Expectoration inexpectée

Plusieurs libraires parisiens ont fait savoir qu’en réponse au livre de Michel Onfray (en tête des ventes et en pile dans leur magasin), ils avaient décidé de consacrer leur vitrine à Freud du fait de l’entrée de son œuvre dans le domaine public.

Surprise, ils ont découvert leur vitrine couverte de crachats.

Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co.

De la tiédeur en matière d’éthique et d’histoire

par Philippe Grauer

Outrances et insanités, auxquels s’oppose un filet d’eau tiède. Sans produit à nettoyer ça ne partira jamais. Quoi ? les traces d’éclaboussures. Y en a partout. Calmez-vous nous enjoignent les non informés, on est plutôt pour Freud mais après tout comme on n’est pas au fait de ces affaires de spécialistes, on se sent mal de voir les nôtres se fâcher tout rouge. D’autres encore : moi je fais mon travail honnêtement dans mon cabinet, je ne fais pas de politique.

Mais la question de la vérité ? Freud est-il un malfaiteur intellectuel, homme de mauvaise foi, drogué, fou de sexe et d’argent, encenseur des fascistes, ou le fondateur d’un système théorique, philosophique, anthropologique et clinique qui tient terriblement le coup, honnête chercheur et honnête homme, ayant certainement des défauts et auteur de quelques bévues, mais le plus souvent remarquablement clairvoyant ? Un savant plutôt, n’hésitant pas à remettre sur le métier ses théorisations pour se plier aux résultats de l’observation clinique, audacieux penseur jusqu’à la fin de sa vie, épistolier remarquable. À vrai dire un bourgeois viennois d’avant-garde, assurément l’un des maîtres des sciences humaines et de la psychothérapie du XXème siècle.

La question de la vérité importe puisqu’il s’agit de dire le vrai de la chose. A fortiori quand il s’agit du fondateur d’une grande science humaine clinique où l’implication la plus honnête possible est requise, puisqu’il s’agit d’atteindre la vérité de soi au terme d’un processus labyrinthique à coups de levées d’illusions pas faciles à débusquer, vu l’inconscient, disons un inaccessible psychique presque hors d’atteinte, tout étant dans le presque.

Il se trouve que la question de la vérité importe toujours. Qu’on nettoie le tableau de ses encrassements hagiographiques, mais non qu’on récure la toile jusqu’à la corde, ne laissant que la trame ornée d’un dessin apocryphe. Ça n’est plus de la restauration d’image c’est du saccage. Pourquoi direz-vous ?

Parce que la bataille fait rage, dans la recomposition du paysage psy, dans le repartage de territoires au sein du Carré psy, entre une psychiatrie avalée par la Santé mentale, une psychologie aspirée par la médecine, un organicisme jumelé au comportementalisme, le tout à la sauce neuroscientiste, et les disciplines du procès de subjectivation, s’appuyant sur la psychanalyse, qu’il s’agit d’expulser, non seulement de la médecine et de la psychologie récupérant leur territoire un moment sous son influence, mais si possible du Carré psy lui-même. Ce genre de mouvement étant souvent excessif, outrancier comme dit Ballenato, qu’on n’accuse pas, au terme d’un renversement en son contraire bien connu pour signer la perversion, ceux qui lui résistent d’être eux, comme affectionnait de me le dire une amie étrangère à notre langue, un peu exagérants. Non les résistants à l’affabulation, ceux qui s’affairent à protéger et soutenir la vérité ne doivent pas être traités eux comme ses mauvais défenseurs qui exagèreraient dans l’autre sens. Gare aux fausses symétries !

Le remodelage au sein du Carré psy comporte des enjeux économiques, politiques, institutionnels, idéologiques, considérables. La provoque du goy du bocage relaie après son fiasco le Livre noir et la mise hors jeu pour cause d’antisémitisme masqué de Bénesteau. Il n’est pas étonnant qu’Élisabeth Roudinesco soit située quelque part au centre de l’affaire. Sa compétence comme historienne de la psychanalyse incontestée dans son domaine lui fait un devoir de vigilance intellectuelle auquel elle ne se dérobe pas. Elle n’est pas seule dans la bataille. La preuve, voyez le texte qui suit. Nous, les psychothérapeutes relationnels, l’appuyons. Notre éthique de la vérité nous y oblige. Comme jadis on disait de la noblesse. Il y a dans tout cela quelque chose qui tient à l’honneur.

Philippe Grauer


Un beau paquet-cadeau : Onfray, Mijolla, Van Rillaer & Co.

Par Anthony Ballenato

Alain de Mijolla admet volontiers fuir les polémiques. Malheureusement, il s’est retrouvé servi comme jamais avec la sortie quasi concomitante de son almanach Freud et la France et du brûlot de Michel Onfray – Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset). Lancée telle une formidable machine de guerre par Grasset et Le Point, on redoutait que notre bon Alain ne finisse sous les roues de la bête du fast-food à penser.

À la soupe des débats de qualité Mijolla offrait pourtant les garanties d’un débat de qualité : bienheureux et par-dessus tout mémorialiste affable du mouvement freudien ne maîtrisant ni les débats historiques, ni historiographiques, il n’en fallait pas plus pour noyer le poisson de la polémique. Une bien bonne solution de remplacement donc pour le valeureux bougon qui refusait de débattre avec la «stalinienne des beaux quartiers parisiens» (CQFD : Élisabeth Roudinesco) dont la confrontation risquait d’être autrement plus périlleuse.

Mazette ! Mais à quel débat n’avons-nous pas dû assister ! Se définissant lui-même dans son ouvrage Freud et la France, paru aux P.U.F., comme « un montreur de marionnettes » (p.1), notre psychanalyste-chroniqueur s’est retrouvé assigné à la place du guignol. Après une réplique tiède et passablement argumentée offerte à Onfray dans Lire, s’en est suivie la grandiose émission de François Busnel qui demeurera longtemps dans les mémoires comme un échange intellectuel à l’état de congélation.

Aux côtés d’Alain de Mijolla, une consœur discrète quoiqu’assez gentiment pugnace, Anne Millet, dont les attaques les plus féroces visent Lacan (?!). Et les trois auteurs affabulateurs – comment ça ils ne sont pas trois ? — Mais oui, ils sont bien trois : les cerveaux de l’affaire, « Cervelet et Cervelas », duo le plus comique de l’histoire des Freud Wars alias Jacques Van Rillaer et Mikkel Borch-Jacobsen (suivi de pas très loin par Esteve Freixa i Baqué) — qui n’avaient déjà pas pu sauver, à l’époque, le soldat Bénesteau et ont assisté impuissants au naufrage du Livre Noir – et bien sûr, leur scribe et porte-voix, Michel Onfray. Ce trio magique aura réussi le tour de force de battre les critiques américains à plate couture et toutes catégories confondues (puritains, scientistes etc.) par leurs outrances et leurs insanités.

Vociférant tour à tour inepties après inepties devant un Mijolla quasi impassible, le téléspectateur a pu légitimement se demander s’il n’était devant un spectacle de cirque comique ou devant la représentation d’un drame absurde écrit par un auteur raté. Un des angles d’attaques favoris de nos auteurs-acolytes est de systématiquement remettre en cause la scientificité de la psychanalyse pour mieux faire plébisciter, par l’opinion publique, les séances de dressage inspirées de l’éthologie et du réapprentissage cognitif et surtout, de reléguer de façon définitive la psychanalyse au rang d’épiphénomène de la modernité littéraire et son organisation rationnelle à un ésotérisme macabre.

Vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire

L’accouplement de l’hédonisme solaire (Onfray) et des sciences du comportement (Van Rillaer et Borch-Jacobsen) en a surpris plus d’un. Pourtant, on aura maintenant bien compris, tous deux constituent le fondement le plus effroyable de ce paradigme culturel et mental de nos sociétés libérales-marchandes contemporaines : vivre, consommer et jouir dans le contrôle absolu et l’asservissement volontaire. Comment, devant cette orthopédie du corps et des âmes, ne pas songer au propos magistral de Georges Canguilhem — divo, s’il en est — et de leur formidable résonance aujourd’hui : “philosophie sans rigueur, éthique sans exigence, médecine sans contrôle“. [1]

Bref, autant dire que si Mijolla sert la soupe, on va y aller gaiement…Mais comment? Vous ne saviez pas que la psychanalyse s’implantait exclusivement par la voie littéraire grâce « aux gens de fiction»? Et bien maintenant vous êtes un téléspectateur des plus avertis.

Dommage que notre « historien de service » — ce qu’il n’est pas — également médecin-psychiatre, n’ait pas songé qu’une implantation de la psychanalyse reposait tout autant sur sa propagation à l’intérieur de l’univers littéraire que médical et que ce n’est qu’à l’aune de cet équilibre que la psychanalyse peut exister, en tant que pratique thérapeutique et humanité, au risque de refluer. On ne saurait oublier que pour nombre de médecins, notamment aux États-Unis, la psychanalyse a servi à refonder une psychiatrie organiciste moribonde et que par la suite seuls les docteurs en  médecine étaient autorisés à pratiquer les cures.
De l’histoire faite le dimanche

De l’histoire faite le dimanche

Et qu’en est-il précisément de l’homme Freud ? « Mystificateur, avare, menteur, pervers, cocaïnomane». Le nihiliste en guenilles de la pensée nous fait maintenant œuvre de morale. Amen. Et quel gai savoir ! Après la confession, donnera-t-il l’absolution?  À bien des égards cette façon de faire rappelle l’horrible psychobiographie de Michel Foucault par James Miller, grand spécialiste des vies examinées — si chères aux évangélistes.

