SNPPsy — Communiqué concernant titre & appellation

Vendredi 15 octobre 2010

GLPR / Pages jaunes

Les membres du GLPR, après s’être réuni la semaine précédente, ont rencontré les responsables juridiques des Pages jaunes jeudi 7 octobre. Les Pages jaunes souhaitent trouver une appellation professionnelle à la fois distincte du titre légal et compréhensible par le public. Une proposition sera communiquée en décembre.

La ligne du Snppsy

Le SNPPsy poursuit ses travaux et sa réflexion dans le sens de sa ligne définie en matière d’appellation depuis déjà deux années, axée sur les deux points cardinaux suivants, partagés avec le Psy’G et l’Affop, consistant à maintenir

– La spécificité du Cinquième critère — titularisation par les pairs fondée sur la rencontre.

– Le titre commun de psychopraticien pour renommer notre déjà ancienne profession, en ce qu’elle tient aux cinq critères qu’elle a définis depuis sa fondation dans le dernier quart du siècle précédent.

Consignes


Rappel des consignes de réponse aux Pages jaunes.

• pour ceux exerçant depuis plus de cinq ans il suffit de dire que vous vous disposez à déposer un dossier, et vous restez à la rubrique psychothérapeute.

• Pour ceux exerçant depuis moins de cinq ans ou ne désirant de toute façon pas s’inscrire dans le cadre des psychothérapeutes NN, dites qu’en aucune façon vous ne voulez paraître à la rubrique soin hors d’un cadre réglementé (seulement si on vous l’avait proposée) mais demandez à figurer à la rubrique à venir psychopraticien, à quoi vous désirez ajouter pour votre part relationnel (probablement aussi du SNPPsy, nous verrons cela entre nous en novembre), à moins que votre syndicat à la suite des rencontres avec les Pages jaunes ne vous communique d’autres consignes en décembre.

Rappel des consignes générales

– Ne pas envoyer tout de suite de dossier à des Commissions qui ne sont de toute façon pas encore constituées. Votre syndicat vous aidera, le moment venu.

– Plaques, cartes de visite : pour ceux qui n’ont pas droit au ou pas envie du titre psychothérapeute NN, psychopraticien relationnel (titulaire du Snppsy si c’est le cas). Des consignes plus précises seront fournies en novembre lors de l’AG.

Assemblée générale du 19 novembre

Le Snppsy prépare son Assemblée générale de novembre sur ces bases, il y précisera sa stratégie, approfondissant pour sa part le concept d’une psychopratique relationnelle telle qu’il en a depuis plus de dix ans précisé les contours.

Nous aimons plus que jamais

12 octobre 2010
Entretien avec Luc Ferry
” Nous aimons plus que jamais “
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Votre livre porte un titre inattendu : La Révolution de l’amour. Enfin, pas tout à fait inattendu pour ceux qui vous ont suivi puisque vous avez déjà publié, en 2007, Familles je vous aime. Selon vous c’est l’amour, désormais, qui anime non seulement notre vie intime, mais notre vie intellectuelle et politique. A l’humanisme des Lumières aurait succédé l’humanisme de l’amour…

L’amour existe depuis toujours, mais l’invention du mariage d’amour est, sur le plan sociétal, l’événement majeur des deux derniers siècles en Europe. Qu’est-ce que le mariage d’amour ? C’est le mariage choisi par les enfants et non pas imposé par les villages et les parents. Ce mariage d’amour est né de l’émancipation de l’individu que le salariat a induit, sans le vouloir, par rapport à l’emprise des villages. Cet éloignement par rapport au village, c’est aussi, curieusement, ce qui a permis en Europe la laïcité. Car c’est aussi un éloignement par rapport au poids social des religions. La laïcité n’est pas née en France de l’histoire des idées. Elle est née de l’histoire de la famille moderne et de l’histoire du salariat. On s’est arraché au village, on a pris une distance par rapport au curé.

La conséquence de tout cela, nous dites-vous, c’est qu’aujourd’hui plus personne n’est prêt à mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour des idées, alors qu’on ne renoncerait à aucun sacrifice pour ses proches, ses enfants.

L’invention du mariage d’amour a eu pour conséquence l’amour des enfants comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Au Moyen Age, la mort d’un enfant était moins grave que la mort d’un cochon ou d’un cheval. Montaigne écrit à un de ses amis une phrase que je cite : ” Mon cher ami, j’ai perdu deux ou trois enfants en nourrice “. Mais cet amour des proches, loin de pousser à l’individualisme et au repli sur soi, a pour conséquence, au contraire, l’ouverture au collectif et au politique.

Ce qui se passe aujourd’hui est passionnant : nous vivons la liquidation de toutes les figures traditionnelles du sacré, au sens étymologique du terme. Le sacré n’est pas le religieux opposé au profane. Des valeurs sont sacrées quand je pourrais me sacrifier pour elles, donner ma vie pour elles. Dans l’histoire de l’Europe, il y a trois figures du sacré collectif. On est mort pour Dieu, ce sont les guerres de religion, la Saint-Barthélemy et autre ; on est mort pour la patrie (la dernière guerre mondiale a fait 53 millions de morts), et on est mort pour la révolution (en gros, le communisme a fait 120 millions de morts dans le monde). Je prétends que, sous l’effet de l’histoire de la déconstruction au XXe siècle, ces trois figures du sacré ont été liquidées en Europe.

Pour vous, Dieu n’existe pas, mais vous défendez l’idée de transcendance. Qu’est donc cette transcendance sans Dieu ?

Quand vous aimez vraiment quelqu’un, que ce soit sous la forme de l’amour passion, ou que ce soit l’amour des enfants, vous vous vivez dans l’amour l’épreuve de la sacralisation de l’autre. Il devient sacré au sens où vous pourriez à la limite donner votre vie pour lui s’il était menacé. Vous faites donc l’épreuve d’une transcendance de l’autre, mais cette transcendance vous ne la ressentez pas dans le ciel des idées ou dans la religion, vous ne la ressentez nulle part ailleurs qu’en vous-même. Partout, dans toutes les langues, elle est là, cette métaphore du coeur. C’est cela que j’appelle, en suivant Husserl, la transcendance dans l’immanence. C’est une transcendance laïque en quelque sorte.

