soins sans consentement : la protestation continue

Grand rassemblement le samedi 3 décembre 2011

à la Maison de l’Arbre – la Parole Errante à Montreuil

Derrière le juge des libertés, n’oublions pas les soins sans consentement en ambulatoire…

Depuis le 1er août 2011, la loi réformant les “soins” psychiatriques sans consentement s’applique. Dès sa fondation en décembre 2008, le collectif des 39 a combattu les dérives sécuritaires qu’entérine la loi actuelle. Si un grand nombre de professionnels, de familles, de patients, et plus largement de citoyens, ont pu se féliciter de l’arrivée du juge dans le dispositif de privation de liberté, nous ne pouvons oublier :

– La logique sécuritaire qui sous tend cette loi : amalgame entre maladie psychique et dangerosité, entre “soins” et médicaments au détriment de l’accompagnement relationnel

– La mise en place des “soins” sans consentement en ambulatoire, “soins” qui introduisent un contrôle illimité des patients (dans l’espace et dans le temps) par le biais des “programmes de soins” contraints qui, eux, ne sont pas soumis au juge des libertés et de la détention

– La mise en place d’une garde à vue de 72h

– La création d’une nouvelle catégorie de patients supposés dangereux sur leurs seuls antécédents (avec constitution d’un fichier informatique)

Depuis un mois, nous constatons au quotidien l’inflation des procédures administratives (augmentation drastique du nombre de certificats, rigidités accrues pour tisser du lien entre l’hôpital et la cité etc.), qui desservent le temps et les moyens accordés aux soins réels des patients hospitalisés et suivis en ambulatoire.

Enfin, lors des audiences, des ruptures du secret professionnel se produisent rendant publiques la souffrance des personnes déjà fragilisées.

Devant l’aberration du pan sécuritaire de la loi et l’impréparation flagrante du dispositif de protection des libertés qui, comme nous l’avions prévu, vont à l’encontre de soins réels, le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire appelle d’ores et déjà à un grand rassemblement, le samedi 3 décembre 2011 à la Maison de l’Arbre – la Parole Errante à Montreuil pour l’abrogation de cette loi pour penser des pratiques psychiatriques qui, à rebours des dérives gestionnaires et sécuritaires actuelles, permettent une véritable hospitalité à la folie.

Le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire

(L’agenda précis du rassemblement sera communiqué ultérieurement)

Psychiatrie : une loi délirante

Une loi délirante


Par Juliette Bênabent

Télérama – 24 août 2011


“Sécuritaire”, “antithérapeutique”, la loi du 5 juillet sur les soins psychiatriques est loin de faire l’unanimité. Hôpitaux, centres d’accueil alternatifs, qu’en pensent les professionnels ?


prendre le temps d’essayer de comprendre

Difficile d’oublier ces visages denses qui scrutent intensément l’interlocuteur, le questionnent avec une clairvoyance incisive. Impossible de laisser filer ces voix laborieuses, et pourtant si désireuses de parler. Au centre psychothérapique de Saint-Martin de Vignogoul (Hérault), une évidence prend à la gorge, la psychose que l’on y soigne, c’est la part de folie, de difficulté à vivre, que tout humain porte en lui, mais que certains, plus fragiles, ne parviennent pas à dompter. Ils sombrent alors dans l’hystérie, la schizophrénie, les bouffées délirantes, ils sombrent en eux-mêmes, jusqu’à trouver une main tendue.

Alejandra, Angèle, Rémi, Marie et beaucoup d’autres ont voulu témoigner de leur vie au centre. D’autres sont venus, sans pouvoir ou vouloir parler, offrant leur présence comme un témoignage silencieux. Ouverte en 1972 dans un château du Moyen Âge bordé de somptueux lauriers, cette clinique privée, agréée par la Sécurité sociale accueille quatre vingt cinq patients venus prendre le temps d’essayer de comprendre ce qui leur arrive, explique son directeur, le Dr Hervé Bokobza.

îlot de résistance

Atteints de divers troubles psychiques, rarement nommés précisément “pour ne pas les étiqueter“, presque tous sont passés par l’hôpital ou les cliniques psychiatriques, avant d’atterrir sur cet “îlot de résistance“. Adressés par des hôpitaux ou des psychiatres de toute la France, ils ont tous écrit une lettre de motivation. “Leur consentement est le socle du travail, insiste Hervé Bokobza. Il faut qu’ils soient d’accord pour entrer, pour prendre leur traitement. Ils décident de leur départ. Ils sont acteurs de leurs soins.”

Ici, la loi du 5 juillet 2011 sur les soins psychiatriques, entrée en vigueur en catimini le 1e août, a été longuement expliquée. “Le jour où on en a parlé, j’ai pleuré toute la soirée“, se souvient Marie. Conçue pour pallier le manque de lits hospitaliers, et lutter contre la dangerosité supposée des malades, cette loi instaure des soins obligatoires à domicile, sous a menace d’hospitalisation, renforce le pouvoir des préfets pour lever les internements forcés, crée un fichier d’antécédents qui suit le malade pendant dix ans. Après deux semaines de soins forcés, elle prévoit l’intervention d’un juge. Faute de moyens, la “rencontre” peut se faire par visioconférence : patient et juge chacun devant un écran vidéo ! Tollé général, comme dans le service de psychiatrie de l’hôpital des Murets (94), où le Dr Bernard Martin s’insurge : “Ce dispositif est absurde, et même dangereux, pour des malades en crise, qui se sentent persécutés et croient souvent que la télévision leur parle personnellement.”

Qualifiée de “sécuritaire” et “antithérapeutique”, la loi a mis dans la rue quantité de professionnels, qui dénoncent une méconnaissance effrayante de la réalité des malades, la dégradation depuis des années de leurs conditions de travail, et un virage inquiétant vers une psychiatrie policière.

Retour à la logique carcérale

Après le meurtre d’un étudiant par un schizophrène, fin 2008 à Grenoble et déjà un double meurtre à l’hôpital psychiatrique de Pau, en 2004, Nicolas Sarkozy annonçait la “sécurisation des hôpitaux psychiatriques,” débloquant 70 millions d’euros pour installer vigiles, chambres d’isolement, caméras de surveillance. “Le lendemain de son discours, j’avais honte devant mes patients“, se souvient Hervé Bokobza. Avec des confrères, il a alors créé le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, groupe de soignants à la proue de la mobilisation actuelle. “En revenant à une logique carcérale, on détruit deux siècles de travail, martèle-t-il. La psychiatrie est née avec la Révolution française. Avant, les fous étaient brûlés comme des sorciers ou jetés en prison.”

Développée au XIXème siècle, surtout en France et en Allemagne, avec les asiles (du latin asylum, “lieu de refuge”), la psychiatrie a connu un tournant historique à la Libération. Des médecins rescapés des camps ont assimilé les asiles, où quarante mille patients étaient morts de faim et d’abandon durant la guerre, à l’univers concentrationnaire dont ils revenaient. Avec les mouvements du désaliénisme puis de l’antipsychiatrie, ils ont donné naissance à une vision humaniste du soin à la fois culturel, politique et social. Sans doute ont-t-ils alors négligé de repenser efficacement le rôle et les moyens de l’hôpital public…

la psychothérapie institutionnelle

L’hôpital de Saint-Alban, en Lozère, fut un pionnier de cette nouvelle philosophie, sous l’impulsion du psychiatre Lucien Bonnafé. Il accueillait, parmi les patients, des résistants, des réfugiés du fascisme ou du franquisme, des artistes aussi, notamment surréalistes. Paul Eluard y a écrit en 1943 son poème Le Cimetière des fous. Saint-Alban a inauguré la psychothérapie institutionnelle, basée sur la certitude que le malade peut participer activement à ses soins. C’est aussi le credo du centre de Saint Martin. À tour de rôle, les patients qui le souhaitent s’occupent du café, de la bibliothèque, aident le jardinier. Rémi, 35 ans, explique : – “En comptant sur moi, on m’a appris que je suis valable, j’ai pris confiance“, raconte ce jeune homme, qui prépare son départ après un séjour de plus de cinq ans. Perrine, 38 ans, vit en couple après plusieurs séjours à Saint-Martin : “Ici, j’ai trouvé pour la première fois de ma vie une place à moi, même si ç’a été d’abord une place de malade.”

