Riposte au LIVRE NOIR

A Madame Ursula Gauthier,

Nouvel Observateur.

Chère Madame,

Dans le numéro du 1er septembre du Nouvel Observateur, à l’occasion du dossier consacré au “Livre noir de la psychanalyse”, vous présentez en particulier les thèses de Monsieur J. van Rillaer. Permettez-moi de relever l’une des méconnaissances les plus grossières dont, à mon avis, cet auteur fait preuve.

Il s’agit de ce que l’œuvre de Freud doit à l’histoire scientifique et intellectuelle qui la précède. D’une part, à ma connaissance, aucun psychanalyste sérieux n’a jamais prétendu que Freud avait sorti l’inconscient comme un lapin de son chapeau, sans rien devoir à personne, bien au contraire. Tous, à commencer par Lacan, ont cherché à situer l’inconscient, au sens freudien du terme, dans une histoire longue de la pensée et de la psychologie comme de la psychopathologie. Pour ne prendre qu’un exemple, le concept de PULSION, central comme vous le savez dans la pensée freudienne, remonte pour le moins à Fichte et à Schiller, selon toute une tradition de la pensée allemande, et par-delà, à SPINOZA, avec l’idée du CONATUS, comme DILTHEY, depuis longtemps, l’a s
ouligné. On ne lit peut-être pas assez DILTHEY en France, mais ses travaux sur l’histoire de la psychologie constituent depuis longtemps une des bases sérieuses de la recherche en ce domaine.

De même on trouve une mention précise de ces filiations intellectuelles sous la plume de GOLDSCHMIDT, notamment dans les commentaires qui accompagnent sa traduction du Zarathoustra de NIETZSCHE.

Mais surtout, Freud lui-même était bien loin de renier ce qu’il devait à ses prédécesseurs. Il a tout particulièrement mis en avant le concept (peu remarqué par ses lecteurs, je l’avoue, et peu repris) de CRYPTOMNÉSIE, concernant sa “découverte” de la sexualité infantile. Comme vous le savez, l’existence de la sexualité infantile est pour lui quasiment identique à la notion même d’inconscient. Si l’inconscient existe, c’est parce que la sexualité infantile existe. Or cette idée apparemment “nouvelle” de l’existence d’une sexualité infantile, elle a resurgi en moi, dit-il, au terme d’un long travail inconscient, à partir de paroles disséminées, entendues dans la bouche d’autres personnes (qu’il cite nommément). Cette idée que j’ai crue nouvelle, souligne-t-il, ne m’appartient pas. Elle vient d’ailleurs. On peut souligner aussi le soin que Freud prend à montrer que ses principales idées ont déjà été énoncées par Héraclite ou par Empédocle, ou par d’autres grands penseurs de l’histoire. Et que donc il ne fait que remettre à jour des idées refoulées ou forcloses par l’histoire de notre civilisation occidentale. Toute idée prétendument “nouvelle” relève en réalité d’un : “Bon sang ! mais c’est bien sûr !”, selon une brusque évidence qui était là en attente depuis parfois très longtemps, mais qui n’en exige pas moins un vrai travail de l’inconscient pour qu’on puisse la “découvrir”.

Pour tout dire, c’est ce travail de l’inconscient qui est selon moi l’enjeu véritable de la psychanalyse, dans le travail qui peut se faire avec les patients. Et ce travail, d’une manière ou d’une autre, est irremplaçable.

Par ailleurs, ce qui demeure à mon avis de plus vif et de plus actuel dans l’œuvre de Freud, ce sont les éléments d’une critique radicale (vraiment radicale en effet, quand on relit les textes) de notre civilisation occidentale, dont la répression de la sexualité n’a été qu’une des manifestations, et dont les effets de refoulement et de forclusion ou de déni continuent de s’exercer aujourd’hui sous d’autres formes de façon tout aussi virulente.

En vous remerciant de bien vouloir prendre le temps de lire ce courrier, et éventuellement de le faire circuler, je vous prie d’agréer, chère Madame, l’expression de ma meilleure considération,

Claude RABANT


Une remarque complémentaire à la suite de mon courrier de ce matin. Le conflit que rouvre (car il n’est pas neuf) le Livre noir de la
psychanalyse
est peu ou prou identique à celui que Freud lui-même a dû affronter. A savoir :

Si Freud a placé la psychanalyse sous l’égide de la PULSION, c’est que ce concept incarnait depuis près d’un siècle une réaction très vigoureuse contre ce qu’on peut appeler une “hégémonie de la représentation”, qui, elle, pouvait se réclamer de Descartes et de Kant, c’est-à-dire des “idées claires et distinctes” et des “formes a priori de la sensibilité”. Cette hégémonie accompagnait une certaine conception de la science et de la technique (l’homme maître et seigneur de la nature, maître de soi comme de l’univers), qui n’était pas celle de Freud, et qui n’est pas non plus celle de certains d’entre nous aujourd’hui. Freud était résolument anti-kantien, cela éclate presque à chaque page.

Pourquoi ? Parce que cette “hégémonie de la représentation” conduisait directement les neurologues de l’époque à une certaine théorie de la localisation cérébrale, qui était en gros : une représentation = un neurone. La théorie freudienne de l’inconscient est en fait une réplique directe à cette équation simplificatrice, au nom d’une autre conception de la spatialité, plus géométrique et plus proche de Spinoza, et qui conduit à une des dernières Notes posthumes de Freud : “Psyché est étendue. N’en sais rien”.

Il y a par exemple dans l’Éthique de Spinoza, au chapitre des Affects, une épistémologie des affects, qui pourrait être mise en exergue de toute la psychanalyse, car c’en est le fondement rationnel.

Contre une “hégémonie de la représentation”, qui rendait subsidiaires le désir, la volonté et l’affect, la pulsion (Trieb) représentait au contraire une autre philosophie de l’être humain, la pulsion pouvant également se nommer Désir ou Volonté chez certains auteurs. C’est pourquoi Freud se réclamait à son tour explicitement de Schopenhauer. Ce n’est pas la même chose en effet, de mettre en position dominante la représentation ou d’y mettre la pulsion. La pulsion, le désir ou la volonté ne se laissent pas aussi facilement localiser que la représentation, et par conséquent pas aussi facilement dompter.

