La psychanalyse face au nouveau malaise de la civilisation

Rencontres balazaciennes

organisées par Michel Rotfus

JEUDI 19 OCTOBRE À 18:00

Conférence d’Élisabeth Roudinesco


LA PSYCHANALYSE FACE AU NOUVEAU MALAISE DE LA CIVILISATION

Lycée international Honoré de Balzac

118 bvd Bessières 750017 Paris

SALLE DES FÊTES, au rez-de-chaussée

René Saboural — Nous ne pouvons que rejeter l’avant-projet du décret d’application de l’article 52

NOUS NE POUVONS QUE REJETER L’AVANT-PROJET DE DÉCRET D’APPLICATION DE L’ARTICLE 52

PAR RENÉ SABOURAL

Nous l’avons dit, cet avant-projet est inacceptable pour les psychologues parce qu’il supprime, à terme, la profession. Il entraîne, plus particulièrement dans les institutions, la fin des pratiques orientées par la psychanalyse qu’ils soutiennent. À terme, ce projet promeut un nouveau titre, une nouvelle profession de psychothérapeute mais de psychothérapeute paramédical, multicartes, multi référencé, standardisé. Sous qualifié, il sera mal rémunéré.

Inacceptable pour les psychologues, on peut douter que ce texte rencontre l’approbation de nos collègues psychothérapeutes [relationnels, note de la rédaction] tant il les éloigne des pratiques actuelles pour la majorité d’entre eux. Il promeut une psychothérapie d’État, des pratiques officielles, “validées scientifiquement” par l’organisme d’État INSERM.

L’article 2 du projet, la notion “d’attestation de la certification de la formation en psychopathologie clinique“, introduit la Commission nationale de la certification professionnelle, créée par la loi 2002-73 dite de modernisation sociale. Cette commission n’est pas inconnue des psychologues. Ses chargés de mission établissent des répertoires, veillent à l’adaptation des diplômes, émettent des recommandations… Cela nous a valu la fiche métier de laquelle toute référence à la psychanalyse a été soigneusement gommée malgré les demandes de la profession.

Pour nous ôter toute illusion, l’article 7 du projet de décret vient renforcer le dernier alinéa de l’article 52: cette “validation d’une formation en psychopathologie clinique conforme au cahier des charges“, fixée par arrêté des ministères de la santé et de l’enseignement et de la recherche nous concerne bel et bien, les “professionnels visés” au §2 comme professionnels visés au § 3. Lisez bien il ne s’agit ni de DESS, Master, DEA, ou autre doctorat. L’article 8 vous précise qu’il s’agit d’une formation “de niveau master“. C’est bien vague ! Il faut donc rechercher quelques précisions.

Cette formation devra nous donner une “connaissance des quatre approches” de la psychothérapies “validées scientifiquement”. Nous sommes invités à réaliser une fusion “de l’analyse, des théories systémiques, comportementalistes et intégratives“. Fusion, fiction? Plutôt supercherie ! Qui a pu imaginer un pareil montage ? Mais enfin, ils prétendent “valider scientifiquement” alors il faut y croire. Nous touchons au domaine de la croyance.

Dans cette nouvelle configuration il n’y a plus ni psychologues ni psychothérapeutes. Nos successeurs, sortis de ce labyrinthe, appliqueront des questionnaires et des protocoles de réadaptation ou réhabilitation. Exit aussi l’article 2 du décret de 1991 applicable aux psychologues lequel fonde leur autonomie en ces termes : “(ils) exercent les fonctions, conçoivent les méthodes et mettent en œuvre les moyens et techniques correspondant à la qualification qu’ils ont reçue.

Les “anciens” justement, les professionnels visés au §3, ne sont pas oubliés. Comme l’indique la section III, ils auront jusqu’à 2009 pour s’intégrer grâce à une “formation complémentaire adaptée dans le cadre de la formation continue“. Une variante est prévue pour les professionnels visés au § 2 via la VAE. On peut là encore s’attendre au pire : entre les décrets et arrêtés à paraître, les labellisations INSERM des organismes de formation, les certifications par la CNCP et les accréditations délivrées par la Haute autorité de Santé — HAS, la voie sera étroite pour la survie de la Formation continue.

Autre point : il est également indiqué que restent à préciser le “poids et lieux des stages)”. On suppose que les lieux de stage seront agréés selon les mêmes procédures et publiés sur une liste officielle annexe à paraître ultérieurement ! Il n’y a rien à dire, c’est bien verrouillé. Impossible d’échapper, nous sommes faits comme des rats. Et en matière de rats, ils s’y connaissent !

Nos diplômes n’étaient pas soumis à l’approbation du ministère de la santé. Cette “validation d’une formation en psychopathologie clinique conforme au cahier des charges”, fixée par arrêté des ministères de la santé et de l’enseignement et de la recherche restée floue dans l’avant-projet se dévoile par les propos de M Basset. Où sera dispensé cet enseignement, et par qui ? Où se dérouleront ces stages pratiques destinés aux futurs psychothérapeutes? Si rien n’est dit dans l’avant-projet, le Verbatim version 2, de la rencontre du 10 janvier et publié par le SNPPsy nous donne une réponse. Voir le lien http://www.snppsy.org/data/308.pdf. M. Basset y confirme qu’il s’agit bien d’une formation confiée à la Faculté de Médecine, aux CHU. Ainsi nous revenons à la première mouture du plan Psychiatrie et Santé mentale, au rapport Cléry Melin qui l’inspire et aux rapports qui l’ont précédé, dont le rapport Berland.

Le Verbatim du SNPPsy prête les propos suivants à M. Basset, pourquoi ne pas les prendre en compte. On peut lire : “{Le texte prévoit bien une exigence professionnelle et adaptée pour les membres dits “de droit”. Et encore (page 5) : “Nous essayons de définir les cadres d’une formation mais pas son contenu. Nous ne pouvons excéder la loi. En clair cela veut dire que les membres dits de droit devront satisfaire à des exigences de formation.” Cependant il est des cadres qui déterminent le contenu. Plus loin : “Il y aura des textes complémentaires (…) en particulier de décret d’appdsur le contenu de la formation. Ce sera un décret simple et non en Conseil d’État. Ainsi le présent décret ne sera pas applicable avant le nouveau décret. C’est l’ensemble du dispositif qui rendra le système viable.

Mais revenons en page 3 : “La formation est confiée à l’université … à un nouveau contenu correspondra un nouveau cadre.” Lequel ? Ce n’est pas dit. À nous de comprendre. Et en page 4, une contradiction qui n’est qu’apparente : ” …S’agissant du master il y en aura un pour ceux qui ne sont pas médecins. On ne peut pas imposer un master aux médecins qui sont déjà titulaires d’un doctorat !” Supprimons les médecins, reste un master destiné aux psychologues. Continuons la lecture du verbatim : “Seuls ceux qui n’auront pas de formation préalable devront répondre sur l’honneur. On ne peut exiger un master des médecins, mais pour les autres, il s’agit bien évidemment du master et non d’un niveau master.” Le projet, lui, énonce : “de niveau master”. Commentaire : Sauf erreur, un médecin, du fait de son doctorat n’est pas dispensé du DESS ou du Master pour faire usage du titre de psychologue. Alors pourquoi cette affirmation ?

Je ne vois qu’une explication à cette apparente contradiction. Nos DESS ou Masters sont délivrés par la faculté de Sciences Humaines. Il suffit donc de glisser la formation Master des “quatre psychothérapies” en Faculté de Médecine et le tour est joué. Il n’y a plus alors d’obstacle à délivrer un titre de psychothérapeute à un généraliste — sans formation — puisqu’il est titulaire d’un doctorat de médecine, de niveau dit supérieur. Ainsi l’exigence que nous avions affirmée de maintenir la formation des psychologues en Sciences Humaines se trouve contournée grâce à ce décret sur les psychothérapeutes. Il ne s’agit plus de former les psychologues en Faculté de Médecine comme l’annonçait le PPSM. On y formera à la psychothérapie.

Bien sûr cela ne supprime pas le diplôme ou la profession de psychologue. C’est plus subtil. Cela écarte les psychologues du champ de la santé — voire plus — s’ils refusent de passer par le formatage en CHU ; le tout sous le prétexte de réglementer l’usage du titre de psychothérapeute et de lutter contre les sectes. Il y a donc urgence à lire, faire connaître le Verbatim et de dénoncer tout cela.

Conclusion provisoire. C’est “l’ensemble du dispositif qui rendra le système viable“, dit M Basset. Grâce à l’article 52, grâce au transfert des compétences, la refonte des statuts des hospitaliers est en bonne voie : tous (psycho)thérapeutes TCC ! Après avoir remplacé les infirmiers psy par des infirmiers DE, il ne restait qu’à remplacer les psychiatres par des médecins généralistes. C’est déjà bien engagé. On confiera alors leur formation (continue) aux laboratoires pharmaceutiques.

