Lettre à Guéant – le crachat et le rêve français

Resf31@abri.org

RÉSEAU ÉDUCATION SANS FRONTIÈRES 31

Le Réseau Éducation sans frontières 31 est constitué par des organisations syndicales et associatives, des collectifs, est soutenu par des organisations politiques et regroupe des personnels de l’Éducation Nationale, des parents d’élèves, des militants et des élèves qui militent pour aider à la régularisation des jeunes sans papiers scolarisés sur l’agglomération toulousaine. Il fait partie du Réseau Éducation sans frontières (RESF) qui s’est crée en juin 2004 et qui regroupe des collectifs sur la France entière. Ce réseau est constitué et soutenu par une centaine d’organisations, associations, syndicats, collectifs.


Lettre à Guéant : Le crachat et le rêve français

Par Amine El Khatmi


Lettre à monsieur le ministre de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration

Monsieur le ministre,

La sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère que vous dirigez vient de signifier à madame S. Boujrada, ma mère, le classement de son dossier et un refus d’attribution de nationalité. «Vous ne répondez pas aux critères», est-il écrit dans un courrier sans âme que l’on croirait tout droit sorti de l’étude d’un huissier ou d’un notaire.

Ma mère est arrivée en France en 1984. Il y a donc vingt-huit ans, monsieur le ministre, vingt-huit ans ! Arrivée de Casablanca, elle maîtrisait parfaitement le français depuis son plus jeune âge, son père ayant fait le choix de scolariser ses enfants dans des établissements français de la capitale économique marocaine.

Elle connaissait la France et son histoire, avait lu Sartre et Molière, fredonnait Piaf et Jacques Brel, situait Verdun, Valmy et les plages de Normandie, et faisait, elle, la différence entre Zadig et Voltaire ! Son attachement à notre pays n’a cessé de croître. Elle criait aux buts de Zidane le 12 juillet 1998, pleurait la mort de l’abbé Pierre.

Tout en elle vibrait la France. Tout en elle sentait la France, sans que jamais la flamme de son pays d’origine ne s’éteigne vraiment. Vous ne trouverez trace d’elle dans aucun commissariat, pas plus que dans un tribunal. La seule administration qui pourra vous parler d’elle est le Trésor public qui vous confirmera qu’elle s’acquitte de ses impôts chaque année. Je sais, nous savons, qu’il n’en est pas de même pour les nombreux fraudeurs et autres exilés fiscaux qui, effrayés à l’idée de participer à la solidarité nationale, ont contribué à installer en 2007 le pouvoir que vous incarnez.

La France de ma mère est une France tolérante, quand la vôtre se construit jour après jour sur le rejet de l’autre. Sa France à elle est celle de ces banlieues, dont je suis issu et que votre héros sans allure ni carrure, promettait de passer au Kärcher, puis de redresser grâce à un plan Marshall qui n’aura vu le jour que dans vos intentions. Sa France à elle est celle de l’article 4 de la Constitution du 24 juin 1793 qui précise que «tout homme – j’y ajoute toute femme – né(e) et domicilié(e) en France, âgé(e) de 21 ans accomplis, tout(e) étranger(e) âgé(e) de 21 ans accomplis, qui, domicilié(e) en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse un(e) Français(e), ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout(e) étranger(e) enfin, qui sera jugé(e) par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité, est admis(e) à l’exercice des droits de citoyen français». La vôtre est celle de ces étudiants étrangers et de ces femmes et hommes que l’on balance dans des avions à destination de pays parfois en guerre.

Vous comprendrez, monsieur le ministre, que nous ayons du mal à accepter cette décision. Sa brutalité est insupportable. Sa légitimité évidemment contestable. Son fondement, de fait, introuvable. Elle n’est pas seulement un crachat envoyé à la figure de ma mère. Elle est une insulte pour des millions d’individus qui, guidés par un sentiment que vous ne pouvez comprendre, ont traversé mers et océans, parfois au péril de leur vie, pour rejoindre notre pays. Ce sentiment se nomme le rêve français. Vous l’avez transformé en cauchemar.

Malgré tout, monsieur le ministre, nous ne formulerons aucun recours contre la décision de votre administration. Nous vous laissons la responsabilité de l’assumer. Nous vous laissons à vos critères, à votre haine et au déshonneur dans lequel vous plongez toute une nation depuis cinq ans. Nous vous laissons face à votre conscience.

Quand le souffle de la gifle électorale qui se prépare aura balayé vos certitudes, votre arrogance et le système que vous dirigez, ma mère déposera un nouveau dossier.

Je ne vous salue pas, monsieur le ministre

Amine EL KHATMI, 23 ans, étudiant en droit (master 2), Français.

Autisme – une maladie grave aux multiples visages

17 janvier 2012

trop à charge

Je n’approuve pas tout ce que dit Laure Mentzel dans l’article du Monde Magazine du 13/01/2012 :«L’autisme : la psychanalyse au pied du mur» car ce texte, qui a le mérite de la clarté, est trop à charge contre la psychanalyse et la totalité de ses représentants. Elle ne cite ni Winnicott, ni Jenny Aubry, ni Frances Tustin, ni les cliniciens anglais, ni Henri Rey-Flaud, auteur d’un livre majeur L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage. Comprendre l’autisme, Aubier, 2008, dont j’ai rendu compte dans Le Monde.

Et pourtant ces praticiens n’ont jamais proféré de jugements mettant en cause gravement les parents des enfants autistes. Il est inacceptable de continuer à dire, comme le font bon nombre de psychanalystes – notamment ceux filmés par Sophie Robert dans le Mur – que l’autisme serait la conséquence d’un comportement des mères dites frigides, froides ou semblables à des gueules de crocodiles prêtes à dévorer leur progéniture. On ne peut être qu’indigné par de tels propos sans pour autant soutenir des solutions miracle comme le préconisent les adeptes les plus farouches de l’approche comportementale.

ce n’est jamais par des procès mettant en cause la liberté d’expression que l’on règle des problèmes aussi graves

Quoi qu’il advienne, ce n’est jamais par des procès mettant en cause la liberté d’expression que l’on règle des problèmes aussi graves, mais par des confrontations et des discussions. On ne peut qu’être indigné par l’attitude de ces psychanalystes qui entraînent la communauté freudienne française vers un désastre.

se garder d’universaliser des anathèmes

Cela fait des années que je juge très sévèrement tous ces psychanalystes qui défigurent leur discipline en se réclamant d’une psychologie œdipienne de bazar pour affirmer je ne sais quelle loi symbolique contre de prétendues mères fusionnelles devant être être séparées de leurs enfants par des pères transformés en gourdins phalliques. Ils ont déjà fait le même coup, il y a dix ans, en insultant les homosexuels qui souhaitaient adopter des enfants. Les praticiens de la psychanalyse ont le devoir d’apporter une aide à des personnes en souffrance, avec empathie et humanité, et non pas d’universaliser des anathèmes contre des patients ou des familles.

maladie grave aux multiples visages

Je regrette les attaques contre Pierre Delion, pédopsychiatre de renom (CHU de Lille), soutenu officiellement par des parents d’enfants autistes et par Martine Aubry. Il a toujours affirmé que l’autisme était une maladie grave aux multiples visages qui devait être traitée par des approches plurielles, comme le préconise d’ailleurs le biologiste français Jean-Claude Ameisen, auteur d’un excellent rapport de mai 2006 sur cette question (on le trouve sur internet et j’y souscris pleinement). Il faut cessez de faire la chasse aux mères et favoriser des prises en charge complexes en accord avec les associations de parents.

Jugement Judith MIller vs. Élisabeth Roudinesco (suite)

Judith Miller et sa sœur oubliée, Sibylle Lacan

Un procès contre Élisabeth Roudinesco

Par Michel Rotfus

Je sais bien que les procès intellectuels n’ont pas bonne presse mais hier, 16 novembre 2011, à la 17e chambre, j’ai assisté à une scénographie étrange. Judith Miller, 70 ans, Visage en lame de sabre sans le moindre affect apparent mais ravagée de l’intérieur, convaincue de sa bonne foi et certaine de détenir toute la vérité sur l’œuvre de son père était dans le prétoire entouré de son fils et de son mari, Jacques Alain Miller, sourire méprisant aux lèvres, au milieu d’une cohorte d’épigones.