La souffrance psychique “est la maladie du lien, de la relation à soi et au monde“, résume le Dr Bokobza. Ici, on cherche à rétablir ce lien, à raviver la connexion entre le patient et ceux qui l’entourent. Si possible, les médicaments sont réduits. À 23 ans, Marie a vécu onze hospitalisations. “Mes doses de lithium ont diminué peu à peu, à présent je n’en prends plus.” Car l’essentiel est ailleurs. Dans la thérapie de groupe, obligatoire et quotidienne, les sorties (plage, pêche, exposition photos à Arles), les ateliers (danse, peinture, sport). Le psychodrame, jeu de rôles orchestré par le patient, permet à Samuel, jeune pâtissier au visage d’ange, de “lâcher prise, exprimer (s)es émotions, pleurer enfin“. Pas de porte fermée à clé, ni de badge de sécurité : chacun est libre de circuler dans le parc (piscine, tennis), et même d’aller à Montpellier. Lizzie s’y rend toujours accompagnée ; sinon, elle a peur de se jeter sous une voiture. Son bras gauche est strié de cicatrices. “À l’hôpital, j’ai passé des jours seule, attachée, en chambre d’isolement. À Saint-Martin, il n’y en a pas.” Quand l’un refuse son traitement, les soignants prennent le temps de chercher à convaincre. L’injection de force n’est qu’un ultime recours, très rare. Et exceptionnellement, le centre transfère un patient à l’hôpital psychiatrique de Montpellier, parce qu’il a attenté à sa vie, blessé quelqu’un, ou traverse une crise si violente qu’un cadre plus strict s’impose. “Cela arrive, admet Hervé Bokobza. La collectivité est un pari fou pour des gens repliés sur eux-mêmes par la maladie. Pour certains, ce pari est perdu, ils souffrent toujours, voire davantage par-mi nous. La question de notre utilité se pose chaque jour…“

psychiatrie de secteur – années 60

Il y a encore quelques dizaines d’années, l’hôpital aussi faisait preuve de créativité, associant aux médicaments ateliers, thérapie, multipliant les structures d’accueil dans la durée. C’était le but du “secteur”, organisation géographique inventée dans les années 1960 pour sortir les malades des asiles et les soigner au cœur de la cité, dans un ensemble de lieux de soins gradués. Torpillé par le manque de moyens, et par des querelles territoriales ou idéologiques le secteur survit par endroits comme à Reims. L’hôpital y coordonne des centres médico psychologiques (CMP), des appartements thérapeutiques, le centre de jour Antonin Artaud, qui abrite ateliers et groupes de parole. Le directeur, le psychiatre Patrick Chemla, juge la loi du 5 juillet “porteuse d’une idéologie fascisante et gestionnaire de la folie.” Mais reconnaît que les désaliénistes ont été pris à leur propre piège “On a voulu détruire l’asile qui nous paraissait inique. Aujourd’hui, je vois bien que les lieux alternatifs ne peuvent exister qu’en s’adossant à un hôpital de bonne qualité.”

shooté, bavant, les bras raides, et puis on sort et ça recommence

Seulement, entre temps, des dizaines de milliers de lits hospitaliers ont fermé, et les structures complémentaires demeurent cruellement insuffisantes. Les CMP sont saturés, les hôpitaux gèrent des flux de patients en crise et travaillent dans l’urgence, alors que le temps est la clé de leur efficacité. Ils privilégient souvent le traitement le plus bref possible des symptômes. “Là-bas, pas de dialogue, ni de réelle thérapie, le médecin ne parle que des médicaments,” racontent Angèle et Wilfried, sous une tonnelle ombragée, dans le parc de Saint-Martin, à l’heure du café. “Ça dure quelques jours ou semaines, on est shooté, bavant, les bras raides, incapable de parler ou d’écouter. Et puis on sort. Et ça recommence.”

déficit dans le corpus de savoir des psychiatres

Alice Letessier, psychiatre à l’hôpital de Pau depuis dix ans, témoigne : “Nous nous épuisons avec un dilemme permanent : pour accueillir des malades, il faut en faire sortir d’autres. Où les orienter ? Les structures relais se raréfient, et comme toute la fonction publique nous avons moins de postes, du personnel moins qualifié.” Depuis vingt ans, une idée infuse : la psychiatrie serait une spécialité médicale comme une autre. Le diplôme d’infirmier spécialisé et l’internat spécifique ont disparu. Le psychiatre Ricardo Schabelman, directeur d’un hôpital de jour pour adolescents à Paris, fustige cette banalisation : “Notre discipline très singulière se trouve “protocolarisée” selon le schéma symptômes – diagnostic – traitement. La pratique clinique fondée sur la relation est abandonnée.” Dans cet établissement, quarante deux malades sont encadrés par presque autant de soignants, et la durée moyenne de séjour avoisine quatre ans. “Nous n’angélisons pas nos patients, précise le Dr Laurent Deihommeau, la dangerosité fait partie de leur maladie. Mais si nous, psychiatres, sommes assez nombreux et bien formés pour les soigner, ils ne seront pas dangereux.” Ricardo Schabelman complète : “Les faits divers si médiatisés révèlent un déficit de lits et d’effectifs, et aussi un déficit dans le corpus de savoir des psychiatres.”

l’ère de la classification et du DSM

Car la formation, elle aussi, a changé. La thérapie serait obsolète à l’heure de la chimie triomphante alors qu’aucune découverte majeure n’est intervenue depuis les premiers neuroleptiques des années 1950, à part l’endiguement des effets secondaires. Durant toutes ses études, Loriane Brunesseaux, psychiatre trentenaire, n’a ainsi jamais entendu parler de psychanalyse. “L’enseignement reflète une approche objectiviste et privilégie l’aspect neurologique de la souffrance mentale. C’est l’ère de la classification et du DSM.” Publié aux Etats-Unis en 1952 et régulièrement réactualisé, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) répertorie symptômes, diagnostics et traitements. Avec lui, on soigne des maladies, et non plus des personnes.

on recevra les patients les yeux sur la montre

Quand ils ont rejeté l’enfermement, les psychiatres ont rêvé de psychanalyse pour tous, de soins relationnels au sein d’une société structurée qui saurait prendre en charge ses membres les plus instables. L’idéologie la plus carcérale a échoué ; la plus humaniste a montré ses limites. Reste à inventer une troisième voie, prenant en compte la spécificité de la maladie mentale, reconnaissant la contrainte parfois nécessaire, admettant une fois pour toutes que l’efficacité comptable est hors sujet. “Si l’on cherche la rentabilité, prévient Alice Letessier, à Pau, on recevra les patients les yeux sur la montre, pour en voir le plus possible, et on les rendra encore plus malades.”

Rejetant la loi du 5 juillet, les professionnels redoutent aussi le plan santé mentale, promis par le gouvernement pour l’automne. “Ce terme, “santé mentale”, suggère une normalité terrifiante, souligne le Dr Bernard Martin. Notre métier consiste à aider les patients à mettre des mots sur leur douleur, à chercher leurs solutions. Pas à éradiquer la souffrance, encore moins à rendre les gens “normaux “! “

soin de longue durée fondé sur la restauration du lien

À Saint-Martin, le soin long, fondé sur la restauration du lien entre les êtres, donne chaque jour des résultats. Des patients retournent à la vie extérieure. Certains reviennent. En psychiatrie, la guérison est un objectif flou, insaisissable, chacun ici le sait avec humilité. Infirmières, assistante sociale, cuisinier, personnel administratif ou de ménage toute l’équipe – nettement moins payée qu’à l’hôpital – revendique le projet de soin. Et partage la fierté de faire vivre une institution dont plusieurs patients rencontrés affirment avec solennité : “Saint-Martin m’a sauvé la vie.”


– Les prénoms ont été modifiés.

– Le montant de la journée (140€) est remboursé, comme à l’hôpital (où il varie de 600 à 800 €).

– Le lieu le plus emblématique en demeure la clinique de La Borde (loir et Cher), ouverte en 1953 par Jean Oury, qui la dirige toujours.

JULIETTE BÊNABENT. PHOTOS CYRIL WEINER POUR TÉLÉRAMA.

CARRÉPSY À TOURS

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DSK – Diallo : devoir de réserve chez les psys

Malheur à celui par qui le scandale arrive

Une affaire sensible pour professionnels de son sang-froid

Par Philippe Grauer

En bons professionnels, si l’on commençait par réfléchir, écouter, peser – tout peser ? L’affaire DSK a profondément déstabilisé l’opinion de notre pays, qui attendait l’homme devant l’emporter sur l’actuel Président de la République. Que dire de ce gâchis par hypermédiatisation précipitée ? Que dire du comportement d’un homme politique réputé “à femmes” sans prendre en compte dans la relation incriminée celui de la femme avec laquelle il s’est passé quelque chose que la justice a renoncé à qualifier comme crime(1“) ? Il serait anti éthique de se faire le psy de quiconque ne l’a pas sollicité, et certainement pas en public. Que dire aussi bien des mensonges de celle qui se dit victime ? Comment conclure qu’il y a eu viol dans l’état actuel de notre information, biaisée de toutes parts, pourtant aussi complète que contradictoire ? la justice a besoin de preuves plus que d’intimes conviction. En l’occurrence on ne saurait revenir sur la chose jugée qui affirme expressément le contraire.

À partir de là, à chacun son humeur, mais méfions-nous des mouvements d’humeur en phase médiatique. L’indignation style cause des femmes, “shame on you“, ne devrait pas selon nous se ficher sur DSK embourbé mais non convaincu de crime, mais plutôt prendre de la hauteur et rappeler qu’en tout état de cause le sexisme est toujours présent au cœur de l’actualité dans notre monde, requérant notre active et intelligente indignation, indignation qui ne devrait pas oublier de se tourner également du côté de la capacité manipulatoire d’un certain type de médiatisation.

