Ce débat si français qui fascine les intellectuels étrangers

2 mai 2010 La psychanalyse a des ressources pour résister

Ce débat si français qui fascine les intellectuels étrangers

Michel Onfray, avec la sortie de son livre consacré à l’affabulation freudienne, a réveillé le débat autour du fondateur de la psychanalyse. STÉPHANE REMAEL/MYOP

Faut-il se réjouir que Michel Onfray, philosophe, et Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, s’étripent à propos de Freud ? Oui ! Tout ce que la France compte de psys est au rendez-vous pour alimenter le débat ? Parfait ! Du moins aux yeux de certains intellectuels étrangers, fascinés par la passion que le pays de Descartes voue à la psychanalyse. Mieux : ils nous envient ces diatribes enflammées. La France s’écharpe sur l’inconscient, le stade oral et la vie de Sigmund : on l’accable de compliments.

” Les Français ont une culture très intellectuelle. Vous avez eu une incroyable génération avec Sartre, Beauvoir, Derrida et d’autres qui sont encore étudiés. Si j’étais français je serais très fier de cela “, affirme sans ambages Hanif Kureishi, écrivain anglo-pakistanais, dont le dernier roman Quelque chose à te dire (Christian Bourgois, 2008), a pour héros un psychanalyste. L’auteur de My Beautiful Laundrette (1984) ne cache pas non plus son admiration pour Jacques Lacan, qui voyait l’inconscient structuré comme un langage. Les thèses de ce psychanalyste, soutient-il, ont largement irrigué la pensée au-delà de la France.

Pourquoi ce pays, comble ” de l’accomplissement et du raffinement intellectuels “, selon Alain de Botton, Anglais d’origine suisse, adore-t-il à ce point la discipline phare des postmodernes ? Parce qu’elle permet de traiter ” de façon très rationnelle des sentiments très irrationnels “, explique l’essayiste. Le génie propre des Français, poursuit-il, a souvent consisté, dans l’Histoire, ” à se situer sur un point médian idéal entre l’excès de raison et l’excès de passion “. Regardez Stendhal : il écrivait tantôt comme un austère juge de la Cour suprême, tantôt comme une ado déprimée, rappelle avec son humour tout britannique Alain de Botton, citant le critique Lytton Strachey.

Chez nous, la psychanalyse est partout. Botton, qui vient de publier Splendeurs et misères du travail (Mercure de France, 374 p., 23,50 euros), pourrait sans doute approuver l’explication de Vladimir Safatle, professeur de philosophie à l’université de São Paulo : ” Il y a une tradition de la pensée française qui comprend la souffrance psychique comme une souffrance sociale .” Ainsi les deux questions centrales de la pratique clinique – qu’est-ce que la souffrance psychique et comment la traiter ? – revêtent-elles une importance particulière dans la société française, soutient l’universitaire brésilien.

Impossible de comprendre la culture de la France du XXe siècle sans en passer par la psychanalyse, observe ce philosophe, pour expliquer une prédilection hexagonale qui dure. Depuis les années 1920, cette discipline a irrigué les arts (le surréalisme en est un bon exemple) et la pensée de nombreux intellectuels : ” Deleuze, Derrida, Sartre, Foucault, ils en ont tous parlé “, souligne à son tour Vladimir Safatle. Au Brésil, en Argentine, la psychanalyse tient aussi une place de choix. Mais sa présence, forte dans les grands médias, est moins polémique dans la société.

” Un débat du type Onfray-Roudinesco serait inimaginable dans les pages du New York Times ! “, regrette Arnold Davidson, qui enseigne l’histoire de la philosophie contemporaine en Europe, à l’université de Chicago et à celle de Pise, en Italie. Jamais, déplore cet Américain spécialiste de Foucault, les Etats-Unis n’ont eu de département universitaire de psychanalyse, encore moins comme celui qui exista à Vincennes, l’actuel Paris-VIII, ” très actif et lié au débat politique “. Il s’émerveille que les concepts de la psychanalyse, même imprécis, même imparfaitement compris, soient en France passés dans la culture courante, tel le complexe d’Œdipe.

” En France, à la fin des colloques, on me pose toujours une question qui relève de la psychanalyse. Aux Etats-Unis, jamais “, dit-il. Il n’y échappe pas et s’en félicite. ” Je suis un prisonnier volontaire car un prisonnier nécessaire ! “, s’exclame-t-il. Ecrivains, essayistes ou philosophes, tous se retrouvent pour dire que la virulence du débat français prouve la nécessité de la psychanalyse et sa pertinence. Ni art, ni science, ni littérature, ni philosophie, mais indispensable pour expliquer qui nous sommes et quel rapport nous entretenons à l’autre. Le débat prouve au moins que les Français prennent cela au sérieux.

Même pour dénigrer la psychanalyse. ” Ceux qui haïssent les psychanalystes sont des gens qui autrefois seraient partis en guerre contre la superstition catholique “, juge Alain de Botton. Cette religion ayant perdu presque tout son pouvoir et n’étant une menace pour personne, ” ils retournent leur colère contre la psychanalyse “. Encore une exception française : nous avons eu les deux et parfois en même temps – les bouffeurs de curé et les contempteurs du divan.

Béatrice Gurrey
© Le Monde


6)

Freud, pourquoi tant de haine ?

2 mai 2010

Pourquoi tant de haine ?

par Thomas Wieder

Sur quoi portent les critiques de la psychanalyse ? Comment résiste-t-elle ? Les théories freudiennes, une passion française ?

Près de 14 000 exemplaires en sept jours : c’est certes, deux fois moins que Les Ecureuils de Central Park sont tristes le lundi, le dernier roman de Katherine Pancol (Albin Michel, 852 p., 23,90 euros), qui est en tête des ventes. Mais cela suffit pour faire du Crépuscule d’une idole, du philosophe Michel Onfray (Grasset, 624 p., 22 euros), le livre le plus acheté de la semaine écoulée dans la catégorie ” essais et sciences humaines “, selon la base Edistat.

Sorti le 21 avril, ce brûlot consacré à ” l’affabulation freudienne ” est l’événement éditorial de ce printemps. En raison de la posture de combattant adoptée par l’auteur, chroniqueur au Monde, dont c’est le 58e livre en vingt et un ans. En raison du plan média, digne de celui d’un film à grand spectacle, qui a accompagné sa sortie. En raison, enfin, de la virulence des critiques qu’il a suscitées, notamment dans ces colonnes sous la plume de l’historienne Élisabeth Roudinesco (” Le Monde des livres “, du 16 avril).