Tout ce petit monde poursuivait en justice l’historienne et universitaire Élisabeth Roudinesco, visiblement émue. Elle avait commis le péché dans son dernier essai, Lacan envers et contre tout, de souligner qu’un jour Lacan “eût souhaité” des funérailles catholiques, lui le matérialiste athée, proche de sa mère Jenny Aubry, attaché comme on sait au rituel de l’Eglise romaine depuis toujours. Il s’était marié à l’Église avait voulu faire annuler par le pape son premier mariage et il avait baptisé tous ses enfants, dont Judith qui fit sa communion. Il avait un frère bénédictin qu’il aimait beaucoup, se disait «fils de curé» et pensait que la religion catholique romaine triompherait de tout.

Un procès sur une phrase? Un procès pour diffamation? Tout cela serait loufoque si le droit ne permettait pas à chaque citoyen d’un état démocratique de saisir la justice pour tout et n’importe quoi. Donc Judith Miller et les siens se sont sentis diffamés, humiliés, indignés qu’une telle phrase ait été écrite. Et les avocats furent contraints de se livrer à une véritable joute sur des mots, des accents circonflexes et un imparfait du subjonctif. Georges Kiejman démontra, Grévisse à l’appui, qu’il ne s’agissait pas dans cette phrase objet de la plainte d’une référence à des volontés exprimées mais d’une supposition qui renvoie antérieurement à ses derniers moments à l’imaginaire lacanien, à l’importance qu’il accordait à la pompe de la religion catholique. Homme paradoxal.

Christian Charrière-Bournazel, avocat des Miller, n’avait guère travaillé son dossier. Il est arrivé les mains dans les poches, mondain et rieur, grossier parfois, pressé d’en finir, persuadé comme ses clients d’avoir raison contre la méchante historienne. Et de la brocarder en lui donnant des leçons de style : pourquoi pas une fessée? Et de rire lorsque son confrère, Georges Kiejman – ton grave et parole ferme – fit un lapsus en confondant le nom de Roudinesco avec celui de Lacan. Et la meute était là derrière, prête à bondir sur l’avocat.

Pourtant, force est de constater que Kiejman, soutenu d’ailleurs par sa consœur, Bénédicte Amblard (qui plaidait pour le Seuil et son PDG, Olivier Bétourné), livra une plaidoirie longue et érudite, rappelant que Judith Miller, philosophe sans œuvre et se regardant elle-même comme une “bâtarde” – parce qu’elle était née sous un autre nom que celui de son père –, n’avait jamais rien produit qu’une Album de photographies de famille et que son époux, excellent transcripteur des séminaires de Lacan, n’avait pas, lui non plus, produit d’œuvre importante : sa Vie de Lacan, feuilleton en 24 pages écrites à la va vite au mois d’août dernier sur un ton rageur ne saurait en effet rivaliser avec l’Œuvre d’Élisabeth Roudinesco, ni avec les 800 pages de sa biographie de Lacan rédigée en 1993 (Fayard et pochothèque) et traduite dans le monde entier. Ouvrage de référence donc qui fait pâlir de haine et d’envie cette famille qui entend faire main basse aujourd’hui en France sur la liberté d’expression dans la plus pure tradition des pays totalitaires.
J’ai eu froid dans le dos quand Judith Miller – apportant une confirmation supplémentaire à la plaidoirie de Kiejman, prétendant détenir le vrai et le juste concernant son père-, a expliqué que la liberté d’expression n’autorisait pas un auteur à “dire n’importe quoi”. Mais bien sûr que si qu’on a le droit en démocratie de dire n’importe quoi. Heureusement. À ceci près que Kiejman démontra qu’Elisabeth Roudinesco ne disait pas n’importe quoi sinon dans l’imaginaire de l’accusatrice en proie à la persécution. On a même le droit de blasphémer et d’envoyer Dieu aux enfers. Mais on n’a pas le droit de calomnier, d’insulter, de tirer à vue sur une personne comme le fait la famille Miller en permanente éructation.

Donc vive le droit de dire n’importe quoi !

Le moment le plus émouvant fut celui où l’autre fille de Lacan, Sibylle Lacan, 70 ans, sœur oubliée, bannie même de la mémoire des Miller, née du premier mariage de Lacan, presqu’en même temps que Judith et auteure d’un beau livre sur son père (Un père, Gallimard, 1994), tenta de s’exprimer. Assise dans le prétoire, telle une intruse, elle se mit à sangloter à l’évocation de l’enterrement de son père. Elle se souvenait, comme elle raconte dans son livre, que la question centrale de ce procès était refoulée : “L’enterrement de mon père fut doublement sinistre. Profitant de mon hébétude (…) Judith prit seule la décision de cet enterrement “dans l’intimité”, de cet enterrement-rapt annoncé après coup dans la presse et où je dus subir la pression de l’École de la Cause (fondée par Jacques-Alain Miller). L’appropriation post-mortem de Lacan, de notre père débutait.”

(Le rapt de la mémoire et de l’histoire de lacan par Judith a d’ailleurs été une des points forts de l’argumentaire de Kiejman) N’ayant pas été cité comme témoin, Sibylle Lacan ne put prendre la parole mais ses larmes montraient bien, comme le rappela calmement Élisabeth Roudinesco, que le biographe et l’historien sont toujours confrontés à des tragédies familiales et à la haine qu’un clan voue à un autre clan. Je ne connaissais pas cette histoire mais Sibylle m’a ému comme elle a ému l’assemblée qui était là à l’exception de la meute qui ricanait.

Procès ridicule, oui, mais belle plaidoirie, beau moment de prétoire et l’on s’efforcera de pardonner à maître Charrière-Bournazel son incapacité à entendre la souffrance d’une femme, demie sœur de celle qu’il défendait. Il n’eut pas la moindre émotion devant ses larmes, alors que l’intruse laissa un moment sans voix maître Kiejman, visiblement touché par cette douleur de fille.

Je ne peux m’empêcher de citer le témoignage de Catherine Clément qui fut lu au tribunal, très émouvant lui aussi : “Je connais et j’aime mon amie Judith Miller depuis plus de cinquante ans ; je connais aussi l’immense respect qu’elle porte à son père, respect que je partage. Pour autant, je n’ai pas senti la moindre offense faite à Judith Miller en lisant le dernier livre d’Élisabeth Roudinesco ; si tel avait été le cas, ayant eu les épreuves de ce livre avant publication, je l’aurai certainement fait remarquer à l’auteur de « Lacan, envers et contre tout ».

J’ai été stupéfaite de la très forte réaction émotionnelle de mon amie Judith, réaction provoquée sur le moment, m’a-t-elle dit, par la lecture qu’on lui a faite au téléphone d’un seul paragraphe de ce livre-le paragraphe incriminé. Il ne m’avait pas semblé, à aucun moment, qu’Élisabeth Roudinesco y visait la fille de Jacques Lacan, non plus que sa famille, ni qu’à aucun moment il ait été question dans ces lignes d’une trahison des vœux paternels.»

Judith a affirmé n’avoir pas lu la moindre ligne des écrits de Roudinesco (qu’elle connaît pourtant depuis l’âge de neuf ans) tellement ils lui font horreur. Mais pourquoi poursuivre en diffamation une ligne d’un texte sans avoir daigné lire même cette ligne qui lui fut lue au téléphone ? Ni de surcroît le texte en son entier.
Quelle folie, tout de même !