Motion de soutien par les étudiants en psycho du projet de rédaction par le ministre du décret d’application de la loi 52 en date du 7 avril

Les représentants U-PSY ont voté pour prendre position pour la 2e version du décret d’application. Voici les cinq arguments qui fondent notre politique quant à ce décret. Pour plus de pertinence et de concision, nous en avons retranché l’introduction et la conclusion qui visaient, en interne, à exposer le contexte de cette prise de position. Pour la faire valoir à présent auprès d’autres interlocuteurs, il ne semble à présent pas utile de les conserver. De même, quelques changements rhétoriques sont intervenus dans le corps du texte pour le concentrer sur la substance de nos arguments.

Notre prise de position en faveur de la deuxième mouture de l’avant-projet de décret sur les psychothérapies, repose sur cinq arguments que nous exposons ici. Nous les avons soumis au vote sur le forum d’U-psy (Union nationale des étudiants pour la liberté des pratiques psys) au sein de laquelle 13 universités et deux groupes sont présents. Parmi les 24 représentants de ces universités et groupes, 20 ont voté pour prendre position sur ces arguments, et 19 lui ont apporté un vote favorable.

Argument 1 : Du danger à moyen et long terme d’une formation de haut niveau à l’université.

À l’heure où la psychologie d’orientation [psycha]analytique perd du terrain dans bon nombre d’universités et n’existe même plus dans d’autres, la position qui viserait à requérir une formation importante pour l’obtention du titre de psychothérapeute nous semble plus que dangereuse. Comme en ont témoigné de nombreux étudiants sur le forum d’U-psy, les universités de psychologie tendent progressivement à remplacer, dans leurs formations cliniques, les enseignements de psychopathologie d’orientation psychanalytique par l’enseignement d’une psychopathologie inepte orientée par le DSM IV, à la faveur des départs en retraite. C’est ce que montre exemplairement la situation à Toulouse, Nantes, Paris XIII, et dans bien d’autres universités. Il en va certes de la responsabilité des enseignants qui ont laissé les tenants des TCC conquérir peu à peu leurs postes, mais cette tendance est aussi soutenue par les orientations actuelles de la politique de santé mentale. Les quelques places fortes où résiste l’orientation psychanalytique ne doivent pas nous leurrer : cet infléchissement de la politique de santé mentale est parti pour durer.

En conséquence, demander une formation de haut niveau en psychothérapie, c’est bel et bien ouvrir un véritable boulevard aux cognitivo-comportementalistes pour la formation des psychothérapeutes. Les tenants des T.C.C. demandent également une formation de niveau Master, car ils savent très bien qu’une formation de 150 heures ne leur permettrait pas d’arriver à leurs fins, à savoir inonder le marché de la santé mentale de psychothérapeutes cognitivo-comportementalistes qui soient assez crédibles pour être embauchés. Si les enseignants d’orientation T.C.C. croissent en nombre dans les départements ou U.F.R. de psychologie, et même si les choses restent en l’état, les futurs psychothérapeutes seront donc majoritairement formés à ces méthodes. Est-ce ce que nous voulons ?

Argument 2 : Du leurre de la « protection de l’usager »

Le seul argument qui reste aux défenseurs d’une formation de niveau Master est la volonté de protéger l’usager. Il nous semble que cette logique débouche sur des mesures liberticides, la protection passant par le contrôle et l’évaluation des pratiques. En choisissant de défendre la liberté des pratiques psys, nous, membres de l’Union nationale étudiante, affirmons que le choix de sa pratique par le professionnel doit être laissé libre du point de vue de la loi. Nous soulignons l’importance d’un choix singulier, celui du patient que nous pensons capable de choisir pour lui-même un psy qui lui convienne. Nous nous faisons une trop haute opinion des patients, pour considérer qu’il faudrait leur indiquer la voie de l’analyste sérieux type, comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes en mesure de choisir (plus que de trouver) la leur.

Se tromper ou réussir du premier coup à trouver à qui s’adresser, tâtonner dans le cheminement d’une [psycho]thérapie, même quand on a trouvé, tout de suite, le psy qui nous convenait, c’est ce qu’implique le temps logique et singulier d’un sujet. L’exigence que personne ne choisisse pour nous à qui il faudrait aller parler du plus intime de notre être, que personne ne choisisse quelle formation les [psycho]thérapeutes sérieux devraient avoir, est la nôtre. Exiger que tout praticien ait un cursus de psychologie clinique, c’est trop, car c’est d’abord trop peu, s’il est vrai que ce n’est pas d’abord de savoir mais d’éthique qu’il s’agit là. Laissons donc les patients choisir au lieu de choisir pour eux. En ce qui concerne le [psycho]thérapeute, c’est son éthique et son désir seuls qui doivent l’orienter, tandis qu’une loi lui imposant des “bonnes pratiques” le déchargerait de toute réflexion clinique.

C’est précisément parce que la notion de sujet que nous défendons est celle d’un sujet dont prévaut la singularité, que toute volonté d’imposer une norme aux pratiques psys nous semble erronée et dangereuse. Un “le même pour tous” qui se phénoménaliserait sous les espèces, d’un “pour tous, le même psy”, “pour tous, la même formation”, “pour tous, les mêmes garanties” procède d’une logique totalitaire. Chacun est responsable pour lui-même et jamais aucun diplôme ne garantira le sérieux d’une pratique. De fait, à l’université, on peut bien enseigner une thèse ici, une autre là, suivre avec un enseignant, une orientation, puis une autre l’instant d’après. Le discours universitaire prétend que tous les savoirs se valent, que le savoir est par ailleurs prompt à combler notre division. Nous pensons le contraire. L’exigence que notre responsabilité induit, ce n’est pas un diplôme universitaire qui nous la garantit, elle ne relève pas d’un savoir universel, mais d’un choix, d’une décision singulière et éthique. Si les plus grands cliniciens sont savants, les savants ne font pas nécessairement de bons cliniciens, c’est un fait.

Argument 3 : Une formation a minima préserve la liberté des pratiques et le choix du praticien par le patient

S’il faut absolument donner un contenu au titre de psychothérapeute, s’il faut que ce titre soit validé, et puisqu’il y a apparence que nous n’échapperons pas à une législation sur le titre de psychothérapeute, alors il nous semble que ce titre ne doit recouvrir qu’une formation minimum, qui ne laisse croire ni aux patients ni aux [psycho]thérapeutes eux-mêmes, qu’une formation universitaire suffit à faire de nous de bons cliniciens. Nous réclamons le droit de choisir à qui nous adresser, et que les praticiens aient la formation qu’ils jugent eux-mêmes adéquate. Libre à chaque patient de choisir le psy qui lui convient, de consulter les annuaires des[psych]analystes et psychothérapeutes, dans lesquels les formations suivies sont inscrites.

Argument 4 : De l’inanité de l’argument quant à la concurrence faite aux psychologues par les psychothérapeutes deuxième version

On nous fait miroiter le risque de voir des personnes ayant un très faible cursus universitaire (les psychothérapeutes de la deuxième version) prendre la place des psychologues. Ceci ne se produira pas si les psychothérapeutes ont un cursus extrêmement faible. En effet, on préfèrera embaucher un psychothérapeute ayant par ailleurs un diplôme de psychologue, qu’un psychothérapeute n’ayant pas d’autres titres. On voit bien en effet que c’est ce qui se passe déjà avec les éducateurs. Peu d’entre eux trouvent à se faire embaucher quand ils ne sont qu’éducateurs. On embauche de préférence un éducateur qui est aussi psychologue, on le paye alors au prix d’un éducateur… Donc nul risque que les psychologues se fassent piquer leur travail par les nouveaux psychothérapeutes non formés : ce sont eux qui auront leurs postes. En revanche, s’ils sont formés à un niveau Master en psychopathologie, ils feront directement concurrence aux psychologues, ayant presque la même formation qu’eux.

Il est bien sûr légitime d’être payé en rapport avec son niveau de formation, il est donc difficile de se réjouir de ce qu’on obtienne des postes bien en deçà de celui-ci. Mais ce combat-là est syndical et ne se réduit pas à ce décret. C’est un autre combat qu’il nous faudra mener, et pourquoi pas dès celui-ci passé. Par ailleurs, certains craignent que les psychothérapeutes formés à très bas niveau ne puissent pas revendiquer l’autonomie de leur pratique et risquent de se voir pris dans la hiérarchie – contrairement au statut qu’ont négocié les psychologues – et donc de voir leurs pratiques prescrites, dépendantes des orientations politiques de leur hiérarchie et contrôlées. Or, c’est déjà le cas pour les psychologues. Cet effet ne sera pas induit par le décret car il est déjà en œuvre : encore un combat à mener. En effet, malgré les avantages du statut des psychologues, fort peu parviennent à le faire respecter aujourd’hui dans les institutions et se retrouvent néanmoins à faire passer des tests, par exemple, sur ordre de leur hiérarchie. Cette situation ne dépend pas, là encore, du seul décret dont nous traitons ici, mais de toute la politique de santé mentale.

