Autisme: l’ABA trouble l’université de Lille

Autisme: l’ABA trouble l’université de Lille
14 mai 2012 |

Bernadette Rogé interviewée par Sophie Dufau
in MEDIAPART

Ce sera l’un des dossiers brûlants des prochaines semaines de l’université de Lille-3 : l’ouverture ou non d’une licence Pro ABA – Applied Behavior Analysis, ou, en français analyse appliquée du comportement – destinée à former des intervenants à cette méthode comportementale d’apprentissage pour enfants autistes ou présentant des troubles sévères du comportement. Le 6 avril dernier, juste avant les vacances, le conseil d’administration de l’université de Lille-3 a reporté sa décision concernant la création d’une telle licence.

Hasard du calendrier, ce report fit suite à notre enquête, publiée le 3 avril et toujours disponible en cliquant ici, enquête qui révèle les résultats d’une inspection de l’agence régionale de santé (ARS) du Nord dans le centre Camus de Villeneuve d’Ascq où, suite à la lettre d’un parent, les quatre membres de l’équipe d’inspection concluaient que ce centre présente des « dysfonctionnements » constituant « des facteurs de risques de maltraitance susceptibles d’avoir des répercussions sur les enfants accueillis ».

Or, ce centre, fortement soutenu par Xavier Bertrand comme nous le révélions, entretient des liens très étroits avec l’université. Non seulement, au moment de l’inspection de l’ARS, tous les psychologues travaillant au centre Camus étaient titulaires du Master 2 “Psychologie spécialité analyse expérimentale appliquée au comportement” de Lille-3, mais surtout, le centre Camus a été créé par Vinca Rivière, maître de conférences à Lille-3 où elle est responsable d’un master et d’un diplôme universitaire et où elle espérait, jusqu’au 6 avril dernier, obtenir l’ouverture d’une licence professionnelle.

Outre ces dysfonctionnements pointés par l’ARS, notre enquête révélait aussi que Vinca Rivière n’était pas contre « des procédures de punition par choc électrique »

Bernadette Rogé « Ce qu’on appelle “choc électrique”, on le présente en formation en faisant sucer une pile de 9 volts : ça picote la langue, se justifiait-elle. Et ça suffit à changer un comportement, je l’ai vu en Hollande, et l’efficacité en est démontrée depuis les années 50. La personne au comportement inapproprié (là, explique-t-elle, une femme qui se tapait violemment le menton – ndlr) porte en permanence à la taille une ceinture reliée à un émetteur placé sur sa cuisse. » À distance, « l’éducateur actionne le dispositif grâce à sa télécommande dès qu’elle émet le comportement. Ça produit effectivement un choc. Mais l’important est de voir que cette personne, qui ne pouvait plus rien faire, a diminué son comportement et a pu faire autre chose. »

[Image : Sans titre]

un ABA sinon rien

Enfin, Vinca Rivière, à contre-courant des recommandations de la Haute autorité de santé édictées en mars dernier, expliquait pourquoi elle refusait toute pluridisciplinarité au centre Camus : pour avoir la garantie que « 50 % des enfants qui seront pris avant l’âge de 4 ans n’auront plus besoin de suivi au bout de 2 ou 3 ans », il faut « l’ABA et rien d’autre ». Et « la base, c’est notre formation » à l’université.

L’ABA n’a pas été importé d’Amérique du Nord par Vinca Rivière, contrairement à ce qui est souvent affirmé. D’autres universitaires l’enseignent et le pratiquent en France depuis des années avec une tout autre approche. Bernadette Rogé est de ceux-là. Psychologue, formée à l’ABA depuis quelque trente ans, professeur des universités à Toulouse Le Mirail, c’est l’une des expertes du comité de pilotage élargi de la Haute autorité de santé. Elle est aussi fondatrice et directrice d’un SESSAD (service d’éducation spéciale et de soins à domicile) à Toulouse, géré par l’association Ceresa (Centre régional, d’éducation et de services pour l’autisme). Cette structure comporte une équipe pluridisciplinaire de 20 personnes pour 38 enfants présentant des troubles du spectre de l’autisme et fonctionne avec un coût moyen de 29 000 euros par enfant et par an.


Quand et comment avez-vous été formée à l’ABA ?

BR Au milieu des années 1970, à la fin de mes études de psychologie, j’ai pris l’orientation thérapie comportementale et cognitive (TCC) et fait différentes formations généralistes en TCC. Puis dans les années 1980, je suis allée à Los Angeles où j’ai eu l’occasion de me former auprès du docteur en psychologie Ivar Lovaas, qui a initié cette méthode dans les années 1960. Ça fait donc quasiment trente ans que je suis formée à l’ABA et que je l’ai intégré à ma pratique en France.


Justement, comment le pratiquez-vous ?

BR D’une manière souple. Car si, au départ, Lovaas pratiquait un comportementalisme pur et dur où les intervenants étaient très directifs avec les enfants en leur imposant des tâches répétitives que l’on renforçait systématiquement (grosso modo, par un système de récompense quand les tâches étaient correctement accomplies), depuis, il y a eu des avancées. On sait aujourd’hui que les enfants autistes ne généralisent pas bien. Si on leur fait répéter indéfiniment une même situation, ces enfants feront certes des acquisitions mais ils ne pourront les reproduire que dans cette situation donnée. Ils ne la transposeront pas à une situation similaire. L’apprentissage alors n’est pas intéressant car ce que l’on veut c’est que, globalement, l’enfant soit davantage adapté au monde qui l’entoure. Cette approche a donc évolué en tenant compte de la dimension cognitive. J’ai ainsi été formée aussi au Teacch chez Eric Schopler, où, pour le dire vite, on adapte l’environnement pour favoriser les apprentissages de l’enfant. J’ai ainsi infléchi mon approche de l’ABA en tenant compte des particularités de ces enfants. Car on ne peut pas se contenter de travailler avec ces enfants en leur inculquant des fonctionnements répétitifs, nous devons aussi tenir compte de leur disponibilité, leur motivation, leur fonctionnement particulier sur le plan sensoriel, cognitif, ce qui demande beaucoup d’adaptations.

Enfin, en juillet dernier, je suis allée me former à Sacramento en Californie, au modèle de Denver. Cette approche destinée aux tout-petits travaille davantage sur les émotions et la dimension relationnelle. Elle croise l’approche émotionnelle et l’ABA. Plus concrètement, au lieu de rester sur un plan strictement cognitif ou adaptatif, on pose un contexte qui est celui du jeu et de l’interaction émotionnelle positive. Denver se différencie des méthodes de thérapies par le jeu que sont SonRise ou Floortime, car Denver utilise le jeu, le plaisir, pour appliquer les techniques de l’ABA et faire apprendre l’enfant. Si l’on est moins directif qu’avec l’ABA seul, c’est pour que l’enfant nous suive dans ce que nous lui proposons. L’important, c’est d’obtenir sa motivation pour lui apprendre qu’il a une certaine emprise sur son environnement. S’il dit non ou refuse, on accompagne ce refus en le commentant et en en tenant compte. « Tu ne veux pas ? Alors c’est terminé et on passe à autre chose. » Du coup, on travaille tous les domaines, langage, adaptation, motricité… d’une manière beaucoup plus naturelle et spontanée. Je constate tous les jours qu’avec cette combinaison de méthodes, on peut obtenir des comportements beaucoup plus spontanés. Il s’agit de très jeunes enfants et le fait de tenir compte de ce qu’ils aiment ou pas leur procure une certaine emprise sur le milieu, les motive et leur donne plus d’initiative. Cela ne signifie pas que progressivement on ne va pas aussi poser un cadre et des interdits comme pour tout enfant.

Pourquoi toutes ces évolutions ? L’ABA ne suffisait pas ?

BR Au départ, ce qui était reproché à l’approche comportementale, c’était d’apprendre à l’enfant un type de comportement plaqué, acquis par renforcement. Et c’est vrai que certains enfants gardaient un style stéréotypé. Mais Sally Rogers, la psychologue américaine qui développe le modèle Denver, montre que si l’enfant est pris en charge jeune, à l’âge où les réseaux neuronaux sont en cours de constitution, et que l’on travaille sans séparer le socio-émotionnel du comportemental, on a plus de chance d’obtenir un comportement naturel. Sally Rogers travaille avec des enfants de 12 mois environ. Moi, parce qu’on n’a pas les mêmes outils de détection en France, je travaille avec des enfants de 2 ou 3 ans. Mais même plus grands, je constate avec un grand plaisir l’évolution des enfants, des évolutions plus intéressantes qu’avec l’ABA stricto sensu.


Au centre Camus de Villeneuve d’Ascq, Mme Vinca Rivière affirme
pourtant que l’ABA doit être utilisé seul pour obtenir des résultats…

BR Je ne veux pas me prononcer sur ces pratiques.


Même quand Mme Rivière explique que la technique “du choc électrique” est efficace sur certains adultes ?

