Histoire d’un amendement

Par le sénateur Jean-Pierre Sueur

Tout commence le 8 octobre 2003 à l’Assemblée Nationale, dans la lueur jaunâtre des débats nocturnes. Un amendement est présenté par M. Accoyer, député. Cet amendement a pour objet de mettre fin au “flou” législatif qui existe par rapport à l’exercice des activités des psychothérapeutes, mais aussi des psychanalystes. Il dispose que la “mise en œuvre” des “différentes catégories de psychothérapies” […] “ne peut relever que de médecins ou de psychologues ayant les qualifications professionnelles requises”. Cet amendement suscite un très court débat. Personne ne réagit ni ne s’oppose sur le moment : cela semble, apparemment, aller dans le bon sens.

Et pourtant, cet amendement est une bombe. Il suscite aussitôt – vous vous en souvenez – un tollé, une campagne à laquelle certains d’entre vous ont participé. Car cet amendement pose d’énormes problèmes : premièrement, il traitait d’une manière extrêmement simpliste le rapport entre la loi et la souffrance psychique ; deuxièmement, et cela a été beaucoup dit, il représente un retour du scientisme, ou plutôt de l’hygiénisme, de l’idée qu’il y aurait une détermination médicale et que seule cette détermination médicale était susceptible d’apporter une réponse à la question de la souffrance psychique. C’était la main-mise sur toute forme de psychothérapie relationnelle de la psychiatrie, ou plutôt d’une certaine psychiatrie, celle qui pratique les T.C.C (thérapies cognitivo-comportementalistes), et qu’on a, à juste titre me semble-t-il, beaucoup critiquées, comme d’ailleurs les “philosophies” implicites induites par ces pratiques.

Au-delà de cette question, il y a tout un contexte idéologique : pourquoi M. Accoyer a-t-il déposé son amendement ? Parce qu’il souhaitait éviter que, désormais, des personnes puissent apposer une plaque Psychothérapeute, sans présenter de garantie professionnelle. Il souhaitait lutter contre les “charlatans” et éviter qu’on dérive vers une série de pratiques, de sectes, de conceptions qui ne sont pas fondées intellectuellement ni scientifiquement. Il n’est pas étonnant que beaucoup de gens souscrivent a priori à cette préoccupation qui apparaît comme étant de bon sens, et qui est apparue comme telle aux députés qui ont adopté ce texte. La question se pose en effet. On doit pouvoir en discuter. Je me permets d’observer au passage que s’il y a des « charlatans » dans la psychothérapie, il y en a peut-être ailleurs : qui jurerait qu’il n’y en a aucun dans ce qu’il est convenu d’appeler la psychiatrie, la psychanalyse, ou la psychologie ?

Mais il y a un critère simple : il y a ceux qui sont médecins. Comme ils sont médecins, ils sont forcément compétents et on en conclut – un peu vite ! – que puisqu’ils sont compétents pour le corps, ils sont forcément compétents pour l’âme. Il y a également derrière tout cela un retour à un certain nombre de concepts extrêmement conservateurs : ce n’est pas un hasard si beaucoup des discours qui ont été tenus au Sénat ou à l’Assemblée Nationale se caractérisent, en fait, par un refus de ce que furent et ce que sont les sciences humaines et sociales depuis un siècle ou davantage. A un moment du débat, n’ayant plus d’argument, j’ai dit : “— Je vais vous apporter les œuvres de Michel Foucault !”. J’avais le sentiment que, dans toute cette scénographie, il y avait, en profondeur, une contestation de l’ensemble de écrits de Michel Foucault et finalement de toute la démarche qui a instauré la connaissance critique – c’est redondant évidemment –, par rapport au conscient, à l’inconscient, à la société, au langage.

Et il n’est pas étonnant que cela se produise en un moment où il y a un fort prurit sécuritaire. Que chacun aspire à la sécurité est normal ; que l’on développe de manière outrancière l’idéologie sécuritaire en croyant que c’est une réponse à tous les problèmes est autre chose. La grande question qui agite un certain nombre d’esprits, à droite et à gauche, est de savoir s’il faut rompre enfin avec Mai 68, tout ce que représente “Mai 68” étant supposé générateur des maux et des troubles qui font que l’on ne sait plus distinguer ce qui est sérieux et ce qui ne l’est pas. On présuppose ainsi, dans l’ordre de l’enseignement, que le sérieux, c’est la connaissance et que le pas-sérieux, c’est la pédagogie ! Et qu’il faut revenir au savoir. Je n’ai jamais pensé, pour ma part, qu’il y eût une quelconque pertinence à distinguer la connaissance et la pédagogie. Je ne comprends rien à ce débat, mais je vois très bien ce qu’il est censé sécuriser et ce que, pour revenir à notre sujet précis, le retour au bon vieil hygiénisme, au culte du médecin et du docteur, apporte comme sécurité mythique, illusoire, par rapport aux questions qu’induit l’apport des sciences humaines et sociales depuis des décennies.

Il s’est passé ce que vous savez : il y a eu, en particulier, un débat très important parmi les psychanalystes et cette fameuse séance chez le ministre, M. Mattei, du 12 décembre 2003, où la proposition a été faite aux psychanalystes que l’on trouve un arrangement avec eux. Et il y a eu un clivage dans la profession entre ceux qui ont accepté de donner leurs listes, et en quelque sorte de passer un pacte avec le pouvoir de telle manière qu’ils échappent aux exigences qui seraient désormais posées vis-à-vis de tous ceux qui ne sont pas médecins, et ceux qui ont dit qu’il leur était absolument impossible d’accepter cela.

Quand un texte est adopté à l’Assemblée, il vient ensuite devant le Sénat, c’est la navette. Puis il revient à l’Assemblée et repart. C’est le fonctionnement de la démocratie. Les textes de lois se font – s’écrivent – dans le crible des amendements, contre-amendements, objections, contre-objections qui contribuent à les constituer. Le 19 janvier 2004, nous avons vécu l’acte II au Sénat. Alors que pour la discussion nocturne de l’Assemblée, il n’y avait pratiquement personne dans les tribunes, celles du Sénat étaient pleines ce jour-là, et elles étaient composées pour partie de psychanalystes et pour partie de psychothérapeutes, certains revendiquant les deux étiquettes. M. Mattei est arrivé en disant qu’il ne présenterait pas d’amendement.

J’ai mon interprétation sur cet engagement : il ne voulait pas couvrir la chose et il eût aimé que des parlementaires présentassent un texte conforme à son attente. Il avait même préparé les choses en conséquence. Mais malheureusement pour lui, ça n’a pas marché et… il a fini par déposer un amendement.

Et cet amendement – c’est le second –, qui a été adopté par le Sénat, est ce que j’appelle un amendement étroitement politicien – mais je n’oublie pas que pour que cet amendement ait pu exister, il fallait qu’il y ait chez les professionnels concernés de solides relais. Que dit ce texte ? « L’usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes. L’inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l’État dans le département de leur résidence professionnelle. Sont dispensés de l’inscription, les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les psychologues titulaires d’un diplôme d’État et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations. Les modalités d’application du présent article sont fixées par décret. ». Pourquoi ce texte est il politicien ? Parce qu’il n’a pas échappé à M. Mattei et à ses collègues du gouvernement que la première version de l’amendement Accoyer avait fait fleurir de nombreuses tribunes dans de nombreux journaux et que ces tribunes étaient écrites par des gens reconnus : il y avait M. Jacques-Alain Miller et Mme Élisabeth Roudinesco, et puis est arrivée Mme Catherine Clément, puis est arrivé M. Philippe Sollers, et M. Bernard-Henri Lévy, et on a même eu en prime, M. Jean-Claude Milner ! Alors M. Mattei a dû se dire : “— Ces gens créent tout un problème. Il y a, finalement, une façon de s’en sortir. Les médecins, on les a déjà avec nous. Les psychiatres patentés de la tendance prétendument dominante, ou que l’on veut considérer comme telle, on les a aussi avec nous. Nous allons dispenser les psychanalystes et leurs encombrants porte-parole de l’inscription sur les listes, et nous aurons enfin la paix !”

Petite parenthèse : tout ce dispositif présuppose que la psychiatrie serait un espace lisse et non problématique et qu’il y aurait une légitimité à interpeller les autres disciplines à partir de cet espace supposé lisse et non problématique. Tout ce système présuppose que les psychanalystes, feraient, eux aussi, partie d’un espace lisse et homogène dès lors qu’ils auraient leurs listes. On aurait donc la paix ! Et on aurait la paix parce qu’on aurait donné satisfaction aux psychanalystes. On escomptait que tous ceux qui peuvent faire des colloques et des conférences, ameuter le ban et l’arrière-ban, publier des revues et dire que la patrie est en danger arrêteraient de parler. Et comme ils arrêteraient de parler, tout serait réglé.

Ce calcul politique a marché : à partir du moment où cette deuxième version a été adoptée, on a moins entendu parler du sujet et beaucoup ont cessé de s’y intéresser, semblant considérer qu’il était réglé.

On est passé d’une version 1, avec les médecins d’un côté et les psychanalystes et psychothérapeutes de l’autre, à une version 2 (l’amendement voté au Sénat) avec les médecins et les psychanalystes d’un côté et les psychothérapeutes de l’autre. Qu’il y ait des problèmes chez les psychothérapeutes, on s’en arrangerait… Cela ferait moins de tribunes dans la presse. Et on s’appuyait subrepticement sur les non-dits qui traînent : à savoir que les psychiatres seraient plus sérieux que les psychanalystes ; que les médecins seraient, eux, au-dessus de tout puisqu’ils étaient médecins ; et enfin que les psychanalystes seraient nettement plus sérieux que les psychothérapeutes qui se trouveraient donc logiquement condamnés aux listes préfectorales !

Gilbert Chabroux, Jack Ralite et moi avons posé une question : si on adopte ce système, qu’est ce qui empêche les psychothérapeutes (qui, pour beaucoup, ont suivi une analyse) de s’intituler psychanalystes et qu’est-ce qui les empêche de créer une vingtième ou une vingt-cinquième société de psychanalyse ? A cet argument il n’y avait pas de réponse possible en droit puisque la psychanalyse n’est pas définie par la loi, pas plus que ne l’est la psychothérapie.