Blog de Michel Rotfus, Médiapart


TÉMOIGNAGES

1) Catherine Clément

Philosophe et romancière

Ayant suivi les séminaires du docteur Jacques Lacan de I962 à 1980 ; ayant assisté à quelques-unes de ses présentations de malades à l’hôpital Sainte-Anne; ayant été chargée par Jean Piel, son directeur, du premier compte-rendu des Ecrits de Lacan dans la revue Critique en 1966; et ayant publié le premier livre le concernant en 1981 (Vies et légendes de Jacques Lacan, éditions Grasset, collection Figures), j’ai eu maintes fois l’occasion de constater son intime connaissance de la religion et de la théologie catholiques, qui n’était cependant pas contradictoire avec sa position athée. Je n’ai trouvé ni choquant ni impossible que, comme de nombreux incroyants que je connais, il ait pu à certain moment de sa vie formuler le souhait d’avoir des funérailles catholiques : sur ce point, les vœux de chacun peuvent évoluer selon les circonstances de la vie.

Je connais et j’aime mon amie Judith Miller depuis plus de cinquante ans ; je connais aussi l’immense respect qu’elle porte à son père, respect que je partage. Pour autant, je n’ai pas senti la moindre offense faite à Judith Miller en lisant le dernier livre d’Elisabeth Roudinesco ; si tel avait été le cas, ayant eu les épreuves de ce livre avant publication, je l’aurai certainement fait remarquer à l’auteur de Lacan, envers et contre tout.

J’ai été stupéfaite de la très forte réaction émotionnelle de mon amie Judith, réaction provoquée sur le moment, m’a-t-elle dit, par la lecture qu’on lui a faite au téléphone d’un seul paragraphe de ce livre-le paragraphe incriminé. Il ne m’avait pas semblé, à aucun moment, qu’E.Roudinesco y visait la fille de Jacques Lacan, non plus que sa famille, ni qu’à aucun moment il ait été question dans ces lignes d’une trahison des vœux paternels . Voici ce que j’ai pensé : tiens, je ne savais pas, il a changé d’avis, il a pu souhaiter des funérailles catholiques et demander plus tard à sa fille une autre forme d’obsèques au cours du dernier trajet de son existence. Je n’ai pas trouvé cela offensant pour Judith : car cela, je l’aurais perçu immédiatement. Je le dis d’autant plus volontiers que j’ai tenté d’apaiser de mon mieux le violent tourment de Judith le soir même où elle s’est sentie, à tort, personnellement mise en cause.

Rien n’y a fait, hélas. Je déplore très vivement que ce tourment ait pris la forme d’une plainte en justice. Pour lever publiquement ce qui à mes yeux n’est rien d’autre qu’un malentendu, il me semble qu’une lettre ouverte publiée dans la presse aurait suffi. Voire- on peut rêver- un simple appel téléphonique.
J’ajoute qu’en 1993, j’ai été la première à critiquer dans Le Magazine Littéraire l’essai d’Elisabeth Roudinesco, Jacques Lacan, esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, dont le ton me semblait parfois agressif ( mais certainement pas sur le point des funérailles). En 2011, Lacan, envers et contre tout me semble au contraire écrit d’une autre plume, sur un ton d’admiration n’excluant pas la critique, et qui rend sincèrement hommage à l’un des plus importants penseurs de son époque. Le point des funérailles est abordé de la même façon dans les deux ouvrages, ce qui me rend encore plus incompréhensible le tourment de mon amie Judith, et davantage encore son action en justice.

Je sais que cette lettre sera produite par maître Georges Kiejman lors du procès intenté par Judith Miller contre Elisabeth Roudinesco.


2) Celia Bertin-Reich

20 Oct 2011

Chère Elisabeth Roudinesco,

Amie de longue date de Marie-Louise Blondin, première femme de Jacques Lacan, j’ai toujours eu l’occasion de constater à quel point l’un et l’autre étaient attachés aux rites de l’Eglise catholique romaine. Ils se sont mariés à l’église. Marie-Louise était agnostique et Lacan athée mais cela n’a rien à voir avec l’attachement à des traditions. Il était de culture catholique et il était né sous le nom de Jacques Marie Lacan. Il a abandonné la seconde partie de son prénom après avoir perdu la foi. Cela ne fait aucun doute. Je ne comprends pas que la famille Miller puisse se croire offensée par ce que vous avez écrit. Des funérailles catholiques ? Mais bien entendu, c’était dans son style d’en avoir émis le souhait.

Je sais que ce témoignage peut être utilisé en justice par maître Georges Kiejman.


3) Henri Roudier

17 septembre 2011

Je tiens à apporter à Maitre Georges Kiejman et à Elisabeth Roudinesco le témoignage suivant.

Je me souviens très bien d’une anecdote concernant Jacques Lacan que m’avait racontée ma grand-mère Jenny Aubry et qui devait se situer à la fin des années soixante-dix. Je voyais celle-ci très souvent à cette époque et je l’avais interrogée sur certains aspects étonnants de la personnalité de Lacan
Un jour, au cours d’un déjeuner qui avait lieu rue de Lille et réunissait Jenny Aubry, Sylvia Lacan et Jacques Lacan, celui-ci avait déclaré qu’il souhaitait des funérailles catholiques. Et comme ma grand-mère s’étonnait : “Jacques, vous n’y pensez pas, tout de même !”, lui avait-elle dit, il lui avait répondu en évoquant la grandeur et la pompe des cérémonies de l’Eglise catholique. Sylvia Lacan l’aurait alors interrompu en déclarant : “Moi en tout cas, je n’y assisterai pas !”.

Faut-il ajouter que j’ai trouvé cette petite histoire magnifique`?

Je sais que ce témoignage peut servir lors du procès intenté par Madame Judith Miller à Elisabteh Roudinesco.

Professeur de mathématiques en classe préparatoire au Lycée Chaptal


4) Henri Rey-Flaud

Fait à Montpellier le 11 octobre 2011

En tant que proche à la fois de Jacques-Alain Miller (qui fut mon condisciple à l’École Normale Supèrieure et que j’ai rejoint lors de sa fondation de l’École de la Cause Freudienne) et de de Judith Miller (qui m’a accueilli dans sa collection du Champ Freudien), en tant qu’ami également d’Élisabeth Roudinesco, j’ai du mal à comprendre la polémique ouverte à propos d’une phrase du dernier livre de celle-ci, consacré à Jacques Lacan. L’hypothèse selon laquelle Lacan aurait souhaité avoir des funérailles catholique ne me paraît ni trahir la mémoire de ce grand penseur ni offenser l’honneur de sa famille. Cette suggestion n’implique en effet aucune forme d’adhésion à une croyance spirituelle mais la seule inscription dans une tradition culturelle à laquelle Lacan appartenait de toute évidence. En témoignent le concept majeur de Nom-du-Père emprunté directement à la théologie, les innombrables références positives à la religion catholique faites dans son ˛oeuvre, la présence à ses séminaires et l’appartenance à l’Ecole freudienne de Paris de figures religieuses marquantes (Louis Beirnaert, spécialiste d’Ignace de Loyola), Denis Vasse, Michel de Certeau). A un moment décisif pour l’avenir de la psychanalyse en France, l’on ne peut que souhaiter que tous les disciples et admirateurs de Lacan soient rassemblés dans un même combat.

Je suis conscient que ce témoignage sera présenté lors du procès engagé par Madame Judith Miller contre Madame Roudinesco.

Henri Rey-Flaud est Professeur émérite de l’Université Paul-Valéry de Montpellier.


ÉCHOS

Il est scandaleux de mettre en cause l’existence des diplômes d’Élisabeth Roudinesco, directrice de recherches (HDR) à l’UFR d’histoire de Paris VII. Son séminaire n’est pas itinérant, même s’il est rattaché à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il figure depuis vingt ans dans l’organigramme de son Université. Cette campagne de calomnies qui a conduit à une dévastation du Wikipédia d’Élisabeth Roudinesco (75 pages de délires, cité ici comme référence) est effarante et d’ailleurs ces méthodes sont dénoncés dans un excellent article du Monde consacré à Wikipédia (Le Monde du 14 janvier) : “Peut-on vraiment faire confiance à Wikipédia?