BR J’ai dit que je ne voulais pas me prononcer… Mais il faut savoir qu’au départ, dans les années 1960, il y a donc plus de cinquante ans, l’ABA était une technique exclusivement expérimentale : on voulait voir si les enfants et les adultes avec autisme pouvaient, comme tout un chacun, apprendre avec les théories de l’apprentissage et du conditionnement. On apprenait donc à un enfant à appuyer sur un bouton quand il y a une sonnerie, et pour renforcer le bon comportement, on lui donnait un aliment ou un bonbon. Ça n’avait pas beaucoup de sens, mais c’était des expérimentations pour montrer que ce modèle d’apprentissage pouvait marcher chez les autistes comme chez les autres personnes. Ensuite, il y a eu, et c’est dommage, et c’est très malencontreux, des gens qui ont utilisé des chocs électriques. Ça a été dénoncé dès les années 1960, par Eric Schopler notamment, puis même Lovaas l’a regretté. Pour ma part, je pense que sur un plan éthique, c’est absolument exclu. C’est impossible à justifier.

Mais dans les instances professionnelles, vous en parlez ?

BR Mais cette personne n’est dans aucun réseau professionnel français des thérapies comportementales et cognitives ! Pour ma part, j’ai eu la chance de suivre ces évolutions car je suis membre de l’association française des TCC, je suis aussi présidente du comité scientifique de l’Arapi – Association pour la recherche sur l’autisme et la prévention des inadaptations –, par ailleurs, en tant qu’enseignante chercheur à l’université de Toulouse Le Mirail, je fais évoluer ma pratique en fonction des progrès scientifiques. On sait maintenant que faire uniquement de l’ABA, ce n’est pas forcément l’idéal. Il faut s’adapter à l’enfant, le mettre au centre du dispositif et utiliser tous les outils, sans entrer en religion pour une méthode.


Tous les outils… jusqu’aux psychothérapies ?

BR Non, ça s’arrête aux approches éducatives recommandées par la Haute autorité de santé. Il s’agit de ne pas tout mélanger même si l’on peut utiliser certaines psychothérapies avec des enfants de haut niveau, comme des autistes Asperger par exemple. Mais on doit rester dans une approche très pragmatique et concrète correspondant aux besoins de ces enfants et adolescents.

Par exemple, à travers un jeu de rôle, on peut construire avec eux un scénario qui mette en scène une situation qui les angoisse, qui est difficile et on peut leur apprendre à mieux se comporter dans cette situation lorsqu’elle se reproduira. La dimension concrète est très importante pour les autistes. Les allonger sur un divan, ça n’a pas de sens quand on sait comment ils fonctionnent.


Diriez-vous qu’avec l’ABA ou les autres méthodes que vous utilisez, les enfants peuvent sortir de l’autisme ?

BR Non. Dire cela, c’est méconnaître totalement ce qu’est l’autisme. On ne sort pas de l’autisme, on s’améliore. Quand on pose le diagnostic, en général, des choses irréversibles se sont déjà produites dans le cerveau. D’où l’importance de prendre en charge au plus jeune âge. Avec des enfants encore en développement, on peut, avec des méthodes adaptées minimiser les risques d’évolutions négatives et leur apprendre beaucoup de choses. C’est sûr que l’on obtient des améliorations, mais promettre qu’on va les faire sortir de l’autisme, c’est du mensonge.


Comment évaluer alors les effets de la méthode ABA ?

BR D’abord chaque professionnel s’auto-évalue, il trace les courbes d’apprentissage des enfants, et cela peut se prêter à une évaluation externe. D’ailleurs, si l’on veut faire une publication scientifique, ce sont les évaluations de personnes externes qui comptent. Il faut que ce soit bien sûr fait par des psychologues formés à l’ABA, mais il y en a beaucoup en France, qui ont reçu un enseignement à l’étranger ou en France. Rien que dans mon université, je forme depuis des années des psychologues à l’approche comportementale et cognitive.

Justement comment se fait la formation ? Comment s’articulent la théorie et la pratique et comment s’assurer que, notamment durant les stages, la pratique des étudiants est une bonne pratique ?

BR Chaque étudiant qui entre en Master professionnel (après une licence et une première année de master, soit quatre années d’études) consacre d’abord tout le premier semestre à ses cours. C’est une partie théorique très intensive. Ensuite, de janvier à juin, il aura un stage de professionnalisation de 500 heures dans une structure. Et tous interviennent aussi dans des familles. Les étudiants qui vont dans les familles n’y vont jamais seuls. À deux, ils forment un binôme et quand ils rencontrent de trop grandes difficultés, les enseignants les accompagnent. De plus, ils sont supervisés chaque semaine, au cours d’une séance de trois heures. Ils sont vraiment suivis et en aucun cas les étudiants ne partent remplacer des professionnels. C’est une rigueur qui rassure les familles mais qui assure aussi la qualité des pratiques qui leur sont proposées.

autisme encore

aaaaaaa

Hommage à Noël Salathé

Hommage à Noël

Dernier hommage laïc au temple de Clarens, de sa femme qui fut aussi son élève. Elle retrace toute une vie et quelques enseignements majeurs, en passant par une évocation des bons petits moments des derniers jours.

Nous sommes réunis aujourd’hui autour de toi, Noël. Ta famille, tes amis, ceux et celles qui veulent te rendre un dernier hommage. Au même moment, nombreuses sont les personnes qui nous rejoignent par la pensée et le cœur en Suisse, en France, en Espagne, au Qatar, en Amérique, au Canada, en Angleterre. Nous allons tenter de te dire à notre manière combien tu as marqué nos vies.

Ce n’est pas facile de choisir la manière d’évoquer ce grand homme humaniste qui a eu une vie si bien remplie. Ta puissance, ta capacité de travail et ton exigence étaient légendaires. Tu as toujours voulu être au « top niveau », que ce soit en tant que traducteur, que fonctionnaire international, professeur en communication, interprète de conférence. Tu faisais passer dans la conversation que tu avais traduit les grands chefs d’État américain et que ton préféré était Kennedy. Le discours de De Gaulle, l’atterrissage des astronautes sur la lune (un petit pas sur la lune, un grand pas pour l’humanité), c’était encore ta voix sur Radio-Canada. Ta voix chaude, charismatique, reste dans nos oreilles et nos mémoires. C’est une voix qui forçait le respect, qui en imposait dans les groupes de formation de gestalt-thérapie existentielle et dans les conférences que tu donnais. Je me souviens du premier congrès de Gestalt à Paris en 1983 ; tu étais le premier à parler de la gestalt, une philosophie clinique. Dans la salle, il n’y avait pas un bruit et on murmurait : « Qui est-il ? – Ah ! il vient du Canada… – Il était l’élève d’Isadore From, tu sais, un des fondateurs de la gestalt-thérapie. » Dans ton domaine, tu as été sans cesse innovateur dans ta pensée et tes écrits. Tu savais ce que tu voulais et me disais : « La vie doit être vécue avec conscience et responsabilité en reconnaissant les limites, les siennes et celles des autres. » Combien de leçons as-tu données sur la place de la relation, des valeurs, de l’éthique ?

Et puis voilà, la vie a voulu qu’en plus de ta cécité croissante, tu aies été de plus en plus limité dans ton autonomie. En bon stoïcien, tu as fait face à ta solitude en écoutant tes disques audio et en te connectant au monde par Skype ou par téléphone. Ta passion de la thérapie existentielle a subsisté jusqu’au bout. Tu n’as jamais arrêté de penser, de créer, de remettre en ordre tes textes.

Nous garderons de toi ta prestance. Tu étais bel homme, doté d’un charisme dont tu n’abusais pas, une présence sereine et puissante. Tu t’es tenu debout jusqu’au bout, faisant face avec lucidité et détermination à ton départ. Ton courage se logeait dans ton choix conscient et ton engagement à ce que tout soit en ordre.

Nous garderons de toi dans ces derniers jours, un départ du Bristol en fauteuil roulant dans la descente assez raide avant d’arriver au lac. Les freins crissaient et toi de dire : « Laissez-moi faire ; je peux aussi freiner ! » Tu aimais le bord du lac, les arbres, les bateaux que tu devinais à peine. Mais il y avait le vent, les odeurs. En sortant du restaurant l’Éden, il pleuvait. Mais rien n’y a fait ; tu disais : « L’eau, c’est mon élément. » On est donc parti sous la pluie et tout le long du retour je t’ai dit : « Il n’y a pas que l’eau qui est ton élément ; le vin aussi. » Tu renchérissais : « Le cognac aussi et la vodka… » Cela a continué ainsi. Puis tu m’as demandé de fumer un de tes cigarillos. Je t’ai dit : « Non, il pleut. » Et, comme un gamin, tu as répondu : « Ah bon… Pourquoi on ne peut pas ? » Et puis tu as ri. Ton rire secouait tout ton corps. Tu montrais un petit côté impatient lorsque tu n’avais pas le contrôle sur les choses.

Après t’être rassuré sur le fait que chacun de tes enfants – et surtout ton dernier – était assez fort, après avoir mis l’œuvre de ta vie en ordre, pris le temps de regarder ce dont tu étais fier et ce dont tu n’étais pas, après avoir conté par petites touches pendant près d’une année l’histoire de ta vie pour qu’on puisse raconter de belles histoires à tes petits enfants, ceux qui sont là et ceux à venir encore, l’histoire de tes bateaux, de tes chiens, le perroquet Coco – elles nous feront rire avec tendresse – je dois dire combien cette mise en ordre de ta vie fut chargée d’émotions pour dire à chacun : « Je m’en vais » et surtout à ton frère Trevor, qui depuis tout petit a toujours veillé sur toi le petit frère.