Il y avait une issue possible. Un sénateur, vice-président du Sénat, membre de l’U.M.P, M. Adrien Gouteyron, avait proposé un amendement qui favorisait cette issue. Or, cet amendement n’a pas été mis au vote du fait que M. Mattei, utilisant toutes les ficelles du règlement, a demandé la priorité sur son amendement, bien qu’il eût proclamé auparavant qu’il ne le ferait pas, et d’ailleurs qu’il ne proposerait pas d’amendement ! Il y avait un petit risque que l’amendement Gouteyron passe. Mais M. Mattei ne le voulait pas. Ce n’est pas anodin de refuser qu’un tel texte soit soumis au vote !

L’amendement Gouteyron présentait quelques défauts mais il avait l’avantage de proposer une méthode quelque peu différente de celle de MM. Accoyer et Mattei : il proposait de mettre en place, pour évoquer ces questions, préalablement à tout projet de loi, une sorte de parlement des “Psys” où il y aurait à parité des représentants des quatre professions concernées. Il y avait là une démarche qui pouvait être intéressante. On peut en effet considérer que le problème qui a été à l’origine de l’amendement Accoyer n’est pas illégitime ou, en tout cas, qu’il n’est pas illégitime d’en parler et de rechercher des solutions. Je crois que la bonne “issue” aurait consisté à instaurer un dialogue avec les professionnels portant en particulier sur la prise en compte des autorégulations qui existent dans les professions, – puisqu’il existe beaucoup de structures constituées dans ces professions et qu’elles permettent de donner un certain nombre de garanties quant aux déontologies, aux formations, aux méthodes, etc. -, la bonne solution était de s’appuyer sur elles. A l’inverse, prendre le problème comme l’a fait M. Accoyer aboutissait nécessairement à une impasse.

Mais nous en arrivons à la troisième version. Elle est adoptée à l’Assemblée Nationale le 8 avril 2004 lors de la nouvelle lecture du texte au sein de cette assemblée. M. Dubernard réécrit l’amendement Mattei qui avait été voté au Sénat. Il formule ainsi la première phrase du texte : “La conduite des psychothérapies nécessite soit une formation théorique et pratique en psychopathologie clinique, soit une formation reconnue par les associations de psychanalystes.” Il y a déjà un problème : pourquoi inscrire dans la loi les « formations reconnues » par les associations de psychanalystes et non celles reconnues par les associations de psychothérapeutes ? Voilà une question qui a été posée immédiatement par les associations de psychothérapeutes qui sont venues nous voir et que nous avons à notre tour posée au ministre. Il n’y a jamais eu de réponse. La réponse, elle est dans le non-dit.

Ce qui est intéressant, c’est qu’avec l’amendement Dubernard, nous voyons apparaître dans le processus ce que j’appelle la contradiction finale. Il y a déjà dans cette troisième version quelque chose qui ne va pas si l’on se place au sein du système de l’amendement Accoyer initial. On lit en effet dans cette troisième version : “Sont dispensés de l’inscription sur la liste visée à l’alinéa précédent les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n°85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations.” Or, si la conduite des psychothérapies nécessite la formation prévue au premier alinéa, on ne voit pas pourquoi en sont dispensées, en vertu du troisième alinéa, des personnes dont rien ne prouve ni ne garantit qu’elles ont suivi la formation inscrite dans le premier alinéa.

J’en arrive à la quatrième version. L’amendement revient devant le Sénat le 9 juillet. Il fait très chaud. L’amendement est toujours inscrit dans le même projet de loi sur la santé publique. Lors du débat, nous bataillons considérablement sur une question d’obésité. Le Monde publie une première page exposant que la majorité du Sénat est soumise aux lobbies. En première lecture, le Sénat avait, en effet, voté l’interdiction des distributeurs de barres chocolatées dans les collèges et lycées et avait aussi décidé qu’il y aurait une interdiction de la publicité pour ces produits dans les émissions pour les enfants, à la télévision. Marie-Christine Blandin et Gilbert Chabroux avaient beaucoup œuvré en ce sens. En première lecture à l’Assemblée, ces propositions passent. Tout va donc bien. Mais voilà que, tout d’un coup, on se rend compte, peu avant la nouvelle lecture au Sénat, qu’on peut mettre de l’eau et des pommes dans les distributeurs ! On n’y avait pas pensé ! Et puis M. Mattei n’est plus là : il est remplacé par M. Philippe Douste-Blazy qui dit sa préférence pour une taxation sur les publicités. Avec le produit de cette taxe, on fera des émissions pour expliquer que toutes les choses dont il est question dans les autres émissions sont mauvaises pour la santé ! Un certain nombre de sénateurs se mettent en colère. J’interroge : que s’est-il passé depuis la dernière lecture ? Le rapporteur me répond : “— Vous me mettez en cause !” Je lui dis que je ne le mets pas en cause mais que j’observe qu’il y a un changement et que la chambre syndicales des distributeurs a peut-être fait valoir son point de vue. M. Douste-Blazy obtient donc le vote de cette taxe sur la publicité pour les émissions. Son montant était de un et demi pour cent du coût des émissions, un et demi pour cent pour faire des émissions en faveur de la santé publique ! Mais voyez-vous, il faut toujours être vigilants, car en dernière lecture, après que commission mixte paritaire eut porté ce taux à cinq pour cent, au moment où seul le gouvernement peut encore amender le texte, M. Douste-Blazy, pourtant ministre de la santé, déposa un amendement ramenant la taxe à… un et demi pour cent ! C’était le 30 juillet, si bien que cela s’est passé dans une indifférence à peu près générale, aussi générale que l’amendement Accoyer dernière version. Voilà pour le contexte.

Nous sommes donc là, au Sénat et, dans la tribune, il y a toutes les sociétés de psychothérapeutes. Il n’y a plus de psychanalystes (un ou deux quand même). Comme si ce n’était plus leur sujet. Ils étaient rassurés. Tout était réglé. Je rends hommage à ceux et à celles qui ont dit et écrit qu’il n’y avait aucune raison d’être rassuré et qu’il fallait au contraire s’inquiéter. Je pense en particulier à Élisabeth Roudinesco [i] qui a publié, entre temps, un livre sur le sujet, L’État, le patient et le psychothérapeute.

Nous reprenons la bataille. Nous nous battons pour les psychothérapeutes. Nous disons ne pas comprendre les fondements de cette discrimination entre psychanalystes et psychothérapeutes. Mais le texte suit son cours. Nous savons que dans la version Dubernard les médecins, les psychologues et les psychanalystes enregistrés sont dispensés de ce qui échoit au psychothérapeute, c’est-à-dire au privilège d’aller voir Monsieur le préfet ou Monsieur le sous-préfet pour solliciter l’inscription sur la fameuse liste…

Mais avec cette quatrième version, les choses changent : « L’inscription sur la liste visée à l’alinéa précédent est de droit… » Elle est de droit pour les psychanalystes enregistrés sur leur propres listes, les psychologues diplômés et, bien sûr, les médecins. Le sujet n’intéresse presque plus personne, mis à part, évidemment, les psychothérapeutes…

Je termine avec la dernière version. Mais je précise d’abord que, lisant, il y a un mois, la chronique du Médiateur, Robert Solé, dans le journal Le Monde, je constate que celui-ci revient – suite à la publication de nombreux articles traitant de psychologie dans le journal – sur l’amendement Accoyer. Mais il cite la quatrième version, que je viens de commenter, et non le texte définitif. Je lui téléphone et lui signale qu’il parle d’un texte de loi qui n’est pas celui qui a été voté. Je lui envoie la version définitive. Nous nous rappelons et il reconnaît que, jamais, le texte finalement adopté n’a été publié dans Le Monde, pas plus que dans aucun autre journal.

Or, ce qui m’a aussi beaucoup intéressé, c’est qu’au bout des deux navettes, les sept députés et sept sénateurs de la Commission Mixte Paritaire se sont mis d’accord sur une dernière version. Une collègue qui avait voté la première version – ce dont elle s’est repentie. – me disait à la sortie que les choses étaient “réglées” et que les membres de la commission s’étaient accordés pour écrire que tous les professionnels concernés devraient avoir une formation. Le texte paraît : c’est en effet écrit et cela m’a permis de dire lors du débat sur l’ultime version qu’il n’y avait plus d’amendement Accoyer. Mais en même temps, ce texte est totalement contradictoire. Et à mon avis, ce n’est pas un hasard. Observons seulement les deux derniers alinéas de cette ultime version : “L’inscription sur la liste visée à l’alinéa précédent est de droit pour les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations. Un décret en Conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir les personnes visées aux deuxième et troisième alinéas.” Si l’inscription sur la liste est de droit pour certains, il n’est pas besoin de formation complémentaire. Et si on est dans la logique du quatrième alinéa, à savoir que tous les professionnels concernés doivent avoir une formation, alors il faut changer le troisième alinéa. C’est-à-dire que si l’on pense ce que semble avoir pensé la majorité de la commission mixte paritaire, à savoir que tous les professionnels doivent suivre une formation spécifique, les psychanalystes doivent aussi suivre ladite formation. Et par conséquent, contrairement à ce que beaucoup d’entre eux croient, parce qu’ils ne connaissent pas la dernière version qui a été effectivement votée, ils n’ont rien gagné du tout. Et il faut faire un décret. Mais ce décret est infaisable. Le texte étant contradictoire, le jour où un ministre fera un décret fondé sur le quatrième alinéa, il sera symétriquement possible de faire un recours devant le Conseil d’État en vertu du troisième et, si le ministre fait un décret fondé sur le troisième alinéa, il sera systématiquement possible de faire un recours devant le Conseil d’État en se fondant sur le quatrième. Par conséquent, si l’on veut sortir de la contradiction, il faut… relégiférer !

J’ai voulu vous raconter aujourd’hui cette histoire, pour tenter de montrer ce que vous avez déjà compris. On croit toujours que la loi est un texte lisse, comme une norme. Or, la loi est aussi un champ de bataille. Le lapsus final auquel on aboutit, c’est la traduction concrète qu’il y a un antagonisme entre deux manières d’appréhender le problème et que le Parlement n’a pas réussi à le traiter en s’y prenant de cette manière. Au terme de tant de débat, il reste une très remarquable contradiction !