Qu’à cela ne tienne, et même si « chez Freud, il y a plein d’incestes, symboliques, métaphoriques, allégoriques ou réels » comme dit Onfray, « y’a pas de grand homme pour ses valets de chambre » pour Mijolla ! Le téléspectateur a pu croire, l’espace d’un instant, manquer d’oxygène.
Mais il y a mieux encore. Incapable de mettre bon ordre à cette rumeur incestueuse, Mijolla se félicite que Freud ait pu avoir des relations sexuelles, quand bien même eussent-elles été avec sa belle-sœur. L’ennui est qu’il oublie qu’il s’agit d’une rumeur propagée par Jung, reprise par l’école révisionniste américaine, et remise au goût du jour par Onfray, Van Rillaer et Borch-Jacobsen. On attend toujours patiemment les preuves crédibles du forfait.

Transi d’effroi, le téléspectateur qui a depuis longtemps acheté le Freud et la France et se décide, à l’issue de l’émission, à enlever la cellophane pour feuilleter l’ouvrage, aurait été bien plus inspiré de prendre un benzodiazépine et d’aller se coucher. Si l’éphéméride a des qualités, son auteur perpétue la tradition des médecins-historiens : le plus souvent correct mais n’apportant aucune information nouvelle et ne reposant sur aucune archives de première main [2], il brille surtout par une absence totale d’analyses structurées sur le mouvement de l’histoire racontée et son appareillage critique est des plus dépouillés. Sous la plume de Mijolla, l’histoire devient donc une compilation d’anecdotes circonstanciées.
En outre, le postulat de Mijolla, qui est de laisser au lecteur le soin de « se faire une idée personnelle en dehors des jugements ou des impressions dont (il) l’entoure ou qu’(il) adjoint» (p.3), est une véritable aberration méthodologique et intellectuelle. À moins de faire jouer l’opinion contre le savoir, comment Mijolla peut-il sérieusement imaginer que le lecteur puisse se faire le moindre avis décent devant un tel empilement relativiste ?

Evidemment, le bât blesse cruellement à mesure qu’on se rapproche des moments critiques de cette histoire et notamment de la période nazie et de la Seconde Guerre mondiale: rien sur les relations entre Jones, Freud et Eitingon et rien non plus sur le conflit qui les oppose à propos des rapports avec le nazisme dans les années 1930. Concernant la France, la période se résume à un moment de souffrance pour les Français, privés de charbon et de nourriture. On n’est pourtant pas arrivé au bout de nos peines…voilà qu’arrive le cas Georges Mauco (1899-1988).

Mauco ou le « mauvais coin » de l’histoire

Dans le superbe Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour dirigée par la linguiste Bénédicte Boyre-Fénie, on apprend que le mau còrn désigne un “mauvais coin, un mauvais endroit ». Autrement dit, le « mauco » est toujours un lieu à défricher [3]. Docteur en géographie, démographe des flux migratoires et pédagogue, fervent raciste et antisémite, Georges Mauco aura été le seul psychanalyste français à avoir collaboré de façon active par des textes d’inspiration nazie et à témoigner du « péril juif ». Il est également collaborateur de la revue L’ethnie française dirigé par Georges Montandon — à propos de qui Mijolla ne nous dit pas un seul mot (p.845). Africaniste, rejeton intellectuel de Vacher de Lapouge, Montandon est l’un des grands animateurs du racisme scientifique à la française : « expert ethnoracial auprès de Xavier Vallat en 1941 au Commissariat aux affaires juives puis à partir de 1943 directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales (IEQJER) » [4]  

Échappant à l’épuration de l’Après-guerre, Mauco réussit encore à passer entre les mailles du filet lorsqu’il se fait nommer en 1945 à la tête du Haut Comité de la population et de la famille par le Général de Gaulle. À partir de cette date, Mauco enterre son passé collaborationniste et, tout en continuant ses études démographiques « normalisées », embrasse comme jamais la cause des enfants handicapés et des carencés affectifs. Quand il publie son autobiographie apologétique en 1982, c’est à Françoise Dolto qu’il demande de rédiger la préface dans laquelle on peut lire, entre autres choses, que Mauco avait résisté aux nazis et qu’il était le chantre de la dignité humaine. En somme, on n’avait pas pu faire homme plus honnête [5]. Dolto, qui ne connaît aucune haine, était passée à coté.

En adoptant sa méthode de présentation des faits, Mijolla obtient des résultats des plus stupéfiants. Ainsi, en vient on à lire sous sa plume « {De fait, et nous le remarquerons encore davantage durant les années d’occupation, c’est presque un acte de bonne volonté à l’égard des Juifs (sic), que cette organisation de  « camps » est promue, mais on ignore encore le sens que ce mot prendra. Leur bénéfice est double : éviter que les étrangers — car ce n’est que des « étrangers », qu’il s’agit —, viennent illégalement en France et se retrouvent dans des situations très précaires (ayant fui les campagnes et les villes en n’emportant que le minimum d’affaires), et dans le même souffle préserver les Juifs qui sont déjà installés en France de cet afflux abusif. Il ne faut pas oublier que cette période est caractérisée par une relative fermeture du milieu juif à l’arrivé des émigrés } » (p.720). Voilà donc comment la question de la crise des réfugiés Juifs, fuyant les pogroms et les régimes d’extrême-droite d’Europe centrale, en France pendant les années trente se voit traitée et résumée.

En outre, Mijolla laisse penser qu’on pourrait prendre l’autobiographie de Mauco comme une source entièrement valable — ce qu’elle n’est évidemment pas puisque Mauco se reconstruit un passé de résistant alors qu’il n’a rejoint le groupe FFI Foch-Liautey qu’en janvier 1944 et participé plus tard à la libération du quartier d’Auteuil.[6] Le problème du traitement de cette source autobiographie est tel que Mijolla se laisse guider par les propos de Mauco  au point de remettre en cause les analyses de Roudinesco et de Weil sur la paternité du fameux texte de 1942 et de se demander « Est-ce de la plume de Georges Mauco ou de celle de Georges Montandon ? (p.845).[7] Patrick Weil est pourtant formel: « il (Mauco) ne fut corrigé par Montandon que sur un point : il substitua à Israélite le mot “Juif’’». [8]

Absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes

Le postulat historiographique d’Alain de Mijolla est caractéristique des errements des psychanalystes face à leur histoire : une absence d’analyses critiques, raisonnées et cohérentes. Car aujourd’hui, avec la publication du brûlot d’Onfray, les psychanalystes en sont venus à considérer qu’il vaut mieux défendre la psychanalyse que Freud et ce au détriment de toute vérité historique, comme l’ont encore récemment démontré Pierre-Henri Castel et Philippe Grimbert. [9]
Reste à savoir, au demeurant, si ces psychanalystes, sous couvert de pseudo considérations épistémologiques et historiques, estiment que Freud est bien le « menteur, affabulateur, destructeur des traces de ses forfaits, cocaïnomane dépressif errant doctrinalement pendant plus d’une décennie, à l’origine de la mort de son ami Fleischl-Marxow, destructeur du visage d’Emma Eckstein avec l’aide de son ami Fliess, onaniste, obsédé par le sexe de sa mère, extrapolant sa pathologie œdipienne à la planète entière, incestueux, couchant avec sa belle-sœur (…) sacrifiant à l’occultisme et au spiritisme, pratiquant des rites de conjuration contre le mauvais sort, croyant à la télépathie, féru de numérologie » qu’affabulent Onfray, Borch-Jacobsen et Van Rillaer.[10] À ce jour, ils n’ont toujours pas répondu à la question et on se demande surtout ce que Mijolla peut bien en penser.

Quoi qu’il en soit, on ne pourrait leur tenir trop grief de ce manque de conscience historique puisque ce phénomène est relativement endémique dans les corporations, sociétés, écoles, etc.  Encore que contrairement à d’autres organisations, on pourra peut-être s’interroger sur cette attitude qui consiste à sacrifier sur l’autel du populisme intellectuel le plus désinvolte, la figure historique de leur mouvement au détriment de toute raison et de toute rationalité.

Michel Onfray a dit à quel point il trouvait l’ouvrage Freud et la France excellent. Comme on le comprend. Mijolla peut donc se rassurer. Selon son souhait, il aura effectivement évité l’écueil d’écrire un  « pamphlet polémique »…Tout autant qu’un « écrit historique ». Car il semble bien que pour Mijolla les aspérités de l’histoire soient comme les caravanes qui passent. Il faut laisser les chiens aboyer.
                                                                                                                   

Anthony Ballenato


[1] Conférence prononcée le 18 décembre 1958 au Collège philosophique à Paris. Georges Canguilhem,   « Qu’est ce que la  psychologie? », Revue de Métaphysique et de Morale, n°1, 1958. Disponible en ligne : http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm <http://www.psychanalyse.lu/articles/CanguilhemPsychologie.htm>  

[2] A l’exception de quelques fragments dont les références ne sont pas même indiquées.