Je crois que les auteurs du Livre noir que vous présentez sont les héritiers directs de cette philosophie localisatrice, avec les moyens techniques modernes, philosophie qui implique toujours la même bi-univocité, et la même volonté de dompter l’indomptable : non plus une représentation = un neurone, mais une idée (obsédante ou autre) = une image I.R.M., et par conséquent : un symptôme = un traitement ciblé (un médicament efficace), une phobie = un CHOC en retour, un TOC = un RETOQUE, pour que chacun puisse rentrer dans ses rails, après “ablation” de son symptôme.

Qu’est-ce qui passe alors à la trappe? Tout simplement l’HISTOIRE. Or, l’histoire et la mémoire sont les deux préoccupations fondamentales de Freud. En quoi consistent-elles, quels rapports entretenons-nous avec elles? Tout ce qui nous arrive est en effet construit, produit, engendré par une histoire et travaillé sans cesse par une mémoire complexe, dont nous ne sommes pas (entièrement) maîtres, une mémoire qui dit, qui pense et qui veut.

Qu’est-ce alors que l’inconscient ? Non pas un foutoir informe, un puits abominable qu’il faudrait refermer au plus vite, mais au contraire une intelligence plus vaste que la nôtre, qui en sait beaucoup plus que nous sur la vie et le sens de notre propre histoire, et qui nous fait des signes parfois un peu violents, qu’on appelle des symptômes. Une analyse, en fait, cela consiste à prendre ou reprendre contact avec cette intelligence plus grande que nous, et qui, fondamentalement, nous veut du bien.

Veuillez donc m’excuser, chère Ursula Gauthier, de vous demander de bien vouloir ajouter cet appendice à mon précédent courrier.

Et croyez, chère Madame, à toute ma considération,


Article édité sur ce site en date du 2 septembre 2005.


Vive la psychanalyse
Vive la psychothérapie relationnelle !

Une offensive du bon docteur Jean Cottraux (INSERM), chantre des TCC(1“) devant triompher de l’Empire du Mal, c’est-à-dire la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle, soutenu par le Nouvel Observateur, qu’on aurait attendu à des combats plus humanistes, marque la Rentrée.

En démocratie les conflits se conduisent ouvertement, et la presse les présente et attise comme elle l’entend. Il est permis cependant de déchiffrer dans l’événement en cours un élément d’une campagne visant à affaiblir le versant humaniste des sciences humaines, au bénéfice d’un scientisme hargneux à volonté hégémonique, parti à l’assaut des institutions et des esprits. En s’en prenant médiatiquement à la psychanalyse certains nourrissent encore l’espoir d’en finir avec elle. Cet excès de rage ne prouve que la haine.

Soutenir qu’une doctrine et un corpus théorique ne sont plus valides, requiert véritablement qu’on établisse et soutienne avec toute la rigueur nécessaire son propos légitimement renversant. Tout le reste est médiature (je ne voudrais pas porter tort à la littérature), et c’est le cas dans ce mauvais coup.

Qu’il soit clair que nous n’en avons pas après les TCC. Toute école de pensée doit selon nous pouvoir développer ses thèses et les soutenir, par le débat scientifique normal. L’antifreudisme lui-même constitue un positionnement scientifique comme un autre, l’argumentation contradictoire internationale se développant librement. Nous comptons d’ailleurs dans nos rangs des psychothérapeutes relationnels qui se réfèrent aussi aux TCC, la question n’est pas là.

Nous sommes par contre résolus à ne tolérer ni la chasse aux sorcières telle que nous l’avons vu se déployer l’an dernier sous la bannière populiste d’Accoyer, avec la psychothérapie relationnelle comme objectif, et la psychanalyse couchée du Groupe de contact comme délatrice, ni l’infiltration du Ministère de la Santé par le lobby TCC dont le docteur Cottraux se prétend le porte-étendard officiel (effectifs 500 contre 5000 psychanalystes et 7500 psychothérapeutes relationnels), alors qu’il n’est nullement consultant auprès de la DGS, ni la politisation de la science comme dans l’affaire de l’INSERM, ni la persécution au sein de l’Université contre les représentants de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle(2“).

Comme l’avait annoncé Élisabeth Roudinesco, le scénario que les remetteurs de listes de décembre 2004 ne voulaient pas connaître se déploie l’année suivante avec la parution sous la direction de Cottraux, qui se prétend inspirateur de la DGS(3“), dont nous avons déjà dénoncé les méfaits et les actions directement opposées à la volonté du ministre, d’un brûlot de 600 pages intitulé Le livre noir de la psychanalyse, vivre sans Freud.

Vivre après Freud c’est sûrement inévitable, et plutôt utile, mais pourquoi sans ? On peut aussi tenter de vivre sans la Révolution française. Il va falloir entreprendre de décoder cette étrange proposition. En tout cas, remplacer la laborieuse et irremplaçable exploration de l’inconscient et le magnifique cheminement de la rencontre relationnelle par l’imagerie cérébrale associée aux psychotropes, le tout à la sauce neurosciences et psychothérapie tape dans le dos, Ubu en avait rêvé, Cottraux et Basset nous le promettent. Il n’est pas sûr que le parti du décervelage rencontre jamais un ministre et un gouvernement pour réaliser des plans dont les radicelles prolifèrent plus aisément dans l’ombre climatisée des couloirs ministériels qu’à la lumière de l’examen politique, surtout si l’opinion s’en mêle.

Cet ouvrage assied une partie de son argumentation, de sa vindicte plutôt, sur la plainte de victimes. Jamais aucun méfait individuel d’un praticien, en bonne logique juridique dans un État de droit, ne saurait fonder une réquisition contre la doctrine ou la discipline dont il se réclame. Si plainte il y a, c’est devant la justice qu’elle doit se porter, et ça n’est pas la discipline qui doit en supporter les frais, selon une mécanique qui nous renverrait à celle de l’Inquisition. Deux cents ans après les Lumières, dont la psychanalyse est héritière, une logique inquisitoriale comme celle dont Rouquet s’autoproclamait hier le dénonciateur à l’appel d’Accoyer sur son site victimaire demeure irrecevable et inadmissible.