Rédigé par : Chawki Azouri | le 14 janvier 2012 à 13:46 | Répondre | Alerter |


Avec le commentaire de Su sur ce blog ou de Sujet sur Wikipédia – que l’on sait parfaitement être Luc Miller, le fils de Judith et de J-A Miller, à la tête de la campagne de calomnies, d’injures, de dénigrements et d’atteintes à l’honneur contre E. Roudinesco, que l’on retrouve un peu de partout sur le net et notamment dans le Lacan Quotidien et jusqu’à la présidence de Paris 7 – on a un extrait des bouffonneries délirantes extasiées et propagées par la secte millérienne qui rejoignent bien curieusement ceux des partisans du Club de l’Horloge et des anti-freudiens notoires de tout poil…

Les travaux de Roudinesco constituent irrémédiablement, surtout avec ceux d’Ellenberger et de Nathan Hale, le cœur central de l’historiographie mondiale de la psychanalyse et des médecines de l’âme. Et évidemment, le fait qu’elle puisse avoir eu une reconnaissance académique aussi grande à l’internationale, au point que son enseignement s’est vu rattacher, cette année, au département d’histoire de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm n’arrange rien à la production de haine, de détestations, de dénigrements et aux déferlements d’invectives et d’anathèmes.

En bref, de delirium tremens généralisé… poussé jusqu’au grotesque avec la remise en cause de ce qui fonde sa légitimité, sa notoriété et sa crédibilité : ses diplômes universitaires. Il faut sans conteste y voir là, l’ultime acte désespéré d’une bande de frénétiques totalement ravagée par leur fanatisme et leur bêtise.

C’est finalement bien l’esprit de l’époque, mais quoi qu’il en soit ses travaux historiques resteront un acquis inaliénable…Dommage que les institutions se mettent aussi à délirer en chœur.

Rédigé par : Hector | le 14 janvier 2012 à 17:32 | Répondre | Alerter |

Jacques Lacan, les héritiers et les historiens. Attention passage dangereux


Il est dangereux d’interpréter les volontés de Jacques Lacan

11 janvier 2012

Par Pascale Robert Diard

On ne touche pas impunément aux dernières volontés de Jacques Lacan.
Pour avoir écrit, dans son livre, Lacan envers et contre tout, que le célèbre psychanalyste avait été enterré “sans cérémonie et dans l’intimité” au cimetière de Guitrancourt “bien qu’il eût souhaité des funérailles catholiques” l’historienne Élisabeth Roudinesco vient d’être condamnée pour diffamation par la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris.

[Image : Sans titre]

L’auteure était poursuivie par la fille de Jacques Lacan, Judith Miller, qui estimait que cette phrase était gravement diffamatoire en ce qu’elle lui imputait “d’avoir trahi les volontés d’un mort“.

L’affaire avait mobilisé les partisans des deux parties, dans un climat électrique, à l’audience le 17 novembre 2011.

Dans son jugement rendu mercredi 11 janvier, le tribunal relève que la phrase reprochée à Élisabeth Roudinesco “par sa brièveté, sa composition et l’opposition sur laquelle elle est construite entre le souhait exprimé par Jacques Lacan, présenté comme un fait objectif et certain, et la réalité contraire de ses obsèques” sont “incontestablement contraires à l’honneur et à la considération” de la plaignante, Judith Miller.

Le tribunal refuse le bénéfice de la bonne foi à Élisabeth Roudinesco, au motif que l’auteur, “professionnelle de l’écriture maîtrisant parfaitement l’expression de sa pensée” qui a déjà consacré plusieurs ouvrages à la vie et l’œuvre de Jacques Lacan, a “manqué de prudence et de rigueur dans l’expression“, en présentant comme une “affirmation aussi concise que péremptoire“, le vœu de funérailles catholiques qui avait pu être formulé à un moment de sa vie par le psychanalyste.
Le tribunal condamne en conséquence les éditions du Seuil et Élisabeth Roudinesco à verser un euro de dommages et intérêts à Judith Miller et 6000 euros au titre des frais de justice.

Vous pouvez retourner à vos préoccupations quotidiennes.

Pascale Robert Diard


recul du droit

Grand recul du droit par rapporte à la cour européenne de justice. On observera et certains s’étonneront que la communauté psychanalytique dans son ensemble n’ait pas réagi à ce procès qui pose la question de la liberté d’expression de l’historien face non seulement à une famille mais à un groupe sectaire.

En quoi l’École de la Cause freudienne et les Miller serait-ils des victimes ? ce jugement laisse entendre apparemment qu’on aurait le droit de mener des campagnes de calomnie contre une personne, comme ce fut le cas 80 jours durant, sans que le tribunal ne s’en soucie. Maître Kiejman dans sa plaidoirie avait bien évoqué l’instrumentalisation de la justice au profit d’un règlement de comptes contre la liberté d’expression d’une historienne. Comment se fait-il que cela n’ait pas été entendu ?

Il est difficile de commenter une décision de justice sans avoir soi-même recours au droit, mais les lois de notre pays qui nous permettent de jouir de la liberté d’expression nous laisseront professer qu’il y a quelque chose qui boîte dans ce jugement. Avec pour résultat qu’il n’en manquera pas pour l’estimer, au sens primitif du terme, scandaleux.

Ayant pris parti contre les loi mémorielles nous en profitons pour souligner les effets collatéraux néfastes d’une idéologie qui conduit à faire des procès à des historiens. Ce n’est tout de même pas à un tribunal d’interpréter les écrits d’une historienne en lui opposant une autre interprétation tout aussi discutable. N’aurait-il pas fallu renvoyer les procéduriers à leurs occupations quotidiennes ? nous y reviendrons quand nous disposerons de plus d’éléments.

l’École de l’Accuse

Par ailleurs nous apprenons que l’École de la Cause freudienne dans sa lancée, en passe de devenir l’École de l’accuse freudienne, intente également un procès contre un film sur l’autisme qui lui déplait parce qu’hostile à la psychanalyse. Il s’agit du film de Sophie Robert Le mur. Sans partager la position de la réalisatrice, nous nous interrogeons sur l’opportunité de demander le retrait de l’œuvre ! Où va-t-on comme ça ? jugement rendu à Lille le 26 janvier. Nous vous en rendrons compte.


Commentaire paru sur le blog

1. On se demande en effet, à l’instar de C. Godin comment un juge a pu accepter une plainte aussi ridicule. Comble d’absurdité : l’éditeur et l’auteur sont condamnés mais la demande d’insertion d’un encart dans l’ouvrage est rejetée ; l’ouvrage peut donc continuer à être vendu tel quel dans les librairies. Ce jugement a quelque chose de politicien.

2. On peut également se demander à lire Pascale Robert Diard, si ce jugement ne sonne pas comme un avertissement pour les historiens, sommés ainsi, lorsqu’ils écrivent une biographie, de s’en tenir au seul discours des familles et de construire une « histoire » conforme aux idéaux de celles-ci. Sinistre et ridicule.

3. Espérons que tout cela n’empêchera pas Élisabeth Roudinesco de continuer à travailler comme elle l’a toujours fait.

Athos


Lois mémorielles, la folle mécanique

Par Jérôme Gautheret

Le Monde 27 décembre 2012

Voir aussi “Pour en finir avec un sport national français”

C’est une mécanique que rien ne semble pouvoir enrayer. Fondée sur les sentiments les plus nobles, les aspirations démocratiques les plus élevées. Il s’agit de reconnaître les souffrances héritées du passé, d’offrir une réparation symbolique aux pires blessures de l’Histoire, d’interdire la négation des pages les plus noires du siècle passé.