Indignation à double face sinon partielle et partiale. Nous assistons à une levée vertueuse, puritaine même, sachant que le puritanisme représente l’exact envers de la perversion, une levée de boucliers psys. Renforcés par les psys amateurs. Ainsi le bon docteur Rocard y est allé de son diagnostic de maladie mentale. Dans le lancer de boue les psys féministes en ce moment déchaîné(e)s à 80% de leur effectif ne rechignent pas à un argumentaire gauchiste extrême droitier qui nous invite à plonger dans les eaux troubles du populisme. Veillons à ce que le remède ne soit pas pire que le mâle, et que le cauchemar ne mobilise nos surmois déchaînés. Gare à la populacerie, notre vertu est aussi subversible.

Claudine Schalck dispense à l’occasion au CIFP de la formation avec un talent et une capacité d’engagement que nous apprécions. Pas une raison pour participer dans l’impulsion à notre tour à un jet de pierres ou de gadoue, mais dix raisons de réfléchir aux enjeux de cette ténébreuse et particulièrement pénible affaire. Mutatis mutandis, cette affaire fait penser à celle qui déstabilisa Clinton. Il convient en l’occurrence de rester dignes. Au motif de la protection des femmes ne les laissons pas s’embarquer dans un ordre moral populiste qui se moque bien de leurs légitimes intérêts. Et n’absorbons pas au passage le poison du puritanisme.

Pour se perpétrer le sexisme a besoin du silence. Certes qu’on peut acheter à l’occasion mais rien n’est si simple et les diffamations rampantes sentent mauvais. L’actuel tintamarre ne doit pas nous rendre sourds au simple sol du diapason de la raison. Dans le concert de casseroles actuel concernant DSK, un peu comme en psychothérapie relationnelle, il faut ménager pour s’y retrouver un peu de silence pour commencer. Cela ne veut pas dire qu’on doive s’installer en complicité, car notre métier requiert que devant l’injustice en activité nous fassions savoir ce qui ne se fait pas, nous ne lâchions pas la loi morale. La même morale requiert que nous nous refusions à tout psycho lynchage, galvaudant notre profession.

Tel quel voici l’appel de Claudine Schalck, document significatif publié dans Le Monde du 31 août 2011 sous le titre Machisme sans frontière, à consulter pour examen, conjointement à d’autres(2“), pas pour vous contaminer de l’air du temps. On n’a pas le droit de traiter DSK de violeur et nous ne nous associons pas à cette pétroleuse accusation. La justice en a décidé autrement, précisément parce que manquent les preuves, tout de même ! Prenons ce texte comme une occasion de continuer de réfléchir dans cette zone ultra sensible ravagée par la tempête médiatique.

  • 1 DSK : «Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni agression, ni aucun acte délictueux. C’est le procureur qui le dit.»

    Ce que dit le rapport : «Après une enquête poussée, il est clair que la preuve de deux éléments cruciaux -l’usage de la force et l’absence de consentement -ne peuvent reposer que sur le témoignage de la plaignante au procès. Les preuves physiques, scientifiques et autres établissent que l’accusé a eu un rapport sexuel hâtif, précipité, rapide, avec la plaignante, mais elles ne démontrent pas de manière indépendante qu’il s’agissait d’un rapport forcé et non-consenti. En-dehors de la plaignante et de l’accusé, il n’y a pas d’autre témoin oculaire de l’incident. Par conséquent, indéniablement, un jury de procès ne peut déclarer l’accusé coupable que s’il est persuadé au-delà de tout doute raisonnable que la plaignante est crédible. En effet, l’affaire repose entièrement sur son témoignage.»

    DSK : «Le rapport du procureur ne m’accuse en rien en matière de trace de blessure.» «Dans le rapport officiel, il n’y a rien, ni griffure, ni blessure, ni aucune trace de violence, ni sur elle, ni sur moi.»

    Ce que dit le rapport : «Les preuves physiques, médicales et d’autres preuves disponibles dans ce cas sont d’une valeur limité pour les points contestés d’un usage de la force et d’une absence de consentement. Ces preuves établissent de manière conclusive que l’accusé a eu un rapport sexuel avec la plaignante le 14 mai 2011. Cependant, elles ne prouvent ni ne corroborent le fait qu’il y ait eu un rapport forcé et non consenti, et ne confirment pas certains aspects du récit de la plaignante.»

    DSK : «Ce rapport (…), il dit: Nafissatou Diallo a menti sur tout.»

    Ce que dit le rapport : En réalité, les mensonges de Nafissatou Diallo, répertoriés par le rapport, ne portent pas sur ce qui s’est passé dans la chambre, mais ce qui s’est passé après: «Le fait qu’un individu ait menti dans le passé ou commis des actes criminels ne le rend pas nécessairement indigne de foi vis-à-vis de nous en tant que procureurs, ni ne nous empêche d’amener un tel individu à la barre des témoins lors du procès. Mais la nature et le nombre des mensonges de la plaignante nous rendent incapables d’accorder crédit à sa version des faits au-delà du doute raisonnable, quelle que soit la vérité sur la rencontre entre la plaignante et l’accusé. Si nous ne la croyons pas au-delà du doute raisonnable, nous ne pouvons pas demander à un jury de la croire. (…) En bref, la plaignante a fourni des versions divergentes et contradictoires des événements qui auraient accompagné l’agression présumée, et le résultat est que nous ne pouvons pas être suffisamment certains de ce qui s’est réellement produit le 14 mai 2011, ni de la manière dont la plaignante rendrait compte de ces événements lors d’un procès. Dans quasiment tous les entretiens importants avec les poursuivants, malgré nos adjurations de se montrer véridique, elle n’a pas dit la vérité, aussi bien sur de grands sujets que sur des points de détail, dont beaucoup se rapportaient à son passé et certains aux circonstances de l’incident lui-même. (…) Au cours de nombreuses auditions, la plaignante a livré des récits incompatibles de ce qui se serait passé immédiatement après sa rencontre avec l’accusé, nous laissant incapable de vérifier ce qui s’est réellement produit ou de nous appuyer sur un témoignage fiable à cet égard. Elle a aussi fait de nombreuses fausses déclarations, à la fois aux procureurs et dans le passé. Certaines de ces déclarations ont été faites sous serment et sous peine de parjure ; elles constituaient des actes frauduleux.»

  • 2 Le document de Cyrus Vance précisément publié dans l’Express et disponible partout est accablant, Nafissatou Diallo ment comme elle respire, et il n’y a eu aucune contrainte. On peut considérer la pièce aussi bien face que pile. Que faire, que penser de cette aventure d’où deux personnes sortent avec leur vie bouleversée ?

Syrie : la psychanalyste Rafah Nached arrêtée à Damas : pétition pour sa libération

Appel à la libération de la psychanalyste Rafah Nached

Nous venons d’apprendre avec consternation l’arrestation de la psychanalyste Rafah Nached, le samedi 10 septembre à 1h du matin, à l’aéroport de Damas, alors qu’elle se rendait à Paris pour l’accouchement de sa fille.

De santé fragile et âgée de 66 ans, Rafah Nached est la première femme psychanalyste en Syrie, et exerce à Damas depuis plus de 26 ans, faisant face avec une exigence et une patience sans relâche aux questions cliniques et théoriques qu’elle rencontre.

Elle a fait des études de philosophie et est diplômée en psychologie clinique de l’Université Paris 7. Elle a créé l’École de psychanalyse de Damas, en lien avec de nombreux psychanalystes français, et a organisé en novembre 2010 le premier colloque international de psychanalyse à Damas, d’une qualité scientifique exceptionnelle.

Rafah Nached vient régulièrement à Paris pour s’entretenir avec des psychanalystes, et suivre les dernières avancées en psychiatrie, et sur le fonctionnement des hôpitaux. Elle a établi des liens suivis avec la Croix-Rouge Française pour que les membres de son École de psychanalyse aient accès à des stages, en convention avec des Centres médico-psycho-pédagogiques de la Croix-Rouge française.

Elle a toujours mis ses compétences professionnelles et humaines – dont nous avons pu apprécier la richesse –, au service de la Syrie, sa patrie, à laquelle elle est très attachée.

Avec les confrères et collègues de la psychanalyste Rafah Nached, nous appelons à sa libération immédiate, afin qu’elle puisse poursuivre la tâche scientifique et humaine qu’elle s’est donnée depuis toujours.