Tu as souhaité quitter ce corps qui, comme tu le disais, était paralysé et ne te répondait plus. La perte d’autonomie croissante nécessitait des machines pour te lever, te coucher et tout autre geste de la vie courante, ce qui te confrontait à des limitations croissantes. « La perte de ma vision n’est pas le pire, disais-tu, c’est ma solitude, 24 heures sur 24, seul dans cette chambre, la confusion dans laquelle je me trouve de plus en plus, ma dépendance, qui font que ma vie n’a plus assez de sens. » Tu n’as pas voulu nous imposer une image de toi plongeant dans la déchéance.

Les témoignages de quelques amis de longue date t’ont beaucoup ému. Tu as reçu la confirmation de savoir combien tu avais rempli la vie de chacun. Jusqu’au bout, tu as aimé la vie. Jusqu’au bout, tu as décidé, organisé ton départ dans les moindres détails.

Ces derniers jours sont passés à la fois trop lentement face à toute cette émotion présente et contenue et trop vite, car il y a encore tant de choses que l’on aimerait encore partager avec toi. On aimerait te garder égoïstement encore un peu. Mais voilà, il nous faut aujourd’hui rester debout, regarder en face ce avec quoi ton départ nous laisse.

Lorsque je t’ai demandé ce qui pourrait atténuer notre peine, tu as répondu : « Ne pleurez pas trop. Je pars dans de bonnes conditions. Je pars content de la vie. Je ne laisse pas de grosses pertes derrière moi. La mort ne me fait pas peur, mais j’ai la crainte de mal mourir, en lambeau, déchiré, épuisé, en n’ayant pas accompli ce que je devais accomplir. Je suis comblé par mon existence, par l’affection que je sens autour de moi. C’est beaucoup mieux que de se dire qu’on est un bagage inutile. La perspective de l’avenir est celle-là si on voit les choses lucidement. Dans le bilan que je fais de ma vie, je n’ai pas de regret. J’ai essayé de bien faire, même si je n’ai pas toujours réussi. »

« La vie est une succession de passages, de deuils à faire qui ouvrent sur autre chose. Ce qui reste pour toujours, ce sont les choses qui ont été. Ça, on ne peut pas vous le retirer. Ce qui donne du sens à la vie, c’est d’aimer au sens large du terme. Le fait que vous ayez été aimé, ça existe et ça existera toujours. Il ne faut pas s’arrêter de vivre en raison d’une absence ou d’un manque. Il faut trouver la force pour continuer à grandir. »

Alors tu as traversé ce passage comme tu nous as appris que devait être un homme : malgré tout ce qui pourrait nous faire plonger dans le désespoir, malgré les angoisses, les peurs, les incertitudes, les doutes, le manque, les blessures et j’en passe ; avec conscience ; apprendre à rester debout et à faire face ; affirmer encore et encore ce qui nous rend individuel et humain, c’est-à-dire, avec un regard exigeant sur soi, sans compromission et avec une participation au monde qui témoigne de cette humanité dans le respect de soi, de l’autre. Et si, et si, on peut le faire avec un brin d’humour et de tendresse, alors, alors, ce n’est pas si mal.

Oui Noël. Voilà ce dont tu as témoigné. Non seulement laisses-tu des écrits, mais aussi le témoignage d’un homme – pas facile à vivre, certes, avec tes exigences, tes positions bien ancrées – honnête, authentique, généreux, tendre et bon, discret sur tes émotions. Tu as montré beaucoup de courage. Good job !

Ainsi après avoir jeté un dernier regard serein et rassuré sur ce monde, en bon marin tu as lâché les amarres et tu as pris le large. Nous, on se serre un peu les coudes et on ne sait pas si tu vas nous donner des nouvelles, alors on t’imagine sur ton Flying Dutchman olympique, voguant dans la lumière vers une constellation d’étoiles, de retour à ta source. Tu laisses pour longtemps de belles traces profondes et vivantes dans ton sillage.

Marie Noëlle Salathé 14 juin 2012

Hommage à Noël Salathé

Hommage à Noël

Dernier hommage laïc au temple de Clarens, de sa femme qui fut aussi son élève. Elle retrace toute une vie et quelques enseignements majeurs, en passant par une évocation des bons petits moments des derniers jours.

Nous sommes réunis aujourd’hui autour de toi, Noël. Ta famille, tes amis, ceux et celles qui veulent te rendre un dernier hommage. Au même moment, nombreuses sont les personnes qui nous rejoignent par la pensée et le cœur en Suisse, en France, en Espagne, au Qatar, en Amérique, au Canada, en Angleterre. Nous allons tenter de te dire à notre manière combien tu as marqué nos vies.
[Image : Sans titre]

Ce n’est pas facile de choisir la manière d’évoquer ce grand homme humaniste qui a eu une vie si bien remplie. Ta puissance, ta capacité de travail et ton exigence étaient légendaires. Tu as toujours voulu être au « top niveau », que ce soit en tant que traducteur, que fonctionnaire international, professeur en communication, interprète de conférence. Tu faisais passer dans la conversation que tu avais traduit les grands chefs d’État américain et que ton préféré était Kennedy. Le discours de De Gaulle, l’atterrissage des astronautes sur la lune (un petit pas sur la lune, un grand pas pour l’humanité), c’était encore ta voix sur Radio-Canada. Ta voix chaude, charismatique, reste dans nos oreilles et nos mémoires. C’est une voix qui forçait le respect, qui en imposait dans les groupes de formation de gestalt-thérapie existentielle et dans les conférences que tu donnais. Je me souviens du premier congrès de Gestalt à Paris en 1983 ; tu étais le premier à parler de la gestalt, une philosophie clinique. Dans la salle, il n’y avait pas un bruit et on murmurait : « Qui est-il ? – Ah ! il vient du Canada… – Il était l’élève d’Isadore From, tu sais, un des fondateurs de la gestalt-thérapie. » Dans ton domaine, tu as été sans cesse innovateur dans ta pensée et tes écrits. Tu savais ce que tu voulais et me disais : « La vie doit être vécue avec conscience et responsabilité en reconnaissant les limites, les siennes et celles des autres. » Combien de leçons as-tu données sur la place de la relation, des valeurs, de l’éthique ?

Et puis voilà, la vie a voulu qu’en plus de ta cécité croissante, tu aies été de plus en plus limité dans ton autonomie. En bon stoïcien, tu as fait face à ta solitude en écoutant tes disques audio et en te connectant au monde par Skype ou par téléphone. Ta passion de la thérapie existentielle a subsisté jusqu’au bout. Tu n’as jamais arrêté de penser, de créer, de remettre en ordre tes textes.

Nous garderons de toi ta prestance. Tu étais bel homme, doté d’un charisme dont tu n’abusais pas, une présence sereine et puissante. Tu t’es tenu debout jusqu’au bout, faisant face avec lucidité et détermination à ton départ. Ton courage se logeait dans ton choix conscient et ton engagement à ce que tout soit en ordre.

Nous garderons de toi dans ces derniers jours, un départ du Bristol en fauteuil roulant dans la descente assez raide avant d’arriver au lac. Les freins crissaient et toi de dire : « Laissez-moi faire ; je peux aussi freiner ! » Tu aimais le bord du lac, les arbres, les bateaux que tu devinais à peine. Mais il y avait le vent, les odeurs. En sortant du restaurant l’Éden, il pleuvait. Mais rien n’y a fait ; tu disais : « L’eau, c’est mon élément. » On est donc parti sous la pluie et tout le long du retour je t’ai dit : « Il n’y a pas que l’eau qui est ton élément ; le vin aussi. » Tu renchérissais : « Le cognac aussi et la vodka… » Cela a continué ainsi. Puis tu m’as demandé de fumer un de tes cigarillos. Je t’ai dit : « Non, il pleut. » Et, comme un gamin, tu as répondu : « Ah bon… Pourquoi on ne peut pas ? » Et puis tu as ri. Ton rire secouait tout ton corps. Tu montrais un petit côté impatient lorsque tu n’avais pas le contrôle sur les choses.

Après t’être rassuré sur le fait que chacun de tes enfants – et surtout ton dernier – était assez fort, après avoir mis l’œuvre de ta vie en ordre, pris le temps de regarder ce dont tu étais fier et ce dont tu n’étais pas, après avoir conté par petites touches pendant près d’une année l’histoire de ta vie pour qu’on puisse raconter de belles histoires à tes petits enfants, ceux qui sont là et ceux à venir encore, l’histoire de tes bateaux, de tes chiens, le perroquet Coco – elles nous feront rire avec tendresse – je dois dire combien cette mise en ordre de ta vie fut chargée d’émotions pour dire à chacun : « Je m’en vais » et surtout à ton frère Trevor, qui depuis tout petit a toujours veillé sur toi le petit frère.

Tu as souhaité quitter ce corps qui, comme tu le disais, était paralysé et ne te répondait plus. La perte d’autonomie croissante nécessitait des machines pour te lever, te coucher et tout autre geste de la vie courante, ce qui te confrontait à des limitations croissantes. « La perte de ma vision n’est pas le pire, disais-tu, c’est ma solitude, 24 heures sur 24, seul dans cette chambre, la confusion dans laquelle je me trouve de plus en plus, ma dépendance, qui font que ma vie n’a plus assez de sens. » Tu n’as pas voulu nous imposer une image de toi plongeant dans la déchéance.

Les témoignages de quelques amis de longue date t’ont beaucoup ému. Tu as reçu la confirmation de savoir combien tu avais rempli la vie de chacun. Jusqu’au bout, tu as aimé la vie. Jusqu’au bout, tu as décidé, organisé ton départ dans les moindres détails.

