Décret : quelques précisions utiles

Voici un échange de correspondance entre une vice-présidente de l’Affop, Association française fédérative des organismes de psychothérapie et psychanalyse, et une de nos juristes de référence. Nous vous livrons leur dialogue, convaincus que cette forme sera plus légère à la terre où nous dormirons mais ça c’est pour bien plus tard, mais pour l’heure plus légère aux cliqueurs qui la consulteront.

Le débat porte sur des détails qui ne concernent que les grands-parents.

Chère Geneviève,

Je suis en train d’examiner le texte du décret promulgué pour en produire une analyse aussi précise que possible pour nos membres.

Voici quelques unes des questions que je me pose :

L’accès à la formation réservé aux titulaires d’un diplôme de niveau master, s’agit-il d’un master 1 ou d’un master 2 ? Rien ne le précise pour l’instant.
Que veut dire le terme de niveau ? Fait-il allusion, par exemple, à l’ancien DESS équivalent au master 2, ou bien une porte serait-elle ouverte aux titulaires du M1, ou de l’ancienne maîtrise, refusés à l’entrée du M2 pour accéder au titre de psychothérapeute en suivant la formation en psychopathologie clinique ?

Ce que je me demande, c’est à qui s’adressera la formation dite minimale que j’appellerais plutôt maximale vu le nombre de dispenses accordées ?
Si c’est la version M2 qui est la bonne (c’est celle que FRDM avait retenue dans son analyse du texte de la loi) la formation spécifique – 400h + 5 mois de stage – ne s’appliquera qu’à bien peu de candidats. Peut-être aux titulaires d’un master 2 étant passés par la voie des équivalences au niveau de la licence et, de ce fait, n’ayant pas droit au titre de psychologue. Peut-être aussi aux titulaires d’un master 2 de psychanalyse (1“) n’étant pas psychanalystes inscrits dans un annuaire. Et bien sûr à ceux pouvant bénéficier des dispositions transitoires.

En outre, et si j’ai bien compris, l’agrément des instituts de formation privés ne saurait en aucun cas valider en équivalence le cursus de nos instituts de formation à la psychothérapie, il faudra soit :

–  créer de nouveaux instituts dédiés à la psychopathologie clinique.

–  inclure une section spéciale dans les instituts existants.

Tout ceci en copié collé de la formation universitaire prévue, et en respectant les critères d’accès à la formation au détriment de nos élèves en reconversion. De plus il faudra se soumettre à la démarche d’évaluation.

Et je n’oublie pas que nous attendons la parution des arrêtés annoncés aux articles 5-8-12.

Pourrais-tu me faire part de tes lumières juridiques sur ces éléments d’analyse et ces interrogations ?

(…)

Bien amicalement à toi. avec les remerciements anticipés du Bureau de l’Affop


Chère Arlette,

Le décret n’exige en effet qu’un niveau master sans autre précision que la spécialisation en psychologie ou psychanalyse et il me semble que si le texte avait voulu réserver l’accès au master 2 il aurait dû le dire : faute d’une telle précision le master1 devrait permettre l’accès à la formation en psychopathologie clinique.

Mais y a-t-il vraiment des master 1 spécialisés en psychologie et en psychanalyse ? Je ne connais pas assez la question pour y répondre. C’est sans doute à vérifier auprès des universités.

Quant à la formule “niveau master” elle me semble motivée par le souci de faire échapper le décret au grief de violation
de la liberté de l’enseignement qui aurait pu être formulé si le diplôme lui-même qui avait été exigé.

Ce qui, en théorie, pourrait permettre aux établissements privés de formation à la psychothérapie de faire reconnaitre
qu’ils dispensent une formation de niveau master conférant à leurs élèves le droit de suivre la formation en psychopathologie
clinique et donc d’accéder au titre de psychothérapeute.

Mais pour cela il faudrait :

–    d’une part, qu’ils aient le statut d’établissement d’enseignement supérieur, statut exigé également des établissements d’enseignement privé qui souhaiteraient être agrées pour délivrer la nouvelle formation en psychopathologie clinique ( article 11 dernier alinéa).
–    d’autre part que leur enseignement puisse être reconnu comme étant d’un niveau master…..

Quant à la totalité de la formation en psychopathologie clinique (400 h théoriques et 5 mois de stage) elle sera exigée de tous les “ni-ni-ni ” qui voudront accéder au titre de psychothérapeute et qui peuvent justifier soit du niveau master exigé par l’article 1, soit de la dérogation prévue par l’article 16 pour les psychothérapeutes en exercice depuis au moins 5 ans.

C’est donc en définitive un système qui, par les barrières qu’il installe, remplit bien l’objectif initial de la loi Accoyer : faire en sorte que seuls les médecins, les psychologues, et les psychanalystes puissent concrètement accéder au titre de psychothérapeute, l’annexe manifestant en outre une victoire de la psychiatrie sur les psychologues cliniciens dont je doute
qu’ils apprécient la nécessité de suivre à nouveau 150 h de cours théoriques et 2 mois de stage.

  • 1 Cela concerne le Master 2 récemment mis en place par la seule UFR de psychanalyse de Paris 8.

Décret : quelques précisions utiles

Voici déjà la réponse. De Genvière Mattei à Arlette Gastine, qui au nom du Bureau de l’Affop s’interrogeait auprès d’une professionnelle compétente sur un certain nombre de points relatifs aux grands-parents dans le Décret qui vient d’être publié au Journal Officiel. Les questions seront mise en ligne un peu plus tard, mais pourquoi attendre davantage à partir du moment où comme dirait Saint Paul on dispose des réponses ?

{Il apparaît de toute façon que l’affaire est pliée. Pour que la loi soit respectée on crée le cadre d’une possibilité d’agrément d’instituts de psychopathologie, qui risquent peu de concerner nos Écoles, si jamais certaines estimaient devoir et pouvoir s’engager dans cette galère. On est prié de ne pas cultiver l’illusion outre mesure pour les années qui viennent. Enfin nous verrons bien. Le GLPR se réunit prochainement et coordonnera les stratégies des institutions responsables de la psychothérapie relationnelle. Ensuite, ensuite l’Histoire se fera, et nous y serons pour quelque chose, mais l’Histoire il lui arrive de prendre son temps.

Nous rappelons par ailleurs à nos étudiants et futurs étudiants que l’exclusivité d’un {{titre — auquel il serait raisonnable de renoncer car il ne désignera à titre générique plus du tout ce qu’il désignait il y a quelques années, du temps où nous honorions un titre dont nous avions la paternité et pris la responsabilité limitée à notre zone d’influence institutionnelle et morale —, ne constitue en rien un interdit d’exercice professionnel de la psychothérapie. Ce terme fort heureusement se trouve non défini par la loi, encore moins s’il s’agit de notre {psychothérapie relationnelle, }}(1“)] et encore moins de la psychopratique multiréférentielle® à l’intitulé du diplôme que délivre le Cifp.

Philippe Grauer}}


Chère Arlette,

Le décret n’exige en effet qu’un niveau master sans autre précision que la spécialisation en psychologie ou psychanalyse et il me semble que si le texte avait voulu réserver l’accès au master 2 il aurait dû le dire : faute d’une telle précision le master1 devrait permettre l’accès à la formation en psychopathologie clinique.

Mais y a-t-il vraiment des master 1 spécialisés en psychologie et en psychanalyse ? Je ne connais pas assez la question pour y répondre.

– La réponse universitaire est simple : le Master c’est le Master. Qu’il se prépare en deux ans c’est son affaire. Il s’agit donc obligatoirement du Master obtenu au terme de deux années d’études, dit Master 2, la première partie se dénommant Master 1 sans constituer le moins du monde un Master. Précision apportée par PHG

Quant à la formule “niveau master” elle me semble motivée par le souci de faire échapper le décret au grief de violation de la liberté de l’enseignement qui aurait pu être formulé si c’était le diplôme lui-même qui avait été exigé.

Ce qui, en théorie, pourrait permettre aux établissements privés de formation à la psychothérapie de faire reconnaitre qu’ils dispensent une formation de niveau master conférant à leurs élèves le droit de suivre la formation en psychopathologie clinique et donc d’accéder au titre de psychothérapeute.

Mais pour cela il faudrait :

– d’une part, qu’ils aient le statut d’établissement d’enseignement supérieur, statut exigé également des établissements d’enseignement privé qui souhaiteraient être agrées pour délivrer la nouvelle formation en psychopathologie clinique ( article 11 dernier alinéa).

– d’autre part que leur enseignement puisse être reconnu comme étant d’un niveau master…..

Quant à la totalité de la formation en psychopathologie clinique (400 h théoriques et 5 mois de stage) elle sera exigée de tous les “ni-ni-ni ” qui voudront accéder au titre de psychothérapeute et qui peuvent justifier soit du niveau master exigé par l’article 1, soit de la dérogation prévue par l’article 16 pour les psychothérapeutes en exercice depuis au moins 5 ans.

C’est donc en définitive un système qui, par les barrières qu’il installe, remplit bien l’objectif initial de la loi Accoyer : faire en sorte que seuls les médecins, les psychologues, et les psychanalystes puissent concrètement accéder au titre de psychothérapeute, l’annexe manifestant en outre une victoire de la psychiatrie sur les psychologues cliniciens dont je doute
qu’ils apprécient la nécessité de suivre à nouveau 150 h de cours théoriques et 2 mois de stage.


Ils ne se sont pas fait attendre, les psychologues cliniciens. Voici leur réaction :

Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, en a salué la parution et commentant le décret, il a souligné que “cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les psychologues-cliniciens ni la psychanalyse“.

Pourtant, dans l’annexe au décret, qui fixe les conditions de dispense totale ou partielle à la formation en psychopathologie clinique exigée, il apparaît que les psychologues cliniciens, titulaires donc d’un master en psychopathologie clinique, devraient encore se former à la psychopathologie clinique.

La profession réfléchit, aujourd’hui, sur la nécessité de parfaire le haut niveau de formation des psychologues prévu par la loi. Mais ce que nous propose cette annexe qui mêle formation à la psychopathologie clinique et approches utilisées en psychothérapie n’est pas de cet ordre. Sans compter qu’il est très étonnant que, dans le cadre d’un texte réglementaire, soit utilisé le discriminant de clinicien — certes utilisé dans le langage courant mais sans aucune définition juridique. Faut-il entendre que si le terme de « psychologues diplômés en psychopathologie clinique » avait été retenu il eut été difficile d’exiger pour eux une formation à la psychopathologie clinique ? Les psychologues et les enseignants en psychologie et psychopathologie clinique de la FFPP, du SNP et du SIUEERPP réunis, contestent formellement le tableau de cette annexe au décret.

Une annexe qui crée la confusion au sein de la profession

Alors qu’aujourd’hui les psychologues et les psychiatres se partagent l’activité de psychothérapie tant au sein des institutions publiques et privées de soins psychiatriques que dans les institutions hospitalières et dans l’exercice libéral, cette annexe laisse accroire que la formation à la psychopathologie dispensée par les universités aux étudiants des masters de clinique est insuffisante au regard de celle reçue par les psychiatres — qui eux sont dispensés de tout complément de formation.

Nous pourrions être tentés de conclure que les critères qui ont présidé aux dispenses reposent sur une conception purement médicale de la psychopathologie clinique en contradiction flagrante avec les traditions universitaires françaises. Monsieur Accoyer a-t-il été tenu bien informé du contenu de cette annexe au décret ? Contrairement à l’esprit de la loi, qu’il a mis onze ans à faire aboutir, cette annexe exige en effet des temps de formation complémentaires pour les psychologues cliniciens !

Cette annexe au décret ne doit pas excéder la loi et l’esprit de celle-ci. Le SNP, le SIUEERPP et la FFPP s’associent pour demander la modification — au plus vite — de cette annexe, afin de ne plus lui faire injure.



Nous qui croyions que l’injure c’était à notre profession qu’elle avait été faite. Qu’ils sont émouvants nos psychologues et psychopathologues avec leur dispute pour une poignée d’heures contrariant leurs prérogatives statutaires. Laissons les à leur satisfaction, que modère une protestation corporatiste, laissons-les remercier le bon docteur Accoyer de sa sollicitude les ayant assurés qu’ils n’étaient en rien visés par sa loi tout entière contre nous dirigée. Encore une fois chers collègues nous ne nous félicitons pas de votre réjouissance in petto de nous voir traiter en indigènes de la psychothérapie, évacués de leur propre titre à votre unique bénéfice, en tout déni tout déshonneur, dont vous vous disputez jusqu’à la moindre centaine d’heures signant la réalité de votre soumission volontaire à la médecine quoi que vous en protestassiez.

Nous poursuivrons en nous distinguant sous un autre nom notre mission au service de notre psychothérapie relationnelle et de ceux qui trouvent toujours leur intérêt à y recourir, bien heureux de nous tenir à distance de ce que vous vous apprêtez à faire sous notre habit dérobé.

Philippe Grauer

  • 1 2) Psychopraticien relationnel —

    Avec le premier terme, psychopraticien, nous croyons changer de nom, nous conservons praticien, avec psycho nous conservons le radical qui permet à tous de nous repérer comme relevant du champ psy. Considérons un instant le retournement effectué. Praticien de l’initiale vire à l’aphérèse (autobus) pendant que psycho en position apocopique (comme le ciné de cinéma) débarrassé de l’encombrant radical médical thérapie, institue une nouvelle désignation. Ça c’est du retournement !

    À nominalisme, nominalisme et demi. Opération indispensable. D’autant qu’avec relationnel nous gardons notre prénom. Précieux. Nous maintenons par ce mot notre affichage syndical et épistémologique depuis une décennie, depuis avant la crise Accoyer. De plus, le terme existe dans la littérature. À l’article Psychothérapie le TLF conservateur en la matière signale : “En partic. Thérapeutique moins profonde, moins complète et moins intensive que la psychanalyse. Psychothérapie directive, relationnelle.” Et nous avons vu l’année dernière ici même que notre Jacques Durant-Dassier avait pratiqué et soutenu en 1975 le premier la notion de psychothérapie relationnelle.

    In [Quel syndicat pour quelle pratique ?->http://www.cifpr.fr/Quel-syndicat-pour-quelle-pratique

Quelques éléments d’histoire pour resituer le Décret dans son contexte

Document

Nous avons remanié ici la première partie du document adressé au Conseil d’État à titre d’observations par le SNPPsy et l’Affop en janvier 2010. Nous mettons ce fragment en ligne afin de fournir l’information historique, sociologique et idéologique nécessaire à qui chercherait à mieux contextualiser l’arrivée du décret d’application de l’article 52 de la loi dite Accoyer.

Vu l’étendue du remaniement que nous avons opéré mieux vaut considérer ce texte, encore incomplet, comme re-signé Grauer.


