaments.
M. ABOUT, président de la commission. Nécessité fait loi !
M. SUEUR. Le Conseil constitutionnel s’est exprimé récemment avec la plus grande clarté sur cette question. Ce texte porte sur les médicaments, et rien que les médicaments. Il sera inacceptable d’y introduire des dispositions réglementant les conditions d’accès à une profession.
Comment justifier cela ? On serait bien en peine de le faire sauf qu’il faut se souvenir de la première initiative de M. Accoyer procédant à une conception hygiéniste selon laquelle seuls les médecins peuvent traiter des souffrances psychiques et mentales.
M. ABOUT, président de la commission. Et les curés ! (rires.)
M. SUEUR. Ce monopole n’est pas acceptable car il revient à nier tout l’apport de la psychanalyse et des psychothérapies relationnelles.
S’il est légitime de définir les conditions d’exercice de la profession de psychothérapeute nous ne le nions absolument pas , il eût été plus simple et plus clair de le faire après concertation avec une profession qui est structurée et, cela, ne passant pas forcément par la loi.
Nous ne contestons pas non plus la nécessité de lutter contre les dérives sectaires. Il existe pour cela des lois ; s’il faut les renforcer, renforçons-les. Mais c’est une autre question. En la liant à celle des psychothérapeutes, on porte préjudice à des professionnels qui n’ont rien à voir avec les sectes.
Au lieu de traiter seulement des psychothérapeutes, on a voulu traiter en même temps des médecins, des psychanalystes et des psychologues ! D’où la contradiction : le dernier alinéa de l’article 52 de la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique impose une formation en psychopathologie à tout candidat à la profession de psychothérapeute ; mais ce n’est pas ce qui figure dans la dernière mouture de l’avant-projet de décret selon lequel l’accès au titre est de droit pour trois professions tandis qu’il impose des conditions spécifiques aux autres. C’est contraire au principe d’égalité. Il n’existe pas, dans notre arsenal législatif, de définition de la psychanalyse et je ne dis pas qu’il en faut car cela nécessiterait de débattre avec les 27 associations de psychanalyse& Le titre de psychanalyste n’étant pas défini dans la loi c’est le sens du projet de décret , dès lors qu’une personne adhère à une société de psychanalyse, elle a le droit d’être psychothérapeute !
M. ABOUT, président de la commission. Non, elle a le droit d’être inscrite sur la liste !
M. SUEUR. Vous me l’avez déjà dit ; je ne suis toujours pas convaincu.
Comment pourrez-vous empêcher un psychothérapeute de mettre sur sa porte une plaque de psychanalyste, au besoin en créant une nouvelle société de psychanalyse ? De même un médecin ou un psychologue pourront être psychothérapeutes !
Le texte législatif serait clair s’il s’en tenait au dernier alinéa de l’article 52 : tous les professionnels devraient avoir acquis une formation spécifique. Mais, à suivre comme vous le faites la logique du troisième alinéa, vous portez atteinte au principe d’égalité. Les amendements présentés en C.M.P. ne sortent pas de cette impasse.
M. Xavier BERTRAND, ministre de la Santé. Je n’y étais pas
M. SUEUR. Au lieu de dissiper la contradiction nichée au sein de l’article 52, ils la confortent ! Les conditions de formation n’ont pas été discutées avec les professionnels. Les psychothérapeutes seront les seuls dont la validation des acquis de l’expérience sera soumise à une commission dont aucun membre n’appartient à la profession ; ils seront jugés par des représentants d’autres professions qui, éventuellement, n’auront reçu, eux, aucune formation en psychopathologie.
On ne peut ignorer le contexte de ce débat : celui d’un vaste mouvement international qui tente de nier les apports de la psychanalyse et des psychothérapies relationnelles au bénéfice des thérapies cognitivo-comportementales, conformément à ce qu’a « révélé » un rapport de l’INSERM, sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Je crois savoir d’ailleurs que cet institut a récemment décidé de revoir la manière dont sont rédigés de tels rapports.
Pour surmonter la contradiction par le haut, il faut d’abord discuter, dans un autre contexte, de la pertinence de la pluralité des approches thérapeutiques en faisant abstraction de l’actuelle croisade contre la psychanalyse. Il faut ensuite disjoindre la question de la psychothérapie de celle des trois autres professions. Il faut enfin discuter avec les professionnels qui ont défini des structures de formation, des règles de déontologie et de bonne pratique.
Mais, à s’obstiner comme vous faites, on laisse le problème entier. Au mieux on obtiendra des effets nominalistes : le psychothérapeute s’appellera psychopraticien ou psychanalyste, et inversement. Mais j’ai la conviction qu’il faudra revenir sur ces amendements.
Saisine du Conseil constitutionnel à l’encontre de la loi Médicament.
Monsieur le Président du Conseil constitutionnel
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel
2, rue Montpensier
75001 PARIS
Paris, le 14 février 2007
Monsieur le Président du Conseil constitutionnel,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel,
Nous avons l’honneur de vous déférer conformément au deuxième alinéa de l’article 61 de la Constitution la loi portant diverses dispositions d’adaptation au droit communautaire dans le domaine du médicament et plus particulièrement ses articles 33 et 34.
Ces articles ont été adoptés selon une procédure contraire à la Constitution.
Les articles 35 et 36 modifient l’article 52 de la loi n°2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique et portent respectivement sur l’usage du titre de psychothérapeute et sur les caractéristiques de la formation ouvrant l’accès à ce titre. Ils résultent des travaux de la commission mixte paritaire du 31 janvier 2007, après l’adoption de deux amendements par l’assemblée nationale en première lecture le 11 janvier 2007, rejetés par la suite par le Sénat le 24 janvier 2007.
Selon votre jurisprudence, très récemment mise en œuvre par votre décision n°2007-546 DC du 25 janvier 2007, le droit d’amendement des parlementaires et du gouvernement inscrit dans l’article 44 de la Constitution « ne saurait être limité que par les règles de recevabilité ainsi que par la nécessité pour un amendement de ne pas être dépourvu de tout lien avec l’objet du texte déposé sur le bureau de la première assemblée saisie ».
Le projet de loi n°3062 déposé le 3 mai 2006 sur le bureau de l’Assemblée nationale comportait deux chapitres : l’un ayant pour objet la transposition de la directive européenne n°2004/27/CE relative aux médicaments à usage humain, l’autre visant à autoriser le gouvernement à adopter par voie d’ordonnance plusieurs mesures transposant ou complétant la transposition d’autres directives relatives aux produits de santé ou adaptant le code de la santé publique au droit communautaire.