Engouement du public et emballement de la critique : dans le cas d’un essai qui se veut une attaque en règle contre la psychanalyse, une telle conjonction, pourtant, n’est pas inédite.

Le précédent du Livre noir Michel Onfray le reconnaît : ses thèses s’inscrivent dans la lignée de celles défendues par les quarante auteurs du Livre noir de la psychanalyse, publié en septembre 2005 aux Arènes sous la direction de l’éditrice Catherine Meyer.

Cet ouvrage, qui se proposait de ” vivre, penser et aller mieux sans Freud “, fut lui aussi un succès de librairie (46 000 exemplaires vendus en grand format et en édition de poche). Et il généra une vive polémique. Dès décembre 2005, Élisabeth Roudinesco répliqua en publiant Pourquoi tant de haine ? (Navarin, 7 500 exemplaires vendus). Puis ce fut au tour du psychanalyste Jacques-Alain Miller, en février 2006, sous la forme d’un ouvrage collectif L’Anti-Livre noir de la psychanalyse, Seuil, 12 000 exemplaires vendus.

Généalogie de l’anti-freudisme. D’un strict point de vue théorique, pourtant, Le Livre noir de la psychanalyse et Le Crépuscule d’une idole ne développent pas d’idées fondamentalement neuves. Ils vulgarisent des thèses qui s’inscrivent dans le sillage d’une tradition critique dont l’histoire est aussi ancienne que la psychanalyse elle-même. Depuis sa naissance à la fin du XIXe siècle — le mot, inventé par le psychiatre Josef Breuer, auteur avec Sigmund Freud d’Études sur l’hystérie (1895), fut employé pour la première fois par ce dernier en 1896 —, la psychanalyse n’a cessé, en effet, d’être frappée d’anathème.

Pour dresser l’inventaire des critiques, il faut rappeler que la psychanalyse désigne deux choses distinctes : une méthode thérapeutique visant à traiter les ” désordres névrotiques “, selon l’expression de Freud, et une théorie du psychisme cherchant à comprendre les mécanismes qui régissent celui-ci.

L’une ne va pas sans l’autre, certes, et Freud lui-même a élaboré sa théorie du psychisme à partir de son ” auto-analyse ” (ce qui fait dire à ses contempteurs, jusqu’à Michel Onfray, que sa théorie est trop liée à sa propre expérience pour être universelle). Pour autant, ces deux dimensions – clinique et herméneutique – sont suffisamment différentes pour avoir suscité des attaques spécifiques.

Une ” science ” en question De L’Interprétation des rêves, parue fin 1899 mais symboliquement datée de 1900 pour en souligner le caractère pionnier, à Moïse et le monothéisme, qu’il publia début 1939, six mois avant sa mort à l’âge de 83 ans, Freud a écrit une vingtaine de livres et des centaines d’articles.

Au fil des années, ses théories ont évolué. Sur l’appareil psychique notamment. Dans les années 1900, par exemple, il pensait qu’il était structuré autour d’une tripartition entre l’inconscient, le préconscient et le conscient. Vers 1920, il proposa une autre typologie, fondée cette fois sur la distinction du Ça, du Moi et du Surmoi.

Ces deux ” topiques ” – nom donné à ces sortes de cartographies de l’âme – ont été très discutées. La plupart des médecins refusèrent l’idée de Freud selon laquelle l’origine des névroses n’était pas organique mais mentale, autrement dit qu’elles n’étaient pas liées à un dysfonctionnement du cerveau mais à l’histoire de l’individu, et en particulier aux traumatismes subis dans sa petite enfance. Quant aux psychologues, s’ils admettaient l’existence de l’inconscient ou du refoulement, ils furent nombreux à brocarder ce que le Français Pierre Janet (1859-1947) appelait le ” pansexualisme ” de Freud, c’est-à-dire sa tendance à donner une interprétation sexuelle à tous les actes de la vie.

Avec le temps, Freud a aussi élargi son champ d’investigation. A partir de Totem et Tabou (1913), puis dans L’Avenir d’une illusion (1927) ou Malaise dans la civilisation (1930), il essaya d’appliquer la psychanalyse à ce qu’on désignait alors sous l’expression ” psychologie des peuples “. Ce faisant, il rencontra d’autres résistances. Chez les anthropologues qui, tel Bronislaw Malinowski (1884-1942), discutèrent de l’universalité du ” complexe d’Œdipe “. Ou chez les théologiens, comme le pasteur et psychanalyste suisse Oskar Pfister (1873-1956), qui condamna avec fermeté le parallèle fait par Freud entre le sentiment religieux et la névrose.

Les nouvelles ” guerres freudiennes ” Si la psychanalyse a toujours eu des ennemis, le rapport de force a évolué. En 1910, la création de l’Association psychanalytique internationale démontra que Freud n’était pas aussi isolé qu’à ses débuts et qu’il comptait des adeptes hors de Vienne, même si certains d’entre eux ne tardèrent pas à rompre avec lui avec fracas, comme Alfred Adler (1870-1937) et Carl Gustav Jung (1875-1961).

Dans les années 1950-1970, la psychanalyse, dont le centre de gravité s’était déplacé de l’Europe vers les États-Unis en raison des assauts portés contre elle par le nazisme, connut une sorte d’âge d’or. C’est l’époque où le freudisme s’imposa auprès des psychiatres américains. Et où il devint une référence incontournable pour nombre d’intellectuels, tels Jacques Lacan, Herbert Marcuse ou Wilhelm Reich.

Avec le développement des neuroleptiques et des neurosciences, mais aussi en raison de la popularité croissante des thérapies comportementales et cognitives (TCC), la psychanalyse a ensuite perdu de son influence. Les antifreudiens, qui n’avaient jamais baissé les armes, retrouvèrent alors une nouvelle visibilité. Dans les années 1990, plusieurs d’entre eux se mobilisèrent ainsi contre le projet d’une exposition autour de Freud à la Bibliothèque du Congrès de Washington, comme Mikkel Borch-Jacobsen, Adolf Grünbaum, Paul Roazen, Oliver Sacks, Frank Sulloway ou Peter Swales. Leurs cibles : la ” scientificité ” de la psychanalyse, la difficulté d’accès aux archives freudiennes, voire la personne de Freud, dépeint par certains comme un affabulateur ou un charlatan.