I. SUR L’INTÉRÊT À INTERVENIR DE L’AFFOP — Association fédérative française des organismes de psychothérapie et psychanalyse ET DU SNPPsy — Syndicat national des praticiens en psychothérapie et psychanalyse.

1981 le SNPPsy …

Le SNPPsy, créé en 1981 pour regrouper et les professionnels et donner des garanties au public, encadre la profession de psychothérapeute à partir des cinq critères suivants :

… et ses Cinq critères

– avoir suivi un travail psychothérapique personnel suffisant (psychanalyse ou psychothérapie) pour un professionnel
– avoir reçu une formation de haut niveau spécifique en psychothérapie
– être supervisé pendant toute la durée de la vie professionnelle
– adhérer à un code de déontologie spécifique de la profession
– avoir été reconnu par des pairs qualifiés

Pluralisme

Inspiré et nourri par les principes fondateurs de la psychanalyse, il intègre dans ses statuts la pluralité des psychothérapies et créé, sur la base de ces cinq critères, un processus rigoureux de titularisation des professionnels d’une part, d’agrément des organismes de formation d’autre part.

À noter : ne pas confondre le pluralisme du SNPPsy, qui réunit des praticiens de méthodes et disciplines différentes, et la multiréférentialité, qui désigne l’art dans sa pratique d’un professionnel d’articuler, en dépit du fait que les théories soient plus ou moins incompatibles, plusieurs méthodes et disciplines.

Amorce d’une réglementation nationale

Il amorce ainsi dès sa création, en se dotant d’un code de déontologie, d’un cadre de titularisation des praticiens, puis d’un cadre d’agrément des Écoles, le processus d’une réglementation nationale. Nourrie de contacts réguliers et de concertation avec les pouvoirs publics : dialogue avec le ministère de la Santé, avec les services du Premier Ministre de lutte contre les sectes, initiative d’un processus AFNOR de normation de la fonction professionnelle libérale en matière de psychothérapie humaniste et relationnelle.

Réplique au premier amendement Accoyer : la proposition de loi Marchand

Enfin, à partir de sa réponse au premier amendement Accoyer (1999) avec la proposition de loi MARCHAND, le SNPPsy (1“)alimente la réflexion publique en organisant un colloque au sein même de l’Assemblée nationale, intervient régulièrement par la suite comme partenaire responsable du débat sur la psychothérapie.

1999 création de l’Affop

L’AFFOP, créée en 1999 dans le même esprit et sur le fondement des mêmes critères, réunit une fédération d’organismes. Elle en regroupe actuellement 23 (dont le SNPPsy), écoles, organismes de pratique professionnelle, syndicat, sociétés savantes.


Avant d’aborder la question proprement dite du décret (III), l’AFFOP et le SNPPsy estiment important d’apporter à la Haute Assemblée, pour lui permettre de mieux en appréhender les enjeux, des informations sur la genèse et l’épistémologie de la psychothérapie et des psychothérapies qui expliquent la situation concrète actuelle et sur les différentes pratiques co-existant avant l’article 52 modifié de la loi 2004-806 du 9 août 2004 (II).

II. LA PSYCHOTHÉRAPIE , LES PSYCHOTHÉRAPIES , LES PSYCHOTHÉRAPEUTES : GENÈSE ET ÉPISTÉMOLOGIE

Deux familles

• Le terme psychothérapie recouvre des théories et des méthodes fort éloignées par leurs référentiels théoriques et conceptuels. Parler de psychothérapie sans davantage préciser c’est employer un terme générique qui renvoie à des formes, des espaces épistémologiques, des axiologies contradictoires, ayant pour seul facteur commun de proposer de l’aide à des personnes en difficulté et souffrance qui cherchent un recours auprès d’un professionnel du psychisme. Ce groupe de pratiques comporte des familles psychothérapiques, issues d’une évolution des connaissances et des pratiques, qu’une analyse épistémologique permet de classer en deux groupes :

Prescriptives

– les psychothérapie prescriptives issues d’un savoir construit sur le modèle des sciences de la nature par la méthode expérimentale : psychologie expérimentale, neuropsychiatrie, thérapies comportementales et cognitives, thérapie systémique. Elles utilisent des protocoles que les praticiens appliquent sans avoir besoin d’une expérience psychothérapique personnelle. La formation se fait par enseignement théoriques et stages.

Relationnelles

– Les psychothérapies relationnelles, issues d’un savoir implicatif développé par la psychologie humaniste américaine. Celle-ci s’est, constituée en réaction à l’inadaptation de l’application à la psyché humaine de la méthode expérimentale et comportementaliste (aujourd’hui cognitiviste), s’inspirant des sciences dites dures, et à une psychanalyse nord-américaine devenue médicale organiciste et normative. Face aux bornes du comportemental et du médical, elle s’est dressée en Troisième voie sur la base d’une protestation humaniste inspirée de Sartre. C’est de sa protestation psychologique et citoyenne qu’hérite la psychothérapie relationnelle.

La relation motrice du changement

Ce groupe de psychothérapies se fonde sur la méthode expérientielle. On peut y ranger aux côtés de la psychanalyse (2“), les psychothérapies post-freudiennes et existentielles (3“). La relation psychothérapeute-patient y fonctionne comme motrice du changement. Les praticiens de cette classe de psychothérapies doivent avoir effectué un travail psychothérapique personnel important et réussi, préalablement puis concurremment à l’acquisition des connaissances théoriques et à l’engagement dans la formation pratique.

Deux courants : un rénovateur, un novateur

Au cours de la seconde moitié du XXème siècle les théories et les méthodes humanistes relationnelles (psychanalyse et psychothérapies) ont pris une grande ampleur dans les pays démocratiques, l’émergence du patient – sujet allant de pair avec le processus démocratique. Durant cette période dans le domaine du psychisme à fort degré d’implication du praticien, psychanalyse et psychothérapie relationnelle, la France fut le terrain de deux rénovations capitales.

1) Avec Jacques Lacan la psychanalyse française connut un essor et renouveau spectaculaire, s’intégrant l’héritage du surréalisme, de la philosophie hégelienne, du structuralisme et d’un “retour à Freud” original et créatif.

2) Avec la pénétration de la psychologie humaniste, européanisée au passage sous le jeu de l’influence du renouveau psychanalytique, apparut un mouvement psychothérapique profondément innovant qui allait devenir la psychothérapie relationnelle. Son éventail méthodologique et théorique, toujours fondé sur le ressort de la relation (interaction des protagonistes engagés dans le processus) relevait de trois axes scientifiques, référés respectivement

a) au groupe (théorie du champ, groupe de Rencontre, non directivité) ;

b) aux méthodes post-freudiennes issues des travaux de dissidents européens de la psychanalyse ayant principalement émigré aux États-Unis (4“) ;

c) au corps et au mouvement, ainsi qu’au travail émotionnel.

Formation au sein d’Écoles privées

Les psychothérapeutes en recherche dans le champ (2) ont reçu leur formation au sein d’écoles privées et sociétés savantes, d’abord aux États-Unis et en Grande Bretagne, puis en Europe où elles se sont développées à partir des années 70.

La diversité et la multiplicité des concepts et des méthodes de l’École relationnelle témoignent de la richesse et de la créativité de leur recherche sur la complexité de la psyché humaine et sont vécues par les patients, confrontés aux limites en matière de changement des thérapies médicamenteuses, comme une garantie, alternative ou heureux complément.

Proclamation d’indépendance de la psychothérapie [relationnelle]

• L’échec de l’intégration de la psychothérapie relationnelle alors dite humaniste, à la profession de psychologue à la suite du rejet des psychothérapeutes non diplômés en psychologie par les Commissions d’homologation créées par le décret n° 90-259 du 22 mars 1990 portant application de la loi n° 85-772 du 25 juillet1985 créant le titre de psychologue, a abouti à la proclamation, à côté des trois autres professions (psychologues, psychiatres, psychanalystes), de la spécificité d’une profession de psychothérapeute alors émergeante, demeurée fille de la psychanalyse tant sur le plan épistémologique et son organisation, que par son fonctionnement, ses règles éthiques et déontologiques.

C’est à partir de cela que les termes psychothérapeute et psychothérapie ont acquis deux sens distincts :

– un sens générique utilisé par les quatre professions (psychiatre, psychologue clinicien, psychanalyste, psychothérapeute), se le disputant de façon corporatiste ;

– un sens spécifique correspondant à une pratique professionnelle particulière, impliquée dans le transfert (erreur sur la personne dans une relation forte) qui distingue et caractérise les psychothérapeutes relationnels des trois autres professions. Dès 1996 le SNPPsy dégagera le concept de psychothérapie relationnelle pour désigner la nouvelle discipline et profession, et cessera de revendiquer pour elle seule la souveraineté épistémologique et scientifique sur l’ensemble du champ psychothérapique. C’est à ce moment que se dégagera corrélativement le concept de Carré psy, articulant la pluralité et complexité du champ psy.

Reconversion

Une dernière spécificité se fera jour alors. Les Écoles de formation à la psychothérapie relationnelle forment majoritairement des personnes issues d’une cheminement psychothérapique relationnel ou psychanalytique, âgées en moyenne de quarante ans, se destinant à la nouvelle profession par reconversion. Le caractère particulier de cette situation ne sera jamais clairement pris en compte par le législateur, préoccupé uniquement de la formation de la classe d’âge universitaire.

Carré psy

Les quatre professions pratiquent des psychothérapies, soit de manière uni-méthodique, soit en combinant des méthodes issues des deux grandes familles prescriptive et relationnelle. On comprend mieux au terme de cet exposé l’articulation épistémique et méthodologique de ces quatre composantes du champ psy en les figurant dans le cadre conceptuel du Carré psy. On y constate que deux familles s’y trouvent regroupées.

– Les psychiatres et les psychologues (cliniciens ou non) reçoivent leur formation théorique dans le cadre de l’Université et leur formation pratique dans des stages. Formation sanctionnée par un diplôme universitaire.

– Les psychothérapeutes relationnels et les psychanalystes reçoivent leur formation théorique en partie dans le cadre universitaire et leur formation pratique dans le cadre d’organismes professionnels, car la nature spécifique de cette formation passe par une implication des personnes en formation. Le cadre universitaire ne permet pas de mettre cela en œuvre. De là vient l’accent mis sur la définition des cinq critères spécifiques qui conditionnent la titularisation syndicale des professionnels et l’agrément des organismes de formation par l’AFFOP ;

Ces critères sont à ce point spécifiques et constitutifs du champ pratique et théorique de ces domaines que les psychiatres et les psychologues recourent d’ailleurs le plus souvent à ces organismes lorsqu’ils souhaitent se former véritablement à la psychothérapie au sens où nous l’entendons.

Enfin la coopération entre les différents professionnels a fonctionné de façon tout à fait positive sur le terrain jusqu’à la période de la mise en œuvre publique des projets de réglementation légale de la psychothérapie, c’est-à-dire jusqu’à l’intervention de l’amendement Accoyer qui allait devenir l’article 52 de la loi du 9 août 2004.

III. SUR LE PROJET DE DÉCRET PORTANT APPLICATION DE L’ARTICLE 52 MODIFIE DE LA LOI 2004- 806 DU 9 AOUT 2004.

III-1 GENÈSE DE L’ARTICLE 52

À l’origine de l’article 52, un amendement dit Accoyer, le deuxième de la série, voté par l’Assemblée nationale le 8 octobre 2003 par surprise et sans concertation préalable avec les professionnels concernés. Il réservait le monopole du titre de psychothérapeute aux deux professions à diplôme (médecin et psychologue), invoquant les risques sectaires, la protection des patients Il soupçonnait de ces dérives, sans distinction, l’ensemble des psychothérapeutes non issus de l’Université.

Technoscientisme vs. subjectivation

En réalité une âpre lutte d’influence se livre dans le cadre de la mondialisation entre un projet qui est aussi un projet de société, technoscientiste et comportementaliste, appliqué, soutenu par une psychiatrie retombée dans la neurologie, intégrée à la santé mentale d’une part, et le champ de la dynamique de subjectivation, partagé par la psychanalyse et la psychothérapie relationnelle. Cette entreprise de mondialisation à l’américaine (et canadienne) se trouve relayée par une pseudo science grise, fondée sur la religion du Chiffre, consistant dans une perspective managériale qui n’a rien à voir avec nos sciences humaines, à évaluer à tort et à travers hommes, écrits et pratiques, comme s’il pouvait s’agir de sciences physiques. Un tel maniement de la statistique épidémiologique à des réalités pour elle incommensurables aboutit à leur dénaturation et mise hors circuit.

C’est dans un tel cadre que la médecine depuis longtemps nourrissait le projet de s’emparer de la psychothérapie comme ensemble générique, et de se l’annexer comme profession paramédicale. Aidée en ceci par la psychologie dite “scientifique”, désireuse d’en finir avec l’influence de la psychanalyse datant du temps de “l’unité de la psychologie” du dr Daniel Lagache, psychanalyse rénovée et montée en puissance avec le lacanisme. L’affaire politisée au grand jour fit grand bruit, alors qu’était prévue initialement une mainmise en douceur par le biais des rapports de l’Académie de médecine (Rapport Piel-Rolland). Il faut savoir que le corporatisme est très fort dans l’univers psy, il serait intéressant de déterminer pourquoi.

Bien entendu les phénomènes sectaires et d’incompétence imputés aux psychothérapeutes relationnels pour justifier de leur traitement discriminatoire, étaient en réalité fort limités et, en tout cas pas plus nombreux que ceux impliquant les autres professionnels à diplôme étatique et à statut.

Forte mobilisation

Cette méconnaissance, à laquelle un Groupe de contact de psychanalystes éminents, espérant un régime de faveur au détriment de leurs collègues désignés comme porteurs publics d’un supposé scandale de charlatanerie, cette méconnaissance tant de la spécificité de ces psychothérapeutes que de la mise en place par les organisations professionnelles de la psychothérapie relationnelle d’un véritable cadre éthique et déontologique assorti de conditions rigoureuses de formation, a provoqué une forte mobilisation qui a ouvert un intense débat public et législatif. Le mouvement psychanalytique s’impliqua lui-même en dépit de ses conflits historiques internes, par le moyen de la Cause freudienne conduite par Jacques-Alain Miller, allié à l’historienne Élisabeth Roudinesco.

Coordination psy

L’ECF organisa une série retentissante de forums prenant fait et cause pour le soutien d’une psychanalyse insoumise et de la psychothérapie relationnelle. Une Coordination psy alliant l’ensemble des institutions résistant à la confiscation du titre générique de psychothérapeute au détriment de ceux qu’on continuait d’appeler les psychothérapeutes (relationnels) conduisit sous la direction de Jacques-Alain Miller avec la participation de trois institutions historiques de la psychothérapie relationnelle, de 2003 à 2009 le combat politique contre le mauvais sort que l’on destinait à la psychothérapie relationnelle d’abord, à la psychanalyse ensuite quoi qu’on en dise.