[3] Bénédicte Boyrie-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes des Landes et du Bas-Adour, éd. CAIRN, Pau, 2005, p.50.

[4] «Mauco, expert en immigration : ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux », note 17, p.7, http://bit.ly/ajuKsq <http://bit.ly/ajuKsq>  , site de Patrick Weil – historien, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Yale Law School, Yale University – ou in L’antisémitisme de plume 1940-1944, études et documents, dir. Pierre-André Taguieff, Paris, Berg International Éditeurs, 1999, p. 267-276.

[5] Georges Mauco, Vécu, Paris, Emile-Paul, 1982.

[6] Patrick Weil, op.cit, p.7

[7] «L’immigration étrangère en France et le problème des réfugiés », L’ethnie française, Mars 1942 – Mauco accuse Montandon d’en avoir fait un article « raciste » dans son autobiographie.

[8] P.Weil, op.cit, p.7 et Élisabeth Roudinesco, « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy. De l’antisémitisme  à la psychopédagogie», L’Infini, 51, automne 1995.

[9] Émission « Le téléphone sonne », France Inter du mardi 4 mai 2005.

[10] « Onfray répond à BHL » in Le Point, 6 mai 2010.

Je n’ai pas lu Onfray

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To: Philippe GRAUER Thread-Topic: Pas mal!
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http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=869

Cher Jean-Loïc,

Il est hors de question que je reprenne à mon compte tout ce qui a pu être écrit par d’autres sur Planète sans Visa. Mais il est vrai que j’ai lancé cette discussion d’une manière malheureuse, que j’assume pleinement. J’ai en effet écrit dès mon premier article : « Je n’ai jamais lu un seul livre de Michel Onfray, et on me pardonnera donc – ou pas – cette incursion sur son territoire ». C’était malheureux, mais c’est encore bien davantage vrai.

Seulement, ai-je parlé des ouvrages d’Onfray, ou de son personnage public ? Si je me suis permis une vigoureuse  bastonnade, partant de son Freud, c’est que chacun fait exactement comme moi. Le temps des honnêtes hommes, embrassant, fût-ce de manière fantasmatique, l’ensemble du savoir humain, est définitivement achevé. On délègue par force sa confiance à qui sait mieux que soi. Celui qui nie cette évidence est un hypocrite, et je sais que tu ne l’es pas. D’autres pourront à bon droit se sentir visés.

Je n’ai pas lu Onfray, mais je fais confiance à Roudinesco, qui m’irrite souvent, fleuretant de près avec certain dogmatisme propre à ceux qui défendent l’entrée du Temple. Je lui fais confiance, car je l’ai lue, elle. Elle connaît admirablement – je répète : admirablement – l’histoire de la psychanalyse, et tous ses propos sont soumis au regard de la tribu mondiale qui défend ardemment Freud et la psychanalyse, car les deux sont constamment attaqués. La moindre sottise lui vaudrait opprobre. L’ombre d’une erreur la conduirait au supplice. Je ne veux pas dire qu’elle ne se trompe pas. Je signale qu’elle fait attention à ce qu’elle écrit. Or, tu te permets de la disqualifier, pour des raisons que tu dois connaître, mais que moi j’ignore. Tu te permets de lui dénier toute « once d’honnêteté intellectuelle ». Eh ! mais c’est très grave.

Et c’est d’autant plus grave que tu n’appuies l’accusation sur aucun élément probant. Je vois d’emblée que tu n’as pas lu tous les papiers que Roudinesco consacre au Freud d’Onfray, et je ne t’en fais évidemment pas reproche. Qui l’a fait ? Seulement, elle ne se contente pas de ce que tu énonces. Elle montre, en décortiquant le texte, qu’Onfray n’a pas eu accès à des ouvrages fondamentaux portant tant sur Freud que sur la proliférante histoire de la psychanalyse. Comment, du reste, un homme aurait-il pu s’emparer en quelques semaines ou mois d’une telle masse d’informations ? Je suis au regret de te dire que publier deux livres par an en moyenne, et parfois sur des sujets aussi essentiels que Freud, pose problème, oui.

Quand on entend descendre en flammes une telle personnalité, eh bien, oui, il vaut mieux avoir lu les livres les plus importants le concernant. Et tel n’a pas été le cas, très visiblement, d’Onfray. J’ajoute qu’une bibliographie ne signifie rien. Rien. Combien de gredins de la pensée ont-ils publié des sommes pourvues de bases bibliographiques profuses ? Ce que je crois crucial, dans cette histoire, c’est qu’une historienne, réputée à juste titre, de la psychanalyse, a mis Onfray en face d’erreurs, contre-sens et manipulations de sens divers, concordants, et finalement sans appel à mes yeux. Moi qui commence à avoir l’habitude, il m’aura suffi de lire les “réponses” d’Onfray pour être édifié. De l’art de passer à autre chose quand on ne sait pas quoi dire. Tous les politiciens de la place passent leur temps à cela.

Je pense que je n’aurais rien écrit sur Onfray si cet homme ne se réclamait avec autant de force de la  « gauche de la gauche » altermondialiste. Ce n’est pas mon parti, car je n’en ai qu’un. Mais je ne saurais oublier que cet homme influence des milliers de personnes qui se considèrent comme écologistes, de bonne foi. Or il est tout de même étrange, or il me semble insupportable qu’un tel malentendu – si c’en est un – subsiste. Car Onfray ne se cache nullement d’être un technophile militant. D’être en faveur des OGM ou du nucléaire, et d’attendre sans déplaisir le moment où il sera possible d’adjoindre à l’homme des appendices qui en feront un être neuf, bionique. Au sens premier, une chimère transhumaniste. J’y vois l’aboutissement ultime de l’idéologie du progrès, cette sainte alliance entre la raison, certaine raison, et la technique. Oui, il y a bien un fil rouge, dans l’histoire intellectuelle des deux siècles passés, qui mène droit à Onfray. Mais telle n’est pas, telle ne sera jamais ma route.

Dernier point qui me ramène à Freud. Il n’est nullement mon idole. Il n’aurait pas été mon ami. Il était farci d’idées ridicules, de son temps pardi, et il s’est trompé aussi souvent que tous ceux qui acceptent le grand pari de penser dans la liberté. Et je crois bien, par-delà tout commentaire, que Freud aura osé penser librement. Ce qui ne garantit en rien contre l’erreur, et même l’impasse. Mais pourquoi est-il si compliqué d’admettre qu’il aura contribué à entrouvrir une porte, celle de l’inconscient ? Il va de soi qu’il a vite sombré dans une mégalomanie qu’on peut et qu’on doit même trouver navrante. L’espèce humaine s’était passée d’inconscient pendant des centaines de milliers d’années, et voilà qu’un petit médecin viennois la lui servait sur un plateau. Trop fort.

Qu’il soit devenu fou de lui-même me paraît certain. Il a cru qu’il livrait les clés du royaume intérieur à toutes et tous. Qu’il était le créateur d’une science prodigieuse, capable d’expliquer les comportements les plus aberrants. Et il avait tort. Mais il a en même temps permis l’éclosion d’une pensée neuve et pénétrante, qui s’est répandu comme traînée de poudre parce que des millions d’individus souffrants l’attendaient sans le savoir. Bien entendu ! la psychanalyse est balbutiante, pleine de trous et de sottises, encombrée d’innombrables phraseurs, pour ne pas dire pis. Mais enfin, cette tentative miraculeuse n’a qu’un siècle ! Elle ne sait pas même marcher qu’on lui demande de s’attaquer à la conjecture de Fermat !

Alors arriva Onfray. Non pour critiquer ce qui est critiquable – ô combien ! – mais pour s’attaquer à la personnalité même de Freud, qu’il connaît pourtant si mal. Et pour assener que l’homme étant faible, il aurait bâti une théorie complète en ne voyant pas qu’il prenait son cas pour une généralité universelle. Et qu’en outre, ce juif aurait eu des sympathies pour le plus noir des crimes, c’est-à-dire le fascisme. Je vais te dire, Jean-Loïc : si tel était le cas, je bénirais Onfray de nous avoir éclairés sur une aussi grave supercherie. Mais peut-on écrire de telles choses sans rendre compte des si nombreuses méprises et erreurs que l’on a soi-même commises ? Peut-on dynamiter un tel héritage en torchant un livre farci d’à-peu-près ?

J’ai écrit, et je maintiens tranquillement que Michel Onfray me fait penser, par analogie, à Claude Allègre. Comme lui, il entend énoncer une « vérité » contre le reste du monde. Comme lui, il écrit des livres non étayés, comprenant bien trop d’erreurs pour rester admissibles. Et comme lui, il refuse de s’expliquer sur le détail de ce qu’on lui reproche. Le juge de paix d’Onfray est le même que celui d’Allègre. Les commentateurs pressés, surtout de radio et de télé. Les hits des chiffres de vente. Ce public frelaté qui court d’une pseudo controverse à un soi-disant déballage.

Cher Jean-Loïc, c’est ce que je souhaitais te dire en toute amitié. Bien à toi,

Fabrice Nicolino

À quoi sert Michel Onfray ?

