L’évaluation en psychothérapie relationnelle& en psychanalyse

Face à l’impossibilité de principe de trouver une échelle évaluative “objective”standard des psychothérapies et thérapies prises dans leur ensemble, qui ne saurait que fournir une échelle de Procuste TCC à notre discipline vouée à la liquidation préfectorale par le député Accoyer, face aux pressions pour tenter de nous contraindre de nous y soumettre de nous-mêmes, ouvrons le débat.

Puis ensemble définissons, comparons, les outils et les méthodes évaluatives dont nous nous servons depuis toujours dans notre travail, et sachons nous en tenir à ce à quoi nous tenons.

-* A quelle aune peut-on parler de réussite ou d’échec ?
-* Comment et sous quel angle notre appréciation/évaluation évolue-t-elle au fil du temps ?
-* Existe-t-il des systèmes d’appréciation comparative dans les professions voisines dont nous ignorons ou rejetons l’usage et que nous puissions examiner ?
-* En quoi consisteraient des approches subjectives et intersubjectives évaluatives ? pourraient-elles fonctionner ?

SNPPsy : Information expresse

1) Chère Madame,

Voilà ce que vous demandez. J’ai lu le texte de Jack Ralite et de Jean-Pierre Sueur (qui fut un bon maire d’Orléans si j’en juge par les dires de mon frère qui habite dans cette ville). C’est excellent. Je ne pensais pas que Bernard Accoyer allait revenir à l’attaque.

Vous pouvez publier les documents sans aucune restriction. Si vous avez besoin de mon témoignage, je me ferai un plaisir d’être utile.

Bien à vous. Jacques Martin-Berne.

2) Lettre de Monsieur Accoyer du 9 août 2005

ASSEMBLÉE NATIONALE
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté Égalité Fraternité

Bernard ACCOYER
Député de Haute Savoir
Maire d’Annecy-le-Vieux

Monsieur Jacques MARTIN-BERNE
8 rue Foury
92310 SÈVRES

Réf 7808/0507
Annecy, le 9 août 2005

Monsieur,

En réponse à votre courrier en date du 15 juillet dernier, je peux vous assurer que n’ai jamais eu et que je n’ai nullement pour dessein de porter atteinte à la psychanalyse.

J’ai seulement pris des initiatives en tant que parlementaire pour améliorer la sécurité des soins et le respect des droits des malades à l’information sur les qualifications des professionnels auxquels ils peuvent se confier.

Les psychanalystes sont exclus de la démarche qui ne concerne que “les psychothérapeutes” dont les connaissances ne sont ni définies ni vérifiées. Cette situation entraîne des drames incontournables dont je tiens à votre disposition les courriers qui s’y rapportent.

Vous pouvez être assuré et sûr que les psychanalystes et la psychanalyse ne seront en rien menacés par les textes législatifs et d’application auxquels j’ai, en conscience, participé.

Souhaitant avoir répondu à vos inquiétudes, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Signature illisible

Bernard ACCOYER

3) Lettre de Jacques MARTIN-BERNE 15 juillet 2005

Jacques MARTIN-BERNE
8, rue Foury, 92310 Sèvres
Tél : 01 45 07 04 86
Mèl jacques.h.martin-berne@wanadoo.fr

Vendredi 15 juillet 2005

Monsieur le Député Bernard ACCOYER
MAIRIE`74940 Annecy-le-Vieux

Monsieur le Député,

Je ne comprends pas votre acharnement à vouloir détruire la psychanalyse. Vous allez priver des patients d’une thérapie très importante. Vous allez mourir comme tout le monde et désirez marquer votre séjour sur terre par cette injustice contraire à la liberté et au droit de l’homme.

Je comprends bien qu’il faut lutter contre les charlatans mais le pouvoir a des limites. Je vous prie de lire le texte ci-dessous.

Bien à vous.

(…)

4) Le texte mentionné…

… est livré dans un document voisin ici même sous le titre : Accoyer, la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle — un épisode datant du mois d’août.

Attention. Document pdf, non modifiable par conséquent, il comporte des fautes typographiques dues à la retranscription, et commence par la correspondance reproduite ci-dessus. Il se poursuit par l’article Rendons à la psychanalyse ce qui lui appartient.

La psychanalyse a besoin de débats, pas d’injures ni de calomnies

La semaine dernière dans ces colonnes, l’un de ses auteurs faisait l’éloge d’un ouvrage, Le livre noir de la psychanalyse, annoncé comme un bilan critique de cette discipline.

On pourrait donc s’attendre à ce que la psychanalyste que je suis lui réponde. Je ne le ferai pas. Car j’ai — avec stupeur et indignation — découvert, en le lisant, que ce livre ne relève pas de la confrontation d’idées susceptible d’enrichir le débat, si utile dans nos professions.

C’est un assemblage de “révélations” hétéroclites (tirées pour la plupart d’articles et de livres parus — notamment aux USA — il y a dix ans). Et utilisant dans un style que ne désavouerait pas la pire des presses à scandale, l’injure et la calomnie, cet ouvrage prétend ouvrir les yeux d’un public français décrit comme particulièrement crédule.

Selon les auteurs en effet ce public serait encore (alors que le reste du monde ne le serait plus) victime d’un mouvement psychanalytique présenté comme une secte. Secte composé d’individus — les psychanalystes — aussi âpres au gain qu’incompétents et dépourvus de toute formation. Fidèles en cela à leur maître et gourou, Sigmund Freud. Lequel aurait été un “escroc”, un charlatan. Un “habile publiciste” qui aurait présenté comme sienne une théorie empruntée à d’autres. Dans le but d’appâter des patients, dont seule fortune l’intéressait ; qu’il fournissait en cocaïne, et dont — qui dit mieux ? — il détournait les héritages …

La psychanalyse est accusée (évidemment sans aucune preuve), d’avoir, en s’opposant aux produits de substitution, causé la mort de milliers de toxicomanes ; d’avoir par le biais de Françoise Dolto, détruit la famille, etc.

” L’opération, on le voit, est aussi sérieuse que celle qui consisterait à affirmer que Pierre et Marie curie avaient subtilisé au concierge de leur immeuble la formule du radium. Ou qu’Einstein avait trouvé la théorie de la relativité dans le sac qu’il avait arraché à une vieille dame. On pourrait donc se contenter d’en rire. Je crois que l’on aurait tort. Car, pour ma part, ce livre m’a fait peur.

Je pense en effet — comme beaucoup d’autres — que le débat intellectuel suppose une rigueur, une honnêteté dans les propos et un respect de l’adversaire. Je pense qu’il se situe à l’intérieur de limites qui sont celles d’une éthique. Et qu’il est à ce titre l’une des composantes de la démocratie. On ne peut donc sans risque franchir ces limites. Et, faute sans doute d’arguments à lui opposer, s’autoriser à sonner — pour s’en débarrasser — contre l’autre l’hallali.

Ce livre est un exemple. Un exemple de ce qu’il ne faudrait jamais faire.

Un nouvel épisode de la “guerre des psys”

Le champ psy tourne au champ de bataille. Déjà coutumière des querelles intestines entre sociétés et écoles de différentes obédiences, qui n’ont renforcé, ces dernières années, ni son crédit ni sa visibilité, la psychanalyse est aujourd’hui en butte aux attaques frontales et répétées des adeptes des thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui contestent de plus en plus ouvertement sa légitimité. Si la dispute n’est pas nouvelle, elle prend aujourd’hui les contours d’une polémique publique dont Le Livre noir de la psychanalyse , qui prône l’abandon de la cure analytique au bénéfice de l’adoption systématique des TCC, constitue le dernier avatar. De la polémique sur l’amendement Accoyer en passant par l’expertise controversée de l’Inserm sur les psychothérapies, la violence des arguments échangés entre les deux camps témoigne de l’importance de l’enjeu : l’hégémonie théorique et intellectuelle sur le domaine en pleine expansion des thérapies de l’âme.