Argument 5 : Tirer les conséquences de l’impossibilité de l’abrogation

Nous sommes tous pour l’abrogation de la loi visant à légiférer sur le titre de psychothérapeute. Nous sommes tous pour que le titre de psychothérapeute ne soit pas validé par l’État. Mais l’abrogation ne semble pas être une option, même en cas d’alternance politique. Jean-Pierre Sueur nous a appris récemment, que peu d’hommes politiques étaient au fait de ce dossier fort complexe. Par ailleurs, de nombreux hommes politiques de gauche soutiennent ce mouvement qui va vers une législation sur le titre de psychothérapeute au nom de la protection de l’usager et de la transparence. Si donc, on ne peut l’éviter, il faut réclamer une loi qui aille le plus possible dans le sens de l’abrogation, c’est-à-dire vers la réglementation la plus légère possible. Le titre validé par l’État étant alors minime (puisque les psychothérapeutes n’auront pas de diplôme, ou un diplôme minimal), la loi se trouve vidée de son contenu dans ce qu’il avait d’inquiétant. On évite ainsi la création d’un nouveau titre.

On obtient alors des conséquences qui sont les plus proches possible de l’abrogation. Nous visons ainsi les conséquences de nos désirs, conformément à ce que l’éthique freudienne nous apprend à faire. Puisque l’ensemble de la politique actuelle en santé mentale va dans le sens de toujours plus de législation, préparons nous à en limiter les effets.
La deuxième mouture du décret d’application de l’Article 52 est la plus à même de ce faire.

L’exception française : seuls les psychothérapeutes ne seront plus psychothérapeutes

Ça y est, après 30 mois de ce que dans la France UMP on appelle concertation, négociation, discussion et que n’importe où ailleurs on appellerait information unilatérale descendante, le ministère a choisi et, pour ce faire, renie les promesses de ses négociateurs successifs : Accoyer, Mattei, Douste-Blazy, X. Bertrand.

Pour rendre opératoire sa loi, le décret d’application est prêt : seuls les médecins (par exemple : urologues), les psychologues (par exemple : du travail), et les psychanalystes (par exemple de formation philosophique) seront de droit psychothérapeutes. Les psychothérapeutes “à l’ancienne”, ceux qui se sont formés en cinq à sept ans dans des instituts spécialisés mais privés ne sont pas et ne seront plus compétents : ils ne sont pas tous passés par l’Université, c’est-à-dire “le public”. Le privé n’a de valeur et de crédibilité, n’est-ce pas, que pour le Gaz, l’Électricité, les transports, les aéroports, etc. C’est au moins, soit dit en passant, la formidable reconnaissance indirecte de la part des Pouvoirs Publics que les Institutions privées qui depuis bientôt trente ans ont élaboré et mis en place la formation des psychothérapeutes et particulièrement des plus nombreux d’entre eux, les psychothérapeutes relationnels, ne sont pas des boîtes à fric ! À moins que… bon sang, mais c’est bien sûr ! on va obliger les Instituts privés — qui ont acquis et prouvé leur compétence — à passer convention avec l’État-Université. Puis, deuxième étape, une fois l’état devenu “compétent” grâce à ce transfert, il lui restera à privatiser, c’est-à-dire vendre, lesdites Universités ! Bingo !

C’est la politique de confiscation qui continue, comme dans les états totalitaires du XX° siècle. Depuis trente ans, des pionniers créent une profession et son titre : psychothérapeute ; ils établissent des critères (une formation longue, psychologique, psychopathologique et de méthodologie psychothérapeutique, un travail psychothérapeutique sur soi, une supervision permanente, un agrément pas les pairs…). Le titre et la compétence sont désormais reconnus par le public. Certes quelques charlatans s’en emparent, de même que dans toute profession, y compris dans celles qui ont été dotées d’un ordre professionnel. Alors ça crée le prétexte pour confisquer ce titre, à le retirer à leurs ayants-droit et à l’offrir sur un plateau, telle une tête de Jean-Baptiste, à la Salomé scientiste, épouse de l’INSERM, à ses TCC et autres serviteurs du pouvoir central.

Même de tout-petits pays européens comme la Slovénie, qui n’ont pas la longue tradition culturelle psychothérapeutique et psychanalytique de la France, finissent d’élaborer dans la concertation une loi “intelligente” régissant la profession. En Chiraquie, on passe en force, on invite les citoyens à ratifier l’Europe en ses Institutions, mais on va à l’encontre lorsqu’il est plus avantageux pour elle de soutenir quelques lobbies. Par exemple, lorsqu’il n’y a plus de psychothérapeutes relationnels formés et compétents, que reste-t-il ? Les médicaments bien sûr ! Et on crée un écran de fumée en déplorant régulièrement que la France soit la première consommatrice au monde de médicaments psy, à l’instar d’Accoyer qui en faisait son argumentaire initial pour faire passer nocturnement sa loi scélérate. Le plus étrange est que nous n’ayons pas entendu les laboratoires hurler à l’assassin !

La farce est jouée, le public est désormais “protégé” : l’ORL saura “écouter” sa souffrance, le prothésiste saura le “soutenir”, le radiologue saura aborder sa “vie intérieure”, le biologiste pourra l’ “analyser”, le chirurgien plastique l’aidera à “se reconstruire”, le psychologue saura tester ses capacités à s’adapter… et à ceux que cette modalité ne conviendra pas, il restera à s’adresser aux sectes et aux charlatans.

* Psychothérapeute didacticien, psychologue clinicien et directeur de l’Institut français de Gestalt-thérapie depuis 1980.

La psychanalyse au ministère – document

Paris 16 juin 2006

Réunion de concertation au ministère, concernant
la définition des associations de psychanalyse,
en vue du décret d’application de l’art. 52

(jeudi 15 juin 2006, de 14 h 30 à 16 h 30, au ministère de la santé)

Sommaire
• présents
• déclarations de M. Brunelle
• déclarations des associations de psychanalyse
• détail des déclarations de la FF2P
• analyse de Serge Ginger : regards pessimiste, optimiste et réaliste.

Présents : une quarantaine de représentants d’organismes divers de psychanalyse, certains convoqués par le ministère, d’autres venus d’eux-mêmes [la FF2P, note de l’éditeur]
M. Brunelle, entouré de ses deux assistantes.
La FF2P était représentée par Michel Meignant et Serge Ginger.

La réunion du 15 juin a rassemblé notamment les associations de psychanalyse suivantes :

– Fedepsy
– Ecole psychanalytique des forums du champ lacanien
– SPRF Société de recherche et de formation psychanalytique
– École freudienne
– SIUEERPP
– Association de psychothérapie analytique (jungiens)
– Société française de psychanalyse adlerienne
– Société psychanalytique de Paris (SPP)
– Quatrième groupe
– Association freudienne internationale
– Cercle freudien
– École de la Cause freudienne (ECF)
– Espace analytique
– Association psychanalytique de France (APF)
– Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P)
– etc. [en effet la précision n’était pas au rendez-vous, alors que le ministère disposait des listes correctes. Toujours note de l’éditeur]

Introduction par M. Brunelle

La position du ministre est très claire : la liberté des associations loi de 1901 ne peut être remise en question. Il est exclu que l’État se substitue aux associations de psychanalystes, dans un domaine éminemment complexe et évolutif. C’est à vous qu’il appartient de faire des propositions : je suis là simplement pour vous écouter, ceci est votre réunion.

Nous reconnaissons l’absolue autonomie du champ psychanalytique, et les psychanalystes sont légalement membres de droit.

Par ailleurs, nos juristes ont confirmé qu’on ne peut être membre de droitsous conditions ! Donc, l’alinéa 4 de la loi ne sera pas appliqué !
M. Brunelle s’en tiendra exclusivement à l’objet de cette réunion, et les autres points du décret ne seront donc pas abordés.

Les représentants d’une quinzaine d’associations psychanalytiques de tous bords : freudiens orthodoxes, lacaniens, 4e groupe, jungiens, adlériens, enseignants universitaires, psychothé¬rapeutes (FF2P), s’expriment tour à tour et formulent – unanimement – un NON, catégorique ou légèrement nuancé, à toute réglementation par l’État du champ analytique.

Nous ne reprendrons pas le verbatim fastidieux des interventions de chaque organisme, mais nous nous contentons de les résumer :

Chacun explicite ses motivations variées — dont voici quelques extraits

– On ne peut définir des critères simples ; ce ne peut être qu’une nouvelle source de conflits, après une histoire jalonnée déjà de multiples scissions ! On ne peut, ni on ne veut, délimiter le champ de la psychanalyse.

– Il y aurait plus de risques à une recherche de consensus improbable qu’à l’infiltration d’usurpateurs via la création de nouvelles associations de psychanalystes.

– Il y aura, de toute manière, bien peu de psychanalystes qui vont revendiquer le titre de psychothérapeute.

– Toute clôture d’un champ implique des rejets et des conflits.

– Il ne serait pas possible d’arriver à un consensus : ce n’est pas pour rien qu’il y a eu tant de scissions. L’union est impossible : il serait ridicule de vouloir uniformiser les écoles. Chaque association doit demeurer responsable de ses critères et de sa réglementation
interne. Il n’est pas question que l’État y jette un œil.

– Les organisations de psychanalyse ont une parfaite capacité d’autorégulation.