Si notre vie est fondée sur l’amour, comme elle ne l’a jamais été, et si Dieu est plus absent que jamais, le deuil de l’être aimé devient insupportable…

Oui, nous aimons plus que jamais. C’est le tragique de la condition de l’homme moderne. Le grand thème de la philosophie grecque a été de dire que la vie bonne est la vie qui accepte la mort, qui a vaincu les peurs, et qui est capable de vivre au présent. Le sage est celui qui n’a plus peur de la mort et celui qui est capable de se réconcilier avec l’être. Spinoza, Nietzsche reprendront cela. Vous trouvez là la première grande définition de la spiritualité laïque, la première grande définition de la vie bonne qui ne passe ni par la foi ni par Dieu.

Après la guerre de Troie, Ulysse va mettre dix ans à rentrer chez lui car il a crevé l’oeil d’un cyclope, fils du terrible dieu Poséidon. Lequel va essayer de lui faire oublier le sens de sa vie, le sens de son voyage, qui va de la discorde et de la guerre à l’harmonie et à la paix, à Ithaque. Ulysse met le pied sur une île où se trouve une divinité sublime, Calypso, Elle tombe, raide, folle amoureuse de lui. Si tu restes avec moi, lui dit-elle, je te donnerai la jeunesse et l’immortalité. Promesse chrétienne avant la lettre. Ulysse refuse cette promesse alors qu’il a vu la mort de près et visité les enfers. Il quitte la nostalgie et renonce à une fausse espérance, pour choisir le présent. Il pense qu’une vie de mortel réussie est préférable à une vie d’immortel ratée. C’est le début de la philosophie.

Propos recueillis par Robert Solé

La Révolution de l’amour. Pour

une spiritualité laïque,

de Luc Ferry, Plon, 476 p., 21,90 ¤.

© Le Monde

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Comprendre la folie des hommes au prisme… Utiliser les mots du roman pour dire…

Luc Ferry : aimer plus que jamais

12 octobre 2010
Entretien avec Luc Ferry
” Nous aimons plus que jamais “

Votre livre porte un titre inattendu : La Révolution de l’amour. Enfin, pas tout à fait inattendu pour ceux qui vous ont suivi puisque vous avez déjà publié, en 2007, Familles je vous aime. Selon vous c’est l’amour, désormais, qui anime non seulement notre vie intime, mais notre vie intellectuelle et politique. A l’humanisme des Lumières aurait succédé l’humanisme de l’amour…

L’amour existe depuis toujours, mais l’invention du mariage d’amour est, sur le plan sociétal, l’événement majeur des deux derniers siècles en Europe. Qu’est-ce que le mariage d’amour ? C’est le mariage choisi par les enfants et non pas imposé par les villages et les parents. Ce mariage d’amour est né de l’émancipation de l’individu que le salariat a induit, sans le vouloir, par rapport à l’emprise des villages. Cet éloignement par rapport au village, c’est aussi, curieusement, ce qui a permis en Europe la laïcité. Car c’est aussi un éloignement par rapport au poids social des religions. La laïcité n’est pas née en France de l’histoire des idées. Elle est née de l’histoire de la famille moderne et de l’histoire du salariat. On s’est arraché au village, on a pris une distance par rapport au curé.

La conséquence de tout cela, nous dites-vous, c’est qu’aujourd’hui plus personne n’est prêt à mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour des idées, alors qu’on ne renoncerait à aucun sacrifice pour ses proches, ses enfants.

L’invention du mariage d’amour a eu pour conséquence l’amour des enfants comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Au Moyen Age, la mort d’un enfant était moins grave que la mort d’un cochon ou d’un cheval. Montaigne écrit à un de ses amis une phrase que je cite : ” Mon cher ami, j’ai perdu deux ou trois enfants en nourrice “. Mais cet amour des proches, loin de pousser à l’individualisme et au repli sur soi, a pour conséquence, au contraire, l’ouverture au collectif et au politique.

Ce qui se passe aujourd’hui est passionnant : nous vivons la liquidation de toutes les figures traditionnelles du sacré, au sens étymologique du terme. Le sacré n’est pas le religieux opposé au profane. Des valeurs sont sacrées quand je pourrais me sacrifier pour elles, donner ma vie pour elles. Dans l’histoire de l’Europe, il y a trois figures du sacré collectif. On est mort pour Dieu, ce sont les guerres de religion, la Saint-Barthélemy et autre ; on est mort pour la patrie (la dernière guerre mondiale a fait 53 millions de morts), et on est mort pour la révolution (en gros, le communisme a fait 120 millions de morts dans le monde). Je prétends que, sous l’effet de l’histoire de la déconstruction au XXe siècle, ces trois figures du sacré ont été liquidées en Europe.

Pour vous, Dieu n’existe pas, mais vous défendez l’idée de transcendance. Qu’est donc cette transcendance sans Dieu ?

Quand vous aimez vraiment quelqu’un, que ce soit sous la forme de l’amour passion, ou que ce soit l’amour des enfants, vous vous vivez dans l’amour l’épreuve de la sacralisation de l’autre. Il devient sacré au sens où vous pourriez à la limite donner votre vie pour lui s’il était menacé. Vous faites donc l’épreuve d’une transcendance de l’autre, mais cette transcendance vous ne la ressentez pas dans le ciel des idées ou dans la religion, vous ne la ressentez nulle part ailleurs qu’en vous-même. Partout, dans toutes les langues, elle est là, cette métaphore du coeur. C’est cela que j’appelle, en suivant Husserl, la transcendance dans l’immanence. C’est une transcendance laïque en quelque sorte.

Si notre vie est fondée sur l’amour, comme elle ne l’a jamais été, et si Dieu est plus absent que jamais, le deuil de l’être aimé devient insupportable…

Oui, nous aimons plus que jamais. C’est le tragique de la condition de l’homme moderne. Le grand thème de la philosophie grecque a été de dire que la vie bonne est la vie qui accepte la mort, qui a vaincu les peurs, et qui est capable de vivre au présent. Le sage est celui qui n’a plus peur de la mort et celui qui est capable de se réconcilier avec l’être. Spinoza, Nietzsche reprendront cela. Vous trouvez là la première grande définition de la spiritualité laïque, la première grande définition de la vie bonne qui ne passe ni par la foi ni par Dieu.