Cela montre, me semble-t-il, que, lorsque l’on parle de la singularité et de la société, c’est-à-dire de chaque être humain, de la souffrance psychique, du dialogue, de la relation entre un psychanalyste, un psychothérapeute et un patient, il faut le faire avec infiniment de précaution. Il ne faut pas vouloir faire des lois qui soient de fausses sécurités et qui ne sont en fait que des murs de papier fragiles qui ne sécurisent rien et entraînent des régressions intellectuelles lourdes. Si l’on veut traiter cette question, il faut que les professionnels et les acteurs de la société et les politiques se parlent, refusant de réduire à quelques fallacieuses sécurités ce qui est l’intimité, la profondeur de l’être humain, – ce qui nous concerne tous et ce pour quoi je vous remercie d’avoir bien voulu m’écouter.

i) Roudinesco Élisabeth, Le Patient, le Thérapeute et l’État, Éd. Fayard, Paris, 2004.

À quoi s’occupent l’AFFOP et le SNPPsy depuis des années ?

L’AFFOP regroupe vingt-trois organismes, syndicat, écoles, sociétés savantes, groupes de praticiens, dont vous trouverez la liste et les coordonnées sur le site affop.org

Elle comporte parmi ses membres un syndicat historique, le SNPPsy, dont elle s’inspire de l’expérience. Ce dernier soutient les intérêts professionnels de ses membres. Il travaille depuis un quart de siècle à élaborer les règles fondamentales de notre profession, et à les faire connaître et reconnaître. C’est lui qui a défini les cinq critères de la psychothérapie relationnelle. La titularisation qu’il dispense dans une perspective pluraliste (rencontre avec des pairs expérimentés issus d’écoles différentes) considère radicalement la psychothérapie relationnelle comme un métier au-delà des méthodes.

En plus de sa responsabilité envers ses membres, à une époque où aucune structure ne prenait en charge le contrôle de la qualité des écoles de formation à la psychothérapie relationnelle, le SNPPsy a mis en place un cadre de reconnaissance pour ces dernières. Dans ce domaine, il a toujours pris garde de ne jamais inverser la perspective, reconnaissant d’abord les praticiens puis les écoles (pas les Méthodes, la nuance est d’importance) et non l’inverse, comme cela peut se présenter ailleurs.

En d’autres termes, l’AFFOP, à l’instar du SNPPsy, met l’accent sur la qualification des praticiens, considérant la psychothérapie relationnelle, par-delà les méthodes, comme un métier. Elle a repris à son compte à présent la fonction d’agréer les Écoles, que le SNPPsy lui a transmis. Il ne s’agit jamais de valider une discipline considérée mais, en sus de la dignité programmatique propre, de contrôler le processus de transmission.

La définition en cinq critères du métier de psychothérapeute n’a de légitimité concernant le point un — avoir accompli un travail psychothérapique ou psychanalytique personnel approfondi — que pour les psychothérapeutes pour qui la relation avec leur patient représente l’outil central du changement. Ceci les différencie des psychothérapies(1“) qui font de l’utilisation de protocoles standardisés l’outil du changement. Comprendre les différences entre les psychothérapies relationnelles et les psychothérapies prescriptives est aussi important que de distinguer celles qui les séparent des psychothérapies médicamenteuses(2“) .

Faire comme si ces différences n’existaient pas et mettre tous les psychothérapeutes dans le même panier conduirait à nier la spécificité des psychothérapies relationnelles et des formations des professionnels qui les exercent. L’AFFOP a dès sa création appelé à la création d’Assises des professionnels du psychisme et préconisé une organisation nationale qui les représente tous auprès des pouvoirs publics, selon un modèle analogue à celui que connaît la Grande Bretagne. Étant entendu qu’à l’intérieur de cet Office national, chaque profession devait se retrouver au sein de son propre collège, et y évoluer comme elle l’entendait.

Il est clair que ce vœu demeure utopique tant que chacune des professions du carré psy tente d’établir une hégémonie sur l’ensemble du champ. Nous pensons que chaque école de pensée a sa valeur scientifique et ses limites. Mais nos interlocuteurs — public et pouvoirs publics — ont besoin de comprendre pourquoi et en quoi nos critères professionnels (et de formation) se distinguent de ceux des TCC ou des thérapies systémiques.

Nous ne saurions prétendre légitimement parler au nom de formes de psychothérapie qui n’ont rien à voir avec les nôtres. Le faire ou laisser croire — à l’inverse psychiatres, psychologues expérimentalistes, praticiens TCC et systémiciens parlent volontiers à notre place — ferait le jeu des pouvoirs publics et de tous ceux qui, tout en proclamant que tout le monde aura sa place (dans les décrets d’application, si jamais), s’orienteraient vers l’uniformisation standardisation par le bas d’une formation de base en psychopathologie aux mains des universitaires adeptes des thérapies non-relationnelles — au sens où nous l’avons précisé.

Dans cette clarification, nos positions sont proches de celles des psychanalystes, notamment en ce qu’ils considèrent que
– la formation doit être laissée aux soins des professionnels compétents
– la théorie s’acquiert dans un processus interactif avec la pratique
– la recherche dans ce domaine n’obéit pas au même type de contraintes que les sciences expérimentales classiques.

Nous ne choisissons de camp qu’autant que nous voyons des attaques indignes être conduites contre la psychanalyse ou contre des écoles psychanalytiques — parfois par certaines organisations de psychanalystes elles-mêmes. Nous nous battons contre de pseudo expertises médicalisant la psychothérapie et la réduisant aux prescriptions et aux protocoles.

Nous considérons qu’il n’y a jamais lieu d’utiliser la peur — comme lorsqu’on a cherché à faire croire que les décrets allaient sortir en juillet 2005 ! — pour réunir des collègues qui connaissent le travail accompli depuis plus de vingt cinq ans. Nous ne cherchons pas à utiliser “les moyens modernes de communication” pour finalement prendre des décisions contre l’avis des représentants qualifiés de nos professions. C’est dans le cadre de cette éthique que nous continuerons à travailler dans nos prochaines Journées d’études et au sein des Commissions nationales sur les problèmes posés par la loi du 28 août 2004 que nous mettons en place.

L’éthique qui a guidé le SNPPsy et les organismes membres de l’AFFOP depuis leur création fut de donner par une autoréglementation appropriée des garanties au public et aux pouvoirs publics sur la qualité des professionnels qu’ils titularisent. Ce travail de qualité est reconnu. Aussi la création et mise en place dans l’opacité d’un prétendu Registre des psychothérapeutes de l’AFFOP par Bruno Dal Palu, document réunissant pêle-mêle des professionnels ayant suivi de longues formations sérieuses et franchi les processus qui conduisent à la titularisation, et les débutants dans leur formation, sans vérification sérieuse de leurs dires, avec l’objectif de regrouper de façon indiscriminée tous ceux qui se disent psychothérapeutes pour faire nombre, a conduit le CA de l’AFFOP à se séparer de ce président. Puis à procéder à la tâche considérable de réviser le Registre en question afin de le publier prochainement en n’abusant ni ses utilisateurs ni les professionnels qui y figurent, maltraités par les manœuvres auxquelles nous avons mis fin.

Part ailleurs, comme le principe du Registre Dal Palu même amélioré demeure anti-statutaire à l’Affop, celle-ci respectera les engagements pris mais strictement pour la durée promise. Un Annuaire AFFOP, édité selon nos principes, sera proposé parallèlement, puis occupera d’ici un an comme cela aurait dû être dès le départ, l’ensemble du dispositif de communication identitaire.

Voilà ce que proposent le SNPPsy et l’AFFOP en contrepartie des cotisations de leurs membres. À quoi s’ajoute beaucoup de travail non rémunéré des Administrateurs et des diverses Commissions, nécessaire à l’élaboration réellement collective de notre profession.

Le SNPPsy a commandité naguère une étude de l’AFNOR sur notre profession. L’idée était d’établir une normation interne qui fût opposable à toute tentative de discrédit institutionnel et de méconnaissance malveillante. Le débat demeure, de savoir s’il valait mieux en cette matière prévenir que courir. On peut en discuter de part et d’autre notamment avec certains de nos collègues psychanalystes.

Le fait est que le SNPPsy ensuite, en réplique à la toute première initiative de M. Accoyer, s’est trouvé prêt à élaborer la première proposition de loi sur l’organisation légale de notre profession, la proposition Marchand, reprise dans l’amendement Gouteyron lors de la discussion ayant abouti au vote de l’article 52. Le SNPPsy a soutenu ses membres lorsqu’ils ont été appelés devant des juridictions ou confrontés à des problèmes administratifs ou fiscaux. Enfin, depuis la parution de la seconde proposition de loi Accoyer, il a constamment représenté ses membres aux côtés de l’ensemble des psychothérapeutes et des psychanalystes auprès des parlementaires.

L’ensemble des membres des CA de l’AFFOP et du SNPPsy et de très nombreux membres de nos organisations ont participé aux rencontres avec les députés, les sénateurs, la presse. Avec une coopération positive avec la FFdP, avec le soutien actif qu’une partie des psychanalystes nous ont apporté, nous avons au moins obtenu la création d’un titre légal de psychothérapeute alors que la quasi-totalité des organisations de médecins psychiatres, de psychologues et de psychanalystes y était opposée.

Depuis nous avons rencontré les responsables au Ministère de la Santé pour savoir comment ils entendaient travailler à la rédaction des décrets. L’AFFOP a demandé une audience au Ministre de la Santé pour lui faire part de ses propositions à partir de la plateforme qu’elle a démocratiquement élaborée. Nos contacts avec les représentants politiques et ceux des autres professions du psychisme sont permanents.

Ça n’est pas nous qui avons déclaré pratiquer la politique de la “chaise vide”, mais un dirigeant jouant les utilités et donnant à croire que le Ministère était un lieu dont il importait de faire le siège. Nous n’avons jamais rompu la relation avec les pouvoirs publics et suivons attentivement tout ce qui se passe. Nous n’entendons pas pour autant cautionner ni alimenter au mauvais moment la mise en route d’une politique qui n’est pas bonne pour la profession.

Cela se trouve corroboré par le propos de celui qui a publié qu’il était, comme nos collègues de la FFdP après leur rencontre avec le Dr Brunelle (membre du cabinet du Ministre de la Santé qui se soucie beaucoup des exigences toujours à l’œuvre de M. Bernard Accoyer), sorti plutôt mécontent des orientations esquissées par l’équipe de la Direction générale de la Santé.