Une heureuse alternative

La philosophie, les concepts mêmes de la psychothérapie relationnelle, tout orientée vers l’émergence d’un Sujet en mesure de faire face avec autonomie et responsabilité aux difficultés et aux souffrances de son existence, est vécue par les patients, confrontés à l’inefficacité, dans le changement, des thérapies médicamenteuses, comme une alternative et une garantie que leurs organisations revendiquent.

(à suivre)}

  • 1 Qui vient tout juste de créer l’Affop avec le Psy’G.
  • 2 répartie en de nombreuses écoles.
  • 3 Approches phénoménologique et structuraliste, prenant en compte le groupe (Lewin, Rogers etc), le corps (Reich, Lowen etc.), le jeu théâtral (Moreno et le psychodrame, etc.)
  • 4 Elles se sont développées en France, les premières à partir des années 50 à l’enseigne de la psychosociologie, les secondes à partir des années 70 à l’enseigne du psychocorporel et de l’émotionnel.

Enseigner Freud dans l’Université populaire de Michel Onfray ?

Myriam Illouz enseigne la psychanalyse à l’Université Populaire de Caen, fondée par Michel Onfray. Elle a choisi le Cercle Psy pour s’exprimer, pour la première fois, à propos du Crépuscule d’une idole, le brûlot anti-Freud, et de la tempête médiatique qu’il a déclenchée. Que penser des accusations actuellement portées contre Sigmund Freud, ou, dans le camp adverse, contre Michel Onfray ? La psychanalyse est-elle vraiment affectée par la polémique ? Et quel est son avenir ? Des réponses en toute franchise.

Quel est votre parcours, et comment avez-vous été amenée à enseigner la psychanalyse dans l’Université populaire de Caen ?

Je me suis allongée très jeune de longues années sur un divan lacanien. À mon analyse s’est associée progressivement la fréquentation des séminaires, colloques, groupes de travail… dans différentes écoles de psychanalyse. En parallèle j’ai suivi un cursus universitaire, un DESS de psychopathologie et psychanalyse sous la direction de Joël Dor à Paris VII, puis un DEA et un Doctorat au sein du laboratoire fondé par Pierre Fédida, le Centre du Vivant. Pendant onze ans, j’ai travaillé dans un établissement médico-social du treizième arrondissement parisien, auprès d’une population adulte, psychotique pour la plupart. Aujourd’hui, j’interviens régulièrement à l’analyse des pratiques ou à la supervision d’établissements avec diverses équipes médico-sociales, et suis psychanalyste installée en cabinet à Paris.

C’est autour d’un déjeuner estival chez Michel Onfray qu’il m’a fait part de la vacance du « poste psy» à l’Université Populaire. Son souhait était d’intégrer quelqu’un d’investi dans ce qu’il nomme, à la suite de Bourdieu, « un intellectuel collectif », sans aucune attente d’une pensée commune, bien au contraire, mais avec l’aspiration de « faire ensemble avec nos différences », ce qui se pratiquait depuis sept ans au sein de l’Université qu’il avait fondée. Assurée pendant plusieurs années par Françoise Gorog, puis pendant quelques mois par un autre intervenant, et maintenant par moi, la psychanalyse a toujours été conviée au débat, au questionnement, dans un lieu sans sectarisme idéologique ni figure du maître et ce, même si les positions actuelles de Michel Onfray sont franchement anti-freudiennes. C’est de ce fait, avec encore plus de conviction, que je renouvelle mon engagement pour l’année qui vient.

Certains reprochent à Michel Onfray d’être illégitime pour attaquer Freud puisqu’il n’est ni psychanalyste, ni en analyse. En tant que praticienne, qu’en pensez-vous ?

La question n’est pas celle d’une légitimité, notion ambiguë et rapidement dangereuse, mais plutôt celle d’un hiatus entre une conception intellectuelle, la philosophie, et une expérience vécue, la psychanalyse. Le philosophe a toute liberté pour appréhender, avec les outils qui sont les siens, l’intégralité des champs de la pensée, c’est même sa fonction et son ambition. Mais cette démarche rencontre les limites mêmes de ce qui la fonde ; le philosophe peut penser la psychanalyse dans un acte conscient et solitaire, mais il ne peut appréhender ce qui est du seul registre de l’expérience de l’inconscient, d’une expérience qui se traverse à deux. Le transfert, pierre angulaire de la découverte freudienne, est la force vive de la cure analytique. Donc, que Michel Onfray pense la psychanalyse me semble faire partie de ses attributions « légitimes » de philosophe. Mais que la psychanalyse puisse être saisissable par la philosophie, non. Car il s’agit là d’une praxis, qui n’est pas une philosophie.

Quels sont, à vos yeux, les points forts et les faiblesses du Crépuscule d’une idole ?

C’est un ouvrage rédigé justement tout en force, au sens d’une mécanique puissante qui ne laisse place à aucun doute, aucune hésitation. Sa force est donc aussi sa faiblesse.

Quelle est votre appréciation de la polémique consécutive à ce livre ?

La psychanalyse, qui a vu le jour il y a une centaine d’années, a connu une trajectoire paradoxale, puisqu’elle a été à la fois l’objet de nombreuses critiques et a rencontré le succès le plus durable de tous les traitements psychiques. Son outillage conceptuel, réservé initialement à une élite, est aujourd’hui passé, comme on dit, dans le domaine public. La polémique consécutive à la sortie de ce livre me semble représentative de cette démocratisation de la psychanalyse qui reproduit une fois de plus ce qu’elle a toujours connu, un franc succès et une vive critique. La surmédiatisation de notre société exacerbe de façon outrancière les oppositions dans une polémique qui ressemble plus au théâtre de guignol qu’à un débat d’idées, qui n’a malheureusement pas ou peu eu lieu.

Que pensez-vous des arguments d’Élisabeth Roudinesco, qui reproche à Michel Onfray non seulement des approximations, mais une inscription dans le sillage d’une certaine anti-psychanalyse d’extrême droite ?

Je ne suis pas historienne de la psychanalyse et n’ai donc pas les compétences nécessaires pour porter un jugement sur ces questions d’approximations historiques. Que Le Crépuscule d’une idole puisse être récupéré par l’extrême droite est une chose. Que son auteur en soit, par voix de conséquence douteuse, accusé des pires maux, est une aberration. Qu’un ouvrage soit détourné à des profits idéologiques immondes ne fera jamais de son auteur un complice de ces mêmes idéologies. Puisque Michel Onfray est nietzschéen, souvenons-nous que la philosophie de Nietzsche s’est vue pervertie et mise au service de ce que son auteur exécrait. Michel Onfray a la même nausée pour l’extrême droite et son antisémitisme. Si Freud avait été, pour reprendre une expression employée durant la polémique, « un goy terroir du bocage normand », il aurait eu la même pensée et écrit le même ouvrage. Donc, oui, il existe une anti-psychanalyse d’extrême droite qui se nourrit de tout ce qui fait ventre mais en aucun cas Michel Onfray, à l’engagement politique par ailleurs marqué à gauche, n’a rejoint les rangs de ce qu’il condamne aussi fermement.

Est-il vraisemblable que des pressions soient exercées, comme le soupçonne Michel Onfray, pour que le conseil régional de Basse-Normandie prive l’Université populaire de ses subventions ? Avez-vous des informations précises ?

Je n’ai aucune information à ce sujet.

Certaines critiques adressées à Freud, par Michel Onfray ou non, sont-elles de nature à modifier votre regard sur la psychanalyse et votre pratique ?

Non, très exactement parce que mon lien à la psychanalyse est issu d’une pratique et non d’une pensée abstraite. Ce n’est pas ma lecture de Freud qui a fondé mon regard, sur la psychanalyse d’abord, puis de psychanalyste ensuite, mais sa réactualisation par une traversée intime de la découverte freudienne. Ce même jaillissement de l’inconscient que je retrouve aujourd’hui chez mes analysants. Et si la psychanalyse reste indéfectiblement parée de sa superbe malgré les critiques et attaques nombreuses, c’est bien parce que depuis cent ans, d’innombrables personnes ont fait et continuent à faire cette expérience qui reste la seule qui permette un accès à la dialectique inconsciente de chacun et sa modification, qu’il soit ou non « sujet au complexe d’OEdipe ». Tant que les humains seront des êtres de parole, seule une parole singulière et propre à chacun permettra d’accéder à sa matière première : l’inconscient. Voila l’immuable de la découverte freudienne qui, comme toute discipline, s’est vue affinée, prolongée, poursuivie, enrichie depuis un siècle. En ce sens, disons que la psychanalyse pense à partir de Freud en reproduisant ce va-et-vient de la clinique à la théorie et non le contraire ! Voila pour quelles raisons, quels que soient les arguments de Michel Onfray, ceux-ci ne peuvent modifier mon lien à la psychanalyse, qui reste d’abord un lien au vivant.

Les polémiques entre psys donnent l’impression que la psychanalyse est inconciliable avec certaines approches, notamment les TCC. Est-ce vraiment le cas ?

Ne soyons pas dupes, ce à quoi vous assistez dans ces violentes querelles n’a pas grand-chose à voir avec la clinique mais avec une idéologie politique de la santé. Nous sommes dans une ère normative où la modernité freudienne a fait place à l’hyper modernité de la rationalisation des coûts, où l’homme a pour obligation d’être adapté à la société dans laquelle il doit s’insérer. Le symptôme est devenu un mal à abattre parce que nuisible au bon fonctionnement mercantile de cette société, qui évacue de plus en plus la relation humaine dans ce qui la fonde dans son rapport à elle-même. Qui d’autre que le psychanalyste prétend encore aujourd’hui tendre l’oreille au malaise, à l’empêchement, à la souffrance parfois sans raison rationnelle, qui donc peut encore tendre une main fiable de l’autre côté de la rive en prenant ce temps qui manque cruellement à l’homme d’aujourd’hui ? Bien que la place du symptôme ou du sujet porteur de ce symptôme diffère radicalement d’un point de vue à l’autre, nous devrions, dans le seul intérêt de nos patients, être en mesure de collaborer sans exclusion d’approches qui peuvent, et selon moi, doivent, se percevoir comme conciliables.

J’ai eu la chance de travailler pendant sept ans auprès d’un fin clinicien qui, bien que formé à la psychanalyse dans la plus pure tradition de celle-ci, proposait si besoin des thérapies comportementales in vivo associées à un suivi d’orientation psychanalytique. Les patients de cet établissement médico-social ont très largement bénéficié de cette collaboration intelligente et du non dogmatisme de nos pratiques. C’est avec cette même exigence, de mettre à profit tous les axes cliniques, que ce praticien dirige aujourd’hui le service de pédopsychiatrie de la Salpêtrière où se côtoient dans une franche collaboration des psychanalystes, des comportementalistes, des cognitivistes… Vous voyez donc que loin des débats télévisés, les cliniciens qui ont pour souci d’accompagner la souffrance psychique sont bien loin des querelles de chapelle qui bien souvent ne servent qu’à promouvoir l’idéologie totalitaire de cette hyper modernité.

Votre séminaire a pour thème « l’homme moderne sur le divan ». Que peut nous dire la psychanalyse sur la modernité ? Et doit-elle s’y adapter ?

De nombreux ouvrages sont publiés par des psychanalystes depuis cette dernière décennie sur la question de l’hyper modernité et des nouvelles formes cliniques que nous rencontrons. Que l’on soit pour ou contre la psychanalyse, il est aujourd’hui impossible de penser la condition humaine sans cette conscience devenue collective de l’inconscient. La conscience que l’homme a de lui-même aujourd’hui est née avec la modernité, que l’on situe de la fin du 18eme siècle aux années 1950, puis des années 50 à nos jours nous parlerons de post puis d’hyper modernité.

La psychanalyse est un des acteurs majeurs de ce bouleversement du 20e siècle. Il restera dans l’histoire de l’humanité un avant et un après l’avènement de l’inconscient, de ce moment de bouleversement du regard de l’homme occidental sur lui-même. La psychanalyse, par l’avènement du sujet, a accompagné le projet de la modernité qui affirme le devoir de savoir et celui de comprendre l’homme. L’homme moderne est devenu sujet actif à l’écoute de ce territoire propre et étranger, l’inconscient. L’hyper modernité, elle, par la chute des idéaux collectifs associée au culte de l’individu unique, a abouti à l’individualisme, voire à une difficulté majeure à entrevoir un autre que soi-même. Les réseaux sociaux en ligne et leur résonance par des millions d’adhérents étant sans doute le meilleur exemple de ces communautés virtuelles, qui viennent manifester l’illusion d’une appartenance en lieu et place d’une absence de lien.

Dans ce contexte psychique, la psychanalyse, qui reste une rencontre de soi-même par le détour de l’autre, n’est-elle pas encore plus pertinente ? Est-il si étonnant finalement que l’on tente d’évacuer l’autre du transfert dans une société narcissique qui se noie, fascinée par sa propre image sans perspective d’avenir, piégée dans un seul présent qui cristallise un homme sans passé et sans avenir… d’un homme qui, ne croyant plus en rien, ne croit qu’en lui. Le psychanalyste reste cet homme, qui, par le tissage d’un lien, rappelle à tout homme qu’un autre que lui l’a précédé et qu’un autre le suivra…


Propos recueillis par Jean-François Marmion

Article publié le 19/05/2010

Titre générique de psychothérapeute — France 2 de mercredi soir au JT

BRÈVE

Que ceux qui ont raté l’émission se consolent, elle n’a pas eu lieu. Jean-Michel Fourcade et la psychothérapie relationnelle en Arlésienne ont fait merveille.

La parution du Décret d’application de l’article 52 de la loi dite Accoyer qui confisque le titre générique de psychothérapeute pour en faire un titre hospitalier à vocation paramédicale essentiellement d’inspiration comportementaliste et neuroscientiste, sera commentée par Jean-Michel Fourcade, président de l’Affop et vice-président du SNPPsy sur France 2 au journal de 20:00.

Le SNPPsy et l’Affop ont de longue date prévu cette issue. Le repli s’effectuera en bon ordre avec un nouveau système d’appellation qui sera décidé par le GLPR — Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle, devant se réunir le 10 juin. Le GLPR regroupe les deux grandes fédérations, Affop et FF2P, et les deux syndicats historiques de notre profession et discipline, SNPPsy et Psy’G.

Notre nouveau titre à venir dénommera et constituera la salutaire alternative d’un travail psychique centré sur le processus de subjectivation, que nous partageons avec la psychanalyse. Le public reste très attaché à nos pratiques et méthodes centrées sur la personne, le sujet et la relation, dont nous nous trouvons détenir l’exclusivité.