En composant dans un même bouquet un étrange mixte entre sensibilités d’extrême droite et dénonciation ultra-gauche cet ouvrage, un livre d’éditeur, parviendra à deux fins. S’efforcer par des moyens sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir de dégoûter le public de la psychanalyse et déloger celle-ci de l’Université pour y établir le règne sans partage d’un scientisme offensif et littéralement désolant, au sens de semeur de désolation scientifique. Naturellement, personne n’étant épargné, cet ouvrage ne ménage pas la psychothérapie relationnelle dont Accoyer l’an dernier ambitionnait le lock-out de l’ensemble des professionnels.

Et, option imprévue, la noirceur de ce livre risque d’alerter et mobiliser l’opinion et les professionnels du psychisme contre une idéologie glauque. Bref, par le jeu de ce second terme de l’alternative, comme avec Accoyer, nous finirons peut-être un jour par remercier Cottraux de cet excès de virulence.

Quoi qu’il en soit, voilà dans quel esprit s’effectuera le lancement de l’opération Psychanalyse mise au noir, avec la complicité du Nouvel Observateur, qui aurait été mieux avisé d’un peu plus d’éthique et de réflexion politique.

La contre-offensive va s’amplifier, et vous en êtes, nous en sommes, un élément-clé du dispositif. À partir d’une mobilisation plus unitaire encore que celle de l’an dernier, car les psychanalystes de tous bords commencent à comprendre cette fois de quoi il s’agit, le Ministère et le gouvernement, placés devant ce qui peut devenir une affaire d’État, ne seront pas insensibles à la réaction de l’opinion et des professionnels.

Si bien que le sort de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle dans notre pays est pour beaucoup entre vos mains. Lisez les journaux et hebdomadaires, protestez, applaudissez, soyez présents sur la scène médiatique. Partout faites-vous entendre. Vous allez le constater, chacun, intellectuel ou institution, s’apprête à prendre position. Nous sommes fiers de pouvoir compter qu’au Snppsy les psychothérapeutes relationnels unanimes soutiendront la psychanalyse, et qu’à l’Affop les organismes se positionneront semblablement — sans délai.

Ce faisant, c’est nous que nous protégeons, c’est vous que vous protégez.

Il est constant, a) que de nombreux psychanalystes aujourd’hui encore nous opposent une ignorance hargneuse de notre identité, un mépris et une arrogance désolants (souffrance identitaire, dans une société qui en pâtit, les psys n’en sont pas exempts) ; b) que certaines pratiques psychanalytiques individuelles style séances de quelques minutes manifestent des lacunes éthiques impressionnantes ; c) que de nombreux psychanalystes se sont portés à notre secours au moment de notre plus grand péril, avec une clairvoyance et une générosité dont nous devons nous souvenir ; d) que l’apport de la psychanalyse à la civilisation du XXème siècle est immense, et que la psychothérapie relationnelle en revendique volontiers sa part d’héritage.

Souvenons-nous qu’autant la Cause freudienne avec Jacques-Alain Miller, qui fut la seule organisation présente ce jour-là à ne pas se déshonorer dans le cabinet du ministre Mattei, que le Manifeste pour la psychanalyse avec Michel Plon et Franck Chaumont et le Front du refus avec René Major, et de nombreux psychanalystes à titre individuel, se sont vigoureusement démarqués du lâche soulagement de l’hiver 2004.

La campagne de Forums pour la psychanalyse conduite par Jacques-Alain Miller nous a suffisamment associés à son action pour qu’au terme du parcours, ce soit dans son cadre que le Ministre Douste-Blazy soit venu annoncer que le honteux(4“) rapport de l’INSERM serait retiré du site du Ministère, que la souffrance ne s’évaluait point et demeurait incommensurable aux obsessions de la mesure scientiste, et que la psychothérapie relationnelle existait bel et bien, aux côtés de la psychanalyse.

Nous nous porterons au secours de la psychanalyse aujourd’hui ouvertement attaquée à son tour, comme on pouvait s’y attendre, parce que c’est notre intérêt, parce que c’est juste de le faire, parce que c’est scientifiquement correct, et parce que nous montrerons ainsi que le quatrième côté du Carré psy(5“) que nous représentons se situe bien logiquement du côté et aux côtés de la psychanalyse, comme notre épistémologie et éthique communes, comme nos convictions scientifiques et humanistes l’indiquent et le prescrivent.

Nous ne serons pas seuls dans ce combat. Les psychiatres qui depuis plus d’un demi-siècle ont compris l’importance de la psychanalyse, l’ont intégrée à leur pratique, et ne sont pas prêts de sacrifier leur clinique sur l’autel de l’organicisme et d’un conditionnement comportementaliste normalisateur, revisité par les intérêts des trusts pharmaceutiques, y participeront. Tout autant que les psychologues cliniciens en référence à la psychanalyse, ainsi que d’innombrables praticiens de la relation, du conseil, de l’éducation, qui reconnaissent leur filiation avec elle, tous soutiendront sa défense. Si l’on y ajoute tout ce qui dans notre pays, ajouté au peuple innombrable de ceux qui procèdent des arts et des lettres, conserve sa capacité de bien juger et de distinguer le vrai du faux, et de ne pas laisser le projecteur du scandale diffuser sur l’écran de l’actualité l’ombre de la confusion, cela risque de représenter beaucoup de monde.

Nous compterons ainsi parmi tout ce qui dans notre pays demeure capable de discernement, et de tenir bon sous le tsunami médiatique, dont l’épicentre est à rechercher du côté où la plaque de la gestion ultralibérale et des laboratoires pharmaceutiques soulève et travaille le socle du politique, de la recherche, de la culture et de l’humanisme.