Après la guerre de Troie, Ulysse va mettre dix ans à rentrer chez lui car il a crevé l’oeil d’un cyclope, fils du terrible dieu Poséidon. Lequel va essayer de lui faire oublier le sens de sa vie, le sens de son voyage, qui va de la discorde et de la guerre à l’harmonie et à la paix, à Ithaque. Ulysse met le pied sur une île où se trouve une divinité sublime, Calypso, Elle tombe, raide, folle amoureuse de lui. Si tu restes avec moi, lui dit-elle, je te donnerai la jeunesse et l’immortalité. Promesse chrétienne avant la lettre. Ulysse refuse cette promesse alors qu’il a vu la mort de près et visité les enfers. Il quitte la nostalgie et renonce à une fausse espérance, pour choisir le présent. Il pense qu’une vie de mortel réussie est préférable à une vie d’immortel ratée. C’est le début de la philosophie.

Propos recueillis par Robert Solé

La Révolution de l’amour. Pour

une spiritualité laïque,

de Luc Ferry, Plon, 476 p., 21,90 ¤.

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Comprendre la folie des hommes au prisme… Utiliser les mots du roman pour dire…

Mythologies — Roland Barthes sans rides : resté subversif

12 octobre 2010
Autour des ” Mythologies ” de Roland Barthes Le fameux recueil nous apprend à dynamiter les stéréotypes et les clichés de l’époque

Julia Kristeva, linguiste et psychanalyste, Raphaël Enthoven, philosophe et journaliste, ainsi qu’Eric Marty et Jacqueline Guittard, spécialistes de Barthes, ont évoqué ensemble ce texte fondateur, aujourd’hui réédité sous la forme d’un volume illustré.

Jacqueline Guittard

Nourritures barthésiennes

Dans un passé récent, je devais familiariser de jeunes commerciaux promis à la vente de produits alimentaires avec cette affaire hautement complexe que représente, en France, le fait de se nourrir ; je leur servais invariablement les Mythologies, par petites bouchées mesurées – ” Le bifteck et les frites “, le chaud-froid de poulet rosâtre et les perdreaux fantaisie de ” Cuisine ornementale “. Qu’ils avalaient avec un plaisir manifeste, réclamant parfois d’autres nourritures barthésiennes sans rapport avec l’alimentation. Les bonnes années, le recueil pouvait être absorbé dans son intégralité. Je fanfaronnais : ” Mes étudiants lisent Roland Barthes ! “

Les Mythologies accomplissent des miracles, non seulement parce qu’elles montrent ce qui se dissimule sous les objets banals frappés du sceau de l’innocence, mais plus encore parce qu’elles forment le regard du lecteur à voir à son tour au-delà des apparences. Ironie poétique et méthode exemplaire, elles sont en cela la légende d’une époque et une leçon toujours actuelle.

Julia Kristeva

Une recherche

de la profondeur du langage

Abondamment illustrée, la nouvelle édition ne se contente pas de mettre le lecteur en présence des médias des années 1950. En intégrant ces ” vieilles images ” dans notre sensibilité de modernes iconophages, elle réussit le pari de créer un nouvel accès à la lecture d’un Barthes démystificateur. Au travers des mythes et à contrepoint des images, ce sont plutôt les ” -logies “, les logiques de la voix si spécifique de Barthes, qui retiennent dès lors mon attention. Jugement ? Révolte ? Nausée ? Non. La vigilance de l’ironie, plutôt : version élucidée du goût. Et cette délicate étrangeté aux conventions sociales, où se tient le style (” dimension verticale et solitaire de la pensée “) devenu une écriture (” acte de solidarité historique “). Une voix qui révèle, sous le futur sémiologue, le romancier freiné et le tragédien pudique : l’écrivain qui interprète à partir d’une longue cohabitation avec la maladie.

Aucune ” déclinologie ” pourtant dans ces démystifications. Quand il déplie les significations figées en mythe et déstabilise tout ” arrêt sur image ” par une cascade d’interprétations où le sens côtoie le non-sens, c’est la ” profondeur du langage ” que Barthes cherche, réhabilite et savoure avec un bonheur contagieux. Il n’y aurait pas d’autre solution à la menace des croyances absolues, des idéologies totalitaires, du nihilisme ? Tel est le sens de son a-théisme : face aux mythes opaques des uns et à la perte du sens des autres, ” la question posée au langage par le langage ” peut retourner ” la carence du signe en signe “. Pour le plus grand ” plaisir du texte ” d’un talmudiste inattendu à Bayonne ou d’un déchiffreur secret des Exercices spirituels de Loyola, que j’entends déjà dans ces Mythologies.

Raphaël Enthoven

Aimer le monde sans être dupe de ce qu’il raconte

Plus que le journal de bord des années 1950 ou que l’art d’élever l’objet de tous les jours au rang du mythe et du concept, Mythologies est une méthode, qui montre à son lecteur comment singulariser les lieux communs, ou prendre au sérieux – pour ne pas les subir – les images de son temps. En s’étonnant des choses les plus anodines, en donnant toute leur saveur aux objets qu’elles critiquent, les mythologies de Barthes apprennent à résister, par la candeur et la délicatesse, au ” ce qui va de soi du langage “, à tout ce qu’il convient de croire, aux dogmes sournois du ” bon sens “. L’enjeu est d’aimer le monde sans être dupe de ce qu’il raconte, de comprendre au lieu de juger, de dépasser l’actualité au profit du présent, de créer un mythe tout en se donnant l’air de le déconstruire, de surmonter les apparences sans basculer dans la défiance et le soupçon, d’être subversif, en un mot, sans être militant.

Eric Marty

Violence

de Barthes

Toutes les mythologies ne sont pas violentes, mais certaines le sont singulièrement. Méchanceté envers l’Abbé Pierre, à qui Bourdieu fera les yeux doux à la télévision en 1993, méchanceté envers les photographes du Studio Harcourt, devant lesquels les acteurs s’aplatissent à nouveau, méchanceté envers Poujade, dont Marine Le Pen, après son père, a pris le relais.

