Michel Onfray, ça suffit!

Michel Onfray, ça suffit !

Par JULIETTE SIMONT, philosophe, adjointe à la direction des Temps modernes.

“Ces 500 pages se suffisent”, assène Michel Onfray au début de l’article qu’il consacra dernièrement dans le Monde aux entretiens de Sartre et de John Gerassi publiés par Grasset (1). Cela signifie, plus exactement, qu’elles lui suffisent pour exécuter Sartre. Cet incipit abrupt exhale la paresse intellectuelle et, pour le coup, une navrante suffisance. Sartre a écrit des milliers de pages, certaines hérissées de difficultés, d’autres étincelantes et neuves encore aujourd’hui, d’autres qui supportent moins bien le passage des ans. Onfray n’en a cure : il lui suffit d’avoir trouvé de quoi nourrir sa haine de Sartre. Mais, justement, ces 500 pages ne se suffisent pas.

De quoi s’agit-il ? D’entretiens privés, accordés par Sartre à Gerassi en vue d’une biographie. Gerassi exhuma ce matériau quelque quarante ans après l’avoir recueilli, y opéra un montage dont la pertinence n’est pas avérée (pas plus que la fidélité des transcriptions), procédant à des sélections, des coupes, des regroupements, des mélanges de la parole de Sartre et de ses propres souvenirs, le tout orienté par un projet qui pourrait s’intituler la Gloire de mon père – de son père, Fernando Gerassi, ami de Sartre et Beauvoir (ainsi Fernando est-il décrit comme l’initiateur de Sartre à la phénoménologie husserlienne ; celui-ci a, tout au long de sa vie, attribué ce rôle à Aron, on voit mal pourquoi il aurait menti).

Le livre, en outre, parut d’abord aux États-Unis, c’est sa traduction qui vient d’être publiée en France. Bref, on nous donne un Sartre non pas de deuxième, mais de troisième ou quatrième main, ceux qui ont connu sa personne et/ou connaissent son œuvre n’y retrouvent pas sa voix, son ton, son style. Tout cela a disparu dans les manipulations successives. L’entreprise de Gerassi est en elle-même suspecte. Sartre, pendant les années 70, parce que sa vue baissait, a donné beaucoup d’interviews orales. Certaines, destinées à la publication, ont, sans atteindre l’intensité de l’écrit, une tenue et un intérêt évidents. Ses conversations avec Gerassi ne sont pas de cet ordre et n’auraient jamais dû sortir du cadre privé. Un minimum de rigueur dans l’appréhension du texte commanderait la précaution.

Onfray ne s’embarrasse pas de ces finesses : écrit, oral, authentique, biaisé, apocryphe, version originale, traduction, anthume, posthume, autant de distinctions qu’il ignore avec superbe. On peut lire par exemple dans son article: «Sartre écrit sur Cohn-Bendit…» Or Sartre, si ses propos ont été restitués adéquatement, a parlé à Gerassi de Cohn-Bendit (en des termes peu obligeants). Onfray épingle, au fil de ces 500 pages providentielles, des insultes censément proférées par Sartre et qui sont pour lui la preuve de ce que nous avons affaire à un fou furieux. Il ignore la différence entre «langage inefficace» et «langage efficace» (Michel Tournier). Nous savons tous qu’il est facile, dans un milieu complice, de traiter au passage Untel, absent, de sale con, mais que, s’il est question de défendre publiquement semblable allégation, un langage tout autre, des arguments et des prudences s’imposent. Que Sartre ait détesté de Gaulle n’est un secret pour personne. Mais quand Gerassi rapporte qu’il a traité le Général de «maquereau réac», est-ce un souvenir de l’intervieweur ou un propos de l’interviewé, décrypté fidèlement ou non, bien ou mal traduit? En tout cas jamais Sartre ne s’exprime de la sorte dans un texte signé de lui ou dans une interview à laquelle il a donné son imprimatur ; sa férocité, propre à des années polémiques que nous voulons oublier, avait de l’allure et de tels mots, invérifiés, disqualifient Gerassi.

Croyant découvrir des scoops, Onfray enfonce des portes ouvertes. Pensez-vous ! Sartre, ce malade mental, s’est vu poursuivi par des crabes, ce dévoyé s’est drogué à la mescaline (l’épisode, narré à foison par Sartre et Beauvoir dans divers écrits, est le résultat d’un scrupule théorique : l’expérience de l’hallucination sembla nécessaire au philosophe quand il écrivait une psychologie phénoménologique de l’imagination). Le subtil freudien note que Sartre, dans son enfance, dormait dans la même chambre que sa mère : lourde suspicion d’inceste, on frémit. Les Mots nous l’a raconté avec une poésie et une précision vertigineuses, n’importe, Onfray claironne sa découverte : Sartre a eu le front de confesser cette perversion à son interlocuteur. De surcroît, il n’a pas vu la montée de l’hitlérisme, en 1933, à Berlin, ne fut un héros ni de la guerre d’Espagne ni de la Résistance et l’avoue en toute simplicité. Quand il se mêla de politique, ce fut pire et Onfray s’époumone sur l’air archiconnu : «il s’est toujours trompé», oubliant que, si, dans les brouillards de son temps, il arriva à Sartre de s’égarer, il fit preuve parfois, comme dans sa lutte pour l’indépendance de l’Algérie, d’une lucidité et d’un courage que personne ne désavouerait aujourd’hui. Violence et politique : c’est en effet un véritable problème dans les écrits de Sartre – Lanzmann en a traité, en connaissance de cause, dans le Lièvre de Patagonie. Encore faut-il prendre en considération l’époque, les atrocités coloniales, la guerre froide…

L’hédoniste mué en procureur se contente de tonner et persifler. Sous chacune de ses phrases on entend vibrer une vertueuse indignation «Vous vous rendez compte ! Il ose !»). Sans doute est-il sûr, pour son compte, de déchiffrer sans défaillance les ténèbres du XXIe siècle. Quoi qu’il en soit, quand il déchiffre un simple texte – ce qui relève en principe de ses compétences professionnelles -, la mésinterprétation est stupéfiante. La seule fois où il se réfère à un Sartre de première main, à un texte paru du vivant de l’auteur, «Paris sous l’Occupation», il y lit que celui-ci avait de «l’empathie pour les officiers allemands». Mauvaise foi d’une instruction unilatéralement à charge ou pur contresens ? Sartre écrit ceci : des soldats à l’uniforme familier et au regard vide, souvent courtois envers les vieilles dames, flânaient dans les rues de la ville, ils étaient devenus comme des «meubles». Mais la menace planait partout, d’autant plus effrayante que voilée par cette accoutumance trompeuse, et «dans l’avenue Foch, dans la rue des Saussaies, on entendait, des immeubles voisins, tout le jour et tard dans la nuit, des hurlements de souffrance et de terreur».

«On l’a échappé belle !», ainsi Christophe Donner conclut-il l’article désinvolte qu’il consacre au même livre (2). Echappé à quoi, M. Donner ? Au «siècle de Sartre», où il fallait encore se donner la peine de lire, où le ressentiment, le clin d’œil, le clinquant, le moralisme benêt ne suffisaient pas à ce que n’importe quel «auteur d’une quarantaine de livres» soit baptisé philosophe ? Nous n’échappons pas au siècle d’après Sartre, nous y sommes : dans la gadoue la plus noire.


John Gerassi, Entretiens avec Sartre. Michel Onfray, Le siècle de Sartre, le Monde, 5 et 6 juin. Christophe Donner, Sartre tout cru, le Monde 2, 21 mai.

Louis Althusser, un rapport ambivalent à la psychanalyse

Louis Althusser, un rapport ambivalent à la psychanalyse

L’expérience de la mélancolie fut décisive dans la vie et l’oeuvre de Louis Althusser (1918-1990), fulgurant rénovateur de la pensée marxiste. Ni la psychanalyse, ni l’amour des femmes, ni le désir de Révolution, ni le génie théorique ne purent venir à bout de cette perpétuelle bipolarité (dépression/exaltation) qui fut pourtant si créatrice pour la génération intellectuelle des années 1965-75.

C’est bien pourquoi la publication des lettres à Hélène Rytmann (1912-1980), sa compagne épousée en 1976, douze ans après celles à Franca Madonia, son amante italienne, permet au lecteur d’aujourd’hui de saisir comment le philosophe ne cessa d’osciller entre deux modèles de féminité : l’un coupable et déprimant, représenté par Hélène, substitut rêvé de sa soeur Georgette, objet d’une compassion protectrice et infantile, l’autre initiatique et incandescent, incarné par l’»étrangère», toujours à demi clandestine et parfois porteuse d’une italianité flamboyante. Chez Althusser le désir de l’amour fou eut souvent pour horizon la Rome papale, la Vénétie des Doges ou la campagne de Romagne, berceau de l’aristocratie communiste. La relation inouïe et de plus en plus délirante qui le liait à Hélène ressemblait à un autre lien tout aussi passionnel, celui de l’enfermement, symbolisé par trois lieux : le Parti communiste français (PCF), l’École normale supérieure (ENS), l’institution asilaire. Cet attachement-là, fou lui aussi, s’achèvera dans le meurtre et l’autodestruction.

Souffrant depuis 1938 de crises mélancoliques qui le frappaient chaque année au mois de février, Althusser fut confronté plus de vingt fois à cette saga de l’internement psychiatrique si bien décrite par son élève Michel Foucault : neuroleptiques, électrochocs, sels de lithium. A quoi s’ajoutèrent les différentes cures psychanalytiques, marquées elles aussi par un clivage. Car Louis Althusser entretenait avec la psychanalyse un rapport ambivalent, séparant toujours son statut d’analysant/psychiatrisé de sa position de théoricien du freudisme. D’un côté, il se décrivait comme la victime consentante d’une chimiothérapie contre laquelle il manifestait une rébellion permanente, et, de l’autre, il se voulait le défenseur d’une lecture de Freud (celle de Jacques Lacan) qui dénonçait les principes thérapeutiques auxquels il se soumettait lui-même. A la fin de l’année 1963, Lacan se trouvait en grande difficulté dans ses relations avec la communauté psychanalytique française et internationale. Déprimé, menaçant de se suicider, il fut contacté par Althusser qui joua avec lui, consciemment, le rôle d’un analyste «protecteur» en l’invitant à tenir son Séminaire à l’ENS et en lui offrant ainsi une tribune auprès d’une nouvelle génération de normaliens, parmi lesquels il recruta ensuite de nouveaux disciples.

Lacan comprit aussitôt ce que signifiait ce jeu de «l’analyste de l’analyste» et il se garda bien de lui proposer de le prendre sur son divan, séparant lui aussi le travail théorique de la cure. Et d’ailleurs, Althusser avait déjà choisi son thérapeute : René Diatkine (1918-1998), ancien analysant de Lacan, déjà connu de Georgette, sa soeur, atteinte elle aussi, et depuis longtemps, des mêmes symptômes que son frère.