C’est de ce courant critique que le Livre noir et l’ouvrage de Michel Onfray sont les héritiers directs. En France, l’implantation de ces idées sur la scène intellectuelle a coïncidé avec la fragilisation de la psychanalyse dans le champ médical, notamment en 2003 lors du débat autour de l’ amendement Accoyer sur l’évaluation des psychothérapies. ” Freud est-il mort ? “, demandait en 1993 l’hebdomadaire américain Time. Dix-sept ans plus tard, comme l’attestent les dernières controverses, une chose reste sûre : le cadavre bouge encore.

Thomas Wieder
© Le Monde


7)

“Freud déboulonné ?” : Qui a peur de Virginia Freud ?

1) QUI A PEUR DE VIRGINIA FREUD ?

Livre noir : le retour ?

Après le retour à Freud, celui du refoulé puis de Dracula voici celui du barbouillé avec Onfray. Auquel à son tour Le Monde consacre un très beau dossier réalisé par Thomas Wieder, co-réalisateur avec Élisabeth Roudinesco du Hors série sur Freud qui tire dit-on à 70 000 dans les kiosques — preuve collatérale que le fleuve continue d’irriguer tranquillement le paysage culturel.

Pourquoi tant de haine (suite) ?

Bien choisi, le titre Mais pourquoi tant de haine ? annonce la parution d’un nouvel ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, en rappel du premier épisode, celui du Livre noir paru en 2005, épisode au cours duquel l’historienne s’était déjà dressée contre une opération anti-Freud d’envergure.

Marée noirâtre

Véronique Maurus de son côté rend bien compte des réactions des lecteurs. Elle peine à discerner la nature du débat au travers des réactions adressées au Monde. La question n’est ni d’examiner si on est pour ou contre Freud — est-on pour ou contre Darwin ou Flaubert ? ni de prendre position dans une guerre “bien française” entre freudiens et anti-freudiens. La question est celle de la transmission des vérités historiques ou d’affabulations dont on n’a pas le droit moral et scientifique de laisser répandre la marée noirâtre.

Dissymétrie

Rendue là, la question concerne moins les psychanalystes et les psychothérapeutes relationnels que l’opinion publique dans son ensemble. Cela n’apparaît pas dans l’exposé de Madame Maurus qui dispose en symétrie une historienne spécialisée et le créateur de l’Université populaire qui ne connaît rien à l’histoire de la psychanalyse et du freudisme (1“). Michel Homais a entrepris de réviser toute l’histoire de l’Occident. À ce titre il a lu en cinq mois comme il le dit lui-même l’œuvre de Freud (ravivant des souvenirs d’autrefois, oui si on veut). De l’ultra léger contre du lourd. En aérospatial le léger prévaut, en sciences humaines le lourd. Il n’y a pas photo, il n’y a pas symétrie.

Établissement correct des faits

Alors, a-t-on le droit de dire n’importe quoi ? encore heureux ! d’autant que les rodomontades de Michel Homais n’altèrent en rien Freud en tant que créateur d’un mouvement de pensée majeur du XXème siècle, dont la vitalité se prolonge, merci. Et puis, comme le dit un jour le bon Laurent Taillade dans des circonstances comparables : ” — Vous pouvez y aller, Hugo c’est un fleuve, on peut pisser dedans.” Cela ne retire rien au devoir scientifique et éthique des historiens, des philosophes, des psychanalystes, des psychothérapeutes relationnels, de veiller à un établissement correct des faits. Entre un affabulateur et la meilleure historienne française actuelle du domaine vous choisissez quoi ?

À suivre

Voici du bel ensemble de quatre articles publiés par Le Monde, intitulés Contre-enquête, le premier volet. Nous y reviendrons aux jours prochains.

Philippe Grauer


2) ” Freud déboulonné ? “

C’est une de ces polémiques dont l’intelligentsia française a le secret, d’autant plus violente qu’elle était annoncée, préparée comme un produit marketing. Depuis des semaines, le Tout-Paris littéraire attendait le lancement, à grand renfort de querelles et d’apostrophes, du brûlot anti-freudien de Michel Onfray (Le Crépuscule d’une idole, Grasset) censé ” déboulonner ” l’idole. Chaque camp fourbissait ses armes, affinait son plan média ; bref, le piège était fin prêt quand Le Monde y tomba.

À la critique virulente d’Élisabeth Roudinesco dans ” Le Monde des livres “(une version de 30 000 signes, beaucoup plus importante, de cet article fut publié corelativement sur notre site, c’est celle qu’on peut consulter en cliquant sur l’hyperlien “16 avril” ci-dessous) du 16 avril, répondit un texte encore plus dur de l’auteur, dans les pages Débats du 22 avril. Entre-temps, Michel Onfray avait inauguré, samedi 17 avril, une chronique régulière, ouverte à des plumes extérieures.

Les lecteurs ont bien entendu réagi en foule. Beaucoup nous ont adressé des textes savants pour ou contre la psychanalyse freudienne. Il est impossible de les citer dans cette chronique sans les dénaturer. Nous nous en excusons. Notons seulement que les deux chapelles s’équilibrent, grosso modo, en nombre (et en longueurs), avec un léger avantage pour les freudiens.

D’autres contestent la manière dont Le Monde a rendu compte de la controverse. Ils sont tout aussi partagés. D’un côté les ” déboulonneurs ” : ” Madame Roudinesco, je ne vous félicite pas pour votre article, écrit par exemple Jacques Lempicki (Avion, Pas-de-Calais). J’aurais souhaité que vous débattiez sur ce sujet avec le principal intéressé – pas Freud, Onfray bien sûr. C’était un peu facile de tenter de démonter le travail du seul philosophe crédible de l’Audimat. ” ” Je me demande pourquoi “Le Monde des livres” a fait appel à Élisabeth Roudinesco pour présenter ce livre, s’interroge René Cottin (Pau). Quand on connaît le caractère passionnel des arguments de Mme Roudinesco pour défendre l’œuvre de Freud, il semble évident que la critique de ce livre ne pouvait être qu’un éreintement, sans nuances ni concessions. C’était frustrant pour un lecteur qui cherche, sans parti pris, à comprendre les raisons du déclin d’une grande doctrine. ” ” Quel lien unit Le Monde et Mme Roudinesco ? “, demande Alexandrine Fayard (Bas-en-Basset, Haute-Loire).