Contestées dans leur efficacité et accusées d’entraver la liberté de la recherche, les lois mémorielles adoptées en France durant les deux dernières décennies, dans la foulée de la loi Gayssot (1990) réprimant la contestation des crimes contre l’humanité tels que définis à Nuremberg, avaient fini par attirer contre elles la colère d’une grande partie de la communauté scientifique. En octobre 2008, une mission parlementaire présidée par Bernard Accoyer (UMP) avait conclu qu’il fallait en finir avec les lois visant à écrire l’Histoire. Les parlementaires avaient jugé qu’il ne fallait pas remettre en cause les lois existantes et juré qu’on ne les y reprendrait plus. Et pourtant… En adoptant à une écrasante majorité, le 22 décembre 2011, une proposition de loi pénalisant la négation des génocides reconnus par la loi française, les députés ont replongé dans un engrenage périlleux, au risque de raviver la controverse et d’ouvrir une crise diplomatique avec la Turquie.

De manière assez prévisible, comme en janvier 2001, après le vote de la loi reconnaissant le génocide arménien, et en 2006, après une première loi pénalisant la négation du caractère génocidaire des massacres de 1915, restée bloquée au Sénat, la Turquie a rappelé son ambassadeur et multiplié les déclarations courroucées, les menaces et les sanctions.

Dans le même temps, en France, de nombreuses associations turques faisaient entendre leur voix. Au matin du 22 décembre, au moment du vote de la loi, quelques milliers de militants, amenés devant l’Assemblée nationale par cars, ont brocardé les députés en brandissant l’étendard de la liberté d’expression et le principe sacré de la liberté des chercheurs.

Ces slogans ne sauraient faire illusion, venant de partisans d’un État qui pratique une forme de négationnisme officiel sur la question du génocide arménien et où la liberté d’expression sur ces questions est plus qu’encadrée. Ce qui est ici contesté, ce n’est pas seulement l’opportunité d’une loi réprimant le négationnisme : c’est la réalité même du fait génocidaire. Ce négationnisme insidieux, paré des habits du respect de la liberté de pensée, est au fond l’argument le plus puissant en faveur de la loi.

Reste que le simple rappel des dates d’adoption de ces textes, 2001, 2006, 2011, suffit à donner corps à un soupçon d’arrière-pensées électoralistes, teintées de communautarisme (les propositions émanant de représentants de circonscriptions abritant une forte communauté arménienne), qui affaiblit le propos. Ce caractère n’est pas propre aux textes sur le génocide arménien : la loi qualifiant l’esclavage et la traite occidentale de crimes contre l’humanité, portée par Christiane Taubira, députée de Guyane, date elle aussi de 2001, année préélectorale.

Électoralisme, communautarisme, lecture politique de l’Histoire… les critiques sur les lois mémorielles ont atteint leur paroxysme en 2005-2006, après la mobilisation pour l’abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 enjoignant aux programmes scolaires d’insister sur le “rôle positif de la présence française outre-mer”, alors que l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste des traites négrières, était poursuivi pour négation de crimes contre l’humanité par des associations antillaises après avoir mis en doute le bien-fondé de la loi Taubira. Après des mois de polémique, l’article 4, opportunément déclassé par le Conseil constitutionnel, a été supprimé et la plainte contre M. Pétré-Grenouilleau retirée, alors que les appels à l’abrogation des lois mémorielles, notamment celui du collectif Liberté pour l’Histoire, portés par des historiens à l’autorité incontestable comme Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet, s’étaient faits plus discrets. La bataille semblait s’être calmée.

Pourquoi alors ranimer la querelle, ce qui offre une tribune inespérée aux négationnistes et complique encore la tâche des chercheurs qui, en Turquie, travaillent à faire connaître les heures les plus sombres de leur histoire ?

Pour ses défenseurs, la loi adoptée par l’Assemblée le 22 décembre, et qui attend désormais d’être examinée par le Sénat, n’est que la suite logique de la loi de 2001, un ovni juridique constitué d’un seul article qui se bornait à reconnaître le génocide. De plus, elle n’est que la transcription d’une directive européenne et ne vise pas la négation du génocide arménien, mais de tous ceux reconnus par la loi française. Outre que ce dernier argument est un peu spécieux (la loi ne reconnaît que deux génocides, celui perpétré par les nazis contre les juifs et le génocide arménien de 1915), il pourrait mettre en lumière un aspect potentiellement explosif du texte. Car, si la France reconnaît deux génocides, les Nations unies en reconnaissent deux de plus : celui perpétré par les Khmers rouges au Cambodge, de 1975 à 1979, et celui des Tutsi, commis au Rwanda en 1994.

La simple reconnaissance par la France de ces deux autres massacres impliquerait mécaniquement que la loi s’applique à eux. Ce qui ouvrirait la voie à des querelles judiciaires explosives s’agissant du cas rwandais, dans lequel le rôle de la France continue à faire l’objet de très violentes controverses.

Lois mémorielles : pour en finir avec ce sport législatif purement français

Lois mémorielles : pour en finir avec ce sport législatif purement français

par Pierre Nora

Historien, président de l’association Liberté pour l’histoire

Point de vue – paru dans le Monde le 27 décembre 2011

– Article rediffusé par le Bulletin de la SIHPP de janvier 2012, avec son commentaire Sihpp.

On ne pouvait imaginer pire. Et si le Sénat devait confirmer cette funeste loi sur “la pénalisation de la contestation des génocides établis par la loi“, ce sont les espoirs de tous ceux qui ont désapprouvé la généralisation des lois mémorielles et tous les efforts de l’association Liberté pour l’histoire depuis 2005, qui se trouveraient anéantis. À peine y avait-il une cinquantaine de députés en séance pour voter à main levée. Je ne doute pas que les plus conscients d’entre eux ne tarderont pas à se mordre les doigts devant les conséquences de leur initiative. L’ampleur du désastre est telle qu’il faut reprendre la question à zéro.
Il y a en effet dans cette loi deux aspects très différents : la question arménienne, sur laquelle on s’est focalisé ; et un aspect de portée beaucoup plus générale, qui n’a pas été mis en relief.

Versant arménien, l’affaire est claire. Le parallèle historique entre le “génocide” arménien et la Shoah, qui justifierait l’alignement de la législation française sur la loi Gayssot – pénalisant en 1990 la contestation du génocide juif –, ne tient pas. Pour la Shoah, en effet, la responsabilité de la France vichyste est engagée, alors que, dans le cas de l’Arménie, la France n’y est pour rien. Et s’il s’agissait de faire pression sur la Turquie, le résultat est concluant : la décision française ne peut qu’exacerber le nationalisme turc et bloquer toute forme d’avancée vers la reconnaissance du passé. La Turquie avait proposé, en 2005, la création d’une commission bipartite d’historiens et l’ouverture des archives ; les Arméniens avaient refusé au nom de leurs certitudes : génocide il y avait, et donc rien à ajouter, comme si le mot seul dispensait d’explorer les conditions de la chose. Le gouvernement français aurait dû faire pression pour qu’Ankara installe une commission internationale, dont la Turquie se serait engagée à suivre les conclusions, pour sortir du fatal tête-à-tête.

Le mot génocide a une aura magique, mais il faut rappeler que tous les historiens sérieux sont réticents à l’utiliser, lui préférant, selon les cas, “anéantissement”, “extermination”, “crimes de masse”. L’expression, élaborée pendant la guerre, a été dotée d’une définition juridique en 1948, fondée sur une intention exterminatrice. Elle a pris une connotation extensive aux frontières floues, et son utilisation n’a plus qu’un contenu émotif, politique ou idéologique. Si les Arméniens souhaitent l’utiliser, pourquoi pas ? Il peut se justifier. Mais ce génocide était déjà reconnu par la République française depuis 2001. Alors ?

Ce qui frappe dans la loi adoptée le 22 décembre, son urgence, son téléguidage par l’Élysée, c’est le cynisme politicien, la volonté de couper l’herbe sous le pied d’une initiative parallèle de la gauche au Sénat, son arrière-pensée d’en finir avec toute candidature à l’UE de la Turquie, ainsi diabolisée, et pratiquement “nazifiée”.