Une partie de la presse va se lancer dans un grand pour ou contre la psychanalyse, comme s’il s’agissait d’être pour ou contre la relativité. Ou bien les inexactitudes graves et les affabulations de Cottraux et compagnie relèvent de l’infamie, et du mal pensé, ou bien il y a lieu de s’inquiéter de ce mouvement intellectuel maffieux et criminel qui sévit sur plus de quarante pays civilisés depuis un siècle. Nous saurons choisir notre camp, celui des sciences humaines non déshumanisées, et nous y tenir.

C’est dans ce contexte que les manœuvres idéologico politiques qui avaient commencé avec la publication de l’ouvrage de Bénesteau, Mensonges freudiens, Histoire d’une désinformation séculaire, vivement recommandé par le Club de l’Horloge, tissu de haine dont É. Roudinesco a dénoncé l’antisémitisme masqué, recevront de notre part un barrage sans faille.

Nous pouvons espérer, cette fois avec nous comme acteurs de plein droit et de premier plan, contribuer à la réalisation de l’unité d’action des institutions de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle, auxquelles se joindront au sein de la Coordination psy les psychiatres et psychologues alliés de la psychanalyse. Nous contribuerons ainsi à la vague de protestation publique qui lavera le flot de boue s’efforçant de criminaliser une pratique et une doctrine dont le fondateur est universellement connu pour la probité et la puissance de ses intuitions cliniques et scientifiques.

Ensemble, nous nous ébranlons pour une bataille décisive, et si personne n’en connaît l’issue, cela veut dire que nous pouvons gagner. Et si nous perdons, nous nous serons bien battus, et cela encore constituera une victoire, dont nous saurons recueillir les fruits pour la bataille suivante.

Tous en avant pour la défense de la psychanalyse, une science humaine à tous les sens du terme, intimement liée à la démocratie et à l’exercice de la citoyenneté, notre alliée naturelle ! unis, nous pouvons vaincre.

  • 1 Thérapies comportementales et cognitives, justement ainsi nommées car elles n’ont rien à voir avec la psychothérapie, dont pourtant elles entendent faire profiter du titre à nous confisqué, des professionnels sous-formés devant dépendre de la médecine et psychologie réunis.
  • 2 La première percée des Nouvelles thérapies du début des années 70 ayant rapidement abouti à leur quasi-effacement au sein de l’université après 1975, pour des raisons d’allergie institutionnelle et d’hostilité scientiste caractérisée, ces dernières y sont actuellement peu représentées.
  • 3 Direction générale de la Santé. Le service du Ministère en charge de préparer techniquement le dossier de la psychothérapie, ignorant la psychothérapie relationnelle, volontairement noyée dans une masse indistincte de disciplines aux épistémès différentes qu’on accommoderait benoîtement … à une sauce TCC — ce qui n’honore pas forcément les scientifiques honnêtes qui y trouvent une de leurs sources d’inspiration — sous couvert d’imposer un “tronc commun en psychopathologie”, qui permettrait de séparer la tête psychothérapie relationnelle du tronc des professionnels du psychisme qui travaillent au procès de subjectivation à partir du transfert et de la relation. Ainsi décérébrés par les chantres de l’imagerie cérébrale, les psychothérapeutes relationnels et leurs écoles se trouveraient exclus du Carré psy. La DGS est actuellement influencée par les gens de l’INSERM et du clan Cottraux.
  • 4 et lamentable
  • 5 Quatrième par ordre d’entrée en scène historique, dans la seconde moitié du XX ème siècle

Note de lecture et commentaire du livre noir de la psychanalyse

1 – Contenu de l’ouvrage

Le 1er septembre paraît aux Arènes un ouvrage collectif intitulé Le livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud. Catherine Meyer en est l’éditrice responsable avec la collaboration de Mikkel Borch-Jacobsen, Jean Cottraux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer.
Dans cet ouvrage, les freudiens sont mis en accusation : ils ont, dit-on, envahi les médias à coups de propagande et de mensonges.

Sont brocardés avec une rare violence tous les représentants du mouvement psychanalytique depuis ses origines : Mélanie Klein, Ernest Jones, Anna Freud, Bruno Bettelheim (etc.) et, pour la France, Jacques Lacan, Françoise Dolto, leurs élèves et les principaux chefs de file de l’école française (toutes tendances confondues, IPA et lacaniens).

Les chiffres sont faux, les affirmations inexactes, les interprétations parfois délirantes. Les références bibliographiques sont tronquées et l’index est un tissu d’erreurs. La France et les pays latino-américains sont traités de pays arriérés, comme si la psychanalyse y avait trouvé refuge pour des raisons obscures alors même qu’elle aurait été bannie de tous les pays civilisés. Je rappelle qu’elle est solidement implantée dans 41 pays et en voie d’expansion dans les pays de l’ancien bloc soviétique où elle avait été interdite, ainsi que dans le monde arabe et islamique. La crise de la psychanalyse, qui est réelle aujourd’hui, a des causes multiples qui ne sont jamais évoquées par les auteurs, lesquels ont abandonné tout esprit critique pour se livrer à des dénonciations extravagantes.

Freud est le plus attaqué : menteur, faussaire, plagiaire, misogyne, drogué à la cocaïne, dissimulateur, propagandiste, père incestueux, il est présenté comme une sorte de dictateur ayant trompé le monde entier avec une doctrine fausse. En somme, cette doctrine n’aurait pas d’existence (elle est une “théorie zéro”) puisque l’inconscient existait avant Freud, lequel aurait séduit une humanité crédule en se prenant pour un nouveau messie.

10.000 morts en France

Freud est aussi accusé comme tous ses successeurs d’avoir laissé ses patients dans un état de délabrement atroce et d’avoir inventé de fausses guérisons. Tous les mouvements psychanalytiques sont dénoncés comme des lieux de corruption et les psychanalystes sont accusés d’avoir commis des crimes : 10.000 morts en France, parmi les toxicomanes, puisqu’ils auraient contribué à interdire des traitements de substitution. Aucune preuve de ce goulag imaginaire n’est apportée par les auteurs.