En aucun cas n’étaient contenues dans le projet de loi déposé initialement à l’Assemblée nationale des dispositions relatives à l’usage du titre de psychothérapeutes et à la formation ouvrant l’accès à ce titre. Le dépôt et l’adoption de ces amendements auraient pour but selon les explications fournies par leur auteur principal de tirer les conséquences du fait qu’un décret d’application de l’article 52 de la loi relative à la politique de santé publique n’est pas paru, alors que le gouvernement déclare, pour ce qui le concerne, et dans l’optique qui est la sienne, préparer ce décret. Ces considérations, d’ailleurs contradictoires, ne changent rien au fait qu’il est patent qu’il y a une totale absence de lien entre ces deux amendements et le projet déposé en premier lieu à l’Assemblée nationale.
Les articles 33 et 34 ont été adoptés selon une procédure contraire à la Constitution et doivent par conséquent être censurés.
Propagande religieuse
PATRICK TORT
À PROPOS DE L’« ATLAS DE LA CRÉATION »
Le 2 février 2007, la France apprend par voie de presse qu’un ouvrage de propagande créationniste de grand luxe, un in-folio édité et imprimé à Istanbul[1], intitulé Atlas de la Création [2] a été envoyé sous forme de colis postal à l’adresse des établissements d’enseignement du territoire[3]. L’ouvrage porte la signature du dénommé Harun Yahya (alias Adnan Oktar), prosélyte musulman turc également signataire d’un nombre considérable de livres, de cassettes vidéo, de CD, de DVD et auteur d’un site Internet (enregistré aux États-Unis et administré en Turquie)[4] attaquant les fondements de la biologie moderne de l’évolution pour leur substituer le dogme de la création divine de chaque forme vivante dans son état définitif. Le ministère de l’Éducation a enjoint aux établissements de ne pas permettre l’accès à cet ouvrage, dont la vente sur Internet – au prix de 75,50 euros[5] – paraît ridicule par rapport à la formidable distribution gratuite qui en est faite – une ou plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires selon les sources.
Psychotique selon les uns, faussaire en matière de connaissance de l’islam selon les autres, gourou d’une secte (la Science Research Foundation) adossée au mouvement islamique réformiste Nurcu et liée à l’ Institute for Creation Research américain, condamné pour chantage, extorsion, possession d’armes illicites et rapports sexuels avec des mineurs d’après un portail musulman[6], l’auteur de cet ouvrage (évidemment collectif) qui en annonce six autres s’illustre par sa volonté d’opposer la vérité « scientifique » du Coran au darwinisme et au matérialisme. Traduit dans de nombreuses langues – et notamment dans celles des grandes communautés musulmanes –, avec des moyens financiers exorbitants qui ne peuvent être ni ceux d’un particulier, ni ceux d’éditeurs privés turcs, l’ouvrage se caractérise par une défense homogène des « trois religions divines », l’islam, le christianisme et le judaïsme[7].
Ses arguments (ici essentiellement paléontologiques) sont calqués sur ceux des « créationnistes scientifiques » anglo-saxons, lesquels, bien que réfutés depuis le dernier tiers du XIXe siècle, continuent de s’internationaliser grâce à l’action des groupements sectaires et des milieux ultra-conservateurs américains. Rien ne surprend dans ce livre, combinaison classique du faux, du banal et du travesti (on y voit même un fossile d’insecte manifestement colorisé pour rendre plus parfaite la ressemblance avec l’insecte vivant), et le choix systématique de taxons dits « panchroniques », c’est-à-dire de formes très anciennes ayant très peu évolué, ferait sourire un étudiant en paléontologie. L’argument de la complexité qui ne saurait être due au « hasard », le « miracle » des harmonies naturelles, le fixisme réaffirmé à chaque page et illustré par des photographies souvent largement indéchiffrables[8], une nomenclature ridicule, tout cela fait partie des mystifications ordinaires des « musées de la Création », malheureusement de plus en plus nombreux aux États-Unis.
La vieille théologie naturelle y règne, une fois de plus, inchangée dans ses gestes fondamentaux. Au « Miracle des Fourmis » (l’une des innombrables productions d’Oktar/Yahya), répond, dans la bibliographie en images qui clôt le livre, celui de l’ADN et du système immunitaire. La Providence a tout réglé, le Coran tout annoncé. Rien ne surprend non plus dans la sinistre confusion entretenue autour de la théorie darwinienne – présentée comme une doctrine sanguinaire –, et qui néglige le fait essentiel que dans l’anthropologie de Darwin, la civilisation se définit comme le renversement progressif des rapports de conflit au profit de l’association éthique, solidaire et altruiste. Rien ne surprend, si ce n’est la masse financière colossale mobilisée par cette agression internationale contre la science et sa dimension nécessairement anti-dogmatique.
La source réelle de cette énorme quantité d’argent mise au service d’un immense déni des vérités scientifiques les plus élémentaires s’éclairera peut-être si l’on se promène sur les sites internet où il est rendu compte de l’« œuvre » de cet imposteur : sur l’un d’entre eux[9], le décor est celui d’un paradis néo-classique hollywoodien. Une manipulation extrêmement fine d’associations quasi subliminales fait défiler au-dessus du texte des images de guerre, d’émeutes, d’Américains sur la Lune, de buildings de Manhattan, tandis que le terrorisme réprouvé du 11 septembre 2001 est attribué au darwinisme comme philosophie du conflit. L’affiliation scandaleuse de Hitler à Darwin, déjà pratiquée par l’auteur dans d’autres ouvrages juxtaposant leurs portraits sur une même couverture, ainsi que le thème du darwinisme comme source idéologique du terrorisme, constituent deux topiques récurrents de cette intoxication des consciences. Un autre site en appelle, sur un plan directement politique – parmi des considérations positives sur George Bush, les droits de l’homme et la libre entreprise –, aux États-Unis pour qu’ils soutiennent le principe du règlement des conflits du monde musulman, et entre les nations de l’Islam et l’Occident judéo-chrétien, par une communauté islamique unifiée[10] ouverte aux accords fondamentaux des trois grandes religions monothéistes.
C’est évidemment là un rêve américain pour le Moyen-Orient, rêve qui pourrait en même temps être celui de plusieurs gouvernements arabes, et notamment de celui de l’Arabie saoudite, pays disposant d’immenses capitaux pour favoriser l’expansion d’un islam naturellement compréhensif envers les intérêts du commerce pétrolier. Sans compter qu’une base en Turquie, pays candidat à l’intégration dans l’Union européenne, peut être spécialement utile pour toute action éventuelle de déstabilisation idéologique en Europe.
Il appartient évidemment aux biologistes et paléontologues de tous les pays atteints par cette offensive d’expliquer aussi largement que possible que les contenus de tels ouvrages n’ont rien à voir avec les faits établis de la science moderne de l’évolution. Mais il leur faut aussi ne pas oublier que cette propagande religieuse est par essence et par destination une propagande politique qui doit être analysée dans sa genèse complexe et combattue politiquement en connaissance de cause. Et que la paléontologie coranique de Yahya a un fort parfum d’harmonie entre des dollars bien contemporains et des énergies fossiles qu’elle souhaiterait éternelles.