Il en va de même de la notion de crime contre l’humanité, associée dans la loi à celle de génocide. La notion est entrée dans le droit en 1945 au procès de Nuremberg, et son imprescriptibilité signifiait qu’aucun des auteurs du crime n’était à l’abri de poursuites jusqu’à sa mort. On l’a vu pour les nazis. Mais l’Arménie ? Aucun des acteurs n’étant encore en vie et le crime datant de près d’un siècle, faut-il que ce soient les historiens qui en portent la responsabilité ? Comment ceux-ci pourraient-ils travailler sur un sujet désormais tabou ?

L’aspect arménien n’est pas le plus grave. Cette loi prétend n’être que la mise en conformité du droit français avec la décision-cadre européenne du 28 novembre 2008 portant sur “la lutte contre certaines formes et manifestations de racisme et de xénophobie au moyen du droit pénal”. C’est faux : elle va plus loin. Devant la décision de Bruxelles, la France avait choisi une “option” qui consistait à ne reconnaître que les crimes contre l’humanité, génocides et crimes de guerre déclarés tels par une juridiction internationale. C’était admettre l’éventualité d’une criminalisation des auteurs du génocide au Rwanda, au Kosovo et autres crimes internationaux contemporains, mais mettre les historiens qui travaillent sur le passé à l’abri de toute mise en cause. La loi actuelle s’applique à tous les crimes qui seraient reconnus par la loi française.

En termes clairs, la voie est ouverte pour toute mise en cause de la recherche historique et scientifique par des revendications mémorielles de groupes particuliers puisque les associations sont même habilitées par le nouveau texte à se porter partie civile. La criminalisation de la guerre de Vendée était d’ailleurs sur le point d’arriver sur le bureau de l’Assemblée en 2008 lorsque la Commission d’information sur les questions mémorielles avait conclu à la nécessité pour la représentation nationale de s’abstenir de toute initiative future en ce sens. D’autres propositions de loi se pressaient : sur l’Ukraine affamée par le pouvoir stalinien en 1932-1933 et les crimes communistes dans les pays de l’Est, sur l’extermination des Tziganes par les nazis, et même sur le massacre de la Garde suisse, aux Tuileries, en 1792 ! À quand la criminalisation des historiens qui travaillent sur l’Algérie, sur la Saint-Barthélemy, sur la croisade des Albigeois ? Mesure-t-on à quel degré d’anachronisme on peut arriver en projetant ainsi sur le passé des notions qui n’ont d’existence que contemporaine, et de surcroît en se condamnant à des jugements moraux et manichéens ? D’autant plus que la loi n’incrimine plus seulement la “négation” du génocide, mais introduit un nouveau délit : sa “minimisation”, charmante notion que les juristes apprécieront.

La loi Gayssot avait sanctuarisé une catégorie de la population, les juifs ; la loi Taubira une autre catégorie, les descendants d’esclaves et déportés africains ; la loi actuelle en fait autant pour les Arméniens. La France est de toutes les démocraties la seule qui pratique ce sport législatif. Et le plus tragique est de voir l’invocation à la défense des droits de l’homme et au message universel de la France servir, chez les auteurs, de cache-misère à la soviétisation de l’histoire. Les responsables élus de la communauté nationale croient-ils préserver la mémoire collective en donnant à chacun des groupes qui pourraient avoir de bonnes raisons de la revendiquer la satisfaction d’une loi ? Faut-il leur rappeler que c’est l’histoire qu’il faut d’abord protéger, parce que c’est elle qui rassemble, quand la mémoire divise ?

C’est ce que défend Liberté pour l’histoire. Nous avions lancé en octobre 2008, aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, un appel aux historiens européens que plus d’un millier d’entre eux avaient signé en quelques semaines. “L’histoire, proclamait-il, ne doit pas être l’esclave de l’actualité ni s’écrire sous la dictée de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales (…). En démocratie, la liberté pour l’histoire est la liberté de tous.”

C’est le moment de rappeler cet appel. Que tous ceux qui l’approuvent prennent l’initiative de nous rejoindre. Il est des revers qui ne font que relancer l’ardeur au combat. Il est des lois que d’autres lois peuvent défaire, des institutions politiques que d’autres institutions politiques peuvent corriger. Rien ne peut davantage prouver le bien-fondé de notre cause, appuyée sur le simple bon sens, que cette attaque en rase campagne. Ou plutôt en pleine campagne électorale.


Voir aussi :

– Lois mémorielles, la folle mécanique, par Jérôme Gautheret, in Le Monde, 27 décembre 2011.

– D’un autre côté, on trouvera à l’adresse suivante un article de Serge Klarsfekd paru dans Le Monde du 8 janvier intitulé : “Oui, les lois mémorielles sont indispensables ”

– Signalons enfin qu’un “Appel pour le « respect » du génocide arménien” a été publié fin décembre dans le JDD : signé par Charles Aznavour, Robert Guédiguian, Serge Klarsfeld, Bernard-Henri Lévy, Michel Onfray, et Erol Özkoray, ce texte est en ligne sur le site du JDD.

On ne s’étonnera guère d’y trouver les signatures de Bernard-Henri Lévy et de Michel Onfray, toujours hostiles au travail des historiens. On observera que les auteurs écrivent curieusement que ce texte “ne constitue pas une loi mémorielle”.

Psychothérapie institutionnelle – rencontre à Bruxelles

Il m’a accompagné à la gare

Voilà le premier exemple du dictionnaire pour illustrer le sens premier du mot : aller quelque part avec quelqu’un.

Quand on va à la gare, c’est pour prendre un train ; là, il y a d’ailleurs des accompagnateurs de train, qui vous disent où embarquer, comment vous débrouiller, mais les mauvaises langues les appellent des contrôleurs. Car accompagner, et c’est son deuxième sens, c’est aussi prendre des mesures visant à atténuer les effets négatifs de quelque chose.

sécurité par le lien

Accompagner, c’est donc être aux côtés de quelqu’un, ne pas lâcher ses objectifs à lui, l’assurer de cela. C’est penser avec lui ce qui le fera réussir, c’est en faire aussi son affaire, sans le priver de son projet. Ce n’est ni précéder, ni suivre, ni le prendre en charge, ni l’envoyer à la gare : c’est garantir, dans le mouvement, que quelque chose se passe, remplacer le contrôle par la présence, la contention par la circulation. C’est donc un choix de sécurité par le lien.

Comment aménager ensemble ces espaces de circulation ? Comment partager cet accompagnement à plusieurs, sans s’en emparer mais sans se défiler ? Comment être avec, sans devoir être pour ou contre – tout contre aurait dit Guitry ?
Comment penser une société qui favorise ce mouvement ?

sortir de la double ornière

Tels sont les enjeux qui nous mobiliseront pour sortir de la double ornière du contrôle social et de la dilution des responsabilités humaines.

Consulter le programme ci-dessus sous pdf

Grandir ou ne plus souffrir ?

Grandir ou ne pas souffrir ?

Par Éric Richalley

19 décembre 2011

Aspirations qui peuvent ne pas sembler contradictoires, et pourtant … Elles apparaissent comme deux postures existentielles divergentes, et produisent une ligne de fracture peu visible mais omniprésente dans les démarches de psychothérapie. À l’heure où l’État vient de règlementer le titre de psychothérapeute en le vidant de son sens, où les professionnels ainsi spoliés créent le terme de psychopraticien, c’est par cet éclairage que l’on peut tenter de trouver son chemin.

La grande majorité des psychothérapies sont déclenchées par une souffrance.

Carl Rogers définit ainsi le niveau de maturité psychologique qu’il appelle la vie pleine :

La vie pleine est le processus de mouvement dans une direction que choisit l’organisme humain quand il est libre intérieurement de se mouvoir dans n’importe quelle direction. L’un des aspects du processus que j’appelle « la vie pleine » apparaît comme un mouvement s’écartant du pôle de défense pour aller vers le pôle d’ouverture à l’expérience.