Plusieurs associations freudiennes estiment que seuls peuvent se prétendre psychanalystes les associations issues de la SPP (Société Parisienne de Psychanalyse) depuis sa fondation en 1926 : il “va de soi” que les jungiens et les adlériens ne peuvent se prétendre psychanalystes !… On ne saurait confondre scissions et dissidences : Adler et Jung ont été exclus. Mais cette nuance est difficile à traduire en termes juridiques.

D’autres soutiennent que “hors de la psychanalyse, il n’y a pas de psychothérapie” : cette dernière n’est qu’une variante de la cure type, sinon ce n’est pas une psychothérapie.
La psychanalyse n’est absolument pas une méthode.

M. Brunelle précise, à nouveau, que l’art. 52 ne fait pas partie du Code de la Santé. Il n’est pas question que le ministère “mette le pied dans la porte”, à l’occasion d’une liste ou d’un annuaire. Il précise qu’il est à l’origine de la suppression du concept de liste, cela pour des raisons personnelles.

Que veut dire “régulièrement inscrit” ?
M. Brunelle et ses assistantes juristes répondent : Cela veut dire “à jour de ses cotisations”, car on ne peut juger que de critères formels et non discuter sur le fond.

Détail des principales interventions de la FF2P
S. Ginger et M. Meignant interviennent à plusieurs reprises sur des points divers :

• Notre Fédération est une association loi de 1901. Elle a toujours regroupé des psychanalystes, depuis sa fondation, il y a plus de 10 ans. Ils ont toujours figuré sur notre annuaire. D’ailleurs, nous nous trouvons être une des associations de psychanalystes la plus nombreuse en France, puisque nous regroupons plus de 300 psychanalystes, pratiquant des psychothérapies psychanalytiques : trois associations (École ferenczienne, société adlérienne, et branche française de l’ECPP ou European Confederation for Psychoanalytical Ppsycho¬therapy) ainsi qu’une centaine de psychanalystes indépendants. Nous avons toujours considéré la psychothérapie psychanalytique comme une psychothérapie, la psychanalyse étant pour nous une approche parmi plusieurs autres, ainsi que cela est reconnu dans tous les pays d’Europe depuis plus de 20 ans. Notre changement de nom est récent, car la loi a introduit une distinction arbitraire parmi ces approches, mais cela n’a changé en rien la composition de notre Fédération, bien antérieure à la loi. D’ailleurs, certains ont suivi plusieurs formations dans diverses écoles psychanalytiques et désirent conserver leur indépendance : rester psychanalystes, mais sans s’inféoder à une obédience déterminée. Ils se sont inscrits chez nous dès la création de la FFdP en 1995.

• Nous n’avons jamais compris sur quels critères juridiques ou scientifiques reposait la distinction arbitraire de la loi — qui semble en contradiction avec le principe consti¬tutionnel d’égalité devant la loi. M. Brunelle revendique le « droit de ne pas répondre à une question… où la réponse semble contenue dans la question”.

• De plus, pourquoi privilégier une orientation psychanalytique par rapport à une autre, selon le contexte culturel provisoire d’un pays : Freud ou Lacan, en France ; Jung en Suisse ; Adler en Allemagne ; Klein ou Winnicott en Grande-Bretagne ; Kohut aux Etats-Unis, etc ! Comment l’État pourrait-il intervenir dans ces distinctions subtiles et ces choix subjectifs ?

• Il serait pour le moins paradoxal d’attribuer “de droit” le titre de “psychothérapeute” à tout membre d’une association de psychanalyse qui le sollicite… alors même que son organisation clame et écrit depuis des années que la psychanalyse n’est pas une psychothérapie ! Parallèlement, on refuserait ce titre à des psychanalystes qui ont justement adhéré à notre fédération parce qu’ils avaient délibérément opté pour la psychothérapie !

(Note : A la sortie de la réunion, à 16 h 30, nous croisons un millier de manifestants ostéopathes venus revendiquer un décret réaliste, et notamment le droit de pratiquer l’ostéopathie crânienne avec les bébés. Ils font face à plusieurs camions de CRS en tenue anti-émeutes… Ils exigent une audience immédiate du ministre…)

Analyse de Serge Ginger, secrétaire général de la FF2P

• La position des diverses associations de psychanalyse n’a surpris personne, ni les intéressés eux-mêmes, ni le représentant du ministre. Ce qui a été spectaculaire, c’était l’unanimité contre toute définition par l’État, malgré des motivations différentes.

• La nouvelle principale a été l’intention du ministère de contester un alinéa de la loi, l’alinéa 4 affirmant : Un décret en Conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir les personnes visées aux deuxième et troisième alinéas.

Le ministère n’a pas l’intention de l’appliquer aux personnes visées au 3e alinéa, soit les médecins, psychologues et psychanalystes !

Reste à savoir si la Conseil d’État acceptera une telle lecture tendancieuse.

• Si elle était acceptée, on arriverait à une situation caricaturale :

– Seraient acceptés comme « psychothérapeutes » garantis par l’État, sous réserve qu’elles en fassent la demande, de nombreuses personnes n’ayant aucune formation ni en psychothérapie, ni en psychopathologie (tels qu’un radiologue ou un médecin oto-rhino, ou encore un psychologue du travail, ou bien un psychanalyste issu d’une filière littéraire) !

– Tandis que risqueraient d’être refusés des praticiens en psychothérapie privés, dûment formés, pendant de nombreuses années, à la psychothérapie et à la psychopathologie !

La profession serait ainsi officiellement dévalorisée et les usagers seraient exposés à de nombreux risques :

– être pris en charge par des charlatans, sans aucune formation spécifique ;

– tomber sur des représentants d’une secte, regroupés sous couvert d’une association de psychanalyse (fondée à cet effet) automatiquement agréés, de ce fait, comme psychothérapeutes de droit ;

– les usagers n’auraient d’autre recours de sécurité que de consulter les annuaires privés de praticiens de la psychothérapie, garantis par les fédérations représentatives des professionnels.

En résumé

1 • Lecture pessimiste :

Un décret serait publié en plein été (comme l’a été la loi), pour limiter les manifestations. Il maintiendrait une obligation de master (5 ans à l’université, sans équivalences) en psychopathologie, cela uniquement pour les psychothérapeutes proprement dits.

Après 3 années de remous sociopolitiques importants (d’oct. 03 à oct. 06), avec de nombreux échos dans les médias, « la montagne aura accouché d’une souris » congénitalement handicapée, aggravant l’insécurité des usagers, et condamnant à l’indiscipline les profes¬sionnels qualifiés, puisque bien peu d’entre eux, après 5 années en moyenne de formation de psychothérapeute, n’entreprendront 5 années supplémentaires de formation universitaire dans un domaine (la psychopathologie)… qu’ils ont déjà étudié !

Les sectes s’engouffreront dans la brèche… proposée par le gouvernement : accréditation d’office, sous réserve de fonder une association de « psychanalyse », sans aucun critère !

De plus, « l’exception française » serait, une fois de plus, la risée de toute l’Europe — ce qui serait d’autant plus regrettable qu’à l’heure actuelle, la psychothérapie française (dont la psychanalyse) est appréciée sur le plan technique et scientifique, comme l’une des plus avancées d’Europe.

2 • Lecture optimiste :

L’amendement Accoyer aura « réveillé » tant les professionnels que l’opinion publique sur l’importance de la psychothérapie. D’ailleurs, il est frappant de constater avec quelle passion de nombreuses corporations revendiquent aujourd’hui ce titre ! D’autre part, les usagers osent maintenant demander des garanties de formation.
La pratique de la profession reste entièrement libre.
L’accès au titre aussi ! Ne serait-ce que par la nouvelle porte, grande ouverte, de la « psychanalyse ».
Ceux qui n’entreprendraient pas les formalités nécessaires à l’octroi du titre de « psychothérapeute » pourront parfaitement utiliser celui de “praticien en psychothérapie” (en y ajoutant, le cas échéant, « titulaire du Certificat Européen de Psychothérapie », ou encore, par exemple, « spécialisé en Analyse transactionnelle, en Gestalt-thérapie, etc. ».

Quant au fait que la loi attribuerait ainsi le titre à certains médecins ou psychologues sans formation spécifique à la psychothérapie (ni à la psychopathologie), cela ne changerait rien à la situation actuelle — où quiconque peut s’arroger ce titre, à sa guise.

3 • Proposition simple de “sortie de crise” :
Pour en finir avec plus de 30 mois de tergiversations houleuses, la proposition d’arbitrage du 7 janvier 2006, de M. Xavier Bertrand lui-même, serait la moins mauvaise solution : obligation pour tous (conformément au texte de loi déjà promulguée), d’une formation minimale de 150 h en psychopathologie (avec possibilité de conventions avec l’université), venant s’ajouter à une formation professionnelle initiale de plusieurs années comme psychothérapeute, médecin, psychologue ou psychanalyste. Cela limiterait aussi, quelque peu, de fausses associations de psychanalyse.

Il suffirait que le ministre s’en tienne à ses propres propositions de médiation, indépendam¬ment des divers lobbies corporatistes.

Les psychanalystes du Manifeste mercredi 14, veille du 15

ATTENTION !