Ces derniers jours sont passés à la fois trop lentement face à toute cette émotion présente et contenue et trop vite, car il y a encore tant de choses que l’on aimerait encore partager avec toi. On aimerait te garder égoïstement encore un peu. Mais voilà, il nous faut aujourd’hui rester debout, regarder en face ce avec quoi ton départ nous laisse.

Lorsque je t’ai demandé ce qui pourrait atténuer notre peine, tu as répondu : « Ne pleurez pas trop. Je pars dans de bonnes conditions. Je pars content de la vie. Je ne laisse pas de grosses pertes derrière moi. La mort ne me fait pas peur, mais j’ai la crainte de mal mourir, en lambeau, déchiré, épuisé, en n’ayant pas accompli ce que je devais accomplir. Je suis comblé par mon existence, par l’affection que je sens autour de moi. C’est beaucoup mieux que de se dire qu’on est un bagage inutile. La perspective de l’avenir est celle-là si on voit les choses lucidement. Dans le bilan que je fais de ma vie, je n’ai pas de regret. J’ai essayé de bien faire, même si je n’ai pas toujours réussi. »

« La vie est une succession de passages, de deuils à faire qui ouvrent sur autre chose. Ce qui reste pour toujours, ce sont les choses qui ont été. Ça, on ne peut pas vous le retirer. Ce qui donne du sens à la vie, c’est d’aimer au sens large du terme. Le fait que vous ayez été aimé, ça existe et ça existera toujours. Il ne faut pas s’arrêter de vivre en raison d’une absence ou d’un manque. Il faut trouver la force pour continuer à grandir. »

Alors tu as traversé ce passage comme tu nous as appris que devait être un homme : malgré tout ce qui pourrait nous faire plonger dans le désespoir, malgré les angoisses, les peurs, les incertitudes, les doutes, le manque, les blessures et j’en passe ; avec conscience ; apprendre à rester debout et à faire face ; affirmer encore et encore ce qui nous rend individuel et humain, c’est-à-dire, avec un regard exigeant sur soi, sans compromission et avec une participation au monde qui témoigne de cette humanité dans le respect de soi, de l’autre. Et si, et si, on peut le faire avec un brin d’humour et de tendresse, alors, alors, ce n’est pas si mal.

Oui Noël. Voilà ce dont tu as témoigné. Non seulement laisses-tu des écrits, mais aussi le témoignage d’un homme – pas facile à vivre, certes, avec tes exigences, tes positions bien ancrées – honnête, authentique, généreux, tendre et bon, discret sur tes émotions. Tu as montré beaucoup de courage. Good job !

Ainsi après avoir jeté un dernier regard serein et rassuré sur ce monde, en bon marin tu as lâché les amarres et tu as pris le large. Nous, on se serre un peu les coudes et on ne sait pas si tu vas nous donner des nouvelles, alors on t’imagine sur ton Flying Dutchman olympique, voguant dans la lumière vers une constellation d’étoiles, de retour à ta source. Tu laisses pour longtemps de belles traces profondes et vivantes dans ton sillage.

Marie Noëlle Salathé 14 juin 2012

dérives médiatiques de psychanalystes

Les dérives médiatiques des psychanalystes

18/06/12

Par Éric Richalley

Trop c’est trop. Depuis des mois nous voyons intervenir dans la presse des psychanalystes s’érigeant en experts. Avec la chronique de Jacques Alain Miller dans Le Point sur « l’affaire du tweet Trierweiler », nous touchons le fond en matière de déontologie.

Pour ne pas reproduire la même dérive, je me garderai bien ici de relayer ou commenter la thèse de cette chronique, et j’encourage le lecteur à ne pas la consulter.

Un principe de base de la psychanalyse est que l’analyste ne sait pas ce qui se passe pour le patient, seul le patient sait, consciemment ou non. L’analyste fait des hypothèses d’interprétation, qu’il peut dans certaines circonstances proposer au patient, et qui peuvent aussi être contre indiquées et maltraitantes. Dans tous les cas, faut-il le rappeler, ces hypothèses sont déontologiquement confidentielles vis-à-vis des tiers.

On peut donc énumérer les fautes induites par ce type de chronique :

– Elle traite de quelqu’un qui n’est pas un patient et qui n’a rien demandé
– Elle produit une interprétation à partir de sources médiatiques et non de la parole d’un sujet
– Elle convertit une hypothèse interprétative en vérité d’expert.
– Elle la soumet abusivement à la connaissance des personnes concernées.
– Elle la rend publique en bafouant la règle déontologique.

Jacques Alain Miller n’est pas n’importe quel psychanalyste. Héritier de Jacques Lacan, leader de l’École de la Cause freudienne, c’est une figure de premier plan de cette corporation, qui assume à ce titre un statut d’intellectuel.

Cette dérive est donc un véritable poison vis-à-vis de la collectivité. Avec une telle démarche, il est aisé de dévaloriser n’importe qui. Elle participe de manière abusive au discrédit de la vie politique et de ses leaders, et constitue une réelle manipulation du corps électoral, dont elle méprise au passage la capacité aigue et inconsciente à mesurer et prendre en compte le profil psychologique de ses élus.

Dans des articles précédents sur la crise actuelle, j’évoquais la faillite éthique des élites qu’elle comporte. Dans le même esprit, nous sommes ici face à la faillite déontologique d’un représentant d’un courant d’intellectuels incarnant le respect de la personne, avec une discipline au cœur de l’éthique humaniste dans une époque où elle est fortement ébranlée.

Un tel usage de la presse porte atteinte à l’ensemble des professions de l’accompagnement psychologique : une des principales résistances pour aborder une thérapie est probablement la peur d’être dévoilé, de découvrir trop brutalement, trop douloureusement, des fragments de son fonctionnement inconscient. Ce type de résistance se voit ici clairement justifié et favorisé.

S’agissait-il d’une démonstration de technicité au profit de la Cause freudienne ? Je ne pense pas que Freud représente une cause, ni même qu’il ait souhaité l’être. La seule cause est le respect du sujet et les valeurs humanistes qui l’accompagnent. Elle ne sort pas renforcée de cette prestation.

Éric RICHALLEY

Claude Boukobza

Nous apprenons avec tristesse la mort de notre amie et collègue Claude Boukobza, des suites d’une cancer, à l’âge de 64 ans. Membre de l’association Espace analytique, elle était très active dans l’organisation des colloques – et notamment celui qui doit se tenir en septembre 2012 – , elle était aussi chargée de cours à l’Université de Paris VII et responsable de l’unité d’accueil du centre hospitalier de Saint-Denis. Dans la droite ligne de Maud Mannoni, son analyste, de Françoise Dolto et de Jenny Aubry, elle y accueillait, à la journée ou à la demi-journée, des mères atteintes de dépression du post-partum, de psychoses puerpérales, de psychoses chroniques ou très carencées ou isolées, avec leurs jeunes enfants (0 à 3 ans). Elle pensait que prendre soin de la mère et soutenir la relation mère-enfant, notamment par le biais de pratiques culturelles, mais aussi par une attention à ce que narre le bébé participait de la prévention d’une éventuelle pathologie de l’enfant. Claude Boukobza était ouverte à toutes les tendances de la psychanalyse et sans a priori envers les transformations de la famille contemporaine, d’où son soutien aux homosexuels.

Freud et Proust, parallèle impressionniste

Jean-Yves Tadié, Le lac inconnu. Entre Proust et Freud, coll. «Connaissance de l’inconscient», série «tracés». 188 p. 16,50 euros.

Dans une confidence faite à Marie Bonaparte, le 4 janvier 1926, Freud raconte combien a été décevante pour lui la lecture de Du côté de chez Swann : «Je ne crois pas que l’œuvre de Proust puisse être durable. Et ce style! Il veut toujours aller vers les profondeurs et ne termine jamais ses phrases…»

Si Freud a ainsi méconnu l’œuvre proustienne, l’auteur d’À la Recherche du temps perdu lui a rendu la pareille en ne faisant jamais la moindre allusion à ses travaux, accueillis avec ferveur, entre 1910 et 1925, par le milieu littéraire parisien, d’André Gide à André Breton. En 1924, intrigué par cette ignorance réciproque, Jacques Rivière, directeur de la Nouvelle Revue française, tenta d’expliquer dans des conférences très suivies au Théâtre du Vieux Colombier, combien Freud et Proust avaient pourtant exploré, de manière parallèle et dissemblable, le rêve, l’inconscient, la mémoire, la sexualité.

Éminent universitaire, Jean-Yves Tadié, responsable de la nouvelle édition de La recherche dans la Pléiade, reprend cette thématique en s’inspirant de la métaphore proustienne du «lac inconnu» : lieu incertain situé entre deux rives et d’où émergent des mots sans rapport avec la pensée. Aussi bien retrace-t-il l’histoire d’une «consanguinité des esprits et du corps» qui unit, selon lui, les deux auteurs et les deux œuvres : «L’un a vécu trente-deux ans de plus que l’autre, né quinze avant lui et mort dix-sept ans après. L’un a eu une nombreuse famille et l’autre est resté célibataire (…) Deux hommes de haute culture, grands lecteurs des classiques comme tous les novateurs (…) Ils partageaient la conviction qu’à notre besoin, à notre désir, à notre souffrance du moment, correspond toujours un livre. L’un eut Balzac pour maître; {La Peau de chagrin est le dernier roman relu par Freud avant sa mort…}»

Divisé en dix-huit chapitres, l’ouvrage est rédigé comme une cantate à trois voix. Tadié réussit le tour de force de faire dialoguer Freud et Proust tout en restant lui-même le maître invisible de cette rencontre fictive. Et comme aucune note bibliographique ne vient troubler l’organisation de cet essai construit à l’aide de textes qui s’enchevêtrent les uns les autres, le lecteur a l’impression d’être immergé dans un roman freudien dont le narrateur serait un personnage proustien : entre Charlus et Swann.