C’est donc un stade, que l’on pourrait simplement appeler santé, où l’individu est devenu autonome pour actualiser régulièrement son mode de fonctionnement pour progresser dans l’accomplissement de ses désirs de vie, et pour s’adapter à l’impermanence de son environnement. Une certaine souffrance est inhérente à ce processus car toute évolution comprend une part de deuil.

Mais la souffrance nait surtout d’un blocage dans ce processus. L’évolution se grippe, car le niveau de sécurité intérieure est trop faible pour s’aventurer sur des terres inconnues, parce que l’on n’est pas suffisamment comblé pour passer à autre niveau de nourriture.

C’est ce que Carl Rogers appelle le pôle de défense : toutes les stratégies mises en œuvre pour ne pas être confronté à nos zones d’insécurité, pour conserver à portée de main ce qui comble notre manque d’autonomie, notamment affective.
Quand elles sont efficaces, la souffrance n’est pas présente, mais la capacité de maturation est limitée. Une partie des désirs est étouffée, ce qui est rarement viable durablement. Ils finissent par émerger, et les systèmes de défense qui protègent mais enferment font alors souffrir.

trois types d’approche

À partir de cette situation, le monde des psychothérapies propose trois types d’approches :

1- Les médicaments

2- Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC)

3- Les thérapies basées sur la subjectivation

La première approche est bien connue, les laboratoires pharmaceutiques ont mis au point un certain nombre de molécules qui suppriment la souffrance psychique, avec plus ou moins d’effets secondaires et de dépendance. Elles ont pour conséquence de refaire fonctionner les systèmes de défense existants, donc la situation de blocage. Mais elles peuvent être nécessaires pour mettre un patient en sécurité et permettre à d’autres techniques de prendre le relais. Les prescripteurs de médicament conseillent malheureusement rarement une technique complémentaire.

Les TCC sont globalement utilisées dans les thérapies dites brèves. Elles ont pour objectif de supprimer le système de défense qui fait souffrir. Ceci provoque inévitablement une évolution rapide, qui peut se produire dans deux directions.

L’apprentissage de l’autonomie sans ces défenses, si elles était suffisamment proches d’être obsolètes, ce qui est un pas vers la vie pleine. La mise en place d’autres défenses, si l’autonomie est impossible car la destruction du système existant est trop précoce. Généralement cet autre système, que le psychisme établit dans l’urgence de l’insécurité générée, est plus profond. De surcroit il ne présente plus de symptôme de fragilité, il a donc des chances d’éloigner la perspective d’évolution. Par contre, le patient se trouve pleinement satisfait de sa thérapie, par le confort procuré et la rapidité de l’évolution.

favoriser le mouvement

La question existentielle sous-jacente est pleinement posée : l’objectif était-il de ne plus souffrir ou de grandir ? L’approche comportementaliste peut également être questionnée du point de vue de la nature de la relation patient-thérapeute : elle est basée sur un diagnostic, et une prescription de protocole de la part du thérapeute. Ce rôle de prescripteur, comme celui du médecin, induit le maintien du patient dans une position infantilisante qui ne favorise pas son autonomie.

Dans les techniques de subjectivation, l’approche est radicalement différente. Ce terme signifie que l’objectif est que l’individu devienne un sujet, c’est-à-dire qu’il accède à l’autonomie psychologique. Il regroupe des techniques diverses comme la psychanalyse, la gestalt-thérapie, les thérapies humanistes au sens large. Il n’est pas l’objectif ici de décrire leurs différences.

Le trait commun de ces approches est que le processus thérapeutique se joue dans la relation avec le thérapeute, à travers laquelle ce qui a provoqué le manque d’autonomie du patient va se rejouer pour se dénouer, induisant l’abandon naturel des systèmes de défense. La visée du thérapeute n’est pas de prescrire mais de favoriser le mouvement.

Ces thérapies sont dites longues, c’est le défaut que soulignent les autres approches. En fait ce sont des thérapies le temps que le patient soit prêt, ce qui en effet peut être long et incertain. Nous avons vu que l’impact d’une thérapie brève est en fait également dépendante de la maturité déjà présente sous le système de défense. Soulignons que la pratique d’une technique de subjectivation implique un prérequis impactant pour le thérapeute : celui d’avoir lui même traversé une psychothérapie profonde de même nature, afin d’acquérir la clairvoyance et la fluidité nécessaire dans ce qui se joue dans la relation.

confusion

À partir de la description de ces trois approches, et de la question de fond qu’elles posent, tentons à présent de les relier à la nouvelle législation du titre de psychothérapeute. À première vue, elle crée une incroyable confusion.

Le titre de psychothérapeute est maintenant réservé :

– Aux psychiatres, qui ne sont formés qu’au diagnostic et à la prescription de médicaments, mais qui sont libres par leur statut de médecin d’exercer tout autre technique, avec la formation et la thérapie personnelle qu’ils jugent eux-mêmes utiles.

– Aux psychologues, qui sont essentiellement formés au diagnostic et aux techniques comportementales, sans obligation de thérapie personnelle.

– Aux psychanalystes, qui sont au cœur des techniques de subjectivation.

Toutes les autres techniques de subjectivation, qui sont justement celles qui ont créé le terme de psychothérapeute, et qui l’utilisaient jusqu’à présent, sont exclues. Les thérapeutes pratiquant les TCC mais ne possédant pas le titre universitaire de psychologue sont également exclus.

Les victimes de ce hold-up n’ont eu d’autre choix que de créer un nouveau terme sous l’impulsion de leurs organisations professionnelles : celui de psychopraticien. Incompréhensible ? Pas si l’on examine l’intention politique sous-jacente qui est double :

– Assurer la prééminence corporatiste des formations universitaires (psychiatre et psychologue)

– Faire entrer le soin psychique dans des cadres évaluables avec des protocoles identifiés et chiffrables, c’est à dire le contrôle du soin par l’économie.

Les psychanalystes relèvent de l’exception dans cette intention, mais il était impossible de rayer d’un coup de plume une technique aussi ancienne et célèbre. Il conviendra par contre d’observer combien de psychanalystes non médecins ou psychologues auront réellement accès aux postes dits de psychothérapeute au sens nouveau de ce terme que l’État va créer à partir de cette loi.

tirer sur les feuilles ?

Les techniques de subjectivations sont donc les victimes de cette législation pour deux raisons.

– L’université n’est pas capable d’assurer leur formation qui relève pour une grande part de la thérapie personnelle et de l’expérimentation de la relation (elle ne l’a pas tenté).

– Il est impossible de normaliser la durée et le coût de ces techniques. Chaque individu y trace son propre parcours, on ne fait pas pousser une plante en tirant sur les feuilles.

Seules la prescription de médicaments et les TCC sont de bonnes candidates à la normalisation, or ce sont les techniques qui ne peuvent que garantir de ne plus souffrir.

Alors, grandir ou ne plus souffrir ? C’est un choix personnel, qui peut évoluer.
En attendant, personne ne sait à quelles pratiques va correspondre le nouveau titre de psychothérapeute, la loi ne le prescrit pas.

Les anciens psychothérapeutes sont maintenant psychopraticiens, et il vous appartient, comme avant, de vous informer vous-même de leur type de pratique et de leur formation.

Lettre ouverte à l’ARS de la région PACA

Lucien TENENBAUM

Psychopraticien certifié, ancien psychiatre des hôpitaux

Lettre ouverte à Mme, M. le Directeur Général
Agence régionale de santé de la région PACA,
132 bd de Paris, 13331 Marseille cedex 03

objet : mon inscription sur le registre national des psychothérapeutes

Madame, Monsieur,

Je me permets de vous informer que je ne demande pas à être inscrit sur le registre national des psychothérapeutes, bien que je sois psychiatre de formation, que j’exerce la psychothérapie depuis plus de vingt ans, que je l’enseigne et que je continuerai de l’exercer et de l’enseigner.