Mais la mythologie la plus dure touche à un sujet fort éloigné des politiques de masse : l'” art vocal bourgeois “, tel que Gérard Souzay, interprète de Poulenc ou de Fauré, l’exerçait alors. Il y a dans l’emphase psychologisante de Souzay une violence faite à la lettre du texte musical qui est la même violence que celle commise par la charité de l’Abbé Pierre à l’égard de la justice, qui est la lettre du lien social, ou celle produite par l’universel petit-bourgeois à l’égard de l’altérité, qui est la lettre de la communauté humaine.

La brutalité de Barthes est une intolérance à l’égard d’une société dont les signes sont malades, dont la lente apocalypse passe par une mise à mort du langage. Que l’art vocal en ait été le témoin, à la fois le plus radical et le plus marginal, dit tout de la place singulière que Barthes a choisie pour conjurer par l’écriture une maladie profondément française.

Mythologies,

de Roland Barthes,

édition illustrée par Jacqueline Guittard, Seuil, 256 p., 39 ¤.

© Le Monde

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Deux jours pour dire le pouvoir des… Fabrice Luchini et les ” féroces…

Face à la retraite, l’usure des corps

12 octobre 2010
Face à la retraite, l’usure des corps

Et l’usure des âmes ?

PHG

Dans sa froideur statistique, la réforme en débat ignore la réalité du travail, la pénibilité des tâches et les profondes inégalités en matière de santé

Madame Flora est femme de ménage dans un collège. Tous les jours elle fait le ménage de cinq classes, trois bureaux, deux couloirs, deux halls et un escalier. Le seul point d’eau se trouve au rez-de-chaussée. Elle doit donc monter ses seaux d’eau par l’escalier où les bandes antidérapantes ont été arrachées depuis longtemps. Son chariot de ménage se trouve en revanche au premier étage. Elle préfère descendre son équipement à la main. La descente du chariot par les escaliers est périlleuse et lui a déjà valu un accident de travail lorsque la totalité du chariot a basculé sur son pied droit.

Le sol est un lino usé sur lequel elle effectue un balayage humide, mais en hiver, elle doit le laver tous les jours à grande eau ; elle se sert alors d’un balai à franges, qui se manipule en effectuant des mouvements en huit sur le sol. Puis on essore les franges dans le chariot à presse en appuyant très fort de façon répétée. Ce balai à franges a été introduit il y a plusieurs années dans les services de nettoyage, où il est venu remplacer le vieux balai-brosse. Heureusement Madame Flora a conservé la brosse, qui lui permet, périodiquement, chaque fois que le lave-linge du collège tombe en panne, de brosser vigoureusement, et à la main, les lavettes à franges.

Madame Flora nettoie de cette façon environ 1 500 m2 tous les jours, car elle travaille dans le plus gros collège de la ville. Pour laver par terre, elle bascule les chaises sur les tables afin de libérer le sol. Vers 11 heures, elle rejoint le service de restauration où sont servis chaque jour 700 repas, elle empoigne les piles d’assiettes, met les plats en chauffe, soulève les paniers à vaisselle, puis nettoie le réfectoire à grande eau après avoir retourné une par une les chaises sur les tables. Elle alterne cette tâche avec la grosse plonge, c’est-à-dire la vaisselle des plats et casseroles diverses.

Madame Flora fait ce travail depuis vingt-cinq ans. Elle a commencé à travailler à l’âge de 16 ans comme bonne à tout faire chez des voisins. Puis elle a fabriqué des ceintures en cuir dans une petite usine de la région, à la chaîne, dans un vacarme assourdissant. Elle y est restée trois ans, a connu le chômage, puis elle a élevé trois enfants. Madame Flora ne m’a jamais dit que son métier était pénible. Lorsque je l’ai convoquée pour sa consultation, elle a demandé à changer l’heure afin de ne pas ” gêner le travail “. La secrétaire n’est pas parvenue à la convaincre que cette visite médicale était un droit, et qu’elle se déroulait, précisément, pendant ses heures de travail. Elle s’est montrée surprise de mes questions, et m’a dit d’un ton fatigué ” ah ! mais alors, il faut tout vous expliquer “.

En l’examinant, j’ai constaté que j’arrivais un peu tard. Madame Flora ne fait pas exception à la règle de trois diabolique qui veut qu’une ouvrière d’usine qui travaille vingt ans comme femme de ménage ne puisse plus enfiler une manche ni s’habiller seule lorsqu’elle part à la retraite. J’ignore combien vaut son épaule opérée deux fois, son coude troué et son pouce déformé, je ne sais pas ce qu’ils valent, mais je sais exactement ce qu’ils coûtent : dix-huit mois d’arrêt de travail pour l’épaule deux fois de suite, quarante semaines de rééducation, 8 infiltrations dans le coude, 4 scanners, 2 IRM, puis un minimum de trois mois d’arrêt par an les bonnes années, 5 hospitalisations en service spécialisé. Je passe sur une surdité professionnelle de l’oreille droite, non déclarée et non reconnue, qui aurait besoin d’être appareillée.

Des morceaux de son corps jonchent ainsi son parcours professionnel, et j’apprends aujourd’hui que s’il se disloquait un peu plus, elle pourrait peut-être ne pas travailler au-delà de 60 ans. Une sorte de prime à la casse, mais sans la bagnole. Votre carcasse est trop usagée, vous pouvez dégager. En revanche, on ne pourra pas vous proposer de carcasse neuve. Alors ça nous fait deux fois l’épaule, mais comme c’est la même, ça compte pour une seule, le pouce est guéri et le coude reste plié, mais c’est le coude gauche, et vous êtes droitière. Ce n’est pas Madame Flora qui fera remarquer que l’on tient un balai des deux mains, surtout lorsqu’il faut faire des mouvements en huit. On ne va pas arriver à 10 % avec ça.