En face, les freudiens s’étonnent de la place donnée à Michel Onfray. ” Je ne comprends pas que Le Monde ait publié une réponse gonflée de haine vis-à-vis de Mme Roudinesco, remarque Jacques-Martin Berne (Sèvres, Hauts-de-Seine). Déboulonner Freud va détourner des patients de la cure dont ils auront besoin. ” ” Il y a quelques jours, votre quotidien publiait un texte d’Élisabeth Roudinesco qui se livrait à une déconstruction savante et brillante du dernier brûlot de M. Onfray. Nous avions Le Monde dans ce qu’il fait de mieux. Je découvre avec stupéfaction la chronique de M. Onfray parue dans l’édition du 19 avril. Là, nous avons Le Monde dans ce qu’il fait de pire. Faut-il comprendre que le journal cède au populisme ? Ou est-ce devant la dictature du marché qu’il s’inclinerait ? “, déplore Henri Roudier (Paris).

” Il s’agit d’occuper le terrain médiatique par tous les moyens, une façon moderne d’exister, commente Jean-François Hagnéré (Creutzwald, Moselle). Je me demande si, à l’époque, M. Onfray aurait refusé de s’allonger sur le divan proposé par Henri Chapier aux divas du monde médiatique, un monde dans lequel celui qui fait le plus de bruit décroche la timbale dorée… ” ” Le débat entre Michel Onfray et ses détracteurs vole assez bas, relève Dorothée Ponthieux (Sèvres, Hauts-de-Seine). Ne tombe-t-il pas sous le coup de la diffamation (atteinte à la réputation et à l’honneur d’une personne), et ce, de part et d’autre ? (…) N’assiste-t-on pas à travers ces échanges à une guerre de religion ? Car après tout, personne n’a jamais été obligé de croire en la psychanalyse (ni en aucune religion). Mais quelle angoisse cette discipline suscite ! “

Il n’est pas du ressort de la médiatrice de trancher le fond du débat, mais de répondre aux questions posées par ce courrier. À commencer par le statut des protagonistes, tous deux collaborateurs du Monde, qui s’affrontent pourtant dans nos colonnes. Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, est, depuis longtemps, chargée de suivre ce champ dans nos colonnes. ” Comme la plupart des suppléments littéraires, “Le Monde des livres” fait appel à des signatures extérieures, explique Jean Birnbaum, chef adjoint. Nous les choisissons pour leur capacité à conjuguer expertise intellectuelle et pédagogie de l’écriture. “

Michel Onfray, philosophe, est devenu, beaucoup plus récemment, chroniqueur associé. Avec Nancy Huston et Tahar Ben Jelloun, il publiera régulièrement un article dans l’édition du week-end (datée dimanche-lundi). Cette initiative, explique Laurent Greilsamer, directeur adjoint du journal, ” témoigne de la capacité du Monde à ouvrir ses colonnes à des plumes dotées de sensibilités différentes. La tradition remonte à plus de cinquante ans. C’est un pur hasard si la première intervention de Michel Onfray, prévue de longue date, est parue la même semaine que la critique de son livre “.

Deuxième question : fallait-il traiter ledit brûlot par une simple critique ? D’autres solutions étaient possibles : débat contradictoire, contre-enquête, etc. Elles auraient certes évité que la bataille dégénère dans nos colonnes mais c’était faire le jeu attendu et participer, involontairement, au plan marketing.

Question annexe : fallait-il confier cette critique à la responsable habituelle de la psychanalyse, vu l’objet affiché du livre ? Notons que la lui refuser était, en soi, une prise de position. L’article d’Élisabeth Roudinesco était sans doute trop passionné, mais nul ne peut nier sa compétence dans le domaine traité ni ses talents de plume. ” À partir du moment où il a été décidé que le livre serait traité dans le supplément littéraire, le journal devait fournir à ses lecteurs une évaluation de l’ouvrage sur le fond “, assure Jean Birnbaum.

Tel est bien le rôle de la critique. Celle-ci, par le ton, sortait du registre classique — tout autant d’ailleurs que la réponse. Mais les lecteurs se seraient-ils satisfaits d’un jugement mi-chèvre mi-choux ? À les lire, c’est peu probable.

Véronique Maurus, Médiatrice

Courriel : mediateur@lemonde.fr

© Le Monde

  • 1 Déjà en 2003 Bernard Accoyer se vantait d’intervenir dans un débat complexe en n’y connaissant rien. On peut entendre l’argument de la part d’un représentant de la nation soucieux de provoquer précisément le débat politique, cela devient inadmissible dans le débat scientifique et culturel.

Principe de précaution : soin et angoisse

Éditorial de Bernard Ginisty diffusé par RCF Saône & Loire 24 avril 2010


Je ne connais Bernard Ginesty que comme billettiste régulièrement acheminé par courriel par les soins d’une amie dont la villégiature se situe en Bourgogne. Il n’est pas du tout déplaisant à lire, et comme cette fois il se réfère à Lévinas, et, parle précisément du { {prendre soin par quoi se définit notre profession et discipline, je me suis dit qu’il pourrait atterrir sur le site de notre École (titré par mes soins).

Le thème est du jour, tout le monde a dit là-dessus quelque chose, pour une fois faisons comme tout le monde. Comme deux précautions prises valent mieux q’une, je prends celle de justifier l’édition de cette réflexion. Doit-on y discerner un début de trop d’anxiété ? ah ! l’angoisse, la chère angoisse !

Philippe Grauer}}


Au nom du principe de précaution, nous venons de connaître une paralysie mondiale du trafic aérien après avoir vécu, il a quelques mois, la mise en place d’un dispositif très coûteux pour faire face à la menace de la grippe A. En 2005, ce principe a été inscrit dans la Constitution de notre pays. En mai 2006, un Observatoire de principe de Précaution (O.P.P.) a été créé. Ces initiatives, comme on peut le lire sur le site de cet organisme, sont le fruit d’une « véritable révolution culturelle qui s’est jouée au cours des trente dernières années. “Se rendre maître et possesseur de la nature” (Descartes, Discours de la méthode) : telle était l’ambition fondatrice de notre modernité. Cette confiance placée dans la science en tant que vecteur d’émancipation et de bien-être s’effrite au cours du XXe siècle. (…) On découvre que ce projet moderne de la maîtrise de la nature par l’homme peut se retourner contre l’humanité elle-même.»