En 1964, Althusser publia un article retentissant dans la Nouvelle Critique. Il y rendait un vibrant hommage à Lacan tout en critiquant les anciennes positions du PCF, lequel avait condamné la psychanalyse comme «science bourgeoise» en 1949. Un an plus tard, Diatkine prit en analyse Hélène, elle-même dépressive, rejetée par le PCF et victime d’une enfance sans affect. Et il se chargea, dans le même temps, du suivi psychiatrique d’Althusser, lequel se trouva alors galvanisé dans sa toute-puissance : il adorait ce genre de parcours endogamique consistant à faire entrer dans son cercle psychique tous ses proches, et notamment sa compagne, ses amis, ses élèves, ses amantes. Il joua donc à l’analyste avec Hélène en lui expliquant son “cas» et en la poussant à comprendre son «Oedipe archaïque» selon la méthode de Melanie Klein, puis avec Franca en lui exposant le cas d’Hélène et enfin avec Diatkine en lui donnant des leçons de lacanisme : “Pourquoi vous laissez-vous aller à refouler l’oeuvre de Lacan? C’est une erreur.”

Tout au long de cette interminable cure, Althusser occupa encore la place de “l’analyste de l’analyste”, ou du «père du père», ce qui le conduisit à une fusion intense et consentie avec Hélène et à une accentuation effarante de toutes sortes de thérapies médicamenteuses. Au terme de ce parcours, où chacun était imbibé de drogues, d’alcool et de désespoir, et après avoir songé à un suicide à deux ou à un incendie de l’ENS, Althusser étrangla celle qu’il considérait «comme son seul point fixe dans une mer sans horizon», croyant la masser comme à l’ordinaire : ce fut la scène du meurtre du 17 novembre 1980. Interné à Sainte-Anne, il bénéficia alors de l’article 64 du Code pénal (aujourd’hui 122-1), qui stipulait qu’il n’y a «ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action.» Impossible à cette époque, même s’il le souhaitait, de l’envoyer aux assises, compte tenu de son passé psychiatrique et de la réalité de l’acte dont il n’avait pas eu conscience au moment de l’accomplir. En 1983, il s’installa dans un appartement situé rue Lucien Leuwen où seuls ses proches et ses amis lui rendirent visite.

Dés l’annonce du meurtre et pendant des années, Althusser devint l’objet d’une violente campagne de presse, où se mêlaient accusations sans fondements et interprétations psychanalytiques grotesques : «anormal supérieur», «Halte, tu serres», etc. Certains affirmèrent qu’il était un assassin de la pire espèce puisque, non content d’avoir mis à mort son épouse juive, il serait aussi, en tant que marxiste, responsable du goulag et des morts de la Révolution culturelle chinoise. Des féministes clamèrent qu’on ne tenait pas compte de la victime. Antisémite, «macho» et stalinien, donc.

En 1985, une journaliste le compara à Issei Sagawa, criminel japonais qui avait tué une jeune femme puis dépecé et dévoré son corps. Réduit au silence et conscient de son état de spectre ou de mort vivant du fait de ce meurtre, Althusser décida alors de rédiger son autobiographie, texte splendide, unique dans les annales de la philosophie. Il y racontait son enfance et y décrivait avec une poignante exactitude la fameuse scène, ses origines, ses conséquences. L’ouvrage sera publié à titre posthume sous le titre L’avenir dure longtemps. Le 22 octobre 1990, devant le cercueil de son ami, Jacques Derrida prononça l’éloge funèbre de celui qui l’avait toujours regardé comme le grand philosophe de la deuxième moitié du XXéme siècle : «Ce qui m’a fasciné en lui, souligna-t-il, ce fut son sens du grand théâtre de la tragédie politique, là où la démesure engage, égare ou brise sans pitié le corps privé de ses acteurs.» On ne saurait mieux dire…

Pour avoir eu avec Althusser une longue relation d’amitié, durant les vingt dernières années de sa vie, j’ai toujours su que l’explication qu’il donnait lui-même de son acte était beaucoup plus vraie que toutes interprétations dont on l’avait affublé. Tuer celle qu’il aimait et qui avait tant envie de mourir, au point de ne pas se défendre, fut une manière de la libérer de ce désir puis d’instruire ensuite, par la plume et pour l’éternité, le procès que la justice des hommes n’avait pas pu lui intenter.

Elisabeth Roudinesco, Le Monde, 26 mai 2011

Psychiatrie : appel à manifester contre une folle loi

[Image : Sans titre]

Appel du Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire

APPEL A MANIFESTER LE 25 JUIN 14:00

À PARIS PLACE DE LA REPUBLIQUE

libertés et citoyens fragiles en danger

Depuis plusieurs mois, la majorité des professionnels et les citoyens ont dénoncé le vote du projet de loi « relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et, aux modalités de leur prise en charge ».

Malgré nos propositions, cette loi désorganisera gravement la majorité des services de psychiatrie publique dès le 1er août 2011, fera pression sur des administrations prises de court (ARS, préfectures, justice) et n’améliorera pas la possibilité des recours garantissant les libertés.

recettes gestionnaires et sécuritaires

Éthiquement, nous ne pouvons accepter cet ensemble de mesures qui n’a plus vocation à soigner mais à créer l’illusion que les psychiatres, les juges, les directeurs d’hôpitaux et les préfets pourraient garantir l’ordre social au moyen de recettes gestionnaires et sécuritaires qui n’ont jamais fait leurs preuves.

Afin de maintenir une possibilité de soin relationnel nécessaire à toute personne en grande souffrance psychique, qu’elle puisse ou non consentir aux soins, nous appelons tous les soignants en psychiatrie, les patients, les familles et tous les citoyens à refuser solennellement cette loi et à résister à cette indignité.

soutenir une hospitalité à la folie

Nous nous engageons à rechercher les modalités précises et pratiques pour soutenir une hospitalité à la folie, garantir la dignité des patients, et maintenir vivant notre métier, nous appuyer sur notre éthique de soignant et refuser toutes les entraves à la rencontre, à la relation thérapeutique, et à la continuité des soins.

non à une « liberté » sous contrôle

Nous refusons la « liberté » sous contrôle qui va s’exercer par webcam interposées lors des « vidéo-audiences », et risque de perturber les patients les plus fragiles en aggravant leurs difficultés psychiques.

Nous affirmons que nous poursuivrons des soins en rapport avec notre éthique en refusant de dénoncer les patients aux autorités de tutelles, pour ne pas trahir les liens de confiance souvent difficiles à instaurer avec ceux qui vivent une catastrophe psychique.

Nous nous opposerons à tout ce qui peut conduire à la levée du secret professionnel et de l’indépendance professionnelle.

nous refuserons

Nous refuserons donc à chaque fois que nous le pourrons le recours aux soins obligatoires en ambulatoire qui sont au cœur de cette loi, et nous ferons tout pour lever ces mesures.

Nous refuserons l’application des « programmes de soins » imposés à tous les professionnels.

Nous n’abandonnerons pas la continuité des soins pour les patients suivis régulièrement au nom d’une priorité qui nous serait imposée pour les patients mis en « soins » sans consentement en ambulatoire ou hospitalisés.

Nous refuserons de rendre des avis médicaux sur simple lecture du dossier du patient, comme le prévoit la loi.

nouvelle discrimination de la Folie

Enfin nous appelons les artistes, intellectuels et tous les citoyens qui sont révoltés par le lien social ségrégatif qui nous est proposé à rejoindre notre combat pour refuser cette nouvelle discrimination de la Folie.

Nous vous appelons tous à manifester votre refus de cette loi indigne, avant l’été et la mise en route au 1er août des nouveaux dispositifs de cette loi.

Le 25 JUIN à 14:00 Place de la République


APPEL DE SAINT ALBAN

Ce 18 juin 2011, de Saint Alban, qui fut ce haut-lieu de la Résistance et de la création du mouvement d’analyse institutionnelle dans les années 40, les 550 participants aux Rencontres annuelles de Psychothérapie institutionnelle dans l’hôpital François Tosquelles déclarent solennellement leur refus et manifestent aujourd’hui leur soutien à l’ Appel du Luxembourg , lancé le 15 juin 2011 par le collectif des 39 contre la Nuit sécuritaire :

Cette loi adoptée, nous la refuserons et demandons son abrogation !
Depuis plusieurs mois, la majorité des professionnels et les citoyens ayant à cœur une hospitalité pour la folie à rebours des préjugés sécuritaires actuels, ont dénoncé la déraison d’État qui s’est exprimée par le vote du projet de loi « relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et, aux modalités de leur prise en charge ».

Malgré nos propositions, il n’y a pas eu de sursaut républicain des élus de la majorité gouvernementale et pourtant, une fois votée, cette loi va rendre beaucoup plus compliqués l’accès aux soins et la continuité des soins pour les patients et leurs familles. Elle désorganisera la majorité des services de psychiatrie publique dès le 1er août 2011, fera pression sur des administrations prises de court (ARS, préfectures, justice) et elle n’améliorera pas la possibilité des recours garantissant les libertés.

catastrophe sanitaire sans précédent

Cette loi bientôt adoptée, il ne reste plus que le sursaut des professionnels et des citoyens afin d’empêcher une catastrophe sanitaire sans précédent pour la psychiatrie.

Éthiquement, nous ne pouvons accepter cet ensemble de mesures qui n’a plus vocation à soigner mais à créer l’illusion que les psychiatres, les juges, les directeurs d’hôpitaux et les préfets pourraient garantir l’ordre social aux moyens de recettes gestionnaires et sécuritaires qui n’ont jamais fait leurs preuves.

Il est plus que jamais nécessaire, dans le champ de la psychiatrie, de se recentrer sur la mission soignante en élaborant, avec les patients et leur famille, des pratiques de soins au cas par cas et au long cours, quand elles le nécessitent. Nous ne saurions rester impuissants face à ce texte idéologique, discriminatoire et promouvant la délation tout en détruisant la relation de confiance soignants – soignés.

“programme de soins” dicté par le Conseil d’État

Ce texte dangereux consacre la rupture du secret professionnel, la fin de l’indépendance professionnelle qui sera désormais soumise à un “programme de soins” dicté par le Conseil d’État.

Par nécessité éthique afin de maintenir une possibilité de soin relationnel nécessaire à toute personne en grande souffrance psychique, qu’elle puisse ou non consentir aux soins, nous appelons tous les soignants en psychiatrie, les patients, les familles et tous les citoyens à refuser solennellement cette loi et à résister à cette indignité.

nous nous engageons

Ici à partir de Saint Alban, nous nous engageons à rechercher les modalités précises et pratiques pour soutenir une hospitalité à la folie, garantir la dignité des patients, et maintenir vivant notre métier, nous appuyer sur notre éthique de soignant et refuser toutes les entraves à la rencontre, à la relation thérapeutique, et à la continuité des soins. Par exemple :

– Nous nous opposerons à tout ce qui peut conduire à la levée du secret médical et l’indépendance professionnelle

– Nous refuserons l’application des « programmes de soins » imposés à tous les professionnels

– Nous refuserons de faire les certificats de maintien en hospitalisation sur le simple examen du dossier du patient, comme le prévoit la loi

– Nous refuserons les « vidéo-audiences » pour les patients dont l’état ne permet pas de se rendre au tribunal pour rencontrer un juge des libertés

– Nous n’abandonnerons pas la continuité des soins pour les patients suivis régulièrement au nom d’une priorité qui nous serait imposée pour les patients mis en « soins » sans consentement en ambulatoire ou hospitalisés

– Etc…

Psychiatres en lutte : pour un soin relationnel

Appel du Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire

Si cette loi est adoptée, nous la refuserons.