La question essentielle, qui se pose lors de la sortie du dernier livre de Michel Onfray : Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne [1], est celle-ci : quel est le sens de la campagne médiatique destinée à imposer un ouvrage basé sur la falsification des faits comme un « livre évènement » ? Nous n’allons pas reprendre ici les éléments, que nous partageons, de la critique développée par Élisabeth Roudinesco dans « Onfray projette sur l’objet haï ses propres obsessions » [2] . Notre propos n’est pas de défendre la pratique psychanalytique, ni d’ailleurs Freud en tant que tel. Le personnage Onfray est un révélateur de la décomposition sociale actuelle. Dans la post modernité, quelque chose de notre humanité est touché et c’est de cette faiblesse que jouit l’auteur.

Ce cas nous intéresse dans la mesure ou il obéit à une attitude spécifique de notre époque, celle du déni de tout processus de connaissance et de la nécessaire reconnaissance intellectuelle et symbolique qu’il implique. En opposition aux valeurs de la post modernité, il faut accepter que « je est un autre » [3], que tout apport théorique ne se crée pas à partir de soi-même, mais s’inscrit dans un mouvement, dans un rapport à l’autre, dans une relation avec une extériorité. A l’inverse, Michel Onfray est un parfait exemple du mode opératoire, devenu aujourd’hui commun, qui consiste à affirmer que les choses existent puisqu’on les a énoncées.
Dans les propos développés, il nous est signifié que le manque doit être nié et que toute objectivité doit soit s’effacer ou être fétichisée. Celui qui occupe le devant de la scène a donc la capacité de créer une nouvelle réalité devant se substituer aux faits eux-mêmes. Toute possibilité de constitution d’une conscience, qui repose sur la séparation entre extérieur et intérieur, sur la distinction entre les faits et leur image, est ainsi anéantie.

Selon les paroles mêmes de son auteur, l’ouvrage serait le résultat de cinq mois de lecture, pendant lesquels, Michel Onfray aurait lu tout Freud et en aurait tiré un point de vue définitif. Cette prétention contraste fortement avec la multiplicité des débats contradictoires entre les diverses écoles de psychanalyse ou, par exemple, avec le travail de Jacques Lacan qui, après plus de cinquante ans de lecture, en était toujours, lui pauvre humain, à approfondir son interprétation et à faire évoluer ses hypothèses.

Alors que l’exhibition d’une telle toute puissance devrait prêter à sourire, elle est généralement tenue comme une garantie de la qualité de son « travail » et du caractère de « chercheur infatigable » attribué à l’auteur. M. Onfray est présenté comme l’icône de l’incarnation de la vérité comme « toute ». Il s’offre en tant que vérité qui se fait voir, qui ne se présente pas à la raison, mais au regard, à la pulsion scopique. Son livre n’est pas destiné à penser, mais à fournir une jouissance. Il s’agit d’une vérité qui s’énonce sans vouloir se heurter, ni aux faits, ni à une interprétation. Elle n’est pas relative, elle se présente comme la chose absolue. Elle n’a besoin d’aucun support, d’aucune extériorité. Elle est la theoria qui se fait monde et qui jouit d’elle-même. Simplement, Onfray fait une fixation sur Freud qu’il réduit à une image rivale.

Sa « lecture » de Freud présente deux caractéristiques complémentaires. En l’absence de références travaillées, elle ne doit rien à personne, elle ne se fonde formellement que sur elle-même. Il s’agit du travail d’un « self made man ».
Enfin, il s’agit d’une lecture à la lettre. Si Freud a théorisé la pulsion de mort et a montré son rôle dans l’histoire des sociétés humaines, c’est qu’il est un adepte de l’abandon à ce mécanisme pulsionnel. Sa théorisation est ainsi anticipation de la barbarie nazie et porterait une responsabilité des génocides commis. Une identité est établie entre l’énonciation du mot et la chose elle-même. Comme disent les enfants : « c’est celui qui le dit qui l’est ».

Aussi, Freud, en faisant du meurtre du père imaginaire, donnant existence à un père symbolique, un principe fondateur d’une société spécifiquement humaine, aurait assassiné Moïse, le père de la loi judaïque, favorisant ainsi la solution finale des nazis contre le peuple juif. Pour Onfray, la thèse attribuée à Freud selon laquelle : « Moïse n’est pas juif, mais Egyptien et que, par conséquent le peuple juif n’ a été qu’un peuple d’Egyptiens » [4] fleurterait avec l’antisémitisme. Ainsi, toute conception de l’histoire qui veut rompre avec l’essentialisme et la catégorie de race serait en soi antisémite.
Notre philosophe hédoniste veut se soustraire à l’humanité en tant qu’historicité, en tant que devenir. Il s’oppose à la loi symbolique posée par Freud. Aussi, il ne veut pas tuer le père, mais occuper sa place. Grâce au déni de la fonction du père, il n’y a plus de dette symbolique entre les générations, d’articulation entre l’objectivité et la subjectivité. Pour l’enfant tout puissant, les choses n’existent qu’au moment où il les énonce. Ainsi, il est dans l’air du temps, comme rouage d’une machine déjà bien huilée. Historiquement, la psychanalyse a été combattue par les régimes fascistes et nazis, comme « science des juifs », et stigmatisée par la droite catholique, à cause sa référence à la sexualité. Si le philosophe athée et hédoniste se trouve en une telle compagnie, ce n’est pas pour les mêmes raisons.

Dans les États fascistes et nazi, ce qui fait lien entre les hommes est mythique. À l’ordre symbolique, au lien social, doit se substituer l’imaginaire. Dans la post modernité, dont Michel Onfray est un héraut, ce qui explique sa grande médiatisation, tout ordre symbolique, même imaginaire, doit être anéanti. L’enfant tout puissant, figure centrale de cette nouvelle période historique, ne peut connaître aucune limite. La dimension sociale de l’humain est déniée. A l’ordre de l’Ancien testament qui repose sur la gestion de la violence, Michel Onfray oppose une humanité hédoniste, uniquement habitée par la pulsion de vie, orchestrée par un dieu païen prônant une jouissance sans limite. Si on n’est pas aveuglé par cette notion d’un dieu solaire, on retrouve là la spécificité des valeurs de la post-modernité.

Si, depuis toujours, la psychanalyse a été un enjeu de confrontations, les attaques actuelles sont d’un autre ordre. Actuellement, il ne s’agit plus de la confronter, mais de la diaboliser, de la forclore. La Grande-Bretagne, pays aux quatre millions de caméras de surveillance et qui a déjà supprimé l’essentiel des libertés individuelles, est à la pointe de ce combat. Un projet de loi est en discussion visant à empêcher concrètement sa pratique. Cet exemple extrême fait partie d’une tendance générale. Ce livre en est un élément. Pour dénier la psychanalyse, tout est bon : inventer des faits, fabriquer des révélations, privilégier la rumeur face au réel. Dans cette entreprise, l’auteur est assuré d’obtenir tout le soutien nécessaire.

Ce qui est dérangeant dans la psychanalyse, c’est qu’elle repose sur le manque, qu’elle montre à l’homme que sa condition l’empêche d’être le tout. Dévoilant sa castration à l’individu, elle fait de la reconnaissance de celle-ci, la condition de l’émergence d’une parole. A l’opposé de M. Onfray, elle nous montre que l’existence d’une société humaine repose sur l’interdiction de l’inceste, non pas du corps à corps dans lequel on est habitué à la penser, mais dans la séparation de l’individu d’avec la mère symbolique, aujourd’hui l’État maternel. Les concepts élaborés par la psychanalyse sont un instrument indispensable pour faire face au déni de l’humain. Ils nous sont nécessaires pour sortir d’un processus de régression qui nous ramène au stade le plus primaire du narcissisme, celui de l’auto-érotisme, dans lequel Onfray veut s’enfermer.

L’assurance présentée par l’auteur est celle d’un concessionnaire du monopole de la parole que s’est octroyé la machine étatique à produire des images. Toute exigence d’éléments réels, destinés à étayer les propos de l’auteur, est retenue, par lui, comme insulte et rejetée au nom de la place de la victime qu’il s’est réservée. Sacralisé, il peut éviter toute confrontation.

Pour faire face au discours développé dans ce livre et surtout à la campagne médiatique qui le promotionne, il ne suffit pas de remettre les faits dans leur contexte. Afin de ne pas être parlé par les images présentées (Freud cocaïnomane, immoral, plagiaire, infidèle, fasciste, incestueux, soumis à l’argent…) et afin de s’attaquer aux fétiches exhibés comme preuves, il faut reconquérir le territoire du langage et renverser le règne de l’image.
Actuellement, la décomposition du rapport social est telle que l’installation d’une structure politique démocratique passe par le rétablissement d’un ordre symbolique. Ce ne sont pas uniquement nos libertés qui sont attaquées, mais ce qui fait de nous des humains. C’est cette position de faiblesse qui autorise, aujourd’hui, l’enfant tout puissant à exprimer son mépris de tout ce qui pourrait limiter sa jouissance.

La spécificité de la psychanalyse, c’est justement de montrer qu’il n’y a d’Homme que parlant et cela au moment ou on nous intime de nous taire et de nous abandonner. Afin de recomposer un langage, la psychanalyse est indispensable. Ceci explique l’interrogation de Roudinesco :« Pourquoi tant de haine ? ».
Jean-Claude Paye

Sociologue. Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ; Global War on Liberty, Telos Press 2007.