Quand Tadié aborde la question de l’amour, en référence à celle de l’homosexualité et de l’enfance, il commence par citer une lettre de Freud à sa fiancée Martha pour souligner combien celui-ci fut fidèle à une seule femme, tandis que Proust, infidèle par excellence, semblait être l’incarnation d’un anti-Freud : d’un côté une seule femme et beaucoup de livres, publiés entre 1896 et 1939, de l’autre, un seul livre, écrit entre 1908 et 1922, et de nombreux amants. S’ensuit alors une subtile digression sur les différentes facettes – proustiennes et freudiennes – de la libido, du désir et de l’Eros. Et Tadié de conclure que Proust et Freud eurent pour point commun, dans l’histoire parallèle de la psychanalyse et du roman moderne, de dépouiller l’amour de son aspect romantique : «L’histoire de la personne aimée est celle d’une perte progressive de ses qualités, jusqu’à ce qu’elle soit “sans mystère et sans beauté”. Le seul véritable objet d’amour pour les deux auteurs est la mère.» Et si Proust pouvait, par la littérature, travestir en femmes les hommes qu’il désirait, c’est que son attachement à sa mère était de même nature que celui décrit par Freud en 1910 dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci : le peintre choisissait ses amants pour les aimer comme sa mère l’avait aimé enfant. Freud et Proust, ajoute Tadié, regardaient donc l’homosexualité – qu’ils nommaient inversion – comme issue autant d’un lien à la mère que d’une bisexualité nécessaire à la civilisation et à la perpétuation du genre humain. Sans elle, en effet, les hommes, soumis à une excessive virilité, et peu enclins à l’art et à la sublimation, se seraient condamnés à une perpétuelle extermination.

Au fil des pages et des chapitres, on découvre que Tadié choisit subrepticement dans l’œuvre freudienne ce qui peut s’apparenter chronologiquement à celle de Proust. Et puisque La Recherche s’achève au lendemain de la Première guerre mondiale, il réactualise, comme s’il s’agissait d’une réminiscence secrète, l’image aujourd’hui oubliée d’un Freud de la Belle époque, fasciné par les séductions d’une aristocratie déclinante, et cherchant à accéder, bien au-delà de la quête de soi, à un temps retrouvé enfin uni au temps perdu.

Un superbe livre impressionniste, fait de petites touches intimes à la manière d’un tableau de Claude Monet.

Contre l’évaluationnisme

Christophe Mileschi

Professeur des universités,
_ Littérature, langue et civilisation italiennes contemporaines,
_ Université Paris-Ouest-Nanterre,
_ christophe.mileschi@wanadoo.fr

à

M. le Président de la section 14 du Conseil national des universités
_ Mmes et MM. les Membres de la section 14 du Conseil national des universités
_ M. le Président de l’Université Paris-Ouest-Nanterre
_ Mmes et MM. les Membres du Conseil d’administration de l’Université Paris-Ouest-Nanterre

dont copie à

_ M. le Président de la République
_ Mme la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche

et à

Conseil national de l’Enseignement supérieur et de la Recherche
_ Coordination nationale des Établissements scientifiques et universitaires
_ Société des italianistes de l’Enseignement supérieur
_ Forum des sociétés savantes

Objet : évaluation individuelle des enseignants-chercheurs

Paris, le 06 juin 2012

Monsieur le Président de la section 14 du Conseil national des universités
_ Mesdames et Messieurs les Membres de la section 14 du Conseil national des universités,
_ Monsieur le Président de l’Université Paris-Ouest-Nanterre,
_ Mesdames et Messieurs les Membres du Conseil d’administration de l’Université Paris-Ouest-Nanterre,

chères et chers collègues,

Je vous écris pour vous informer que j’ai décidé de refuser de me soumettre, le moment venu, à toute forme d’évaluation individuelle systématique et récurrente, telle que prévue par le décret n° 2009-460 du 23 avril 2009, portant réforme du statut des enseignants-chercheurs.

Ma décision a été mûrement réfléchie. Mes raisons sont de tous ordres, mêlant dans une réflexion que je crois rigoureusement cohérente des considérations politiques, éthiques, philosophiques, épistémologiques et scientifiques. De tous ces points de vue, l’évaluation individuelle systématique et récurrente des enseignants-chercheurs, et particulièrement de leur production scientifique, m’apparaît comme inadmissible et fondamentalement néfaste.

Je n’afficherai pas au grand jour ma détermination à faire personnellement obstruction à une mesure légale, m’exposant à d’éventuelles sanctions ou représailles, sans de graves motivations. Je les expose ci-après, en espérant que vous en prendrez connaissance et leur accorderez le temps de la réflexion.

Je passerai rapidement sur un premier constat, tant il doit être évident pour quiconque connaît l’université : les enseignants-chercheurs font déjà l’objet d’évaluations répétées, tout au long de leur carrière. J’annexe à ce courrier un relevé détaillé, établi à l’initiative de la Société des italianistes de l’Enseignement supérieur et qui peut certainement être étendu, de toutes les occasions où un universitaire est soumis ou se soumet volontairement à évaluation, aussi bien en tant que membre d’un collectif scientifique ou pédagogique qu’à titre individuel.

lourdeur stupéfiante

Je passerai tout aussi rapidement sur le problème logistique que soulève l’évaluation individuelle systématique et récurrente prévue par le susdit décret. Aucun moyen humain et financier n’est prévu pour sa mise en œuvre, dont la lourdeur est pourtant stupéfiante : dans le cadre d’une évaluation quadriennale, il s’agira d’évaluer chaque année un quart des enseignants-chercheurs de ce pays. Il est dès lors inévitable que cette procédure tourne à la parodie, sauf à adopter des critères purement quantitatifs (nombre de kilos de papier imprimé en quatre ans), ce qui, c’est l’évidence, reviendrait encore à une farce.

carriérisme Rolex

Je passerai un peu moins rapidement sur ce qu’a de foncièrement contradictoire avec la dimension collective par essence de la recherche le fait d’isoler les chercheurs et leurs productions, pour individualiser les mérites de chacun. La prégnance de l’idéologie du succès personnel, de l’individualisme triomphant, du carriérisme Rolex est parfaitement visible dans cette conception du métier de chercheur. Mais c’est une conception moralement détestable et scientifiquement erronée. Tout grand chercheur, tout grand savant doit ses plus belles réalisations à un effort qui le relie à une communauté, celles et ceux avec qui ils travaillent, ou dont il connaît les travaux. Les œuvres les plus admirables de l’esprit n’appartiennent à un individu donné que par approximation et simplification. Léonard de Vinci ne serait rien sans ses maîtres, ses collaborateurs et ses disciples. D’autre part, la mise en pratique d’une évaluation systématique de chacun par certains de ses collègues, avec possibilités de match retour, semble faite tout exprès pour détériorer en profondeur la qualité des relations personnelles et professionnelles. Si l’on voulait dans ce pays rendre à terme viciée ou impossible la coopération au sein d’équipes de recherche, on n’aurait rien d’autre à faire que de laisser s’appliquer le décret sur l’évaluation individuelle.

guerre entre disciplines

Je ne m’attarderai pas non plus sur la guerre entre disciplines que l’évaluation individuelle déclenchera dans les établissements, dès lors qu’il appartiendra aux conseils d’administration d’instruire localement le résultat des évaluations nationales, qui n’auront qu’une valeur indicative. Il est facile de prévoir que ce seront les rapports de force propres à chaque établissement qui détermineront, pour l’essentiel, le « classement » qualitatif des enseignants-chercheurs, et la répartition afférente des bonus et des primes. Il est facile de prévoir que certaines disciplines, qui ne sont nulle part en position d’orienter la politique des établissements, seront partout sacrifiées, indépendamment de la qualité des évaluations. Il est facile de prévoir qu’on renforcera ainsi certains secteurs de la recherche scientifique au détriment de certains autres, non parce que ceux-là seront plus féconds en soi, mais simplement parce qu’ils seront plus puissants politiquement.

proclamation d’une normalité, promulgation d’un dogme

J’en viens à la question de fond. S’il s’agit bien d’évaluer la qualité de la recherche, on est en droit d’exiger que soient distinctement énoncés les critères qualitatifs sur lesquels les évaluateurs sont supposés s’appuyer. Or j’affirme qu’aucun cénacle d’esprits aussi bien faits soient-ils, qu’aucun aréopage de spécialistes aussi reconnus qu’on voudra, qu’aucun think tank de penseurs aussi remarquables qu’on puisse l’être n’est et ne serait en mesure de dresser une liste satisfaisante et suffisamment claire de tels critères qualitatifs, seuls susceptibles de permettre une évaluation objective et sensée des productions scientifiques. Dans un champ de recherche donné, la variété des approches possibles, des écoles, des sensibilités, des méthodes, des axiomatiques, des tendances, des objets d’étude, des préférences du moment est telle que l’instauration d’une grille d’évaluation clairement énoncée reviendra inéluctablement à la proclamation d’une normalité, à la promulgation d’un dogme. Pour ne rien dire des recherches qui débordent des cadres disciplinaires communément admis et institutionnellement réglés, et qui inventent de nouveaux champs.