À noter que d’ores et déjà le diplôme de psychopraticien multiréférentiel ® (1“)que délivre notre École met nos étudiants en conformité avec la loi.

  • 1 On pourra même pousser le bouchon jusqu’à se dire psychopraticien multiréférentiel ® exclusivement.

Ce que serait “ma” gauche

23 mai 2010

Face à la récession et à la régression en Europe, il est urgent d’inventer une nouvelle voie pour l’émancipation politique



Penser la politique, la citoyenneté à venir, se conjoint volontiers à penser la psychothérapie relationnelle. Tout cela marche ensemble. Sans la dimension partidaire on l’a vu tout au long de la bataille à propos de la loi Accoyer, lorsque de tous les partis se sont élevés en notre faveur des représentants de la nation mus par le réflexe humaniste, à l’inverse dans tous les partis on a trouvé des alliés de la pensée, si l’on peut dire, “médico-légale”.

La démocratie nous suffit, Lumières, démocratie, parti du Mouvement comme on disait au XIXème siècle. Ceux qui recourent à nous le cherchent le mouvement, ils cherchent à changer par et pour plus de sens, plus d’humanité. Le programme pour une psychothérapie du processus de subjectivation procède de celui d’Edgar Morin. La multiréférentialité comme méthodologie du complexe a logiquement poussé Max Pagès à afficher son accord avec le théoricien de la complexité. La réflexion de Jean-Michel Fourcade (1“) sur les patients limites, ouvrant un chantier novateur dans ce champ qui est aussi le nôtre, va dans la même voie. Le combat d’Élisabeth Roudinesco publiant demain au Seuil un Pourquoi tant de haine ? qui se dresse contre l’assaut renouvelé récemment contre la psychanalyse, participe du même Mouvement pour une société humaniste.

Au moment où Roland Gori parcourt la France en travaillant à conjuguer les énergies démocratiques et humanistes encore dispersées, au moment où la loi Accoyer concède à la médecine le monopole du titre générique de psychothérapeute vidé de son sens initial, au moment où un furieux lance “contre Freud” par ses soins défiguré à la va-vite l’idée farfelue d’une thérapie philosophique amateuro populiste, au moment où résister encore consiste à maintenir aux côtés de la psychanalyse une psychothérapie à visage humain, le discours exigeant et précis d’Edgar Morin pour une modernité différente, à inventer ensemble, tombe à point. Notre psychothérapie relationnelle et multiréférentielle trouve dans cette pensée une saine inspiration. Nous saluons le hors série du Monde consacré à cet intellectuel remarquable et nous réjouissons de vous inviter à le lire.

Philippe Grauer


La gauche. J’ai toujours répugné ce la unificateur qui occulte les différences, les oppositions, et les conflits. Car la gauche est une notion complexe, dans le sens où ce terme comporte en lui, unité, concurrences et antagonismes. L’unité, elle est dans ses sources : l’aspiration à un monde meilleur, l’émancipation des opprimés, exploités, humiliés, offensés, l’universalité des droits de l’homme et de la femme. Ces sources, activées par la pensée humaniste, par les idées de la Révolution française et par la tradition républicaine, ont irrigué au XIXe siècle la pensée socialiste, la pensée communiste, la pensée libertaire.

Le mot ” libertaire ” se centre sur l’autonomie des individus et des groupes, le mot ” socialiste ” sur l’amélioration de la société, le mot ” communiste ” sur la nécessité de la communauté fraternelle entre les humains. Mais les courants libertaires, socialistes, communistes sont devenus concurrents. Ces courants se sont trouvés aussi en antagonismes, dont certains sont devenus mortifères, depuis l’écrasement par un gouvernement social-démocrate allemand de la révolte spartakiste, jusqu’à l’élimination par le communisme soviétique des socialistes et anarchistes.

Les fronts populaires, les unions de la Résistance n’ont été que des moments éphémères. Et après la victoire socialiste de 1981, un baiser de la mort, dont François Mitterrand a été l’habilissime stratège, a asphyxié le Parti communiste.

Voilà pourquoi j’ai toujours combattu le la sclérosant et menteur de la gauche, tout en reconnaissant l’unité des sources et aspirations. Les aspirations à un monde meilleur se sont toujours fondées sur l’oeuvre de penseurs. Les Lumières de Voltaire et Diderot, jointes aux idées antagonistes de Rousseau, ont irrigué 1789. Marx a été le penseur formidable qui a inspiré à la fois la social-démocratie et le communisme, jusqu’à ce que la social-démocratie devienne réformiste. Proudhon a été l’inspirateur d’un socialisme non marxiste. Bakounine et Kropotkine ont été les inspirateurs des courants libertaires.

Ces auteurs nous sont nécessaires mais insuffisants pour penser notre monde. Nous sommes sommés d’entreprendre un gigantesque effort de repensée, qui puisse intégrer les innombrables connaissances dispersées et compartimentées, pour considérer notre situation et notre devenir dans notre Univers, dans la biosphère, dans notre Histoire.

Il faut penser notre ère planétaire qui a pris forme de globalisation dans l’unification techno-économique qui se développe à partir des années 1990. Le vaisseau spatial Terre est propulsé à une vitesse vertigineuse par les quatre moteurs incontrôlés science-technique-économie-profit. Cette course nous mène vers des périls croissants : turbulences crisiques et critiques d’une économie capitaliste déchaînée, dégradation de la biosphère qui est notre milieu vital, convulsions belliqueuses croissantes coïncidant avec la multiplication des armes de destruction massive, tous ces périls s’entre-développant les uns les autres.

Nous devons considérer que nous sommes présentement dans une phase régressive de notre histoire. Le ” collapse ” du communisme, qui fut une religion de salut terrestre, a été suivi par le retour irruptif des religions de salut céleste ; des nationalismes endormis sont entrés en virulence, des aspirations ethno-religieuses, pour accéder à l’Etat-nation, ont déclenché des guerres de sécession.

Considérons la grande régression européenne. D’abord relativisons-la, car ce fut un grand progrès que l’émancipation des nations soumises à l’URSS. Mais l’indépendance de ces nations a suscité un nationalisme étroit et xénophobe. Le déferlement de l’économie libérale a surexcité à la fois l’aspiration aux modes de vie et consommations occidentales et la nostalgie des sécurités de l’époque soviétique, tout en maintenant la haine de la Russie. Aussi les idées et les partis de gauche sont au degré zéro dans les ex-démocraties populaires.

A l’Ouest, ce n’est pas seulement la globalisation qui a balayé bien des acquis sociaux de l’après-guerre, en éliminant un grand nombre d’industries incapables de soutenir la concurrence asiatique, en provoquant les délocalisations éliminatrices d’emplois ; ce n’est pas seulement la course effrénée au rendement qui a ” dégraissé ” les entreprises en expulsant tant d’employés et ouvriers ; c’est aussi l’incapacité des partis censés représenter le monde populaire d’élaborer une politique qui réponde à ces défis. Le Parti communiste est devenu une étoile naine, les mouvements trotskistes, en dépit d’une juste dénonciation du capitalisme, sont incapables d’énoncer une alternative. Le Parti socialiste hésite entre son vieux langage et une ” modernisation ” censée être réaliste, alors que la modernité est en crise.

Plus grave encore est la disparition du peuple de gauche. Ce peuple, formé par la tradition issue de 1789, réactualisée par la IIIe République, a été cultivé aux idées humanistes par les instituteurs, par les écoles de formation socialistes, puis communistes, lesquelles enseignaient la fraternité internationaliste et l’aspiration à un monde meilleur. Le combat contre l’exploitation des travailleurs, l’accueil de l’immigré, la défense des faibles, le souci de la justice sociale, tout cela a nourri pendant un siècle le peuple de gauche, et la Résistance sous l’Occupation a régénéré le message.

Mais la dégradation de la mission de l’instituteur, la sclérose des partis de gauche, la décadence des syndicats ont cessé de nourrir d’idéologie émancipatrice un peuple de gauche dont les derniers représentants, âgés, vont disparaître. Reste la gauche bobo et la gauche caviar. Et alors racisme et xénophobie, qui chez les travailleurs votant à gauche ne s’exprimaient que dans le privé, rentrent dans la sphère politique et amènent à voter désormais Jean-Marie Le Pen. Une France réactionnaire reléguée au second rang au XXe siècle, sauf durant Vichy, arrive au premier rang, racornie, chauvine, souverainiste.

Elle souhaite le rejet des sans-papiers, la répression cruelle des jeunes des banlieues, elle exorcise l’angoisse des temps présents dans la haine de l’islam, du Maghrébin, de l’Africain, et, en catimini, du juif, en dépit de sa joie de voir Israël traiter le Palestinien comme le chrétien traitait le juif.

La victoire de Nicolas Sarkozy fut due secondairement à son astuce politique, principalement à la carence des gauches. Sous des formes différentes, même situation en Italie, en Allemagne, en Hollande, pays de la libre-pensée devenant xénophobe et réactionnaire. La situation exige à la fois une résistance et une régénération de la pensée politique.

Il ne s’agit pas de concevoir un ” modèle de société ” (qui ne pourrait qu’être statique dans un monde dynamique), voire de chercher quelque oxygène dans l’idée d’utopie. Il nous faut élaborer une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait, s’il n’est pas trop tard, la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit aux abîmes.

La voie qui aujourd’hui semble indépassable peut être dépassée. La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l’humanité : l’accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle permettrait d’associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution. Rien n’a apparemment commencé. Mais dans tous lieux, pays et continents, y compris en France, il y a multiplicité d’initiatives de tous ordres, économiques, écologiques, sociales, politiques, pédagogiques, urbaines, rurales, qui trouvent des solutions à des problèmes vitaux et sont porteuses d’avenir. Elles sont éparses, séparées, compartimentées, s’ignorant les unes les autres… Elles sont ignorées des partis, des administrations, des médias. Elles méritent d’être connues et que leur conjonction permette d’entrevoir les voies réformatrices.

Comme tout est à transformer, et que toutes les réforme sont solidaires et dépendantes les unes des autres, je ne peux ici les recenser, cela sera le travail d’un livre ultérieur, peut-être ultime. Indiquons seulement ici et très schématiquement les voies d’une réforme de la démocratie.

La démocratie parlementaire, si nécessaire soit-elle, est insuffisante. Il faudrait concevoir et proposer les modes d’une démocratie participative, notamment aux échelles locales. Il serait utile en même temps de favoriser un réveil citoyen, qui lui-même est inséparable d’une régénération de la pensée politique, ainsi que de la formation des militants aux grands problèmes. Il serait également utile de multiplier les universités populaires qui offriraient aux citoyens initiation aux sciences politiques, sociologiques, économiques.

Il faudrait également adopter et adapter une sorte de conception néoconfucéenne, dans les carrières d’administration publique et les professions comportant une mission civique (enseignants, médecins), c’est-à-dire promouvoir un mode de recrutement tenant compte des valeurs morales du candidat, de ses aptitudes à la ” bienveillance ” (attention à autrui), à la compassion, de son dévouement au bien public, de son souci de justice et d’équité.

Préparons un nouveau commencement en reliant les trois souches (libertaire, socialiste, communiste), en y ajoutant la souche écologique en une tétralogie. Cela implique évidemment la décomposition des structures partidaires existantes, une grande recomposition selon une formule ample et ouverte, l’apport d’une pensée politique régénérée.

Certes, il nous faut d’abord résister à la barbarie qui monte. Mais le ” non ” d’une résistance doit se nourrir d’un ” oui ” à nos aspirations. La résistance à tout ce qui dégrade l’homme par l’homme, aux asservissements, aux mépris, aux humiliations, se nourrit de l’aspiration, non pas au meilleur des mondes, mais à un monde meilleur. Cette aspiration, qui n’a cessé de naître et renaître au cours de l’histoire humaine, renaîtra encore.


Edgar Morin

Sociologue et philosophe

Né en 1921, directeur de recherche émérite au CNRS, promeut une politique de civilisation adossée à une réforme de la pensée. Un hors-série du ” Monde “, ” Une vie, une œuvre “, est consacré à cet intellectuel hors norme, qui a aussi bien analysé le phénomène yé-yé que le nouvel âge écologique, les stars que la crise de la modernité

Edgar Morin. Le philosophe indiscipliné , ” hors-série ” Le Monde ” 6,50 euros

© Le Monde

  • 1 Jean-Michel Fourcade, Les patients limites, psychaznalyse intégrative et psychothérapie, Érès, 2010, 406 p.-

LES 450 EUROS DE FREUD — UNE AFFABULATION ARITHMÉTIQUE (bis)

On pourra consulter une première version en date du 3 mai figurant sur notre site, de ce texte de Henri Roudier. Il a depuis affiné ses calculs, en voici les nouveaux résultats.

PHG


Henri Roudier, professeur de mathématiques au Lycée Chaptal à Paris, secrétaire de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse.

Cet article est une version abrégée d’un texte paru dans le bulletin de la SIHPP, et dans nos colonnes-mêmes.


Dans la bataille ouverte avec la publication du dernier ouvrage de M. Onfray, bien des thèses de l’auteur ont été démolies par d’excellentes interventions. Mais je n’ai rien lu concernant les séances à 450 € de Freud. Du côté des médias l’assertion d’Onfray n’a soulevé aucune objection. J’ai donc cherché à démonter le procédé qui permettait d’arriver à ce résultat. Comme on le verra ces calculs n’ont pas grand sens : mais s’en rendre compte exige quelques conversions.

Je remercie Denis Pelletier et Jean-Marc Gayman pour leurs remarques fort pertinentes.

Deux calculs : 450 € OU 250 $ ?

Le procédé qui a priori permettrait d’évaluer aujourd’hui la valeur relative d’une somme donnée en 1926 utilise un “convertisseur”. On en trouve plusieurs sur Internet. Ces convertisseurs (appelés calculateurs d’inflation ou Measuring worth calculators) sont basés sur des estimations de la hausse des prix année par année ; le taux d’inflation cumulée sur plusieurs années s’en déduit sans difficulté : le calcul n’est qu’un enchaînement de multiplications basées sur des pourcentages.