Entre la discipline centenaire inventée par Freud et les jeunes thérapies comportementales, importées des Etats-Unis en France au début des années 1980, il n’y a presque rien de commun. Fondée sur la théorie de l’inconscient, la psychanalyse, pratiquée par 6 000 personnes en France, est une technique d’investigation du psychisme par la parole, qui, partant de la souffrance exprimée et s’appuyant sur le transfert, tente d’offrir au sujet le moyen de se frayer une liberté dans son histoire. Dans cette optique, la guérison et la disparition des symptômes ne sont que des bénéfices secondaires et non l’objectif premier. A rebours de cette conception, les TCC (550 à 1 500 praticiens en France, selon les estimations) appuyées sur les théories de l’apprentissage et du conditionnement, se concentrent sur la disparition du symptôme exprimé par le patient, en l’amenant, en 10 à 25 séances, à affronter ses difficultés tout en valorisant ses comportements positifs. S’adossant à la montée des neurosciences en psychiatrie, les TCC revendiquent leur efficacité en affirmant répondre à des procédures soumises à évaluation.

ÉVALUATION DE LA PERFORMANCE
C’est justement sur ce terrain de l’efficacité et, partant, de l’évaluation de la performance d’une technique par rapport à l’autre que la querelle s’est nouée avec la psychanalyse. Le premier acte de la controverse s’est joué fin 2003, autour de l’amendement Accoyer : soucieux de préserver le public d’éventuels charlatans, l’actuel vice-président de l’UMP avait fait voter le principe d’une réglementation du métier de psychothérapeute, jusqu’alors libre d’accès. Le texte du député réservait le titre de psychothérapeute aux médecins et psychologues, et demandait aux autres professionnels, dont beaucoup étaient également psychanalystes, de se soumettre à une “évaluation” de leur pratique. Suscitant un débat houleux pendant plusieurs mois, l’amendement a été dénoncé comme une tentative de “médicaliser la souffrance psychique” et une volonté, implicite, de réduire la pratique des psychothérapies, dont la plupart sont de tendance analytique, aux thérapies comportementales.

D’implicite, l’opposition entre les courants a éclaté au grand jour dès le second acte, et la publication, par l’Inserm, en février 2004, d’une expertise collective intitulée Psychothérapie, trois approches évaluées . Procédant à un recueil d’analyses cliniques, essentiellement anglo-saxonnes, ce rapport concluait à la supériorité absolue des TCC sur les thérapies d’inspiration analytique. Les psychanalystes dénonçaient immédiatement cette “machine de guerre” visant à disqualifier leur discipline, en soulignant les biais méthodologiques nombreux de l’expertise et sa vision partiale. L’émotion fut si unanime dans le milieu psychanalytique que Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la santé, finit par désavouer publiquement ce travail, en affirmant, en février, devant un parterre d’analystes lacaniens, que “le premier devoir d’une société est de reconnaître qu’il n’existe pas une seule réponse à la souffrance psychique” , laquelle n’est “ni mesurable ni évaluable” .

S’ils ont remporté une importante bataille avec le retrait de l’expertise de l’Inserm du site du ministère de la santé, les psychanalystes n’ont pas gagné la guerre. Celle-ci continue de faire rage, tant les praticiens des TCC ont ressenti l’épisode comme un affront – l’un des rédacteurs de l’expertise de l’Inserm, le psychiatre comportementaliste Jean Cottraux, est d’ailleurs cosignataire du Livre noir . Les deux camps fourbissent désormais leurs arguments pour leur prochain terrain d’affrontement, la question du statut du psychothérapeute, toujours pendante. Le nouveau ministre de la santé, Xavier Bertrand, réfléchit à la rédaction d’un décret mettant en oeuvre le dispositif adopté par la loi du 13 août 2004, à la suite de l’amendement Accoyer. Il pourrait confier à l’Université le soin de mettre en place un diplôme spécifique pour exercer la psychothérapie : au risque d’aviver les querelles de chapelles au sein de la faculté, où la concurrence entre les deux courants dans l’attribution des postes de psychopathologie clinique se fait chaque année de plus en plus féroce.

Cécile Prieur

La guerre des psys

Les psys français n’ont plus le moral. Alors que la souffrance sociale, affective ou mentale pousse des patients de plus en plus nombreux dans les cabinets des thérapeutes, les «confidents du mal de vivre» traversent eux-mêmes une crise profonde d’identité. Tiraillés entre des conceptions de plus en plus divergentes de leur métier et des théories auxquelles ils se réfèrent, les psychiatres, les psychanalystes et les psychothérapeutes sont en proie aux doutes et aux confrontations. Le petit monde de la santé mentale, d’ordinaire feutré et secret, est devenu un champ de bataille où fusent les invectives, les accusations, les procès en sorcellerie et les coups bas. Témoin de ce malaise, l’avalanche de livres publiés récemment contre la psychanalyse, la discipline reine qui dominait jusque-là toutes les autres et constituait leur référence commune. Lancé à grand bruit comme un impitoyable dossier dénonciateur, Le Livre noir de la psychanalyse (les Arènes) est une attaque au vitriol de l’œuvre de Freud et de ses héritiers, accusés de charlatanisme et d’abus de pouvoir. Rédigé par une éditrice assistée d’un historien et de trois thérapeutes comportementalistes violemment antifreudiens, il qualifie la France de pays «fossilisé», l’un des derniers au monde où la psychanalyse fait encore recette, et passe en revue tous les abus, dérives et mystifications dont celle-ci se serait rendue coupable (lire l’interview d’Elisabeth Roudinesco). Cette attaque n’est pas isolée. Plusieurs autres pamphlets contre la théorie de l’inconscient ont fait récemment leur apparition à la vitrine des librairies. Comme celui de Michel Tort, psychanalyste et professeur à Paris VII, Fin du dogme paternel (Aubier), qui remet en question la domination masculine et la figure du père érigée par Freud et Lacan. Ou celui du philosophe Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse (Léo Scheer), qui mène une charge contre le pouvoir normalisateur de la théorie freudienne envers les homosexuels et l’homoparentalité. Dans un registre plus idéologique, citons encore Mensonges freudiens (Mardaga), de Jacques Bénesteau, psychologue au CHU de Toulouse, qui présente la psychanalyse comme «une prodigieuse rhétorique de désinformation». S’indignant d’un passage de cet ouvrage qui laisse entendre que Freud aurait contribué à alimenter l’antisémitisme en Autriche avant la Seconde Guerre mondiale, l’historienne Elisabeth Roudinesco a été attaquée en diffamation pour avoir publié dans Les Temps modernes une critique du livre où elle soulignait les relations de l’auteur avec la nouvelle droite et le Club de l’Horloge. Ces derniers ont perdu le procès, et Bénesteau ne fait pas appel. «La psychanalyse a toujours fait l’objet de critiques plus ou moins légitimes, voire de franches hostilités, remarque Jacques Sédat, secrétaire du groupe de contact qui fédère la plupart des écoles analytiques françaises, mais on est passé récemment à un autre registre: celui des règlements de comptes et des procès d’intention.» Après une longue période d’hégémonie, les explorateurs de l’inconscient se voient aujourd’hui concurrencés par une nouvelle école de pensée venue des Etats-Unis, celle des adeptes des thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui prônent une approche rationaliste et pragmatique de la santé mentale. Longtemps larvé, cet affrontement entre deux conceptions irréconciliables du psychisme a pris récemment la tournure d’un affrontement ouvert qui divise toute la communauté psy.