Les signataires

Elisabeth ROUDINESCO, Directrice de Recherche, Université paris VII, Paris

Caroline ELIACHEFF, pédopsychiatre, psychanalyste, Paris

Roland GORI, Psychanalyste, professeur des Universités en Psychopathologie clinique, membre fondateur et président d’honneur du Séminaire Inter-Universitaire Européen d’Enseignement et de Recherches en Psychanalyse et Psychopathologie clinique à Marseille

Mohammed HAM, Professeur des universités, Université de Nice Sophia Antipolis, Directeur du master pro. et recherche : psychopathologies interculturelles, Psychanalyste, Secrétaire générale du SIUEERP

Ginette MICHAUD, Professeur titulaire, Département des littératures de langue française, Université de Montréal, Membre de la Société royale du Canada Montréal, Canada

Pierre BRUNO, Docteur d’Etat, Maître de conférences honoraire à l’Université Paris VIII

Marie-Jean SAURET, co-Directeur du Laboratoire de cliniques psycho-pathologiques et interculturelles, Professeur de psychopathologie clinique à l’Université de Toulouse 2

Docteur Gérard POMMIER, professeur émérite de psychopathologie clinique, Université de Strasbourg

Pascale MACARY-GARIPUY, psychanalyste, enseignant-chercheur, Maître de conférences en psychopathologie clinique à l’Université Toulouse.

Alain ABELHAUSER : vice-président de l’Université Rennes 2, professeur de psychopathologie clinique

Houriya ABDELOUAHED, maître de conférences Paris 7, Psychanalyste

Professeur jacques CABASSUT, Psychopathologie Clinique, Université de Nice Sophia, Nice

Sonia HARRATI, Maître de conférences en psychologie et psychopathologie clinique, Université de Toulouse-Le-Mirail, co-directrice du centre de criminologie et de sciences humaines de Midi-Pyrénées

Alain VANIER, psychanalyste, maitre de Conférence Paris VII, UFR de psychologie

Marie-Claire MATE, Directrice honoraire du Département Psychologie clinique du sujet, UFR de Psychologie-Université Toulouse 2 Le Mirail, Consultante en Géronto-psychologie Bourriou-Haut, Saint-Urcisse

Luz ZAPATA-REINERT, Enseignant-Chercheur, Maître de conférences à l’Université de Brest, Docteur en psychopathologie clinique

Sylvie BOURDET-LOUBERE, Maître de Conférences en psychologie clinique, Université Toulouse 2

Nicolas GUERIN, psychanalyste, Maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille 1

David BERNARD, Maître de Conférences en Psychopathologie à l’Université de Rennes II, Psychanalyste

Kosuke TSUIKI, Maitre de conférences à l’Université de Kyoto, Kyoto, Japon

Docteur Ginette MICHAUD, psychiatre, psychanalyste, Maitre de conférence honoraire à l’Université de Paris 7, UFR psychologie

Bruno MISTIAEN, enseignant chercheur au laboratoire de paléontologie stratigraphique, Université catholique de Lille

Claire MORELLE, psychanalyste, docteur en psychologie, professeur invité de l’Université Catholique de Louvain, Belgique

Françoise PETITOT, psychanalyste, Rédactrice en chef La lettre de l’enfance et de l’adolescence, revue du GRAPE, Paris

Laure THIBAUDEAU, psychanalyste, directrice de la revue PSYCHANALYSE

Dr Antoine BESSE, psychiatre et psychanalyste, Président d’honneur de l’Association Française des Psychiatres Privés, Membre du bureau de la Fédération Française de Psychiatrie

Guy Félix DUPORTAIL, philosophe, Université de Paris 1

Dr Agnès METON, Psychiatre, Chef de secteur, Chef de pôle, Présidente de CME de l’EPS Erasme, Antony, Psychanalyste,

Patrick CHEMLA, psychiatre, Chef de service à Reims et psychanalyste

Docteur Sophie AZAMBRE, praticien hospitalier, pédopsychiatre, responsable du Centre Médico-psychologique de Morsang sur Orge

Dr Richard HOROWITZ pédopsychiatre AMPP Viala, président de la Fédération des CMPP

Karine CAMPENS, psychanalyste, directrice du CMPP de Morsang sur Orge

Docteur Françoise CORVAZIER, Médecin de Santé Publique, chef de service en Protection maternelle et infantile du Val de Marne

Docteur Jean-Pierre DRAPIER, pédopsychiatre, praticien hospitalier, Médecin-Directeur du centre médico-psycho-pédagogique d’Orly

Elisabeth FABRE, Directrice du Centre médico- psychologique et directrice du centre de protection maternelle et infantile de la Croix-Rouge à Bagnolet

Docteur Guy DANA, psychiatre, médecin-chef du Secteur Longjumeau.

Docteur Daniel GARIPUY, Chef du service d’Addictologie, Hôpital Joseph Ducuing de Toulouse

Docteur Michael GUYADER, Chef de service du 8ème secteur de psychiatrie de l’Essonne

Docteur Dominique TEXIER, Psychiatre, médecin-chef du Centre médico-psycho-pédagogique de Paris

Docteur Gabrielle GIMPEL-DEVALLET, psychiatre à Toulouse, ancien interne des hôpitaux psychiatriques, ancien psychiatre des hôpitaux.

Jean-Pascal MILOVANOVITCH, Psychologue clinicien, Psychothérapeute en Hôpital de jour (Paris), Psychothérapeute et Responsable pédagogique (CMPP -91), Psychanalyste (Paris)

Sophie AOUILLE, psychanalyste à paris

Docteur Nancy BARWELL, Psychiatre, psychanalyste, Enseignante en psychanalyse (1981/2003), Artiste Plasticienne

Francisco BATTAGLIA, architecte à Paris

Frédérique F.BERGER, psychanalyste à Montferrier sur Lez.

Murielle BLACHERE, psychanalyste à Paris

Mona BOUTALEB, psychanalyste à Tosse, docteur en psychopathologie clinique

Florence BRIOLAIS, Docteur en psychopathologie clinique de l’Université Aix-Marseille

Catherine BRUNO, psychanalyste à Paris

Claudine CASANOVA, psychanalyste à Bordeaux

Rithée CEVASCO, psychanalyste à Barcelone

José Morel CINQ-MARS, psychanalyste, écrivain, Montreuil

Docteur Francine COUSINIE, Psychiatre à Albi

Sophie DUPORTAIL, psychanalyste, Rennes

Bernadette ETCHEVERRY, psychanalyste à Colomiers

Jean-Claude FERRAND, ancien directeur d’établissements d’éducation spécialisée

Wilfried GONTRAN, psychanalyste

Docteur Yamina GUELOUET-THABET, psychanalyste, Psychiatre à Toulouse

Annemarie HAMAD, psychanalyste, Docteur en anthropologie sociale, EHESS

Anne LE BIHAN, Psychanalyste à Paris, psychologue à l’E.P.S Barthélémy Durand à Etampes

Docteur Dominique LECHEVALLIER, psychanalyste, Docteur en psychiatrie, directrice de l’hôpital de Jour Wilson à Bordeaux.

Patricia LEON, psychanalyste à Paris, psychologue à l’hôpital Erasme, service de psychiatrie adultes, G20

Armando LOPEZ, Psychanalyste à Paris, psychologue au service d’addictologie Moreau de Tours et à la Maison d’arrêt Paris la Santé, hôpital Sainte-Anne

Docteur René MAJOR, Psychiatre, psychanalyste à Paris

Docteur Jacques MARBLE, Psychiatre expert auprès des tribunaux (Lyon), Médecin colonel de l’armée française, Ancien chef de service de psychiatrie des hôpitaux des armées

Docteur Ramon MENENDEZ, Psychiatre, praticien hospitalier, psychanalyste a Paris

Michel MESCLIER, Psychanalyste à Bordeaux

Bibiana MORALES, psychologue clinicienne CMPP d’Orly

Isabelle MORIN, psychanalyste à Bordeaux, Docteur en psychopathologie clinique

Yvram MOUCHENIK, enseignant, psychologue à Toulouse

Martine NOEL, psychanalyste, Villefranche-de-Laugarais

Gloria Patricia PELAEZ JARAMILLO, psychanalyste, psychologue

Giuseppe PITASI, psychologue, Italie

Michel PLON, psychanalyste à Paris

Jacques PODJLESKI, psychanalyste à Marseille

Docteur Erik PORGE, psychanalyste, psychiatre à Paris

Ursula RINCON, psychanalyste à Paris

Docteur Henri-François ROBELET, psychiatre à Angers

Patricia ROLAND, artiste-peintre-art-thérapeute

Véronique SIDOIT, psychanalyste, psychologue clinicienne aux CMPP d’Orly et de Marly-le-Roi

Chantal TALAGRAND, psychanalyste à Paris

Marie-Claire TERRIER, psychanalyste à Alençon

Asmae TRIBAK, psychologue clinicienne, psychothérapeute au CMPP d’Orly et en Institut Médico-éducatif

Michèle VIAUD, psychologue clinicienne et psychanalyste à Narbonne

Jean-Pierre WINTER, psychanalyste, écrivain, Paris

Liliane KANDEL, sociologue, membre de la rédaction des Temps modernes

Le XXIe siècle est d’ores et déjà lacanien

Par Catherine Clément

philosophe et romancière

© Le Monde


“L’amour, l’amour, que ça communique, que ça flue, que ça fuse, c’est l’amour, quoi. L’amour, le bien que veut la mère pour son fils, l'(a)mur, -il suffit de mettre entre parenthèses le a pour retrouver ce que nous -touchons du doigt tous les jours, c’est que, même entre la mère et le fils, le -rapport que la mère a avec la castration, ça compte pour un bout.Pour se faire une saine idée de l’amour, il faudrait peut-être -partir de ce que, quand ça se joue, mais sérieusement, entre un homme et une femme, c’est toujours avec l’enjeu de la castration. C’est ce qui est châtrant. Ce qui passe par ce défilé de la castration, nous essayerons de l’approcher par des voies qui soient un peu rigoureuses. Elles ne peuvent être que -logiques, et même topologiques. Ici, je parle aux murs, voire aux (a)murs, et aux (a)murs-sements.” Je parle aux murs, pages 103-104.