On sait qu’à partir de l’automne 1926, Freud ne prend plus que cinq patients par jour à 25$ la séance d’une heure [1]. On peut envisager de convertir les dollars de 1926 en francs de l’époque, puis appliquer à la somme le taux d’inflation cumulé de 1926 à 2009 pour la convertir en euros : en 1926, le dollar vaut 30 AF (anciens francs), cela fait la séance à 750 AF. L’inflation cumulée en France durant cette période étant de 39000 % (suivant la plupart des calculateurs) la conversion en euros donne 445 € [2]

Cependant, il est plus cohérent de faire les calculs sur le dollar qui ne s’est pas dévalué au même rythme que les monnaies européennes. Le même procédé, basé sur la dépréciation du dollar, convertit d’abord les dollars de 1926 en dollars de 2009 pour les convertir ensuite en euros. Suivant les critères retenus le taux d’inflation cumulé du dollar varie entre 800% et 1100%. Les 25 $ de 1926 donnent alors une somme comprise entre 225$ et 300$ (2009); un taux cumulé de 900% donne 250 $ (175 € en 2009).

Essayer d’évaluer les quarante couronnes que demandait Freud pour une consultation à Vienne avant la guerre de 1914 [3] conduirait à des résultats encore moins significatifs. Si fascinants soient-ils, ces calculs laissent perplexe.

Ils laissent perplexe [4] car sur la durée 1926-2009 convertir les dollars de 1926 en francs, puis les francs en euros d’une part, convertir les dollars de 1926 n dollars 2009 d’autre part, ne donne pas le même résultat. On peut citer à cet égard l’observation trouvée sur l’un des sites américains de conversion ; elle suit quelques remarques mettant en garde contre une utilisation abusive de ce calcul : “These considerations do not stop the fascination with these comparisons or even the necessity for them“. [5]

Au mieux un vague ordre de grandeur

Le procédé utilisé donne au mieux un vague ordre de grandeur [6] et perd tout caractère significatif car il est facile de faire varier le résultat dans un rapport de 1 à 3. Il existe d’autres moyens de montrer que ces calculs sont quelque peu aventureux. De toute manière, est mise en question l’idée selon laquelle la valeur d’un objet ou d’un service serait un invariant (de temps ou de lieu) les changements de monnaie ne correspondant qu’à de simples changements d’unité. Autrement dit si le mètre ou le kilomètre correspondent à des unités différentes permettant de mesurer la distance entre deux points (indépendante de l’unité choisie), les choses sont plus compliquées lorsqu’il s’agit de la hausse des prix.

On se dira alors qu’il vaudrait mieux rapporter les 25 $ de Freud aux salaires ou aux revenus de l’époque. Ainsi en 1926 un ouvrier américain qui entre chez Henry Ford gagne assez bien sa vie : il est payé 7$ de la journée. À la même époque, le vieil homme, connu dans le monde entier, ruiné comme tous les viennois par la grande guerre, qui lutte stoïquement contre la maladie, gagne en une journée de travail 17 fois ce que gagne l’ouvrier en question… Est ce si scandaleux ?

Pourquoi ne pas se tourner également vers la littérature? Les romans offrent une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’économie quotidienne. Ainsi dans les années 30 le héros de Chandler, le détective privé Marlowe demande 25 dollars par jour (plus les frais) et vit chichement à Los Angeles [7].

Inflation, hausse des prix, valeur de la monnaie

Que sont censés mesurer ces convertisseurs : la hausse des prix, l’inflation, la valeur relative d’une monnaie ? La différence entre ces résultats tient-elle aux dévaluations et à l’inflation qui ont accompagné l’économie de l’Europe pendant un siècle? Ou au fait que ces calculateurs sont basés sur la hausse des prix ? On s’en tiendra ici aux observations suivantes.

– Suivant les époques, la dévaluation d’une monnaie ne répond pas nécessairement aux mêmes nécessités.

– Selon l’INSEE “l’inflation doit être distinguée de l’augmentation du coût de la vie… Pour évaluer le taux d’inflation on utilise l’indice des prix à la consommation (qu’il ne faut pas confondre avec) un indice du coût de la vie”

– Les conceptions de l’inflation évoluent au XXème siècle avec les systèmes monétaires [8]. Jusqu’en 1914 ceux-ci sont fondés sur la convertibilité or-billet de banque : l’inflation est donc distincte de la hausse des prix.

Avec la disparition de ce système, la conception change : l’inflation est comprise comme un déséquilibre économique entre offre et demande globale qui se reflète dans la hausse des prix. L’année 1945 marque encore un changement conceptuel : l’inflation se définit alors comme une hausse générale des prix due au seul excès de la demande. Ultérieurement, la pensée se déplace vers l’idée que c’est le fonctionnement du système économique lui-même qui explique l’inflation. On passe donc de l’idée originale d’enflure de la masse monétaire à celle de régulation d’un système économique. Le fonctionnement de la monnaie dans une économie ne peut plus s’appréhender en 1914 comme en 2009 [9]

Ne pas tout confondre

Par conséquent, enchaîner des calculs de hausse des prix sur 80 ans en espérant ainsi obtenir une évaluation d’une somme donnée au cours du temps revient à confondre inflation, hausse des prix et valeur de la monnaie. C’est oublier que l’économie du quotidien n’échappe pas à l’histoire. À cet égard le cas du dollar est assez extraordinaire. On observera avec J. F. Larribau (article “Dollar” de l’Encyclopedia Universalis) que “c’est (..) en termes de pouvoir d’achat que la valeur réelle du dollar doit être appréciée. De ce point de vue, estimé sur la base de l’indice des prix de gros depuis la fin du XVIIIème siècle ce pouvoir d’achat a connu une dégradation tendancielle très faible (…) : à la fin de 1977 sur la base 100 en 1967, la valeur du dollar n’était que de 20% plus faible qu’en 1792“.

Les historiens de l’économie se méfient donc de ce genre de transposition car on passe d’un régime économique à un autre. Encore aujourd’hui l’indice des prix dépend de plusieurs facteurs dont le poids respectif n’est pas le même d’une économie à l’autre. [10]

Au royaume des fantasmes

Mener une enquête sur les moyens d’existence d’une catégorie sociale à une époque donnée exige les ressources de l’histoire quantitative. On a ainsi besoin des échelles de revenus, compliquées pour des professions libérales. On pourrait alors étudier la question de l’argent dans la cure analytique en la replaçant dans le cadre d’une histoire générale des patients [11]. Si cette histoire reste à faire, nous ne sommes cependant pas sans données qualitatives [12].

Au terme de cette démonstration par l’absurde, on laissera donc les conversions au royaume des fantasmes. Pour en revenir à Freud , je m’en tiendrai à ce qu’écrit Henri Ellenberger dans son Histoire de la découverte de l’inconscient : “La vie de Sigmund Freud offre l’exemple d’une ascension sociale progressive depuis la classe moyenne inférieure jusqu’à la haute bourgeoisie. Après les années difficiles de Privat-Dozent, il devint l’un des médecins les plus célèbres de Vienne, muni du titre enviable de professeur extraordinaire. Les patients sur lesquels il entreprit ses études neurologiques appartenaient aux couches inférieures de la population, mais sa clientèle privée, sur qui reposait sa psychanalyse, était composée de malades des plus hautes classes sociales. Au début de la cinquantaine, il se trouva à la tête d’un mouvement dont l’influence ne cessa de s’étendre sur toute la vie culturelle du monde civilisé, si bien qu’à la fin de la soixantaine il jouissait d’une réputation mondiale. Quand il mourut en exil en Angleterre, on se plut à saluer en lui un symbole du combat de la liberté contre l’oppression fasciste.”

Henri Roudier


Notes
[1] À cette époque Freud ne travaille pas toujours six jours par semaine. Il a soixante-dix ans ; le cancer interrompt parfois longuement son travail. La somme de 25$ paraît assez élevée, mais ne semble pas avoir soulevé jusqu’ici de remarques indignées. Elle concerne des patients venus souvent des USA. Freud n’a d’ailleurs jamais théorisé le paiement dans la cure. S’il en fait seulement une nécessité économique, il affirmera que l’idéal serait de pouvoir faire des cures gratuites.

Rappelons également que le revenu d’une personne exerçant dans un cadre libéral est inférieur aux honoraires qu’il demande.

[2] En 1927, le dollar vaut 25AF ; un calcul analogue donne 371 € ; si l’on s’en tient au taux de change de 1934, on obtient 235 €. On voit ainsi l’inanité de ces calculs à moins de vouloir évaluer le coût de la séance chez Freud le 30 juin, le 7 juillet.

[3] Selon Jones.

[4] Le calcul avec les shillings autrichiens conduit probablement à des résultats analogues.

[5] L’anecdote suivante le dit également. Entrant un matin dans ma salle de cours, je trouvai le tableau couvert de calculs étranges. Mes étudiants, élèves en classe préparatoire scientifique lisent l’Avare. Ils s’acharnaient à convertir les dix milles écus d’Harpagon en euros.

[6] Il existe plusieurs critères de réévaluation d’une monnaie au cours du temps. Les résultats sont forts différents suivant le critère utilisé.

[7] Se tourner vers les romanciers autrichiens de l’époque serait encore plus intéressant.

[8] cf. article de l’Encyclopedia Universalis “Inflation et déflation” de Pierre Biacabe à qui j’emprunte ces observations.

[9] Que l’on pense aux discussions d’aujourd’hui sur l’euro.

[10] Un historien qui se préoccupe des “questions sociales” et non de la monnaie trouverait ces calculs sans ni grand sens ni grand intérêt. Par contre il serait intéressant connaître les honoraires d’un médecin renommé à Vienne vers 1926.

[11] Jones donne déjà des informations intéressantes. À cet égard faire de lui un hagiographe n’est pas sérieux. Jones a certes écrit une histoire “officielle”. Sa politique de “sauvetage” de la psychanalyse dans l’Allemagne nazie a été catastrophique. Mais qu’il n’ait pas montré plus de clairvoyance que la plupart des dirigeants politiques de cette époque ne fait pas de son ouvrage un travail sans intérêt.

[12] cf. les ouvrages de Henri Ellenberger, Carl Schorske, William M. Johnston ou Jacques Le Rider.

Un praticien se révolte contre l’air du temps

« La philosophie avec un marteau… », Nietzsche, Crépuscule des idoles

« Je conçois le “philosophe”…comme un terrifiant explosif, qui met le monde entier en péril », Nietzsche, Ecce Homo

Michel Onfray a prétendu qu’il était tombé de sa chaise en découvrant les “turpitudes” de Freud dans les travaux des anti-psychanalystes, pour la plupart aujourd’hui militants des thérapies cognitives et comportementales (T.C.C.) et auteurs du Livre Noir de la psychanalyse. Cela l’aurait amené à une nouvelle lecture de Freud et à une conception dévastatrice de la psychanalyse. Waouh hou !… Quel Mensch !…Et quel révolutionnaire !…

En tant que simple “honnête homme”, avant même de réagir comme psychanalyste et surtout comme psychanalyste-praticien, j’ai été sidéré en lisant ou écoutant les innombrables déclarations de Michel Onfray dans les médias pendant les quelques semaines qui ont précédé la sortie de son livre Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne. Sidéré, ni indigné, ni en colère, non, simplement je n’en revenais pas. Ce n’est pas tant ce qui était dit qui provoquait ce sentiment d’“inquiétante étrangeté”, mais surtout la manière dont c’était dit, cette extrême violence du langage sous un visage placide et une apparence “faux-self” (en langage courant : “faux-cul”), et ce culot d’acier qui ne doute de rien et surtout pas de soi-même. Je ne m’attendais pas, peut-être par manque d’habitude, à entendre pareille arrogance et parole péremptoire dans la bouche d’un philosophe et encore moins d’un historien, puisqu’Onfray prétend faire là œuvre de philosophe et d’historien.

Il est vrai qu’il ne décrit en fait d’histoire que de la brocante, selon les critères même de son prétendu maître Nietzsche dans Considérations inactuelles. Existe-t-il d’ailleurs autre chose que des légendes pour Nietzsche, puisqu’il n’y aurait de faits qu’à travers des interprétations et jugements – qui par ailleurs seraient toujours symptômes de celui qui les prononce ? Si un travail relevant d’une Histoire critique peut tout de même avoir lieu dans certaines limites, ne doit-il pas cependant faire œuvre de prudence, de pondération et de justice de la part de l’historien à l’égard des hommes dont il parle ?… La pensée au marteau comme celle aux ragots sont à proscrire.

Sorti de ma sidération et après lecture de l’énorme pavé indigeste paru enfin chez Grasset, je découvre que la seule nouveauté amenée par Michel Onfray, c’est justement ce style d’expression médiatique à haut battage bien entendu. Pour le fond, tout a été mille fois déjà dit et redit, ramassis de quelques vérités vraies, de contre-vérités évidentes et de rumeurs, qui courent depuis la naissance de la psychanalyse, et avec lesquelles tout psychanalyste est depuis longtemps familiarisé et qu’il a largement intégrées, sans pourtant, loin de là, abandonner son désir d’analyste ou sa passion analytique. Moi-même, n’ai-je pas dans mon Livre Rouge de la psychanalyse (écrit bien avant le Livre Noir, même s’il est paru très peu après), n’ai-je pas fait ressortir les contradictions et les failles de Freud, tout en rendant cependant hommage à son génie inclassable et en reconnaissant ma dette en tant que psychanalyste envers ses apports incontournables ? Onfray enfonce des portes ouvertes et s’avère obsolète mais surtout souvent pervers dans ses dénonciations et ses confusions (d’où l’épithète de filousophe qu’on a pu lui attribuer pour sa mauvaise foi et ses talents de manipulateur). Il amalgame l’homme Freud et son freudisme personnel avec la pratique psychanalytique, et la pratique psychanalytique avec la théorie analytique, il refuse d’envisager pour ces dernières leurs constantes évolutions respectives et leur autonomie, et voue le tout aux gémonies.

On n’avait jamais rassemblé ainsi toutes les critiques, quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent, faites à Freud depuis le début de ses travaux, en se les appropriant, en en fabriquant d’autres et en les radicalisant toutes de la plus extrême façon sans le moindre égard à une quelconque vérité, sans le moindre tri critique ni la moindre cohérence. Onfray ne se soucie pas plus du milieu analytique, ni de l’histoire de la psychanalyse qu’il ne paraît d’ailleurs pas connaître. Il semble ne poursuivre qu’un seul dessein : abattre Freud ! L’homme Freud mort étant bien plus attaqué que sa pensée et pour cause, Onfray ne semblant pas disposer des moyens nécessaires pour être à la hauteur de celle-ci toujours vivante et l’affronter réellement.

Selon un adage nietzschéen, « Freud théorise avec son corps ». Sans doute, mais doit-on juger cet incontestable et prodigieux travail de la pensée freudienne à cette seule aune ? Ce que ses nombreux patients et patientes ont pu lui dire n’entrerait-il pas aussi un petit peu dans la détermination de ses théories ? La psychanalyse n’est-elle pas d’abord une pratique de l’écoute et non l’application d’une théorie ? Pourquoi sinon, Freud aurait-il changé de théorie, comme il l’a fait constamment en fonction de sa clinique ?…

Dans la préface du “Gai Savoir”, Nietzsche avait affirmé qu’une “philosophie” est toujours le produit de l’autobiographie de son auteur. Michel Onfray applique sans nuances ce principe à la “psychobiographie” de Freud, d’autant mieux que pour lui la psychanalyse ne serait qu’une psychologie littéraire subjective ( !).