La raison principale en est que le titre de psychothérapeute, dans les conditions où il est défini par le décret n°2010-534 du 20 mai 2010, n’offre aucune garantie de compétence pour le public et risque même de l’induire en erreur. Ce constat se fonde sur mon expérience professionnelle et mon expérience de consultant.

Médecin du service public de psychiatrie pendant 22 ans, attaché d’enseignement clinique aux Universités de Strasbourg et de Nice, psychothérapeute pendant 22 ans dont six comme psychiatre conventionné, j’enseigne la psychopathologie dans plusieurs Instituts de formation à la psychothérapie et je suis superviseur de praticiens de cette discipline. Mon expérience clinique de psychiatre puis de psychothérapeute, mon expérience d’enseignant et de formateur, mon expérience de patient lors de plusieurs tranches de psychanalyse et de psychothérapie m’ont permis de définir ce qui peut former la compétence d’un (une) psychothérapeute.

Sur cette question, je me trouve pleinement en accord avec les associations des professionnels de la psychothérapie qui ont dressé la liste des conditions nécessaires et indispensables à toute formation de psychothérapeute :

– une psychothérapie personnelle approfondie (qui permet d’identifier les enjeux personnels dans la relation, en particulier ce qui relève de l’identification à l’autre et de l’abus de pouvoir, et de maîtriser leur gestion);

– une formation théorique, méthodologique et pratique à une méthode reconnue (qui donne à l’étudiant une expérience personnelle de la méthode, qui lui permet d’en apprécier les possibilités, les risques et les limites);

– une formation en psychopathologie clinique (qui, idéalement, ne doit pas se limiter à l’approche médicale mais doit la compléter et la prolonger par l’approche spécifique de la souffrance pathologique par la psychothérapie);

– une supervision permanente tout au long de la pratique professionnelle (assurée par des pairs expérimentés);

– l’engagement de se conformer à la charte déontologique de la profession;

– l’accréditation par une commission nationale de pairs.

Animé du souci légitime de protéger le public, mais ignorant de la réalité des pratiques sur le terrain et manquant d’une évaluation du travail accompli par les Instituts de formation de psychothérapeutes, le législateur aboutit au résultat paradoxal d’attribuer un titre qui ne garantit plus la compétence des praticiens. Les conditions définies dans le texte du 20 mai 2010 ignorent en effet les recommandations posées par les professionnels eux-mêmes.

Elles ne sont pas exigées des diplômés qualifiés es qualités à postuler ce titre, comme les médecins ou les psychologues dont la formation universitaire ne comporte ni une formation théorique et pratique aux techniques spécifiques de la psychothérapie, ni un travail thérapeutique personnel, ni l’engagement à la supervision, ni l’accréditation à l’exercice spécifique de la psychothérapie par des pairs. Ces carences préoccupantes dans la formation des médecins et des psychologues amenés à exercer la psychothérapie empêchent de prendre en compte quand il en est encore temps des problèmes de personnalité qui peuvent être à l’origine de dérives graves.

Seuls les psychanalystes remplissent la plupart de ces conditions, pour la bonne raison que la psychanalyse constitue une des premières méthodes réglées de psychothérapie et que les méthodes ultérieures en ont adopté les principes, en les élargissant et en les perfectionnant.

Quant aux stages de psychopathologie exigés pour certains professionnels, on peut douter, même quand les modalités en seront précisés et qu’ils existeront, qu’ils soient autre chose qu’une copie des enseignements médicaux et qu’ils ouvrent sur l’abord des problèmes psychopathologiques par l’approche spécifique de la psychothérapie.

Le titre de psychothérapeute délivré dans ces conditions n’est pas en mesure d’assurer le public de la qualité du service qu’il attend de ces professionnels. Vous comprendrez que je ne souhaite pas le porter. Les instances représentatives de la profession ont décidé unanimement qu’elles considéreront comme seules qualifiées à exercer la psychothérapie les personnes remplissant les conditions énoncées plus haut et qui se nommeront dorénavant psychopraticiens (certifiés ou relationnels) . Pour figurer sur leurs listes les psychothérapeutes inscrit au registre national des psychothérapeutes devront être habilités comme psychopraticiens.

Madame, Monsieur, je vous prie de croire à l’expression de ma considération.

Lucien TENENBAUM

Vaclav Havel – homme exemplaire

La mort de Vaclav HAVEL

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty

23 décembre 2011

Au moment où Vaclav Havel disparaît, jamais peut-être son message n’a été aussi actuel. Son itinéraire exceptionnel l’a conduit à faire de la politique une action qu’il qualifiait « d’humaine, cultivée, sensible et courtoise ». Pour bien le comprendre, il faut se souvenir qu’avant d’être le dissident engagé dans la Charte 77 qui a connu plusieurs années de prison, puis le Président de son pays, il a d’abord été un écrivain et un homme de théâtre. “Je suis écrivain, écrit-il, et j’ai toujours conçu ma mission comme le devoir de dire la vérité sur le monde dans lequel je vis, de parler de ses hommes et de ses misères – donc plutôt de prévenir et de guérir. Proposer de meilleures solutions et tenter de les réaliser, c’est la tâche des hommes politiques, ce que je n’ai jamais voulu devenir(1“).”

Cependant, la logique même du sens de son théâtre va le conduire à s’engager : “Le style de l’observateur amusé, non concerné, se révélait brusquement inadéquat, périmé, voire proche d’une dérobade. (…) Passé le temps des jongleries verbales, ce qui était en jeu, c’était l’existence des hommes. Plutôt que de railler, tout à coup montait une envie de crier. (…) Tout cela m’a incité à développer le thème de la crise d’identité de l’homme, fil conducteur de mon théâtre, dans l’abstrait (2“).”

Post-totalitaire

Analysant la situation de la Tchécoslovaquie normalisée après l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie en 1968, Havel la décrit comme une société post-totalitaire. Il ne s’agit plus de la terreur stalinienne mais d’un asservissement spirituel, politique et moral, masqué par l’accès à la société de consommation que commençait à permettre la situation économique de son pays. Cette société à ses yeux ne fait que porter à l’excès la tendance des sociétés modernes. “On pourrait dire de manière très simplifiée que le système post-totalitaire s’est développé sur le terrain de la rencontre historique de la dictature avec la société de consommation. Est-ce que l’adaptation tellement générale à la vie dans le mensonge, et le développement tellement aisé de l’auto-totalitarisme social ne sont pas en rapport avec la répugnance générale de l’individu de la société de consommation à sacrifier quoi que ce soit de ses acquis matériels au nom de sa propre intégrité spirituelle et morale ?(3“)”

Inviter à lire Havel ne consiste pas à le transformer en un mythe dont lui-même, homme de théâtre, ne manquerait pas de sourire. L’essentiel de la pensée et de l’action de Vaclav Havel consiste à ne cesser d’appeler, dans le champ politique, à la responsabilité et au ressourcement spirituel. Dans une période où tant de professionnels de la politique capitulent devant le pouvoir mondial de l’argent, c’est une chance pour l’Europe d’avoir connu un Chef d’État qui exprimait ainsi l’art de la politique : “Je suis partisan du principe civique parce que c’est lui qui permet le mieux aux hommes de se réaliser et de s’identifier avec ce qu’ils sont dans toutes les composantes de leur chez-soi, de jouir de tout ce qui fait partie de leur monde naturel, et pas seulement d’une de ses parties. Fonder un État sur d’autres principes que civiques, par exemple sur les principes idéologiques, nationaux ou religieux, signifie mettre en exergue une composante de notre chez soi en dépit des autres, nous limiter en tant qu’hommes et limiter notre monde naturel(4“).”


  • 1 Interrogatoire à distance. Éditions de l’Aube, 1989, page 13.
  • 2 Audience, Vernissage, Pétition, (pièce de théâtre), Gallimard, Paris,1980, p.25.
  • 3 Essais politiques. Calmann-Lévy, 1989, pp. 85-86.
  • 4 Méditations d’été, Éditions de l’Aube, 1992, p. 26.