Serait-ce la fin de l’âge d’or de la psychanalyse? Depuis la fin de la guerre, les concepts forgés par le médecin viennois ont profondément marqué la psychiatrie, comme la société tout entière. Après avoir séduit les intellectuels et les artistes (notamment les surréalistes), la psychanalyse s’est imposée en France à partir des années 1960, où elle commence à être enseignée dans les universités, avant d’envahir la littérature, les médias, les discours politiques et le langage courant. Confortés par la découverte des neuroleptiques, qui permettent, à partir de 1952, de sortir les «fous» des asiles, les psychiatres cherchent alors à concilier la médecine avec les sciences humaines et s’en emparent avec enthousiasme. Le paradigme freudien leur fournit un cadre théorique et pratique qui donnera naissance à la psychiatrie dite «humaniste», dont les principes ont servi jusqu’à ces dernières années de référence à tous les professionnels de la santé mentale. Cette école considère que les symptômes ne traduisent pas forcément la réalité du trouble mental et cherche à appréhender le malade dans son contexte global, en prenant en compte son histoire personnelle et familiale à travers une relation thérapeutique d’écoute et de compréhension. La fréquentation des divans devient une étape incontournable pour les étudiants en psychiatrie qui, une fois formés, se retrouvent souvent eux-mêmes analystes.

Mais, depuis la fin des années 1980, ce modèle humaniste a été mis à mal par des impératifs de gestion et par de nouvelles conceptions de la maladie mentale fondées sur des critères d’efficacité et de rentabilité. Sous prétexte de poursuivre le mouvement antiasilaire initié après guerre, et par souci d’économies, les gouvernements successifs, de droite et de gauche, ont décidé de réduire de façon drastique les services psychiatriques dans les hôpitaux, désormais réservés aux patients les plus lourds ou en crise, et de traiter les autres malades dans des dispensaires, des hôpitaux de jour ou des appartements thérapeutiques. Une réforme des études médicales est lancée, qui ramène les psychiatres égarés dans les sciences humaines dans le giron de la médecine. Les différents plans de santé mentale élaborés ces dernières années prévoient la disparition de 40% d’entre eux d’ici à dix ans et le transfert d’une partie de leurs compétences aux professions paramédicales (infirmières, psychologues, travailleurs sociaux), qui seront chargées du contact avec les malades, pendant que les psychiatres se cantonneront au rôle de superviseurs ou de coordinateurs des soins.

«Le problème, c’est que ces structures alternatives qui devaient accueillir les malades en ville ont été oubliées, remarque Hervé Bokobza, psychanalyste et président de la Fédération française de psychiatrie: 3 000 places seulement ont été créées, alors qu’on a supprimé dans le même temps 30 000 lits d’hôpital. Résultat, les patients se retrouvent souvent à la rue, clochardisés, ou dans les prisons. A Paris, 40% des SDF sont des malades mentaux.» Le psychiatre Edouard Zarifian partage son amertume: «Les listes d’attente s’allongent à l’hôpital comme dans les cliniques et les cabinets privés; on réduit les moyens des psys tout en leur demandant de prendre en charge toute la misère sociale. Le malade devient un ‘‘usager”, un ‘‘consommateur de soins” dont le traitement s’apparente de plus en plus à la gestion des stocks.» La plupart des hôpitaux psychiatriques ont ainsi mis en place un «programme médicalisé du système informatique» qui consiste à coder la pathologie de chaque patient selon une nomenclature précise qui définit la durée du séjour et la thérapie. On voit mal dans ces conditions comment les principes d’écoute bienveillante prônés par les psychiatres français d’après guerre pourraient perdurer.

Parallèlement à cette rationalisation gestionnaire, on a vu apparaître dans les années 1980 un nouveau courant de pensée ouvertement antipsychanalytique en provenance des Etats-Unis, qui a redéfini la notion même de maladie mentale pour la remplacer par celle de «trouble». Une mutation qui s’est traduite sous la forme d’une sorte d’annuaire des comportements pathologiques: le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Elaboré par l’Association américaine de psychiatrie afin de donner un langage commun aux praticiens et de faciliter l’évaluation de nouveaux médicaments par des laboratoires pharmaceutiques, il répertorie des listes de symptômes où toute référence à l’inconscient, aux névroses ou à l’histoire personnelle des patients est éliminée. «En médecine, cela reviendrait à comparer tous les symptômes digestifs sans tenir compte des maladies qui y correspondent», persifle Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie à l’université d’Aix-Marseille. Régulièrement remanié, le DSM a fini par s’imposer dans le monde entier comme une référence incontournable pour tous les professionnels de la santé mentale. Mais sous l’apparence de critères objectifs, il donne en filigrane une notion de la normalité en réalité fortement influencée par des considérations idéologiques. La première édition mentionnait ainsi l’homosexualité comme un «trouble de la sexualité», définition qui a finalement été retirée à la suite de plaintes des associations gays américaines.

Entre soigneurs de l’esprit, des rancœurs tenaces

Considéré par les psychanalystes comme une machine de guerre antifreudienne, le DSM a servi de point d’ancrage à tout un mouvement «scientifique» qui cherche à aborder les troubles psychiques comme des maladies organiques, en s’appuyant sur la biologie, la génétique, la neurologie ou l’imagerie médicale. Des psychologues américains favorables à cette approche ont mis au point de nouvelles formes de cure fondées sur les théories de l’apprentissage et du conditionnement: les thérapies comportementales et cognitives (TCC). Plutôt que de chercher l’origine hypothétique de la souffrance dans le passé ou l’inconscient du malade, elles visent à modifier ses comportements et ses habitudes de pensée par des exercices pratiques et des mises en situation. En schématisant, il s’agit d’apprendre au patient phobique des araignées à apprivoiser progressivement les insectes qui le terrifient. Les TCC ont l’avantage d’être brèves et de ne pas coûter cher: le traitement se limite en général à une quinzaine de séances, ce qui explique leur succès aux Etats-Unis. Cette école a commencé à s’implanter à partir des années 1990 en France, où ses praticiens sont encore relativement peu nombreux (environ 500), mais où leur influence n’a cessé de s’étendre, notamment dans les universités. «On assiste depuis quelque temps à une prise de pouvoir des cognitivistes dans les départements de psychologie comme en psychiatrie, dénonce Roland Gori. Les critères de recrutement des enseignants, qui s’appuient sur des publications dans des revues scientifiques agréées, ont été modifiés en leur faveur: aujourd’hui, seuls sont pris en compte les articles dans des journaux “biologisants”, la plupart anglo-saxons, alors que ceux estampillés sciences humaines sont ignorés. Le freudisme est devenu politiquement incorrect, et les étudiants qui entreprennent une psychanalyse le font en catimini, car c’est très mal vu.» Cette influence grandissante des cognitivistes commence pourtant à irriter: le Syndicat national des psychologues vient d’envoyer une lettre de protestation aux présidents d’université pour dénoncer la mise à l’écart des candidats aux concours se référant à la psychanalyse.