Bien avant Nietzsche, de nombreux critiques littéraires (Sainte-Beuve notamment) utilisaient déjà la même méthode au XIXème siècle pour analyser des œuvres littéraires. On en est entièrement revenu, sans doute grâce à Proust qui dans son « Contre Sainte-Beuve » montrait que la vérité d’un créateur ne réside pas dans son être social, mais aussi grâce à la psychanalyse, qui a prouvé qu’au bout du compte, aucune œuvre n’est réductible à l’histoire ou à la psychologie d’un auteur, car il reste toujours encore de l’insavoir, du non-sens, du mystère, de l’indicible, toute une vie intérieure ignorée, ce que concrétise l’hypothèse de l’inconscient dans sa surdétermination et son indétermination conjointes paradoxalement.

L’œuvre de Freud serait-elle d’ailleurs une œuvre littéraire ? Serait-elle aussi une philosophie ? N’est-ce pas là contresens grossier ou grossièrement volontaire ? Michel Foucault disait : « C’est une expérience de la déraison » et aussi « C’est une contre-science ». Ce qui rend caduque toute comparaison avec la philosophie ou la science. Déjà Freud lui-même en 1918, dans “L’homme aux loups”, parlant des rapports de la psychanalyse et des sciences biologiques et médicales, écrivait : « L’ours polaire et la baleine ne peuvent se faire la guerre, car chacun étant confiné dans son propre élément, ils ne peuvent se rencontrer ».

Freud rétif à toute construction de système, toute élaboration d’une “représentation du monde” (weltanschauung), préférant rester dans du fragmentaire, fût-il contradictoire ou se présenter comme un apparent capharnaüm, son œuvre n’est-elle pas encore une “contre-philosophie”, et de façon bien plus valable et argumentée que celle d’Onfray, qui se contente de faire une “contre-histoire de la philosophie”, en restant sur le terrain du travail antiquaire et de la polémique obsessionnelle et insignifiante, nourrie d’approximations à l’emporte-pièce, de déformations, d’inventions et de racontars ?

C’est ce qui exaspère sans doute Onfray, lui qui se voudrait un rationaliste rationalisant versant grec (“cyrénaïque” dit-il), et qui souffre tant devant tout ce qui échappe à l’intellect raisonneur. Avec ce à quoi a affaire la psychanalyse, il faut dire qu’il est bien servi. Il veut ignorer superbement que la psychanalyse est avant tout une pratique, et pas une théorie (sinon tout-à-fait secondairement une théorie issue de la théorisation après-coup de cette pratique). Cette théorie secondaire ou plutôt ces théories, car la psychanalyse n’est ni univoque ni unitaire, ne sert qu’aux analystes entre eux ou avec d’autres penseurs, comme langue de “passe” pour leurs échanges “savants” et “abstraits” dans le “hors-séance”. Aucune théorie n’est bien évidemment susceptible de rendre vraiment compte d’un être humain singulier et vivant. Les psych-ana-lystes dignes de ce nom, ceux qui ne sont pas de simples intellectuels “psychanalyseurs” et qui s’interdisent d’être des “pratiquants” pour être et rester des praticiens, laissent impérativement toute théorie à la porte de leurs séances, comme le recommandait Freud. S’il est vrai que lui-même ne l’a pas toujours fait, ce qui explique nombre de ses échecs, cela ne met pas en cause pour autant le dispositif unique d’écoute et de disposition d’être qu’il a inventé sous la pression de ses premières patientes pour cadrer la situation analytique et qui reste toujours encore le joyau de la psychanalyse et le noyau même de son efficacité, de son innovation et de sa subversion.

Bien qu’il ait cru au début qu’en énonçant une théorie de la psychanalyse, il mettait entre les mains de tous ceux qui auraient compris ses principes la clé de leur propre inconscient et celui de leurs patients, Freud s’est très vite rendu compte qu’il n’en était rien et qu’il fallait que chaque analyste réinvente lui-même la psychanalyse dans l’expérience vécue de la rencontre de l’autre à travers une relation transférentielle-contre-transférentielle, d’abord dans son analyse personnelle approfondie et ensuite avec chacun de ses analysands dans chaque cure. Aussi, si Freud qui n’a jamais revendiqué, comme le prétend Onfray, être l’inventeur de l’inconscient, ni l’inventeur du transfert, c’est plus complexe que cela, s’il est par contre l’inventeur et le fondateur de la psychanalyse comme pratique d’écoute particulière, il n’empêche que la psychanalyse est l’œuvre continuée et évolutive de tous les psychanalystes-praticiens. On ne saurait plus la ramener au seul Freud, comme le fait Michel Onfray, qui feint d’ignorer en outre que la critique à l’égard du père de la psychanalyse s’est toujours très bien portée chez les psychanalystes, comme d’ailleurs la critique des uns envers les autres ! Freud lui-même n’a pas arrêté de se critiquer et de se remettre en question jusqu’à la fin de ses jours. Sans doute s’il avait vécu plus longtemps aurait-il créé une troisième topique et modifié nombre de ses conceptions[1] ! Que certains psychanalyseurs ou groupes de psychanalyseurs soient des idolâtres et des “pratiquants” d’une icône imaginaire figée qu’ils nomment Freud, reproduisant par certains côtés les défauts d’une Eglise ou d’une secte, est-ce une raison pour généraliser la chose à tous les psychanalystes et à la psychanalyse ? Onfray tombe là lui-même dans ce qu’il n’arrête pas de dénoncer au nom de Nietzsche, mais sans jamais réussir à être nietzschéen.

Il est faux aussi de prétendre que toute notre profession vive cachée et cultive les brouillards du mystère pour se protéger. Les psychanalystes ont de tout temps multiplié les échanges et les confrontations, les conférences, colloques et congrès, ils ont rempli les bibliothèques de livres exposant en détail leurs pratiques théorico-cliniques… Le “mystère”, qu’on leur reproche ici ou là à tort, n’est pas une cachotterie, mais appartient intrinsèquement au sujet même auquel ils sont confrontés dans leur pratique.

La théorie a été conçue finalement par Freud comme une fiction opératoire, “une formation de compromis”, qui ébréche tous les savoirs, toutes les idéologies, toutes les croyances, une “mythologie” qui n’annulerait point, par le fait même de son articulation, la possibilité fondamentale de la pratique psychanalytique. En quoi Freud s’avérait en avance sur les scientifiques qui pour les plus avancés aujourd’hui nourrissent cette conception. Il en parle à propos de l’édification de son appareil psychique (dans Esquisse et dans sa Correspondance, notamment dans une lettre à Fliess du 25 mai 1895, où il écrit à propos de son travail de théorisation : « Je n’ai fait qu’imaginer-phantasieren, transposer-ubersetzen, deviner-erraten… ») et à propos des “élucubrations” du chapitre VII de “L’interprétation du rêve”.

C’est vrai qu’il oublie ensuite le plus souvent ces précautions épistémologiques et se laisse reprendre à son désir toujours vivace de science positive, mais sa métapsychologie n’est nullement le fruit d’une description, seulement un édifice imaginaire qui multiplie les hypothèses partielles pour rendre l’hypothèse principale utilisable comme outil logique d’écoute et de repérage de certains processus. L’inconscient lui-même est finalement abandonné là comme entité et n’est plus que la qualité de ces processus.

Quand plus tard, Groddeck pointe la dimension de fiction de sa théorie, Freud l’approuve aussitôt. Dans “Totem et tabou”, dans l’“Au-delà”, dans “Moïse et le monothéisme”, Freud précise bien encore qu’il s’agit de « spéculations ». Après avoir écrit dans “Malaise de la civilisation” (1929) que « la théorie psychanalytique, c’est la théorie des pulsions », il dira en 1932 dans les “Nouvelles conférences” que « la théorie des pulsions, c’est notre mythologie », et le rappelant en 1938 dans “Analyse finie et analyse infinie”, il appelle alors la métapsychologie “la Sorcière” et identifie la théorisation à la fantasmatisation… Il n’est pas possible de confondre la métapsychologie avec la psychologie, elle est justement un moyen pour les analystes de ne pas faire de psychologie dans leur pratique, sans tomber pour autant dans la pensée magique !

Comme tout talmudiste qu’il est naturellement et profondèment par ses origines, son milieu et son éducation, Freud restait dans l’écoute accroché à la pointe extrême de la question : « Quoi d’autre ?… Quoi d’autre…encore ?… Quoi d’autre… toujours et encore ?… ». La pratique psychanalytique repose sur une éthique de l’altérité, on ne saurait la transformer en idéologie de la vérité (en cela elle est profondément nietzschéenne et Onfray l’idéologue ne l’est pas du tout !). De quelle compétence ou pratique peut s’autoriser Onfray pour juger de l’efficacité du cheminement psychanalytique? Ses propos ineptes sur la soi-disant “attention flottante” comme propice à l’assoupissement des analystes montrent qu’il n’a rien compris à l’analyse fondée sur une présence entière, constante et impliquée de l’analyste conjointe à une “attention également flottante” à tout ce que dit l’analysand, sans donc sélectionner quoi que ce soit ou retenir une chose plutôt que l’autre. L’écoute devient vite là méditation, c’est-à-dire fait chuter toutes les identifications et le moi de l’analyste et le plonge dans un “sentir” d’autant plus vif et agissant que nous sommes là dans une pensée floue ou même une suspension de toute pensée. « Dans mon travail, je fais artificiellement le noir en moi pour centrer ma conscience sur l’obscur », écrivait Freud à Lou-Andréas Salomé (lettre du 25/5/1916).

Écouter le nouveau, l’inouï de l’autre, c’est mener jusqu’à ses dernières limites les conséquences du “rien savoir” et du “rien prévoir” sur l’autre, c’est reconnaître ce “jeu” comme seul possible entre insécurité et incertitude, entre non-sens et vérité fuyante… au-delà de la pensée conceptuelle, au-delà des concepts.

Écouter donne à celui qu’on écoute la force de parler, écouter sans intentionnalité donne à celui qu’on écoute le courage de “parler sans frein”, le courage de laisser en lui “l’enfant”, le “primitif” et le “fou” sortir de leur mutisme et exprimer leurs sensations, leurs émotions et leurs désirs dans leur propre langage et en se donnant tout le temps nécessaire de le faire…

Que d’analysands m’ont tenu ce discours : « Nulle part ailleurs dans le monde je ne peux trouver un lieu où je puisse parler et être écouté comme ici, même lorsque vous ne m’entendez pas… Une sécurité pareille si longuement acquise, un total abandon de soi comme cela se produit ici, je n’y crois pas du tout à l’extérieur, où abandon et paroles seraient immédiatement coupés ou récupérés ou déformés… et noyés dans le jeu et les intentions de l’autre ou ramenès à des idées générales » ?

Sans en tirer les mêmes conséquences que lui, la psychanalyse n’a pas attendu Onfray pour montrer que toute théorisation trouve racine (mais racine seulement) dans la propre problématique de son théoricien et symbolise donc en quelque sorte son propre “symptôme”, rejoignant Nietzsche qui écrit dans Crépuscule des idoles : « Des jugements, des jugements de valeur sur la vie ne peuvent en fin de compte jamais être vrais : Ils ne valent que comme des symptômes, ils ne méritent d’être pris en considération que comme des symptômes, car en soi de tels jugements ne sont que des sottises ». Des sottises ? Voilà qui est bien dur pour Michel Onfray qui n’hésite pas à user et abuser de jugements de valeur… avec grand tam-tam, sans aucun respect, ni précaution à l’égard des personnes actuellement en analyse qui pourraient être traumatisées par ses déclarations extravagantes et péremptoires, mais il est vrai aussi en prenant le risque de se retrouver ridicule et ganache aux yeux des innombrables personnes qui depuis plus de cent ans sont sortis d’un trajet psychanalytique transformés, ouverts à la vie, à la désirance, à la liberté, à la créativité, parfois même “sauvés” de la mort ou d’une existence mortifère. Croit-il suffisant de proposer à ceux-là et à leurs analystes de considérer alors la psychanalyse comme « une hallucination collective appuyée sur une série de légendes » ?… Qui hallucine là ?… Avec de pareilles contorsions, nous ne sommes plus dans le crépuscule d’une idolâtrie, mais dans le crépuscule de la pensée et le délire !…

Nous serions en droit d’appliquer à Onfray le même principe qu’il applique à Freud et dire que dans ses jugements de valeur, mais surtout dans la virulence de son ton réside son symptôme. Le petit Onfray, fils d’un ouvrier agricole et d’une femme de ménage, élevé dans un orphelinat catholique et ayant enseigné la “philo” dans les classes terminales du lycée technique privé catholique “Sainte-Ursule” de Caen, avant de se révolter contre l’institution et de tout faire péter, n’en finit plus de régler ses comptes avec son passé. Les blessures de l’enfance fabriquent souvent des guerriers sans foi ni loi. Célibataire endurci, refusant énergiquement la paternité, contre qui guerroie Onfray avec tant d’acharnement, de ressentiment, d’esprit de revanche ? Qui sont les Gardiens du Temple qu’il imagine partout ? Qui sont ces suppôts de l’élitisme dont il combat les spectres ? Toute son œuvre, avant et depuis son Traité d’athéologie, est celle de quelqu’un qui ne cherche que le scandale et avec frénésie, même au prix du mensonge, de la déformation et de l’excès, et sans aucun humour. D’autant plus qu’il ne craint pas grand’chose de ses auditoires populaires “acquis” où il n’a pas de véritables contradicteurs ou débatteurs. D’autre part, rejoignant ainsi l’air du temps, il va dans le sens de notre société occidentale médiatisée, aux motivations narcissiques, mercantiles et autodestructrices, et il est de ce fait accueilli à bras largement ouverts par tous les médias, complices irresponsables et… intéressés !

La psychanalyse fait gagner beaucoup d’argent, semble-t-il, non pas aux psychanalystes, comme le proclame Michel Onfray dans son ignorance feinte, mais aux médias et aux grands manipulateurs des médias, dont il est un des as avec ses “coups d’édition” si bien préparés, ses plans médias si soignés. Sa déclaration que « le philosophe lui ne prend pas d’argent et ne guérit pas », en est toute relativisée. Le “philosophe” Onfray sait comment se faire largement “engraisser” et je lui accorderai même contre son gré (mais était-il sincère là ?), que la philosophie peut guérir… puisque la psychanalyse guérit aussi parfois… comme le Club Méditerranée ou même un bon film.