Rappelons enfin que ces inepties et ces mensonges stratégiques seront d’autant plus facilement accueillis en France que certains prétendants aux titres d’historien des sciences ou d’entomologiste y ont signé naguère des ouvrages intitulés « De Darwin à Hitler » ou « Dieu des fourmis, Dieu des étoiles ». Et que certains estiment faire une bonne affaire en laissant défendre le « darwinisme » par tel ou tel chargé des relations publiques du Vatican.
On ne récolte décidément que ce que l’on a semé.
[1] Éditions Global, inconnues des moteurs de recherche, qui connaissent très bien en revanche Global Publishing Ltd, maison d’édition de l’auteur, et bookglobal.net, son site de vente.
[2] Mesures extérieures : 28 x 38 cm, couverture toilée avec dorures en creux et fenêtres plastifiées avec hologrammes en page 1 et 4, sur papier couché, 772 pages couleur en impression offset, pesant plus de 5 kg et comportant des milliers d’illustrations.
[3] L’expédition a été faite en Turquie et en Allemagne. Les noms des destinataires choisis parmi le personnel des établissements figurent sur ces envois.
[4] http://www.harunyahya.com
[5] Le prix de revient d’un tel livre par volume en France serait tel qu’il lui ferait atteindre, dans le circuit commercial normal, un prix de vente d’environ 400 euros.
[6] http://www.islamla.com
[7] Ce en dépit du fait que l’auteur ait publié un ouvrage négationniste, Soykirim Yalani (The Holocaust Hoax [La Mystification de l’Holocauste]), voir National Union Catalog : Soykirim yalani : Siyonist-Nazi isbirliginin gizli tarihi ve “Yahudi Soykirimi” yalaninin icyuzu / Harun Yahya. Istanbul : Alem, c.1995.
[8] L’ouvrage ne comporte par ailleurs aucune mention de crédits photographiques.
[9] http://www.jesusreviendra.com
[10] www.harunyahya.com/fr/index.php
La constante primitive. Dessein intelligent, animisme & théologie naturelle
L’idée d’une intelligence supérieure organisatrice du monde et de ses harmonies a l’âge des grandes religions révélées. Fondamentale dans le christianisme, où elle qualifie Dieu en tant qu’auteur de la Création, elle y est sans nul doute l’article de foi premier, socle et condition de tous les autres. La croyance en une création ne fonderait en effet aucune religion si cette création n’exprimait aucun plan , c’est-à-dire n’instaurait aucun ordre.
Mais avant même qu’il en puisse être ainsi, à la source de toutes les croyances humaines, au cœur du plus simple animisme , réside l’idée – d’abord individuelle et irréfléchie dans la surprise et dans la peur, puis collective et réfléchie dans le mythe – qu’une intention habite chaque manifestation de la nature. Si le mot « primitif » signifie quelque chose, c’est en tout premier lieu ce finalisme spontané attribuant au phénomène le sens qui s’attache à l’expression d’une volonté exerçant un pouvoir sur le monde en vue de certaines fins . Une volonté toujours interprétée d’abord comme l’analogue extérieur de la volonté intérieure dont l’Ego primitif se sait habité lorsqu’il exerce son propre pouvoir sur le monde. Telle est donc l’origine.
L’Ego primitif est finaliste parce qu’il possède l’expérience initiale d’un agent , parce qu’il est lui-même une cause . L’enfant qui crie s’éprouve comme cause de l’arrivée de sa mère, et si après cela elle arrive, n’arrive pas, ou se met en colère, ce n’est pas un hasard : sa mère est également pour lui cause – et cause intentionnelle – du bonheur comme du malheur qu’il ressent, ce qui lui permettra tour à tour de l’aimer, de la craindre ou de la haïr. Cette structure psycho-relationnelle initiale explique la généralisation première de l’explication causale par l’animisme. Ce n’est qu’au cours d’une évolution que l’échec de l’adresse magico-religieuse à des forces causales subjectifiées et la découverte du déterminisme indifférent fixeront l’horizon de la connaissance objective comme l’idéal normatif (appelant rupture avec la croyance) de la compréhension de l’univers. Le matérialisme rationnel se pose donc nécessairement comme âge adulte de la connaissance, et condition méthodologique de la science. Il exclut la projection intentionnalisante à quoi se réduit primitivement toute la pensée finaliste.
Définition et genèse du finalisme
Nous reprendrons ici la définition générale du finalisme donnée en tête de l’article ainsi intitulé du Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution :
« Doctrine de l’Être qui assigne à toute forme d’existence un plan, un projet ou une intention réglant l’adéquation de ses caractéristiques à une destination préfixe. Dans cette définition, le finalisme équivaut sensiblement à la doctrine scolastique des causes finales , qui interprète toute configuration cohésive, régulière et harmonique de l’univers en termes d’orientation intelligente, de plan ou de dessein providentiel : le terme est alors quasiment synonyme de providentialisme . D’une manière générale, le finalisme est l’attitude philosophique, ordinairement dominée par un spiritualisme théologique plus ou moins marqué, qui consiste à mettre l’accent sur la finalité dans l’interprétation de l’univers ».
Pour une pensée finaliste, « il n’y a pas de hasard », au sens où il n’y a pas de déterminisme indifférent. Pour expliquer l’Être dans ses caractéristiques de structure et de fonctionnement ordonnés, il lui faut recourir à l’application d’une intelligence prévoyante comparable à celle de l’ingénieur ou de l’artisan. C’est évidemment ce finalisme théologique que combat la théorie darwinienne de l’évolution des organismes. L’homme, instituteur d’ordre et finalisateur d’actions, tend spontanément d’abord à reconnaître dans l’ordre de l’univers (qui est réel, mais ne dépend pas de lui) un ordre dépendant d’une intelligence prescriptrice analogue à la sienne, mais transcendante et disposant d’un pouvoir supérieur. C’est le fond primitif de toutes les religions. C’est la projection du désir humain vécu comme cause, et Spinoza l’avait déjà parfaitement reconnu[1].
Ce que montre la théorie darwinienne, c’est que l’ordre de l’univers vivant se constitue sans cesse d’une interaction d’existences réalisant entre elles des combinaisons productrices d’équilibres mobiles sélectionnés, eux-mêmes temporaires et non strictement prédictibles dans la plupart des cas, mais néanmoins observables et nécessaires. Tout providentialisme au contraire condamne la science en déclarant l’impuissance de la nature à produire ce qui pourtant la caractérise, et à livrer les clés de son intelligibilité. Si malgré tout la pensée finaliste persiste et se réitère indéfiniment dans les consciences en dépit de l’opérativité scientifique exclusive des explications non finalistes, c’est tout simplement parce qu’elle correspond, à l’instar de l’animisme, à la postulation primitive spontanée de l’ agent qui, s’éprouvant dans le monde comme efficience intentionnelle et causale, ne peut d’abord penser le monde que comme l’ effet d’un agent pourvu comme lui de conscience, de représentation des fins, de volonté et d’intention. La pensée finaliste est retour, régression régulière vers la projection primitive de l’ Ego finalisateur. Comme égocentrisme gnoséologique , elle est ce que la connaissance objective aura constamment à dépasser. Là s’ébauche une réponse partielle à la question centrale des déterminations de la connaissance scientifique : cette dernière pourrait se caractériser d’abord par un divorce psychologique avec l’ imperium de l’Ego sur le monde.