Les psychanalystes sont également accusés d’avoir infligé de véritables tortures interprétatives à des parents d’enfants autistes en ignorant la causalité organique de cette maladie.

penser sans Freud

Les responsables de ce Livre noir appellent le grand public et les médias à se méfier des traitements psychanalytiques. Le titre est d’ailleurs éloquent : l’expression “livre noir” renvoie à l’existence de complots ou de massacres occultés. L’idée de “penser sans Freud” signifie clairement que la pensée freudienne ne doit pas être enseignée puisqu’elle est une fausse science.

Dois-je rappeler qu’elle figure au programme du baccalauréat et qu’elle n’appartient nullement à la communauté psychanalytique mais à l’histoire de la culture occidentale?

532 en France

Quant à la proposition “d’aller mieux sans Freud,” elle signifie que les patients sont invités à quitter leurs thérapeutes pour rejoindre ceux qui, aujourd’hui, seraient les seuls à pouvoir guérir l’humanité de ses problèmes psychiques : les thérapeutes cognitivo-comportementalistes (TCC) — 532 en France.

pas à sa place dans les départements des universités où l’on enseigne la psychopathologie ?

Cette proposition laisse entendre également que la psychanalyse serait dénuée de tout savoir clinique. Veut-on signifier par là qu’elle ne serait pas à sa place dans les départements des universités où l’on enseigne la psychopathologie ? On peut se le demander.

Les psychothérapeutes de toutes tendances sont accusés d’être les valets de la fausse science freudienne et les émules de ses représentants. Ils sont pourtant appelés à rejoindre les rangs de la véritable science (TCC) et de se détacher des freudiens obscurantistes.

Philippe Douste-Blazy (prédécesseur de Xavier Bertrand) est brocardé pour avoir retiré le rapport de l’INSERM du site du Ministère de la Santé. Il est accusé d’avoir “prémédité” son geste – on emploie d’ordinaire ce terme pour un crime ou un délit – avec la complicité de lacaniens fanatiques et intellectualisés, adeptes d’un maître qui aurait poussé au suicide toute une population de patients.

le procès de Freud et de la psychanalyse

Les épreuves du livre ont circulé avant publication dans les médias et à l’INSERM. Les familles d’enfants autistes ont été appelées à saisir le Comité d’éthique, non pas contre des charlatans dont ils auraient été les victimes réelles mais contre une discipline (la psychanalyse) et contre ses traitements désignés comme nocifs. On fait donc le procès de Freud et de la psychanalyse et non pas de personnes privées présumées coupables d’abus.

Jean Cottraux est l’un des rédacteurs du rapport de l’INSERM. Il se présente volontiers, sur son site et dans la presse, sans en apporter la preuve, comme un interlocuteur privilégié du Cabinet du Ministre de la Santé. Information démentie par le Ministère.

Cottraux : une invasion de “visiteurs

Dans un sous-chapitre du Livre noir intitulé “Chronique d’une génération. Comment la psychanalyse a pris le pouvoir en France,” Jean Cottraux parle de lui-même. Il raconte que lorsqu’il poursuivait ses études de psychiatrie à Lyon à la fin des années 1960, il fut l’innocente victime de la contamination freudienne. Il fut, dit-il, le témoin de choses abominables dans sa bonne ville, en assistant, notamment, à trois scènes atroces : une invasion de “visiteurs,” comme il le dit.

Il vit arriver un jour à la gare de Lyon-Perrache, un monstre du nom de Jacques Lacan reçu par un étrange professeur de philosophie, un peu ridicule, nommé Gilles Deleuze. Et tenez-vous bien, les deux hommes se sont dit des sottises : “Ah mon cher maître, quel plaisir etc.” Un autre jour, il vit venir un autre visiteur aussi suspect, une dame, un peu bébête, du nom de Françoise Dolto, et il conserva de cette visite un souvenir effrayant : “elle avait poussé un peu loin le bouchon.” Le troisième visiteur qui inquiéta Jean Cottraux était un ogre, un imbécile, une brute, du nom de Bruno Bettelheim.

Après avoir été ainsi visité, Jean Cottraux passa quatre ans sur un divan. Au terme de ce calvaire, il “a jeté aux orties le froc analytique” et maintenant il est un homme heureux. Voilà donc ce qu’est pour lui l’histoire de la psychanalyse en France, sa fameuse face cachée. Elle se résume à l’autofiction d’un humble psychiatre de province (c’est ainsi qu’il se désigne) qui a été la proie de grands méchants loups et qui maintenant a découvert enfin, avec les TCC, la solution à ses problèmes.

Président de plusieurs associations privées qui délivrent des formations en TCC, Jean Cottraux s’est donc remis de ses émotions de jeunesse : il dirige un DU de TCC tout en étant le responsable d’une unité de traitement de l’anxiété dans un centre hospitalier de neurologie.

causalité unique

Un autre psychiatre, Patrick Légeron, a été lui aussi terrifié autrefois par la contamination freudienne en France. Et du coup, il livre une nouvelle version de “la face cachée” de son histoire. Ses praticiens, dit-il en substance, ont été dans leur ensemble si nuls et si peu compétents qu’ils sont responsables collectivement d’un formidable délit : la surconsommation de Prozac en France. Il s’agit là, on l’aura compris, d’une admirable méthodologie historique – fondée sur la notion de causalité unique et d’explication à l’emporte-pièce – digne de Monsieur Homais, et dont les historiens auraient dû se soucier. Pour sortir de cet “effet pervers,” Patrick Légeron appelle les malheureux patients, victimes des cures analytiques, à quitter leur divan, à cesser de prendre des antidépresseurs et à faire confiance aux TCC qui leur apporteront enfin une solution à leurs problèmes.

L’ouvrage est rédigé par quarante auteurs et composé de quatre parties. La tonalité générale est celle d’un réquisitoire qui vise à réduire l’individu à la somme de ses comportements et à dénoncer toute tentative d’explorer l’inconscient. Une violente diatribe contre la religion, et notamment contre le catholicisme, auquel Lacan et Dolto sont rattachés, permet aux auteurs de se situer, en France, à gauche de l’échiquier politique et de jouer la carte du progrès contre l’obscurantisme.