Nous redoutons toujours pour notre part que les décrets d’application ne réalisent le rapt du titre de psychothérapeute au profit de ceux qui avaient organisé avec M. Bernard Accoyer la captation de la fonction psychothérapique au profit des seuls universitaires et des psychothérapeutes prescripteurs de protocoles. La médicalisation du psychisme demeure un danger actuel. Nous y veillons, avec nos alliés.

Nous garantissons à nos collègues de soutenir et représenter auprès de l’État la qualité des formations et des titularisations autour des cinq critères professionnels dont nous avons l’expérience. Nous le faisons avec l’autorité que procure une identité institutionnelle historique respectée. Toute autre promesse serait à nos yeux démagogique voire mensongère. Et comme nous avons reçu des soutiens dans tous les partis politiques rencontrés au cours de la discussion du texte de loi, nous continuons à militer avec l’espoir de continuer à être entendus, et suivis.

Nous souhaitons que tous les collègues qui se reconnaissent dans nos principes éthiques et professionnels nous apportent leur soutien dans les mois qui viennent pour les représenter auprès de l’État, et adhèrent aux organismes membres de l’AFFOP. Plus que jamais leur participation sera précieuse et indispensable.

Dans la conduite constante de la lutte pour une pleine liberté et indépendance des institutions de la psychothérapie relationnelle, nous continuerons de lutter comme nous l’avons toujours fait, au quotidien, sans effets spéciaux ni fausses promesses, pour le bon droit d’une pratique sagement autoréglementée, axée sur la reconnaissance par les pairs de la qualité de nos professionnels.

Au service de ceux qui savent très bien ce qu’ils font en recourant à nous dans leur démarche psychothérapiques, nous poursuivrons le combat pour le maintien d’une profession dont nous n’accepterons jamais la soumission, dénaturation ou déqualification. Ensemble nous lutterons contre la médicalisation de l’existence, pour une psychothérapie relationnelle et une psychanalyse de qualité.

20 octobre 2005 – correction sur l’expression carré psy (mal saisie par le moteur de recherche interne) le 14 Mai 2015 –

  • 1 En particulier les Thérapies comportementales et cognitives et certaines thérapies systémiques.
  • 2 Bien entendu le fait que psychothérapie relationnelle et psychanalyses soient cumulables complexifie la figure, qui ne doit point s’embrouiller pour autant.

Ensemble avec Roland Gori contre les cognitivo-manipulateurs

Lettre ouverte
A Messieurs Jack Ralite et Jean-Pierre Sueur
Sénateurs

Marseille, le 9 Octobre 2005

Messieurs,

Sachant l’attention que vous avez bien voulu porter aux professionnels assurant en France la prise en charge de la souffrance psychique, je tiens à vous faire part de l’inquiétude que soulèvent actuellement les expertises collectives de l’Inserm en matière de santé mentale.

La communication aux médias de conclusions pour le moins contestables de certaines de ces expertises collectives, participe d’une campagne qui vise à obstinément et insidieusement médicaliser la souffrance psychique et à recomposer le paysage français de la psychopathologie au profit des logiques cognitivo-instrumentales de la santé mentale.

On ne saurait oublier que la notion même d’“expertise collective” avait été mise en place à l’Inserm en 1993-1994 par Philippe Lazar à la suite de l’affaire du sang contaminé afin d’éclairer les pouvoirs publics sur des questions d’actualité en mobilisant le savoir et le savoir-faire de toute la communauté scientifique concernée par les dites questions de santé publique. La “marque” de l’Inserm et sa responsabilité de coordination scientifique étaient censées garantir la fiabilité des expertises, la validité de leurs résultats et l’indépendance des chercheurs qui les réalisent. Or certaines expertises de l’Inserm concernant la santé mentale présentent toutes les caractéristiques de ce que vous avez vous-même appelé “les symptômes d’un artefact”. Je fais ici référence à l’expertise collective sur l’évaluation comparative de l’efficacité des psychothérapies retirée depuis par Monsieur le Ministre de la Santé du site du Ministère. Cette expertise se présente sous les formes de la science, les mots de la science, mais sans les garanties de la science. La garantie d’une procédure d’expertise dépend de l’exhaustivité des publications sur la question traitée : ce ne fut pas le cas. On a fait au cours de cette expertise comme si l’énorme littérature psychanalytique, psychodynamique, n’existait pas et devait être comptée pour qualité négligeable. Les experts ont feint d’ignorer le délicat problème de populations et d’études non comparables sans tenir suffisamment compte de l’hétérogénéité de leurs composants et de la spécificité de leurs rationalités. La définition du référentiel psychanalytique est caricaturale et sa confusion avec les techniques psychodynamiques de toutes sortes révèle un manque de rigueur conceptuelle étonnant. Traditionnellement l’Inserm vérifie que les experts ne font pas partie de groupes de pression qui pourraient à leur insu infléchir la procédure de l’expertise à un moment ou un autre de sa réalisation. Rien ne garantit ici que ce fut le cas puisque l’on trouve principalement des partisans de l’évaluation scientifique des pratiques psychothérapiques construite sur un modèle médical. Comment alors s’étonner de la réponse de l’expertise pré-inscrite dans la manière même de poser la question ? L’expertise accomplit ce qu’elle dit : la psychanalyse n’existe pas. Au nom de la science, on a rendu légitime une idéologie partisane proclamant la supériorité thérapeutique des TCC sur les psychothérapies psychodynamiques. L’Inserm ne s’est pas contenté de décrire une rivalité entre les techniques psychothérapiques mais a engagé ses forces dans la bataille. On a fait comme si le soin psychique était un médicament et on l’a évalué comme tel. On a mesuré dans cette étude comparative des psychothérapies la proximité des techniques, évalué celles qui se rapprochaient le plus des effets du médicament en feignant de croire que l’on mesurait ainsi leur valeur thérapeutique.

Si j’ai choisi l’exemple de cette expertise, c’est bien parce qu’elle illustre de manière choquante les problèmes déontologiques et épistémologiques des expertises scientifiques de l’Inserm dans le champ de la santé mentale. Ces expertises proviennent d’instances et d’équipes de recherche plutôt frileuses à l’égard de la psychanalyse, voire hostiles, dont les conclusions se déduisent d’une procédure produisant une “objectivité illusoire”, objectivité davantage formelle que réelle. Bien que retirée du site du ministère une telle expertise a participé et participe encore à fabriquer une idéologie partisane prédisposant l’opinion à une recomposition du paysage des formations et des pratiques de santé mentale. Cette expertise n’est qu’une des étapes du parcours de médicalisation de la souffrance psychique accompli ces dernières années et auquel l’Inserm apporte ici son soutien institutionnel et sa légitimité scientifique.

Depuis 2003 et l’expertise sur le dépistage et la prévention des troubles mentaux chez l’enfant et l’adolescent, le rythme des expertises concernant la santé mentale s’accélère : efficacité comparée des psychothérapies en 2004 ; autopsie psychologique d’abord, puis expertise des troubles des conduites de l’enfant en 2005. De telles expertises participent de la volonté de légitimer en France au nom de la science une idéologie scientiste qui serait à même de préparer l’opinion à la recomposition des paysages de la psychologie et de la psychiatrie. Ainsi le dépistage précoce des troubles du comportement, sa valeur prédictive de criminalité, ne participe pas simplement d’une “médicalisation de la déviance”, mais s’inscrit dans le champ des prophéties auto-réalisatrices bien connue des psychologues sociaux : l’oracle produit ce qu’il énonce. Les conclusions de ces expertises stigmatisent les paradigmes psychanalytiques et psychodynamiques et favorisent au nom de la science les logiques médicales et cognitivo-instrumentales davantage compatibles avec le souci sécuritaire de “l’évaluation” scientifique. On feint d’oublier au passage que l’évaluation se révèle autant une pratique sociale qu’un dispositif scientifique proprement dit. Les expertises de l’Inserm ci-dessus mentionnées présentent-elles les garanties suffisantes en matière d’évaluation ? Si tel n’était pas le cas, on laisserait insidieusement s’installer dans l’opinion et au sein des instances de décision des politiques de santé et de formation une idéologie selon laquelle les concepts et les pratiques naturalisant le psychisme sont plus scientifiques que celles qui affirment
son irréductible spécificité. Ce faisant on aurait réussi à faire passer un postulat idéologique pour un énoncé scientifique.

Connaissant votre souci du bien public, je prends la liberté de vous solliciter en tant que parlementaire, afin que les organismes de recherches participent à une véritable information scientifique de nos concitoyens, en commençant par ne pas les priver des choix véritables qu’ils prétendent éclairer.

Je vous prie de croire, Messieurs, à l’assurance de ma haute considération,

Roland Gori

L’évaluation en psychothérapie relationnelle& en psychanalyse

Face à l’impossibilité de principe de trouver une échelle évaluative “objective”standard des psychothérapies et thérapies prises dans leur ensemble, qui ne saurait que fournir une échelle de Procuste TCC à notre discipline vouée à la liquidation préfectorale par le député Accoyer, face aux pressions pour tenter de nous contraindre de nous y soumettre de nous-mêmes, ouvrons le débat.

Puis ensemble définissons, comparons, les outils et les méthodes évaluatives dont nous nous servons depuis toujours dans notre travail, et sachons nous en tenir à ce à quoi nous tenons.

-* A quelle aune peut-on parler de réussite ou d’échec ?
-* Comment et sous quel angle notre appréciation/évaluation évolue-t-elle au fil du temps ?
-* Existe-t-il des systèmes d’appréciation comparative dans les professions voisines dont nous ignorons ou rejetons l’usage et que nous puissions examiner ?
-* En quoi consisteraient des approches subjectives et intersubjectives évaluatives ? pourraient-elles fonctionner ?

SNPPsy : Information expresse

1) Chère Madame,

Voilà ce que vous demandez. J’ai lu le texte de Jack Ralite et de Jean-Pierre Sueur (qui fut un bon maire d’Orléans si j’en juge par les dires de mon frère qui habite dans cette ville). C’est excellent. Je ne pensais pas que Bernard Accoyer allait revenir à l’attaque.