les recherches les plus novatrices et atypiques

Ce sont particulièrement les recherches les plus novatrices et atypiques qui auront à pâtir d’un décret qui prétend stimuler l’excellence. Une connaissance même sommaire de la façon dont avancent la recherche et la pensée dans un champ donné, qu’il relève des sciences dites dures ou des sciences dites humaines, suffit à en convaincre. Nous savons, en d’autres termes, que, dans le domaine des choses de l’esprit, ce qui marque les grandes avancées échappe aux critères en vigueur jusque-là. La nouveauté, la singularité créent toujours leurs propres règles de valeur. Les grandes découvertes, les innovations importantes marquent toujours le surgissement de perspectives jusque-là impensées, et qui s’exposent au risque d’être jugées inacceptables au regard des normes qui président pour lors à la définition du réel et du vrai.

masques et légitimations du Pouvoir

Ici, une fois encore, les raisons épistémologiques et politiques se rejoignent et se confondent. Elles sont souvent indémêlables, dans le domaine des sciences humaines, en tout cas. Les dogmes scientifiques se doublent nécessairement d’injonctions et d’interdictions proprement politiques, au point qu’on peut parfois penser qu’ils ne sont que les masques et les légitimations du Pouvoir. Pour un spécialiste de l’Italie contemporaine, celle qui a produit le fascisme, c’est l’évidence. Mais ça l’est tout autant, je pense, si l’on s’occupe de l’Inquisition espagnole, du franquisme, de la conquête du Nouveau Monde, de la Contre-réforme ou de la Renaissance, ou encore de sociologie de l’entreprise, de psychologie du travail, de libertés publiques, de philosophie politique, de psychanalyse ou de psychiatrie…

liberté de penser, de chercher, de dire et de transmettre

Dans les formes et modalités mêmes du savoir, dans les protocoles qui en déterminent les contours et les formes licites, la question du pouvoir n’est jamais absente, et le Pouvoir ne demande qu’à entrer. Tout ce qui contribue à lui faire davantage de place, tout ce qui lui ouvre la porte est dangereux politiquement, et néfaste scientifiquement. N’est-ce pas pour cette raison, exactement pour cette raison que le Législateur avait cru bon de garantir la liberté d’opinion et d’expression des universitaires dans le cadre de leur recherches et de leur enseignement ? De leur ménager un espace qui les place autant que possible à l’abri des caprices politiques de leur temps ? C’est cette liberté, la liberté de penser, de chercher, de dire et de transmettre, que l’évaluation individuelle systématique et récurrente attaque et, à terme, détruira. Or sans cette liberté, il n’y a ni pensée véritable ni recherche sérieuse.

incitation générale à la médiocrité

Chères et chers collègues, les arguments paternalistes et débonnaires en faveur d’une « évaluation formatrice », d’un « suivi personnalisé » des enseignants-chercheurs « en difficulté » ne changent rien au fond de l’affaire : quelles que soient votre sincérité et votre volonté d’objectivité, l’évaluation individuelle systématique et récurrente ne peut être rien d’autre qu’une incitation générale à la médiocrité, d’abord au sens premier de ce terme (la recherche tâchera de demeurer dans une sorte de moyenne propre à satisfaire les normes déjà admises), puis, par voie de conséquence, au sens courant du mot (la recherche dans son ensemble stagnera, puis régressera, de devoir se soumettre sans cesse à des grilles normalisatrices).

chefs de la droite pensée

L’évaluation individuelle systématique et récurrente ne peut rien apporter d’autre qu’une destruction de la dimension collective de la recherche. L’évaluation individuelle systématique et récurrente consacrera au mieux l’émergence d’une caste d’évaluateurs qui, dans un champ donné, définiront, selon leur propres conceptions et, donc, selon leur propre arbitraire, ce qu’est une recherche de qualité et ce qu’elle n’est pas. Au vrai, quelles que puissent être leur bonne foi et leur bonne volonté, ils se transformeront volens aut nolens en chefs de la droite pensée, ne serait-ce que parce qu’ils seront perçus comme tels par les évalués.

dire ce qu’en son âme et conscience ce que chacun estime juste

Au cours de sa carrière, un enseignant-chercheur est nécessairement candidat plusieurs fois à une évaluation individuelle, et à ces évaluations nécessaires il peut choisir d’en ajouter d’autres, en nombre : diplômes, concours, recrutements, mutations, détachements, qualifications, promotion d’un corps à un autre, d’une classe à une autre, missions diverses d’expertise, congés pour recherche… Mais, à chaque fois, sa démarche est librement consentie. Il décide librement d’exposer sa pensée au jugement d’autrui et d’en supporter les conséquences. Et si d’aventure ses travaux n’ont pas l’heur de plaire, personne du moins ne peut lui dénier le droit de penser et de dire ce qu’en son âme et conscience il estime juste. Qu’on apprécie ou non sa recherche, la position dans l’université d’un enseignant-chercheur titulaire, ses obligations de service, sa liberté d’exposer sa pensée demeurent inchangées.

idéologie du rendement immédiat

Le décret 2009-460 modifie radicalement cette situation : en obligeant chacun à rendre périodiquement des comptes, il crée de jure et de facto la nécessité d’une orthodoxie générale qui reviendra à une manière d’homologation extrêmement dommageable pour la recherche. Car la recherche a, par essence, besoin de temps et de gratuité. La recherche a, par essence, c’est-à-dire de productions dont l’intérêt immédiat peut paraître douteux, voire inexistant. Elle a besoin que chacun de ceux qui sont supposés chercher, et qui sont de toute façon déjà pris dans des logiques collectives, n’ait, en toute dernière instance, de comptes à rendre qu’à lui-même. Car nul ne peut décréter que tel chercheur, jugé infécond ou déviant ou peu innovant à un moment donné, ne serait pas au vrai occupé à une découverte de la plus haute importance, qu’on ne peut encore aucunement évaluer. L’épistémologie qui sous-tend l’ambition d’une recherche sans cesse encadrée dans le périmètre de l’utile, du scientifiquement correct ou du techniquement efficace se fonde sur le mirage de la rentabilité maximale et de l’automatisation. Elle est au vrai directement inspirée de l’idéologie du profit à court terme. Le décret sur l’évaluation individuelle des enseignants-chercheurs n’est rien d’autre qu’un épisode de sa conquête de nouveaux territoires. Il est naïf, sinon absurde de croire que ce décret vise réellement à améliorer la qualité de la recherche, ou qu’il puisse d’aucune manière y contribuer. Tout au contraire : si l’on souhaite faire de la France, d’ici vingt ans, la lanterne rouge des pays avancés en matière scientifique, c’est exactement ce qu’il faut faire : la mettre au pas d’une idéologie du rendement immédiat.

décret inique et destructeur

Pour toutes ces raisons, et pour toutes celles qu’on peut en inférer, je ne me soumettrai jamais à aucune procédure d’évaluation individuelle contrainte. Il en va de ma conception même de notre métier, et du rôle qu’il joue pour moi dans la cité*. Par corollaire, tant que ce décret inique et destructeur demeurera en vigueur, je ne serai plus candidat à aucune promotion, à aucun congé pour recherches, à aucune prime. Cette décision a d’ores et déjà un prix : titulaire de la prime d’encadrement doctoral et de recherche (PEDR) de 2004 à 2012, j’ai renoncé à me porter candidat à la prime d’excellence scientifique (PES) qui a désormais pris sa suite, car, comme son nom même l’indique, elle relève de toutes les erreurs et impostures qui font l’objet de cette lettre. J’ai conscience aussi qu’en décidant de récuser la légitimité du décret sur l’évaluation individuelle, je m’expose au risque de sanctions. Je suis prêt à les affronter.

S’il faut m’évaluer, chères et chers collègues, considérez cette lettre et ses annexes comme les seules pièces que j’accepterai jamais de verser à mon dossier dans le cadre de ce décret.

Veuillez agréer, chères et chers collègues, l’expression de mes meilleures salutations collégiales.

Christophe Mileschi

Post scriptum : il y aurait encore à dire, entre autres avec Luc Boltanski, Roland Gori ou Christophe Dejours, ce que l’idéologie de l’évaluation a de pernicieux en soi, y compris en dehors du domaine de la recherche. Certains des arguments développés ci-dessus ont une portée générale. J’invite chacune et chacun à s’approprier librement du texte de cette lettre, à la diffuser autant qu’il lui plaira, à faire siens, en les remaniant à sa guise, les passages qui lui siéront, et à s’opposer, à sa mesure, à l’avènement d’une société régie par les diverses formes d’agences de notation.
Voir en cliquant ici. Également in L’université et la recherche en colère. Un mouvement social inédit, éditions du croquant, 2009. On pourra lire aussi le n° 37 de la revue Cités : « L’idéologie de l’évaluation, la grande imposture ».