Dans la grande histoire de la séparation entre la pensée magico-religieuse et la pensée technico-scientifique se joue, lentement, le dépassement en question, mais l’héritage de la première n’est pas amorti pour autant : il constitue notamment la mythologie égocentrique et démiurgique de l’art (toujours en cela, même s’il ne se réduit pas à ces déterminations, animiste et paranoïaque), et subsiste à l’état résiduel au sein d’une portion nostalgique de la conscience scientifique, obstinément prisonnière de la grande régression providentialiste : si la fin du XXe siècle et du second millénaire a été marquée, si peu « sérieusement » que ce soit du point de vue de la science, mais aussi massivement, par les résurgences du créationnisme, par la réactivation du finalisme teilhardien en matière d’évolution, et par la vieille doctrine d’un ordre cosmique finalisé par l’apparition de l’homme, c’est très exactement parce que la « coupure » bachelardienne entre connaissance vulgaire et connaissance scientifique est un horizon, mais non encore, certes, un acquis – l’idée même d’une telle coupure et de ce qu’elle refoule impliquant d’autre part à l’évidence, circonstances aidant, le retour du refoulé. C’est très exactement ce qu’aujourd’hui la résurgence de la thématique, banale mais inépuisable, du « plan intelligent » nous permet d’analyser.
La théologie naturelle et le providentialisme
Lorsque l’intelligence humaine, reflet atténué de l’intelligence divine, mais toujours susceptible de désobéissance coupable, conquiert le pouvoir de contester la véridicité du dogme de l’universel commencement en interprétant autrement le monde et sa genèse, les Églises réagissent à cette fragilisation momentanée ou à cette menace en intégrant dans leur conception les données nouvelles de la connaissance de la nature afin de les réintégrer dans le champ d’une Providence dont la légende biblique ne serait plus alors que l’expression figurée : les six jours de la création divine deviennent soudain autant d’époques de variable durée, et le dogme, renfermant non plus une vérité littérale, mais un tissu de métaphores, d’allégories, d’apologues, de paraboles ou d’énigmes, devient alors le symbole d’une vérité cachée aux indifférents, ouvrant par là même à l’exégèse un registre aussi vaste que l’ensemble des articles de foi qu’il s’agit pour les hiérarchies ecclésiastiques de préserver d’une péremption qui signerait en chaque cas une indiscutable perte d’autorité.
Devant cette situation, les Églises ont recours à l’arme qu’elles ont fourbie contre les avancées menaçantes de la connaissance indépendante : la théologie naturelle . La préoccupation centrale et la mission de cette discipline argumentative née au sein des appareils ecclésiaux sont de démontrer que la connaissance objective – immanente – de la nature, loin d’éloigner l’esprit de la reconnaissance de la sagesse providentielle – transcendante – l’y reconduit au contraire en imposant à l’intelligence le motif de l’harmonie universelle du créé comme échappant par nécessité à la seule emprise du hasard.
Le providentialisme est l’essence des religions révélées. La théologie naturelle est son instrument de persuasion. Son existence historique visible s’étend sur quatre siècles. Au centre de cette tradition argumentative des Églises chrétiennes, le motif du « plan » ou « dessein intelligent » organisateur de l’univers est un topos indéfiniment disponible et réactivable dès que s’annonce une crise de crédibilité des légendes fondatrices. Cette constante discursive, périodiquement réaffleurante et remaniée en fonction des avancées des connaissances positives sur la nature, s’intitule aujourd’hui encore, sans surprise, Intelligent Design .
La résurgence de l’ Intelligent Design (« dessein » ou « plan intelligent » imaginé comme seule cause possible des harmonies de l’univers), dont les USA sont le perpétuel théâtre, bénéficie aujourd’hui, à l’instar du « créationnisme scientifique », du vecteur de contamination que constitue la foule des adeptes diplômés, les mêmes qui ont déjà servi d’agents propagateurs de l’idéologie « New Age » et de ses multiples avatars du côté des sciences. Ce providentialisme revient dans la vieille Europe, qui l’a jadis produit, sous la forme illusoire d’une mode innovante destinée à marquer les limites de la connaissance rationnelle de l’univers, avec la complicité de scientifiques qui ne mesuraient assurément pas la portée de ce qu’ils faisaient lorsqu’ils applaudissaient au thème, en apparence innocemment « poétique », du « réenchantement du monde ». Cette approche mystique du monde et de la connaissance – symptôme de la crise momentanée de l’explication scientifique et de ses modalités de diffusion dans la société, ainsi que de la volonté politique d’un ressaisissement théocratique destiné à occulter la contradiction entre les idéaux de progrès affichés par les nations modernes et leurs pratiques délétères – n’a pour éclore dans les pays européens qu’à ressusciter les gestes discursifs de la vénérable tradition de la théologie naturelle, florissante depuis le XVIIe siècle en Angleterre et sur le continent. Lorsque, au XVIIIe siècle, le courant philosophique des Lumières entreprit d’affranchir de la théologie la connaissance scientifique de la nature, les Églises usèrent de tout leur pouvoir sur l’enseignement et la société pour imposer la survie de l’interprétation providentialiste des « merveilles de la nature » dont elles étaient les laboratoires permanents. Rien d’autre, en substance, ne se produit aujourd’hui.
La cible majeure : Darwin
Ce qu’a profondément institué Darwin, c’est une vision de l’histoire et du système des êtres totalement libérée des contrats de parole passés avec la croyance issue des dogmes religieux. Toute religion instituée, dans l’exacte mesure où elle se confond primitivement avec l’exercice du pouvoir politique, commence par être dogmatique. Elle ordonne, et l’on croit. La situation de Darwin par rapport à l’Église anglicane est exemplaire de ce qu’engendre un tel contexte. Considérée en tant qu’appareil d’influence, une Église installée ne procède jamais de plein gré à l’assouplissement de ses dogmes. Tant qu’elle est en mesure de tirer un avantage réel du maintien sans faiblesse de leur emprise, elle défend leur vérité littérale. C’est ce qu’ont tenté de faire les fondamentalistes protestants américains. Mais, ainsi que je l’écrivais récemment, « s’il advient que cette rigidité fragilise la religion dans l’affrontement qui l’oppose au discours de vérité concurrent qu’est la science, alors elle va puiser en son propre sein les éléments de souplesse adaptative qui, au prix, certes, de quelques concessions sur la lettre, assureront toutefois sa survie » [2].