On se réjouirait sans réserves du sens des responsabilités que tout cela manifeste si, trop souvent, ce principe de précaution ne reflétait la peur de courir le moindre risque. Or, par définition, la vie est un phénomène fragile qui tôt ou tard s’affrontera au risque de la mort. Si le principe de précaution a pour but de nous faire croire en la capacité de maîtriser toutes les conséquences des actes que nous posons, ce serait un leurre. L’action humaine ne se réduit jamais à la conséquence logique et absolue d’une prémisse. Elle est toujours un risque pris en tenant compte des informations disponibles et accessibles à celui qui agit. L’être humain agit, non pas seulement par un déterminisme dont pourrait rendre compte des savoirs scientifiques, mais en fonction d’un désir et de valeurs, en postulant du sens.

La vie est un miracle permanent, toujours menacé par des anémies, des cancers, des déséquilibres. C’est autour d’une logique du vivant, d’un “ prendre soin ” (selon l’étymologie du mot précaution) de la qualité de la vie des hommes que nous trouverons des critères autres que la loi de la jungle des marchés mondialisés.

Pour le philosophe Emmanuel Levinas, la voie biblique de l’attention aux plus faibles constitue la précaution fondamentale de toute société. : “ Se manifester comme humble, comme allié au vaincu, au pauvre, au pourchassé, c’est précisément ne pas rentrer dans l’ordre […]. L’humilié dérange absolument ; il n’est pas du monde. Se présenter dans cette pauvreté d’exilé, c’est interrompre la cohérence de l’univers“(1). Cette attention à l’homme le plus exclu constitue le principe de précaution indispensable pour résister à la cohérence de l’ordre d’une économie financiarisée qui multiplie les désastres écologiques et sociaux.

Ce n’est que par cette responsabilité concrète de chacun d’entre nous que nous pourrons éviter que le principe de précaution ne devienne : “Un principe d’anxiété qui infantiliserait une société éffrayée par l’avenir, obsédée par le risque zéro dans les moindres gestes de la vie quotidienne”, ce qui amène un journaliste du quotidien La Voix du Nord à s’interroger : “ne devient-il pas nécessaire de prendre ses précautions… face au principe de précaution ?”(2).

Bernard Ginisty


(1). Emmanuel. Levinas, Entre-nous – Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, Paris, 1991, p. 71.
(2) Journal La Voix du Nord du 22 avril 2010)

La rumeur d’Argentan — une chronique des temps post-modernes.


Durant toute la phase médiatique de l’opération sauver le soldat Onfray débarquant dans le monde psy, nous ouvrons cette chronique pour recueillir les déclarations les plus remarquables produites au jour le jour par le célèbre polémiste argentanais.

philouthérapie ?

22 avril — Au cours du grain à moudre de ce jeudi, Michel Onfray, après avoir traité l’avant-veille de guérissons miraculeuses placebos les quelques bons résultats concédés à des psychanalystes, entre autres affabulations annonce sans barguigner la création d’une université de psychothérapie freudo marxiste pour soigner les pauvres. Lui il va nous en faire de la psychothérapie ! il s’apprête même nous en remontrer. Pour commencer il n’est pas malade, chacun son truc, il l’a affirmé devant Gérard Miller, le “petit frère” que lui aurait dépêché Jacques-Alain.

Ce soudain élan thérapeutiste détournerait les eaux sartriennes vers le moulin Onfray. On s’interroge sur la possibilité pour notre polémiste sans aucune formation psy et à peine diplômé de conduire un projet aussi ridicule. Argentan aussi produirait des miracles ? En attendant une telle apothéose France culture accueille délires et insultes. Julia Kristeva a décliné l’invitation à participer à l’émission. Julie Clarini s’est tue, refusant de cautionner le discours de notre tout frais auto émoulu confrère.

PHG

PS : & n’oublions pas de rire. Avec le texte de SPINOZA c’est garanti.


Toi tu es le docteur des soucis !

Enfin autre chose que du Michel Onfray ! Un témoignage. De psychiatre psychanalyste, de pédopsychiatre plus précisément. Pour le cumul de ces activités, se référer à notre Carré psy. Pour l’intérêt du témoignage, poursuivre la lecture ci-infra.

PHG


Le célèbre pédopsychiatre défend la psychanalyse – “une discipline fondamentale de la connaissance humaine” – et explique sa méthode toute personnelle avec ses jeunes patients : empathie sensible et traitement en profondeur.

Le Figaro Magazine —

— Pourquoi la psychanalyse freudienne est-elle actuellement si fortement remise en cause?

Marcel Rufo — Parce que Freud a vécu entre les XIXe et XXe siècles et que la société a énormément évolué. Pour autant, il demeure le Christophe Colomb de notre pensée. Explorant le continent inconscient, il a mis en lumière la psychopathologie de la vie quotidienne. Son génie est d’avoir dit qu’un lapsus, un rêve, un acte manqué «signifient». Découverte essentielle dans un monde où toutes les religions sont fondées sur l’inconscient. La catéchèse à 6 ans intervient lorsque l’enfant est en pleine phase de latence : son envie d’apprendre est alors au maximum. La communion, la bar-mitsva, les rites initiatiques des peuples premiers arrivent au moment de l’autonomie. Les religions suivent donc le développement psychomoteur.

Sigmund Freud a mis en mots ces réalités cryptées, lesquelles sont désormais passées dans le vocabulaire courant. Lui qui n’était pas particulièrement prodigue de son argent a su financer les recherches d’anthropologie psychanalytique de l’ethnologue Géza Róheim, en Australie, d’où il est ressorti que les Aborigènes avaient les mêmes rituels de circoncision que la gentry juive viennoise de l’époque. Là où je défendrai toujours l’ouverture de la porte freudienne, c’est la notion universaliste.