Après avoir été traitée de science juive et bolchevique par les nazis, de science bourgeoise par les staliniens, d’obscénité par l’Église catholique, de science boche par les Français, de science latine par les Nordiques, la psychanalyse est donc devenue une science chrétienne pour les nouveaux scientistes.

les révisionnistes : Freud killers

Dans les deux premières parties, “La face cachée de l’histoire freudienne” et “Pourquoi la psychanalyse a eu tant de succès,” sont rassemblés des textes et des entretiens d’historiens majoritairement anglophones et connus pour leurs positions dites “révisionnistes” : c’est ainsi qu’ils se sont eux-mêmes désignés, il y a vingt ans, en prétendant réviser les mythes fondateurs de l’imposture freudienne. On les appelle aujourd’hui aux USA les “destructeurs de Freud.” Ils sont minoritaires et ont fini, à cause de leurs excès, par être marginalisés après avoir voulu faire interdire, en 1996, la tenue de la grande exposition Freud de Washington, jugée (à juste titre d’ailleurs) trop “orthodoxe”. Mais est-il raisonnable de lutter contre l’orthodoxie d’une discipline par des mesures d’interdiction ? Certainement pas. Et c’est pourquoi, à cette époque, j’avais pris l’initiative avec Philippe Garnier d’une pétition internationale contre ce type de censure.

Ces historiens révisionnistes détournent l’œuvre d’Henri Ellenberger(1“) (dont j’ai la responsabilité en France et dont les archives ont été déposées à la SIHPP) en faisant de lui un anti-freudien radical qui aurait été le premier à démasquer les impostures freudiennes. Ils s’approprient donc l’historiographie savante, celle dont je me réclame – et qui est issue à la fois d’Ellenberger, de Canguilhem et de Foucault – pour la mêler à une entreprise de dénonciation qui n’a plus rien à voir, ni avec l’étude critique, même sévère, des textes théoriques, ni avec la nécessaire mise à jour de l’histoire du mouvement psychanalytique : de ses mœurs souvent compassées, de ses crises, de ses errances, de sa propension à l’adulation des maîtres, de son dogmatisme, de son jargon et de ses véritables années noires (collaboration avec le nazisme ou les dictatures), évoquées en une ligne de manière ambigüe.

procès en sorcellerie

Rien de tout cela n’est abordé dans ce livre, écrit dans une langue dénonciatrice, et truffée d’une terminologie évoquant les procès en sorcellerie : mystification, imposture, possession, préméditation, assassinats, meurtres, complots, etc. Tel est le vocabulaire qui revient sans cesse sous la plume acerbe de ceux qui se présentent comme de grands spécialistes de l’histoire des sciences, de la médecine, de la psychiatrie, etc, et qui n’ont comme vision de l’histoire que l’axe du bien et du mal : le mal, c’est Freud, ses suppôts, ses curés, ses idolâtres, le bien c’est l’armée vengeresse de ses détracteurs, attachés à une médecine des pauvres et qui partent en croisade contre l’arrogance médiatique et intellectuelle des méchants psychanalystes dont ils imaginent qu’ils ont étendu leur empire sur la planète entière à coups de protocoles et de mensonges.

non à la psychologisation de la société

Je ne fais pas partie de ceux qui ont contribué à la psychologisation de notre société. Je désapprouve la manière dont les psychanalystes et les psychiatres de toutes tendances s’appuient sur la doctrine freudienne pour prononcer, dans les grands médias, des diagnostics foudroyants à l’encontre de tel ou tel homme politique, comme ce fut le cas récemment dans l’hebdomadaire Marianne (434, 13-19 août) : “Les psys analysent le cas Sarkozy”. Soucieux d’en découdre avec un ministre détesté, la patron de ce journal a fait appel aux “psys” pour qu’ils déclarent, au nom de Freud, de la psychanalyse et des classifications de la psychiatrie, que le Ministre de l’intérieur était un psychopathe dangereux incapable de gouverner la France. Que la psychanalyse puisse être invoquée, par ses praticiens même, pour servir à un tel abaissement du débat politique, a quelque chose de révoltant.

textes déjà parfaitement connus

Revenons maintenant au Livre noir. En réalité, les textes rassemblés par l’éditrice dans ces deux chapitres sont des résumés de livres déjà publiés en anglais, en allemand ou en français et donc parfaitement connus des spécialistes de l’historiographie freudienne. Ils sont pourtant présentés comme révélateurs d’une vérité cachée(2“) .

fausse science

Dans la troisième partie, “La psychanalyse et ses impasses”, celle-ci est désignée comme une fausse science. Et c’est Van Rillaer qui se charge d’instruire le procès en reproduisant presque mot pour mot le contenu d’un ouvrage déjà publié sur le même thème. Œdipe est un mensonge, Lacan un bavard, la psychanalyse un délire ou une illusion, Élisabeth Roudinesco un auteur qui écrit en jargon et qui a oublié de dire que certains freudiens avaient été nazis et que les fondateurs des TCC étaient juifs. Freud est qualifié de truqueur de résultats, les psychanalystes français de nouveaux jdanoviens.

À noter que plus aucune allusion n’est faite au livre de Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens, dont on connaît le destin. Deux auteurs du Livre noir (Cottraux et van Rillaer) en avaient fait l’éloge à plusieurs reprises.

Enfin, dans la quatrième partie, sont rassemblées des histoires de victimes : Tausk, suicidé par Freud, Anna Freud détruite par son père incestueux, Marilyn Monroe, suicidée par ses psychanalystes. Suivent ensuite des témoignages de mères d’autistes et de patients victimes de charlatans.