Journée de mobilisation unitaire
Mercredi 15 juin 2011: 2ème lecture de la Loi

À l’issue de la conférence de presse au sein du Sénat
Rassemblement devant l’entrée principale à 16h30

Depuis plusieurs mois, la majorité des professionnels et les citoyens ayant à cœur une hospitalité pour la folie à rebours des préjugés sécuritaires actuels, ont dénoncé la déraison d’État qui s’est exprimée par le vote du projet de loi « relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et, aux modalités de leur prise en charge ».

Malgré nos propositions, il n’y a pas eu de sursaut républicain des élus de la majorité gouvernementale et pourtant, une fois votée, cette loi va rendre beaucoup plus compliqués l’accès aux soins et la continuité des soins pour les patients et leurs familles. Elle désorganisera la majorité des services de psychiatrie publique dès le 1er août 2011, fera pression sur des administrations prises de court (ARS, préfectures, justice) et paradoxalement, elle n’améliorera pas la possibilité des recours garantissant les libertés.

Cette loi adoptée, il ne restera plus que le sursaut des professionnels et des citoyens afin d’empêcher une catastrophe sanitaire sans précédent pour la psychiatrie.

Éthiquement, nous ne pouvons accepter cet ensemble de mesures qui n’a plus vocation à soigner mais à créer l’illusion que les psychiatres, les juges, les directeurs d’hôpitaux et les préfets pourraient garantir l’ordre social aux moyens de recettes gestionnaires et sécuritaires qui n’ont jamais fait leurs preuves.

Il est plus que jamais nécessaire, dans le champ de la psychiatrie, de se recentrer sur la mission soignante en élaborant, avec les patients et leur famille, des pratiques de soins au cas par cas et au long cours, quand elles le nécessitent. Nous ne saurions rester impuissants face à ce texte idéologique, discriminatoire et promouvant la délation tout en détruisant la relation de confiance « soignants – soignés ».

Ce texte dangereux consacre la rupture du secret professionnel, la fin de l’indépendance professionnelle qui sera désormais soumise à “un programme de soins » dicté par le Conseil d’État”.

soin relationnel

Par nécessité éthique afin de maintenir une possibilité de soin relationnel nécessaire à toute personne en grande souffrance psychique, qu’elle puisse ou non consentir aux soins, nous appelons le mercredi 15 juin tous les soignants en psychiatrie, les patients, les familles et tous les citoyens à refuser solennellement cette loi.

D’ores et déjà, il nous paraît essentiel d’appeler à un grand rassemblement unitaire à Paris, avant l’été, pour entériner notre refus et organiser la résistance qui concourra à l’abrogation.

www.collectifpsychiatrie.fr

Pour nous contacter : information@collectifpsychiatrie.fr

Psychiatrie en lutte – “si cette loi est adoptée, nous la refuserons”

Appel du Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire

[Image : Sans titre]

Si cette loi est adoptée, nous la refuserons

Journée de mobilisation unitaire

Mercredi 15 juin 2011: 2ème lecture de la Loi

À l’issue de la conférence de presse au sein du Sénat

Rassemblement devant l’entrée principale à 16h30

Depuis plusieurs mois, la majorité des professionnels et les citoyens ayant à cœur une hospitalité pour la folie à rebours des préjugés sécuritaires actuels, ont dénoncé la déraison d’État qui s’est exprimée par le vote du projet de loi “relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et, aux modalités de leur prise en charge.”

Malgré nos propositions, il n’y a pas eu de sursaut républicain des élus de la majorité gouvernementale et pourtant, une fois votée, cette loi va rendre beaucoup plus compliqués l’accès aux soins et la continuité des soins pour les patients et leurs familles. Elle désorganisera la majorité des services de psychiatrie publique dès le 1er août 2011, fera pression sur des administrations prises de court (ARS, préfectures, justice) et paradoxalement, elle n’améliorera pas la possibilité des recours garantissant les libertés.

Cette loi adoptée, il ne restera plus que le sursaut des professionnels et des citoyens afin d’empêcher une catastrophe sanitaire sans précédent pour la psychiatrie.

Éthiquement, nous ne pouvons accepter cet ensemble de mesures qui n’a plus vocation à soigner mais à créer l’illusion que les psychiatres, les juges, les directeurs d’hôpitaux et les préfets pourraient garantir l’ordre social aux moyens de recettes gestionnaires et sécuritaires qui n’ont jamais fait leurs preuves.

idéologique, discriminatoire et promouvant la délation tout en détruisant la relation de confiance

Il est plus que jamais nécessaire, dans le champ de la psychiatrie, de se recentrer sur la mission soignante en élaborant, avec les patients et leur famille, des pratiques de soins au cas par cas et au long cours, quand elles le nécessitent. Nous ne saurions rester impuissants face à ce texte idéologique, discriminatoire et promouvant la délation tout en détruisant la relation de confiance “soignants – soignés.”

Ce texte dangereux consacre la rupture du secret professionnel, la fin de l’indépendance professionnelle qui sera désormais soumise à “un programme de soins” dicté par le Conseil d’État.

maintenir une possibilité de soin relationnel

Par nécessité éthique afin de maintenir une possibilité de soin relationnel(1“), nécessaire à toute personne en grande souffrance psychique, qu’elle puisse ou non consentir aux soins, nous appelons le mercredi 15 juin tous les soignants en psychiatrie, les patients, les familles et tous les citoyens à refuser solennellement cette loi.

D’ores et déjà, il nous paraît essentiel d’appeler à un grand rassemblement unitaire à Paris, avant l’été, pour entériner notre refus et organiser la résistance qui concourra à l’abrogation.

www.collectifpsychiatrie.fr

Pour nous contacter :

  • 1 L’ambiguïté de l’expression demeure, puisque tout psychiatre au regard de la loi est détenteur par nature et fonction de la compétence psychothérapique, à lui de juger s’il recourra à une psychothérapie relationnelle, au sens plein de ce terme, ou non. Ceux qui manifestent, tempêtent et s’insurgent contre le sécuritarisme, sont généralement des psychanalystes ou d’inspiration telle. Ne pas commettre l’erreur de croire que tous les psychiatres français à l’heure actuelle relèvent de ce courant de pensée et de pratique.

On emprisonne doucement nos esprits

On emprisonne doucement nos esprits

Commentaire communiqué au site des 39

Par Joseph Mornet

Le rapport de l’IGAS ne peut être découpé entre des aspects qui seraient pertinents ou d’autres injustes. C’est l’ensemble de la logique dans lequel il entend nous situer qu’il faut dénoncer : il est une confirmation de l’ignorance ou du déni de la “folie” dans lequel on emprisonne doucement nos esprits. Une fois de plus on veut traiter la souffrance psychique et les “égarements” sociaux qui l’accompagnent comme une simple question comportementaliste, disciplinaire et sécuritaire : à preuve la proposition finale des inspecteurs d’ouverture de “chantier d’envergure” pour la gestion des ressources humaines et la “mise en œuvre de formations spécifiques” dont le but est “d’apprendre à prévenir et gérer les situations d’agressivité” voire “proposer des entrainements physiques réguliers au contrôle des agressions à l’ensemble du personnel“. Relisons la thèse de Paumelle sur le traitement collectif des quartiers d’agités : ce n’est pas la folie en elle-même qui rend les situations dangereuses et violentes, c’est au contraire son déni, sa répression disciplinaire et l’absence de dimension de collectif aussi bien chez les patients que chez les soignants. S’il ya une dimension “systémique“, c’est là qu’il convient de la chercher.

Rappelons aux experts de l’IGAS quelques invariants de base : la folie ne peut se réduire à sa “délinquance” (nouvelle variante du concept de “normalité“). Sa prédictivité ne peut être de l’ordre d’une logique statistique de “diagnostic fiable” ou d’une causalité endogène psychopathique fatale. Son soin ne peut se confondre avec “l’empêchement que quelque chose survienne” car à vouloir prévenir tout événement on tue surtout les possibilités de mieux être. Une “fugue” d’un hôpital psychiatrique ne peut s’associer aux termes de “détenus” ou “d’évasion” sinon à confondre hôpitaux et prisons, malades et délinquants civiques et soignants et gardiens de l’ordre .

Les réponses ne peuvent être que dans le refus du regard actuel porté sur la folie et de la logique qui le sous-tend : l’accepter est déjà se condamner. C’est une abdication de l’intelligence. En face, il nous faut continuer à témoigner de la dimension anthropologique de la folie comme constitutive de l’humanité elle-même et de la liberté (cf. Ey et Lacan), à revendiquer la dimension d’un vrai collectif pour son soin s’enracinant dans la capacité d’un nouage de lien tranférentiel (ce sont les deux jambes de l’aliénation, mentale et sociale), et surtout, pour paraphraser Pinel : “il ne faut pas s’étonner que si l’on traite quelqu’un comme un dangereux délinquant il se conduise comme un dangereux délinquant.“

Pour cela, il faut des moyens humains et des formations. Pas celles que l’on nous impose actuellement : il faut dénoncer l’utilisation quasi exclusive des fonds de formation continue à des fins évaluatives, préventives ou sécuritaires : en regard de leur coût trop souvent abusif et du formatage comportemental et référentiel qu’elles impriment, on peut les juger totalement inefficaces et catastrophiques budgétairement. Elles jouent sur une individualisation délétère des acquisitions puisqu’elles se fondent sur un modèle de disparition des dimensions existentielles et subjectives au profit de modèles mécaniques et déshumanisants. Parions, au contraire, sur l’intelligence d’hommes et de femmes constituant de vrais collectifs capables d’offrir une hospitalité à ceux et à celles qui en ont, à un moment des aléas de leur histoire, un besoin vital.

Joseph Mornet est secrétaire général de la Fédération d’aide à la santé mentale Croix Marine”

Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse

Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Par Jacqueline Rousseau-Dujardin

limites étroites

Il s’agit du livre écrit par six psychanalystes (Sophie Aouillé, Pierre Bruno, Frank Chaumon, Guy Lérès, Michel Plon, Eric Porge), paru aux éditions La Fabrique en 2010. Les auteurs, qui ont été parmi les initiateurs d’un premier Manifeste pour la psychanalyse en 2004, tentent de motiver et de développer les idées qui les ont guidés alors, et d’instituer un « espace politique » où pourrait se poursuivre une réflexion sur la place de la psychanalyse et de son « impact insurrectionnel » dans les sociétés actuelles, « déclinantes ou émergentes(1“) ».