L’actualité nous amène à modifier l’ordre du jour de cette séance de séminaire. En effet le conseiller technique du ministre de la Santé organise le jeudi 15 juin une réunion qui a pour objet “la définition des critères permettant une reconnaissance des associations psychanalytiques” (sic). Nos prédictions les plus pessimistes se vérifient donc. Il est urgent d’interroger les associations psychanalytiques sur la réponse qu’elles comptent apporter à cette démarche.

Le débat prévu après l’intervention de Françoise Meyer portera donc principalement sur cette actualité.

On peut consulter les documents sur le site Œdipe.

MANIFESTE POUR LA PSYCHANALYSE

ATTENTION : DÉBAT SUR L’ACTUALITÉ
PSYCHANALYTIQUE MINSTÉRIELLE

Séminaire
Les psychanalystes et la psychanalyse*

La prochaine séance du séminaire aura lieu le MERCREDI 14 JUIN 2006, À 20H45, au Fiap Jean Monnet, 30 rue Cabanis, 75014 Paris.

Pourquoi tant de désordre ?

Adresse à Monsieur Francis Brunelle,
Conseiller du ministre de la Santé,
à propos d’une convocation dont le principe d’ordre
échappe au bon sens institutionnel

Paris le 11 juin O6

Cher Monsieur,

J’ai pris connaissance de la convocation que vous avez adressée à plusieurs personnes en vue d’une réunion au Ministère pour le 15 juin prochain. Comme vous le savez, je n’ai nullement l’intention d’intervenir dans la politique des sociétés psychanalytiques. Cependant, je pense revenir, dans la presse ou ailleurs, sur ce qui se passe entre l’État et les institutions de formation des praticiens du psychisme.

C’est à ce titre que je m’étonne qu’après l’entretien chaleureux que nous avons eu vous teniez si peu compte des informations que je vous ai données et de celles que vous avez pu recueillir par ailleurs.

Que vous convoquiez les sociétés psychanalytiques afin de mieux connaître les critères de formation par lesquelles elles se reconnaissent, je le comprends aisément. Mais alors il me semble qu’une certaine cohérence s’impose. Plutôt que de convoquer à un rendez-vous commun quelques personnes désignées arbitrairement, ne serait-il pas plus juste de recevoir au moins la totalité des représentants des sociétés psychanalytiques françaises nationales? Elles sont, stricto sensu, au nombre de 17 et vous en avez la liste au Ministère. Cette liste est d’ailleurs publique.

Je n’inclus dans ce chiffre ni les sociétés régionales (en nombre croissant et dont certains membres appartiennent aussi à des sociétés nationales, il faudra d’ailleurs un jour les répertorier, je m’y emploie), ni les divers groupes inter-associatifs, ni les fondations, ni les internationales, ni les sociétés savantes, ni les associations universitaires qui, tout en se réclamant de l’enseignement de la psychanalyse à des titres divers, ont un statut clinique différent.

Je ne compte dans les 17 que les sociétés psychanalytiques (petites ou grandes) issues peu ou prou, par scissions successives, de la Société psychanalytiques de Paris (fondée en 1926), et qui forment des psychanalystes, c’est-à-dire des cliniciens qui se réclament de tous les courants issus du freudisme classique(de Freud à Lacan en passant par Melanie Klein, Ferenczi, Winnicott, Kohut, Dolto, etc). Il va de soi que n’entrent dans cette liste ni les sociétés d’obédience jungienne ou adlérienne ni les psychothérapeutes de toutes tendances, même si dans les rangs de ces derniers, il y a des psychanalystes formés d’ailleurs dans les écoles psychanalytiques.

Or, en lisant les noms et les sigles qui figurent sur votre convocation, je constate que vous vous adressez tantôt à des personnes qui ne représentent pas les sociétés en question (une secrétaire, par exemple, un ancien président, un membre simple, etc..), tantôt à des associations qui ne sont pas représentatives, soit parce qu’elles sont régionales (et alors pourquoi l’une et pas l’autre? Il y en a des dizaines), soit parce qu’elles ne font pas partie du champ psychanalytique au sens strict.

Comme en outre, votre convocation, si on la décrypte correctement — et ce n’est pas facile — ne s’adresse qu’à 9 sociétés psychanalytiques sur 17, je me demande vraiment quelle est la signification d’un tel choix, s’agissant d’une question aussi centrale que celle des relations de la psychanalyse avec l’État.

Cela fait maintenant trois ans que le Ministère de la Santé s’occupe de cette affaire qui a déjà “usé” trois ministres successifs. Je sais que personnellement vous avez eu le souci de vous informer et de recevoir tous les protagonistes de ce vaste champ du psychisme avec patience et compréhension. Vous avez eu aussi le mérite de tenter de satisfaire toutes les parties (psychiatres, psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes) en modifiant de fond en comble le contenu des différents projets.

C’est la raison pour laquelle, dans un souci d’information et parce que j’ai toujours eu pour but de favoriser le bien public, je vous demande de m’expliquer de quelle manière vous avez procédé pour effectuer un tel choix et quelles sont les intentions de votre Ministère quand il souhaite connaître, de cette façon, les modalités de fonctionnement des sociétés psychanalytiques françaises.

Un mot encore : comme je vous l’ai dit et comme je l’ai dit à tous les ministres que j’ai eu l’occasion de rencontrer, vous n’ignorez pas que la France, pour des raisons historiques, occupe une position exceptionnelle dans toute cette affaire. Le freudisme et la psychanalyse font partie de notre patrimoine culturel et vous avez pu le constater, il y a quelques semaines, lors de la célébration des 150 ans de la naissance de Freud.

Cela veut dire que la politique que nous menons dans ce domaine concerne non seulement l’Europe mais tous les pays qui attendent que la France soit, une fois de plus, à la hauteur de la tradition qui est la sienne : celle des Lumières.

En attendant une réponse de votre part, je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus sincères.

Élisabeth Roudinesco

Arbitraire et négligence

Mon cher Laurent,

Merci d’avoir mis sur Oedipe l’information de la convocation du 15 juin adressée par Monsieur Francis Brunelle, conseiller de Xavier Bertrand, à un certain nombre de personnes et de sociétés, et ayant pour objectif de définir les critères “permettant une reconnaissance des sociétés psychanalytiques”.

J’avoue que quand j’ai vu ce “document”, j’ai été, non pas étonnée (je m’y attendais), mais effarée. Effarée par la manière dont il est rédigé et par la “liste” des destinataires auxquels il s’adresse.

Il est clair, depuis le début de cette affaire, que je n’ai nulle intention de me mêler de la politique des sociétés psychanalytiques. Mais nous avons là une archive qui révèle des négligences inadmissibles de la part d’un Ministère. Si ce Ministère s’autorise une telle convocation, c’est bien la preuve, comme l’a fort bien écrit Jean-Pierre Sueur, de l’inapplicabilité de cette loi et des futurs décrets qui ne manqueront pas d’en découler.

Ce “document” est en soi l’expression d’une double incohérence : celle présente dans la loi elle-même et celle suscitée par cette loi dans l’esprit de nos gouvernants qui semblent ne rien comprendre à ce qu’ils font.

Quand on découvre la liste des “convoqués” du 15 juin, on trouve en effet pêle-mêle des noms de secrétaires de sociétés psychanalytiques, des sigles de sociétés psychanalytiques, des noms de membres de ces sociétés qui n’exercent pas ou plus de fonctions représentatives dans leurs sociétés. À quoi s’ajoutent des sigles de sociétés qui n’appartiennent pas au champ psychanalytique français et des noms de personnes dont on se demande ce qu’elles viennent faire là.

Comme tu le sais, j’ai rencontré à plusieurs reprises les responsables du Ministère de la Santé. Par deux fois, aussi bien lors de mon entrevue avec Xavier Bertrand que lors de mon entretien très cordial et chaleureux avec Francis Brunelle, j’ai insisté pour que le Ministère ne fasse pas n’importe quoi dans un dossier d’une infinie complexité. En d’autres termes, j’ai eu soin, comme je le fais dans la presse et dans mes livres, de fournir au Ministère des chiffres exacts (ils sont publics) sur le nombre des psychanalystes, psychologues, psychiatres et psychothérapeutes afin que ne soient pas diffusées des informations erronées. J’ai aussi, à la demande du Ministère, souligné qu’il existait une liste publique du nombre des sociétés psychanalytiques en France (l’information figure dans plusieurs livres).