Méprisant les thérapies freudiennes, qu’ils jugent verbeuses, coûteuses et inefficaces, les adeptes des TCC sont en retour vilipendés par les analystes, qui les accusent d’entretenir l’illusion d’une guérison à moindres frais en pratiquant des reconditionnements aux résultats superficiels ou transitoires. «L’analyse est un processus qui s’adresse surtout aux gens relativement bien portants, dans le cadre de ce qu’on appelle le développement personnel, estime Christophe André, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne dans une unité de thérapie comportementale et cognitive. Mais elle n’aide pas un phobique à retrouver une vie normale ni un déprimé à sortir de son isolement. Notre boulot, c’est d’aider les gens qui souffrent; il ne s’agit pas de formater les individus, mais de les rendre libres. Je ne vois pas en quoi une approche scientifique de la maladie mentale serait synonyme de déshumanisation.» Christian Vasseur, psychanalyste et président de l’Association française de psychiatrie, réplique que les TCC se réduisent à de la suggestion: «Les comportementalistes proposent des traitements codifiés, comme la guérison de la boulimie en 15 séances, mais le résultat à long terme est forcément un échec: ce qui est à l’origine du symptôme n’est pas abordé. Ces thérapies apportent des réponses toutes faites, alors que l’analyse pose les vraies questions. Le plus désolant, c’est qu’aux Etats-Unis, où ce courant est né et s’est imposé massivement, les psychiatres en reviennent.»

Pendant longtemps, les deux courants se sont contentés de s’ignorer. Mais la publication, en février 2004, d’un rapport de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) qui visait à évaluer l’efficacité des psychothérapies a mis le feu aux poudres. Réalisé à partir d’une compilation d’études publiées dans la littérature scientifique internationale, il comparait les mérites respectifs de trois types de cure: analytique, familiale et comportementaliste, et concluait à la supériorité de ces dernières. Qualifié de mal ficelé et de tendancieux par de nombreux spécialistes – et pas seulement des analystes – il a finalement été désavoué par l’ancien ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, après une campagne virulente menée par Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan. Il se trouve qu’un des responsables de cette étude, Jean Cottraux, est aussi un des auteurs du Livre noir de la psychanalyse… A la même époque se tenait au Parlement un débat houleux sur le contrôle des psychothérapeutes, profession sans statut précis que le gouvernement a voulu réglementer pour protéger les patients de l’influence des sectes et des charlatans. Après moult tergiversations, une loi modifiant le Code de la santé publique a finalement été votée en août 2004, qui leur impose une formation en psychologie clinique. Mais les psychanalystes ont obtenu d’y échapper. Les deux affaires ont déclenché des prises de bec mémorables entre comportementalistes et analystes en laissant des rancœurs qui ne sont pas près de s’effacer. Et les escarmouches continuent sur d’autres terrains. Comme celui du traitement de l’autisme, où l’opposition est particulièrement marquée entre les tenants d’une approche «humaniste» et le courant biologisant, qui attribue à la maladie des causes purement organiques, alors qu’une double approche reste d’autant plus nécessaire qu’il existe plusieurs formes d’autisme. En juillet dernier, quatre associations de familles d’autistes ont saisi le Comité national d’éthique en dénonçant les traitements psychanalytiques «obsolètes et abandonnés depuis de nombreuses années aux Etats-Unis» et en demandant qu’on leur donne accès aux «projets thérapeutiques intégrant les données de la psychologie cognitive et comportementale».

Cette guerre entre les soigneurs de l’esprit n’est pas sur le point de se terminer. Un an après le vote de la loi sur les psychothérapeutes, le ministère de la Santé est toujours en train de peaufiner les décrets d’application – difficiles à rédiger puisque deux des alinéas de la loi sont contradictoires – qui devront définir par qui et comment ces praticiens seront formés à la psychologie clinique. Un marché juteux en termes de crédits et d’influence. Dans les cabinets feutrés des psys des deux bords, on affûte déjà les couteaux…

Le trou noir des vanités

Le moral des Français est bas, nous dit-on. Ils sont pessimistes et la confiance n’est pas rétablie. L’affect dépressif rend sensible la présence de menaces multiples dans des registres de portée différente. Les catastrophes “naturelles” du début septembre nous confrontent à des milliers de morts qui auraient pu être évitées. La rentrée littéraire est occupée par le fantasme de la fin de l’espèce humaine pour cause de clonage infini. Enfin, une couverture de magazine énonce le vœu de voir disparaître une classe limitée d’humains, les psychanalystes. Ne confondons pas l’importance relative de ces trois registres qui sont pourtant liés bien au-delà de la contingence.

D’abord les catastrophes. Tout l’été, les typhons en Chine et au Japon, la mousson en Inde, ont fait des dégâts considérables. On en a peu parlé en Europe, qui avait fort à faire avec ses feux et ses inondations. Vint la catastrophe de la Nouvelle-Orléans dont beaucoup eurent du mal à prendre la mesure. Le directeur de l’Agence chargée de la gestion des catastrophes civiles aux USA (FEMA), déclare avoir appris l’existence de réfugiés dans le Palais des Congrès de la Nouvelle-Orléans trois jours après le passage de l’ouragan. La télévision montrait pourtant des images des réfugiés dans ce Palais au reste du monde. Le Président déclare que personne ne pouvait prévoir que les digues pouvaient céder alors que les rapports s’accumulaient l’annonçant très précisément. La décrue des eaux noires du bouillon de culture qu’est devenu la Nouvelle-Orléans révélera bientôt des horreurs nouvelles.

Les fantasmes d’immortalité par clonage de ceux qui ne manquent de rien vont croiser les vies fauchées d’une population radicalement démunie. On évoque déjà ce qui se passera lors de l’évacuation d’une quelconque mégapole en cas de catastrophe, naturelle ou provoquée. La pandémie de grippe aviaire, si elle éclate, pourrait être une occasion de ce genre.

Du côté des livres, Michel Houellebecq annonce un monde où le clonage serait devenu une pratique commune. Il anticipe sur ce que pourrait être la vie si l’homme n’était pas assuré de mourir. Houellebecq n’est ni le seul, ni le premier à traiter ce thème lors de la rentrée. Le blockbuster manqué de Michael Bay, The Island, fantasme aussi sur un monde de clones et veut se comparer à Gattaca. La synchronisation étrange de fictions narratives grand public sur le clonage, des deux côtés de l’Atlantique, est un effet de la globalisation des fantasmes engendrés par les exploits de la biologie. Les titres mêmes se retrouvent presque clonés. L’Île pour le film et La possibilité d’une île pour le roman dont l’auteur veut faire un film. Michel Houellebecq reste en avance d’une modalité logique (le possible).

Dans le noir de la rentrée, il y a aussi un petit livre, mince par son contenu, pourtant gonflé, boursouflé. De ce recueil d’articles anti-psychanalytiques, il y a peu à dire. C’est un livre cloné. Il reprend des articles publiés depuis longtemps par des auteurs disparates. Les arguments présentés ont déjà été avancés, il y a déjà été répondu. Le montage éditorial tente de le déguiser en nouveau alors qu’il s’agit de recuit. Elizabeth Roudinesco le dit très bien dans L’Express. Jean Birnbaum, dans le chapeau d’un article du Monde daté du 9 septembre, parle de “catalogue de la détestation antifreudienne” et de “graves accusations, rarement étayées“. Les autres journaux s’intéressent à autre chose. Le coup d’édition fera long feu, aucune catastrophe n’est en vue.

Nous voilà confrontés à trois modalités de la disparition. La disparition de ce qui fait l’humanité dans l’espèce, le scandale des morts annoncés, le vœu de mort sur la parole des sujets. Elles sont nouées par le silence qu’elles font entendre chacune à sa façon. La rhétorique de la compassion a été confrontée aux réalités de l’abandon sélectif des populations. Le pouvoir qui se montre sourd aux malheurs dévoile une volonté non seulement d’ignorer mais de faire taire une humanité souffrante, trop souffrante. Le fantasme du clonage autorise l’espoir de la remplacer par autre chose. Hors des moments de catastrophe, l’ignorance des plaintes et des demandes s’obtient par la réduction de celles-ci à des besoins définis “objectivement”. La rhétorique de l’évaluation est convoquée en ce point pour obtenir la transmutation de la demande en silence. Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner l’ont brillamment établi. Le silence obtenu, les choses parlent entre elles. La gestion du monde se réduit à la politique des choses pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Jean-Claude Milner, seul livre de politique-réalité de la Rentrée.