Ce n’est pas Madame Flora qui dira que son travail est pénible, surtout avec encore deux ans de crédit à rembourser. Son travail elle l’adore, parce qu’il y a les enfants, parce que c’est ” son ” collège, parce qu’elle y retrouve depuis des années les mêmes femmes dont elle partage l’histoire. Mais surtout, elle a tout simplement besoin des ressources de son travail pour assumer une situation des plus banales : un mari chauffeur routier actuellement au chômage, deux enfants qui vivent chez elle et font des études. Ensemble nous parvenons à aménager son poste de travail pour qu’elle puisse continuer à travailler sans se mettre en danger.

Au collège, elle pourrait occuper à temps partiel un poste de standard et d’accueil, réceptionner les livraisons tous les matins, raccompagner les visiteurs et les parents. Ce serait toujours ça de ménage en moins. L’après-midi, on pourrait s’arranger pour qu’elle travaille en rez-de-chaussée, et qu’elle ne manutentionne plus les chaises. Elle les poussera, ça ira. Avec l’intendant du collège, je parviens à la faire dispenser de restauration, elle restera à la loge, où justement, à cette heure-là, il n’y a personne. Elle ne récupérera pas la mobilité de son épaule, mais elle n’aura pas de nouvelles lésions, et son coude ne rechutera pas. Grâce à cet aménagement de poste, sa situation est réglée.

Cet aménagement de poste a pu être obtenu car Madame Flora travaille pour un collège, c’est-à-dire dans le service public. Ses collègues qui nettoient les bureaux et les sanitaires collectifs des entreprises implantées juste en face du collège, les intérimaires des services de nettoyage qu’elle croise le matin vers 5 heures en partant travailler, n’auront pas de poste aménagé si elles ont un problème de santé lié au travail. Elles seront rapidement licenciées et resteront au chômage. Les collègues de Madame Flora sont sans aucune alternative. Ce ne sont pas des salariées usées en quête d’une retraite anticipée, mais des chômeuses qui cherchent du travail. Qui paiera leur retraite si elles restent au chômage plus de dix ans ? Le projet de loi actuel sur les retraites ne le dit pas.

Madame Flora fait-elle un métier pénible ? Est-ce pénible de travailler quarante ans sur la voie publique en étant soumis aux vibrations d’un marteau-piqueur ? Est ce pénible de soulever des bornes de 200 kg ? Est-ce pénible de ramper dans un vide sanitaire, ou de réparer une carrosserie ? Un enfant de 5 ans saurait répondre à cette question. Il saurait montrer du doigt, sur les pages d’un abécédaire, les métiers difficiles : il reconnaîtrait le maçon, le déménageur, le couvreur, le plombier l’aide-soignante, le pompier, l’égoutier, la femme de ménage. Il remarquerait que ces corps-là, au travail, ne sont pas assis sur un siège, mais accroupis à genoux sur la voie publique, pliés sous un chauffe-eau, perchés en haut d’une échelle, courbés en avant sur un évier.

Ces gestes du travail qui définissent la pénibilité de certains métiers sont parfaitement décrits par les chercheurs, les ergonomes, les médecins du travail, les médecins-conseils, les ingénieurs en prévention, les médecins généralistes, et figurent dans toutes les publications professionnelles. Même le législateur les connaît, qui les a répertoriés et décrits en détail dans les tableaux de maladies professionnelles.

Le projet de loi sur les retraites ignore ce savoir. Pour juger de la pénibilité d’un métier, il est prévu, en bout de chaîne, de mesurer l’usure professionnelle d’un travailleur. On crée pour ce faire une commission d’usurologues. Peu importent les gestes devenus impossibles, les mouvements limités par la douleur, le manque de souplesse, le vieillissement forcé du corps. Seuls comptent la lésion et son score. L’amputation des gestes reste invisible. L’incapacité permanente partielle ou ” taux d’IPP ” ne mesure que les séquelles d’une blessure au travail. Peu importent aussi les effets retards, liés à certaines expositions : cancers professionnels liés aux goudrons, benzène, solvants, amiante. Ces expositions qui distinguent radicalement certaines catégories de travailleurs, qui sont à l’origine d’une inégalité repérée devant la santé, le vieillissement, la maladie et la mort, sont ignorées.

On renverra donc au travail, et le plus souvent au chômage, des personnes usées par les gestes du travail mais aussi des personnes multi-exposées, dont on sait de façon scientifique et statistique qu’elles développeront des pathologies qui raccourcissent leur espérance de vie. Pas un mot sur les responsabilités de l’employeur. Pas une ligne sur l’obligation qui pourrait lui être faite, dans un contexte où l’on ne parle que d’allonger la durée de travail, d’aménager des postes et de mettre en place des reclassements. Pas la moindre injonction à prévenir, au sein de l’entreprise, le devenir de ceux dont on ne parle plus nulle part : les ouvriers, les artisans, les manutentionnaires, les agents de nettoyage. Au plus haut niveau de l’Etat, on ignore leur existence. On les redécouvre dans la rue, à l’occasion des manifestations contre la réforme des retraites, avec un écriteau laconique comme celui-ci : ” Je vieillis plus vite que mon âge. “

Pour décrire les gestes d’un poste de travail, pour identifier les expositions aux risques, pour reconstituer les parcours professionnels et par là même les expositions des travailleurs, il faut quelqu’un pour interroger, examiner, vérifier, étudier le poste de travail, lire les fiches de sécurité, repérer les pathologies professionnelles. Il faut un médecin du travail. C’est précisément au sein du même texte législatif qu’il est question de faire disparaître ce rôle spécifique du médecin du travail. Sa légitimité et son autorité, puisqu’il sera de toute façon placé sous l’autorité d’un chef de service de santé au travail, lui-même sous l’autorité de l’employeur. Si médecin du travail il y a, ses missions seront définies par l’employeur, et non par la loi. Et afin d’être bien clair, on supprime au passage la clause d’autonomie qui doit figurer dans le contrat d’un médecin du travail.