Stricto sensu, il existe à ce jour 17 sociétés psychanalytiques “nationales” (dont le siège est à Paris) mais qui comptent parmi elles des membres étrangers et des provinciaux. Je n’inclus dans ce chiffre ni les sociétés régionales (en nombre croissant et dont certains membres appartiennent aussi à des sociétés “nationales”, il faudra d’ailleurs un jour les répertorier, je m’y emploie), ni les divers groupes inter-associatifs, ni les fondations, ni les internationales, ni les sociétés savantes, ni les associations universitaires qui, tout en se réclamant de l’enseignement de la psychanalyse à des titres divers, ont un statut historique et clinique différent. Je ne compte dans les 17 que les sociétés psychanalytiques (petites ou grandes) issues peu ou prou, par scissions successives, de la SPP (fondée en 1926), et qui forment des psychanalystes, c’est-à-dire des cliniciens qui se réclament de tous les courants issus du freudisme classique (de Freud à Lacan en passant par Melanie Klein, Ferenczi, Winnicott, Kohut, Dolto, etc). Il va de soi que n’entrent pas dans cette comptabilité les jungiens, les adlériens, les psychothérapeutes de toutes tendances, même si dans les rangs de ces derniers, il y a des psychanalystes formés d’ailleurs dans les écoles psychanalytiques. On peut faire d’autres classifications que la mienne mais je crois que depuis 25 ans, la mienne s’est révélée assez exacte. Elle permet, en tout cas, de produire une comptabilité rationnelle du champ du freudisme en France.

Or, le ministère a convoqué pour le 15 juin n’importe quoi et n’importe qui : je le répète, on trouve dans cette convocation tantôt des noms, tantôt des sigles et tantôt des personnes qui ne sont pas identifiables comme faisant partie du champ psychanalytique. Cette convocation est un mélange d’arbitraire et de négligence et elle témoigne du fait que le Ministère, qui est pourtant informé, continue à ne pas tenir compte de la simple réalité objective.

Quelques exemples : pourquoi la SPP est-elle convoquée en tant que sigle et non pas par le biais de son président actuel? Pourquoi au contraire l’ECF est-elle convoquée à travers sa présidente? Pourquoi l’APF est-elle convoquée par le biais de son ancien président (Beetschen) et non pas à travers son actuel président (Widlöcher) dont on sait qu’il sera présent le 15 juin ? Pourquoi la SPF est-elle convoquée par le biais d’une secrétaire sans que soit mentionnée ni son nom ni le nom de son président? Pourquoi le nom d’Espace analytique n’est pas mentionné alors que son président actuel sera présent le 15 juin ? Enfin, plusieurs personnes sont convoquées sans que l’on sache à quel titre et alors même, qu’en tant que telles, elles ne représentent aucune association psychanalytique, même si l’on sait qu’elles sont, par ailleurs, membres de l’une au de l’autre.

En décryptant la convocation, on s’aperçoit en outre que 9 sociétés psychanalytiques sont convoquées sur un total de 17. Quand on sait qu’il s’agira au cours de cette discussion de définir les critères par lesquels les sociétés psychanalytiques françaises entendent se définir, on se demande vraiment comment travaillent, depuis maintenant trois ans, les responsables de ce dossier au Ministère.

J’ai l’intention d’adresser à ce sujet un courrier au Ministre pour lui demander quelques explications sans pour autant intervenir dans les décisions que prendront les institutions psychanalytiques face à une telle convocation.

Bien à toi. Tu peux mettre l’intégralité de cette lettre sur Œdipe.

Prévention précoce, prévention féroce — faut-il avoir peur de nos enfants ?

PRÉVENTION PRÉCOCE, PRÉVENTION FÉROCE

PAR JEAN-PIERRE GUILLEMOLES

Du collectif de Montpellier

Il y a quelques mois était lancée sous le titre Pas de 0 de conduite pour les enfants de trois ans une pétition dont le succès a dépassé les attentes les plus optimistes de leurs auteurs, médecins de PMI, pédiatres, psychiatres et analystes, en recueillant à ce jour plus de 181000 signatures.

Inquiets de la concordance entre un rapport de l’INSERM concernant le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, un rapport du député Jacques-Alain Benisti, inspirant des projets du ministre de l’intérieur, enseignants, parents, et praticiens se sont mobilisés pour manifester leur refus.

Pourquoi cette protestation massive et résolue des professionnels du soin mais aussi des parents, des enseignants et des éducateurs ? Plusieurs points, dès l’abord, ont paru particulièrement choquants :

— Sur un plan épistémologique, comment sur des éléments aussi vagues et imprécis que les troubles du comportement avec opposition parvenir à pronostiquer le risque d’une déviance future ?

— Sur un plan politique, quel est le type de société annoncé par ces mesures qui, en institutionnalisant la liaison entre le soin et le maintien de l’ordre, pathologisent les comportements hors normes, court-circuitent les interrogations sur l’éducation et la société au profit d’une approche individuelle où les techniques comportementales et cognitivistes et l’usage précoce de psychotropes sont au premier plan.
Cette démarche où le scientisme, et non pas la science authentique, est posé comme référence pour une “gestion” de l’humain, devenant une idéologie de remplacement dans une société déboussolée, est un premier pas vers un totalitarisme pour le bien de tous dont on connaît les dérives funestes.

Plusieurs associations de praticiens intervenant dans le champ du soin, le CEREDA, l’Association des psychologues freudiens, et I’INTERCOPSYCHOS, soucieuses de maintenir la dimension subjective dans l’approche des souffrances psychiques se sont regroupées pour organiser une conférence-débat à l’ŒIRTS à Montpellier, le Mercredi 29 Mars à 20h30, avec l’intervention de Jean-François COTTES, un des initiateurs de la pétition, président d’InterCoPsychos, des psychologues de Thuir, de psychiatres et psychanalystes de la région. Titre Prévention précoce, prévention féroce.
Cette rencontre, au cours de laquelle eut lieu un débat interdisciplinaire riche et soutenu, a rassemblé près de 300 participants.

FAUT-IL AVOIR PEUR DE NOS ENFANTS ?

PAR ANNE COLIN-DÉAT

Du collectif de Nancy

Une conférence-débat, à l’initiative du collectif de Strasbourg d’INTERCOPSYCHOS, a rassemblé environ 120 personnes à Strasbourg le 6 Mai dernier à propos de l’expertise collective de l’INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent.

Myriam Mitelman, responsable du collectif Strasbourgeois, a posé le débat. Avec, en toile de fond, les nouveaux dispositifs venant régenter le champ de la santé mentale et modifier les orientations cliniques, les enjeux du décrets d’application de l’article 52 de la loi du 09 août 2004, et la pétition Pasde0deConduite signée par plus de 180000 personnes, s’opposant à une médecine prédictive et sécuritaire.

Marie-Frédérique Bacqué, Professeur à la Faculté de Psychologie de Strasbourg, s’exprime la première à propos des différents projets de décret concernant le statut de psychothérapeute. Elle considère que les nouvelles sont bonnes, puisque le projet de créer un master de psychothérapeute, formation précaire et ambiguë préconisant quatre approches, dont l’une dite intégrative, serait mis de côté. Mais les attentes demeurent vis-à-vis de l’université s’agissant de la formation en psychothérapie. Celle-ci exige des décrets garantissant l’encadrement “le plus élevé possible, tant sur le plan théorique que pratique.” Marie-Frédérique Bacqué se montre optimiste face à cette évolution mais se demande qui instille ces idées au ministère et pourquoi les conseillers ne sont pas les praticiens.

Myriam Miteman, ponctue cette première allocution en posant la question : est-il possible et souhaitable que le métier de praticien s’apprenne en Faculté ?

Nicole Steinberg, Pédopsychiatre, Chef de service au CHS d’Erstein, propose une analyse du contexte d’émergence du rapport INSERM sur les troubles des conduites des enfants et des adolescents. Elle ne s’attache pas précisément à son contenu mais démontre en quoi ce rapport est tout à fait paradigmatique d’un mouvement très préoccupant qui se développe depuis une dizaine d’années, et se traduit par des réalités institutionnelles venant de plus en plus cerner et modifier les pratiques.

Le fait que les enfants rassemblés sous le vocable de caractériels depuis les années 50, voient aujourd‚hui leurs troubles réinscrits du côté de l’organicité résulte selon elle d’une désorganisation profonde du champ clinique. Toute une cohérence et une articulation des dispositifs de soin et d’accompagnement articulées par des décennies d’hypothèses psychopathologiques se trouve démantelée par un renversement idéologique.

N. Steinberg analyse ce retour au primat de l’organicité, fondé sur les neurosciences, comme la résultante d’une série de mesures participant d’une même logique. Ce fut d’abord l’abandon des nosographies classiques au profit du DSM4. Ces nouvelles classifications ne constituent pas des outils de pensée mais leurs référentiels et leurs règles de prescription s’imposent dans le recours obligé aux logiciels d’aide au diagnostic et de par les contraintes de l’évaluation. La haute autorité de santé exige un alignement sur ces référentiels et les recommandations des rapports, supposés rationaliser le champ des pratiques.

Puis ce fut la volonté d’instrumentaliser la pédopsychiatrie dans le champ des pratiques sociales, éducatives et judiciaires dans des actions de dépistage, de prévention et de protection de l’enfance, où les frontières entre soin et éducation ne sont plus clairement différenciées et où, bientôt, la loi sur le partage du secret professionnel ajoutera à la confusion des genres.