Michel Onfray ou la folie raisonnante

Pacotille intellectuelle et contre-vérités au kilo


Le dérèglement, appelons-le comme ça, de tous les bons sens pour agrémenter Rimbaud de Descartes, la pacotille intellectuelle que déploie devant nos yeux médusés à médias (qui n’en peuvent plus) que veux-tu, le dérèglement de Michel Onfray reçoit chaque jour sa ration d’analyse et de remise d’équerre dans précisément le bon sens.

En ce qui concerne Onfray lui-même, enfermé dans son système exaspéré, aucun effet. Reste les gens qui continuent de penser. Ça finit par faire du monde, dont au demeurant il s’exaspère, s’installant dans le rôle clownesque de persécuté.

Le texte de René Major et Chantal Talagrand une fois de plus restitue l’ordre de la raison et des faits réels dans ce fatras morne de fantasmes bébêtes et d’outrance intarissable.

Philippe Grauer


On f’rait mieux de se taire

On f’rait mieux de se taire. Taciturire, comme le disait Blanchot, devant l’outrance de la provocation ou les âneries qui porteront désormais un autre nom : les «onfrayries» qu’une certaine «confrayrie» de médias s’empresse de répandre dans le ciel de la pensée pour tenter de paralyser tout ce qui, depuis un siècle, n’a cessé d’éclairer les sources inconscientes des rapports entre les hommes. De quoi Michel Onfray est-il donc devenu le nom ? Du symptôme du rabaissement de la pensée qui déferle quotidiennement dans la presse ou à la télévision. En venir, en effet, à faire de Freud un antisémite est le comble de l’onfrayrie.

Canular

On croirait lire un canular. L’auteur n’hésite pas à dire que «Freud n’écrit jamais contre Hitler, contre le national-socialisme, contre la barbarie antisémite», alors que, le jour même où Hitler est nommé chancelier, Freud écrit : «Nous sommes tous inquiets de ce qui va advenir du programme du chancelier Hitler dont la seule visée politique est les pogroms» et, dans la remarque préliminaire au Moïse en voie de rédaction, il est on ne peut plus explicite : «Dans le cas du peuple allemand […] on constate que la régression vers une barbarie presque préhistorique s’accomplit sans s’appuyer sur une quelconque idée de progrès.» Le 10 juin 1933, il écrit aussi : «L’Allemagne est la pire cellule de la gigantesque prison qu’est devenu le monde […] Ils ont commencé en prenant le bolchevisme pour leur mortel ennemi mais ils finiront comme eux — à ceci près que, malgré tout, le bolchevisme a adopté des idéaux révolutionnaires alors que ceux de l’hitlérisme sont purement médiévaux et réactionnaires.» On ne peut non plus laisser faire croire que Freud aurait pactisé avec la psychothérapie allemande aryanisée, lui qui fit procéder, avec l’accord de tous les membres, à la dissolution de la Société psychanalytique de Vienne.

Onfray feint-il de ne pas comprendre que, dans son livre sur Moïse, Freud analyse le délire d’élection auquel est en proie le peuple allemand sous l’impulsion de son Führer dans la rivalité métaphysique qu’il prétend entretenir avec le peuple juif ? Hitler avait bien déclaré que le peuple allemand était le peuple de Dieu et qu’il ne pouvait exister deux peuples élus. Où donc Onfray va-t-il chercher, à contresens, que Freud se propose de «tuer le père des Juifs» en parlant de l’homme Moïse ? Faire de Freud un fasciste parce qu’il remet un exemplaire de Pourquoi la guerre ? écrit avec Einstein en 1932, à Eduardo Weiss qui lui demande un de ses livres pour Mussolini, c’est ne rien comprendre à l’humour, parfois acerbe, de Freud. D’abord, le choix de ce livre dans lequel sont dénoncés les motifs cachés de la guerre qui se profile à l’horizon et où se trouve analysée la soif de pouvoir ; ensuite, la dédicace ironique qui «reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture». Comment Freud aurait-il pu sérieusement considérer Mussolini comme un héros de la culture ?

Aux racines du mal radical

Il faut être aussi naïf que Onfray — ou que Mussolini — pour le croire. Onfray va-t-il prêter à Freud une admiration pour les SS quand, lui faisant signer une déclaration selon laquelle il aurait été bien traité par eux avant son départ de Vienne, Freud ajoute en post-scriptum — et au péril de sa vie — qu’il recommande la Gestapo à quiconque ? D’autres philosophes se sont intéressés à Freud bien avant Onfray. Foucault, par exemple, n’a-t-il pas écrit que ce fut «l’honneur politique de la psychanalyse d’avoir suspecté dès sa naissance ce qu’il pouvait y avoir d’irréparablement proliférant dans ces mécanismes de pouvoir qui prétendaient gérer le quotidien de la sexualité […] et que la psychanalyse doit d’avoir été en opposition théorique et pratique avec le fascisme» ? Derrida, pour sa part, n’aura-t-il pas insisté sur le «révisionnisme» qui tente de nier la découverte freudienne et son impact dans notre culture en voulant procéder à une plate restauration de tout ce qui avait cours auparavant, où la psychanalyse, le nom même de la psychanalyse et celui des héritiers de cette pensée seraient désormais associés au mal lui-même ou à un remède pire que le mal. Car la psychanalyse, telle qu’inventée par Freud, s’est employée et s’emploie encore, avant même toute idée thérapeutique ou sinon avec elle, à envisager, sans alibi et sans prétexte, sans souci d’épargner la pensée bien pensante, les racines du mal radical, d’un mal généralement abandonné à la religion, à la métaphysique ou au théologico-politique.

À rebours de la vérité

Allons Onfray, si, comme vous le prétendez, la psychanalyse est une philosophie et toute philosophie une autobiographie déguisée de son auteur, on ne donne pas cher de la vôtre. Elle est à reléguer aux poubelles de l’histoire. Allons, remettez-vous de votre folie raisonnante qui prend tout à rebours de la vérité de l‘histoire. Lisez Sérieux et Capgras qui ont magnifiquement décrit cette folie.


René Major, psychanalyste, Chantal Talagrand, psychanalyste

Libération le 26 avril 2010

Communiqué de presse

               
 L’historienne Elisabeth Roudinesco, auteur de nombreux ouvrages sur la psychanalyse et son histoire, en France et dans le monde, chercheuse de renommée internationale, sera à Caen le jeudi 27 mai (affiche en pj) à l’occasion de la sortie d’un livre à plusieurs voix qu’elle a coordonné : Mais pourquoi tant de haine ? (éditions du Seuil), en réponse au livre de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne (Grasset).

    Accompagnée de l’historien Guillaume Mazeau et de Franck Lelièvre, professeur de philosophie à Caen, elle sera accueillie par l’Université de Basse-Normandie pour débattre sur le thème : Rumeurs et vérité en histoire. Le problème central posé par les auteurs de ce livre est celui de l’établissement de la vérité en histoire et en philosophie : Freud était-il un affabulateur, un pervers sexuel, un adepte du fascisme, persécuteur de son propre peuple ? Son œuvre n’est-elle qu’une forme de pathologie  impossible à universaliser ? Est-ce la vérité, est-ce une rumeur ? Nous tâcherons de répondre à ces questions. Et de même à propos de bien d’autres penseurs ou acteurs de l’histoire. Il s’agit donc d’engager une réflexion sur le statut contemporain de la transmission des savoirs. L’université et l’école républicaine ont leur mot à dire.  

   Fier de pouvoir accueillir en Basse-Normandie, parmi d’autres participants, une intellectuelle aux compétences reconnues, c’est avec plaisir qu’en tant qu’organisateur de cette soirée j’invite tous ceux que ces questions intéressent à être présents parmi nous. Les enjeux de ce débat dépassent largement ceux d’une discussion entre spécialistes

C’est dans cet esprit de dialogue que nous avons invité Michel Onfray à participer à cette soirée. Libre à lui de venir.


Franck Lelièvre, organisateur de cette soirée soutenue par la Société normande de philosophie.

Rumeurs et vérité en histoire

Il est des moments où transiger avec la question de la vérité nous rendrait complices d’un mauvais coup. Nos disciplines et professions, de psychanalyse et psychothérapie relationnelle, disciplines de la relation, du souci de soi et de l’avènement de soi à soi, via de l’autre, se fondent et prennent leur sens de cette fondation et de ce fondement, sur une éthique impérative. Celle de chercher, dissolvant à mesure les illusions et fantasmagories de toutes sortes, les effets de ce que Sartre appelle la mauvaise foi, à atteindre un peu de vrai de soi, et du monde, et de la relation de soi au monde.

Il importe à ce titre de ne pas laisser passer les rumeurs, mieux, de s’en prendre à elles, s’agissant de leurs fondements et fondations en tant que sciences humaines cliniques (lire la suite au bas de l’affiche) …/

[Image : Sans titre]

/… Aussi n’est-il nullement indifférent que Freud soit ou non un salaud, pour reprendre le vocabulaire sartrien, un homme de mauvaise foi. Il existe des cas avérés de ce type, comme celui de Heidegger, grand philosophe et homme de petite estime comme on dit de la vertu, impliqué jusqu’au cou dans le nazisme. On sait faire avec. L’ennui c’est que ça n’est strictement, rigoureusement pas, le cas de Freud. Et que de la rigueur, précisément, relèvent et la psychanalyse et notre psychothérapie relationnelle.