Le montage éditorial de l’opposition entre les thérapies de suggestion autoritaires qui “marchent” et la psychanalyse dont les résultats ne seraient ni démontrés ni évaluables ne se contentent pas de comparer l’incomparable. Il vise par intimidation à décourager les sujets de prendre appui sur leur parole. Il est précieux que l’un de ceux qui se présentent comme les auteurs du livre soit un des experts qui a contribué à l’expertise collective de l’INSERM sur les psychothérapies. Le caractère partisan, excessif, d’une volonté de nuire mise à nu en dit plus long sur cette expertise que les meilleurs débats. Un autre auteur évoque les vertus épistémologiques de la haine. Le masque de l’objectivité scientifique est tombé, apparaît le vrai visage de ceux à qui nous avons affaire. C’est un dévoilement plus efficace que celui que vise l’évaluation.

L’idéologie de l’évaluation consiste dans la volonté de rendre transparente à elle-même toute activité sociale. C’est une auto-observation permanente, parasite, grande consommatrice de temps. On en arrive, dans le système le plus évalué du monde, les USA, à ce que les dépenses administratives d’évaluation absorbent près du tiers (31%) des dépenses de santé, selon une étude récente de la Harvard Medical School. Cette activité est justifiée par le soi disant utilitarisme pragmatique d’un nouveau panoptique. Mais c’est un pragmatisme dévoyé, aussi mortel que le miroir de Narcisse.

L’effet paradoxal de la jouissance de la transparence d’un regard omniprésent est de pousser à l’excès de la production d’images de l’espace public et de l’intime. Elles peuvent être sécuritaires, ou statistiques, révéler le fonctionnement du cerveau ou celui de la sexualité. De la neuro-image à la pornographie, de la réalité virtuelle aux usages des jeux vidéos pour traiter les syndromes post-traumatiques, des questionnaires d’évaluation du moral des Français aux caméras de surveillance, il en faut toujours plus. Le sujet doit livrer tous ses secrets. L’envers de cette extraction est la tentation toujours plus grande des puissants de se soustraire aux questions légitimes qui leur sont posées. La question la plus légitime est de savoir pourquoi les décisions ne sont pas prises. Pourquoi malgré les multiples évaluations aux USA, les décisions n’ont pas été prises. L’acte est resté en attente.

Une catastrophe dont les causes sont toutes humaines nous en donne une raison. L’avion chypriote s’est écrasé alors qu’il venait d’être doté d’un tout nouveau système d’enregistrement des données de vol. L’évaluation après coup nous permet de savoir avec une grande richesse de détails l’enchaînement des erreurs humaines qui ont conduit à la catastrophe. Ce qui frappe justement c’est combien les meilleurs protocoles d’évaluation ne servent de rien pour s’en prémunir. Comment la maintenance peut-elle oublier de remettre en place une valve commandant la pressurisation ? Comment les pilotes ont pu confondre des alarmes à ce point ? Le facteur décisif, nous dit-on, est que les pilotes ne parlaient aucune langue commune au-delà de l’Anglais technique suffisant pour la routine des procédures. Dans la situation d’angoisse vécue devant des signaux contradictoires et incompréhensibles, ne pas pouvoir parler les a empêché d’agir. L’acte suppose de pouvoir se parler. Peut-être des décisions gouvernementales ne sont-elles pas prises lorsqu’il n’y a plus de langue commune entre gouvernants et gouvernés. Ils ne partagent plus qu’un silence entrecoupé de la langue de bois qui vaut pour échange dans les médias.

Les tenants des thérapies autoritaires mettent en avant les confirmations de l’efficacité de leurs traitements. Cette confirmation même est inquiétante. Jamais rien ne vient la mettre en défaut. Tout doit être confirmé, sinon les procédures deviennent plus contraignantes. On augmentera la fréquence de la confrontation autoritaire avec l’objet de la phobie ou les sanctions si l’on continue de fumer. Tout cela, accompagné des encouragements et menaces de la langue technique des protocoles. Les thérapies de suggestion autoritaire, qui utilisent le terme de cognitif de façon purement homonymique, n’ont pas de contenu à proprement parler. Elles ne consistent elles-mêmes qu’en un mouvement de confirmation inductive. La méthode consiste à confirmer qu’en me surveillant sans cesse je m’encourage à me traiter comme le clone de moi-même. Les confirmations répétées de ces protocoles seront aussi efficaces pour prévenir les catastrophes subjectives que les mesures de surveillance coupées de l’acte le sont pour prévenir les catastrophes que nous venons de connaître. Nous ne voulons pas du monde producteur de ces catastrophes qui n’ont rien de naturel. Nous ne voulons pas du monde des chantres de l’efficacité de la surveillance générale. Nous ne voulons pas d’un monde hébété de clones généralisés.

Le compositeur californien Randy Newman avait eu la prescience de composer une chanson, enregistrée en 1974, sur les inondations de 1927 qui avaient ravagé la Louisiane. Les digues qui ont cédé récemment faute d’entretien, avaient été construites à la suite de ces inondations. Ceux qui ont entendu la version émouvante qu’en a donné de sa superbe voix de falsetto, l’imposant Aaron Neville, se souviennent du message de triomphe sur l’abandon que comporte le refrain : “They’re trying to wash us away — Ils essayent de nous nettoyer” Aaron Neville s’est fait l’une des voix de l’espoir lors d’un concert récemment organisé au profit des réfugiés. Les psychanalystes résisteront eux aussi aux malheureuses tentatives de les réduire par des méthodes indignes. Le livre qui devait faire scandale est déjà emporté par l’égout. Il reste les vraies questions que pose cette Rentrée.

Éric Laurent est psychanalyste responsable à la Cause freudienne

Ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse

Promu à la manière de ces journaux à scandale qui barbotent dans la rumeur et prospèrent dans le marigot, un prétendu Livre noir de la psychanalyse occupait voici peu les bonnes feuilles d’un hebdomadaire qui, en d’autres circonstances, a pu offrir à ses lecteurs franchement plus de qualité et d’objectivité : le Nouvel Observateur, pour ne pas le nommer.

Cette opération ne mériterait qu’un silence méprisant si elle ne révélait à sa manière combien l’obsession d’expurger le “continent Freud” de notre culture peut conduire certains intellectuels au pire. L’ouvrage qui invite à vivre, penser et aller mieux sans Freud — quel programme ! — emprunte le langage de la science pour accomplir des rituels de magie noire. La forme du livre est son fond en surface. Il s’agit d’un montage éditorial accolant, sans vergogne et sans rigueur, tout un ensemble de textes hétéroclites qui en viennent à se contredire les uns les autres.

Dans un pur syncrétisme, se trouvent inconsidérément emmêlés des fragments littéraires détournés de leurs œuvres, des propos enrhumés et patelins de bureaucrates du cognitivo-comportementalisme, des témoignages de dépit appelant à la vindicte, des plaidoyers amers de transfuges qui ne pardonnent pas à la psychanalyse l’injustice qu’ils lui font subir, des appels incantatoires de scientistes du genre Arsenic et vieilles dentelles, et enfin la geste impatiente et arrogante de la nouvelle garde sanitaire prompte à biologiser sans état d’âme la psyché et la morale pour mieux les recycler sur le marché du vivant : outre le public peu informé, les auteurs de ce produit espèrent — qui sait ? — duper le Prince et les décideurs de nos politiques de santé, de formation et de recherche.
A contrario de l’hypocrisie de l’ouvrage, je n’aurai pas la prétention de faire science en le critiquant et en démontrant les erreurs, les falsifications, la structure passionnelle et paralogique de son contenu. Nul besoin selon moi de se cacher sous le manteau scientifique : l’ouvrage noircit la psychanalyse mais sans pour autant éclairer le débat sur le soin et la recherche. Où est votre lumière, hommes du Livre noir ? À l’évidence, les reproches que certains d’entre vous adressent à Freud et à la psychanalyse pourraient aisément se retourner contre eux-mêmes : où sont les démonstrations scientifiques, les plans expérimentaux, les contrôles de variables, les réfutations, les validités internes des concepts et la clinique de vos expériences de soins ?