Le renoncement à toute une culture et une orientation des pratiques de soins se ratifie également par l’absence de formation clinique des neuropédiatres, la constitution de dispositifs dits scientifiques pour traiter des monosymptômes tels que l’anorexie, l’autisme, l’hyperactivité. La psychopathologie et le somatique entrent dans des champs hétérogènes et la dimension du soin cède la place à la rééducation comportementale. Parallèlement, le recours de plus en plus systématisé aux techniques cognitivocomportementales, associé à l’inflation des prescriptions médicamenteuses, gagne la pédopsychiatrie.

Aux modifications profondes des pratiques hospitalières s’ajoute aujourd’hui la création des maisons du handicap. Elle fait disparaître toute une école de pensée qui appréhendait l’accompagnement des enfants fragilisés dans une visée globale, à la fois sociale et familiale, et elle lui substitue une nouvelle politique voulant repenser la solidarité en clivant ce qui doit relever de l’aide compensatoire au handicap et le traitement de troubles à l’ordre social.

Le rapport INSERM entre tout à fait dans ce renversement idéologique, et prône une lecture du symptôme, non plus à déchiffrer dans une dynamique complexe, mais identifié à un trouble organique et génétique, qu’il convient d’éradiquer. Au pari d’une possible réorganisation intérieure évolutive et fondée sur le transfert et l’intersubjectivité, se substitue la volonté de produire des molécules pour nous faire taire.

Au centre de cette logique n’est plus le sujet, ni l’humain, relève Myriam Mitelman, mais une instance administrative.

Alain Brochard, pédiatre, s’insurge contre cette idéologie négationniste sous-jacente au rapport sur le trouble des conduites, qui recourt à une causalité dominante (une héritabilité définie comme une fatalité, fondée sur des études validées par les seuls cognitivistes) et qui pousse à la médicalisation musclée.

Ce rapport emploie un langage factuel venant nier la condition du sujet, intégrée par la pédiatrie depuis l’apport freudien. On ne dépiste pas selon lui la souffrance psychique comme on piste des voleurs ! Exemples à l’appui, il tient à rappeler que la pratique des pédiatres peut témoigner de l’imprévisibilité de l’avenir. Les situations les plus graves peuvent parfois s’inverser dans une rencontre. Un enfant peut sortir de l’engrenage des conditions de sa naissance et démentir les prédictions les plus noires, à condition que l’on n’enferme pas la souffrance dans des étiquettes et que l’on ne fasse pas des éducateurs des geôliers, et du personnel de PMI des dirigeants de la prévention dès 8 jours.

M. Mitelman souligne qu’il faut de plus en plus de force pour continuer à penser que tout n’est pas écrit pour un sujet.

Paul Masotta, Psychologue, Psychanalyste, Enseignant à l’École Supérieure en travail éducatif de Strasbourg, a choisi de nous parler des accointances du rapport INSERM avec le rapport Benisti. Commandé par le ministère de l’intérieur, ce dernier émane d’une commission parlementaire sur la sécurité qui se prononce en octobre 2004 et produit un second rapport légèrement plus prudent en octobre 2005, après les vives réactions suscitées par le premier.

Epuisés de nous trouver à vouloir encore penser que tout n’est pas écrit pour un sujet et pour le bien de l’humanité, nous sommes partagés face au dit rapport, entre le rire et la terreur. La prévention de la délinquance, saisie dans une stricte composante diachronique, s’appuie ici sur une courbe prédictive surgie de nulle part, décrivant savamment un «”parcours déviant” débutant dès trois ans ! Derrière l’emballage qui caricature dans son argumentation d’autres rapports se voulant scientifiques, celui-ci se présente comme totalement a-théorique, purement pragmatique et idéologique. Son surgissement, contemporain des études et recommandations de l’INSERM, souligne leur convergence de vues.
Il s’agit de conclure à l’échec de toutes les politiques antérieures, de préconiser la rupture avec des conceptions considérées comme dépassées, et de produire une redéfinition de l’enfance en danger. Depuis les ordonnances de 45, 48 et 58, l’enfant maltraité et l’enfant maltraitant étaient considérés en danger et relevaient de la protection de l’enfance. Il s’agit aujourd’hui de protéger la société de l’enfance délictueuse et déviante, et cela commence par recommander l’usage exclusif de la langue française dès le berceau.

S’appuyant sur la classification internationale, définissant les critères du trouble de la conduite à partir des caractéristiques utilisées pour définir la délinquance, le rapport INSERM va tout à fait dans le sens de cette redéfinition : l’enfant en danger devient un enfant dangereux.
Mais que l’on ne s’y trompe pas, nous rassure Paul Masotta ; à bien lire les rapports, il n’y a pas lieu d’avoir peur de nos enfants, c’est des enfants des autres dont il faut se prémunir.

Sylvaine Sidot, membre du Syndicat national des psychologues, prend ensuite la parole pour dénoncer les conséquences de la dérive des prises de pouvoir idéologiques sur l’avenir de notre profession. La politique de santé mentale répond actuellement à une volonté sociétale de traiter les difficultés psychiques dans un souci gestionnaire, obéissant au double mot d’ordre : efficacité et vitesse. Il s’agit d’éradiquer le symptôme, non plus considéré comme une solution vitale pour le sujet, mais comme une entrave, une gêne pour l’autre. Face à cette demande institutionnelle, les molécules associées aux thérapies brèves sont très attractives. Il faut suggérer de nouvelles modalités d’alliance pour obliger l’individu déviant à se traiter. Le rapport INSERM est fondé sur cette volonté.

Le projet de décret sur le titre de psychothérapeute va également dans ce sens, et remet en cause le statut des psychologues, qui, n’appartenant pas à la profession de santé, garantissaient une alternative aux réponses médicales. Les transformations institutionnelles en cours risquent de compromettre ce recours à des praticiens s’éclairant des sciences humaines. Plus que jamais les psychologues doivent faire valoir leur code déontologique, qui place au premier rang de ses principes le respect de l’individualité.

Après l’évocation de ce monde en devenir, dans lequel quiconque ne pourra plus faire grincer aucune porte, M. Mitelman passe la parole à son dernier invité.

Roland Ries, Sénateur du Bas Rhin, regrette que ce débat technique, qui pour lui est sans conteste de nature politique, ne rencontre pas un public plus large, car il concerne un grand nombre de citoyens. Il se montre choqué à la lecture du rapport INSERM par son argumentation déterministe, consistant à repérer et prédire l’inéluctable avant 3 ans. Il ne conçoit pas que l’on missionne les professions de santé et les travailleurs sociaux pour dépister et signaler les déviances aux pouvoirs publics. Ils sont là pour éclairer la pensée à partir de leur pratique, et non pas pour régler des problèmes politiques et sociaux qui dépassent toutes réductions à la pathologie et doivent se traiter à un autre niveau.

Jean-François Cottes, psychologue, psychanalyste, président d’INTERCOPSYCHOS, prend la parole à sa suite. Il précise en premier lieu que le mouvement a beaucoup œuvré pour mettre le débat sur la scène publique. L’appel pasde0deConduite vise à alerter et dénoncer des expertises qui diffusent des thèses à caractère scientiste, ayant la présomption de résoudre des problèmes philosophiques, sociaux, politiques, juridiques, sur la base de données tirées des sciences dures, exploitées jusqu’à la caricature. L’expert refuse de considérer les choses au-delà de son objet et d’envisager les conséquences de son savoir. Le pouvoir, traditionnellement méfiant à l’égard du savoir, cherche à résoudre la crise d’autorité par le recours aux experts. Ce faisant, il ne s’aperçoit pas qu’il sape sa propre légitimité, qui a toujours procédé d’une certaine opacité.

Cela conduit à une circulation généralisée du savoir qui cède sur sa complexité et son rapport à l’herméneutique, et tente à se simplifier jusqu’au seul recueil de données quantifiables en informations ramenées à 0-1. Gageons que l’angoisse engendrée par cette situation de mutation sera moteur de résistance.

Il s’agit de maintenir une interrogation sur le statut d’un savoir, toujours troué et non superposable au réel, qui ne se clôturerait pas, et de promouvoir une réflexion sur la spécificité du sujet humain, lequel ne se réduit pas à ses déterminations biopsychosociales. Maintenir, et inscrire dans la recherche actuelle, une dimension qui concerne la responsabilité du sujet, hors détermination, telle est l’urgence et la volonté éthique qui anime aujourd’hui les psychologues concernés.

La position étudiante sur la deuxième version du décret d’application de l’article 52

Notre prise de position en faveur de la deuxième moûture de l’avant-projet de décret sur les psychothérapies, repose sur cinq arguments que nous exposons ici. Nous les avons soumis au vote sur le forum d’Upsy (Union nationale des étudiants pour la liberté des pratiques psys) au sein de laquelle 13 universités et deux groupes sont présents. Parmi les 24 représentants de ces universités et groupes, 20 ont voté pour prendre position sur ces arguments, et 19 lui ont apporté un vote favorable.