À sa mort, le vieux psychanalyste était presque un trésor national vivant. De loin, dandy foutraque adulé ou haï, célèbre pour ses cigares tordus, son nœud pap’ et le public people se pressant à son séminaire ; de près, un corps saisi de pensée. Place à la voix. On écoutait cette lente parole entrecoupée de soupirs, débobinant des phrases en quête de chute, piégées dans une grammaire exacte, mais dure à suivre. Alors Lacan revenait sur ses pas, tirant ses auditeurs le long d’un fleuve dont seule sa logique connaissait le cours. Nous, bateaux ivres ; lui, le hâleur. Résultat ? Une pensée couteau suisse. On l’a sur soi, elle sert à tout.

Dans la moisson de textes qui saluent sa mémoire, deux sont de lui, édités par Jacques-Alain Miller. Inédits, les deux datent de 1971-1972. Le premier est le livre XIX du Séminaire et s’intitule… Ou pire – points de suspension signifiant le vide, et Lacan pouvant toujours “faire pire”. Ce texte est lui-même flanqué de conférences titrées Je parle aux murs (ceux de la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne, autrefois ” asile clinique ” où les murs jouaient leur rôle). “Chiure, regard, voix.”
Deux textes de même époque aux allures de synthèse. Point de départ : Il n’y a pas de rapport sexuel, phrase en italiques et sursauts dans la salle. ” Il suffirait de baiser un bon coup pour me démontrer le contraire “, lâche-t-il. Non, Lacan ne nie pas la petite différence organique – ” Hourra “, lâche-t-il sombrement -, préfigurée comme ” valeurs sexuelles ” homme et femme par les parents, mais voilà, “ le sexe ne définit nul rapport chez l’être parlant “. Pourquoi ? Parce qu'” être parlant ” introduit une brisure, Spaltung selon Freud, une fente par où l’inconscient gicle. Dans le coït ou la copulation (pas de sentiment), chacun pour soi et pas de rapport. L’ordre du sexe relève du semblant, semblants de rôles sexués d’avance. Les femmes ? Elles sont la discordance que Lacan appelle le ” pas-tout “, réfutant Aristote pour avoir pensé ensemble l’Un et l’Être, le Tout. Or fondre deux en un est impossible et les femmes sont ” pas-toutes ” – ” éternelle ironie de la communauté ” disait Hegel, voire pestes. Et l’amour ? On ne parle que de ça, il est même fait pour ça. L’amour, c’est le supplétif.

D’abord plus aisé, Je parle aux murs reprend la théorie lacanienne des quatre discours, dont trois sans échappatoire. Le discours du maître rejoint le discours du capitalisme (” C’est mieux foutu, vous êtes plus couillonnés “) ; le discours de l’universitaire, carapace de semblant de savoir (” Vous y êtes à plein tube, en croyant faire l’émoi de Mai “) ; le discours de l’hystérique (séduction prédatrice pour régner sur un maître) ; enfin, peut-être le seul à libérer de l’asservissement psychique, le discours analytique fait de l’analyste un objet insaisissable que Lacan a appelé l’objet petit-a. Cet objet partiel sort du corps, ” chiure, regard, voix ” ; il se fait substitut, tétine ou psychanalyste. Un ” objet dont il n’y a pas d’idée “, cela sert de levier à l’histoire du désir et cela vous dépouille de vos répétitions. Selon l’éthique lacanienne, la psychanalyse est une ” prophylaxie de la dépendance “.

Ce résumé perd la drôlerie de Lacan. Ainsi des peauciers du front du hérisson, de la différence entre l’homme et le homard, des étudiants qui font de l’auteur-stop et – je n’y résiste pas – ” au niveau du réel, il n’y a pas d’Auvergnats “… Car Lacan redoutait le racisme dont il prophétisait le retour. Manque forcément aussi, dans ce résumé, une foisonnante érudition appuyée sur la pratique du latin et du grec, augmentée de Leibniz, de la topologie, du japonais, grâce à une cohorte d’aides invisibles dont, pour le chinois, François Cheng. Manquent enfin les cruels coups de griffe aux collègues, à Ricoeur, Sartre, Anzieu, Beauvoir – et Freud si nécessaire. Dans un résumé de Lacan, manque la vie.

Alors précisément, sa vie. En voici deux, Lacan, envers et contre tout, d’Élisabeth Roudinesco ; Vie de Lacan, de Jacques-Alain Miller, premier fascicule d’une série sur le modèle des Lettres à l’opinion éclairée de 2002, ébouriffantes d’intelligence et de gaieté. Deux témoins privilégiés : l’une parce que, fille de Jenny Aubry, psychanalyste d’enfants, elle a connu Lacan petite, l’autre parce qu’il est son gendre et le légataire de son œuvre. Parcourant le XXe siècle, Roudinesco y situe Lacan dès l’enfance, s’attarde sur la vie amoureuse de son objet, décrit une pensée mouvementée et tire à la sanguine le portrait de Lacan en libertin grandiose, rapportant son désir des femmes à la possession de L’Origine du monde, le tableau de Courbet, ” la chose génitale “, disait Charcot… Si elle croque à belles dents l’homme privé, c’est en historienne, superbement, que Roudinesco met en perspective le siècle de Lacan et le nôtre, ” d’ores et déjà lacanien “. Loin d’une simple psychologie médicale, nous dit-elle, et fondée sur la nécessité de la transgression, la pensée de Lacan est la seule en psychanalyse qui se confronte à Auschwitz et réinterprète la pulsion de mort. Psychiatre, le docteur Lacan resta populaire auprès des ” médecins des fous “, à la fois ” penseur des Lumières sombres ” et grand clinicien.

S’il a passé le plus clair de sa vie à élucider l’œuvre, Jacques-Alain Miller s’est longtemps tu sur l’homme qu’il côtoya seize ans, par respect pour le vœu de Lacan : que sa personne ne cache plus sa pensée. Peine perdue, le dandy écrase tout. Et Miller s’élance sur la piste de l’homme avec fougue et brio, sa marque de fabrique. Le Lacan de Miller est un révolté au désir hors normes, coup-de-poing américain en poche, qui veut tout tout de suite, trépigne pour obtenir, qui brûle les feux rouges et, s’il ne conduit pas, fonce à pied tête baissée parce qu’il hait le signal Stop !, brave la loi tant qu’il peut, comparable à Naomi Campbell moins la drogue. De sa propre existence, il disait : ” Une vie passée à vouloir être Autre malgré la loi. ” Sur son lit de mort, trois mots : ” Je suis obstiné.”

” Jardin à la française “

Roudinesco et Miller se croisent sur bien des points. L’excès, la démesure, le non-conformisme de la grande bourgeoisie, le charme et la brutalité. Le Lacan de Miller est plus tendre, plus aimant ; le livre de Roudinesco, nourri à l’amour vache, rend justice à un homme qu’elle admire et discute. Ces deux-là sont passionnés de Lacan.

Jean-Claude Milner aussi, mais autrement. Clartés de tout est d’un chercheur qui ne veut strictement rien savoir de l’homme privé. Mais alors, quelles lumières ! Un exemple. Milner, qui fut linguiste, décrypte la position de Lacan sur les langues. En 1953, neuf ans après la défaite du nazisme, le premier discours de Rome, célèbre pour son affirmation du ” retour Freud “, s’adressait aux psychanalystes de langue romane. A l’époque, l’allemand vaincu, langue natale de la psychanalyse, cédait devant l’anglais, langue de la marchandisation propre à dévoyer l’entreprise freudienne. Aux Etats-Unis, c’était fait. Pour retourner à Freud, Lacan le mit au cordeau ; de la jungle freudienne, ” j’ai fait un jardin à la française “, disait-il. Mais pour cela, rappelle Jean-Claude Milner, Lacan a recours à la ” langue dialectique “, une langue française qu’il se voit contraint de tourmenter, car le français classique ne peut rien dire de freudien. Tard dans sa vie, il n’a plus le temps, il joue aux mots-valises, se sert des homophonies, des sens opposés et, en hâte, brise la langue. L’obscurité vient.

À Miller, il disait : “J’ai 5 ans.” Sale gosse génial ! Pour moi, en 1962, inoubliable Lacan du séminaire sur l’angoisse, troublant professeur de discorde à Sainte-Anne, obstinément sérieux parmi les fous.