Qui s’occupera d’aménager le poste de travail de Madame Flora ? Qui signalera qu’il n’y a pas assez d’aide au port de charges dans l’entreprise ? Qui accueillera un salarié atteint de cancer à son retour pour examiner avec lui comment son poste de travail doit être organisé ? Qui pourra témoigner au sein de l’entreprise d’une méthode qui consiste à fixer de nouveaux objectifs de productivité sans donner aux salariés les moyens de les atteindre ? Qui affirmera que ce mode d’organisation génère des troubles psychiques et des suicides ? Personne. Personne pour voir, donc personne pour savoir. Personne pour nommer, pour recenser, pour entendre. Personne pour rechercher, établir, documenter une maladie professionnelle dont on devrait observer bientôt une disparition progressive. Les maladies professionnelles disparaîtront en même temps que les médecins du travail. Sans travail clinique, sans observation des gestes du travail, il n’y a plus de maladies professionnelles. Quant aux accidents du travail mortels – deux par jour en France – qui en analysera les causes, autrement que de façon mécanique ? Est-ce la même chose de tomber d’une échelle si l’on est en conflit avec son chef d’équipe, si l’on n’a pas de chaussures adaptées, ou si l’on prend un traitement qui contre-indique le travail en hauteur ?

Ainsi, pour réformer les retraites, on table sur une société imaginaire où les ouvriers n’existent plus, et où les cadres de plus de 50 ans sont tous au travail. Pour régler la facture, on s’adresse en tout premier lieu à des chômeurs. En second lieu aux travailleurs exerçant des métiers dont les tâches ne peuvent physiquement être exécutées à n’importe quel âge, dont le poste de travail doit nécessairement évoluer, sous la responsabilité, voire à l’initiative, de l’employeur. Cette responsabilité n’est pas mentionnée. Au contraire, on distribue au passage une prime à la casse et non à la prévention. On nie tout à la fois la réalité des disparités sociales, la réalité des inégalités au travail et la réalité des corps. Pense-t-on que l’on va maintenir de force au travail des gens qui ne peuvent plus faire leur métier ? Ils seront contraints de quitter le monde du travail bien avant de pouvoir toucher une retraite à taux plein. Quant à ceux qui resteront, c’est bien avec leur corps qu’ils paieront leur retraite.

Noëlle Lasne

Médecin du travail

Depuis les dispensaires de Médecins sans frontières jusqu’au droit à la santé des sans-papiers, n’a cessé d’être confrontée à la question des métiers pénibles. Membre du comité de rédaction de la revue ” Pratiques “, elle a contribué

à ” La santé des malades “, ouvrage collectif (2009)

du centre d’études de l’emploi, sous la direction de Serge Volkoff.

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Le prix de la beauté François Chérèque : “…

L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique

XXIII° COLLOQUE DE LA SIHPP

Samedi 27 Novembre 2010

Villa Gillet 25 rue Chazière, 69004 Lyon


Un terrain d’exercice aux enjeux immenses pour ce mal de l’enfermement psychique à propos duquel on assiste à de vigoureuses empoignades méthodologico idéologiques, la question des valeurs et de l’humanisme y prenant tout son relief. La psychanalyse là-dessus tient une place de tout premier choix.

Surtout, l’énigme radicale de l’autisme pose les questions de base de l’acte psychothérapique. À s’y confronter on y réfléchit aux fondements mêmes de la relation. La psychothérapie relationnelle, par sa nature même, puise dans la question de l’autisme de quoi se penser comme interrogation de la subjectivité en et comme relation, au lieu de l’énigme de l’humanité de l’humanité.

Philippe Grauer


Énigme

Au cours de l’histoire, l’autisme, tour à tour désigné comme « maladie » génétique, neurobiologique, handicap ou symptôme, demeure une énigme. Ces enfants, beaux, intelligents, doués, « dans leur monde », restent au bord de l’humain, au plus près de l’abîme, et n’en émergent qu’au prix de grands efforts.

Trouble du lien ou assemblage de segments DSM incohérents

La bataille actuelle des approches conceptuelles et thérapeutiques s’exacerbe. Ainsi la nouvelle nomenclature psychiatrique (DSM) a-t-elle évacué ce trouble profond de la communication cerné en 1943 par le psychiatre américain Leo Kanner, au profit de « signes » fragmentés sans cohérence.

Remis en question par les américains eux-mêmes

De même, les dispositifs en place dans le champ social, éducatif, thérapeutique, favorisent-il les méthodes comportementalistes, cognitivistes remises en question par les thérapeutes américains eux-mêmes, après des décennies d’expérimentation et d’évaluation.

Non agir, redoutable économie du symbolique

La psychanalyse persiste et signe, de découvertes en butées théoriques, à interroger cette souffrance des familles, des enfants, dominés, terrorisés par l’afflux de sensations primitives, internes et externes, les empêchant de tisser des liens avec leur entourage, d’accéder au langage, bloqués dans une position entre conservation et perte de substance — qu’en est-il d’un être humain, doué de parole, situé dans un non agir, faisant l’économie du symbolique ?

Long cheminement partagé au cœur de la nuit

Le chemin à parcourir, hors des repères conceptuels habituels, pour atteindre ces continents reculés, ces enclaves psychiques, est d’une difficulté insondable. Tenter de ramener à l’humain, à l’existence ce qui n’a pu s’y inscrire dès le début de la vie, afin qu’un sujet advienne, depuis le chaos à son activité créatrice intrinsèque, est le moindre des respects que nous devons à ces enfants, dans ce long cheminement partagé au cœur de la nuit, avec eux.


Programme

09:00 Accueil

09:15 Ouverture : Anny Combrichon

09:30 La bataille actuelle de l’autisme à la lueur de l’histoire — Jacques Hochmann

Discutants : Annick Hubert, Jean-Jacques Ritz

11:00 Hello Mrs Tustin présentation du film interview par Marie Allione

Discutants : Françoise Crozat, Anny Combrichon

13:00 — 14:30 : Déjeuner Villa Gillet

14:30 La réticence énigmatique de l’enfant autiste Henri Rey-Flaud

Discutants : Élisabeth Roudinesco, Francis Dumont, Emmanuel Suchet

16:00 Table ronde : La créativité Charles Juliet, Anne Costantini, Claude Burgelin

17:00 Clôture : Jean-Jacques Ritz


Renseignements :
Jean-Jacques Ritz, 5 rue Sala, 69002 Lyon, jjrz@orange.fr

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Bulletin d’inscription à renvoyer à Jean-Jacques Ritz, 5 rue Sala, 69002 Lyon

avec un chèque libellé à l’ordre de SIHPP

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Tarif normal : 50 euros
Tarif étudiants, chômeurs : 25 euros
Déjeuner Villa Gillet : 20 euros (S’inscrire rapidement)

Norbert Élias — Entre École de Francfort et “freudo-marxisme”

LE MONDE DES LIVRES | 22.09.10 |

Rejeter fermement une telle prétention

En 1986, Norbert Elias portait un jugement sévère sur les psychanalystes : “La tendance de la profession psychanalytique à éviter toute discussion théorique avec ceux qui n’appartiennent pas à son univers, disait-il, obère considérablement l’héritage de Freud. Si cette tendance est fondée sur le postulat tacite que seuls des analystes formés peuvent comprendre la nature et le travail de l’inconscient, il faut rejeter fermement une telle prétention.”