Lorsque, en 1837, Darwin rompt avec le fixisme dogmatique et ouvre son premier carnet de notes sur le « transmutation des espèces », ni l’Église anglicane ni l’Angleterre – qui voit au même moment Victoria accéder au trône – ne sont prêtes à de telles concessions. Le prix de cette raideur est que tout divorce de la raison avec le dogme est vécu comme sortie simultanée de l’Église et de la foi. Pour Darwin qui, désormais transformiste et assuré de son étude de la géologie, de la paléontologie et de la distribution géographique des organismes, ne peut plus croire que le monde et les êtres qui le peuplent ont été créés en six jours par un Dieu personnel – dont les traits de comportement lui rappellent sensiblement par ailleurs ceux des divinités barbares du paganisme –, la religion, figée dans ses textes fondateurs, apparaît comme un mensonge indigne de justifier le maintien d’une croyance. On sait pourtant que quelques années auparavant, à Cambridge, il avait étudié avec un réel plaisir les ouvrages, inscrits au programme des humanités, de William Paley – le même dont l’actuel « Intelligent Design » fait aujourd’hui encore une référence permanente –, en dépit du fait que le prélat avait ordonné la mise à l’index des ouvrages non orthodoxes de son grand-père Erasmus. Au terme d’un processus d’éloignement progressif qu’il évoque dans son Autobiographie de 1876 en des termes non équivoques, Darwin abandonnera ainsi ses convictions juvéniles jusqu’à devenir « totalement incrédule ».
Cela cependant ne suffit pas à expliquer l’entêtement prolongé des Églises et des mouvements néo-providentialistes à combattre encore et toujours Darwin. Cet acharnement spécial, incarné par tous les acteurs de cette renaissance finaliste, s’explique plus profondément par le fait que Darwin, en dotant l’histoire naturelle d’une théorie de la dynamique évolutive des êtres vivants faisant l’économie de la Providence, tendait par là même à évacuer comme inutile, illusoire et impropre en science la représentation finaliste du monde et du devenir à laquelle la théologie naturelle avait arrimé l’essentiel de son sauvetage des articles de foi principaux du christianisme, déjà ébranlés dans la lettre. Et les concessions purement verbales qu’il fait, par convenance diplomatique envers les convictions installées, à l’idée déjà rétrécie d’un Dieu qui se contenterait d’imprimer à l’univers ses grandes lois de fonctionnement, ne changent rien au fait de son athéisme personnel (reconnu par lui-même en 1876), ni au fait que la nature qu’il étudie, désormais restituée à l’immense durée des temps géologiques et excluant tout miracle, est une nature entièrement soumise au principe d’immanence, une nature fondée sur la réfection épisodique de ses équilibres, une nature tributaire de la variation imprévisible et de la sélection des improvisations avantageuses, une nature contingente et opportuniste, échappant de ce fait à toute pré-délinéation.
Ainsi, le mouvement de l’ Intelligent Design , émanation de la droite chrétienne et des courants sectaires américains, soutenu par des capitaux privés considérables et un formidable appareil de propagande, ne se trompe pas de cible : l’ennemi « désigné » aujourd’hui, reléguant Marx au second plan des urgences stratégiques, c’est Darwin, celui qui a lu et apprécié Paley, puis l’a rendu, singulièrement affaibli, à l’apologétique en condamnant ses successeurs à la réitération périodique d’un geste d’annexion de la science à la croyance dont les seules véritables victimes sont ceux qui ne savent pas. La sourde intuition qui préside à cette diabolisation insistante de Darwin, c’est bien entendu celle du danger que présente, aux yeux des nouveaux défenseurs du dieu omniscient, une théorie qui n’est pas , pour penser l’histoire de la nature vivante, une théorie parmi d’autres , ainsi que le voudraient les bandeaux d’avertissement que les nostalgiques de la théocratie primitive ont fait apposer sur la couverture des manuels scolaires dans certains États américains.
Cette théorie est en effet extensible à tous les systèmes complexes issus d’une histoire , et met en œuvre non seulement un corpus gigantesque de faits qu’elle explique et relie, mais, au-delà, une nécessité d’ordre simplement logique qui en fait un véritable cadre de synthèse rationnelle : à l’intérieur d’un système déterminé d’éléments en interaction permanente et soumis au changement, la seule loi dynamique permettant de rendre compte de l’existence, des caractères et de l’action d’un groupe d’éléments à un moment donné est celle de la sélection de compatibilités temporaires entre le mode d’être actuel de ce groupe d’agents et l’état momentané du système : ce sont ces équilibres de coexistence et d’interactio qu’étudie l’histoire naturelle de Darwin, et qui fabriquent l’histoire du monde, lui donnant de facto un sens, non prescrit mais lisible, celui des séquences d’événements que reconstituent précisément les sciences de la terre et de la vie.
Anatomie d’une répétition
Des spéculations de l’ Intelligent Design se dégage donc une pénible impression de déjà-vu. Il paraît grotesque, pour un spécialiste de l’évolution aujourd’hui, de voir resurgir au sein de sa propagande l’antique allégorie – chère aux déistes du XVIIIe siècle – de l’horloge et de l’horloger, ou de voir brandir encore l’argument déjà cent fois réfuté de l’impossibilité d’aboutir par voie de sélection à la production d’un organe aussi complexe que l’œil des Mammifères. Ou d’entendre affirmer qu’un peu de science éloigne de Dieu et que beaucoup de science y ramène. L’ordre de la connaissance objective – celui de ce que l’on nomme la science – est irréductible à celui de la croyance, puisque croire est, précisément, ne pas savoir . J’ai longuement développé ailleurs l’idée que la réitération est le mode d’être des grandes idéologies para-scientifiques, et qu’en l’absence radicale de nouveauté, ce sont la répétition, la résurgence et le remaniement qui caractérisent le comportement historique de l’idéologie en général.