Bibliographie

De Jacques Lacan

– Le Séminaire livre XIX… Ou pire, Seuil, ” Champ freudien”, 256 p., 23 €.

Sur Jacques Lacan

– Le Théorème du Surmâle. Lacan selon Jarry, de Paul Audi, Verdier, 214 p., 16 €.
– Le Malentendu des sexes. Freud, Lacan et l’amour, de Juan Pablo Lucchelli, Presses universitaires de Rennes, 240 p., 18 €.

– Vie de Lacan, écrite à l’intention de l’opinion éclairée, de Jacques-Alain Miller, éd. Navarin, 24 p., 5 €.

– “Pourquoi Lacan”, numéro 9 de la revue Le Diable probablement sous la direction d’Anaëlle Lebovits-Quenehen, Verdier, 176 p., 15 €.

– Signalons également la parution, le 13 octobre, d’un autre inédit de Jacques Lacan, “La Troisième”, conférence à Rome en 1974, dans un numéro spécial de la revue La Cause freudienne, “Lacan au miroir des sorcières”, sous la direction de Nathalie Georges-Lambrichs, éd. Navarin, 16 €.

Miller fout Lacan à La Martinière

07 septembre 2011

Miller au Seuil : finies les lacaneries !

Il va y avoir du sport pour le 30ème anniversaire de la disparition du psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan le 9 septembre. Non en raison d’un nouveau témoignage à caractère scandaleux sur ses rapports à l’argent, de révélations sur le coup de poing américain qu’il gardait toujours dans sa poche ou de la révision des interprétations sur son imprégnation maurrassienne. Jacques-Alain Miller vient de bruyamment claquer la porte des éditions du Seuil où il éditait les œuvres de Jacques Lacan et établissait le texte de ses Séminaires depuis 45 ans : cette porte, il l’avait poussée à la première fois à 22 ans en 1966 pour y éditer l’ « Index raisonné des concepts majeurs » des Ecrits de Lacan. Ces derniers jours, le torchon a brûlé entre Jacques-Alain Miller et Olivier Bétourné, PDG du Seuil. Non que la disputatio ait tourné à l’aigre car il n’y eut guère d’échanges d’arguments d’ordre intellectuel mais plutôt de noms d’oiseaux. A plusieurs reprises par le passé, le légataire du droit moral des œuvres de Lacan a quitté Le Seuil avant d’être rattrapé car un éditeur bien né ne saurait supporter qu’un non-dupe erre. Mais cette fois, c’est la bonne. La tension a monté jusqu’à ce qu’hier soir, Jacques-Alain Miller, mari de Judith Miller née Lacan, lise en public au cours d’une soirée à l’hôtel Pullman Montparnasse cette lettre assez ouverte adressée à Olivier Bétourné, patron du Seuil et compagnon d’Élisabeth Roudinesco, biographe de Lacan (vous suivez ?) :

«(…) Je suis toujours là, Olivier, et je finis la série de vingt-cinq (25) livres du Séminaire de Jacques Lacan. J’en ai vu des PDG, Olivier, depuis l’exquis Paul Flamand, si respectueux de la grandeur de Lacan. Certains, je les ai appréciés ; d’autres, moins mais ce n’était pas l’essentiel : tous sans exception ont respecté la tache à laquelle j’étais attelé. Vous, Olivier, vous n’aurez jamais un Séminaire de moi. Rien. Rien de Lacan. Rien de moi. Rien de personne. (…) Vous avez tissé autour de moi une nasse de silence. Tous les libraires de France se sont trouvés persuadés que j’étais injoignable, qu’il leur fallait abandonner toute idée de m’inviter ».

Gratinée, la lettre à Olivier Bétourné en date de Paris le 6 septembre. La fin, applaudie par 400 personnes debout dont Philippe Sollers, vaut le détour :

« (…) Vous apportez la honte dans cette maison, Olivier, et j’en sors. Je vous tire ma révérence, Olivier. J’emporte avec moi ces dix (10) Séminaires dont neuf (9) sont achevés, et le dernier le sera sous peu, dès que j’en aurai fini avec vos bourdes, Olivier, et les conséquences de vos bourdes. Ces Séminaires, vous n’avez sur eux aucun droit, et ils ne sauraient être publiés par un homme tel que vous. La collection du Champ freudien s’arrête. Elle devait son nom à Lacan. Vous n’aurez pas réussi à la tuer. Je n’en reprendrai pas le titre. Comme responsable du droit moral de Lacan sur son œuvre, je vous interdis, sous peine de poursuites, de l’utiliser vous-mêmes. Je le laisse à l’Histoire »

Interrogé cet après-midi par l’envoyé spécieux de la « République des Livres », le PDG du Seuil Olivier Bétourné, qui connaît Jacques-Alain Miller depuis 1984, lorsqu’il était encore secrétaire général de la maison, loin de rester sur son kant-à-soi a pris les choses avec calme :

« Contrairement à ce qu’il prétend partout, nous ne sommes pas en possession des Séminaires. Vous pensez bien que si c’était le cas, nous les publierions ! Cette affaire est dérisoire et puérile. L’attitude de Jacques-Alain Miller balance entre le délire de persécution et le chahut d’étudiant. Pour ce qui est de l’effet d’annonce, c’est réussi. Pour le reste, en passant du Seuil à La Martinière, il ne fait que passer du 6ème au 4ème étage du même immeuble du même groupe… »

Il est vrai que le milieu des lacaniens exerce une forte pression sur Miller pour qu’il publie moins lentement les Séminaires ; or il s’est écoulé quatre années entre les deux derniers et l’attente a été jugée intolérable par les premiers concernés (il en est de même pour l’édition archéologique des manuscrits de Qumran mais il n’y est pour rien). Il reste dix volumes à publier. A ce rythme, nombre de lacaniens auront passé l’arme à gauche sans les avoir lus. Miller, lui, plaide que chaque édition requérait du temps ce qui, conjugué à l’instabilité du Seuil, l’a poussé à en différer la publication. Ce dont il se félicite aujourd’hui : «Ils ne sont pas entre les mains du Seuil ? Encore heureux ! Mais ils existent bien, à l’abri, terminés sauf Le Désir. Et ils paraîtront… ». Sur ce sujet et d’autres, il vient d’ailleurs d’accorder un entretien très complet au Diable probablement (170 pages, 15 euros, Verdier), revue qui réussit l’exploit d’être lacanienne sans être psychanalytique. Jacques-Alain Miller dit JAM publiera désormais les ouvrages du maître chez Hervé de la Martinière dit HLM. Samedi après-midi, il sera reçu à la librairie Mollat à Bordeaux pour y parler notamment de son dernier opus Vie de Lacan (Navarin); on espère pour la tranquillité du département de la Gironde qu’une conférence-signature d’Élisabeth Roudinesco pour son nouveau Lacan, envers et contre tout (Seuil) n’est pas prévue au même moment dans la même ville. Surtout si l’historienne de la psychanalyse a eu sous les yeux le Lacan quotidien, nouveau bulletin en ligne lancé par l’agence lacanienne de presse : faisant fi du lacan-dira-ton, Miller y raconte ses démêlés par le menu, à sa manière, drôle et cruelle, en des termes assez diffamatoires pour « Bétourné et sa démone » ainsi que leur service de presse, ce qui est inévitable pour celui qui s’y présente désormais comme la pipelette des intellos, « le Léautaud du structuralisme ».

(“Tout à l’heure, en sortant du métro Les Halles, je me perds dans le forum et je tombe nez à nez avec cette installation : il est partout !” photo Passou)

Roudinesco – Lacan

Entretien avec Xavier Lacavalerie pour Télérama du 10 au 16 septembre 2011 à propos de Lacan envers et contre tout, Seuil.

Ne craignez vous pas que le titre même de votre ouvrage, Lacan, envers et contre tout marque, d’entrée de jeu, une adhésion aveugle à celui que vous appelez, par ailleurs, « un maître paradoxal »- ainsi qu’à sa pensée ?

Inconditionnel, certainement pas ! Il s’agit plutôt d’opérer un bilan actualisé : de revenir sur la vie d’un homme, sur son oeuvre, sur ce qu’il en reste aujourd’hui, et de voir en quoi elle continue de questionner notre époque. J’ai voulu parler plus personnellement de Jacques Lacan, à l’intention du lecteur d’aujourd’hui, d’un AUTRE Lacan, confronté à sa grandeur, à ses excès, à sa passion du réel, à sa profonde humanité et à sa déchéance physique et intellectuelle à partir de 1979. Alors, lisez plutôt le titre de mon ouvrage comme un hommage critique, sans adulation : une fidélité infidèle, en dépit de tout. J’aime bien cette expression. Elle nous permet de comprendre notre souffrance et de nous faire saisir les déterminations que l’inconscient impose à notre subjectivité…

Historienne de formation, vous avez toujours été dans vos écrits la thuriféraire de la cause analytique et la défenseur de ses grandes figures fondatrices, surtout lorsque qu’elles étaient attaquées et leurs discours falsifiés et vilipendés….