En toute rigueur intellectuelle, il s’agit d’établir la vérité en histoire et en philosophie : Freud était-il un affabulateur, un pervers sexuel, un adepte du fascisme, persécuteur de son propre peuple ? Son œuvre n’est-elle qu’une forme de pathologie impossible à universaliser ? Est-ce la vérité, est-ce une rumeur ?

Le révisionnisme américain en matière de psychanalyse arrive, avec le décalage horaire classique, jusqu’à nous en Europe. Qu’Onfray choisisse de le relayer en affabulant comme s’il s’agissait de nouveautés des ragots de l’arrière cour de l’Histoire ornés de petites inventions à lui, ne le situe pas précisément parmi les grands esprits de notre temps.

On n’a pas le choix de l’indifférence face à la production de faits inexacts agencés en pseudo preuves d’une thèse controuvée. Il faut établir par le débat rationnel, une fois la question de la vérité ouverte, en quoi celle-ci consiste. On n’a jamais le droit de dire ou laisser dire n’importe quoi. Une paresse désinvolture dirait peu importe. Oubliant le courage. Il importe si bien que la vérité comme la liberté exige qu’on se batte pour elle. Question de responsabilité, de morale intellectuelle et professionnelle.

Laisser passer l’imposture demeure nuisible. Merci à ceux qui l’ont compris et assurent, protégeant dans l’esprit public l’idée freudienne libératrice, ferment de civilisation non négligeable par les temps qui courent, au bénéfice de tous.

Philippe Grauer


‘ILS’ ONT PERDU LA TETE ! La nouvelle loi va ‘punir’ ses fous ! Comble de la dérision !

Pendant que Onfray joue les épouvantails persécutés dénonciateurs de turpitudes affabulées de Freud, les gens sérieux poursuivent leur travail. De démantèlement de la psychothérapie. Il s’en sont pris successivement à la psychothérapie relationnelle puis à la psychanalyse, maintenant c’est la psychiatrie qui se voit restreindre son propre exercice de la psychothérapie, qu’il conviendrait de mâtiner d’un zest de délation. La { {Santé mentale c’est quelque chose ! C’est même la chose chosifiante que l’on entend substituer à la psychiatrie.

Nous reviendrons très bientôt sur tout cela. Pour approfondir la lecture de ce texte on s’aidera utilement de notre Carré psy, bien entendu. Nous commençons par vous livrer brut de décoffrage. Il vaut son pesant d’alerte.

D’ores et déjà, visionnez, dans le droit fil du texte qui suit, le documentaire de Philippe Borel diffusé le 13 avril dernier sur France 5, visible jusqu’à fin mai dans sa version longue. Voyez Un monde sans fous ou les dérives de la psychiatrie

Philippe Grauer}}


Mots-clés :

– délation

– loi 2010

– méconnaitre serait désobéir

– nouvelle race désobéissante

– perte d’identité

– surveiller et punir

– vraie rencontre

Zoom sur la nouvelle loi en psychiatrie


‘ILS’ ONT PERDU LA TÊTE ! La nouvelle loi va ‘punir’ ses fous ! Comble de la dérision !

La ministre de la santé, les psychiatres, les familles ont perdu la tête. Ils traitent les personnes présentant des troubles dits psychotiques comme si elles étaient des ‘enfants désobéissants’ que l’on doit remettre dans le droit chemin, en les obligeant à se faire soigner. Tout va se réduire à ‘ surveiller et punir ’ ! La psychothérapie est exclue de la loi !

Comment ces différentes catégories de responsables en sont arrivées à considérer la folie comme un caprice de gamins ? Qu’est ce donc que traverser un moment de folie pour eux ?

Les professionnels de la psychiatrie ont inversé les faits : ils présentent la folie comme étant d’une complexité extrême à décrire, et d’une simplicité totale à traiter. C’est tout le contraire. En fait la représentation de la folie peut être décrite simplement, c’est le traitement qui est complexe et demande une profonde et patiente compétence associée à un réel amour de l’autre, amour de la personne qui souffre. Simplement les psychiatres qui se disent les plus ‘responsables’ (car ce ne sont pas tous les psychiatres qui ont pris cette décision ce sont leurs représentants les présidents de CME) démissionnent de leur rôle, trop menacés, trop dévalorisés, trop divisés, ils sont tout à fait soulagés de se protéger derrière une loi qui punit et oblige. Il en est de même des familles : elles expliquent le simplisme violent de cette loi par le fait qu’elles n’arrivent pas à obtenir des soins auprès de la majorité des psychiatres quand elles font cette demande pour leurs proches ; ainsi découragées elles pensent qu’en obligeant leurs enfants à se faire soigner, cela va amener les psychiatres à soigner enfin, le monde à l’envers !

Quant à la Ministre bien évidemment elle est ravie de trouver des alliés inattendus pour appliquer la répression demandée par le Président de la République, continuité de sa politique sécuritaire, qui n’a en fait rien à voir avec la folie. Il faut d’abord montrer que l’État est fort : il enferme, donc punit, avant même de parler.

Au total nous nageons dans l’absurde, un absurde né chez les personnes dites sensées. Mais quel désastre ! Quel massacre de ce qui a été créé pour recevoir la folie !

Ces acteurs refusent de voir la réalité des troubles psychiques tout en ne réfléchissant pas aux conséquences de leurs décisions. En quelques lignes reprenons l’essentiel de ce qu’ils veulent ignorer. La représentation des troubles psychiques graves peut se résumer à trois grandes données : l’angoisse et la dépression, comme troubles de base qui chez certaines personnes vont prendre des proportions extrêmes et durer au point de rendre la vie insupportable, jusqu’à l’apparition d’un délire. Celui-ci au contraire constitue une étape dans la voie de la guérison, dans la mesure où il écarte la violence des troubles précédents, tout en donnant à la personne une solution à l’hostilité ou la complexité du monde environnant ; avec le délire la personne a en mains une explication qui la satisfait ; cependant il rend difficiles les relations de la personne avec son environnement qui ne comprend pas et devient rejetant ; enfin ce délire a comme particularité que la personne convaincue de la pertinence de sa propre vision du monde est dans la méconnaissance de la différence qui existe entre cette vision et la réalité.

Elle n’en est pas pour autant dangereuse. Elle méconnaît l’ensemble de ses troubles, par contre elle est, beaucoup plus souvent que les autres, victime de la violence de la société qui l’entoure, et la proie de maladies physiques. Ceci pour deux raisons majeures : étant prise par son délire elle n’est pas consciente des dangers de la société qui l’entoure, pas plus que ce qui met son propre corps en péril; de ce fait elle est vulnérable à cause de cette double méconnaissance qui joue contre elle : elle ne demande rien et ne revendique rien ; de ce fait il est tellement facile de les accuser de tout les maux, et d’en faire des boucs émissaires. C’est ce dont cette loi abuse.

La première absurdité de cette loi c’est « d’interpréter la méconnaissance de ses troubles par le malade comme un refus de se faire soigner, une ‘désobéissance’ » (comme cela a été vivement dénoncé jeudi au colloque de ‘LOGOS’ à Perpignan). La loi veut ignorer qu’il ne ‘refuse’ pas, il ‘ne sait pas’ !

La seconde c’est de ne pas comprendre qu’il est essentiel de savoir que le seul processus thérapeutique efficace c’est le travail psychothérapique, individuel et collectif ; les médicaments agissent certes sur une part importante de l’angoisse et de la dépression, mais pas plus que l’éducatif ils n’ont d’action sur le délire. De plus pour réduire au mieux les troubles de base, angoisse et dépression, ces médicaments doivent être ‘encadrés’ par la psychothérapie pour expliquer leur effet et être intégrés dans la recherche du sens des processus psychopathologiques.

Enfin une donnée dramatique se surajoute, dès que l’on entre dans le champ du soin. Les psychiatres ne le savent pas assez, ce sont les patients qui nous l’apprennent : ce drame c’est la souffrance qu’impose le fait de devoir vivre le saut brutal qu’ils doivent faire pour aller de leur méconnaissance du délire à la reconnaissance qui leur est imposée d’être ‘malade’. Ces personnes qui souffrent expliquent que ce qui leur est imposé alors c’est de passer d’un vécu de certitude sur la réalité à une reconnaissance que ce qu’ils aiment le plus au monde, leur être propre, leur âme, leur moi, ‘serait’ en fait une donnée incomplète, inférieure, dévalorisée, parce que dite ‘malade’, qui va leur faire ‘honte’. C’est alors un vacillement de l’âme, une perte d’identité, qui leur est asséné. Cette identité il leur devient indispensable de la reconstruire pour survivre et ne pas s’effondrer en un être totalement passif, vide de toute pensée sur le monde. Cet état de passivité, cette vie amorphe, peut être aussi le résultat que l’on obtient avec des traitements lorsqu’ils sont limités à des surdosages de médicaments et de comportementalisme. Nous le savons tous.