Vous pouvez publier les documents sans aucune restriction. Si vous avez besoin de mon témoignage, je me ferai un plaisir d’être utile.

Bien à vous. Jacques Martin-Berne.

2) Lettre de Monsieur Accoyer du 9 août 2005

ASSEMBLÉE NATIONALE
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté Égalité Fraternité

Bernard ACCOYER
Député de Haute Savoir
Maire d’Annecy-le-Vieux

Monsieur Jacques MARTIN-BERNE
8 rue Foury
92310 SÈVRES

Réf 7808/0507
Annecy, le 9 août 2005

Monsieur,

En réponse à votre courrier en date du 15 juillet dernier, je peux vous assurer que n’ai jamais eu et que je n’ai nullement pour dessein de porter atteinte à la psychanalyse.

J’ai seulement pris des initiatives en tant que parlementaire pour améliorer la sécurité des soins et le respect des droits des malades à l’information sur les qualifications des professionnels auxquels ils peuvent se confier.

Les psychanalystes sont exclus de la démarche qui ne concerne que “les psychothérapeutes” dont les connaissances ne sont ni définies ni vérifiées. Cette situation entraîne des drames incontournables dont je tiens à votre disposition les courriers qui s’y rapportent.

Vous pouvez être assuré et sûr que les psychanalystes et la psychanalyse ne seront en rien menacés par les textes législatifs et d’application auxquels j’ai, en conscience, participé.

Souhaitant avoir répondu à vos inquiétudes, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Signature illisible

Bernard ACCOYER

3) Lettre de Jacques MARTIN-BERNE 15 juillet 2005

Jacques MARTIN-BERNE
8, rue Foury, 92310 Sèvres
Tél : 01 45 07 04 86
Mèl jacques.h.martin-berne@wanadoo.fr

Vendredi 15 juillet 2005

Monsieur le Député Bernard ACCOYER
MAIRIE`74940 Annecy-le-Vieux

Monsieur le Député,

Je ne comprends pas votre acharnement à vouloir détruire la psychanalyse. Vous allez priver des patients d’une thérapie très importante. Vous allez mourir comme tout le monde et désirez marquer votre séjour sur terre par cette injustice contraire à la liberté et au droit de l’homme.

Je comprends bien qu’il faut lutter contre les charlatans mais le pouvoir a des limites. Je vous prie de lire le texte ci-dessous.

Bien à vous.

(…)

4) Le texte mentionné…

… est livré dans un document voisin ici même sous le titre : Accoyer, la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle — un épisode datant du mois d’août.

Attention. Document pdf, non modifiable par conséquent, il comporte des fautes typographiques dues à la retranscription, et commence par la correspondance reproduite ci-dessus. Il se poursuit par l’article Rendons à la psychanalyse ce qui lui appartient.

La psychanalyse a besoin de débats, pas d’injures ni de calomnies

La semaine dernière dans ces colonnes, l’un de ses auteurs faisait l’éloge d’un ouvrage, Le livre noir de la psychanalyse, annoncé comme un bilan critique de cette discipline.

On pourrait donc s’attendre à ce que la psychanalyste que je suis lui réponde. Je ne le ferai pas. Car j’ai — avec stupeur et indignation — découvert, en le lisant, que ce livre ne relève pas de la confrontation d’idées susceptible d’enrichir le débat, si utile dans nos professions.

C’est un assemblage de “révélations” hétéroclites (tirées pour la plupart d’articles et de livres parus — notamment aux USA — il y a dix ans). Et utilisant dans un style que ne désavouerait pas la pire des presses à scandale, l’injure et la calomnie, cet ouvrage prétend ouvrir les yeux d’un public français décrit comme particulièrement crédule.

Selon les auteurs en effet ce public serait encore (alors que le reste du monde ne le serait plus) victime d’un mouvement psychanalytique présenté comme une secte. Secte composé d’individus — les psychanalystes — aussi âpres au gain qu’incompétents et dépourvus de toute formation. Fidèles en cela à leur maître et gourou, Sigmund Freud. Lequel aurait été un “escroc”, un charlatan. Un “habile publiciste” qui aurait présenté comme sienne une théorie empruntée à d’autres. Dans le but d’appâter des patients, dont seule fortune l’intéressait ; qu’il fournissait en cocaïne, et dont — qui dit mieux ? — il détournait les héritages …

La psychanalyse est accusée (évidemment sans aucune preuve), d’avoir, en s’opposant aux produits de substitution, causé la mort de milliers de toxicomanes ; d’avoir par le biais de Françoise Dolto, détruit la famille, etc.

” L’opération, on le voit, est aussi sérieuse que celle qui consisterait à affirmer que Pierre et Marie curie avaient subtilisé au concierge de leur immeuble la formule du radium. Ou qu’Einstein avait trouvé la théorie de la relativité dans le sac qu’il avait arraché à une vieille dame. On pourrait donc se contenter d’en rire. Je crois que l’on aurait tort. Car, pour ma part, ce livre m’a fait peur.

Je pense en effet — comme beaucoup d’autres — que le débat intellectuel suppose une rigueur, une honnêteté dans les propos et un respect de l’adversaire. Je pense qu’il se situe à l’intérieur de limites qui sont celles d’une éthique. Et qu’il est à ce titre l’une des composantes de la démocratie. On ne peut donc sans risque franchir ces limites. Et, faute sans doute d’arguments à lui opposer, s’autoriser à sonner — pour s’en débarrasser — contre l’autre l’hallali.

Ce livre est un exemple. Un exemple de ce qu’il ne faudrait jamais faire.

Un nouvel épisode de la “guerre des psys”

Le champ psy tourne au champ de bataille. Déjà coutumière des querelles intestines entre sociétés et écoles de différentes obédiences, qui n’ont renforcé, ces dernières années, ni son crédit ni sa visibilité, la psychanalyse est aujourd’hui en butte aux attaques frontales et répétées des adeptes des thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui contestent de plus en plus ouvertement sa légitimité. Si la dispute n’est pas nouvelle, elle prend aujourd’hui les contours d’une polémique publique dont Le Livre noir de la psychanalyse , qui prône l’abandon de la cure analytique au bénéfice de l’adoption systématique des TCC, constitue le dernier avatar. De la polémique sur l’amendement Accoyer en passant par l’expertise controversée de l’Inserm sur les psychothérapies, la violence des arguments échangés entre les deux camps témoigne de l’importance de l’enjeu : l’hégémonie théorique et intellectuelle sur le domaine en pleine expansion des thérapies de l’âme.

Entre la discipline centenaire inventée par Freud et les jeunes thérapies comportementales, importées des Etats-Unis en France au début des années 1980, il n’y a presque rien de commun. Fondée sur la théorie de l’inconscient, la psychanalyse, pratiquée par 6 000 personnes en France, est une technique d’investigation du psychisme par la parole, qui, partant de la souffrance exprimée et s’appuyant sur le transfert, tente d’offrir au sujet le moyen de se frayer une liberté dans son histoire. Dans cette optique, la guérison et la disparition des symptômes ne sont que des bénéfices secondaires et non l’objectif premier. A rebours de cette conception, les TCC (550 à 1 500 praticiens en France, selon les estimations) appuyées sur les théories de l’apprentissage et du conditionnement, se concentrent sur la disparition du symptôme exprimé par le patient, en l’amenant, en 10 à 25 séances, à affronter ses difficultés tout en valorisant ses comportements positifs. S’adossant à la montée des neurosciences en psychiatrie, les TCC revendiquent leur efficacité en affirmant répondre à des procédures soumises à évaluation.

ÉVALUATION DE LA PERFORMANCE
C’est justement sur ce terrain de l’efficacité et, partant, de l’évaluation de la performance d’une technique par rapport à l’autre que la querelle s’est nouée avec la psychanalyse. Le premier acte de la controverse s’est joué fin 2003, autour de l’amendement Accoyer : soucieux de préserver le public d’éventuels charlatans, l’actuel vice-président de l’UMP avait fait voter le principe d’une réglementation du métier de psychothérapeute, jusqu’alors libre d’accès. Le texte du député réservait le titre de psychothérapeute aux médecins et psychologues, et demandait aux autres professionnels, dont beaucoup étaient également psychanalystes, de se soumettre à une “évaluation” de leur pratique. Suscitant un débat houleux pendant plusieurs mois, l’amendement a été dénoncé comme une tentative de “médicaliser la souffrance psychique” et une volonté, implicite, de réduire la pratique des psychothérapies, dont la plupart sont de tendance analytique, aux thérapies comportementales.

D’implicite, l’opposition entre les courants a éclaté au grand jour dès le second acte, et la publication, par l’Inserm, en février 2004, d’une expertise collective intitulée Psychothérapie, trois approches évaluées . Procédant à un recueil d’analyses cliniques, essentiellement anglo-saxonnes, ce rapport concluait à la supériorité absolue des TCC sur les thérapies d’inspiration analytique. Les psychanalystes dénonçaient immédiatement cette “machine de guerre” visant à disqualifier leur discipline, en soulignant les biais méthodologiques nombreux de l’expertise et sa vision partiale. L’émotion fut si unanime dans le milieu psychanalytique que Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la santé, finit par désavouer publiquement ce travail, en affirmant, en février, devant un parterre d’analystes lacaniens, que “le premier devoir d’une société est de reconnaître qu’il n’existe pas une seule réponse à la souffrance psychique” , laquelle n’est “ni mesurable ni évaluable” .

S’ils ont remporté une importante bataille avec le retrait de l’expertise de l’Inserm du site du ministère de la santé, les psychanalystes n’ont pas gagné la guerre. Celle-ci continue de faire rage, tant les praticiens des TCC ont ressenti l’épisode comme un affront – l’un des rédacteurs de l’expertise de l’Inserm, le psychiatre comportementaliste Jean Cottraux, est d’ailleurs cosignataire du Livre noir . Les deux camps fourbissent désormais leurs arguments pour leur prochain terrain d’affrontement, la question du statut du psychothérapeute, toujours pendante. Le nouveau ministre de la santé, Xavier Bertrand, réfléchit à la rédaction d’un décret mettant en oeuvre le dispositif adopté par la loi du 13 août 2004, à la suite de l’amendement Accoyer. Il pourrait confier à l’Université le soin de mettre en place un diplôme spécifique pour exercer la psychothérapie : au risque d’aviver les querelles de chapelles au sein de la faculté, où la concurrence entre les deux courants dans l’attribution des postes de psychopathologie clinique se fait chaque année de plus en plus féroce.