La psychanalyse a été mon environnement naturel, une sorte de respiration vécue au quotidien. Ma mère, Jenny Aubry, fut une solide clinicienne, l’une des pionnières de la psychopathologie des enfants, mais aussi une amie de Jacques Lacan. Toute petite, je faisais donc en quelque sorte partie du sérail. Ensuite, à la fin des années 1960, j’ai été membre de l’École freudienne de Paris (EFP), fondée par Lacan, une école de type socratique plutôt qu’une association classique de cliniciens installés dans leur routine. Mais je peux vous assurer qu’à l’époque mes véritables préoccupations et mes admirations intellectuelles allaient plutôt ailleurs, du côté des historiens, des littéraires ou des philosophes comme Michel Foucault, celui des Mots et les choses (1966) ; ou encore de Gilles Deleuze, dont j’ai été l’élève même si je ne partageais pas l’idée énoncée dans L’Anti-Œdipe (1972) selon laquelle l’homme moderne ne serait pas tragique mais habité par des machines désirantes plutôt que par des structures symboliques. Je cherchais ma voie dans l’écriture, dans le monde des idées, dans le récit narratif et j’étais structuraliste. L’enseignement de Michel de Certeau, grand historien des mystiques, père jésuite et profondément marqué par l’œuvre de Freud a été pour moi d’une importance considérable : il m’a orienté vers l’histoire. Louis Althusser aussi a joué un rôle central dans mon évolution : tous ces penseurs étaient fascinés par la psychanalyse mais d’une manière distante.

Qu’est ce qui à motivé ce revirement qui vous a conduit à délaisser vos préoccupations purement philosophiques pour mener cette sorte de combat ?

Ma formation et mon travail d’historienne et de critique littéraire. Ne serait ce que pour rétablir quelques vérités et chercher à comprendre et à raconter les passions qui ont toujours entouré les débats autour de la théorie psychanalytique et de ses pères fondateurs. J’aime l’histoire de la psychanalyse, cette aventure intellectuelle, ce désir de changer la vie psychique et cette attirance pour la sexualité et les rêves, avec ses personnages, ses concepts, ses paysages dans lesquels je ne me lasse jamais de faire un voyage à travers des villes : Vienne, Berlin, Budapest, New York, Buenos Aires, Londres, etc. Longtemps, j’ai fait mienne cette fameuse phrase de Marc Bloch écrite à la fin des années 1930, dans son ouvrage de référence « Apologie pour l’histoire, ou métier d’historien » : « Robespierristes, anti – robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites nous simplement quel fut Robespierre » .

Un plaidoyer pour davantage d’objectivité et de mesure, en quelque sorte ?

Oui. Pour sortir des clans partisans et des rumeurs, ce qui, entre parenthèse, est le meilleur moyen de déplaire à tout le monde, les uns vous reprochant de trahir ce à quoi ils adhèrent aveuglément, les autres vous accusant de fanatisme et de sectarisme. Combien m’ont reproché, par exemple, de ne pas avoir passé sous silence la collaboration du psychanalyste Ernest Jones avec les nazis, alors qu’il s’agissait simplement pour moi de rétablir des faits historiques et objectifs. Plus une théorie est nouvelle et moderne, plus elle est difficile à imposer, mais plus elle produit des effets de dogmatisme qu’il faut ensuite corriger et critiquer.

Quel a donc été l’apport majeur de Jacques Lacan à la psychanalyse ?

Maître en paradoxes, Lacan s’est voulu le porte parole d’une relève de la psychanalyse et il est allé rechercher ses principes dans la philosophie allemande, mais aussi dans ce que Freud lui-même appelait « La Chose » (das Ding). Cette « chose » c’est l’objet silencieux, enfoui au coeur de l’humain et qui se distingue par sa puissance mortifère : un réel qui échappe à l’explication rationnelle. Chez cet homme, qui avait des inhibitions d’écriture mais qui savait manier le langage avec génie, le mot «chose» est sujet à toutes sortes de néologismes : « a-chose » , « hache-ose » , « l’Achose » , « achosique » , etc. , dont le privatif « a » ou encore le « h » (hache !) aspiré, indique un manque, un morceau tombé et perdu et qui forme un secret impénétrable : le ressort même du fonctionnement humain. Cette « chose » là, c’est donc l’énigme de l’être, fondement même de l’humanisme freudien si particulier, désigné comme proprement « inhumain ». Car comment poser l’homme comme valeur, alors qu’il est soumis à une telle aspiration destructrice, à cette pulsion de mort dont parlait Freud, et dont les horreurs commises à Auschwitz sont l’exemple le plus manifeste ? Lacan est l’un des penseurs importants du génocide des Juifs. Par ailleurs, il donne une valeur mythique à ce vieux mot – apocryphe, d’ailleurs – que Freud aurait dit à son ami Jung en 1909, en vue du port de New York : « ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ! » : la psychanalyse est comparable à une épidémie, elle est susceptible de renverser les pouvoirs de la norme établie : elle est libératrice. Mais elle peut aussi devenir le pire quand elle est sauvagement utilisée par des psychanalystes pour « interpréter » le comportement des célébrités et plus particulièrement des hommes et femmes politiques. Ainsi, à propos de l’affaire DSK, un psychanalyste, a expliqué que les femmes de « cavaleurs » (mot horrible) jouissaient d’être trompées par leurs maris. Et il a nommé Anne Sinclair.

N’est ce pas là la caractéristique de que l’on pourrait appeler « l’exception française en psychanalyse» , quand d’autres pays ne veulent y voir qu’un ensemble de recettes pour guérir les bobos de l’âme et remettre d’aplomb le corps souffrant sur le chemin de la production économique ?

La France est le seul pays où, à travers l’enseignement de Lacan, mais aussi l’éclosion d’une certaine littérature – pensez par exemple aux surréalistes, à l’œuvre d’Antonin Artaud ou de Georges Bataille – la doctrine de Freud a été regardée comme subversive, un peu à l’image des idées de la Révolution de 1789 qu’il fallait propager à travers l’Europe entière, pour délivrer les peuples de la tyrannie. Ailleurs, tout particulièrement aux États-Unis, on a fait trop souvent de la théorie freudienne le contraire de ce qu’elle était : une idéologie du bonheur, au service de l’adaptation à une norme sociale, comme l’ont dénoncé les meilleurs psychanalystes américains. Mais cette époque est révolue, on est passé désormais à l’anti-freudisme radical : on rejette ce que l’on a trop adulé et on reproche à la doctrine freudienne de ne pas tenir les promesses de guérison qui n’ont pas été les siennes.


L’homme Lacan continue à faire polémique…

Il a toujours fait l’objet d’interprétations extravagantes qui émanent généralement de pamphlétaires peu scrupuleux. Comme Freud qui fut accusé de tout : nazi, antisémite, incestueux, escroc, que sais je encore ? Lacan traîne derrière lui une réputation sulfureuse de pervers, de chef de secte, maltraitant les femmes, bousculant ses patients. Tout a été dit à ce sujet. Dans mon ouvrage je présente simplement l’homme tel qu’il était, avec son côté dandy et séducteur, amoureux de culture classique, transgressif dans sa manière de vivre, de concevoir la cure, de dissoudre, de façon insensée le temps des séances. Avec son humour formidable et ravageur, qui dénonçait la bêtise et rangeait de son côté les esprits libres et disponibles. J’évoque encore un personnage plus secret, le collectionneur un peu fétichiste, féru de tableaux de maîtres, de meubles anciens, de statuettes archéologiques, de livres en édition originale, de vêtements fabriqués dans les étoffes et les tissus les plus rares, de chaussures faites sur mesure. Mais c’est un aspect de son personnage. Tout cela s’est accompagné, durant les dernières années de sa vie, d’une véritable « pulsion néologique » , qui se mêlait, dans son discours, à sa manie de la collection : il passait son temps à inventer des mots, à jouer avec eux, à les déformer, déployant une fureur verbale qui faisait surgir de son inconscient de violents souvenirs de familles, plus ou moins refoulés. Cette manie du néologisme, a fini par tourner à la création délirante, mais son auteur y a heureusement eu recours, aussi, pour penser l’ensemble de son système doctrinal.

Il ne faudrait donc pas que cette singularité masque ce que j’appellerais la « geste lacanienne » : cette aventure intellectuelle fondatrice dans notre modernité. Elle a sans doute provoqué la libération des paroles et des mœurs, l’essor de toutes les émancipations – chez les femmes, les minorités, les homosexuel(le)s – la transformation de la vie, de l’école, de la famille, bref toutes les espérances de l’après-68, dont il a épousé bien des paradoxes.. Un Lacan finalement partagé entre ombre et lumière.


Mais aujourd’hui ? Quelle place occupe-t-il dans le monde foisonnant des thérapies modernes ?