Un tel ‘saut’ est impossible à faire seul, ni avec la seule aide de la famille ; il faut l’intervention d’un tiers, un tiers soignant qui s’approche d’elles avec suffisamment de prudence pour créer un climat de confiance. Seulement il faut à la fois pour cela un cadre neutre, des soignants accueillants attentifs, et surtout qui soient les mêmes pour assurer une continuité de liens, compétents, expérimentés, permettant la construction de ce lien de confiance nécessaire pour réaliser cette mutation psychique.

C’est bien le risque que cette loi fait prendre en bâtissant sa démarche sur l’obéissance à prendre des médicaments seulement. Alors que l’on sait aussi qu’aucun médicament n’incite à suivre un travail psychothérapique. Surtout aucune psychothérapie ne peut être réalisée sous obligation, sous un ordre quelconque, sous une injonction quelconque, menace à l’appui. L’échange relationnel exige un vécu et un climat de liberté essentiels.

À l’inverse l’expérience a montré tant aux promoteurs de la Psychothérapie Institutionnelle qu’à ceux de la Psychiatrie de Secteur que le soin psychique pouvait se développer dans un climat de liberté. Certaines équipes ont formalisé cela en soulignant que tout début de soin psychique, toute proposition de soin, devait être précédé d’une ‘vraie rencontre humaine’ pour accéder à cette méconnaissance, dans des espaces neutres en ville, non stigmatisés par une étiquette psychiatrique ; nous les avons appelés « lieux ou centres d’accueil », mais il s’agit là d’un accueil qui n’est ni obligatoire, ni limité à trois jours. En effet si les personnes en grande difficulté psychique, soit seules, soit de préférence accompagnées, peuvent être reçues directement sans délai dans un tel espace, elles peuvent bénéficier d’une série d’entretiens qui seront réalisés par les mêmes soignants s’appuyant sur l’entourage, et établissant un lien de confiance assez clair pour que la relation devienne solide ; peu à peu les personnes peuvent mettre des mots sur leur souffrance, et envisagent d’accepter des aides thérapeutiques associant psychothérapie, médicaments, soins institutionnels. Un tel travail est appelé « travail d’accueil, parfois travail de crise.

Et là nous comprenons brusquement qu’une loi n’est donc pas nécessaire pour installer ce type de soin. Un Plan de Santé Mentale suffit, demandant à chaque équipe de secteur de convertir une partie de son personnel (6 à 12 infirmiers, un médecin, un psychologue) en un groupe ou équipe d’accueil actif 24 h/ 24. Cette seule présence entraîne une transformation complète du ‘climat’ du service public qui devient enfin disponible et accessible. À chaque fois une telle réalisation entraîne une diminution des urgences, une diminution des besoins d’hospitalisation, ceux-ci étant remplacés par des soins ambulatoires. Enfin cette équipe, en raison de sa disponibilité, peut régulièrement à la demande des familles intervenir au domicile et rétablir le contact avec un patient qui s’est totalement mis en retrait.

Par cette simple mise en place, cette énorme machine de guerre que constitue cette nouvelle loi, avec sa triple obligation de soins depuis la garde à vue jusqu’au domicile, se montre totalement inutile, disproportionnée, adaptée seulement pour une armée de criminels.

Il est essentiel en même temps d’anticiper l’ampleur des autres dégâts que va faire cette loi si elle est promulguée par le Parlement : d’abord elle se centre sur la personne seule alors que les troubles psychiques graves atteignent toujours un groupe, la famille, des proches, avec la personne, alors que nous devons avoir à l’esprit l’appui d’une conception de l’homme qui soit unitaire, globale, associant corps, esprit et modalité de relation à l’autre, faisant comprendre que l’homme ne peut vivre seul ; l’autonomie est une illusion, la solidarité est un besoin. Tout cela est évacué par la loi qui isole, enferme, oblige. Surtout la loi commet un oubli colossal, elle occulte le fait que le soin psychique ne constitue qu’une partie des besoins des personnes présentant des troubles psychiques graves. De ce fait elle ignore totalement la généreuse loi de 2005-102, qui en créant la notion de handicap psychique (les conséquences sociales des troubles psychiques graves), a montré la volonté de l’État de répondre à une autre partie des besoins, les besoins de compensation sociale ; cette réponse réalisée grâce aux accompagnements individuels, aux services d’accompagnements sociaux (SAVS) et d’accompagnement au travail (ESAT), des foyers, et même les remarquables GEM, groupe d’entraide mutuelle. Une des difficultés d’application de cette loi est qu’elle constate que dans un certain nombre de situations, des personnes ayant été soignées, mais qui, soit au début de la rencontre avec la MDPH (maison du handicap), soit en cours de mesures de compensation, sont à nouveau dans le déni de leurs troubles psychiques tout en ne ‘demandant rien’. Le souci actuel est en dehors de toute urgence de les aider à percevoir la pertinence qu’il y aurait de reprendre un processus thérapeutique associé ; et nous constatons que ce sont les liens mutuels et la confiance des usagers qui vont permettre de redresser le cap vers le soin associé.

Avec la loi l’ombre de la notion d’obligation-obéissance va s’étendre bien au-delà du soin, elle va aussi s’étendre sur le champ social et médico-social ; dans ce champ consciemment ou non, on ne va plus chercher à préparer une simple reprise de soins, on va très facilement brandir la menace de renvoyer la personne à tout le circuit «garde à vue de 72 heures – obligation de soin hospitalier- obligation de soins à domicile ».

En clair nous voyons venir l’ère des travaux forcés : une simple incartade, une absence mal expliquée, des conflits variés, feront évoquer l’insuffisance des soins (donnée totalement inévaluable, mais dont l’énonciation suffit pour faire peur et fausser là aussi toute relation dans l’ensemble du champ social et médico-social). Ces personnes se sentiront obligées de travailler pour ne pas être hospitalisées et prises dans le système du soin obligatoire ! Où allons-nous ? L’ensemble du climat social va changer. Nous devons y prendre garde, ici nous sommes en présence de personnes présentant les conséquences sociales des troubles psychiques au long cours : à la moindre difficulté, qui pourra affirmer que le traitement est bien suivi ? qu’il est suffisant ? Cette question est très fréquente. Avec la loi il y a une réponse possible et immédiate, donc facile, ‘très facile’ : l’envoi à la garde à vue de 72 heures ! Nous comprenons que tout ceci ouvre la porte à un climat constant de délation, sans limites !

Ainsi nous voilà brutalement, dès la promulgation de la loi, projetés dans un climat où tout se fixe sur l’individu plus ou moins désobéissant, loin de toute solidarité, celle-ci suspecte sera désignée comme risque de collusion cherchant à protéger, au lieu de soigner. Non seulement la loi avec l’obligation des soins réduit l’homme à une machine qu’il suffit de nourrir de médicaments ou à transformer en robot ; mais il devient clair que les personnes présentant un trouble mental constituent manifestement ‘une autre race’, qui doit se contenter d’obéir. Ce que l’on n’a pas encore compris, c’est que cela ne limitera aucunement la réalisation des actes imprévisibles (ceux dont se nourrit la presse, ils surviendront là comme dans toute population, y compris des crimes, mais ici ils ne sont pas supportables car aucun motif ‘raisonnable’ n’est invoqué), on comprendra très vite qu’il faudra aller plus loin. Alors, la ‘race’ étant désignée, d’aucuns évoqueront une méthode déjà expérimentée pendant 10 ans en Allemagne entre 1933 et 1942 où l’on a ‘euthanasié’ avec les meilleures intentions du monde, 80.000 personnes ‘afin de leur éviter les souffrances à venir’. Cette nouvelle loi prépare ce climat et va laisser venir cela, doucement ! là où il faut simplement écouter ceux qui souffrent grâce à une disponibilité humaine, compétente, libre.

Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux

De l’obscurantisme contemporain

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8 mai 2010 De l’obscurantisme contemporain
Le ressentiment du philosophe, une demande d’analyse en souffrance
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Il le dit, la psychanalyse, ça ne tient pas, et il le démontre. Il est vrai que pour cette démonstration tout lui est bon, la théorie comme la vie et les légendes de son inventeur et ses héritiers. Bien sûr on nous dira, et les meilleures plumes l’ont fait, que Freud a changé radicalement la perspective sur ce qui anime l’être humain ; qu’il a permis d’intégrer dans sa connaissance un vaste champ jusqu’à lui maintenu dans l’ignorance, dédaigné ou exploité à des fins d’asservissement ; qu’il a ainsi offert à la souffrance de l’homme une boussole pour lui permettre de supporter le fardeau de sa vie jusqu’aux limites de l’impossible en traçant sa propre route.

Mais Michel Onfray a néanmoins raison, rien ne tient. Tout, tout le temps, est prêt à s’abîmer dans la contradiction et l’échec. Une théorie ? Vérité aujourd’hui, erreur demain. Les neurosciences ne sont-elles pas chaque jour sur le seuil de nous démontrer que nous sommes des machines moléculaires ? Un projet, voire un engagement passionnel… une simple rage de dents vous en détourne ! (Freud, L’Introduction au narcissisme). Certes, les savants et les moralistes ont depuis longtemps renoncé à leurs visées totalitaires et impérialistes et font preuve quant à leur savoir d’une modestie de bon aloi. N’a-t-on pas appris, il y a quelques jours, qu’à la suite des découvertes faites avec le télescope Hubble la physique était à réinventer ? Pendant ce temps, les psychanalystes, refusant toute réfutabilité, s’arc-boutent sur quelques mêmes textes datés.