ÉVALUATIONS DÉJÀ EXISTANTES DES ENSEIGNANTS-CHERCHEURS**
Hors évaluations par diplômation et hors reconnaissance par des mandats électifs
_ 1/ Évaluations et déroulement de carrière
_ a- Évaluations avant la Thèse de Doctorat (de « pré-recrutement »)
– pour recrutements Lecteurs / Maître de Langues / ATER / PRAG.
_ b- Évaluations post-thèse
– pour recrutement post-doc ;
– pour recrutement MCF : qualification CNU / comités de sélection (deux phases) / validation de classement CA / titularisation ;
– pour mutation dans le même corps : comités de sélection (deux phases) / validation de classement CA ;
– pour promotion HC : circuit du dossier [local/CNU/local = 3 filtres].
_ c- Évaluations post-HDR
– pour recrutement PR : qualification CNU/ comités de sélection (deux phases) / validation
de classement CA / titularisation ;
– pour mutation dans le même corps : comités de sélection (deux phases) / validation de classement CA ;
– pour promotions de la Cl 2 à la Cl 1 : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour promotions de la Cl 1 à la Cl Ex : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour promotions dans la Cl Ex. de l’échelon 1 à l’éch. 2 : circuit du dossier [local/CNU/local].
d- Tous corps et grades confondus
– pour obtention d’une décharge « jeune chercheur » ;
– pour obtention d’un CRCT : circuit du dossier [CNU/local] ;
– pour obtention d’une PES : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour obtention d’une délégation CNRS : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour obtention d’un détachement : circuit du dossier [local/CNU/local] ;
– pour intégration IUF ;
– pour recrutement comme chargé de cours hors établissement ;
– pour recrutement sous le statut de « Prof invité » ou « associé » dans des universités étrangères.
2/ Évaluations scientifiques
a- attachées à des événements scientifiques (colloques et affines ; hors ce qui est évalué au titre du laboratoire, même si le porteur de projet est une personne précise de ce laboratoire, ce qui veut dire que nous sommes aussi évalués collectivement)
– sélection comme contributeur colloque ;
– relecture contribution par le responsable de publication des actes ;
– circuit de validation éditoriale (double expertise en aveugle type Presses Universitaires …) ; – invitations conférences (sélection par la renommée …).
** Document établi par la Société des Italianistes de l’Enseignement Supérieur, en son congrès des 1-3 juin 2012. Voir http://www.sies-asso.org/pdf/autres/Evaluation%20des%20Enseignants-Chercheurs.pdf
5
b- pour publication
– expertise de l’éditeur (comité éditoriale donnant accès à expertise spécialisée) ; – expertise spécialisée (experts du champ disciplinaire …) ;
– validation des éventuelles corrections et de leur prise en compte.
c- attachées à des portages de dossiers – ANR ;
– Européens ;
– ARCs ;
– demandes de subventions diverses (aide à la publication, à la traduction, etc.).
3/ Cooptations pour activités diverses (politiques, d’expertise …)
– jurys de concours ;
– jurys de thèses ;
– jurys d’HDR ;
– comités de sélection ;
– comités scientifiques (de lecture, de rédaction, AERES …) ;
– charges de missions (reconnaissance d’expertise non formalisée) ; – nominations MESR CNU.

Roudinesco Badiou chroniqués par Savatier

2 juin 2012

Lacan, passé présent, d’Alain Badiou et Élisabeth Roudinesco

par Thierry Savatier

Il y a des dialogues inattendus ; celui de l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco et du philosophe Alain Badiou n’est pas le moins singulier. Entre ces deux intellectuels au parcours fort différent, il fallait trouver plus qu’un terrain d’entente ou de conflit : un centre d’intérêt commun. Dès lors, la figure tutélaire de Jacques Lacan ne pouvait que s’imposer.

Fruit de deux conversations (un entretien publié dans Philosophie Magazine, puis un débat organisé à la BnF), Jacques Lacan, passé présent (Le Seuil, 104 pages, 14,70 €) nous offre donc une confrontation dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a rien de stérile.

En toute logique, la première partie de ce dialogue est consacrée aux rencontres des deux auteurs avec Lacan. Rencontre personnelle d’abord, puisque l’un et l’autre eurent l’occasion de le côtoyer, puis rencontre avec ses idées, ses positions politiques, son rapport à la philosophie, le magistère qu’il exerça sur le monde intellectuel des années 1960 et 1970.

l’hygiénisme et la norme

Le regard porté reflète naturellement les sensibilités politiques de personnalités appartenant à des gauches très contrastées, l’une ayant un moment adhéré au PCF, puis s’en étant éloignée, l’autre étant connu pour son engagement maoïste pas vraiment repenti et un penchant pour les thèses de Pol Pot qu’il semble n’avoir regretté que tardivement. Tous deux se rejoignent pourtant pour dénoncer certains travers contemporains de notre société parmi les plus pervers : « Aujourd’hui, la catastrophe, c’est l’hygiénisme et la norme : le contraire du bonheur. Nous n’aimons ni le fanatisme religieux, ni le scientisme, ni l’argent fou, ni l’évaluation débridée, symptôme de l’abandon des idéaux de la raison. En bref, nous avons en commun la conviction que l’engagement politique doit aller de pair avec le travail, la rigueur et l’érudition. »

Dans la seconde partie du livre, intitulée Penser le désordre, les auteurs s’attachent davantage à dialoguer sur l’œuvre de Lacan : ce qu’elle fut, ce qu’il en reste (ou plutôt ce qu’il reste d’une psychanalyse qui, depuis Lacan, n’a plus théorisé, s’est parfois livrée à des choix douteux tout en s’enlisant dans des querelles de clocher qui frisent le sectarisme) et surtout ce que cette œuvre peut nous proposer pour l’avenir en nous aidant à affronter l’angoisse générée par la crise, à lutter contre les tentations obscurantistes et scientistes, l’argent-roi, etc.

rompre avec la doxa

Plusieurs thèmes abordés retiennent en priorité l’attention du lecteur, comme l’analyse très pertinente du langage de Jacques Lacan, de sa conception du tragique (en opposition à Freud, à travers l’exemple d’Œdipe). D’autres sujets sont également débattus, comme le terrorisme des années 1970, la folie prise en tant que « surgissement en soi d’une altérité radicale » (comment ne pas penser à Artaud ?), le but de la cure psychanalytique. Et certaines phrases prennent une importance d’autant plus particulière qu’elles rompent avec la doxa, comme l’illustre cet extrait relatif à Lacan et Mai 68 :

Élisabeth Roudinesco : « Pour lui, Mai 68 était un mouvement en trompe l’œil, qui exprimait, non pas une volonté de libération généralisée, mais au contraire le désir inconscient, chez les insurgés, de servitudes encore plus féroces. »

Alain Badiou : « “Ce à quoi vous aspirez en tant que révolutionnaires, c’est à un maître.” Quand il a prononcé à Vincennes cette phrase fameuse, la pilule était dure à avaler. Mais après tout, Hegel n’aurait pas non plus pensé grand bien du révolutionnarisme prolétarien de son disciple Marx ! »

nouveau maître après Mao, l’argent

[Image : Sans titre]

Le maître en question – et c’est peut-être pourquoi Alain Badiou ne semble pas très à l’aise dans sa réponse – s’appela un temps Mao, même si l’on peut encore aujourd’hui s’interroger sur l’engouement dont certains intellectuels firent preuve pour ce florilège de niaiseries qu’est Le Petit livre rouge… Un nouveau maître, plus inattendu, se substitua progressivement à la figure du grand timonier, l’argent, comme le prouvent ces anciens maoïstes reconvertis dans la finance, les média, s’épanouissant sous les lambris ministériels ou recherchant les faveurs des princes…

Quels que soient leurs points de désaccord, les deux auteurs s’entendent finalement sur deux aspects fondamentaux : l’importance du rôle que la pensée lacanienne peut jouer aujourd’hui et – ce qui explique en partie la contemporanéité de cette pensée – les qualités de visionnaire du psychanalyste : « À la fin de sa vie, note Élisabeth Roudinesco, il a d’ailleurs explicitement annoncé la monté des fléaux actuels : le racisme, les communautarismes qui en sont une variante, l’individualisme forcené et surtout la bêtise qui caractérise la démagogie de masse, le règne de l’opinion publique. »

Le blog de Thierry Savatier est consultable en cliquant ici.

Illustrations : Fulchran-Jean Harriet, Œdipe à Colonne, 1798, Cleveland, Museum of Art – Qiu Jie, Portrait of Mao, 2007, © Qiu Jie.


Autisme et psychanalyse : nos convictions

AUTISME & PSYCHANALYSE : NOS CONVICTIONS

2 février 2012

Par Judith Miller, Jean-Robert Rabanel, Daniel Roy, Alexandre Stevens

Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Université populaire Jacques-Lacan.


Alors que l’autisme a été promulgué grande cause nationale pour 2012, sa prise en charge par des cliniciens d’inspiration psychanalytique fait l’objet de très vives attaques. La tribune ci-dessous émane de la Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentée par Judith Miller, Jean-Robert Rabanel, Daniel Roy et Alexandre Stevens.


L’Institut psychanalytique de l’Enfant a pris connaissance ces derniers mois d’une étrange campagne qui vise à exclure la psychanalyse de la prise en charge des enfants et adolescents autistes. Cette campagne culmine maintenant avec une proposition de loi qui a fait réagir de nombreux représentants professionnels (1) et les plus grandes associations familiales (UNAPEI) (2).