— On lui reproche pourtant d’avoir dogmatisé ses propres failles…

Mais il est l’héritier de la pensée des Lumières et, surtout, il va chez Charcot, qui met à la Salpêtrière des hystériques en représentation, des anorexies mentales avec ventre en obusier. Freud, qui étudiait le comportement dilatateur des insectes, estimait que l’hystérie était plus intéressante dans les manifestations cliniques sans cause. C’est là où il est fabuleux : il cherche une cause lorsqu’elle n’est pas médicale. Il renverse la donne du sens, de la signification par rapport à la clinique. L’Anglais Donald Winnicott reprend cela à merveille lorsqu’il explique la différence entre un pédiatre et un pédopsychiatre. Le pédiatre trouve un symptôme. Il lui en faut un deuxième. Un troisième. C’est un syndrome. D’où diagnostic et traitement. Le pédopsychiatre, lui, ne doit pas s’intéresser au symptôme pour, éventuellement, en saisir le sens. Imaginez les 180 degrés de cette pensée ! La psychanalyse demeure donc une discipline fondamentale de la connaissance humaine.

— Mais le XXIe siècle fait désormais la part belle aux techniques des comportementalistes. Que vous inspire cette modernité?

De nombreux internes penchent pour le cognitivo-comportementalisme, qui a l’avantage de l’immédiateté et de l’efficacité. Mais il ne faut pas désespérer qu’ils se mettent à réfléchir.

— Que voulez-vous dire?

Je vais être basique et m’en excuse par avance. Imaginez que vous soyez avocat, que vous travailliez à Wall Street. Vous avez peur de l’ascenseur. On monte avec vous jusqu’à votre étage. Bravo ! Mais la question reste posée : pourquoi avez-vous eu peur ? «Are you OK? -Iam OK!» Tel est le comportementalisme, qui répond à notre impulsivité, notre rapidité.

Dans les phobies, par exemple, il est efficace en diable, mais pour décrypter une telle pathologie, il faut du temps, un traitement en profondeur est onéreux et parfois pénible, d’où la réaction : «Pourquoi ne pas guérir la gêne et passer à autre chose ?» Tel n’est pas mon style de pensée. Je préfère, quant à moi, la rencontre avec les gens. Ma technique, s’il faut employer ce mot, est celle d’un clinicien. Exemple ? J’ai vu cette semaine un petit garçon qui n’était pas propre. Il a 2 ans et demi. Il fait sur lui. Je l’observe. Puis je m’adresse soudain à lui:«Tu sais, maintenant, il y en a assez que tu fasses le bébé alors que tu es un grand garçon.» Il se fige. Me regarde. Je poursuis : «A partir de maintenant, je demanderai régulièrement de tes nouvelles à tes parents. Tu as bien compris?» Il ne répond pas. «Dis-moi seulement oui ou non.» Il esquisse avec sa main un geste de tapotement indiquant qu’il a parfaitement saisi. J’ai attendu le moment pour intervenir.

Pratique plus phénoménologique que psychanalytique, où la conscience interroge la conscience. Certains philosophes affirmeront que la phénoménologie n’a aucun intérêt dès lors que l’enfant est un être en construction, mais ils se trompent. Moi qui ne suis qu’un modeste praticien, j’observe que les enfants sont essentiellement une conquête du temps et de l’espace. Avec des temps différents du nôtre. Songez aux vacances de votre enfance, combien elles étaient longues. Etre petit, c’est avoir un temps infini de découverte et de capacité.

— Quelle attitude avez-vous avec vos jeunes patients?

Plutôt que la neutralité bienveillante de mes confrères et amis psychanalystes, j’ai plutôt glissé vers une empathie sensible. Sans être dans une position démagogique, ou d’érotisation, je suis très intéressé par ce que me raconte l’enfant. J’ai même établi un standard particulier dans ma pratique : quand il quitte mon bureau, j’écris 20 lignes de résumé sur ce que j’ai vécu. Non pas compris, mais vécu. Puis, lorsqu’il revient, après les avoir relues, je lui parle de ce que j’ai éprouvé en le voyant. L’enfant y est sensible : il n’est pas qu’en consultation, je suis aussi en examen de ma propre sensibilité par rapport à lui. Certains hurleront à la séduction et à la manipulation, mais ce serait tragiquement réduire la portée de la chose.

Si vous vous trouvez face à un psychiatre à l’air peu concerné dont le dialogue tient en quelques phrases stéréotypées, du genre : «Poursuivez… Allez plus loin dans vos pensées… Quel est le sens de votre démarche?», vous quitterez bien vite son cabinet. L’empathie est essentielle dans la rencontre. Je me souviens, tout enfant, d’avoir transgressé les interdits de ma grand-mère : nous étions dans un train, je me penchai par la fenêtre – è pericoloso sporgersi! J’ai pris une escarbille dans l’œil. Ma grand-mère m’a demandé pourquoi je pleurais. J’ai répondu : «Il y a des lumières qui s’allument dans les maisons, avec plein de gens auxquels je ne parlerai jamais.» Je mentais, bien sûr, et pourtant, je ne mentais pas.

— Ne peut-on craindre une forme d’aliénation, de dépendance de notre société à la psy?

La psy est par définition altruiste, elle couvre tous les secteurs de la société, sans exclusive, et n’est là, c’est une évidence, que pour faire le bien. Si elle ne fait pas de bien, elle ne fera en tout cas jamais de mal. Avec pour effet minimal d’éviter les anti dépresseurs prescrits par des généralistes.

Aliénation, dites-vous ? Il arrive que les parents exagèrent. Une fois par mois environ, je reçois un gosse qui n’a rien, mais qui « doit » voir un pédopsychiatre. Ma technique est alors simple. Je lui établis un certificat assurant que je l’ai rencontré : «Tes parents t’ont emmené me voir. Tu n’as strictement pas besoin de moi.» Invariablement, l’ado l’affiche dans sa chambre, signifiant à ses parents : «Maintenant, vous ne me cassez plus les pieds. Voilà ce que dit le médecin…» Parallèlement, j’observe souvent qu’un adolescent qui a affirmé n’avoir pas voulu venir est toujours là trois quarts d’heure plus tard. Parce que parler de soi, c’est intéressant. Ceux qui viennent me voir croient me livrer l’histoire la plus intéressante que j’aurai entendue de ma vie. Et moi, je suis dans la position d’accepter cette démarche. La plus belle définition de mon métier, c’est un petit garçon de 5 ans qui me l’a proposée. Il m’a dit: «Toi, tu es le docteur des soucis.»