Il est évident que tout psychanalyste ne peut que s’intéresser à une telle démarche, et respecter l’effort de travail qui a été fourni là avec, comme résultat visé, un texte sur lequel puissent s’ancrer de nouvelles discussions. Discussions dont les limites sont pourtant relativement étroites puisque, au fil de la quarantaine d’années pendant lesquelles le statut de la psychanalyse a été en question en France, des lois ont été adoptées maintenant qui bornent les possibilités du mouvement. À moins de reprendre et de moduler la notion d’insurrection à laquelle il est fait allusion dans le passage cité plus haut.

Encore faudrait-il se reconnaître en tant que psychanalyste dans l’ensemble du livre. Non seulement avoir en commun avec les auteurs des différents chapitres les idées essentielles sur la spécificité de la psychanalyse, mais y retrouver son parcours personnel dans l’histoire qu’on propose de la discipline, partager le bilan du présent, y entrevoir un avenir souhaitable qui s’apparente à celui qui n’est là qu’à peine évoqué. Toutes choses qui sont difficiles car, dès les premières pages, et si l’on n’a pas suivi dans son trajet psychanalytique les voies qu’ont empruntées les dits auteurs, on se trouve d’emblée en position d’exclusion.

opinions hâtives

Trois «moments» sont proposés pour saisir les orientations de l’histoire de la psychanalyse. On peut comprendre que l’étude se borne à la France, passé le premier « moment » qui concerne la prise de position de Freud sur la psychanalyse profane en 1926. C’est raisonnable, non par certitude que là et là seulement, en France, elle est digne de ce nom, mais par conscience des limites du travail entrepris. Cela ne justifie pas que ce qui s’est passé ailleurs, et particulièrement aux États-Unis s’agissant de l’héritage freudien, soit rayé d’une croix, au nom de l’opinion que Freud avait des Américains et de l’American way of life(2“). Et l’on se demande si les rédacteurs du texte ne rejoignent pas les opinions hâtives de leur grand ancêtre dont ils citent en première page les mots sur la « canaille humaine ». (On retrouve le terme dans la bouche de Lacan à la page 23)

la psychanalyse hors Lacan

Encore faudrait-il que, là justement, en France, l’histoire de l’analyse, du moins son évocation – impossible, il est vrai, de demander plus à un « Manifeste » – ne se borne pas à ses épisodes lacaniens et à la version qui en est présentée. Il suffit de consulter des ouvrages plus développés et bien documentés (3“) pour constater que la psychanalyse (hors Lacan) pendant les années 1950/60, outre qu’elle mettait au point certains aspects du transfert qui ne s’étaient dégagés qu’avec les années, permettant ainsi à la cure de se dérouler selon des règles dont Freud avait discerné l’intérêt mais qu’il n’avais pas toujours suivies, réfléchissait aussi à des modes de transmission qui lui seraient spécifiques, différents du franchissement des degrés hiérarchiques qu’on trouve aussi bien dans la société civile qu’à l’université. Qu’ils soient difficiles à instituer, ne donnent pas satisfaction, semblent hétérogènes au but poursuivi, s’est révélé petit à petit, en motivant conflits, scissions et démissions qui témoignaient des obstacles empêchant une solution. Lacan a poursuivi ce travail, oui, en proposant un nouveau processus : la passe. Il n’apparaît pas qu’il aplanisse toujours les obstacles. On y reviendra.

le signifiant prophète

Certes, le retour à Freud a dû beaucoup à Lacan. Mais il s’imposait aussi aux autres groupes français que la vague anglo-américaine de l’après guerre, venue avec la Libération, menaçait à ce moment de submerger et ceci déjà en 1953, un moment important aussi qui n’est guère retenu ici, celui de la scission entre la Société psychanalytique de Paris et la nouvelle association créée par Lacan et ses partisans, laquelle se scindera de nouveau quelques années plus tard. Des traductions partielles (4“) des articles de Freud, inaccessibles jusque là sauf en allemand ou en anglais, dans la Standard Edition, ont été entreprises et ont commencé à circuler. Dans plusieurs associations, des séminaires centrés sur l’œuvre freudienne étaient animés par des psychanalystes qui n’avaient pas suivi Lacan mais travaillaient sur son œuvre en cours. Pour les jeunes futurs analystes, le choix se proposait entre une voie déjà frayée et groupant des personnalités diverses, certaines respectables, d’autres moins, mais dont les débats mêmes assuraient en tout cas un certain équilibre, une garantie contre l’idéalisation d’un leader ; et un autre chemin assurément plus brillant mais centré sur un maître, quoiqu’il en dise, autour duquel miroitaient tous les effets de séduction qu’il déployait avec une évidente complaisance. Gare aux transferts fulgurants et indécollables. Et surtout, tant pis pour le regain de religiosité qui s’installait ainsi … et dure encore. Ce n’est pas pour rien que le mot prophète appliqué à Lacan, apparaît dans les premières pages du Manifeste, la première fois entre guillemets, il est vrai mais deux autres fois comme si la chose allait de soi ! (5“)

grave handicap que cet aveuglement

Insistons : puisqu’il n’existait en France, en 1953, que deux groupes psychanalytiques, d’un côté, on avait affaire à une Société (la SPP) où se mêlaient une politique institutionnelle et ses aspirations au pouvoir, tout cela banal mais non reconnu, avec les effets de transfert plus ou moins résolus sur lesquels l’accent était mis pour préserver la spécificité du groupe ; grave handicap que cet aveuglement, volontaire ou non. Dans le travail de lecture des textes analytiques guidé par un système de formation (le cursus), celle des œuvres de Freud prenait de plus en plus d’importance aux dépens d’ouvrages d’inspiration psychologique, bientôt relégués. La majorité des membres était constituée de médecins, attentifs à la « clinique » et pour certains, peu pressés de s’aventurer dans d’autres disciplines ou mal armés pour le faire. La préoccupation dominante – et bénéfique – portait sans doute sur ce qui concernait la tenue de la séance et la posture qu’y pouvait occuper le psychanalyste, l’élaboration du « cadre » . Mais les problèmes de la transmission se posaient avec insistance et, en particulier, celui de l’analyse didactique, héritage des premiers âges sur lequel s’échouèrent un certain nombre d’adhésions. Et très vite, la question du statut des psychothérapeutes et des psychanalystes se posa. Tout cela était soumis à un rythme lent, d’une lenteur insupportable à ceux qui désiraient certaines modifications du dispositif. À signaler que, même si elle n’a pas pris quant au statut de la psychanalyse la position qu’on souhaiterait, la SPP compte actuellement plusieurs centaines d’adhérents dont un certain nombre pratiquent assurément une psychanalyse digne de ce nom, ce que ne laisse guère soupçonner le texte du Manifeste. Et elle n’est pas le seul groupe non lacanien, affilié ou nom à l‘IPA.

De l’autre côté, l’horizon était assurément plus ouvert. Pendant l’éclosion culturelle en France des années 1950/60, Lacan put et sut faire partie des grands intellectuels qui marquèrent l’époque à l’égal de Lévi-Strauss, Foucault ou Barthes entre autres. Sa place, étayée par des travaux qui firent date jusqu’en 1980, se confirma, soutenue aussi par le Séminaire, indispensable pour certains, insupportable pour d’autres, mais dont on ne peut contester l’apport, surtout maintenant qu’il est presque tout entier publié. Mais on pouvait ne pas désirer participer aux étrangetés et transgressions dont il était coutumier dans sa pratique et auxquelles le Manifeste ne fait aucune allusion.

D’un côté comme de l’autre, la question du statut de la psychanalyse redevenait périodiquement d’actualité, lié au voisinage psychothérapie/psychanalyse, au problème de la psychanalyse laïque, celui-ci lié lui-même à des considérations touchant l’argent, le paiement des séances, puisque celles-ci ne pouvaient être remboursées que si elles étaient pratiquées comme des actes médicaux (sans spécification psychanalytique), par des médecins donc, ce qui, un temps, permit d’envisager – et de pratiquer – un contrôle de certains praticiens par les autres ! En contradiction, donc, de facto, avec le moment freudien de 1926 retenu par le Manifeste.

voies libertaires

Peut-être faudrait-il, par souci de respecter les efforts et les travaux de ceux qui, rebutés par les aspérités des politiques institutionnelles, explorèrent et explorent encore d’autres voies associatives, signaler quelques initiatives prises par des psychanalystes, qui ont tenté d‘échapper aux difficultés précédentes et à leur retentissement sur la transmission psychanalytique, d’une part en élargissant le champ des intérêts psychanalytiques, d’autre part en n’établissant pas de cursus de formation : Confrontations, par exemple, dirigé par René Major, dans les années 70, le Collège des psychanalystes au cours des années 80. Mais on peut se demander, d’expérience, si justement l’absence de cursus proposé dans ces deux cas, la non existence d’étapes possibles dans une formation, ne concoururent pas à leur disparition.

différence psychothérapie/psychanalyse

À travers ce parcours rapide, on retrouve des marqueurs des difficultés durement éprouvées par les sociétés de psychanalyse : la différence psychothérapie/psychanalyse qui ne saurait être affirmée si aisément que le fait le Manifeste, non plus que la différence entre « certaines associations de psychanalyse et celles de psychothérapie » ! (p. 50) . Il arrive souvent que la demande du patient ne vise pas d’emblée ” l’ambition” qu’on nous dit ici ”originaire” de Freud : « une réponse concrète, singulière, sans pareille, et sans égale à la pulsion de mort » (p.9) Le patient vient demander un recours à sa souffrance et la distinction qu’il peut faire entre le thérapeutique et le psychanalytique est au moins hésitante. Il est fréquent que le psychanalyste ne puisse pas, lui, savoir jusqu’où son patient acceptera, trouvera le courage ou le plaisir d’aller, et sans garantie « d’un accès à une vie harmonieuse ou normalisée ». (p.8) C’est bien le maintien d’une « position d’analyste » qui permettra nécessairement d’effectuer le parcours mais elle ne suffit pas à le qualifier à tout coup du début. S’il paraît évident que l’intervention d’une structure étatique (évaluation, contrôle, fixation du nombre des séances, rapports à établir) est indésirable assurément dans une psychanalyse qui s’avère telle rapidement, est-elle acceptable (en pratique libérale en tout cas) dans un processus plus indécis où l’objectif thérapeutique occupera le devant de la scène mais où l’on sait d’évidence qu’une posture de soutien, de conseil, empêcherait son développement ?