En revanche, vos arguments et vos références s’inscrivent dans le droit fil d’une rengaine bien connue depuis les attaques, dès 1972, de Pierre Debray-Ritzen et de la nouvelle droite : Freud et les psychanalystes travaillent contre la vraie science, contre la morale, contre la civilisation et contre l’éducation. L’”ordre secret” du “mage noir” s’est répandu dans le monde entier grâce à l’action de ses “loges” organisées en réseaux de conspirateurs. Air connu ! Les éditeurs du livre ont répété leur petite musique avec de nouvelles gammes plus ajustées au “réalisme” néolibéral et à nos pratiques sécuritaires.

Ainsi la France et l’Amérique latine se rangeraient-elles dans les pays arriérés où sévit la psychanalyse, de ne pas s’être laissé suffisamment civiliser par l’évaluation généralisée des conduites et des bonnes pratiques ! Dans la rengaine du “Freud a menti, c’était un faussaire, un tyran, un fanatique, un criminel”, l’ouvrage a largement été précédé. Pour exemple, le livre posthume du pauvre Dr Gautier, Freud a menti, publié en 1977 chez Cevic. Cet admirateur de l’eugéniste Alexis Carrel n’hésitait pas à pourfendre les “suppositions” d’un Freud travaillant contre la civilisation et l’enfance. Il assimilait, soit dit en passant, l’antisémitisme à des “difficultés sociales que soulève la mentalité juive” du fait du “type physiologique des juifs avec prédominance hypophysaire et thyroïdienne et affaiblissement de l’interstitielle”. Les éditeurs du Livre noir… ne parlent jamais en ces termes mais, dans une dizaine d’articles, les thématiques du complot, du mensonge et des potions miracles contre Freud s’affichent sans retenue.

La question qui mérite d’être posée est ailleurs : comment se fait-il que ce livre de dénonciation à la Savonarole puisse venir se loger si facilement dans la “niche écologique” de notre culture et inciter à une chasse aux sorcières ? Que des gens “tombés malades de Freud et de la psychanalyse” puissent en effet se donner en spectacle, cela n’est pas nouveau. Qu’ils puissent trouver un public est plus rare. À moins qu’ils ne viennent au bon moment accomplir une prescription sociale au nom d’une description pseudo-scientifique. Plus que Freud et les psychanalystes, c’est l’homme freudien qui est ici visé, ainsi que les poches de résistance où il a trouvé refuge. Promouvoir par la civilisation médico-scientiste un homme énucléé de ses rêves, de ses illusions et de ses croyances, cela conduit à une anthropologie de marchands sans état d’âme.

Obéissant à un irrépressible courant venu d’Amérique, la psychiatrie est revenue dans le giron de la médecine et sous le protectorat des sciences biologiques, sans que pour autant l’actualité nous la fasse apparaître comme un havre de paix et une terre de miracles ! Bien au contraire, la surmédicalisation de l’angoisse et de la folie ne fait que redoubler la souffrance des soignants et les pressions qu’ils subissent. Où est la science là-dedans ? Noircir la psychanalyse n’éclaire pas le débat sur le malaise profond et actuel de la psychiatrie ! J’ai le plus grand respect pour la science et les collègues qui la mettent en oeuvre dans leurs travaux.

Peut-être certains d’entre eux se laisseront-ils embarquer dans cette “nef des fous”. Mais, je le répète, ce collage éditorial est le masque de la science, pas son visage. La psychiatrie et la psychologie que nous propose cet ouvrage réalisent la prophétie de Canguilhem, épistémologue rigoureux et honnête qui écrivait en 1956 : “De bien des travaux de psychologie, on retire l’impression qu’ils mélangent à une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle.” Quoi qu’il en soit, la psychanalyse est une méthode qui permet à chacun de devenir l’ordonnateur de son propre destin.

http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-09-09/2005-09-09-813724

Une nouvelle chasse aux sorcières

Aussi dangereuse qu’insidieuse, une campagne obscurantiste se développe. Elle vise directement la psychanalyse et toutes les psychothérapies relationnelles qui considèrent que le traitement de la souffrance psychique ne saurait relever de la seule médecine.

Son premier acte fut, on s’en souvient, l’amendement Accoyer. Celui-ci subordonnait, dans sa rédaction initiale, toute psychanalyse, toute psychothérapie relationnelle, à la psychiatrie – et, dans les faits, à une certaine psychiatrie, qui tend à devenir dominante et s’appuie sur un nouvel avatar du béhaviorisme : les thérapies comportementales et cognitives (TCC), pour lesquelles les analyses du comportement expliqueraient l’ensemble des souffrances psychiques et, donc, prépareraient leur guérison.

Cette position se fondait sur un rapport de l’Inserm de février 2004 qui présente tous les symptômes de l’artefact. Un artefact consiste à poser les données d’un problème de telle manière que la réponse est déjà inscrite dans celles-ci. Prétendant montrer la supériorité des TCC sur toute psychanalyse et psychothérapie relationnelle, ledit rapport, qui étudiait un large échantillon de textes très majoritairement favorables aux premières, découvrait… ce que ses auteurs avaient choisi de découvrir.

Il succombait à une conception de l’évaluation en vertu de laquelle on pouvait – sans procéder d’ailleurs à la moindre analyse concrète – comparer l’effet des TCC et la cure psychanalytique ainsi que diverses formes de psychothérapies relationnelles. Comme si des démarches aussi différentes, reposant sur des postulats et procédant de méthodes aussi dissemblables, pouvaient être comparées avec des modes d’évaluation qui, de surcroît, plaquaient purement et simplement les présupposés des premières sur les secondes. Cela explique que Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la santé, ait retiré la caution officielle qu’apportait à ce rapport sa présence sur le site Internet du ministère.

Certains ont cru, un peu vite, que la partie était gagnée. Mais, entre-temps, le débat parlementaire sur l’amendement Accoyer avait suivi son cours. Le prédécesseur de M. Douste-Blazy, Jean-François Mattei, avait cru jouer finement en exonérant des effets de cet amendement les membres des sociétés de psychanalystes qui accepteraient de donner leurs “listes” au ministère, coupant en deux le milieu des psychanalystes et isolant définitivement les psychothérapeutes.

Par une bizarrerie de l’histoire, ou par un singulier lapsus du législateur, l’ultime version de l’amendement adoptée par le Parlement se trouva être contradictoire dans ses termes. Un alinéa exonérait psychiatres, psychanalystes et psychologues de toute formation et validation spécifiques pour exercer la fonction de psychothérapeutes. L’alinéa suivant… les leur imposait !

Il paraissait impossible d’écrire un décret d’application sur le fondement d’un article de loi aussi contradictoire. M. Douste-Blazy, dans le droit-fil de sa décision prise à l’égard du rapport de l’Inserm, avait d’ailleurs laissé entendre que les décrets “attendraient” . Mais les promoteurs de l’amendement Accoyer ne désarment pas.