Mais revenons à chose plus sérieuse, puisqu’on sait que la médecine elle-même depuis Hippocrate doute de pouvoir guérir, elle parle seulement de soigner.

Même si elle peut avoir des effets thérapeutiques, la psychanalyse n’appartient pas au champ de la psychothérapie, bien que Freud l’ait longtemps cru et s’y soit essayé, mais il en a très vite désespéré. Elle n’appartient pas non plus au champ de l’exercice moral du souci et de la rectification du moi, tel que l’ont cultivé les théoriciens de l’Ego-psychologie, et bien avant eux les Ecoles philosophiques de la Grèce antique et dans une moindre mesure de l’Empire romain, et à quoi semblait vouloir la rattacher Michel Foucault dans les dernières années de sa vie. Elle n’appartient pas plus au champ moderne du “développement personnel”, comme le soutenaient dans les années quarante du siècle dernier certains psychanalystes comme Maryse Choisy, qui n’auraient pas d’ailleurs été aujourd’hui jusqu’à saluer le devenir si médiatisé et falsifié des techniques actuelles du “mieux-être”.

La psychanalyse du XXIème siècle appartient plutôt au champ de “l’aventure spirituelle” (à ne surtout pas confondre avec quelque religion ou quelque mystique sectaire, il s’agit plutôt ici de transcendance laïque, d’ouverture à la vie). Le psychanalyste Donald Winnicott disait très justement : « L’absence de maladie est peut-être la santé, mais ce n’est pas la vie ». Il a même été jusqu’à écrire : « Nous sommes vraiment pauvres si nous ne sommes que sains »[2] ajoutant qu’“il est beaucoup plus difficile de s’arranger avec la santé qu’avec la maladie” (ce qui signifie bien à mon sens que la maladie est plus proche de la vie que le pur état de santé, qu’on pourrait appeler encore “normosé”), et il a eu le courage d’affirmer : « J’étais en bonne santé, mais grâce à la psychanalyse, j’ai gagné heureusement une certaine dose de folie ».

Même si Lacan a affirmé dans son Séminaire du 14 décembre 1976 qu’elle pouvait être “un biais pratique pour mieux se sentir”, la psychanalyse ne conduit pas nécessairement à la santé, à un bien-être ou à un “mieux-être”, elle reconnaît même de l’incurable due à la condition humaine, un mal-être, une négativité, non de circonstance mais de structure. Par contre, correctement menée, elle pousse à découvrir ou inventer de nouveaux possibles et peut conduire à un “plus-de-vie”, un “plus-être” : être plus proche de son désir, de sa “vie propre”, être dans plus de sentir, plus d’intensité, plus de liberté jaillissante… C’est en ce sens que la psychanalyse est une véritable expérience spirituelle, une épreuve d’extension. Freud, toujours en mouvement et évolution, avait commencé à le réaliser à la fin de sa vie. La psychanalyse est un voyage de découverte et de créativité dans l’in-time intimité de « l’être même du sujet », le “sujet de la vie” et sa métamorphose intérieure, loin de toute démarche scientifique ou philosophique, de tout psychologisme ou quelconque fonction psy, qui ont aujourd’hui le vent en poupe et envahissent tout.

[1] C’est ce qui permet à Jacques Derrida, qui se disait “ami de la psychanalyse” et confiant en son avenir, de pouvoir sans se contredire comme le soutient bêtement Onfray déclarer dans Eloge de la psychanalyse (in : De quoi demain…, écrit en 2001 avec Elisabeth Roudinesco, éditions Fayard/Galilée) que les concepts créés par Freud comme « des armes provisoires, des outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la conscience, de l’intentionalité transparente et pleinement responsable » seraient remplacés un jour. Comment Onfray dans les dernières lignes de son brûlot peut-il prendre ces paroles à l’appui de ses thèses ? Au prix de quelles contorsions et déformations, fait-il dire à Derrida le contraire de ce qui est écrit ? Comment peut-il être aussi sourd et aveugle à une pensée pourtant claire, et si radicalement opposée justement à la sienne, cette philosophie de la conscience et de la volonté ? Car n’est-ce pas ce que prône Onfray, « le simple usage d’une intelligence conduite par des raisons » (p. 574 de son brûlot) ? Un peu simplet, non ? On comprend là que la psychanalyse si complexe le dérange et lui fasse peur au point qu’il souhaite la réduire à une psychothérapie qui n’outrepasse pas le logos grec, c’est-à-dire la logique raisonnante et raisonnable.

Notons en passant qu’il définit Elisabeth Roudinesco comme « le parangon de la psychanalyse », ce qu’elle se croit être peut-être, mais à quoi aucun psychanalyste ne saurait consentir, malgré tout le respect qui peut lui être dû. Onfray a tout faux !

[2] De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, p. 40.

Les “450” € de Freud — une affabulation arythmétique (2)


Nous avons déjà publié ici-même un premier article sur la question, du même auteur, qui nous adresse à présent sa révision, en réalité un article ré-étoffé de telle manière qu’il nous paraît plus simple de le considérer comme un second épisode du premier, et vous le livrer en plus. Ainsi, dollar, euro ou autre, vous en aurez eu largement pour votre argent en calculs impossibles débouchant directement si l’on y tient sur des fantasmes, qu’il sera nécessaire à leur tour de réévaluer.

Tout est possible en la matière sauf l’emporte-pièce, spécialité de notre polémiste. Faut-il absolument répondre à tout cela ? c’est beaucoup de fatigue en tout cas, pour une poignée de couronnes qu’aucun banquier ne saurait de nos jours vous échanger.

Philippe Grauer


Dans la bataille frontale ouverte avec la publication du dernier ouvrage de M. Onfray, on a vu la plupart des assertions de l’auteur démontées et mises en pièce par d’excellentes démonstrations de caractère universitaire. Mais je n’ai rien lu concernant ce qu’il écrivait sur les séances à 450 € de Freud. Du côté des médias l’assertion de M. Onfray semble admise sans aucune objection. J’ai donc cherché à démonter, dans la mesure du possible, le procédé qui permettait d’arriver à ce résultat en me posant la question des calculs y conduisant. Comme on le verra cette procédure n’a pas grand sens : mais pour s’en rendre compte il faut bien faire quelques conversions. Je prie donc les lecteurs n’aimant pas les règles de trois de bien vouloir excuser les quelques calculs élémentaires qui suivent ; il est d’ailleurs possible d’admettre les résultats sans inconvénient. Enfin je remercie Denis Pelletier pour ses remarques pertinentes et ses critiques qui m’ont permis d’écrire cet article.

DEUX CALCULS : 450 € OU 250 $ ?

Le procédé qui a priori permettrait d’évaluer aujourd’hui la valeur relative d’une somme donnée par exemple en 1926 utilise des “convertisseurs”. On en trouve plusieurs sur Internet. Ces convertisseurs (appelés tantôt calculateurs d’inflation, tantôt measuring worth calculators) sont basés sur des estimations de la hausse des prix année par année ; le taux d’inflation cumulée sur plusieurs années est basé sur l’estimation de la hausse des prix pendant la même période. Le calcul n’est qu’un enchaînement de multiplications basées sur des pourcentages.

Comment peut-on arriver à la somme de 450 € ?

On sait qu’à partir de l’automne 1926, Freud qui prenait avant l’été six patients par jour à 20$ la séance d’une heure, ne prend plus que cinq patients par jour à 25$ la séance [1]. On peut envisager de convertir les dollars de 1926 en francs de l’époque, puis d’appliquer à la somme le taux d’inflation cumulé de 1926 à 2009 pour la convertir en euros : en 1926, le dollar équivaut à 30 AF (anciens francs), cela fait la séance à 750 AF. L’inflation cumulée en France durant cette période étant de 39000 % (suivant la plupart des calculateurs), il faut donc multiplier cette somme par 391, puis la convertir en euros : cela donne 445 € [2]

Un autre calcul

La somme paraît exorbitante, mais est-il raisonnable au vu de la dépréciation du franc de s’en tenir à ce résultat ? Car on peut également ne pas convertir les dollars en francs et utiliser le même procédé en se basant sur la dépréciation du dollar : il suffit de convertir d’abord les dollars de 1926 en dollars de 2009 et de convertir ensuite ceux-ci en euros. Or il paraît plus cohérent de faire les calculs sur le dollar qui ne s’est pas dévalué au même rythme que les monnaies européennes. Suivant les sources (et les critères retenus) le taux d’inflation cumulé du dollar est compris entre 800% et 1100% ; par exemple si l’on part d’un taux moyen de 2,8% par an, on trouve un taux cumulé quasiment égal à 900% pour la période 1926-2009. Cela convertirait ainsi les 25$ de 1926 en une somme comprise entre 225$ et 300$ de 2009, (150€ et 210€) ; un taux cumulé de 900% donne 250$ (175€).

Essayer d’évaluer les quarante couronnes que demandait Freud pour une consultation à Vienne avant la guerre de 1914 [3] conduirait à des résultats encore moins significatifs.

Le procédé utilisé ne donnerait donc au mieux qu’un très vague ordre de grandeur [4] et perdrait tout caractère significatif lorsqu’on s’intéresse au prix d’une consultation chez un médecin ou d’une séance d’analyse puisqu’il est facile de faire varier le résultat dans un rapport de 1 à 3. On pourra éventuellement rapprocher les sommes indiquées de ce qui est couramment demandé en France de nos jours : entre 40€ et 100€ suivant les psychanalystes, les séances durant en général entre 20mn et 50mn. Mais cela paraît bien illusoire.

UN PARADOXE

Les résultats donnés par ces calculs laissent perplexe. Mais il est possible de montrer que le procédé utilisé est quelque peu aventureux en examinant le petit paradoxe suivant ; il est basé sur le coût d’une lettre ordinaire en France comme aux USA.

Le tarif d’une lettre intérieure passe aux USAde 2c à 44c entre 1927 et 2009, lors qu’il passe en France de 0,5 AF à 0,56€; cela donne un facteur multiplicatif de hausse du tarif égal à 22 aux USA, égal à 700 en France. Or en 1927 le change dollar-franc (soit 1$ = 25 AF), donne exactement 0,02$ pour 0,5 AF; en 2009 le change dollar-euro (soit 1$ = 0,7€) donne 0,44$ pour 0,31€. En d’autres termes les deux tarifs, en apparence égaux en 1927 auraient évolué vers des tarifs qui semblent indiquer qu’en 2009 l’acheminement du courrier aux USA est un peu moins cher qu’en France, malgré des coefficients de hausse des prix fort différents.

Bien entendu, il est hors de question de rapporter la hausse générale des prix à celle des tarifs postaux ; il s’agit simplement de mettre en question l’idée suivant laquelle la valeur d’un objet ou d’un service serait un invariant (temporel ou géographique) les changements de monnaie ne correspondant qu’à de simples changements d’unité. Autrement dit si le mètre ou le kilomètre correspondent à des unités différentes permettant de mesurer la distance entre deux points (qui est indépendante de l’unité choisie), il se pourrait que les choses soient plus compliquées lorsqu’il s’agit de la hausse des prix ou de l’inflation, et que le procédé utilisé plus haut n’ait en soi pas grand sens.

Il est vrai que ce genre de calcul a quelque chose de fascinant. On peut citer à cet égard l’observation trouvée sur l’un des sites américains de conversion ; elle suit quelques remarques mettant en garde contre une utilisation abusive de ce calcul: “These considerations do not stop the fascination with these comparisons or even the necessity for them”. [5]

On se dira alors qu’il vaudrait mieux rapporter les 25$ de Freud aux salaires ou aux revenus de l’époque. Ainsi en 1926 un ouvrier américain qui entre chez Henry Ford gagne assez bien sa vie : il est payé 7$ de la journée. Un vieil homme de soixante-dix ans, qui est connu dans le monde entier, qui a été comme tous les viennois ruiné par la première guerre mondiale, qui supporte héroïquement les effets de son cancer, gagne donc en une journée de travail dix-sept fois ce que gagne l’ouvrier en question… Est ce si scandaleux ?

Pourquoi ne pas nous tourner également vers la littérature ? Les romans offrent une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’économie quotidienne. Ainsi dans les années 30 le héros de Chandler, le détective privé Marlowe demande 25 dollars par jour (plus les frais) ; il vit chichement à Los Angeles.

INFLATION, HAUSSE DES PRIX, VALEUR DE LA MONNAIE

Bien entendu les exemples précédents ne sont pas des démonstrations. Mais que sont censés mesurer ces convertisseurs : la hausse des prix, l’inflation, la valeur relative d’une monnaie ? La différence entre ces résultats tient-elle aux dévaluations et à l’inflation qui ont accompagné l’évolution économique de l’Europe pendant un siècle? Tient-elle au fait que ces calculateurs sont basés sur la hausse des prix, celle-ci variant alors avec les différents régimes économiques ?

On s’en tiendra ici aux observations suivantes.

– Une dévaluation d’une monnaie par rapport à une autre ne répond pas nécessairement aux mêmes nécessités suivant les époques.

– Selon l’INSEE “l’inflation est la perte du pouvoir d’achat de la monnaie qui se traduit par une augmentation générale et durable des prix. Elle doit être distinguée de l’augmentation du coût de la vie. La perte de valeur des unités de monnaie est un phénomène qui frappe l’économie nationale dans son ensemble, sans discrimination entre les catégories d’agents. Pour évaluer le taux d’inflation on utilise l’indice des prix à la consommation (IPC)…(mais celui-ci) n’est pas un indice du coût de la vie”.

– Les conceptions de l’inflation évoluent au XX-ème siècle avec les systèmes monétaires [6]. Jusqu’en 1914 ceux-ci sont fondés sur la convertibilité or-billet de banque : l’inflation est donc distincte de la hausse des prix. Avec la disparition de ce système, la conception change : l’inflation est appréhendée comme un déséquilibre économique entre offre et demande globale qui se reflète dans la hausse des prix. Enfin, 1945 marque encore un changement conceptuel : l’inflation se définit alors comme une hausse générale des prix due au seul excès de la demande globale. Le concept continue d’évoluer. Ce serait dépasser le cadre d’un simple article que d’essayer d’en esquisser les nouveaux contours. Cependant, de Keynes qui change d’abord les termes de la théorie en privilégiant l’analyse de la demande, aux écoles qui vont lui opposer un modèle côut-prix-profit, la pensée se déplace vers l’idée que c’est le fonctionnement du système économique lui-même qui explique l’inflation. On serait donc passé de l’idée originale d’enflure de la masse monétaire à celle de régulation d’un système économique. Le fonctionnement de la monnaie dans une économie ne peut donc pas s’appréhender en 1914 comme en 2009 [7]

Par conséquent, enchaîner des calculs de hausse des prix sur 80 ans en espérant ainsi obtenir une évaluation d’une somme donnée au cours du temps revient à confondre inflation, hausse des prix et valeur de la monnaie. C’est tout simplement oublier que l’économie du quotidien n’échappe pas à l’histoire. A cet égard le cas du dollar est assez extraordinaire. On observera ainsi avec J. F. Larribau (article “Dollar” de l’Encyclopedia Universalis ) que “c’est (..) en termes de pouvoir d’achat que la valeur réelle du dollar doit être appréciée. De ce point de vue, estimé sur la base de l’indice des prix de gros depuis la fin du XVIII siècle ce pouvoir d’achat a connu une dégradation tendancielle très faible si on la compare avec celle qu’ont connue tous les pays européens : à la fin de 1977 sur la base 100 en 1967, la valeur du dollar n’était que de 20% plus faible qu’en 1792”.