En réalité, il n’est pas un concept de Freud qui n’ait été discuté, critiqué, voire combattu par Freud lui-même ou ses successeurs. Néanmoins, il est vrai que le geste fondateur de la psychanalyse reste pour eux, sinon inexplicable, du moins indiscutable : l’association libre.

Encouragez quelqu’un à parler de manière à ce qu’il accepte d’essayer de vous dire tout ce qui lui passe par la tête, et il s’en déduira toute une série de conséquences. En particulier le fait que le sujet tienne à continuer, parce que ça lui fait un effet très particulier. Il peut même, sans nécessairement s’en rendre compte, tenir à la relation qui se noue avec qui l’écoute.

Là donc, ça tient, et rudement. Le fait est, d’expérience. Pourquoi ça tient, et où ça va, tout cela se discute. D’autant que toujours le sens fuit, comme disait Lacan. Autrement dit, il n’y a pas de dernier mot de la vérité et là, Michel Onfray a bien saisi le truc. Le problème, c’est qu’il en déduit du coup que la psychanalyse est invalidée, alors que justement ce n’est que par là qu’elle fonde sa certitude.

Freud d’abord, Lacan ensuite, se sont échinés à saisir, au-delà de l’image, le traumatisme inaugural qui fait l’être humain en souffrance d’une vérité qui lui échappe. Et ils ont trouvé. Freud l’a exprimé d’un mythe, la castration, dont Lacan a montré qu’elle était le nom de l’impossibilité à tout dire, qui nous frappe tous, et dont nous recouvrons l’horreur dernière par nos croyances, conscientes aussi bien qu’inconscientes. Ils ont trouvé, au-delà de ces croyances incertaines, le moyen pour qui le souhaite d’ouvrir les yeux sur ce qui, dans la vie, le supporte, dans ce qu’il a de plus intime, de plus singulier.

On l’aura compris, si nous donnons raison à Michel Onfray, ce n’est que pour la moitié du chemin. Que n’a-t-il mesuré que c’est à partir de ses conclusions mêmes que la psychanalyse se poursuit et se démontre, dans ce qu’elle a d’unique : l’accès à ce qui fait le réel propre à chaque sujet, qui n’est bien sûr pas le réel universel de la science, mais n’en est pas moins sans conséquences majeures dans la vie de tous.

Est-il pertinent de se demander pourquoi Michel Onfray n’a pas poursuivi son chemin au-delà de sa découverte de l’inconsistance de la vérité, ce qui l’aurait amené, à n’en pas douter, à exercer son intelligence dans une tout autre direction ? On nous permettra d’interpréter l’épaisseur de son livre et les relais nombreux qu’il a trouvés dans les médias comme l’expression d’un ressentiment, partagé par beaucoup. Un ressentiment, fruit d’un amour déçu, pour s’être cru abusé, et qui n’a pas trouvé le relais congru pour s’interroger sur la tromperie de l’amour, voire de la parole elle-même.

Autrement dit, le livre de Michel Onfray, avec ses outrances, ses excès, sa mauvaise foi, ses pensées nauséabondes, ressemble par trop à ce qui se déchaîne sur un divan pour n’y pas voir une demande d’analyse restée en souffrance. La perspective de rester seul avec une angoisse folle de se tromper justifie quiconque de se montrer aussi brouillon que téméraire dans son assaut contre son idole du moment.

Et parce que notre époque spécialement y contraint les meilleurs et les plus sensibles, Michel Onfray n’est pas seul à s’indigner de ce que, malgré toutes leurs promesses, les savoirs se révèlent trompeurs. De surcroît, il est tout à fait justifié de prendre la psychanalyse comme cible centrale de cette rancoeur, car elle a les moyens, à défaut de le résoudre, de répondre du malaise dans la civilisation. Encore, il est vrai, faudrait-il que les psychanalystes ne l’oublient pas, et s’emploient mieux à le faire entendre.

Raison de plus pour être attentifs à quelques pensées dignes qui, loin de rendre les armes devant la solitude du sujet contemporain égaré dans un amas de mensonges, lui ouvrent une voie où il peut trouver à s’appuyer, les pensées d’un Freud, d’un Lacan, ou d’un Kertész dont le dernier livre paru en français, L’Holocauste comme culture (Actes Sud), ne traite de rien d’autre.

Marc Strauss

Psychiatre-psychanalyste

Membre fondateur de l’Ecole de psychanalyse des forums du champ lacanien (EPFCL)

© Le Monde

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Les analysants n’ont que faire de savoir… De l’obscurantisme contemporain

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8 mai 2010 En kiosque
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Comment nommer les extraordinaires constructions intellectuelles que sont les oeuvres de Darwin, de Marx et de Freud ? Elles ne sont pas strictement des sciences, si même la biologie, y compris contemporaine, se pense dans le cadre darwinien. Elles ne sont pas non plus des philosophies, si même la dialectique, ce vieux nom platonicien de la philosophie, a reçu avec Marx une impulsion neuve. Elles ne sont pas réductibles aux pratiques qu’elles éclairent, même si l’expérimentation vient confirmer Darwin, si la politique révolutionnaire tente de vérifier l’hypothèse communiste de Marx et si la cure psychanalytique installe Freud aux lisières toujours mouvantes de la psychiatrie.

Appelons ” XIXe siècle ” le temps qui va de la Révolution française à la révolution russe. Je propose alors de nommer ces trois tentatives géniales des dispositifs de pensée, et de dire que, en un sens, ces dispositifs identifient ce que le XIXe siècle apporte, comme puissance neuve, à l’histoire de l’émancipation de l’humanité. A partir de Darwin, le mouvement de la vie et l’existence de l’espèce humaine, irréversiblement séparés de toute transcendance religieuse, sont rendus à l’immanence de leurs lois propres.

A partir de Marx, l’histoire des groupes humains est soustraite à l’opacité de la providence comme à la toute-puissance des inerties oppressives que sont la propriété privée, la famille et l’Etat. Elle est rendue au libre jeu des contradictions où peut s’écrire, fût-ce dans l’effort et l’incertitude, un devenir égalitaire. A partir de Freud, on comprend qu’il n’y a pas d’âme, dont la formation serait toujours moralisante, d’avoir à s’opposer aux désirs primordiaux où l’enfance se passe à faire advenir ce qu’on sera. C’est au contraire au plus vif de ces désirs, notamment sexuels, que se joue la liberté possible du sujet, tel qu’il est en proie au langage, ce résumé de l’ordre symbolique.

Depuis longtemps, les conservatismes de tous bords se sont acharnés contre ces trois grands dispositifs. C’est bien naturel. On sait comment aux Etats-Unis, encore aujourd’hui, on fait souvent obligation aux institutions éducatives d’opposer le créationnisme biblique à l’évolution au sens de Darwin. L’histoire de l’anticommunisme recoupe pratiquement celle de l’idéologie dominante dans tous les grands pays où règne, sous le nom de ” démocratie “, le capitalo-parlementarisme. Le positivisme psychiatrique normalisateur, qui voit partout des déviances et des anomalies à contrarier par la brutalité chimique, tente désespérément de ” prouver ” que la psychanalyse est une imposture.

Pendant tout un temps, singulièrement en France, ce sont cependant les immenses effets émancipateurs, dans la pensée et dans l’action, de Darwin, de Marx et de Freud, qui l’ont emporté, au travers bien entendu de discussions féroces, de révisions déchirantes et de critiques créatrices. Le mouvement de ces dispositifs dominait la scène intellectuelle. Les conservatismes étaient sur la défensive.

Depuis le vaste processus de normalisation mondiale engagé dès les années 1980, toute pensée émancipatrice ou même simplement critique dérange. On a donc vu se succéder les tentatives visant à extirper de la conscience publique toute trace des grands dispositifs de pensée, qu’on a pour la circonstance appelés des ” idéologies “, alors qu’ils étaient justement la critique rationnelle de l’asservissement idéologique. La France, selon Marx ” terre classique de la lutte des classes “, s’est hélas trouvée, sous l’action de petits groupes de renégats de la ” décennie rouge ” (1965-1975), aux avant-postes de cette réaction. On y a vu fleurir les ” livres noirs ” du communisme, de la psychanalyse, du progressisme, et en définitive de tout ce qui n’est pas le bêtisier contemporain : consomme, travaille, vote et tais-toi.

Parmi ces tentatives qui, sous couvert de ” modernité “, recyclent les vieilleries libérales remontant aux années 1820, les moins détestables ne sont pas celles qui se réclament d’un matérialisme de la jouissance pour tenir, en particulier sur la psychanalyse, des propos de corps de garde. Loin d’être en rapport avec quelque émancipation que ce soit, l’impératif ” Jouis ! ” est celui-là même auquel nous ordonnent d’obéir les sociétés dites occidentales. Et ce afin que nous nous interdisions à nous-mêmes d’organiser ce qui compte : le processus libérateur des quelques vérités disponibles dont les grands dispositifs de pensée assuraient la garde.

Nous appellerons donc ” obscurantisme contemporain ” toutes les formes sans exception de mise à mal et d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud.

Alain Badiou

Philosophe

© Le Monde

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