Cécile Prieur

La guerre des psys

Les psys français n’ont plus le moral. Alors que la souffrance sociale, affective ou mentale pousse des patients de plus en plus nombreux dans les cabinets des thérapeutes, les «confidents du mal de vivre» traversent eux-mêmes une crise profonde d’identité. Tiraillés entre des conceptions de plus en plus divergentes de leur métier et des théories auxquelles ils se réfèrent, les psychiatres, les psychanalystes et les psychothérapeutes sont en proie aux doutes et aux confrontations. Le petit monde de la santé mentale, d’ordinaire feutré et secret, est devenu un champ de bataille où fusent les invectives, les accusations, les procès en sorcellerie et les coups bas. Témoin de ce malaise, l’avalanche de livres publiés récemment contre la psychanalyse, la discipline reine qui dominait jusque-là toutes les autres et constituait leur référence commune. Lancé à grand bruit comme un impitoyable dossier dénonciateur, Le Livre noir de la psychanalyse (les Arènes) est une attaque au vitriol de l’œuvre de Freud et de ses héritiers, accusés de charlatanisme et d’abus de pouvoir. Rédigé par une éditrice assistée d’un historien et de trois thérapeutes comportementalistes violemment antifreudiens, il qualifie la France de pays «fossilisé», l’un des derniers au monde où la psychanalyse fait encore recette, et passe en revue tous les abus, dérives et mystifications dont celle-ci se serait rendue coupable (lire l’interview d’Elisabeth Roudinesco). Cette attaque n’est pas isolée. Plusieurs autres pamphlets contre la théorie de l’inconscient ont fait récemment leur apparition à la vitrine des librairies. Comme celui de Michel Tort, psychanalyste et professeur à Paris VII, Fin du dogme paternel (Aubier), qui remet en question la domination masculine et la figure du père érigée par Freud et Lacan. Ou celui du philosophe Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse (Léo Scheer), qui mène une charge contre le pouvoir normalisateur de la théorie freudienne envers les homosexuels et l’homoparentalité. Dans un registre plus idéologique, citons encore Mensonges freudiens (Mardaga), de Jacques Bénesteau, psychologue au CHU de Toulouse, qui présente la psychanalyse comme «une prodigieuse rhétorique de désinformation». S’indignant d’un passage de cet ouvrage qui laisse entendre que Freud aurait contribué à alimenter l’antisémitisme en Autriche avant la Seconde Guerre mondiale, l’historienne Elisabeth Roudinesco a été attaquée en diffamation pour avoir publié dans Les Temps modernes une critique du livre où elle soulignait les relations de l’auteur avec la nouvelle droite et le Club de l’Horloge. Ces derniers ont perdu le procès, et Bénesteau ne fait pas appel. «La psychanalyse a toujours fait l’objet de critiques plus ou moins légitimes, voire de franches hostilités, remarque Jacques Sédat, secrétaire du groupe de contact qui fédère la plupart des écoles analytiques françaises, mais on est passé récemment à un autre registre: celui des règlements de comptes et des procès d’intention.» Après une longue période d’hégémonie, les explorateurs de l’inconscient se voient aujourd’hui concurrencés par une nouvelle école de pensée venue des Etats-Unis, celle des adeptes des thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui prônent une approche rationaliste et pragmatique de la santé mentale. Longtemps larvé, cet affrontement entre deux conceptions irréconciliables du psychisme a pris récemment la tournure d’un affrontement ouvert qui divise toute la communauté psy.

Serait-ce la fin de l’âge d’or de la psychanalyse? Depuis la fin de la guerre, les concepts forgés par le médecin viennois ont profondément marqué la psychiatrie, comme la société tout entière. Après avoir séduit les intellectuels et les artistes (notamment les surréalistes), la psychanalyse s’est imposée en France à partir des années 1960, où elle commence à être enseignée dans les universités, avant d’envahir la littérature, les médias, les discours politiques et le langage courant. Confortés par la découverte des neuroleptiques, qui permettent, à partir de 1952, de sortir les «fous» des asiles, les psychiatres cherchent alors à concilier la médecine avec les sciences humaines et s’en emparent avec enthousiasme. Le paradigme freudien leur fournit un cadre théorique et pratique qui donnera naissance à la psychiatrie dite «humaniste», dont les principes ont servi jusqu’à ces dernières années de référence à tous les professionnels de la santé mentale. Cette école considère que les symptômes ne traduisent pas forcément la réalité du trouble mental et cherche à appréhender le malade dans son contexte global, en prenant en compte son histoire personnelle et familiale à travers une relation thérapeutique d’écoute et de compréhension. La fréquentation des divans devient une étape incontournable pour les étudiants en psychiatrie qui, une fois formés, se retrouvent souvent eux-mêmes analystes.

Mais, depuis la fin des années 1980, ce modèle humaniste a été mis à mal par des impératifs de gestion et par de nouvelles conceptions de la maladie mentale fondées sur des critères d’efficacité et de rentabilité. Sous prétexte de poursuivre le mouvement antiasilaire initié après guerre, et par souci d’économies, les gouvernements successifs, de droite et de gauche, ont décidé de réduire de façon drastique les services psychiatriques dans les hôpitaux, désormais réservés aux patients les plus lourds ou en crise, et de traiter les autres malades dans des dispensaires, des hôpitaux de jour ou des appartements thérapeutiques. Une réforme des études médicales est lancée, qui ramène les psychiatres égarés dans les sciences humaines dans le giron de la médecine. Les différents plans de santé mentale élaborés ces dernières années prévoient la disparition de 40% d’entre eux d’ici à dix ans et le transfert d’une partie de leurs compétences aux professions paramédicales (infirmières, psychologues, travailleurs sociaux), qui seront chargées du contact avec les malades, pendant que les psychiatres se cantonneront au rôle de superviseurs ou de coordinateurs des soins.

«Le problème, c’est que ces structures alternatives qui devaient accueillir les malades en ville ont été oubliées, remarque Hervé Bokobza, psychanalyste et président de la Fédération française de psychiatrie: 3 000 places seulement ont été créées, alors qu’on a supprimé dans le même temps 30 000 lits d’hôpital. Résultat, les patients se retrouvent souvent à la rue, clochardisés, ou dans les prisons. A Paris, 40% des SDF sont des malades mentaux.» Le psychiatre Edouard Zarifian partage son amertume: «Les listes d’attente s’allongent à l’hôpital comme dans les cliniques et les cabinets privés; on réduit les moyens des psys tout en leur demandant de prendre en charge toute la misère sociale. Le malade devient un ‘‘usager”, un ‘‘consommateur de soins” dont le traitement s’apparente de plus en plus à la gestion des stocks.» La plupart des hôpitaux psychiatriques ont ainsi mis en place un «programme médicalisé du système informatique» qui consiste à coder la pathologie de chaque patient selon une nomenclature précise qui définit la durée du séjour et la thérapie. On voit mal dans ces conditions comment les principes d’écoute bienveillante prônés par les psychiatres français d’après guerre pourraient perdurer.

Parallèlement à cette rationalisation gestionnaire, on a vu apparaître dans les années 1980 un nouveau courant de pensée ouvertement antipsychanalytique en provenance des Etats-Unis, qui a redéfini la notion même de maladie mentale pour la remplacer par celle de «trouble». Une mutation qui s’est traduite sous la forme d’une sorte d’annuaire des comportements pathologiques: le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Elaboré par l’Association américaine de psychiatrie afin de donner un langage commun aux praticiens et de faciliter l’évaluation de nouveaux médicaments par des laboratoires pharmaceutiques, il répertorie des listes de symptômes où toute référence à l’inconscient, aux névroses ou à l’histoire personnelle des patients est éliminée. «En médecine, cela reviendrait à comparer tous les symptômes digestifs sans tenir compte des maladies qui y correspondent», persifle Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille. Régulièrement remanié, le DSM a fini par s’imposer dans le monde entier comme une référence incontournable pour tous les professionnels de la santé mentale. Mais sous l’apparence de critères objectifs, il donne en filigrane une notion de la normalité en réalité fortement influencée par des considérations idéologiques. La première édition mentionnait ainsi l’homosexualité comme un «trouble de la sexualité», définition qui a finalement été retirée à la suite de plaintes des associations gays américaines.

Entre soigneurs de l’esprit, des rancœurs tenaces

Considéré par les psychanalystes comme une machine de guerre antifreudienne, le DSM a servi de point d’ancrage à tout un mouvement «scientifique» qui cherche à aborder les troubles psychiques comme des maladies organiques, en s’appuyant sur la biologie, la génétique, la neurologie ou l’imagerie médicale. Des psychologues américains favorables à cette approche ont mis au point de nouvelles formes de cure fondées sur les théories de l’apprentissage et du conditionnement: les thérapies comportementales et cognitives (TCC). Plutôt que de chercher l’origine hypothétique de la souffrance dans le passé ou l’inconscient du malade, elles visent à modifier ses comportements et ses habitudes de pensée par des exercices pratiques et des mises en situation. En schématisant, il s’agit d’apprendre au patient phobique des araignées à apprivoiser progressivement les insectes qui le terrifient. Les TCC ont l’avantage d’être brèves et de ne pas coûter cher: le traitement se limite en général à une quinzaine de séances, ce qui explique leur succès aux Etats-Unis. Cette école a commencé à s’implanter à partir des années 1990 en France, où ses praticiens sont encore relativement peu nombreux (environ 500), mais où leur influence n’a cessé de s’étendre, notamment dans les universités. «On assiste depuis quelque temps à une prise de pouvoir des cognitivistes dans les départements de psychologie comme en psychiatrie, dénonce Roland Gori. Les critères de recrutement des enseignants, qui s’appuient sur des publications dans des revues scientifiques agréées, ont été modifiés en leur faveur: aujourd’hui, seuls sont pris en compte les articles dans des journaux “biologisants”, la plupart anglo-saxons, alors que ceux estampillés sciences humaines sont ignorés. Le freudisme est devenu politiquement incorrect, et les étudiants qui entreprennent une psychanalyse le font en catimini, car c’est très mal vu.» Cette influence grandissante des cognitivistes commence pourtant à irriter: le Syndicat national des psychologues vient d’envoyer une lettre de protestation aux présidents d’université pour dénoncer la mise à l’écart des candidats aux concours se référant à la psychanalyse.