Le « créationnisme scientifique », le « principe anthropique » et le « Dessein intelligent » sont autant de composantes foncières de la plus ancienne théologie naturelle, et autant de versions diversement ajustées, mais convergentes, de son adaptation aux nouvelles données des sciences de la nature, du cosmos et de la vie. Cela ne signifie évidemment pas qu’il soit inutile d’y réagir autrement que par un haussement d’épaules. Ce geste a valu naguère aux maîtres de la zoologie française, peu conscients des grandes lois sociologiques de l’imitation, d’assister impuissants à l’irruption de la sociobiologie – autre composante, imposée comme adverse, de l’idéologie américaine, et chargée de faire passer pour un darwinisme intransigeant la pire de ses déformations. Le débat dès lors est orchestré entre créationnistes et sociobiologistes (ce qui ne laisse d’autre choix que d’épouser l’un ou l’autre versant de l’idéologie américaine), et le public doit se passionner une fois de plus pour cette énorme mystification. Ainsi, le pays qui a le plus favorisé l’illégitime travestissement du darwinisme en « darwinisme social » est, en même temps, celui qui condamne le vrai Darwin à s’effacer devant la théologie et qui, pour ne pas paraître se dissoudre dans cette antinomie, érige et spectacularise cette escroquerie en débat « démocratique ». Les mouvances néo-providentialistes, fortement soutenues par le gouvernement de Georges Bush et portées par la croissante infiltration des sectes dans la société, sont ainsi la réponse théocratique destinée à recouvrir la schize fondatrice et les contradictions majeures de la nation américaine – cette nation que Darwin, précisément, a un jour décrite comme ayant été fondée par des repris de justice guidés par des pasteurs. On assiste, aujourd’hui, à l’exhibition symptomatique et récurrente de cette constante primitive.
[1] Spinoza, Éthique , Préface de la 4e Partie : « Ce qu’on appelle cause finale n’est rien d’autre que le désir humain, en tant qu’il est considéré comme le principe ou la cause primordiale d’une chose. »
[2] P. Tort, Darwin et la philosophie , Paris, Kimé, 2004.
Patrick TORT
Ce texte a fait l’objet, sous le titre « Une idéologie parascientifique », d’une première publication dans le numéro 61 (décembre 2005 / janvier 2006) du Nouvel Observateur Hors-Série (« La Bible contre Darwin »). Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de son rédacteur en chef Laurent Mayet.
Compte-rendu des débats de la Commission mixte paritaire sur les articles (…) du projet de loi sur … le médicament
Usage du titre de psychothérapeute
La commission mixte paritaire a examiné un amendement déposé par MM. Jean-Marie Dubernard, député, vice-président, Mme Cécile Gallez, rapporteure pour l’Assemblée nationale, MM. Bernard Accoyer, Pierre-Louis Fagniez, Jean-Pierre Door et Yves Bur, députés, et M. Alain Vasselle, sénateur.
M. Bernard Accoyer, député, a tout d’abord rappelé le climat très constructif qui avait présidé aux débats relatifs à la question de l’usage du titre de psychothérapeute lors du vote de la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique. À cette occasion, le Parlement avait tiré les conclusions des innombrables drames provoqués par l’absence de réglementation en ce domaine, qu’il s’agisse de ruptures – personnelles ou familiales -, ou trop souvent de suicides des patients ou de leurs ascendants, victimes de la mécanique bien connue désormais des faux souvenirs. Les travaux parlementaires avaient alors abouti à la rédaction de l’article 52 de cette loi, qui encadre l’usage du titre de psychothérapeute et dont la mise en oeuvre nécessite l’adoption de mesures réglementaires. Un projet de décret est en cours d’élaboration. Tel qu’il est rédigé, il paraît être en contradiction avec la volonté exprimée par le législateur.
C’est la raison pour laquelle l’Assemblée nationale a souhaité préciser les dispositions de la loi afin de donner toute sa dimension au terme «thérapeute» qui, dans l’esprit de tous les Français, signifie naturellement une formation et des compétences.
Or, en prévoyant l’inscription à titre transitoire des professionnels installés depuis trois ans et exerçant sous la dénomination de psychothérapeutes sans disposer de l’accès de droit à l’usage de ce titre, le projet de décret n’est pas conforme à la loi. Cette disposition concerne quelques milliers de psychothérapeutes autoproclamés, parmi lesquels figurent beaucoup de personnes de bonne volonté mais aussi d’autres, dont la pratique est à l’origine de dérives parfois involontaires mais hélas parfois volontaires, entretenant des liens incontestés avec les mouvements sectaires.
L’inscription à titre temporaire prévue par le projet de décret aboutirait à légitimer, ce qui serait paradoxal, ceux contre lesquels le Parlement a voulu protéger les patients. Aussi l’amendement présenté, qui s’appuie sur celui déposé au Sénat par M. Alain Vasselle, a-t-il pour objet d’interdire cette inscription temporaire et de préciser que l’usage du titre de psychothérapeute sera accordé à l’issue de la formation rendue obligatoire par la loi. Il convient donc de permettre aux personnes concernées de suivre cette formation. Une commission régionale composée de représentants des catégories bénéficiant, de droit, de l’usage du titre de psychothérapeute, sera chargée d’évaluer les dossiers à l’issue de la formation.
Cette démarche s’inscrit totalement dans la logique de l’article 52 de la loi relative à la politique de santé publique et ne s’oppose pas à l’adoption des décrets d’application avant la fin de la législature. Il aura fallu en définitive cinq ans pour avancer sur ce sujet dramatique qui touche aussi bien l’organisation du système de soins que les droits des malades.
Mme Cécile Gallez, rapporteure pour l’Assemblée nationale, et M. Gilbert Barbier, rapporteur pour le Sénat, ont émis un avis favorable à l’adoption de cet amendement.
M. Guy Fischer, sénateur, a observé qu’il s’agit là d’un débat très important. Comme il l’avait indiqué lors de l’examen du texte en séance publique au Sénat, il est hostile à ces dispositions et votera contre leur rétablissement d’autant qu’elles sont dépourvues de tout lien avec l’objet du présent projet de loi.
M. Jean-Marie Le Guen, député, a estimé que les motivations avancées lors de l’examen du projet de loi relatif à la santé publique en 2004 pour réguler l’usage du titre de psychothérapeute avaient leur pertinence en proposant d’encadrer l’activité et la formation initiale de psychothérapeute, sur un modèle qui pourrait s’inspirer de celui qui prévaut pour les médecins. Ainsi, il ne serait pas choquant de soumettre les psychothérapeutes à des règles de formation continue et d’évaluation de leurs pratiques comparables à celles qui ont cours, au moins en théorie, pour les médecins.
Or, bien que les mesures visant l’encadrement de l’usage du titre de psychothérapeute aient été adoptées voici plus de trois ans, le Gouvernement n’a pas été en mesure de régler des problèmes qui n’appartiennent pas au domaine législatif, mais relèvent de l’exécutif.
La commission mixte paritaire est aujourd’hui invitée à trancher sur ces points de détail en raison de la non-conformité alléguée d’une mesure réglementaire à la loi de 2004, ce qui soulève le problème du fonctionnement global de l’exécutif. La commission mixte paritaire ne doit pas être mise en demeure d’intervenir en aveugle dans un dossier mal arbitré par le ministère de la santé et des solidarités, car déterminer les modalités d’agrément des professionnels exerçant sous la dénomination de psychothérapeute nécessite un travail d’analyse beaucoup plus important que celui qui peut être réalisé dans ce cadre.