Ladite campagne procède d’un intense travail de lobbying qui allègue des intentions louables : améliorer les conditions d’une catégorie de la population. En fait, il s’agit pour ses promoteurs d’obtenir des pouvoirs publics des subventions massives au bénéfice de méthodes de conditionnement, de façon à offrir des solutions ready-made aux familles qui cherchent avec inquiétude des solutions là où il y a une réelle pénurie d’accueil institutionnel.

L’Institut psychanalytique de l’Enfant réunit des psychanalystes, des intervenants d’institutions spécialisées – psychiatres, psychologues, infirmiers, orthophonistes, psychomotriciens –, des professionnels de champ de l’enfance – enseignants, éducateurs, juristes, médecins… – qui agissent depuis de nombreuses années auprès des enfants en souffrance, en s’orientant de la psychanalyse, de Freud, de Lacan et des avancées les plus actuelles de la recherche clinique. C’est à ce titre que l’Institut psychanalytique de l’Enfant, par sa Commission d’initiative, souhaite prendre position. Il s’agit ici de témoigner des principes qui gouvernent notre action.

1 – Rappelons qu’en France, à partir des années 60-70, ce sont les psychiatres d’enfant et les psychologues formés à la psychanalyse qui commencent à se préoccuper du sort des enfants autistes jusqu’alors placés en hôpital psychiatrique ou en institution fermée, où la dimension déficitaire était prépondérante. Ils prennent appui sur les psychanalystes anglo-saxons Frances Tustin, Margaret Malher, Donald Meltzer, et sur l’institution de Maud Mannoni l’École expérimentale de Bonneuil, avec les travaux de Rosine et Robert Lefort, élèves de Jacques Lacan. L’ensemble de ces travaux donne aux praticiens – psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, psychomotriciens – l’idée d’un traitement possible et d’apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition.

Les hôpitaux de jour, dans le mouvement de sectorisation de la psychiatrie, se créent dans cette perspective. Il s’agit d’offrir un accueil qui ne soit pas basé sur le déficit et qui tienne compte de la particularité de chaque sujet. La situation familiale fait partie de cette particularité, car les constellations familiales sont loin d’être toutes identiques. Les parents sont reçus, écoutés. Les enfants, les adolescents, sont reçus dans des petits groupes, sollicités pour des « ateliers » où peuvent se décliner leurs intérêts. Dans les moments de repas, de jeux, d’étude, ils expérimentent de nouveaux rapports avec les objets et avec les demandes, avec ce qui structure le monde de tous les enfants, mais dont les enfants autistes se défendent.

2 – Cette longue expérience de diagnostic, d’accompagnement des familles, de mise en place de parcours spécialement tissés pour chacun, a fait l’objet de nombreuses publications et de recueil de travaux. Elle n’aurait pas pu se soutenir sans la référence quotidienne à la psychanalyse, à son corpus textuel, à son enseignement vivant. Comment situer aujourd’hui la place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste ? Nous proposons cinq axes de réponse :

– La formation analytique, c’est-à-dire l’expérience d’une psychanalyse personnelle, donne aux intervenants un outil puissant pour situer leur action auprès des sujets autistes à la bonne distance, en se tenant à distance d’idéaux de normalisation ou de normalité incompatibles avec l’accompagnement professionnel de sujets en souffrance.

– Ce respect de la position du sujet est la boussole qui oriente en effet cette action. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant, l’adolescent, être le jouet par exemple de ses stéréotypies, répétitions, écholalies, mais, en les considérant comme un premier traitement élaboré par l’enfant pour se défendre, d’y introduire, dans une présence discrète, des éléments nouveaux qui vont complexifier « le monde de l’autisme ».

– L’enjeu est d’abord que puisse se localiser pour l’enfant l’angoisse ou la perplexité que déclenche en lui l’interpellation d’un autre et la mise en jeu des fonctions du corps dans leur lien avec cette demande – se nourrir et se laisser nourrir, perdre les objets urinaires et anaux, regarder et être regardé, entendre et se faire entendre. Les psychanalystes ont depuis longtemps noté la dimension de rituels d’interposition que constituent de nombreux traits symptomatiques invalidants. La création ou la découverte par l’enfant d’un « objet autistique », quelle qu’en soit la forme, est souvent une ressource féconde pour créer des liens et des espaces nouveaux, plus libres des contraintes « autistiques ».

– Les psychanalystes ne contestent en aucune façon l’inscription des enfants autistes dans des dispositifs d’apprentissage. Ils mettent au contraire en valeur que le sujet autiste est déjà bien souvent « au travail ». Les autistes dits « de haut niveau » témoignent en ce domaine d’un investissement massif de la pensée, du langage, et du domaine cognitif, où ils trouvent des ressources inédites. Plus généralement, pour tous les enfants, les praticiens cherchent à privilégier les approches pédagogiques et éducatives qui savent s’adapter pour faire une place aux singularités sociales et cognitives des enfants autistes. Enseignants et éducateurs témoignent, au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, de ce qu’ils ont élaboré avec l’enfant ou l’adolescent.

– En revanche les psychanalystes s’élèvent avec la plus grande force contre des méthodes dites « d’apprentissage intensif », qui sont en réalité des méthodes de conditionnement comportemental, qui utilisent massivement le lobbying, voire l’intimidation, pour promouvoir des « prises en charge » totalisantes, qui s’auto-proclament seul traitement valable de l’autisme. Loin de cette réduction, il faut différencier les différentes approches de l’apprentissage. Les psychanalystes et les intervenants, regroupés au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentant toutes les catégories professionnelles présentes dans le champ de l’enfance, se déclarent tout spécialement attachés, pour les enfants et adolescents autistes, aux systèmes de soin et d’éducation existant en France, tant qu’ils permettent de répartir les responsabilités respectives et différenciées entre les professionnels du soin, de l’éducation, et les parents.

3 – Les classifications actuelles des troubles mentaux – spécialement le DSM – jettent une grande confusion dans le débat, faisant apparaître au même niveau diagnostic des symptômes de l’enfance tels que le bégaiement ou l’énurésie, des « troubles » référés à une normalité sociale (tels que les « troubles oppositionnels avec provocation » ou les « troubles des conduites »), et l’autisme (« trouble autistique »). L’autisme, et ses diverses formes, se trouve ainsi isolé comme le seul véritable tableau clinique de la catégorie « Troubles envahissants du développement ». Les débats en cours sur la continuité du « spectre des autismes », sur l’opportunité de maintenir dans la même série des TED les dits « Asperger », montrent combien cette catégorie est instable. À l’intérieur de ce « spectre », il faut examiner dans le détail les phénomènes d’envahissement du corps et situer les manifestations étranges et inquiétantes dont il est la proie. Les psychanalystes et les nombreux praticiens d’orientation lacanienne accompagnent ainsi de nombreux enfants et adolescents dans cette élaboration qui leur permet de garder ou de trouver une place dans le lien social et familial. Les parents peuvent alors s’autoriser à parler de certains traits de leur enfant, d’en saisir la valeur, malgré leur caractère étrange. Ce travail est nécessairement long, car il suppose de prendre en cause une différence de l’enfant qui vient à l’encontre des attentes et des désirs qui entourent sa présence au monde. Le psychanalyste, en place de recueillir cette souffrance, doit être attentif à la souffrance des parents et les soutenir dans leur épreuve.

4 – Des hypothèses étiologiques multiples – génétique, vaccinale, neurocognitive, etc. – présentées comme des vérités scientifiques à la suite souvent d’un unique article paru dans une revue, dont on apprendra quelques mois ou années plus tard le caractère biaisé, circulent dans les divers médias et affolent les familles. Ces hypothèses causales viennent répondre strictement à la réduction de l’autisme à un trouble du développement, présenté comme une maladie génétique voire épidémique. Elles se confortent de la loi de 2005 sur le handicap, qui ne vise pourtant aucunement à porter une sentence du type « C’est un handicap, donc cela n’est pas une maladie », mais à permettre une orientation adaptée pour l’enfant et une aide pour la famille. Beaucoup sur ce point reste à faire, et les associations de parents sont une force indispensable et incontournable pour faire avancer des projets adaptés, en particulier pour les très jeunes enfants et pour les grands adolescents et les jeunes adultes. En ce sens, l’annonce de l’autisme comme grande cause nationale ne pouvait que réjouir tous ceux qui sont mobilisés dans les soins apportés aux enfants et adolescents autistes.

5 – Les psychanalystes suivent tous les débats scientifiques autour des causes de l’autisme infantile. Quelles que soient ces causes, elles ne peuvent réduire le sujet à une mécanique. Ils prennent en compte les souffrances qu’ils rencontrent et ils promeuvent les institutions et les pratiques qui garantissent que l’enfant et sa famille seront respectés dans le moment subjectif qui est le leur. Ils facilitent, chaque fois que cela est possible, l’insertion de l’enfant dans des liens sociaux qui ne le mettent pas à mal. Ils ne sont pas détenteurs d’une vérité « psychologique » sur l’autisme, ils ne sont pas promoteurs d’une « méthode éducative » particulière. Ils sont porteurs d’un message clair pour le sujet autiste, pour ses parents, et pour tous ceux qui, en institution ou en accueil singulier, prennent le parti et le pari de les accompagner – et les psychanalystes sont de ceux-là : il est possible de construire un autre monde que le monde de défense et de protection où est enfermé l’enfant autiste. Il est possible de construire une nouvelle alliance du sujet et de son corps. L’effort de tous vise à démontrer cliniquement cette possibilité.