Méprisant les thérapies freudiennes, qu’ils jugent verbeuses, coûteuses et inefficaces, les adeptes des TCC sont en retour vilipendés par les analystes, qui les accusent d’entretenir l’illusion d’une guérison à moindres frais en pratiquant des reconditionnements aux résultats superficiels ou transitoires. «L’analyse est un processus qui s’adresse surtout aux gens relativement bien portants, dans le cadre de ce qu’on appelle le développement personnel, estime Christophe André, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne dans une unité de thérapie comportementale et cognitive. Mais elle n’aide pas un phobique à retrouver une vie normale ni un déprimé à sortir de son isolement. Notre boulot, c’est d’aider les gens qui souffrent; il ne s’agit pas de formater les individus, mais de les rendre libres. Je ne vois pas en quoi une approche scientifique de la maladie mentale serait synonyme de déshumanisation.» Christian Vasseur, psychanalyste et président de l’Association française de psychiatrie, réplique que les TCC se réduisent à de la suggestion: «Les comportementalistes proposent des traitements codifiés, comme la guérison de la boulimie en 15 séances, mais le résultat à long terme est forcément un échec: ce qui est à l’origine du symptôme n’est pas abordé. Ces thérapies apportent des réponses toutes faites, alors que l’analyse pose les vraies questions. Le plus désolant, c’est qu’aux Etats-Unis, où ce courant est né et s’est imposé massivement, les psychiatres en reviennent.»

Pendant longtemps, les deux courants se sont contentés de s’ignorer. Mais la publication, en février 2004, d’un rapport de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) qui visait à évaluer l’efficacité des psychothérapies a mis le feu aux poudres. Réalisé à partir d’une compilation d’études publiées dans la littérature scientifique internationale, il comparait les mérites respectifs de trois types de cure: analytique, familiale et comportementaliste, et concluait à la supériorité de ces dernières. Qualifié de mal ficelé et de tendancieux par de nombreux spécialistes – et pas seulement des analystes – il a finalement été désavoué par l’ancien ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, après une campagne virulente menée par Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan. Il se trouve qu’un des responsables de cette étude, Jean Cottraux, est aussi un des auteurs du Livre noir de la psychanalyse… A la même époque se tenait au Parlement un débat houleux sur le contrôle des psychothérapeutes, profession sans statut précis que le gouvernement a voulu réglementer pour protéger les patients de l’influence des sectes et des charlatans. Après moult tergiversations, une loi modifiant le Code de la santé publique a finalement été votée en août 2004, qui leur impose une formation en psychologie clinique. Mais les psychanalystes ont obtenu d’y échapper. Les deux affaires ont déclenché des prises de bec mémorables entre comportementalistes et analystes en laissant des rancœurs qui ne sont pas près de s’effacer. Et les escarmouches continuent sur d’autres terrains. Comme celui du traitement de l’autisme, où l’opposition est particulièrement marquée entre les tenants d’une approche «humaniste» et le courant biologisant, qui attribue à la maladie des causes purement organiques, alors qu’une double approche reste d’autant plus nécessaire qu’il existe plusieurs formes d’autisme. En juillet dernier, quatre associations de familles d’autistes ont saisi le Comité national d’éthique en dénonçant les traitements psychanalytiques «obsolètes et abandonnés depuis de nombreuses années aux Etats-Unis» et en demandant qu’on leur donne accès aux «projets thérapeutiques intégrant les données de la psychologie cognitive et comportementale».

Cette guerre entre les soigneurs de l’esprit n’est pas sur le point de se terminer. Un an après le vote de la loi sur les psychothérapeutes, le ministère de la Santé est toujours en train de peaufiner les décrets d’application – difficiles à rédiger puisque deux des alinéas de la loi sont contradictoires – qui devront définir par qui et comment ces praticiens seront formés à la psychologie clinique. Un marché juteux en termes de crédits et d’influence. Dans les cabinets feutrés des psys des deux bords, on affûte déjà les couteaux…

Le trou noir des vanités

Le moral des Français est bas, nous dit-on. Ils sont pessimistes et la confiance n’est pas rétablie. L’affect dépressif rend sensible la présence de menaces multiples dans des registres de portée différente. Les catastrophes “naturelles” du début septembre nous confrontent à des milliers de morts qui auraient pu être évitées. La rentrée littéraire est occupée par le fantasme de la fin de l’espèce humaine pour cause de clonage infini. Enfin, une couverture de magazine énonce le vœu de voir disparaître une classe limitée d’humains, les psychanalystes. Ne confondons pas l’importance relative de ces trois registres qui sont pourtant liés bien au-delà de la contingence.

D’abord les catastrophes. Tout l’été, les typhons en Chine et au Japon, la mousson en Inde, ont fait des dégâts considérables. On en a peu parlé en Europe, qui avait fort à faire avec ses feux et ses inondations. Vint la catastrophe de la Nouvelle-Orléans dont beaucoup eurent du mal à prendre la mesure. Le directeur de l’Agence chargée de la gestion des catastrophes civiles aux USA (FEMA), déclare avoir appris l’existence de réfugiés dans le Palais des Congrès de la Nouvelle-Orléans trois jours après le passage de l’ouragan. La télévision montrait pourtant des images des réfugiés dans ce Palais au reste du monde. Le Président déclare que personne ne pouvait prévoir que les digues pouvaient céder alors que les rapports s’accumulaient l’annonçant très précisément. La décrue des eaux noires du bouillon de culture qu’est devenu la Nouvelle-Orléans révélera bientôt des horreurs nouvelles.

Les fantasmes d’immortalité par clonage de ceux qui ne manquent de rien vont croiser les vies fauchées d’une population radicalement démunie. On évoque déjà ce qui se passera lors de l’évacuation d’une quelconque mégapole en cas de catastrophe, naturelle ou provoquée. La pandémie de grippe aviaire, si elle éclate, pourrait être une occasion de ce genre.

Du côté des livres, Michel Houellebecq annonce un monde où le clonage serait devenu une pratique commune. Il anticipe sur ce que pourrait être la vie si l’homme n’était pas assuré de mourir. Houellebecq n’est ni le seul, ni le premier à traiter ce thème lors de la rentrée. Le blockbuster manqué de Michael Bay, The Island, fantasme aussi sur un monde de clones et veut se comparer à Gattaca. La synchronisation étrange de fictions narratives grand public sur le clonage, des deux côtés de l’Atlantique, est un effet de la globalisation des fantasmes engendrés par les exploits de la biologie. Les titres mêmes se retrouvent presque clonés. L’Île pour le film et La possibilité d’une île pour le roman dont l’auteur veut faire un film. Michel Houellebecq reste en avance d’une modalité logique (le possible).

Dans le noir de la rentrée, il y a aussi un petit livre, mince par son contenu, pourtant gonflé, boursouflé. De ce recueil d’articles anti-psychanalytiques, il y a peu à dire. C’est un livre cloné. Il reprend des articles publiés depuis longtemps par des auteurs disparates. Les arguments présentés ont déjà été avancés, il y a déjà été répondu. Le montage éditorial tente de le déguiser en nouveau alors qu’il s’agit de recuit. Elizabeth Roudinesco le dit très bien dans L’Express. Jean Birnbaum, dans le chapeau d’un article du Monde daté du 9 septembre, parle de “catalogue de la détestation antifreudienne” et de “graves accusations, rarement étayées“. Les autres journaux s’intéressent à autre chose. Le coup d’édition fera long feu, aucune catastrophe n’est en vue.

Nous voilà confrontés à trois modalités de la disparition. La disparition de ce qui fait l’humanité dans l’espèce, le scandale des morts annoncés, le vœu de mort sur la parole des sujets. Elles sont nouées par le silence qu’elles font entendre chacune à sa façon. La rhétorique de la compassion a été confrontée aux réalités de l’abandon sélectif des populations. Le pouvoir qui se montre sourd aux malheurs dévoile une volonté non seulement d’ignorer mais de faire taire une humanité souffrante, trop souffrante. Le fantasme du clonage autorise l’espoir de la remplacer par autre chose. Hors des moments de catastrophe, l’ignorance des plaintes et des demandes s’obtient par la réduction de celles-ci à des besoins définis “objectivement”. La rhétorique de l’évaluation est convoquée en ce point pour obtenir la transmutation de la demande en silence. Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner l’ont brillamment établi. Le silence obtenu, les choses parlent entre elles. La gestion du monde se réduit à la politique des choses pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Jean-Claude Milner, seul livre de politique-réalité de la Rentrée.

Le montage éditorial de l’opposition entre les thérapies de suggestion autoritaires qui “marchent” et la psychanalyse dont les résultats ne seraient ni démontrés ni évaluables ne se contentent pas de comparer l’incomparable. Il vise par intimidation à décourager les sujets de prendre appui sur leur parole. Il est précieux que l’un de ceux qui se présentent comme les auteurs du livre soit un des experts qui a contribué à l’expertise collective de l’INSERM sur les psychothérapies. Le caractère partisan, excessif, d’une volonté de nuire mise à nu en dit plus long sur cette expertise que les meilleurs débats. Un autre auteur évoque les vertus épistémologiques de la haine. Le masque de l’objectivité scientifique est tombé, apparaît le vrai visage de ceux à qui nous avons affaire. C’est un dévoilement plus efficace que celui que vise l’évaluation.

L’idéologie de l’évaluation consiste dans la volonté de rendre transparente à elle-même toute activité sociale. C’est une auto-observation permanente, parasite, grande consommatrice de temps. On en arrive, dans le système le plus évalué du monde, les USA, à ce que les dépenses administratives d’évaluation absorbent près du tiers (31%) des dépenses de santé, selon une étude récente de la Harvard Medical School. Cette activité est justifiée par le soi disant utilitarisme pragmatique d’un nouveau panoptique. Mais c’est un pragmatisme dévoyé, aussi mortel que le miroir de Narcisse.