Dolto responsable de la crise de la famille occidentale

Parmi les autres victimes figurent tous les enfants de France. C’est à Didier Pleux, psychologue et directeur d’une Association de TCC, et spécialiste de la chasse à Dolto, que l’on doit cette stupéfiante révélation, occultée par les historiens officiels – je suis visée – et selon laquelle la terrible visiteuse de Lyon (Dolto) serait responsable de la crise de la famille occidentale. Elle aurait rendu tyranniques et impossibles à éduquer la totalité des enfants d’aujourd’hui. Ses héritiers – Caroline Eliacheff, Claude Halmos, Marcel Rufo, etc. – ne seraient, selon le quatrième auteur du Livre noir, que les complices médiatiques de ce grand ratage éducatif dont seules les TCC pourraient venir à bout. Notons que le nom de ma mère, Jenny Aubry, ne figure pas dans cette liste noire.

religion obscurantiste ?

Le livre fait la une du Nouvel Observateur (en couverture), le 1er septembre 2005, avec bonnes feuilles, vignettes et extraits sur les impostures de Freud. À l’intérieur du numéro, un “débat” a été orchestré par Ursula Gauthier – responsable du dossier, favorable de longue date aux TCC – entre “celui qui croit” en la psychanalyse” (Alain de Mijolla), comme révélation divine, et “celui qui n’y croit pas” ou plutôt qui a cessé d’y croire après avoir été un fanatique lacanien “déconverti” (Van Rillaer). C’est à Ursula Gauthier qu’a été confié l’article dit de “synthèse” destiné à ouvrir enfin un grand débat en France sur les vérités cachées, etc. etc…

On oppose ainsi, dans un prétendu débat objectif (dans le genre pour ou contre la rotation de la terre), le représentant d’une religion obscurantiste à un véritable savant qui, après être descendu dans l’enfer d’une secte, en est enfin revenu pour célébrer les bienfaits de la science et d’un traitement nouveau testé et évalué et qui prétend, par exemple, guérir la phobie des araignées en dix séances en proposant à des patients de se confronter d’abord à une araignée, puis à un troupeau d’araignées : la main, le bras, le corps entier. En lisant de telles choses, on se dit qu’il faudrait suggérer au propagateur de ce fabuleux traitement de le tester sur lui-même lors d’une émission de télé-réalité, en direct et en présence d’une armée d’évaluateurs.

pour ou contre

Le débat du pour et du contre a d’ailleurs été organisé, ici comme ailleurs, pendant le mois d’août, avec des psychanalystes qui, après avoir été interrogés selon cet axe, ont pris la défense de la psychanalyse sans avoir lu le livre. Certains n’avaient eu connaissance que de quelques articles (sur épreuves). Ainsi la revue Psychologies magazine (septembre 2005) a-t-elle déjà lancé le “débat” à la une en opposant les pour et les contre sur le thème : “La guerre des psys : pourquoi tant de haine?” ce qui laisse entendre que ce sont les “psys” qui se haïssent entre eux et non pas les auteurs d’un brûlot qui haïssent Freud et la psychanalyse. La nuance est de taille car elle permet à ceux qui sont favorables au livre de le valoriser en ayant l’air de conserver une “objectivité”.

2 – Note sur le statut juridique de l’ouvrage

Contrairement au Livre noir du communisme (Laffont, 1997) qui était un livre collectif réalisé par six auteurs (qui furent ensuite en désaccord), Le livre noir de la psychanalyse n’est pas un livre d’auteurs mais un livre d’éditeur comme l’indique son titre et le nom qui figure sur la couverture. Il est l’œuvre de Catherine Meyer qui l’a réalisé pour les éditions des Arènes. Cette éditrice n’est en rien une spécialiste de l’histoire de la psychanalyse. Pour réaliser ce livre, elle s’est entouré de trois collaborateurs (Borch-Jacobsen, Van Rillaer, Cottraux) dont les positions violemment anti-freudiennes sont parfaitement connues. Deux d’entre eux (Van Rillaert et Cottraux) n’ont aucune compétence en matière d’histoire du freudisme. Le troisième fait partie de l’école révisionniste américaine (dite des “destructeurs de Freud”).

Le but de cette opération éditoriale est d’une part de nuire à une discipline et à ses représentants – dans un contexte de crise qui fait suite, en France, au vote d’une loi sur le statut des psychothérapeutes – et, de l’autre, de faire une opération classique de commercialisation.

L’éditrice a ensuite demandé à de nombreux auteurs de donner des contributions à cet ensemble. La plupart d’entre eux – comme d’ailleurs les trois collaborateurs – ont donné des textes ou des entretiens, certes inédits, mais qui sont en général un résumé de leurs propres ouvrages ou la reprise d’articles déjà publiés et à peine remaniés pour le présent ouvrage.

collage éditorial

Certains d’entre eux ont donné des articles parus en anglais dans d’autres ouvrages collectifs. Le Livre noir est donc un montage ou un collage éditorial de différents articles qui, pour la moitié d’entre eux, n’ont aucun rapport avec ce qui est énoncé dans le titre, dans la préface de l’éditrice ou dans les déclarations des trois collaborateurs.

Parmi les nombreux auteurs qui ont donné leur accord à ce livre d’éditeur, on constate que le contenu de leurs textes ne correspond en rien à l’annonce faite par Catherine Meyer. Freud n’y est pas traité de mystificateur ou de plagiaire et la psychanalyse n’y est pas assimilée à une discipline criminelle comme c’est le cas pour une dizaine d’autres articles ou entretiens.

Ainsi les articles de Joëlle Proust (sur les relations de la psychanalyse et des neurosciences), de Patrick Mahony (sur les relations de Freud avec sa fille Anna) et de Philippe Pignarre (sur les antidépresseurs) – et dont le contenu était déjà connu avant le présent ouvrage – ne participent guère à une quelconque dénonciation des prétendus mensonges de Freud.
Autrement dit, même si ces auteurs ont donné leur accord pour figurer dans ce Livre noir, rien ne permet de dire que le contenu de leurs articles soit l’expression de la volonté destructrice affirmée par l’éditrice et par ses trois collaborateurs.

procès d’une discipline ou de ses représentants à titre collectif

Ajoutons que si l’on peut parler des crimes commis au nom du communisme ou des crimes perpétrés par le colonialisme, ou encore des complots orchestrés par des services secrets, il est difficile d’imputer à la psychanalyse en tant que telle et à ses représentants un génocide, des massacres, des crimes ou des complots. Ou alors il faut le prouver.
En revanche, si des abus ont été commis au nom de cette discipline – et l’on sait qu’ils existent – alors les victimes ont le devoir de porter plainte devant la justice contre leurs abuseurs. Car dans un État de droit, on ne peut pas faire le procès d’une discipline ou de ses représentants à titre collectif, sauf à ouvrir une chasse aux sorcières. On ne peut que porter plainte contre des personnes.