L’époque héroïque de la psychanalyse a pris fin. Nous assistons à l’éclosion des psychothérapies, plus courtes, moins centrées sur la parole et l’exploration de l’inconscient et donc plus adaptées à l’individualisme moderne qui est en quête de résultats immédiats et d’un certain égocentrisme. Il y a en France chaque année entre 5 et 8 millions de personnes qui vont mal et qui, de manière prolongée ou épisodique, se soignent comme ils peuvent, à grand renfort de médicaments psychotropes, de thérapies diverses, de médecines parallèles, de cures en tout genre et de mille autres médecines de soi, qui se multiplient, souvent hélas, à l’écart des sciences et de la raison. Dans ce contexte, rappeler qui fut Jacques Lacan et son apport essentiel à la psychanalyse est une entreprise salutaire. Il a donné une véritable grandeur à l’exploration de l’inconscient. Notre époque se préoccupe essentiellement de performances sexuelles, de culte de soi, d’hygiénisme, de semblant et de sécurité. Et très peu du désir ou de la connaissance vraie : de soi, de la culture ou de la politique. A ce propos, Lacan parlait de la « passion de l’ignorance », terme repris par Roland Gori et Alain Badiou. Nous vivons dans une angoisse perpétuelle qui nous conduit, de plus en plus, à ne rien vouloir savoir de ce qui nous détermine.


Il est très difficile pour les chercheurs d’accéder aux archives de Lacan, écrivez-vous. Qui les en empêche ?

Personne. Mais les ayants-droit n’ont effectué aucun dépôt des archives personnelles de Lacan : ni notes de travail, ni lettres reçues. Rien de rien. Et d’ailleurs les psychanalystes français sont peu soucieux d’histoire, au contraire des anglophones qui ont une tradition historiographique : n’oublions qu’à partir de 1933, les psychanalystes d’Europe centrale et orientale – presque tous Juifs – ont pris la route de l’exil vers l’Angleterre ou les Etats-Unis et ils ont eu ensuite le souci de transmettre leurs archives et leur mémoire passée détruite par le nazisme. Rien de tel en France. Ce qui fait que, depuis trente ans, je suis devenue dépositaire d’un énorme corpus d’archives et de témoignages que j’ai utilisés dans mes ouvrages : pas seulement les lettres de Lacan (ou les documents divers le concernant) mais aussi les lettres, archives et notes des acteurs du mouvement. A quoi s’ajoutent les archives des sociétés psychanalytiques. Un jour je déposerai tout ça à la BNF.


Propos recueillis par Xavier Lacavalerie

(1) Un nouveau volume du Séminaire : Livre XIX (1971-72) … ou pire, établi Jacques Alain Miller, 253p. 23 euros. Et Je parle aux murs, trois conférences prononcées à la Chapelle de l’Hôpital Sainte Anne, à la même date, 113p, 12 euros, Seuil.

– Élisabeth Roudinesco. Lacan, envers et contre tout. Seuil, 175 p. pages, 15 euros.

Séminaire annuel Élisabeth Roudinesco à Normale Sup

École Normale supérieure

45 rue d’Ulm, 75005 Paris

salle Cavaillès

Élisabeth Roudinesco

Jacques Lacan : vie, œuvre, archives, héritage

Département d’histoire et Institut d’histoire moderne et contemporaine (Gilles Pécout)

Mardis de 18 à 2O:00

22 novembre (séance inaugurale), 6 décembre, 3, 17 et 24 janvier, 7 et 14 février, 6, 20, 27 mars, 3 avril, 15, 22 mai.

Séminaire Histoire de la p sychanalyse 2011-2012

inclus dans :

ÉCOLE DOCTORALE 382-EESS Économie, espaces, sociétés, civilisations.

UFR DE GÉOGRAPHIE, HISTOIRE, SCIENCES DE LA SOCIÉTÉ (GHSS) UNIVERSITÉ DE PARIS VII-DENIS DIDEROT.

Nous sommes tous des evthériens : dispensateurs de bons soins.

Paléontologie: l’homme descend d’une souris chinoise !

25 août 2011 | Par Michel de Pracontal in Mediapart


Son nom – Juramaia sinensis – signifie : mère jurassique de Chine. Elle avait l’allure d’une musaraigne, mesurait environ une dizaine de centimètres de la pointe du museau au bout de la queue, et vivait au nord-est de la Chine il y a 160 millions d’années, quand les dinosaures dominaient la planète. Elle est aujourd’hui le plus ancien fossile connu de mammifère « euthérien », le groupe dont sont issus presque tous les mammifères actuels, y compris notre espèce. Son pedigree scientifique est publié dans la revue Nature du 25 août 2011. Selon son principal découvreur, le paléontologue Zhe-Xi Luo, du Muséum d’histoire naturelle Carnegie, à Pittsburgh, «Juramaia est l’arrière-grand-tante ou l’arrière-grand-mère de tous les mammifères placentaires qui prospèrent aujourd’hui».

Reconstitution artistique de Juramaia© Mark Klinger / Carnegie Museum of Natural History

Les mammifères euthériens, ou placentaires, sont ceux dont les embryons se développent dans l’utérus de leur mère et sont nourris grâce à un placenta, comme c’est le cas de la souris, du lapin, de la vache ou de l’homme ; les euthériens se distinguent des métathériens, dont font partie les actuels marsupiaux comme le kangourou ou le koala, dont les petits naissent à l’état de fœtus et poursuivent leur développement dans la poche abdominale de leur mère, appelée marsupium. Ces deux groupes rassemblent la quasi-totalité des mammifères actuels, à l’exception des monotrèmes, les plus primitifs, dont il ne subsiste que cinq espèces : le bizarre ornithorynque, au bec de canard et à la queue de castor, qui pond des œufs mais dont les petits sont allaités ; et quatre espèces d’échidnés, également des mammifères ovipares.

Les trois groupes de mammifères sont apparus pendant le long règne des dinosaures, qui ont dominé la Terre pendant plus de 160 millions d’années, du Jurassique, il y a 230 millions d’années, à la fin du Crétacé, il y a 65 millions d’années. Plus de mille espèces de dinosaures terrestres, des reptiles géants à de petits bipèdes de la taille d’un poulet, régnaient sur un continent unique, la Pangée, qui allait ensuite se fragmenter pour donner les continents actuels. A l’apogée de l’ère des dinosaures, de petits mammifères ont commencé à occuper les rares niches écologiques encore disponibles. Mais c’est seulement après l’extinction des dinosaures que les mammifères ont investi l’espace terrestre. L’espace aérien, lui, est resté le domaine des dinosaures aviaires et de leurs descendants, les oiseaux.

Cependant, les recherches paléontologiques récentes ont montré que, sous le règne des dinosaures, les mammifères étaient déjà assez nombreux, même s’ils ne tenaient pas le haut du pavé. Ce sont surtout les euthériens et les métathériens qui mobilisent l’attention des scientifiques, car les monotrèmes ont laissé peu d’archives fossiles et ne sont quasiment plus représentés. L’une des questions cruciales, pour comprendre l’histoire des mammifères, est celle de savoir quand la lignée des mammifères placentaires, dominante aujourd’hui, s’est séparée de celle des marsupiaux.

[Image : Sans titre]

Emplacement géographique du site de la découverte© DR

Dans ce domaine, l’équipe sino-américaine de Zhe-Xi Luo, Qiang-Ji et Chong-Xi Yuan, celle-là même qui a découvert Juramaia, a fait une série de trouvailles décisives. En 2002 et 2003, ces chercheurs ont décrit un fossile d’euthérien qu’ils ont appelé Eomaia scansoria («ancienne mère grimpeuse») et un métathérien nommé Sinodelphys szalayi. Les deux bestioles, longues de dix à quinze centimètres, ont toutes deux été découvertes, comme Juramaia, sur un site qui se trouve dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine, à la frontière avec la Corée du Nord. De plus, Eomaia et Sinodelphys remontent tous deux à environ 125 millions d’années.

Sur la base de cette double découverte, on pouvait supposer que les deux groupes – euthériens et métathériens – avaient une origine commune en Eurasie. Mais un problème chronologique se posait : des études de biologie moléculaire indiquaient que les euthériens remontaient à nettement plus que 125 millions d’années. Il y avait donc un trou dans les archives fossiles, que Juramaia vient opportunément combler : désormais, on peut assurer que la lignée des euthériens, autrement dit des mammifères placentaires dont nous faisons partie, remonte au moins à 160 millions d’années.

Juramaia révèle aussi des caractères qui expliquent comment les euthériens ont pu faire souche dans l’environnement du Jurassique : ses membres antérieurs sont adaptés à l’escalade. Mère Souris pouvait grimper aux arbres, ce qui lui a donné accès à une nouvelle niche écologique, la canopée. Cela a dû être un atout décisif à une époque où la majorité des mammifères étaient cloués au sol.

Pour Zhe-Xi Luo, les mammifères placentaires se sont épanouis et sont devenus très largement majoritaires grâce à leur mode de reproduction, plus efficace et plus sûr que celui des marsupiaux. «Mais, ajoute notre chercheur, c’est leur adaptation précoce à l’exploitation de ressources arboricoles qui a ouvert la voie à leur succès.»