Franckfort — 1930

Et pourtant, il savait que cette fermeture des praticiens à l’histoire de leur discipline n’avait pas toujours été de mise puisqu’il avait lui-même participé, cinquante-cinq ans plus tôt, à l’une des rencontres les plus fécondes qu’ait connues le mouvement intellectuel européen de l’entre-deux-guerres : celle qui eut lieu à Francfort, autour des années 1930 — et à la veille de l’avènement du nazisme — entre le Frankfurter Psychoanalytisches Institut (FPI), fondé par Karl Landauer et Heinrich Meng, et l’Institut für Sozialforschung (IFS) dans les locaux duquel il était installé et où travaillaient Theodor Adorno, Max Horkheimer, Leo Lowenthal, Erich Fromm, Herbert Marcuse.

Noyau de la future école de Francfort, cet Institut de recherches sociales fut à l’origine de l’élaboration de la Théorie critique, doctrine sociologique et philosophique qui s’appuyait sur la psychanalyse, la phénoménologie et le marxisme pour réfléchir aux conditions de production de la culture au sein d’une société dominée par la rationalité technologique. C’est là qu’Elias se forma à la lecture des textes freudiens.

Révolution subjective et transformation sociale

Tous ceux qui s’étaient engagés dans cette aventure se réclamaient soit de la gauche social-démocrate, soit du communisme, soit du freudo-marxisme — visant à lier révolution subjective et transformation sociale — soit encore d’un néofreudisme orienté vers un dépassement ou une révision de la conceptualité freudienne. A cette mouvance francfortoise se rattachaient trois psychanalystes viennois : Sieg-fried Bernfeld, Wilhelm Reich, Otto Fenichel, les deux derniers installés à Berlin. Comme leurs collègues de l’IFS, ils fuiront l’Allemagne nazie. Un seul d’entre eux, Karl Landauer, sera assassiné à Bergen Belsen en 1945.

Sauvagerie originelle

Conservateur éclairé, Freud était convaincu que les pulsions destructrices propres à l’humanité devaient être contrôlées par un gouvernement des élites et non par les tenants d’une démocratie de masses. En outre, même s’il était attaché à l’émancipation des peuples par le droit, il restait tributaire d’une vision évolutionniste des rapports de la nature et de la culture, considérant que l’arrachement de l’homme à sa sauvagerie originelle passait par des processus inconscients : la sublimation plutôt que le libre arbitre. Aussi était-il éloigné de tous ceux qui, à Francfort, effectuaient une lecture novatrice de sa doctrine en cherchant à lier autrement que lui l’individuel et le collectif.

Pulsion de mort : un Hegel de la modernité

Elias avait en commun avec Adorno, Horkheimer et Lowenthal de regarder l’œuvre freudienne comme une théorie de la culture que l’on pouvait détacher de la clinique. Si le premier critiquait chez Freud le dualisme pulsionnel ou le mythe du meurtre du père, les deux autres lui empruntèrent l’idée que le progrès pouvait se retourner en son contraire. Adorno et Horkheimer firent de lui un Hegel de la modernité : “Ce besoin (chez l’homme) d’être cruel et de détruire résulte d’un refoulement organique de toute relation entre le corps et l’esprit ; Freud en eut l’intuition géniale.”

Quant à Lowenthal, il n’hésitait pas à historiciser la pensée de Freud en montrant que le déclin de la famille bourgeoise lui avait permis de construire, dans le contexte viennois, sa doctrine de la pulsion de mort : thèse à laquelle Jacques Lacan souscrivait, lui aussi, en 1938.

De Foucault à Derrida

En France, c’est aux philosophes qui entrent en scène dans les années 1960 — de Foucault à Derrida — que l’on doit une lecture de l’œuvre de Freud aussi intéressante que celle des tenants de l’école de Francfort. Et c’est à travers cet héritage que la pensée freudienne s’est enrichie. Au point qu’aujourd’hui, à la lecture des multiples interprétations divergentes qu’elle a suscitées — dont celle de Norbert Elias —, on a l’impression que le “vrai” Freud reste celui de ses meilleurs commentateurs.

Élisabeth Roudinesco

Norbert Elias, avec et contre Freud

“Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse”, de Norbert Elias : Norbert Elias, avec et contre Freud
“Monsieur Elias, manifestement influencé par la psychanalyse, désireux de marquer le conditionnement social des névroses, du refoulement, du sur-moi, étudie simultanément l’origine psychique et sociale des moeurs civilisées” : c’est là ce qu’écrivait Raymond Aron en 1941 dans les Annales sociologiques à propos du premier tome d’un livre allemand publié deux ans auparavant. Son auteur, Norbert Elias, avait fui l’Allemagne nazie et s’était réfugié à Londres depuis 1935. Son livre avait pour titre Sur le processus de civilisation : approches sociogénétiques et psychogénétiques. Il faudra attendre 1973 et 1975 pour que cet ouvrage soit traduit en français, en deux volumes séparés, La Civilisation des moeurs et La Dynamique de l’Occident, et amputé d’une centaine de pages.
La publication de cinq textes, difficiles d’accès ou jamais publiés et retrouvés dans les archives d’Elias conservées à Marbach (Bade-Wurttemberg) dans le Deutsches Literaturarchiv, conforte le jugement lucide de Raymond Aron. “Manifestement influencé par la psychanalyse”, Elias y reconnaît son immense dette à l’égard de Freud, qui a proposé “le modèle le plus clair et le plus avancé de la personne humaine”, tout en soumettant à sa propre approche, sociologique et historique, les concepts fondamentaux de la théorie freudienne. Les conférences et essais rassemblés et présentés par Marc Joly et Bernard Lahire déploient ce dialogue entre Elias et Freud, demeuré longtemps implicite, au fil de quarante années, entre 1950, date d’un cours inédit donné par Elias à l’Institut pour le traitement scientifique de la délinquance du King’s College à Londres, et 1990, date d’un manuscrit de 133 pages intitulé par Elias lui-même “Le Concept freudien de société et au-delà”. Ce dernier texte, rédigé en anglais, donne à lire des fragments de ce qui aurait dû être un livre consacré à l’oeuvre qui a accompagné Elias tout au long de sa vie intellectuelle et que, pourtant, il n’a guère explicitement citée ni discutée. Il y travailla dans l’été de 1990. Sa mort, survenue le 1er août, laissa l’ouvrage inachevé.