posture psychanalytique

Cette posture psychanalytique ne va pas de soi. Radicalement différente de l’attitude sociale habituelle dans la vie courante, elle est à la fois accueil et ouverture d’un espace au discours de l’autre qui ne s’établira comme analytique que si l’analyste s’établit, lui, autant que possible, comme un objet de transfert disponible, et seulement disponible en tant que tel, c’est-à-dire aussi peu défini que possible (position asymptotique, compte tenu de toutes les indications fournies par l’adresse, le lieu, la personne, ses publications éventuelles, etc). Cela implique la mise en place d’un « cadre », dispositif définissant, lui, les coordonnées de la séance et auquel le désir de l’analyste peut trouver à se confronter ; il ne peut se maintenir que si on le préserve de la banalisation réduisant la séance à un contact social ordinaire, que si on en bannit les attitudes de complicité ou de séduction ou même de compassion, dangereuses actuellement pour l’évolution de la psychanalyse plus que des attaques frontales auxquelles elle a montré sa résistance. Un « manifeste pour la psychanalyse » devrait mettre en évidence l’importance de ce facteur. La « situation psychanalytique » est irremplaçable, telle que Freud l’a envisagée et même si les textes dans lesquels il a rapporté certaines de ses analyses ne peuvent constituer un guide de la pratique. Elle ne se maintiendra que si on met l’accent sur ces composantes.

transmission

Autre marqueur : la question du passage de la place d’analysant à celle d’analyste (l’une pouvant être évidemment contemporaine de l’autre). Autrement dit, la question de la transmission, même si l’on admet que l’analyste n’a à se reconnaître que de lui même – à condition de maintenir la nécessité de l’analyse personnelle et en refusant l’interprétation simpliste de la phrase. Autrefois régulée par l’analyse didactique et ses diverses modalités plus ou moins évolutives, insatisfaisantes, certes, on ne lui envisage ici que la passe. Peut-être faudrait-il rappeler pourtant que la première nécessité apparue quant à ce passage, c’est l’abstention de l’analyste dans le processus et que ce sont les dispositifs de cet évitement que les sociétés d’analyse ont essayé d’abord de mettre au point, avec plus ou moins de bonheur. Mais que s’y est ajoutée une aporie, dont on a pris peu à peu conscience et dont Lacan fait état comme on le rappelle dans le Manifeste, en citant Solal Rabinovitch : « son entreprise désespérée parce qu’impossible [celle] de faire une école sans groupe, c’est-à-dire une école qui ne dépende que des liens du discours analytique. » (p.34) Impossible en effet puisque, pour faire école, il faut sortir de la séance et que, même dans le dispositif ingénieux de la passe, des tiers viennent se mêler. Certes, la question est d’importance et constitue l’amorce de réflexions inépuisables à propos de la psychanalyse. De quoi travailler, et sans qu’une solution satisfaisante soit jusqu’à présent apparue. On aimerait pourtant que, dans un texte destiné à exposer la psychanalyse à un public éventuellement non averti,– c’est le sens d’un Manifeste – l’accent soit mis sur d’autres problèmes que celui-ci, dont la complexité ne surgit probablement qu’aux yeux de ceux qui s’y sont déjà engagés.

politique institutionnelle

Aporie qui déborde largement la question de la passe : un groupe psychanalytique est traversé, certes, par des effets qui relèvent des transferts, transferts en cours, transferts dont les restes peuvent ne pas se résoudre, avec les courants d’agressivité ou d’attachement passionné qu’ils suscitent. Mais il est aussi une formation politique, politique institutionnelle, plus ou moins intégrée dans la politique du pays où il fonctionne, même s’il exige, pour exister – on ne saurait assez y insister – de se trouver en démocratie. En principe, la distinction, chez des psychanalystes, devrait pouvoir se faire entre ces deux champs mais aussi devrait s’effectuer un travail sur le, la politique institutionnel(le) éclairé par la psychanalyse personnelle, libéré des conflits internes qui l’aliènent, ceci dans la visée de préserver son aspect subversif plutôt qu’insurrectionnel. L’expérience prouve ici qu’il n’en est rien, la persistance, trente ans après, du débat sur la dissolution de l’École freudienne par Lacan, tel qu’il apparaît dans le Manifeste – et si l’on tient compte de la place qu’il a prise dans les deux réunions de février – en est une preuve éclatante. On en attendait des hypothèses pour l’avenir. On a eu des retours à des conflits non dépassés dans lesquels le transfert et ses diverses manifestations pesaient et pèsent lourdement. Certes, l’histoire, y compris personnelle, comporte des enseignements. Mais, justement, avec quelles ouvertures ?

aspect cathéchistique

Et à propos d’histoire : la psychanalyse ne peut être envisagée que dans son contexte historique, tout au long de son développement historique qui se poursuit de nos jours. L’invention freudienne en est marquée, ne serait-ce que par le contexte social dans lequel elle est née (quel témoignage, à cet égard, que la correspondance intégrale de Freud à Fliess !). Freud remaniait les concepts qui lui paraissaient prendre forme. À ce moment-là, certes, où il passait d’une trouvaille à l’autre. Mais il n’a cessé de le faire jusqu’à sa mort. Lacan, lui aussi, remaniait, modifiait. Mais, sur certains points importants, touchant le cœur même de la métapsychologie, en particulier la différence des sexes, la sexualité féminine, rien pratiquement n’a changé alors que la métapsychologie, toute subversive qu’elle soit à l’époque, était profondément influencée par les mœurs contemporaines. La voie qu’on nous indique là, Lacan/retour à Freud, paraît se rapporter à un texte d’où tout changement serait exclu (Comment, quant au changement, et sur ce point, se satisfaire du « pas toute » lacanien ?) Pas la moindre lecture critique, pas non plus de tentative d’aggiornamento, comme si la société d’aujourd’hui, terreau sur lequel se développent les symptômes, les souffrances qu’on vient nous rapporter, était coupée de ces maux qu’elle contribue à faire naître et dont elle change la figure et la formulation. On peut affirmer que la problématique du Désir est universelle et intemporelle. On ne peut pas se contenter de proposer que, pour l’explorer et tirer de ce travail des effets qui permettent d’accéder à une vie « harmonieuse ou normale » (p.8), il faut se fixer sur le texte de Freud revu par Lacan dans la perspective du retour à Freud. L’entreprise paraît une sorte de croche-pied fait à la temporalité et qui, une fois encore, revêt un aspect catéchistique, s’accordant mal avec les perspectives de subversion, a fortiori d’insurrection.

ex nouveaux riches

Autre problème dont il n’est pas beaucoup parlé dans le Manifeste, celui de l’argent. De la nécessité – sauf circonstances exceptionnelles – d’un paiement de la séance par le patient. Certes, il arrive que, dans certaines conditions, on soit amené à mettre en cause ce qui paraît une règle utile : utile justement parce que, dans la visée de l’accès à cette vie « harmonieuse ou normale », intervient la prise en charge du patient par lui-même et, de préférence sans assistance, fût-elle celle de son psychanalyste ou celle de l’État (la Sécurité sociale). Le Manifeste insiste à juste titre, sur la différence entre visée thérapeutique et projet psychanalytique (réserve faite de l’indécision fréquente des commencements déjà signalée) ; mais ceux qui travaillent en institution et en libéral, et en particulier lorsqu’ils ne sont pas médecins, connaissent les questions que pose le passage d’un patient – sur sa demande – d’une modalité à l’autre, du gratuit ou remboursé, au paiement intégral. Le mouvement, même dans les cas où il paraît se faire facilement, implique un travail exigeant sur le statut même de la psychanalyse tel qu’il est ressenti par le patient. Exigeant pour le patient. Pour le psychanalyste aussi qui doit assumer, encore une fois, sa position. Laquelle n’est pas de travailler avec une clientèle riche s’offrant sous les espèces de la psychanalyse un objet luxueux supplémentaire – la cure est du reste souvent abandonnée dans ces cas – mais avec des patients qui établissent leur dépense (laquelle n’est pas exclusivement monétaire), en y insérant une recherche sur eux-mêmes qui leur permette d’accéder à une vie mieux vécue. Contre-transférentiellemment, ce devrait être vrai aussi pour les psychanalystes, dépossédés de la position de nouveaux riches qui fut souvent la leur dans les années soixante, soixante dix, en France et participant actuellement aux classes moyennes, sauf cas exceptionnels d’exploitation honteuse d’un masochisme hélas répandu.

public limité

Ces considérations amènent, en tant qu’elles mettent l’accent sur l’aspect social du public que touche la psychanalyse, à la question du niveau culturel de celui-ci. Et sur ce point, il est important de ne pas s’aveugler : la psychanalyse, dans sa pratique classique divan-fauteuil, est, de fait, réservée à une proportion étroite de la population, même dans les pays dits évolués, malgré et avec ses potentialités subversives. Et en dépit des vues premières de Freud qui lui prévoyait des extensions telles qu’elle pourrait toucher la société dans son ensemble, prévisions qui furent rapidement abandonnées. Non parce qu’elle exige une instruction de niveau supérieur, ou l’accès à des processus de savoir complexes, mais parce qu’elle demande un accès au langage suffisant pour que des défaillances dans la rationalité de celui-ci n’apparaissent pas au sujet comme des mises en causes alarmantes mais comme des ouvertures à une autre et meilleure connaissance de soi, éclairant des points conflictuels restés obscurs, permettant de les élaborer et de les dépasser. La psychanalyse ne s’effectue que dans les dépassements du vouloir dire, le transfert permet d’en assumer l’angoisse, la détresse parfois, le plaisir aussi. Certes, l’apprentissage scolaire ou universitaire ne le garantit en rien, des systèmes de défense névrotiques peuvent s’y opposer, les « résistances » avec toutes leurs complexités. Mais la fréquentation usuelle des langages, les langages d’une même langue, sur un mode autre qu’opératoire, l’approche réflexive des problèmes – y compris la réflexion sur soi – que propose le cours des jours, y sont nécessaires, en apportent la possibilité. Si la « culture » n’y suffit pas, elle en dispense les occasions, en montre des modèles. Et opère, de fait, un tri dans le public concerné par la psychanalyse. Par la cure psychanalytique. Sauf exceptions, encore une fois. Quitte à montrer ses limites, celles du sujet supposé savoir, aussi bien analysant qu’analyste.

normes administratives

Car, bien entendu, les effets de la psychanalyse ne sont pas limités à ceux qui résultent des cures conformes aux critères classiques. Le Manifeste signale à juste titre l’imprégnation de la société actuelle par la psychanalyse. Cela ne vient pas seulement du divan. Mais, d’une part des moyens de communication actuels, livres revues, etc., soutenant l’intérêt soulevé en France à partir des années 1950 (pour le meilleur et pour le pire). D’autre part – important de ne pas l’oublier car cela ramène au voisinage psychanalyse/psychothérapie – parce qu’une partie importante du travail qui se fait en institution – psychothérapies surtout – s’inspire de la psychanalyse, d’autant plus qu’il est pratiqué par des médecins ou psychologues qui ont un exercice psychanalytique privé. Quelles que soient les difficultés qui ont pu marquer en milieu institutionnel la nouvelle voie d’abord du trouble mental, infantile en particulier, son adoption parfois réticente par les soignants, les problèmes posés par la confrontation de méthodes inspirées de la psychanalyse avec les normes administratives, c’est ainsi, pendant une cinquantaine d’années, que la psychanalyse a pris une plus large place dans le public, et, dans ce cas, une place non élitiste qu’on peut, dans nombre de cas, considérer comme bénéfique.