Aujourd’hui, ils publient un Livre noir de la psychanalyse qui s’inscrit dans la lignée des attaques innombrables qui, de Freud à Lacan, ont eu pour objet de discréditer la psychanalyse. Là n’est pas le plus grave : la psychanalyse en a vu d’autres ! Le plus grave, c’est la prétention des mêmes à ériger leur doctrine en science officielle.

Qu’on nous comprenne bien. La pensée créatrice ne se décrète pas. Nous sommes opposés à toute doctrine officielle. Nous savons qu’il peut y avoir partout des “dérives”. Mais la psychiatrie dominante n’en est pas plus exempte que les autres approches.

La diversité et le débat sont nécessaires à la production d’idées nouvelles, y compris à l’intérieur des disciplines. Il faut permettre, précisément, aux corps professionnels, dans leur diversité, de développer leurs règles internes en se confrontant entre eux. L’issue au problème révélé par l’amendement Accoyer serait une mobilisation des professionnels et des représentants des quatre disciplines concernées – psychiatres, psychanalystes, psychologues et psychothérapeutes – pour un travail approfondi et commun entre eux.

L’objectif serait, par le débat avec les commissions parlementaires des deux Assemblées, de trouver des règles de déontologie, un champ de valeurs, s’inspirant des “autorégulations” déjà mises en oeuvre et éprouvées au sein de ces professions, toujours appelées à évoluer. Dans cette démarche, la qualité des “disputes” professionnelles au contact du réel, la revitalisation d’une histoire, les nouvelles manières de faire, les différences cessant d’être indifférentes entre elles, seraient synthétisées dans une instance à imaginer.

Malheureusement, les promoteurs de l’amendement Accoyer ne sont pas sur cette ligne. Nonobstant les contradictions évoquées, ils s’emploient à obtenir la publication de décrets qui, dans les faits, donneraient à leur conception de la psychiatrie et à la sphère idéologique des TCC le monopole sur la formation des psychothérapeutes.

Ils envisagent ainsi très sérieusement la formation, en trois années d’études supérieures, de praticiens nourris de comportementalisme qui viendraient suppléer à bas prix toutes les carences que l’actualité révèle dans le secteur psychiatrique, pendant que l’enseignement de la psychanalyse se trouverait de facto écarté des universités.

Leur logique est récurrente. C’était, au départ, celle de la psychiatrie dominante contre la psychanalyse. Ce fut celle de la même psychiatrie et de la psychanalyse consentante contre les psychothérapeutes. Aujourd’hui, une même logique est à l’œuvre.

Il s’agit d’imposer le primat du comportementalisme et des logiques médicamenteuses qui lui sont liées sur le discours psychanalytique, accusé de refuser la réduction de la psyché à un meccano de déterminismes comportementaux. C’est une chasse aux sorcières qui frappe notre culture en son cœur.

Jack Ralite est sénateur (PCF) de la Seine-Saint-Denis, ancien ministre de la santé.

Jean-Pierre Sueur est sénateur (PS) du Loiret, ancien Secrétaire d’État aux collectivités locales.

Catalogue de la détestation antifreudienne

Il y a de cela dix ans paraissait la traduction française d’un volume fameux intitulé, simplement, Le Livre noir. Exhumé un demi-siècle après son interdiction par le pouvoir stalinien, ce livre rescapé était aussi un récit de survivants : les écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman y avaient collecté les témoignages de Juifs lettons, ukrainiens, lituaniens ou russes, juste après le reflux des tueurs nazis. Page après page, y surgissaient le saccage meurtrier et la fureur exterminatrice. Depuis lors, dans la conscience commune, l’expression “Livre noir” s’est trouvée nouée à un signifiant bien précis : le crime de masse.

En décidant d’accoler ce même signifiant à la pratique freudienne, les auteurs du Livre noir de la psychanalyse accomplissent aujourd’hui un geste inédit. Comme si l’équation “psychanalyse = terreur” allait de soi, ils n’ont d’ailleurs pas éprouvé le besoin d’apporter ne serait-ce que le début d’une justification à ce titre si lourd de symboles.

Pour combler cette lacune, on ne saurait se contenter d’invoquer l’air du temps. Opportunisme marchand ? Certes, le monde de l’édition est de moins en moins épargné par les méthodes d’un marketing tapageur, qui considère qu’un titre saignant peut sauver de la déroute n’importe quel ouvrage, aussi mal ficelé soit-il. Guerre des “psys” ? De fait, tout au long de ces dernières années, la concurrence entre les divers médecins de l’âme s’est muée en véritable combat de tranchées, et les tenants des thérapies dites “cognitivo-comportementales” (TCC), qui forment les gros bataillons (plusieurs dizaines d’auteurs) du présent assaut collectif, ont quelque raison de vouloir en découdre avec les partisans du freudisme, lesquels ne font pas toujours dans la dentelle, eux non plus (voir ci-dessous).

Au-delà des facteurs conjoncturels, il convient toutefois de ne pas méconnaître cette donnée de fond : l’équipe qui a présidé à l’élaboration de ce Livre noir tient bel et bien les psychanalystes pour de dangereux individus. Pour des Diafoirus de l’inconscient, plus exactement, adeptes d’une “pseudo-science” aussi vaine que nocive, et qui seraient désormais partout discrédités, sauf en France et en Argentine.

Par contre, dans ces deux niches résiduelles, ils auraient réussi à accumuler prestige et argent afin d’imposer leur hégémonie à l’ensemble de la société, au moyen d’un “terrorisme intellectuel (qui) n’a rien à envier à celui des ayatollahs !”, selon les termes du psychiatre Patrick Légeron.

Pour mieux démasquer l’imposture, les auteurs ont donc voulu remonter à sa source : dans la Vienne fin de siècle, celle-là même où sévissait un “escroc” nommé Sigmund Freud. Résumant certains travaux de l’historiographie critique américaine, ils présentent ses acquis (depuis longtemps disponibles et bien connus en France) comme autant de “révélations” systématiquement occultées à Paris – par qui vous savez. Bien plus, ils en radicalisent les leçons jusqu’à la caricature, quitte à faire du fondateur de la psychanalyse un “menteur” paranoïaque, cynique et frustré. Apre au gain, surtout : “un charlatan avide de se remplir les poches” , tranche l’historien gallois Peter Swales, qui généralise le trait à tous “les propagandistes de la doctrine freudienne” jusqu’à nos jours.

Il y a plus grave. Selon les auteurs de ce Livre noir , les bonimenteurs freudiens auraient du sang sur les mains. Ainsi, après avoir souligné “les bases neurobiologiques de la toxicomanie” , le psychiatre suisse Jean-Jacques Déglon croit pouvoir accuser les psychanalystes, sans la moindre preuve, d’avoir provoqué “une catastrophe sanitaire, bien pire que celle du sang contaminé” , et par là même “contribué à la mort de milliers d’individus” , en bloquant le développement des traitements médicaux de substitution (type méthadone ou Subutex). Et de façon générale, c’est pour tous ceux qui souffrent d’une pathologie psychique que la théorie freudienne s’avérerait au mieux inutile, au pire “toxique” .

Face à cet “obscurantisme” coriace, l’urgence serait de faire éclater la vérité en donnant la parole aux “victimes” . Ainsi de Paul A., qui préfère témoigner sous couvert d’anonymat, pour regretter que sa petite amie l’ait quitté après avoir entamé une analyse ; preuve que ce type de cure “sépare les gens, disloque les liens familiaux et sociaux” …

Autre témoin à charge : la mère d’un enfant prématuré et autiste, qui raconte comment elle a retiré son fils des griffes d’une thérapeute présumée freudienne, qu’elle nomme tour à tour “Cruella” , “la Carabosse” ou “la Gorgone” : “Il y a belle lurette que le monde moderne a tourné le dos aux pratiques psychanalytiques d’un passé jurassique. Seule la France leur demeure fidèle. A quelques exceptions près” , conclut-elle.