“Sa théorie a été essentielle”
Dans un entretien que j’ai eu avec lui en 1985, il énonce ce qui fait l’essentiel de son rapport, fondamental et critique, à Freud : “Sans Freud, je n’aurais pas pu écrire ce que j’ai écrit. Sa théorie a été essentielle pour mon travail, et tous ses concepts (moi, surmoi, libido, etc.) me sont très familiers. Mais Freud, sa vie durant, a étudié les hommes et les femmes qui vivaient à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et, à la manière des sciences de la nature, il a forgé ses concepts comme si la structure de la personnalité qu’il observait était celle de tous les êtres humains. Aller au-delà de Freud, scientifiquement parlant, c’est reconnaître les transformations qui affectèrent le développement de la personnalité humaine. Le problème est de comprendre comment et pourquoi émergea progressivement la structure de la personnalité qui est décrite par Freud.”
La lecture de Au-delà de Freud, croisée avec celle du numéro d’avril-juin de la revue Vingtième Siècle dirigé par Quentin Deluermoz et intitulé “Norbert Elias et le XXe siècle”, permet de prendre la juste mesure des rencontres d’Elias avec la psychanalyse. Elias était né à Breslau (aujourd’hui Wroclaw en Pologne) en 1897, fils unique dans une famille juive aisée et germanisée. Son père mourut en 1940. Sa mère, Sophie, disparut dans l’un des crématoires d’Auschwitz.
Après une thèse de doctorat, soutenue à Breslau en 1924, dans laquelle il prenait ses distances avec l’idéalisme néokantien de son maître, le philosophe Richard Hönigswald, le départ pour Heidelberg signifia pour lui l’entrée en sociologie. Karl Mannheim lui proposa de le suivre à Francfort comme assistant lorsqu’il y fut lui-même nommé professeur en 1930. “A Francfort, la psychanalyse faisait presque partie du décor et il y avait une relation très étroite avec la sociologie”, déclara Elias, faisant allusion à l’Institut pour la psychanalyse, fondé en 1929, et aux rapports, étroits mais souvent conflictuels, entre celui-ci, l’Institut de recherche sociale de Horkheimer, le bastion de l'”Ecole de Francfort” et le département de sociologie de l’Université.

En exil à Paris puis à Londres
Elias choisit comme sujet de sa thèse d’habilitation “l’homme de cour”. Il s’agissait de comprendre, à partir du cas de l’absolutisme français du XVIIe siècle, les relations nouées entre une modalité particulière de l’exercice du pouvoir, qui tend à établir le monopole de l’Etat sur la violence légitime, les liens d’interdépendance propres à une formation sociale spécifique, la société de cour, et les normes de comportement exigées par une “rationalité de cour” qui suppose le contrôle des affects et la maîtrise des émotions. La thèse ne fut jamais soutenue. Elias quitta l’Allemagne en mars ou avril 1933 et son livre, La Société de cour, ne fut publié qu’en 1969 – et traduit en français en 1974.
Il choisit Paris comme lieu de l’exil mais la France ne lui fut guère accueillante. Il partit donc pour Londres en 1935 où il put mener à bien son grand oeuvre : les deux volumes du Processus de civilisation. Achevé en 1937, imprimé aux frais de son père à Prague puis à Breslau, l’ouvrage fut finalement publié à Bâle en deux tomes avec la date de 1939. Le livre ne fut pas ignoré. Plusieurs revues importantes lui consacrèrent des comptes rendus qui attribuèrent à Elias le mérite d’avoir montré le lien entre les transformations des structures sociales et la structure de la personnalité, ou bien qui le critiquèrent pour son infidélité aux concepts de la psychanalyse.
Les années anglaises ont sans nul doute approfondi ses rapports avec la théorie freudienne. Londres était devenue la capitale de la psychanalyse avec l’arrivée de Freud et de sa fille Anna en 1938 et, après la guerre, Elias participa à une recherche sur l’analyse de groupe menée par une équipe de psychiatres. En 1954, il obtint une position de “lecturer” en sociologie à l’université de Leicester. Après sa retraite, en 1962, il enseigna à Accra, puis retourna en Angleterre avant de s’installer à Bielefeld, en Allemagne, puis à Amsterdam. Les années 1970 et 1980 furent celles de la redécouverte de son oeuvre, mais aussi celles d’un travail acharné, jalonné par un nombre imposant de nouveaux livres. Parmi eux, celui, inachevé, consacré à Freud.

Roger Chartier

Szondi et psychothérapie institutionnelle

Séminaire Léopold Szondi, animation Marc Ledoux, Bibliothèque de l’hôpital Edouard Toulouse, Lundi 8 mars 16:00 – 00:00. Pas d’inscription.

Il s’agit d’un éclairage des troubles psychiatriques à travers la théorie développée par Szondi et l’expérience de Marc Ledoux dans le contexte de la psychothérapie institutionnelle.

Marc Ledoux : philosophe, docteur en sociologie, psychanalyste, travaille depuis vingt ans à la clinique de La Borde à Cour-Cheverny, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle. Il transmet depuis plusieurs années ses concepts fondamentaux dans différentes structures de soins en Belgique, par des séminaires, des supervisions et des publications.

Identité, légitimité, mémoire, Histoire

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