logique managériale + cognitivisme

Cela doit être mis à l’imparfait, selon le Manifeste. On le sait, en effet. Quelques pages très énergiques et justes (de 108 à 115) montrent comment la « logique managériale » actuelle, associée à la mode du cognitivisme, entre autres, menace de balayer ce qui s’était peu à peu construit et où la psychanalyse – même si elle avait marqué sa différence dans l’institution – ne saurait se reconnaître. On ne peut qu’approuver. (On l’a déjà fait en signant différentes pétitions) Et rejeter « le savoir du bien-être, de la bonne santé mentale qu’il s’agit d’enseigner aux individus, ignorants de leur propre bien ». (p.115) La psychanalyse, affirme le Manifeste, « se situe à l’envers de ce discours ». (id.) Sans doute. Mais le même Manifeste, rappelons-nous, a retenu, dans ce que propose la psychanalyse, on l’a déjà plusieurs fois évoqué, « l’accès à une vie harmonieuse ou normale. » Son effort devrait alors porter précisément sur l’exploration de la différence entre les deux propositions, évidente peut-être pour un psychanalyste, ténue et complexe sans doute pour un quidam intéressé et qu’on ne peut éclairer d’emblée en appuyant la proposition freudienne « originaire » déjà citée : « une réponse concrète, singulière, sans pareille et sans égale à la pulsion de mort. » Outre qu’un long travail est nécessaire pour éclaircir cette formulation (qu’on peut contester), c’est justement là que l’on se trouve à la rencontre entre le discours politique et le discours psychanalytique, ou, préférentiellement, de la séance. En admettant que cette rencontre soit possible, qu’on s’y prête, elle fait appel à des notions culturelles. Nous y revoilà…

Le but d’un Manifeste pour la psychanalyse devrait être d’étudier les conditions actuelles selon lesquelles elle peut se pratiquer sans se défigurer. Cela veut dire qu’il s’adresse à nombre de gens qui ont effectué – ou sont intéressés par – une formation psychanalytique mais aussi à un public plus large, ceux qui envisagent d’entreprendre une psychanalyse pour des raisons personnelles. Sans excepter ceux qui s’intéressent à la psychanalyse sans vouloir y entrer.

les errants

Parmi les premiers, beaucoup, à l’heure actuelle, hésitant devant la multiplication des groupes analytiques qui résultent de scissions dont les causes sont difficiles à élucider (et en ont conservé des cicatrices voyantes), n’ont pas adopté des modalités de formation classique, analyse personnelle plus formation programmée avec inscription dans une association, quelle qu’elle soit. Ce qui ne les empêche pas de fréquenter séminaires, groupes de travail, etc. Le Manifeste fait allusion à cette dernière situation (les « errants ») mais ne s’y attarde pas. Or, c’est dans ces cas-là que se pose de façon aigüe la question du statut de la psychanalyse, surtout si l’on se rallie au projet d’opter pour que le statut en question soit garanti, et comme le suggérait René Major dans un courrier récent au bulletin de la SIHPP, garanti donc par les sociétés analytiques, en tant que pis aller s’entend, mais sociétés soumises à la reconnaissance par l’État. Pourtant, si l’on se réfère à la rubrique des dites sociétés dans les dernières années, on imagine les rivalités et conflits qui ne manqueront pas d’intervenir entre elles quand il s’agira d’obtenir leur reconnaissance comme instances délivrant le titre de psychanalyste. Sur quels critères s’appuyer ? Quelles sont celles que retiendra l’État ? Dépasseront-elles les frontières ? (6“) Tiendront-elles compte de l’existence de l’IPA ? Tous les problèmes de la transmission resurgiront là, à l’échelle collective cette fois. Ils se sont du reste déjà manifestés dans la mesure où c’est l’existence chaotique même des associations psychanalytiques qui a découragé les éventuels postulants et les maintient hors champ associatif.

prendre le maquis ?

À moins d’une inscription de nécessité, absurde dans un parcours psychanalytique, ils y demeureront, soupçonnés alors de faire partie des « charlatans » réputés polluer le milieu psychanalytique, mettre en danger leurs concitoyens et échapper aux réglementations fiscales des professions libérales. Comment aborder cette question-là, non seulement à la place du psychanalyste sans « reconnaissance » quoique de bonne foi et formation, mais à la place aussi d’un public enclin à demander des garanties, surtout à l’ère de judiciarisation où nous vivons ? Serait-il alors possible de « prendre le maquis », selon différentes formules possibles ? C’est autour de ces problèmes que la psychanalyse actuellement pourrait, devrait, se manifester.

  • 1 Manifeste pour la psychanalyse, Paris, Ed. La fabrique, 2010, quatrième de couverture.
  • 2 On remarquera que c’est aux USA que se sont réfugiés – et qu’ont poursuivi écrits et pratique – certains des premiers successeurs de Freud chassés par le nazisme, dont Theodor Reik justement, le psychanalyste profane de ce « premier moment ».
  • 3 Par exemple : Élisabeth Roudinesco, La bataille de cent ans.
  • 4 À rappeler le retard pris par les désaccords et rivalités autour de la traduction des Œuvres complètes de Freud en français qui ont retardé leur parution totale jusqu’à aujourd’hui.
  • 5 À la page 23 du Manifeste, le mot apparaît au pluriel dans une citation de Franz Wittels, il est repris une première fois entre guillemets et au singulier dans les lignes suivantes, désignant Lacan, puis sans guillemets deux pages plus loin, non sans quelqu’ironie suppose-t- on. Mais le signifiant insiste.
  • 6 Question à considérer si l’on prend en compte la politique d’expansion de la psychanalyse rondement menée par les Français dans des pays, Chine, Russie, etc. , où l’état de droit n’est guère assuré.

Vous êtes tous fous !

Tous fous !

Par Roland Gori

L’évolution actuelle de la psychiatrie vers la santé mentale ne repose pas sur une exclusion stigmatisante mais au contraire sur une inclusion toujours plus étendue des populations dites « à risques » de par l’extension sociale de la norme et des dispositifs de contrôle. Il y a donc véritablement un gommage anthropologique de la folie et des souffrances psychiques et sociales, lesquelles se trouvent réduites à des troubles du comportement.

intrusions de plus en plus précoces et de plus en plus féroces dans les espaces de l’intimité

Cette extension sociale de la norme et des dispositifs de gestion des populations à risques explique tout autant la transformation des savoirs sur la folie que les injonctions techno administratives modifiant les pratiques des soignants.
La préférence pour les savoirs neurogénétiques, au-delà de ce que les recherches du même nom apportent, disculpe la société de la part qui est la sienne dans la fabrique de la folie et justifie le traitement des déviances sociales par des dispositifs sécuritaires de dépistage et de gestion des risques, supposés biologiquement déterminés. Du coup la psychiatrie, rebaptisée santé mentale, inclut toujours plus de personnes dans son dispositif, permet des intrusions de plus en plus précoces et de plus en plus féroces dans les espaces de l’intimité. Cette recomposition idéologique du champ de la santé mentale bouleverse les pratiques soignantes au profit d’une gestion toujours plus instrumentale au sein de laquelle le patient psychiatrique, notre frère en vulnérabilité psychique et sociale, se trouve pris dans les rêts d’une médicalisation qui le chosifie et l’expose à la marchandisation autant qu’à la violence déshumanisante.

En contrepartie de cette nouvelle forme de capture des souffrances psychiques et sociales dans des dispositifs frénétiquement sécuritaires et biologisants, les patients et leurs familles se voient concédés un statut social de victime (de leur nature ou de leur environnement), de porteurs de handicaps à dédommager ou de clients de soin à satisfaire.

démantèlement de la psychiatrie

Ce démantèlement de la psychiatrie n’a été possible, là comme dans les autres services publics, que par une alliance idéologique libéro-libertaire mettant en pièces le pouvoir psychiatrique en tant que représentant du pouvoir de l’État, dans ses fonctions psychiques autant que sociales, et la colonisation progressive de ce champ de ruines par les forces du marché. Ainsi s’explique peut-être la violence de certains affrontements théoriques et institutionnels, par exemple à propos de la petite enfance ou des traitements psychiatriques, moins par la nécessaire confrontation scientifique de leurs résultats ou de leurs concepts que par leurs utilités sociales et politiques.

il est possible de prendre soin de la folie et de la souffrance psychique

Aujourd’hui, il s’agit moins d’exclure le fou que d’inclure toujours plus au nom de la dangerosité qu’ils représentent les individus et les populations à la marge, façon comme une autre de masquer un retour des classes dangereuses que les crises financières et économiques autant que politiques et culturelles favorisent.
Les documentaires proposés retracent le moment fécond d’expériences innovantes montrant qu’il est possible de prendre soin de la folie et de la souffrance psychique, point de réel de toute «humanité dans l’homme». A distance du pouvoir asilaire qui exclut, autant que de la contrainte normative des réseaux de santé mentale qui appauvrissent le vivant dans sa diversité et sa singularité – ce qu’illustrent certains documentaires – d’autres attestent de l’histoire sans cesse recommencée de ceux qui prennent soin de la folie en tant qu’elle reflète l’expérience tragique de la condition humaine et la manière dont une société la capture et la qualifie.

[Document : Sans titre]



PROGRAMME

Mercredi 15 juin

Histoires autour de la folie

Film de Paule Muxel et Bertrand de Solliers (France, 1993, en deux parties : 1h47mn et 1h44mn) – Prix Louis Marcorelles, Cinéma de Réel, 1993 – Premier Prix, Figueira de Foz, 1993 – Silver Hugo Awards, Chicago, 1993

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les traitements psychiatriques ont beaucoup évolué : à l’enfermement hérité du XIXème siècle s’est substituée la volonté de réinsertion, tandis que le regard médical et social sur la folie se transformait. Ville-Evrard, en région parisienne, est un hôpital de santé mentale modèle, tel qu’on les concevait voici plus d’un siècle. Les réalisateurs donnent la parole à certains de ceux qui y ont vécu ou travaillé, retraçant ainsi la genèse de l’histoire psychiatrique occidentale.

1ère partie : une traversée dans la mémoire vécue, depuis l’ancien « asile de fous » des années 1920 jusqu’à l’hôpital des années 1970/1980 ; 2ème partie : au début des années 1990, la notion d’asile a disparu, l’hôpital de jour devient le lieu de soins privilégié.

Séances à 18h (première partie) et 21h (deuxième partie)

Entre la 1ère et la 2ème partie du film, débat avec Bertrand de Solliers et les organisateurs du festival, Madeleine Abassade, Olivier Apprill, Catherine Caleca, Barbara Cassin, Stefan Chedri, Chandra Convidassamy, Françoise Gorog, Sophie Legrain, Nicolas Roméas.


Jeudi 16 juin

L’enfance sous contrôle

Documentaire de Marie-Pierre Jaury (France, 2009, 52 mn) – Production : Point du jour, CNRS images, ARTE France

Aujourd’hui, dans nos sociétés post-modernes, les troubles du comportement de l’enfant et de l’adolescent sont devenus une préoccupation centrale. Certaines études scientifiques, relayées par le discours politique, affirment que l’on peut y voir les prémices d’un parcours délinquant.