Argument 1 : du danger à moyen et long terme d’une formation de haut niveau à l’université

À l’heure où la psychologie d’orientation analytique perd du terrain dans bon nombre d’universités et n’existe même plus dans d’autres, la position qui viserait à requérir une formation importante pour l’obtention du titre de psychothérapeute nous semble plus que dangereuse. Comme en ont témoigné de nombreux étudiants sur le forum d’Upsy, les universités de psychologie tendent progressivement à remplacer, dans leurs formations cliniques, les enseignements de psychopathologie d’orientation psychanalytique par l’enseignement d’une psychopathologie inepte orientée par le DSM IV, à la faveur des départs en retraite. C’est ce que montre exemplairement la situation à Toulouse, Nantes, Paris XIII, et dans bien d’autres universités. Il en va certes de la responsabilité des enseignants qui ont laissé les tenants des TCC conquérir peu à peu leurs postes, mais cette tendance est aussi soutenue par les orientations actuelles de la politique de santé mentale. Les quelques places fortes où résiste l’orientation psychanalytique ne doivent pas nous leurrer : cet infléchissement de la politique de santé mentale est parti pour durer.

En conséquence, demander une formation de haut niveau en psychothérapie, c’est bel et bien ouvrir un véritable boulevard aux cognitivo-comportementalistes pour la formation des psycho-thérapeutes. Les tenants des T.C.C. demandent également une formation de niveau Master, car ils savent très bien qu’une formation de 150 heures ne leur permettrait pas d’arriver à leurs fins, à savoir inonder le marché de la santé mentale de psychothérapeutes cognitivo-comportementalistes qui soient assez crédibles pour être embauchés. Si les enseignants d’orientation T.C.C. croissent en nombre dans les départements ou U.F.R. de psychologie, et même si les choses restent en l’état, les futurs psychothérapeutes seront donc majoritairement formés à ces méthodes. Est-ce ce que nous voulons ?

Argument 2 : du leurre de la “protection de l’usager”

Le seul argument qui reste aux défenseurs d’une formation de niveau Master est la volonté de protéger l’usager. Il nous semble que cette logique débouche sur des mesures liberticides, la protection passant par le contrôle et l’évaluation des pratiques. En choisissant de défendre la liberté des pratiques psys, nous, membres de l’Union nationale étudiante, affirmons que le choix de sa pratique par le professionnel doit être laissé libre du point de vue de la loi. Nous soulignons l’importance d’un choix singulier, celui du patient que nous pensons capable de choisir pour lui-même un psy qui lui convienne. Nous nous faisons une trop haute opinion des patients, pour considérer qu’il faudrait leur indiquer la voie de l’analyste sérieux type, comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes en mesure de choisir (plus que de trouver) la leur.

Se tromper ou réussir du premier coup à trouver à qui s’adresser, tâtonner dans le cheminement d’une thérapie, même quand on a trouvé, tout de suite, le psy qui nous convenait, c’est ce qu’implique le temps logique et singulier d’un sujet. L’exigence que personne ne choisisse pour nous à qui il faudrait aller parler du plus intime de notre être, que personne ne choisisse quelle formation les thérapeutes sérieux devraient avoir, est la nôtre. Exiger que tout praticien ait un cursus de psychologie clinique, c’est trop, car c’est d’abord trop peu, s’il est vrai que ce n’est pas d’abord de savoir mais d’éthique qu’il s’agit là. Laissons donc les patients choisir au lieu de choisir pour eux. En ce qui concerne le thérapeute, c’est son éthique et son désir seuls qui doivent l’orienter, tandis qu’une loi lui imposant des “bonnes pratiques” le déchargerait de toute réflexion clinique.

C’est précisément parce que la notion de sujet que nous défendons est celle d’un sujet dont prévaut la singularité, que toute volonté d’imposer une norme aux pratiques psys nous semble erronée et dangereuse. Un « le même pour tous » qui se phénoménaliserait sous les espèces, d’un « pour tous, le même psy », « pour tous, la même formation », « pour tous, les mêmes garanties » procède d’une logique totalitaire. Chacun est responsable pour lui-même et jamais aucun diplôme ne garantira le sérieux d’une pratique. De fait, à l’université, on peut bien enseigner une thèse ici, une autre là, suivre avec un enseignant, une orientation, puis une autre l’instant d’après. Le discours universitaire prétend que tous les savoirs se valent, que le savoir est par ailleurs prompt à combler notre division. Nous pensons le contraire. L’exigence que notre responsabilité induit, ce n’est pas un diplôme universitaire qui nous la garantit, elle ne relève pas d’un savoir universel, mais d’un choix, d’une décision singulière et éthique. Si les plus grands cliniciens sont savants, les savants ne font pas nécessairement de bons cliniciens, c’est un fait.

Argument 3 : une formation a minima préserve la liberté des pratiques et le choix du praticien par le patient

S’il faut absolument donner un contenu au titre de psychothérapeute, s’il faut que ce titre soit validé, et puisqu’il y a apparence que nous n’échapperons pas à une législation sur le titre de psychothérapeute, alors il nous semble que ce titre ne doit recouvrir qu’une formation minimum, qui ne laisse croire ni aux patients ni aux thérapeutes eux-mêmes, qu’une formation universitaire suffit à faire de nous de bons cliniciens. Nous réclamons le droit de choisir à qui nous adresser, et que les praticiens aient la formation qu’ils jugent eux-mêmes adéquate. Libre à chaque patient de choisir le psy qui lui convient, de consulter les annuaires des analystes et psychothérapeutes, dans lesquels les formations suivies sont inscrites.

Argument 4 : de l’inanité de l’argument quant à la concurrence faite aux psychologues par les psychothérapeutes deuxième version

On nous fait miroiter le risque de voir des personnes ayant un très faible cursus universitaire (les psychothérapeutes de la deuxième version) prendre la place des psychologues. Ceci ne se produira pas si les psychothérapeutes ont un cursus extrêmement faible. En effet, on préfèrera embaucher un psychothérapeute ayant par ailleurs un diplôme de psychologue, qu’un psychothérapeute n’ayant pas d’autres titres. On voit bien en effet que c’est ce qui se passe déjà avec les éducateurs. Peu d’entre eux trouvent à se faire embaucher quand ils ne sont qu’éducateurs. On embauche de préférence un éducateur qui est aussi psychologue, on le paye alors au prix d’un éducateur… Donc nul risque que les psychologues se fassent piquer leur travail par les nouveaux psychothérapeutes non formés : ce sont eux qui auront leurs postes. En revanche, s’ils sont formés à un niveau Master en psychopathologie, ils feront directement concurrence aux psychologues, ayant presque la même formation qu’eux.

Il est bien sûr légitime d’être payé en rapport avec son niveau de formation, il est donc difficile de se réjouir de ce qu’on obtienne des postes bien en deçà de celui-ci. Mais ce combat-là est syndical et ne se réduit pas à ce décret. C’est un autre combat qu’il nous faudra mener, et pourquoi pas dès celui-ci passé. Par ailleurs, certains craignent que les psychothérapeutes formés à très bas niveau ne puissent pas revendiquer l’autonomie de leur pratique et risquent de se voir pris dans la hiérarchie – contrairement au statut qu’ont négocié les psychologues — et donc de voir leurs pratiques prescrites, dépendantes des orientations politiques de leur hiérarchie et contrôlées. Or, c’est déjà le cas pour les psychologues. Cet effet ne sera pas induit par le décret car il est déjà en œuvre : encore un combat à mener. En effet, malgré les avantages du statut des psychologues, fort peu parviennent à le faire respecter aujourd’hui dans les institutions et se retrouvent néanmoins à faire passer des tests, par exemple, sur ordre de leur hiérarchie. Cette situation ne dépend pas, là encore, du seul décret dont nous traitons ici, mais de toute la politique de santé mentale.

Argument 5 : tirer les conséquences de l’impossibilité de l’abrogation

Nous sommes tous pour l’abrogation de la loi visant à légiférer sur le titre de psychothérapeute. Nous sommes tous pour que le titre de psychothérapeute ne soit pas validé par l’État. Mais l’abrogation ne semble pas être une option, même en cas d’alternance politique. Jean-Pierre Sueur nous a appris récemment, que peu d’hommes politiques étaient au fait de ce dossier fort complexe. Par ailleurs, de nombreux hommes politiques de gauche soutiennent ce mouvement qui va vers une législation sur le titre de psychothérapeute au nom de la protection de l’usager et de la transparence. Si donc, on ne peut l’éviter, il faut réclamer une loi qui aille le plus possible dans le sens de l’abrogation, c’est-à-dire vers la réglementation la plus légère possible. Le titre validé par l’État étant alors minime (puisque les psychothérapeutes n’auront pas de diplôme, ou un diplôme minimal), la loi se trouve vidée de son contenu dans ce qu’il avait d’inquiétant. On évite ainsi la création d’un nouveau titre.

On obtient alors des conséquences qui sont les plus proches possible de l’abrogation. Nous visons ainsi les conséquences de nos désirs, conformément à ce que l’éthique freudienne nous apprend à faire.

Puisque l’ensemble de la politique actuelle en santé mentale va dans le sens de toujours plus de législation, préparons nous à en limiter les effets. La deuxième mouture du décret d’application de l’Article 52 est la plus à même de ce faire.

Alice Creff (Rennes 2), Anaëlle Lebovits (Dix-it) et Caroline Leduc (Rennes 2), pour U-psy.
Source : UPSY