Les conversions du dollar à la couronne autrichienne avant la guerre, du franc au dollar dans l’entre-deux guerres n’ont guère de sens ; vouloir convertir le franc des années 20 en euros est encore pire. Les historiens de l’économie se méfient de ce genre de transposition car on passe d’un régime économique à un autre, autrement dit ayant des échelles de valeur très différentes. Ainsi les USA entrent dans la société de consommation dès les années trente ; l’Europe n’y entrera que plus tard. Encore aujourd’hui l’indice des prix des économies contemporaines dépend de plusieurs facteurs dont le poids respectif n’est pas le même d’une économie à l’autre.

CONCLUSION

Mener une enquête sur les moyens d’existence d’une catégorie sociale à une époque donnée exige les ressources de l’histoire quantitative. On a ainsi besoin des échelles de revenus, compliquées pour des professions libérales. On pourrait alors étudier les questions des honoraires ou de l’argent dans la cure en les replaçant dans le cadre d’une histoire générale des patients [8].

Si cette histoire reste à faire, nous ne sommes pas cependant sans quelques données Mais elles sont souvent qualitatives. C’est ce point de vue qu’adopte Henri Ellenberger dans les portraits qu’il dessine dans son Histoire de la découverte de l’inconscient. Aussi pour en revenir à Freud [9], laisserons-nous les conversions et les règles de trois au royaume des fantasmes en donnant le dernier mot à Henri Ellenberger ; celui-ci, en quelques lignes, esquisse toute une histoire : “La vie de Sigmund Freud offre l’exemple d’une ascension sociale progressive depuis la classe moyenne inférieure jusqu’à la haute bourgeoisie. Après les années diffcile de Privat-Dozent, il devint l’un des médecins les plus célèbres de Vienne, muni du titre enviable de professeur extraordinaire. Les patients sur qui il entreprit ses études neurologiques appartenaient aux couches inférieures de la population, mais sa clientèle privée, sur qui reposait sa psychanalyse, était composée de malades des plus hautes classes sociales. Au début de la cinquantaine, il se trouva à la tête d’un mouvement dont l’influence ne cessa de s’étendre sur toute la vie culturelle du monde civilisé, si bien qu’à la fin de la soixantaine il jouissait d’une réputation mondiale. Quand il mourut en exil en Angleterre, on se plut à saluer en lui un symbole du combat de la liberté contre l’oppression fasciste.”

Henri Roudier

professeur de mathématiques au Lycée Chaptal à Paris

secrétaire de la SIHPP


Notes

[1] cf. E. Jones, P. Gay. À cette époque Freud ne travaille pas toujours six jours par semaine. Il a soixante dix ans et l’avancée inexorable de son cancer l’empêche parfois de travailler pendant des semaines. La somme de 25$ paraît assez élevée pour l’époque, mais ne semble pas avoir soulevé jusqu’ici de remarques indignées. Elle concerne des patients assez fortunés, venus souvent des USA.
Rappelons également que le revenu d’une personne exerçant dans un cadre libéral est inférieur aux honoraires qu’il demande.

[2] Ajoutons qu’en 1927, le dollar équivaut à 25 AF ; un calcul analogue donne alors donne 371 € ; enfin si l’on s’en tient au taux de change de 1934, (1$ = 15 AF de 1934), on obtient 235 €.

[3] Selon Jones qui qualifie la somme d’assez élevée.

[4] Il existe bien six ou sept méthodes de réévaluation d’une monnaie au cours du temps. Selon les critères retenus et ce que l’on souhaite évaluer, les résultats sont très différents (ils peuvent varier de 1 à 20). A suposer que cela ait un sens, on ne compare pas les fortunes de John Rockefeller et celle de Bill Gates de la même manière que l’évolution des prix courants.

[5] L’anecdote suivante en dit également assez long. Entrant un matin dans ma salle de cours, je trouvai le tableau couvert de calculs étranges. Mes étudiants, élèves en classe préparatoire scientifique lisent l’Avare. Ils s’acharnaient à convertir les dix milles écus d’Harpagon en euros.

(6) cf article de l’Encyclopedia Universalis “Inflation et déflation” de Pierre Biacabe à qui j’emprunte ces observations.

[7] Que l’on pense simplement aux discussions d’aujourd’hui autour de l’euro.

[8] Jones donne déjà des informations intéressantes. A cet égard faire de Jones un hagiographe relève de la plaisanterie. Jones a écrit une histoire “officielle” avec les défauts du genre. Cela se voit particulièrement dans ce qui se joue autour d’une politique de la psychanalyse. On sait également que sa politique de “sauvetage” de la psychanalyse dans l’Allemagne nazie a été catastrophique ; la psychanalyse ne Allemagne ne s’en est jamais relevée. Mais que Jones n’ait pas montré plus de clairvoyance que la plupart des dirigeants politiques de cette époque ne fait pas de son grand ouvrage un travail sans intérêt. Les historiens ont su depuis faire la part des choses.

[9] Freud n’a d’ailleurs jamais théorisé le paiement dans la cure. S’il en fait seulement une nécessité économique qu’il faut accepter, il affirmera que l’idéal serait de pouvoir faire des cures gratuites.

Retour à l’asile — Vol au-dessus d’un nid de coucou comportementaliste

Paris le 12 mai 2010

Ce qui se passe à l’hôpital psychiatrique nous concerne, car au sein du Carré psy tout se tient. Avec à l’horizon de la santé mentale le retour à l’asile du siècle dernier sinon du XIXème, nous voici appartenir à un système où les soins psys baissent dramatiquement de qualité. Nous autres psychosouciologues (1“)de la psychothérapie relationnelle, nous efforçons d’adresser ceux qui ont besoin de la psychiatrie à un moment donné auprès de lieux psychiatriques sains qui n’aggravent pas leurs difficultés. C’est en connaissance de cause que nous nous portons solidaires de la protestation des psychiatres lucides assistant au naufrage de la psychiatrie contemporaine.

Les valeurs humanistes, et la liberté, fondatrices de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse constituent des “remèdes” de base incomparables. Qu’il ne soit jamais question de céder là-dessus. L’injonction comportementaliste TCC et la cellule d’isolement, sorte de mitard pour malades encombrants — qu’il faut bien soumettre quelque peu c’est bien connu de la misère hospitalière, n’en devraient jamais représenter le paradigme naturel, puis le cadre ordinaire, finalement installé par nécessité et idéologie confondues. Il faut bien admettre que nous sommes loin du compte. Raison de plus pour s’en rendre compte.

“L’association de la compétence relationnelle et du respect des valeurs humaines” que prône Guy Baillon, c’est précisément notre programme et identité. Nous ne pouvons qu’approuver son analyse et nous joindre à l’alarme qu’il sonne.

Philippe Grauer


Regardez les ‘Infiltrés’ sur ‘la 2’ mardi 18 mai à 22:00

Le spectacle qu’offre ici la psychiatrie est terrifiant. « Armez-vous de courage » m’a informé Claude Finkelstein présidente de la FNAPsy (fédération nationale des associations des patients de la psychiatrie), il y a 15 jours aussitôt après avoir participé au débat qui suit le film. L’équipe des Infiltrés a filmé, à la manière d’Albert Londres, la vie quotidienne d’un service de psychiatrie banal. C’est ce service et cet hôpital qui vont mal diront certains. « Absolument pas ! répond Claude Finkelstein, c’est partout comme cela. J’ai été presque partout, j’ai entendu les mêmes propos et je reçois des commentaires des usagers dans le reste de la France qui témoignent de la réalité de ces faits. »

La violence observée là n’est pas une exception qui serait le résultat d’une histoire locale, même si l’on sait que la pénurie des moyens est là extrême, et si nous apprenons que cette équipe est en train de se ressaisir après avoir été abandonnée par son chef de service pendant de nombreuses années (pour preuve sa demande faite il y a 10 ans de transformer 10 chambres sur 40 en cellules d’isolement, anticipant l’abandon dans laquelle il laissait l’équipe). Affirmons “la violence quotidienne montrée dans l’émission survient dans tout espace clos où sont rassemblées des personnes vulnérables, et où l’équipe qui soigne n’est pas assez formée, n’a pas la détermination, soutenue par un effort quotidien de réflexion collective, de s’armer contre les effets de cette vulnérabilité. Les mêmes faits se reproduisent dans de nombreuses maisons de retraite, services pour Alzheimer, internats pour enfants, à chaque fois que le soutien apporté aux professionnels est défaillant !”

Si nous sommes projetés dans le quotidien de la vie d’un groupe de personnes très vulnérables se montrant en incapacité de s’approprier pour leur bien et leur survie les données simples de la vie quotidienne, notre premier mouvement est de chercher à les protéger ; puis comme leur incapacité se renouvelle constamment notre réaction spontanée est de croire à leur laisser-aller, alors nous commençons à agir à leur place avec de plus en plus d’énergie sans percevoir que notre attitude devient à chaque moment plus sadique ; enfin nous agissons de plus en plus fermement sans comprendre un instant que nous ne laissons plus aucune place à la liberté d’agir de ces personnes démunies, devenues anonymes, interchangeables comme des numéros. Seul un travail de tous les instants redonnant à chacun son identité, son histoire, sa personnalité, pour refonder des capacités d’amour, d’accompagnement de chacun dans sa redécouverte du monde peut le faire sortir du cloaque immonde ou amène toujours l’accumulation des vulnérabilités.

C’est ce spectacle des services asilaires des hôpitaux psychiatriques des années 60 vécu au début de ma carrière qui m’avait fait dire « plus jamais ça ». Cette réalité à cette époque était évidente pour toute personne qui entrait en psychiatrie, mais restait cachée aux yeux de la société. Ma réaction pendant longtemps fut de dire qu’il faudrait que des journalistes viennent et montrent cela à tous pour que la société comprenne l’abandon dans lequel se trouvaient ces personnes. Aujourd’hui, je continue de penser que des films comme celui-ci devraient être refaits régulièrement pour permettre cette prise de conscience, jusqu’à ce que nous n’ayons plus peur de la folie. Nous comprenons ici le sens de notre peur, elle est l’anticipation de notre sadisme, et nous permet de justifier notre démission. La folie n’est pas dangereuse en elle-même, elle entraine de notre part des réactions que nous ne supportons pas et que nous devons ‘travailler’ au lieu de nous cacher les yeux.

Il est clair que les médicaments ne suffisent pas pour maîtriser ces attitudes sadiques, ils ne permettent pas de comprendre les mouvements psychiques qui se mettent en jeu ici, ils ne font pas naître spontanément l’amour, ils ne donnent pas accès aux techniques psychothérapiques qui seules peuvent permettre de transformer cette vulnérabilité en créativité. Il est clair que l’éducatif et le comportemental sont tout aussi impuissants s’ils sont seuls ici, d’autant qu’ils masquent la réalité des troubles psychiques à l’origine de cette vulnérabilité, fonctionnement qu’il faut connaître de façon précise pour comprendre comment un changement psychique pourra se réaliser.

C’est dire à quel point les projets contenus dans la nouvelle loi 2010 sur la psychiatrie vont à l’encontre de tous les efforts de formation qu’il faut déployer. Ce n’est ni par un enfermement de plus en plus fréquent, ni par l’obligation de soins que sont obtenus des changements psychiques, l’obligation de soins n’utilisant que les médicaments et le comportementalisme. Les personnes présentant des troubles psychiques ne peuvent changer que si elles vivent dans un climat de liberté ; ce ne sont ni les médicaments ni les injonctions comportementale qui diminuent la vulnérabilité, et qui peuvent permettre de dépasser les mouvements sadiques qui naissent toujours chez chacun de nous devant une grande vulnérabilité. Au contraire le sadisme deviendra l’arme courante couverte par l’obligation : voyant se déployer chez les patients résistance et incompréhension, leurs attitudes seront ‘interprétées’ toujours comme des refus ; chacun ira alors de son initiative pour écraser ce refus, le faire taire, écraser cette résistance, obliger à obéir.

Nous ne pouvons que remercier les ‘Infiltrés’ d’avoir eu le courage de faire ce film. Ils doivent renouveler régulièrement leurs intrusions jusqu’à ce que les ghettos ayant sauté nous soyons sûrs les uns et les autres que sous l’effet de ce regard nos pulsions perverses ne peuvent plus se déployer.

La psychiatrie doit être faite et défaite par tous nous ont dit nos anciens. Le soin psychique établit peu à peu l’intime que ceux qui souffrent ont perdu, et peu a peu donc il restaure l’autre en l’aidant à se construire par des échanges individuels et collectifs basés sur la parole.

Car pour conclure, nous devons affirmer que limiter le sadisme, rester humain, être généreux ne sont pas des données suffisantes pour faire face à ces vulnérabilités ; l’acquisition des compétences associant savoir-faire et capacités psychothérapiques et leurs différents niveaux sont indispensables. Il est nécessaire à la fois de les acquérir par la formation initiale et surtout de les maintenir par une formation continue.

Toutes les évaluations qui ont été pensées et appliquées à la psychiatrie venant de la médecine voire des entreprises vont à contresens de ce qui est nécessaire ; l’ensemble de ces données, laissant croire qu’une bonne comptabilité des actes et du temps est suffisante, évite l’essentiel de ce qui est à évaluer : l’association de la compétence relationnelle et du respect des valeurs humaines.

La violence de la réalité avec toutes ses composantes ne peut plus être masquée à personne : violence des troubles psychiques, violence de nos pulsions, violence de l’indifférence de la société, violence de l’accumulation du pouvoir et des biens comme seule valeur sociale, violence de l’effort à faire pour acquérir les compétences nécessaires pour faire face à ces réalités, violence des débats que nous devons assumer, à la recherche d’une créativité qui épanouit et élève l’humain. La parole est notre grande force.

Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux.

  • 1 Nous ne délivrons ni soins ni traitement. Nous nous contentons d’aider qui vient auprès de nous prendre soin de soi, se soucier de soi.