En Europe, aux Etats-Unis, au Canada, la recherche s’emploie à trouver les origines médicales (psychiatriques, neurologiques, génétiques) à la violence de certains jeunes et préconise un dépistage toujours plus précoce. La délinquance est-elle une maladie ? La science et la médecine peuvent-elles répondre à des questions qui, hier encore, relevaient de l’éducatif et du social ? Ce film a été tourné au Canada, aux Etats-Unis, en Belgique, en Angleterre et en Allemagne. Au fil de témoignages, analyses, situations, le but de ce film est de déconstruire et d’examiner le regard que la science actuelle porte sur nos enfants, et le modèle de société qui en découle.

Séance à 21h
 
Débat avec Marie-Pierre Jaury, Sophie Dufau, Sylviane Giampino, Roland Gori, Pierre Suesser, Catherine Vidal.

Séance à 11h Débat avec Antoine Boutet, Olivier Apprill, Françoise Gorog.


Vendredi 17 juin

Le moindre geste

Film de Fernand Deligny, Josée Manenti et Jean-Pierre Daniel (France, 1962-1971, 1h35mn) – Production : Iskra – Sélectionné par la Semaine de la Critique, Cannes, 1971

Écrivain et pédagogue, Fernand Deligny (1913-1991) influença nombre d’artistes et d’intellectuels français. Sa réflexion sur l’autisme irrigua la théorie du rhizome de Deleuze et Guattari. Françoise Dolto lui confiait régulièrement des enfants vacillants et François Truffaut se tourna vers lui pour achever Les 400 coups. Tout au long de son parcours, Fernand Deligny joua des possibilités de la caméra, offrant avec Le moindre geste un film unique, l’un des plus fulgurants du cinéma français. Contant la fugue à travers les Cévennes de deux adolescents évadés d’un asile, entre western montagnard et néoréalisme intégral, il y révélait la vraie nature de son projet : vivre et penser au plus près de l’humain.

Séance à 21h
Débat avec Jean-Pierre Daniel, Olivier Apprill, Julie Caupenne, Bertrand Ogilvie.


Samedi 18 juin

Le plein pays

Film d’Antoine Boutet (France, 2009, 58mn) – Production : Red Star Cinéma – Prix du Public, Belfort, 2009 – Prix du jeune public, Visions du réel, 2010

Quelque part dans une forêt du sud-ouest de la France, un homme vit reclus depuis une trentaine d’années. Ermite et artiste, il sculpte des blocs de pierre qu’il a sortis de terre, bâtit un réseau de tunnels et de grottes, enregistre sur bandes magnétiques des messages apocalyptiques qui expriment sa hantise de la maternité… Il y a du Sisyphe et du Artaud chez cet homme des bois qui fait de sa vie une œuvre d’art et de son domaine un royaume, accouchant la Terre-Mère de ses cailloux et se lovant dans ses entrailles entre deux délires d’une poésie sidérante ! Pour réaliser ce film magnifique et pur, Antoine Boutet l’a patiemment approché pendant deux ans, passant progressivement du trouble à la compréhension.


Un monde sans fous ?

Film de Philippe Borrel (France, 2010, 53mn) – Production : Cinétévé

En 2010 en France, la folie déborde dans les rues et dans les prisons. Faute d’avoir trouvé une prise en charge adéquate dans les services d’une psychiatrie publique en crise profonde, ces malades chroniques se retrouvent de plus en plus exclus de la société. La réponse des pouvoirs publics s’est jusqu’ici focalisée sur des questions sécuritaires, au grand dam des professionnels, des patients et de leurs familles, qui s’alarment de voir désormais remise en cause leur conception humaniste de la psychiatrie, née il y a cinquante ans. Qu’est-ce qu’un soin psychique ? Peut-on traiter la maladie mentale comme toute autre pathologie ? Un monde sans fous ? démonte le discours sécuritaire qui tient lieu de politique de santé publique.

Séance à 15h

Débat avec Philippe Borrel, Patrick Coupechoux, Françoise Gorog.


Valvert

Film de Valérie Mréjen (France, 2008, 52mn) – Production : Aurora Films

L’artiste Valérie Mréjen a posé sa caméra à Valvert, hôpital psychiatrique de Marseille fondé dans les années 1970 dans un esprit d’ouverture et de libre circulation. Observant le quotidien de l’établissement et relevant l’évolution des pratiques de soin depuis sa création, elle mêle des entretiens avec le personnel soignant et des scènes de la vie des patients. « Lorsque j’ai commencé à préparer le tournage, explique-t-elle, l’une des contraintes fixées par la direction de l’hôpital était de ne pas filmer les patients. Ce film est en effet né d’une commande de deux psychiatres et deux infirmiers psychiatriques, désireux de faire enregistrer par un regard extérieur, la parole des soignants. Mais je me suis assez vite rendu compte qu’il serait vraiment dommage de ne pas filmer la vie quotidienne dans les pavillons… »

Séance à 18h

Débat avec Valérie Mréjen, Alain Abelhauser, Catherine Caleca, Dominique Lanza.


François Tosquelles, une politique de la folie

Film de François Pain, Jean-Claude Polack et Danièle Sivadon (France, 1989, 54mn) – Production : La Sept/ARTE

Cinquante ans d’histoire de la folie à travers la biographie et l’œuvre de François Tosquelles (1912-1994), psychiatre catalan réfugié à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère, à la fin de la guerre d’Espagne. Sous son impulsion, cet hôpital tenu par une congrégation religieuse devient un foyer de la psychothérapie institutionnelle. Dans ce film, François Tosquelles retrace les événements qui ont jalonné sa vie : le mouvement surréaliste, sa rencontre avec des psychanalystes d’Europe centrale, le POUM, la captivité, la Résistance… À partir de ces expériences marquantes, il milite pour une réforme en profondeur de l’institution hospitalière : création de clubs thérapeutiques, liberté de circulation des malades… Une nouvelle pratique de la psychiatrie, une nouvelle approche de la folie.

Séance à 21h

Débat avec Chandra Convindassamy, Franck Drogoul, Jean-Jacques Moskovitz.


Dimanche 19 juin

Solstices – Les enfants de la parole

Film d’Alain Richard (France, 2010, 80mn)

Solstices a soigné et éduqué, au long cours, des enfants souffrant de graves pathologies: autismes, psychoses, troubles du caractère et du comportement. Créé en 1975 par Bernard Durey et 12 couples d’accueil thérapeutiques très entourés et soutenus, entièrement autogéré en interne dans un dispositif démocratique (un homme, une voix), cogéré avec les tutelles, le service accueillait 36 enfants à temps complet. Le film montre comment une telle structure soignait par la parole, la relation, le transfert, la vie quotidienne, analysés au sein des groupes d’accompagnement. Sans médicament, sans technique comportementale.« Pas de soin sans parole libre, pas de parole libre sans démocratie » écrit Roger Gentis dans la préface d’un livre de Claude Allione, consacré à Solstices. Cette « utopie réaliste », ce « laboratoire de l’autisme » (Jacques Hochman) a duré 30 ans.

Séance à 11h

Débat avec Claude Allione (sous réserve), Anne Golse, Patrick Geffard.


Sainte-Anne, hôpital psychiatrique

Film d’Ilan Klipper (France, 2010, 1h28mn) – Production : Les Films Grain de Sable, Arte France – Prix special du jury, Visions du Réel, 2010

À l’intérieur de l’enceinte de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, un imposant bâtiment haussmannien abrite un long couloir fermé à clef. Des hommes et des femmes en pyjama déambulent dans cet espace clos. Ils ont été hospitalisés dans ces services fermés de à la vie comprise dans son irréductible polyphonie et hétérogénéité. Aucun artifice de réalisation ne vient parasiter le spectacle d’un homme, d’un visage, d’une voix exprimant des notions ardues mais passionnantes.l’hôpital à l’initiative de la police ou bien à la demande d’un proche. Consultations, neuroleptiques, mais aussi chambres d’isolement et ceintures de contention font partie du quotidien… Ilan Klipper s’est immergé pendant plusieurs mois dans deux unités de soins pour adultes à Sainte-Anne. Dans la lignée du cinéma direct, il en a ramené des images fortes, parfois choquantes, montées sans commentaire.

Séance gratuite à 15 h en partenariat avec

Débat avec Ilan Klipper, Barbara Cassin, Michel Lecarpentier, Marie-Blanche Régnier, Bernard Dhaussy.


L’invisible

Interview de Jean Oury réalisée par Nicolas Philibert (France, 1996, 45 mn) – Produc- tion : Les Films d’ici, ARTE France

Nous sommes à La Borde où Nicolas Philibert a tourné La moindre des choses, clinique dirigée par le psychiatre Jean Oury qui se prête ici à un entretien avec le cinéaste. Plans fixes, quelques fondus au noir rythment les articulations de la pensée. Oury évoque lefilm de Philibert, qui témoigne de la vie quotidienne, de la question du transfert et des désirs inconscients. Il rappelle à quel point ce qui relève du non visible est essentiel

Séance à 18h

Débat avec Nicolas Philibert, réalisateur, Jean Oury (sous réserve), Olivier Apprill, Nicolas Roméas.



Lundi 20 juin

Aujourd’hui ça s’appelle pas

Prix d’Alice Bethular (France, 2002, 52mn) – Production : Cargo – Prix au festival vidéo de Lorquin en 2003

Après deux années de travail sous la direction du metteur en scène Bruno Boussagol, six enfants de la troupe « Aujourd’hui ça s’appelle pas », du centre hospitalier Ste Marie du Puy en Velay, ont joué en tournée leur spectacle « La route Paradis » un peu partout en France, puis à Paris. Au terme de cette aventure, la troupe décide de partir à pied, accompagnée d’ânes et de randonneurs, sur le chemin emprunté au XIXème siècle par René-Louis Stevenson, pour présenter son spectacle à un public rural dans de petites salles de village.

Séance à 21h

Débat avec Bruno Boussagol, Barbara Cassin, Jean-Jacques Gorog, Valérie de Saint-Do.


Mardi 21 juin

Bruit blanc – Autour de Marie-France

Film de Valérie Urréa (France), 1998, 50mn – Production : Les Films Pénélope

Mathilde Monnier, directrice du centre chorégraphique de Montpellier Languedoc Roussillon, a rencontré lors d’un atelier Marie-France, qui souffre d’autisme infantile précoce et vit en milieu hospitalier. La jeune femme l’intrigue avec sa présence physique surprenante, ses postures d’oiseau, ses positions que même un danseur ne peut imiter. Petit à petit, au fil de séances régulières, elles inventent ensemble des gestes qui vont composer un surprenant duo, Bruit blanc. La réalisatrice Valérie Urréa filme en témoin attentif ce curieux dialogue qui, loin des mots, naît du mouvement et du contact des corps.