3 – Diffamations

Dans un article intitulé “Freud était-il un menteur,” on trouve la phrase suivante sous la plume de Frank Cioffi : “La vérité c’est que le mouvement psychanalytique dans son ensemble est l’un des mouvements intellectuels les plus corrompus de l’histoire. Il est corrompu par des considérations politiques, par des opinions indéfendables qui continuent à être répétées uniquement à cause de relations personnelles et de considérations de carrière.

Une telle affirmation est diffamatoire. Certes, elle ne vise pas une association psychanalytique en tant que telle mais l’ensemble du mouvement psychanalytique toutes tendances confondues, c’est-à-dire toutes les associations qui se réclament historiquement de la psychanalyse et de son mouvement. En conséquence, toutes les associations mondiales ou locales qui se réclament de la psychanalyse, de Freud ou de son héritage – freudiens, annafreudiens, kleiniens, lacaniens ou Ego Psychology – seraient en droit de se grouper ou d’agir à titre individuel pour porter plainte contre ladite affirmation. Celle-ci vise non seulement les membres des associations qui composent le mouvement (la carrière et les relations personnelles) mais aussi les associations elles-mêmes et la discipline dont elles se réclament.

De nombreux passages de ce livre sont également diffamatoires et pourraient faire l’objet d’une expertise par des avocats. Il serait sans doute préférable d’en rire tant la farce est énorme. Mais, de nos jours, plus la ficelle est grosse et plus la croyance est forte. N’oublions pas l’impact que peuvent avoir dans l’opinion publique les livres qui dénoncent de prétendues conspirations.

4- Les Arènes

Maison d’édition spécialisée dans la dénonciation des dossiers noirs de tout. Parmi les publications, on trouve notamment :

Noir Chirac : violente accusation contre le Président de la République accusé d’avoir construit par carriérisme une République occulte et d’avoir couvert les basses œuvres de chefs d’État africains pour préserver les secrets d’État de la France.

Noir procès : réquisitoire identique orchestré par Jacques Vergès dans lequel trois chefs d’État africains se plaignent, “au péril de leur vie” des complots de “Françafrique,” c’est-à-dire de la politique de Jacques Chirac.

Négrophobie (même thématique).

– D’autres thèmes conspirationnistes sont abordés : l’inavouable, les affaires atomiques, etc.

5 – Commentaire

Je ne fais partie d’aucune association psychanalytique et je n’ai pas l’intention de me mêler de la conduite de leurs affaires. Mais je déplore que depuis tant d’années les psychanalystes se soient retranché de la vie publique et de tout engagement politique. Ils invoquent volontiers pour expliquer ce retrait le fait qu’ils se concentrent sur leur travail clinique, douloureux et difficile. Cette attitude est respectable et compréhensible. Elle prouve en tout cas que la grande majorité des psychanalystes sont d’excellents cliniciens, et notamment les plus anonymes qui ne font jamais parler d’eux dans les médias.

après avoir méprisé les psychothérapeutes relationnels

Mais cette attitude de retrait a fini par être néfaste. Car en refusant de s’engager dans des questions de société, et en laissant la place à ceux qui déshonorent la discipline par des diagnostics foudroyants ou des propos ridicules sur les transformations de la famille, les mœurs et les nouvelles pratiques sexuelles, ils n’ont pas contribué à la nécessaire critique de leur propre doctrine, préférant se disputer sur la scène publique dans des querelles interminables. Après avoir, du moins en France, méprisé les psychothérapeutes relationnels, issus d’ailleurs de leurs divans, les voilà désormais confrontés eux-mêmes à ce qu’ils avaient cru pouvoir éviter.

Je souhaite que la nouvelle génération psychanalytique ne se trompe pas sur la signification de ce Livre noir qui connaîtra le sort de tous les brûlots de ce genre, au même titre que les Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont ou que L’effroyable imposture de Thierry Meyssan. Mais quoiqu’il en soit, et compte-tenu de l’impact qu’il aura sur l’opinion publique, et notamment sur les patients en souffrance, il nuira à l’ensemble de la communauté psychanalytique, si celle-ci persévère à méconnaître les querelles historiographiques et les débats de société qui se sont développés, dans le monde entier, depuis vingt ans et qui, d’ailleurs, ne touchent pas seulement leur discipline.

pulsion évaluatrice généralisée

En effet, l’idéologie de la révision systématique est l’un des éléments majeurs de cette pulsion évaluatrice généralisée qui a envahi les sociétés libérales et qui réduit l’homme à une chose et le sujet à une marchandise, tout en prétendant obéir aux principes d’un nouvel humanisme scientifique.

Mis en ligne le 29 août 2005

  • 1 Henri Ellenberger, Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard, 1994; Médecines de l’âme. Essais d’histoire de la folie et des guérisons psychiques, Paris, Fayard, 1995
  • 2 Dans le Dictionnaire de la psychanalyse (Paris, Fayard, 2000), Michel Plon et moi avons fait état très largement (avec des références bibliographiques) de toutes les révisions des cas de Freud et de toutes les prétendues occultations qui sont évoquées dans le Livre noir : Emma Eckstein, Horace Frink, Hermine von Hug-Hellmuth, Viktor Tausk, etc.. Sont également répertoriés tous les acteurs des années noires qui ont collaboré avec le nazisme, le fascisme et les dictatures latino-américaines. Sur Marilyn Monroe, on pourra consulter l’excellente biographie critique de Marie-Magdeleine Lessana, Marilyn, portrait d’une apparition, Paris, Bayard, 2005