M. Alain Vasselle, sénateur, a souligné que l’Assemblée nationale et le Sénat partagent deux objectifs communs : la sécurité des patients et la volonté d’interdire l’exercice de la psychothérapie aux personnes qui n’ont pas suivi de formation à cet effet. Le législateur n’a pas d’autre solution que de s’en remettre à des mesures réglementaires pour définir les modalités de mise en oeuvre du dispositif prévu par l’article 52 de la loi de santé publique.
M. Jean-Michel Dubernard, député, vice-président, s’est félicité de la qualité des travaux menés par la commission mixte paritaire dont les conclusions vont permettre de renforcer la sécurité des patients suivis par les psychothérapeutes.
M. Bernard Accoyer, député, a précisé que la démarche poursuivie par l’amendement cosigné par plusieurs membres de la commission mixte paritaire, est soutenue par l’Académie de médecine, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), les associations regroupant les psychologues, les psychiatres, certaines associations de psychanalystes, l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu (Unadefi) et l’Union nationale des amis et familles de malades psychiques (Unafam), c’est-à-dire tous les instituts et associations en charge de la protection des personnes, ce qui démontre l’existence d’un consensus sur le sujet.
M. Nicolas About, sénateur, président, a indiqué que le décret à venir doit prévoir un délai suffisant afin que toutes les personnes exerçant déjà sous la dénomination de psychothérapeute puissent suivre la formation prévue par la loi.
M. Jean-Marie Le Guen, député, a considéré qu’il y a un certain paradoxe à vouloir protéger la santé des patients tout en prévoyant une période de transition de plusieurs mois avant de réglementer l’usage du titre de psychothérapeute.
M. Nicolas About, sénateur, président, a précisé que la durée de la période transitoire devra tenir compte de la durée de formation qui pourrait être fixée à quatre cents heures.
M. Guy Fischer, député, a estimé que ces dispositions constituent un cavalier législatif. Elles auraient trouvé plus facilement leur place dans
la loi relative à l’organisation de certaines professions de santé. Il a renouvelé son opposition totale à cet amendement.
M. Gilbert Barbier, rapporteur pour le Sénat, a estimé que si la commission mixte paritaire doit renforcer les règles d’usage du titre de psychothérapeute, ça ne doit pas être parce que cette évolution est souhaitée par de nombreuses organisations, mais uniquement parce qu’elle est nécessaire en termes de santé publique.
M. Yves Bur, député, a estimé qu’autoriser une inscription à titre transitoire comporte des risques pour la santé des patients et qu’il est important, en conséquence, de supprimer cette possibilité, quitte à retarder un peu l’application de la loi.
La commission mixte paritaire a adopté l’amendement, puis l’article 28 sexies ainsi modifié.
Article 28 septies
Caractéristiques de la formation ouvrant l’accès au titre de psychothérapeute
M. Alain Vasselle, sénateur, a proposé un amendement visant à prévoir que les formations prévues à l’article 52 de la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique doivent être assurées sous l’autorité d’un établissement d’enseignement supérieur ou d’un organisme agréé par l’État.
La commission mixte paritaire a adopté l’amendement, puis l’article 28 septies ainsi modifié.
Article 28 octies
Autorisation d’ouverture d’un établissement pharmaceutique
La commission mixte paritaire a adopté cet article dans la rédaction du Sénat.
Article 28 nonies
Règles relatives à la préparation des médicaments radiopharmaceutiques
M. Gilbert Barbier, rapporteur pour le Sénat, a présenté un amendement de précision rédactionnelle.
La commission mixte paritaire a adopté l’amendement, puis l’article 28 nonies ainsi modifié.
[…]
La commission mixte paritaire a ensuite entendu les explications de vote sur l’ensemble du texte.
M. Jean-Pierre Michel, sénateur, a rappelé que le groupe socialiste avait émis un vote favorable à l’occasion de l’examen du présent projet de loi par le Sénat. Or, l’introduction de dispositions relatives aux psychothérapeutes, qui constituent des cavaliers législatifs, le conduit désormais à s’abstenir.
M. Guy Fischer, sénateur, a souligné que le groupe communiste républicain et citoyen avait largement contribué à l’enrichissement de ce texte lors de son examen par le Sénat. Il s’est déclaré défavorable aux dispositions adoptées par la commission mixte paritaire pour encadrer l’usage du titre de psychothérapeute et a estimé que ce débat n’est pas clos.
M. Jean-Marie Le Guen, député, a regretté qu’en cette fin de législature le Parlement soit amené à travailler dans l’urgence et sur des textes trop nombreux. Les amendements tardifs, le plus souvent déposés par le Gouvernement, se multiplient mais sont sans rapport avec les textes dans lesquels ils sont insérés ainsi que l’illustrent parfaitement les dispositions relatives à la réforme de l’hospitalisation
d’office dans un texte consacré aux professions de santé ou celles organisant l’encadrement du titre de psychothérapeute dans un texte consacré au médicament. S’agissant du présent projet de loi, les protestations émises à l’Assemblée nationale à l’encontre des programmes d’observance des patients ont permis la suppression de ces mesures au Sénat.
Dans ce contexte global, il a déclaré ne pouvoir approuver un texte qui, par ailleurs, contient des dispositions recueillant son accord.
M. Jean-Pierre Door, député, a considéré que la commission mixte paritaire aura permis de régler un vide juridique dans le domaine de la santé mentale, et plus largement de la santé publique, en renforçant les règles d’usage du titre de psychothérapeute ; l’urgence exigeait l’adoption de cette mesure, même au sein d’un texte consacré au médicament.
L’enjeu Darwin : biologie évolutive & théorie de la civilisation
La conférence
Parce que Darwin est l’auteur de la théorie de l’évolution des espèces vivantes par le moyen de la sélection naturelle, on l’a déclaré longtemps responsable des pires « applications » de cette théorie aux sociétés humaines : « darwinisme social », néo-malthusianisme, eugénisme, racisme, colonialisme brutal, ethnocide ou domination esclavagiste.
Or non seulement Darwin s’est opposé dans sa vie à chacune de ces attitudes, mais il a donné dans la partie anthropologique de son œuvre (et en particulier dans La Filiation de l’Homme, de 1871) les meilleurs arguments théoriques pour les combattre.
Darwin fut en effet non seulement un penseur de la paix, mais le plus convaincant des généalogistes de la morale, étendant le matérialisme naturaliste à l’explication de ce que l’Église a toujours réservé au domaine de la transcendance.
Avec l’auteur du Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution (PUF, 1996), on tentera de comprendre pourquoi cet aspect essentiel de la pensée de Darwin, dûment développé dans La Filiation de l’Homme, est demeuré si longtemps ignoré ou mésinterprété, ce qui constitue dans l’histoire des grandes doctrines scientifiques un phénomène assez exceptionnel pour que l’on se préoccupe aujourd’hui d’en éclairer les raisons.
Le conférencier
PATRICK TORT, philosophe, linguiste et théoricien des sciences biologiques et humaines, est Directeur de l’INSTITUT CHARLES DARWIN INTERNATIONAL, qu’il a fondé en 1998.