— Parmi les mutations de la société, on citera la crise de l’autorité, qui ne peut que vous apporter des patients…

Oui. Il est interdit d’interdire ! C’est terriblement psychanalytique, Mai 68, avec le meurtre du père, en l’occurrence, le général de Gaulle : «Notre bonheur ne dépend pas de toi qui nous a sauvés il y a bien longtemps, pendant la guerre.» Le message mal compris de cette période, ce sont les babas cool des Cévennes et du Luberon. «Balade-toi dans les champs, ne te lave pas, ne va pas l’école!» C’est idiot. Freud disait qu’il y avait des frustrations nécessaires, une société ne pouvant pas fonctionner sans limites. Voilà le débat sur l’autorité. A force d’être complices, d’être dans un jeunisme où les parents ne vieillissent plus – dites à Jane Fonda qu’elle est vieille, elle vous collera une tarte -, les ados sont en compétition, alors qu’ils ont au contraire besoin de radicalité : «Tu ne fumes pas de haschisch; tu ne t’empègues pas tous les samedis soir; tu travailles à l’école; tu n’amènes pas de copines à la maison… tu attends que grand-mère soit à Lourdes!»

Et cela, c’est le problème du père. Je suis d’ailleurs à cet égard au bord de créer un «mouvement du masculinisme»… Le féminisme a été tellement facteur de progrès, d’égalité des sexes, qu’il faut prendre garde que certains excès ne fassent du père un petit castrat accessoire : les papas poules ont besoin de psychothérapie et Trois hommes et un couffin ne sont rien moins, objectivement, que trois malades mentaux. Il y a deux espèces sur terre, les garçons et les filles, dans l’égalité certes. Mais pas pareils. Le père aime sa fille, la mère, elle, aime son fils. On parle d’Oedipe, mais n’oublions pas Jocaste !

— À propos de relations père-fille…

Oui, je vois ce que vous voulez dire : ma fille se propose quant à elle de monter une « association des enfants de psy » ! Alice a 29 ans, elle sort de Normale sup lettres et de l’ENA, elle est conseiller diplomatique au Quai d’Orsay et s’imagine que c’est toujours moi le bon élève. Cela donne une certaine ambiguïté que je cultive avec soin. Inutile de préciser que j’en suis fier comme ce marchand de Palmyre qui se fit un tombeau aussi grand que ceux des rois. Mais elle est très critique – de moi et de la psy en général. Son association revendiquerait une pension à remettre aux enfants de psys pour cause de troubles vécus durant l’enfance. Je lui ai demandé de m’expliquer. Ce qu’elle a fait : «Revenant à la maison, tu racontais des histoires que tu avais comprises. Moi, j’avais 7 ans, j’étais en CE1 et je me disais: «Je ne vais rien lui confier de ce que je pense, sinon il va me comprendre!»» Elle se planquait par rapport aux explorateurs de psychisme que sont les psys. Que voulez-vous, je suis ainsi fait. Je suis incurable.


16/04/2010
LE FIGARO

Freud est-il décidément une chasse gardée…

Freud est-il décidément une chasse gardée et son œuvre interdite de relecture critique ?


Michel Onfray s’en prend ad hominem à l’autrice d’une critique en règle de son livre. lisez et jugez par vous-même. Vous disposez des moyens d’aller vérifier dans les textes, présents sur ce site.


Voilà, c’est fait, Mme Roudinesco qui piaffait d’impatience dans la perspective de la parution de mon livre sur Freud a enfin pu vider sa bile dans Le Monde des livres et, personne ne s’en étonnera, les arguments sont connus : je suis un fasciste, un compagnon de route de Vichy et de Pétain, un suppôt du Front national, un défenseur d’auteurs ayant trempé dans la collaboration… De fait, chacun jugera : mon trajet depuis mon premier livre paru en 1989 illustre bien les dires de cette dame, je n’ai cessé en effet d’être un Léon Daudet moderne, un Maurras contemporain, un genre de Le Pen de la philosophie ou bien encore un ” freudo-marxiste ” qui réhabilite ” les thèses paganistes de l’extrême droite française “. J’ai honte pour elle…

Pour écrire un pareil tissu de sottises, il lui aura suffi de reprendre les textes qu’elle publia jadis pour criminaliser les auteurs du Livre noir de la psychanalyse et de changer les noms pour y mettre le mien : son épistémologie est bien connue du milieu… Je dispose même de plusieurs témoignages de psychanalystes illustres affligés que cette dame puisse s’autoproclamer gardienne médiatique du temple freudien et considérer que, si on émet une critique sur Freud, le freudisme ou la psychanalyse, c’est à elle qu’on fait une offense personnelle. Une semaine avant la parution du livre, elle se répandait déjà dans un communiqué insultant à mon endroit auprès de l’Agence France-Presse… Pour éviter cette paranoïa, on peut toujours se faire psychanalyser, mais il est vrai que la chose semble déjà faite et témoigne contre l’efficacité du divan !

Mme Roudinesco coupe l’humanité en deux : les juifs et les antisémites. Comme je n’ai pas l’honneur d’être juif, il faut bien que je sois antisémite. Dialectique imparable apprise pendant les longues années de son militantisme au Parti communiste français dans sa période stalinienne et resservie ad nauseam depuis qu’elle tient boutique à Paris du petit commerce freudien.

Lisons. Voici ce que je penserais : Kant est un précurseur d’Adolf Eichmann, saint Jean un préfigurateur d’Hitler et Jésus l’inventeur d’Hiroshima. Faut-il en rire ? J’ai peine pour elle… Elle parle de ses fantasmes, pas de mes textes, il lui faudrait pour ce faire des vertus qui lui manquent : l’humilité et la capacité à lire ce qui est écrit et non ce qu’elle projette. Elle n’est pas par hasard l’auteur d’un livre intitulé La Part obscure de nous-mêmes , sous-titré Une histoire des pervers … Elle sait de quoi et de qui elle parle et illustre ce faisant, à son corps défendant, la thèse qui anime mon livre sur Freud, thèse nietzschéenne au demeurant : toute philosophie constitue l’autobiographie de son auteur, sa confession…

J’aurais mis cinq mois à lire l’œuvre complète de Freud : la préface signale (page 16) que j’ai commencé ma lecture en 1973… Mme Roudinesco affirme que mon livre est ” truffé d’erreurs ” sans dire lesquelles. Qu’il est ” traversé des rumeurs “, toujours sans préciser. Qu’il est ” sans sources bibliographiques ” ! Or, si Mme Roudinesco avait eu le livre entre les mains et ne s’était pas contentée de ses fantasmes, elle aurait constaté qu’il existe une bibliographie commentée de vingt pages en interligne ” un “, soit, j’ai vérifié sur mon fichier, 56 521 signes… Pour une bibliographie inexistante, on a fait mieux !