Cette dernière idée aurait mérité d’être creusée. Car si la psychanalyse ne se trouve pas aussi marginalisée que ce gros livre voudrait le faire accroire, elle n’en a pas moins trouvé en France une terre d’accueil privilégiée. Hélas, les auteurs du Livre noir ne se donnent pas la peine d’explorer la généalogie (historique et intellectuelle) des épousailles franco-analytiques.

Pour eux, le succès de la pratique freudienne peut se ramener à quelques raisons sommaires. La paresse, pour commencer : c’est une “activité facile” , qui exige essentiellement de savoir “émettre régulièrement quelques “mhms” pour assurer le client qu’il est écouté” . La fumisterie, ensuite : c’est une jolie histoire qui promet aux naïfs une ample plongée dans les “profondeurs” de leur âme. La cupidité, enfin : “les psychanalystes universitaires médecins et surtout psychologues n’ont aucun intérêt à ce que des recherches nouvelles modifient les convictions en place, car ils tirent une grande partie de leurs revenus (en cash, bien entendu) de la psychanalyse…” , note le psychiatre Jean Cottraux, pour décrire une France longtemps “confite en psychanalyse” , comme autrefois en religion.

Les Français seraient-ils plus paresseux, plus mystificateurs, plus vénaux que le reste de l’humanité ? Mêlant textes inédits et articles déjà publiés, témoignages personnels et extraits d’entretiens, chiffres hasardeux et “chapeaux” accrocheurs (“gourou, mythe, imposteur, génie… les mots se bousculent dès lors qu’il s’agit de Lacan” …), ce pot-pourri de l’antifreudisme contemporain ne pousse pas l’enquête jusque-là. Et pour cause : délaissant vite le débat d’idées et la confrontation théorique, il préfère procéder à une charge sans nuance contre une psychanalyse accusée de tous les maux.

C’est qu’ici, au coeur du projet, il y a la détestation. Ainsi Jacques Van Rillaer, l’un des principaux maîtres d’oeuvre du Livre noir de la psychanalyse , qui retrace ici son itinéraire d’analyste belge “déconverti” , n’est pas loin d’ériger l’exécration en principe méthodologique : “Certaines haines sont légitimes, en particulier lorsqu’elles sont provoquées par le spectacle récurrent de la mauvaise foi, de l’arrogance et de la manipulation de gens qui souffrent. Des idées énoncées par quelqu’un qui éprouve de la haine ne sont pas, de par la présence de ce sentiment, sans valeur épistémologique.”

Jean Birnbaum

LE LIVRE NOIR DE LA PSYCHANALYSE Vivre, penser et aller mieux sans Freud, sous la direction de Catherine Meyer, Les Arènes, 832 p., 29,80 €.

Riposte au LIVRE NOIR (SUITE)

Il existe encore de bons journalistes. Comme il y a deux façons de vendre du papier.

a) En organisant le marronnier de la Rentrée à partir d’un faux débat rebattu sur le thème pour ou contre la rotation de la terre et la liquidation de la psychanalyse en deux coups de cuillère à sourd comme un pot, par les nouveaux chevaliers blancs du scientisme des thérapies cognitivo comportementales — TCC pour les initiés, qui n’y vont pas par quatre chemins dans l’à-peu-près diffamatoire et le détournement de textes.

b) En dressant un tableau honnête et le plus complet possible d’une situation complexe rendant compte clairement des faits et enjeux d’une crise ouverte depuis bientôt deux ans, mais qui occupe le monde et la mondialisation depuis bien plus longtemps, à coups de DSM et de subventions des laboratoires pharmaceutiques.

C’est ce dernier parti qu’a pris Gilbert CHARLES, en une excellente introduction à l’interview d’Élisabeth Roudinesco dans l’Express de cette semaine. Soyez créatifs, achetez-en deux numéros au lieu d’un, vous trouverez toujours l’utilité du second, c’est du papier intelligemment vendu.

Dans le genre opposé, le Nouvel Obs fut navrant. Il portera la responsabilité d’avoir contribué de son autorité morale à porter la confusion dans son propre camp. Le manque d’exigence éthique et scientifique qui a présidé à son opération de Rentrée nous montre un hebdomadaire amorçant une dérive. On s’attendrait à ce que Jean Daniel réagisse. Ce Livre noir est désolant par son manque de rigueur. Qu’est allé faire dans cette galère cet hebdomadaire-là ?

L’Express permet de reprendre ses esprits. Il donne à Madame Roudinesco l’occasion de manifester la rigueur d’une pensée servie par l’érudition historiographique nécessaire, et une capacité d’analyse et une pénétration qui sont déjà saluées par l’ensemble des psychanalystes. Une performance, quand on sait les tiraillements de ce milieu. Les psychothérapeutes relationnels saluent pour leur part la qualité de son intervention. Dans un débat parti pour voler plutôt bas, voici que se fait entendre une voix qui sonne juste et qui situe la réflexion à bonne hauteur. Beau travail d’universitaire, ça fait plaisir.

Dans ce genre de situation et de faux débat, il demeure toujours une sorte d’aura grise, provenant du fait qu’on a tendance, c’est le but d’un certain jeu médiatique, à renvoyer dos-à-dos les deux antagonistes comme deux clowns symétriques. Gardez-vous de tomber dans le piège. Gardez-vous de vous souvenir de l’arrogance de certains psychanalystes se croyant toujours au faîte de la poussée hégémoniste psychanalytique des années 60 dans notre pays, pour alimenter celle des jeunes loups aux longues dents creuses (car tout cela est bien vide) qui veulent tout simplement en finir avec vous comme sujet et votre liberté. Qui veulent vous normaliser et reconditionner scientifiquement, et vous permettre d’apprivoiser l’araignée de votre plafond en quinze séances.

La réalité est plus complexe que cela, le simple bon sens le laisse deviner, nécessite l’ouverture et non la chasse aux sorcières. Lisez ce numéro de l’Express et reprenez espoir. La sottise prétentieuse de nos nouveaux médecins de Molière et les fausses symétries médiatiques trouvent déjà là en face d’elles les éléments du barrage nécessaire. Qu’elles trouvent ainsi, non pas à qui parler, on ne dialogue pas avec ces gens-là, et c’est le mérite d’Élisabeth Roudinesco d’avoir tenu sur cette ligne, mais qui leur barre le passage.

Bien entendu, en dehors des jeux et enjeux économiques et de pouvoir que l’article de Gilbert CHARLES démonte bien, l’existence d’un débat scientifique constant entre disciplines adverses est indispensable. Nous ne sommes pas contre les TCC par principe et ne réclamons nullement leur éradication en retour. Nous exigeons par contre qu’ils nous respectent, que leur critique de la psychanalyse comme de la psychothérapie relationnelle s’effectue dans les règles, et que le politique ne soit pas le jouet de leurs forces — parfois étrangement conjuguées à celles d’une psychanalyse trop assise, vissée dans des fauteuils dont les occupants ne se sont pas toujours rendu compte qu’il pourrait s’agir à terme de sièges éjectables.

Bref, pour y voir plus clair lisez l’Express de cette semaine. Manifestez auprès de sa direction votre satisfaction, il n’y a pas de raison de ne pas faire savoir de quel côté vous vous situez, cela pèsera sur la situation, faisant de vous une actrice, un acteur, de cette histoire qui se joue sous nos yeux et dont nous sommes parties prenantes.