Professeur détaché au Muséum et chercheur, Lauréat de l’Académie des Sciences pour son Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution (PUF, 1996, 3 vol., 5000 p.), Lauréat du Prix Philip Morris 2000 d’Histoire des sciences pour l’ensemble de son œuvre et créateur de l’«Analyse des complexes discursifs», nouvelle méthodologie pour l’histoire des systèmes de pensée, il est l’auteur ou le maître d’œuvre d’une quarantaine de livres, dont le fameux Darwin et la science de l’évolution (Gallimard-Découvertes, 2000), et de l’Exposition Darwin, réalisée pour l’ASTS (Association Science Technologie Société).
Il dirige en outre la traduction complète des Œuvres de Darwin en 35 volumes, dont la parution a commencé en novembre 1999 avec le grand ouvrage de 1871, La Filiation de l’Homme. Il est Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.
La dernière résistance : débat entre Freud et Arnold Zweig dans leur correspondance à propos d’Israël et de la Palestine
Jacqueline Rose est Professeur de Littérature à Queen Mary, University of London.
Avec Juliet Mitchell, elle a édité en 1984 Feminine Sexuality by Jacques Lacan
Elle a publié entre autres ouvrages :
Why War ? Psychoanalysis, Politics, and the Return to Melanie Klein (1993) ;
The Question of Zion (2005)
Freud polygame ? le Nouvel Obs en question.
Sigmund a sans doute vécu une histoire d’amour avec sa belle-soeur Minna*. Faut-il pour autant brûler le freudisme ? L’avis de l’historienne Élisabeth Roudinesco.
Le Nouvel Observateur — La découverte d’une nouvelle archive prouve-t-elle une relation intime entre Freud et sa belle-soeur, Minna Bernays ?
Élisabeth Roudinesco — Le document révélé par le sociologue allemand Franz Maciejewski est une page d’un registre d’hôtel suisse, le Schweizerhaus, à Maloja. Le 13 août 1898, en face de la « chambre 11 », Freud a écrit : « Dr. Sigm. Freud et Mme, Vienne ». En voyage avec Minna, il aurait donc partagé cette nuit-là la chambre de sa belle-soeur en la faisant passer pour son épouse. Il faut replacer cette « preuve » dans son contexte. Minna, la soeur cadette de Martha, est venue vivre avec les Freud en 1896, à la mort de son fiancé. Ce cas de figure était très fréquent dans les familles nombreuses du xixe siècle, où une vieille fille s’occupait du foyer et des enfants.
« Tante Minna » était la seconde mère, elle est restée jusqu’à sa mort sous le toit de Sigmund et de sa soeur. Comme sa femme aimait peu les escapades, Freud avait l’habitude de voyager avec Minna. Ils avaient peu d’argent. Parfois, ils dormaient dans des chambres séparées. Parfois, ils prenaient la même chambre. Cela se faisait beaucoup et ne prouve pas leur idylle. L’archive ne dit pas tout ! Si l’historien ne peut dénier son importance, il n’est pas question de lui attribuer un pouvoir souverain.
N. O — En déduire une liaison n’est donc qu’un délire d’interprétation ?
É. Roudinesco. — Je ne nie pas qu’il y ait des ambiguïtés. Freud a longtemps été attiré par sa belle-soeur. Il n’avait plus de relations sexuelles avec Martha depuis la naissance d’Anna, et les deux femmes se ressemblaient physiquement. Minna était sa confidente, son «trésor», et leur complicité intellectuelle était énorme. Dans leur correspondance, ils expriment une véritable joie à voyager ensemble. Freud raconte toutes leurs péripéties à sa femme, et lui dit : «C’est dommage que tu ne sois pas là.» Pour lui plaire, Minna mettait ses plus belles robes. Mais selon moi, il n’y a pas d’érotisme dans ces lettres.
Freud a toujours eu besoin de présence féminine. Dans son enfance, il était chéri par sa mère et par ses soeurs et il a reproduit l’univers de la maisonnée de son enfance dans sa vie familiale. Malgré tout, il écrit à Martha qu’il est gêné qu’on prenne Minna pour son épouse. Qu’il se sente coupable est évident. De quoi ? Ont-ils eu une liaison ? A-t-il écrit sur le registre « Mme Freud » pour avoir la paix ? Il y a un doute, c’est certain. Mais même si l’on trouvait des preuves irréfutables de relations sexuelles avec sa belle-soeur, déduire de sa vie privée l’invalidité de ses théories est une thèse absolument irrecevable. C’est une méprise historiographique destinée à discréditer la psychanalyse.
N. O.— C’est le retour d’une légende noire de Freud ?
É. Roudinesco — La rumeur de la bigamie de Freud ne date pas d’aujourd’hui. Dès 1957, Jung a manifesté son embarras à un journaliste, John Billinsky, déclarant avoir appris de labouche même de Minna que « Sg » était amoureux d’elle. Les bruits qui circulaient à Vienne se sont amplifiés au fil du temps. De la légende rose de Freud, celle d’un génie sans aspérité, on est passé à la légende noire, qui fait de lui un charlatan, un dissimulateur, un obsédé sexuel avide d’argent et de pouvoir, et de la psychanalyse une fausse science.
Depuis les années 1980, Peter Swales extrapole dans le sens du pire au point d’inventer une grossesse et un avortement de Minna. Selon lui, le monde freudien est un univers occulte dont il faut déjouer les complots. Et il somme tous les chercheurs de réécrire l’histoire de la psychanalyse en fonction de la nouvelle vulgate. Il a même envoyé des laxatifs à une historienne allemande ! Dans le contexte anti-freudien actuel, chaque nouvelle découverte devient donc l’enjeu d’une campagne de presse. Pour ma part, je ne plaide ni coupable ni non coupable. J’attends d’examiner davantage cette archive. Mais ce que je conteste, ce sont les positions puritaines qui clament : Bill Clinton n’est plus capable d’être président s’il a fauté dans la chambre ovale ! Cet impérialisme de la légende noire — comme celui de la légende rose d’ailleurs — est inacceptable.
(*) Voir « le Nouvel Obs » n° 2201 du 11 janvier 2007.
Pourquoi tant de haine ? Anatomie du Livre noir de la psychanalyse, par Élisabeth Roudinesco, Navarin, 2005.
Le lit du délit
Le sociologue Franz Maciejewski a photographié la chambre numéro 11 de l’hôtel Schweizerhaus où ont séjourné Freud et Minna. Le cliché montre des lits très rapprochés l’un de l’autre, preuve supplémentaire, selon le chercheur, d’une relation très intime entre les compagnons de voyage… «Mais en quoi peut-on garantir que la disposition des meubles est la même qu’il y a un siècle? », s’interroge Élisabeth Roudinesco.
Léna Mauger
Le Nouvel Observateur