L’effet paradoxal de la jouissance de la transparence d’un regard omniprésent est de pousser à l’excès de la production d’images de l’espace public et de l’intime. Elles peuvent être sécuritaires, ou statistiques, révéler le fonctionnement du cerveau ou celui de la sexualité. De la neuro-image à la pornographie, de la réalité virtuelle aux usages des jeux vidéos pour traiter les syndromes post-traumatiques, des questionnaires d’évaluation du moral des Français aux caméras de surveillance, il en faut toujours plus. Le sujet doit livrer tous ses secrets. L’envers de cette extraction est la tentation toujours plus grande des puissants de se soustraire aux questions légitimes qui leur sont posées. La question la plus légitime est de savoir pourquoi les décisions ne sont pas prises. Pourquoi malgré les multiples évaluations aux USA, les décisions n’ont pas été prises. L’acte est resté en attente.

Une catastrophe dont les causes sont toutes humaines nous en donne une raison. L’avion chypriote s’est écrasé alors qu’il venait d’être doté d’un tout nouveau système d’enregistrement des données de vol. L’évaluation après coup nous permet de savoir avec une grande richesse de détails l’enchaînement des erreurs humaines qui ont conduit à la catastrophe. Ce qui frappe justement c’est combien les meilleurs protocoles d’évaluation ne servent de rien pour s’en prémunir. Comment la maintenance peut-elle oublier de remettre en place une valve commandant la pressurisation ? Comment les pilotes ont pu confondre des alarmes à ce point ? Le facteur décisif, nous dit-on, est que les pilotes ne parlaient aucune langue commune au-delà de l’Anglais technique suffisant pour la routine des procédures. Dans la situation d’angoisse vécue devant des signaux contradictoires et incompréhensibles, ne pas pouvoir parler les a empêché d’agir. L’acte suppose de pouvoir se parler. Peut-être des décisions gouvernementales ne sont-elles pas prises lorsqu’il n’y a plus de langue commune entre gouvernants et gouvernés. Ils ne partagent plus qu’un silence entrecoupé de la langue de bois qui vaut pour échange dans les médias.

Les tenants des thérapies autoritaires mettent en avant les confirmations de l’efficacité de leurs traitements. Cette confirmation même est inquiétante. Jamais rien ne vient la mettre en défaut. Tout doit être confirmé, sinon les procédures deviennent plus contraignantes. On augmentera la fréquence de la confrontation autoritaire avec l’objet de la phobie ou les sanctions si l’on continue de fumer. Tout cela, accompagné des encouragements et menaces de la langue technique des protocoles. Les thérapies de suggestion autoritaire, qui utilisent le terme de cognitif de façon purement homonymique, n’ont pas de contenu à proprement parler. Elles ne consistent elles-mêmes qu’en un mouvement de confirmation inductive. La méthode consiste à confirmer qu’en me surveillant sans cesse je m’encourage à me traiter comme le clone de moi-même. Les confirmations répétées de ces protocoles seront aussi efficaces pour prévenir les catastrophes subjectives que les mesures de surveillance coupées de l’acte le sont pour prévenir les catastrophes que nous venons de connaître. Nous ne voulons pas du monde producteur de ces catastrophes qui n’ont rien de naturel. Nous ne voulons pas du monde des chantres de l’efficacité de la surveillance générale. Nous ne voulons pas d’un monde hébété de clones généralisés.

Le compositeur californien Randy Newman avait eu la prescience de composer une chanson, enregistrée en 1974, sur les inondations de 1927 qui avaient ravagé la Louisiane. Les digues qui ont cédé récemment faute d’entretien, avaient été construites à la suite de ces inondations. Ceux qui ont entendu la version émouvante qu’en a donné de sa superbe voix de falsetto, l’imposant Aaron Neville, se souviennent du message de triomphe sur l’abandon que comporte le refrain : “They’re trying to wash us away — Ils essayent de nous nettoyer” Aaron Neville s’est fait l’une des voix de l’espoir lors d’un concert récemment organisé au profit des réfugiés. Les psychanalystes résisteront eux aussi aux malheureuses tentatives de les réduire par des méthodes indignes. Le livre qui devait faire scandale est déjà emporté par l’égout. Il reste les vraies questions que pose cette Rentrée.

Éric Laurent est psychanalyste responsable à la Cause freudienne

Ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse

Promu à la manière de ces journaux à scandale qui barbotent dans la rumeur et prospèrent dans le marigot, un prétendu Livre noir de la psychanalyse occupait voici peu les bonnes feuilles d’un hebdomadaire qui, en d’autres circonstances, a pu offrir à ses lecteurs franchement plus de qualité et d’objectivité : le Nouvel Observateur, pour ne pas le nommer.

Cette opération ne mériterait qu’un silence méprisant si elle ne révélait à sa manière combien l’obsession d’expurger le “continent Freud” de notre culture peut conduire certains intellectuels au pire. L’ouvrage qui invite à vivre, penser et aller mieux sans Freud — quel programme ! — emprunte le langage de la science pour accomplir des rituels de magie noire. La forme du livre est son fond en surface. Il s’agit d’un montage éditorial accolant, sans vergogne et sans rigueur, tout un ensemble de textes hétéroclites qui en viennent à se contredire les uns les autres.

Dans un pur syncrétisme, se trouvent inconsidérément emmêlés des fragments littéraires détournés de leurs œuvres, des propos enrhumés et patelins de bureaucrates du cognitivo-comportementalisme, des témoignages de dépit appelant à la vindicte, des plaidoyers amers de transfuges qui ne pardonnent pas à la psychanalyse l’injustice qu’ils lui font subir, des appels incantatoires de scientistes du genre Arsenic et vieilles dentelles, et enfin la geste impatiente et arrogante de la nouvelle garde sanitaire prompte à biologiser sans état d’âme la psyché et la morale pour mieux les recycler sur le marché du vivant : outre le public peu informé, les auteurs de ce produit espèrent — qui sait ? — duper le Prince et les décideurs de nos politiques de santé, de formation et de recherche.
A contrario de l’hypocrisie de l’ouvrage, je n’aurai pas la prétention de faire science en le critiquant et en démontrant les erreurs, les falsifications, la structure passionnelle et paralogique de son contenu. Nul besoin selon moi de se cacher sous le manteau scientifique : l’ouvrage noircit la psychanalyse mais sans pour autant éclairer le débat sur le soin et la recherche. Où est votre lumière, hommes du Livre noir ? À l’évidence, les reproches que certains d’entre vous adressent à Freud et à la psychanalyse pourraient aisément se retourner contre eux-mêmes : où sont les démonstrations scientifiques, les plans expérimentaux, les contrôles de variables, les réfutations, les validités internes des concepts et la clinique de vos expériences de soins ?

En revanche, vos arguments et vos références s’inscrivent dans le droit fil d’une rengaine bien connue depuis les attaques, dès 1972, de Pierre Debray-Ritzen et de la nouvelle droite : Freud et les psychanalystes travaillent contre la vraie science, contre la morale, contre la civilisation et contre l’éducation. L’”ordre secret” du “mage noir” s’est répandu dans le monde entier grâce à l’action de ses “loges” organisées en réseaux de conspirateurs. Air connu ! Les éditeurs du livre ont répété leur petite musique avec de nouvelles gammes plus ajustées au “réalisme” néolibéral et à nos pratiques sécuritaires.

Ainsi la France et l’Amérique latine se rangeraient-elles dans les pays arriérés où sévit la psychanalyse, de ne pas s’être laissé suffisamment civiliser par l’évaluation généralisée des conduites et des bonnes pratiques ! Dans la rengaine du “Freud a menti, c’était un faussaire, un tyran, un fanatique, un criminel”, l’ouvrage a largement été précédé. Pour exemple, le livre posthume du pauvre Dr Gautier, Freud a menti, publié en 1977 chez Cevic. Cet admirateur de l’eugéniste Alexis Carrel n’hésitait pas à pourfendre les “suppositions” d’un Freud travaillant contre la civilisation et l’enfance. Il assimilait, soit dit en passant, l’antisémitisme à des “difficultés sociales que soulève la mentalité juive” du fait du “type physiologique des juifs avec prédominance hypophysaire et thyroïdienne et affaiblissement de l’interstitielle”. Les éditeurs du Livre noir… ne parlent jamais en ces termes mais, dans une dizaine d’articles, les thématiques du complot, du mensonge et des potions miracles contre Freud s’affichent sans retenue.

La question qui mérite d’être posée est ailleurs : comment se fait-il que ce livre de dénonciation à la Savonarole puisse venir se loger si facilement dans la “niche écologique” de notre culture et inciter à une chasse aux sorcières ? Que des gens “tombés malades de Freud et de la psychanalyse” puissent en effet se donner en spectacle, cela n’est pas nouveau. Qu’ils puissent trouver un public est plus rare. À moins qu’ils ne viennent au bon moment accomplir une prescription sociale au nom d’une description pseudo-scientifique. Plus que Freud et les psychanalystes, c’est l’homme freudien qui est ici visé, ainsi que les poches de résistance où il a trouvé refuge. Promouvoir par la civilisation médico-scientiste un homme énucléé de ses rêves, de ses illusions et de ses croyances, cela conduit à une anthropologie de marchands sans état d’âme.

Obéissant à un irrépressible courant venu d’Amérique, la psychiatrie est revenue dans le giron de la médecine et sous le protectorat des sciences biologiques, sans que pour autant l’actualité nous la fasse apparaître comme un havre de paix et une terre de miracles ! Bien au contraire, la surmédicalisation de l’angoisse et de la folie ne fait que redoubler la souffrance des soignants et les pressions qu’ils subissent. Où est la science là-dedans ? Noircir la psychanalyse n’éclaire pas le débat sur le malaise profond et actuel de la psychiatrie ! J’ai le plus grand respect pour la science et les collègues qui la mettent en oeuvre dans leurs travaux.

Peut-être certains d’entre eux se laisseront-ils embarquer dans cette “nef des fous”. Mais, je le répète, ce collage éditorial est le masque de la science, pas son visage. La psychiatrie et la psychologie que nous propose cet ouvrage réalisent la prophétie de Canguilhem, épistémologue rigoureux et honnête qui écrivait en 1956 : “De bien des travaux de psychologie, on retire l’impression qu’ils mélangent à une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle.” Quoi qu’il en soit, la psychanalyse est une méthode qui permet à chacun de devenir l’ordonnateur de son propre destin.

http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-09-09/2005-09-09-813724