Séance à 21h

Débat avec Valérie Urréa, Mathilde Monnier (sous réserve), Madeleine Abassade, Marie-José Mondzain.



Les participants

Madeleine Abassade, chargée de l’action culturelle à l’Institut Marcel-Rivière de la Verrière (15/06, 21/06) Alain Abelhauser, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique (18/06) Claude Allione, psychanalyste, directeur de l’Institut de formation Audit (19/06) Olivier Apprill, journaliste, Arte (15/06, 17/06, 18/06, 19/06)


Philippe Borrel, réalisateur (18/06) Bruno Boussagol, metteur en scène de la troupe « Aujourd’hui ça s’appelle pas » (20/06) Antoine Boutet, réalisateur (18/06) Catherine Caleca, psychologue clinicienne, MCF (15/06, 18/06) Barbara Cassin, philosophe (15/06, 19/06, 20/06) Julie Caupenne, professeur de Lettres, ADA (17/06) Stefan Chedri, psychanalyste (15/06) Chandra Convidassamy, psychiatre, psychanalyste (15/06, 18/06) Patrick Coupechoux, journaliste, auteur de Un monde de fous : Comment notre société maltraite ses malades mentaux, Seuil, 2006 (18/06) Jean-Pierre Daniel, réalisateur (17/06) Valérie de Saint-Do, journaliste, Cassandre/Horschamp (20/06) Bertrand de Solliers, réalisateur (15/06) Bernard Dhaussy, infirmier en hôpital psychiatrique (19/06) Franck Drogoul, psychiatre, psychanalyste, revue Institutions (18/06) Sophie Dufau, journaliste, Médiapart (16/06) Patrick Geffard, enseignant, praticien de la pédagogie institutionnelle (19/06) Sylviane Giampino, psychanalyste, psychologue petite enfance, pas de 0 de conduite aux enfants de trois ans (16/06) Anne Golse, psychologue clinicienne, MCF en sociologie (19/06) Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite des Universités, initiateur avec Stefan Chedri de l’Appel des appels (16/06) Françoise Gorog, psychiatre, chef de service de l’Institut de psychanalyse du centre hospitalier Sainte-Anne, psychanalyste (15/06, 18/06) Jean-Jacques Gorog, psychiatre, pédopsychiatre (20/06) Marie-Pierre Jaury, réalisatrice (16/06) Ilan Klipper, réalisateur (19/06) Dominique Lanza, psychologue clinicienne (18/06) Michel Lecarpentier, psychiatre, clinique de La Borde (19/06) Sophie Legrain, ingénieure d’étude (15/06) Marie-José Mondzain, philosophe (21/06) Mathilde Monnier, directrice du centre chorégraphique de Montpellier Languedoc Roussillon (21/06) Jean-Jacques Moskovitz, psychiatre, psychanalyste (18/06) Valérie Mréjen, réalisatrice (18/06) Bertrand Ogilvie, psychanalyste, professeur de psychologie (17/06) Jean Oury, psychiatre, directeur de la clinique de La Borde (19/06) Nicolas Philibert, réalisateur (19/06) Edwy Plenel, directeur de Mediapart (18/06) Marie-Blanche Régnier, vice-présidente du syndicat de la magistrature (19/06) Nicolas Roméas, directeur de la revue Cassandre/Horschamp (15/06, 19/06) Pierre Suesser, pédiatre en protection maternelle et infantile, pas de 0 de conduite aux enfants de trois ans (16/06) Valérie Urréa, réalisatrice (21/01) Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l’Institut Pasteur, pas de 0 de conduite aux enfants de trois ans (16/06)}}}


Tarif unique de 6 euros par séance, à l’exception de Sainte-Anne, hôpital psychiatrique : séance gratuite le dimanche 19 juin à 15h en partenariat avec ARTE Actions culturelles.

Pass week-end (samedi 18 et dimanche 19 juin) : 15 euros Pass semaine (pour tous les films du festival) : 30 euros

Renseignements : Tel : 01 46 33 97 77 (Les 3 Luxembourg)

La psychologie ne conduit à rien

Le Post

Un député UMP veut supprimer la psychologie, la sociologie et la géologie à l’Université, car “elles ne conduisent à rien“

Connaissez-vous Fernand Siré ? C’est un député UMP des Pyrénées Orientales. Jusque là il n’a que peu fait parler de lui. Cependant depuis quelques semaines, il est devenu incontournable dans le milieu universitaire.

En effet, dans le cadre d’une réunion de la commission des affaires sociales, le 16 mars 2011, il a eu cette sortie :

“Mieux vaudrait rationaliser les dépenses en supprimant toutes les filières qui ne conduisent à rien – par exemple psychologie, sociologie ou encore géologie à l’université – “

Tout ça parce que selon lui “on perpétue des classes dans le seul intérêt de professeurs dont le souci est uniquement de protéger leur emploi.”

Inutile de vous dire que les intéressés sont vent debout. Le réseau Educ Pros passe le lien vers le blog du professeur Michel Abhervé qui a soulevé le problème en premier.

La fédération française des psychologues et de psychologie a adressé une lettre ouverte au député pour s’indigner de ses propos. Enfin donc ça grogne. Sans que jusqu’à présent la ministre en charge du dossier des Universités, Valérie Pécresse se soit manifestée.

Reste que je me pose quand même une question. La socio, la psycho ont toujours eu mauvaise presse auprès de certains à droite. Ils considèrent que ce sont des matières pour gauchistes et qui ne mènent à rien, soit. Mais la géologie, pourquoi ?

Et vous que pensez-vous des déclarations de ce député ?

Sources : Assemblée nationale, Blog Michel Abhervé

Le psychothérapeute, le psychologue(-psychanalyste) et le psychopraticien relationnel

Petite conversation avec une directrice d’institution médico-sociale

Ou une robe couleur de temps

Par Jean-Noël Donnart

Nous nous trouvons dans la singulière situation d’avoir à demander la reconnaissance d’un titre qui, jusque-là, nous était acquis de fait, et que nous ne revendiquions pas. De fait, puisque exercer en C.M.P. ou C.M.P.P. par exemple, ne requerrait jusqu’à présent que le D.E.S.S. ou le Master 2 de psychologie. Qu’en sera-t-il à l’avenir?

mi rages

Dialoguant récemment avec une directrice d’institution médicosociale, il me vint de lui dire que je me plierai à cette nouvelle exigence légale mais que je ne revendiquais nullement cette étiquette. Après-tout, je ne me reconnais guère dans cette idée de «faire des psychothérapies» ou d’être «psychothérapeute», et n’y tiens pas particulièrement. Ceci l’étonna. J’ajoutais que donner la possibilité à des enfants ou des adolescents de «rencontrer un psychologue pour parler» me paraissait bien suffisant. Formulation certes plus longue, moins technicienne, mais plus proche de la réalité de l’expérience et surtout plus en phase avec la conception que nous pouvons nous forger, avec la psychanalyse, de ce que parler à quelqu’un peut vouloir dire – ce qui éloigne radicalement des mirages de la-dite psychothérapie.

un véritable biais

Faudrait-il que je revendique cette dernière désormais ? M’apparut alors que ce mot, avec lequel je ne me suis jamais senti en phase, était pourtant, déjà, d’un usage courant dans le C.M.P.P. dans lequel je travaille. Nous y parlons de «liste d’attente des psychothérapies», y discutons de l’importance de la proposition d’une psychothérapie pour tel enfant…etc. Mais mon interlocutrice, d’abord surprise, n’était pas d’accord : en C.M.P.P. vous faites bien de la psychothérapie, affirma-t-elle, à la différence d’un I.M.E. par exemple, où «la prise en charge est globale» et où on ne peut pas parler de psychothérapie. Ainsi, les psychologues exerçant en I.M.E. n’auront guère besoin de revendiquer ce statut, ajouta-t-elle…
Précieuse indication de mon interlocutrice qui, tout en comprenant ce que je voulais dire, n’en perdait pas le fil… Où l’on aperçoit déjà l’usage qui pourra être fait – et sera donc fait à n’en pas douter (à l’initiative de qui ?) – de ces subtiles distinctions qui introduisent un véritable biais dans la fonction du psychologue. Il y aura les avec/avec (psychologue/psychothérapeute), les avec/sans (psychologue/non psychothérapeute). On attend donc, les sans/avec (non psychologue/psychothérapeute) dans le secteur médicosocial.

Avant cette pénible affaire, le signifiant «psychothérapie» était un «semblant» que nous pouvions utiliser à notre guise : l’affirmer ou le réfuter à l’occasion suivant le contexte. On s’en passait, mais nous pouvions nous en servir pourrait-on dire ! Aujourd’hui, il prend une toute autre consistance, et telle, je crois, que nous ne pouvons pas ne pas revendiquer ce titre. Prétendre ne pas pratiquer «la psychothérapie» en C.M.P.P. n’est guère audible – sous réserve que cela soit judicieux ! – a fortiori dans la langue managériale de l’ARS.

peau d’âne couleur du temps

Ceci me ramène à une petite anecdote : exerçant, par le passé, dans un lieu moins hospitalier, je me souviens que nous y parlions aussi fréquemment de «psychothérapie», mais il s’agissait alors de repérer en quoi l’enfant ou l’adolescent était «prêt» ou non à ladite thérapie – bilan psychologique à l’appui. L’enfant ou l’adolescent «recalé» se voyait alors indiquer une rééducation en psychomotricité ou était invité à rencontrer une orthophoniste, voire un éducateur. Solutions supposées contourner l’obstacle. Croire à ce point à la psychothérapie conduit à ces impasses, fondées sur la méconnaissance assez radicale du réel en jeu. Cela révèle surtout que le maître d’aujourd’hui, en ciblant de la sorte «la psychothérapie» vise juste – quant à la ségrégation. Le discours du maître ordonne, classe, organise la ségrégation : on est prêt ou pas à la psychothérapie comme on sera inscrit ou pas sur les listes de psychothérapeutes pourrait-on dire.

Que faire de cette robe couleur de temps et surtout de cette nouvelle peau d’âne ? La porter pour ce qu’elle est : un maigre signifiant qui consistera d’autant plus qu’on y portera crédit, d’autant moins qu’on saura en montrer et démontrer le ridicule – et, d’une certaine façon d’abord à nos patients, par une orientation décidée pour traiter le réel. Après tout, cet épinglage par un signifiant qui se veut identificatoire, relève d’une logique du symptôme et il s’agit à ce titre de le faire déconsister. Cet épinglage est cependant nouveau à cette échelle de massification – ce qui révèle sa face réelle qui, elle, n’a pas encore montré toutes ses formidables potentialités.

Comme l’indiquait Jean-Claude Maleval dans son très intéressant texte [Instantanés N°306 NDLR] sur ces questions, la loi n’atteint pas son but en tant que filtre. On peut se demander si elle n’en atteint pas malheureusement d’autres, de façon annexe, quant à ce qu’elle peut ouvrir comme perspectives au manager moderne en quête de contrôle à l’égard d’une pratique qui, de structure, ne peut se prévaloir d’aucune garantie ni protocole.