Et puis, signature d’un texte qui pourrait être anonyme, on la reconnaîtrait tout de même, la présence du mot ” révisionniste “, sésame à l’aide duquel on criminalise toute pensée critique qui préfère l’histoire à la légende que Mme Roudinesco entretient avec le soin d’un éleveur de mygales. Voici donc le gros mot lâché, il sert à jeter l’opprobre sur toute pensée critique à l’endroit du freudisme, les auteurs du Livre noir de la psychanalyse s’en souviennent, meurtris d’avoir été traités d’antisémites et de révisionnistes par la presque totalité de la presse emboîtant alors le pas comme un seul homme à la dame spécialiste de la perversion. Comme j’avais prévu l’attaque, j’avais écrit que les thuriféraires de la secte affirmeraient ceci : ” Toute critique de la psychanalyse repose sur une critique de Freud qui était juif, elle est donc toujours suspecte d’antisémitisme ” (page 461), un argument inventé par Freud lui-même en son temps. Je ne m’étonne donc pas de le retrouver comme fond de sauce à son vieux ragoût…

J’aurais aimé, au lieu de ce long cri de haine, un article qui m’explique : pourquoi Freud rédige une dédicace élogieuse à Mussolini en 1933 ; pourquoi il s’est rangé du côté du chancelier Dollfuss auquel on doit l’austro-fascisme responsable des répressions sanglantes à Vienne en 1934 – 1 500 à 2 000 morts sous ses fenêtres ; pourquoi, avec le psychanalyste Max Eitingon, Freud travaille dès 1933 avec les nazis pour que, sous couvert de l’Institut Göring, la psychanalyse puisse continuer à exister sous le IIIe Reich ; pourquoi Freud envisage de promouvoir le psychanalyste non juif Felix Boehm à la tête de l’institution pour ” favoriser une politique de collaboration avec le nouveau régime “, écrit Elisabeth Roudinesco dans Retour sur la question juive (page 136) quand il lui arrive par hasard d’être honnête ; pourquoi il existe nombre de textes contre le bolchevisme chez Freud et aucun contre le fascisme ou le national-socialisme ; pourquoi, octogénaire, l’Homme aux loups lui-même explique en 1974 que, plus d’un demi-siècle après avoir été prétendument guéri par Freud en 1918, il est toujours souffrant et en analyse ; pourquoi Freud refusait de prendre les pauvres sur son divan ; pourquoi l'” attention flottante ” est un concept mis en place par ses soins qui justifie que l’analyste puisse dormir pendant les séances sans que l’analyse s’en trouve affectée ; pourquoi il prenait l’équivalent de 450 euros la séance en liquide et préconisait une séance par jour.

Ces deux dernières remarques m’autorisent à penser qu’Elisabeth Roudinesco a raison de conclure son texte ainsi : ” On est loin ici d’un simple débat opposant les partisans et les adeptes de la psychanalyse, et l’on est en droit de se demander si les motivations marchandes ne sont pas désormais d’un tel poids éditorial qu’elles finissent par abolir tout jugement critique. La question mérite d’être posée. “

Avec ce livre, des amis m’avaient prédit la haine au prétexte que je m’attaquais au portefeuille : je mesure aujourd’hui combien ils avaient raison…

Michel Onfray Philosophe, auteur du Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Grasset, 600 p., 22 €.

Halte aux impostures de l’Histoire

Halte aux impostures de l’Histoire

par Guillaume Mazeau

Avant même sa parution, le dernier livre de Michel Onfray contre Freud fait déjà l’objet d’un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco n’exagère-t-elle pas en décrivant Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l’extrême droite ? Bien au contraire. Les dérives d’Onfray ne sont pas nouvelles. En 2009, il a publié une apologie de Charlotte Corday (La Religion du poignard. Eloge de Charlotte Corday, Galilée). Plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse.

Dans ce brûlot truffé d’erreurs grossières, Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut aujourd’hui inspirer ceux qui, lassés d’une gauche impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent attachés à l’action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette classe politique dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur… Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n’a jamais dit : ” Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrais le feu pour la faire sauter ” (p. 27)…

Non, les élites politiques de la Révolution n’étaient pas toutes corrompues. Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des sauvages. Onfray croit-il vraiment que le cannibalisme était une pratique fréquente sous la Révolution ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ? Surtout, jamais Charlotte Corday n’a été athée ni libertaire, mais une noble défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la religion.

Affectant la posture du visionnaire incompris des élites parisiennes, Onfray balaye d’un revers de main les centaines de travaux scientifiques publiés depuis au moins quarante ans, qui contredisent ces caricatures. Michel Onfray se rend-il compte que presque tout ce qu’il dit ne provient d’aucune source, d’aucune archive, mais de mémoires ou d’écrits apocryphes pour la plupart publiés au XIXe siècle par l’historiographie catholique et royaliste ?

Travail de sape

Ainsi, tout ce qu’il dit sur le procès et l’exécution de Corday est tiré des Mémoires de Sanson … en réalité écrits par le jeune Balzac à l’orée des années 1830 ! La plupart des anecdotes liées à la personnalité de l’assassin de Marat ont, quant à elles, été inventées un demi-siècle après les faits par Mme de Maromme… une fervente légitimiste !

Cette désinvolture vis-à-vis des sources réduit cet essai à ce qu’il est : une mauvaise paraphrase de la droite cléricale et monarchiste du XIXe siècle. Parmi tous les écrits sur Charlotte Corday, celui qui ressemble le plus à l’éloge d’Onfray est d’ailleurs la pièce de Drieu La Rochelle, jouée sous l’Occupation en zone libre et inspirée de cette même famille de pensée.

Adepte de la ” religion du poignard “, Michel Onfray trahit pourtant l’inventeur de l’expression : Jules Michelet. Celui-ci avait fait l’éloge de la résistance à l’oppression en 1847 pour expliquer les causes de l’assassinat de Marat, en reprenant un argument proposé par Adolphe Thiers vingt ans plus tôt. Mais le contexte était bien différent : ces deux historiens engagés étaient alors confrontés à des régimes monarchiques autrement plus liberticides que le nôtre ! La justification pour l’action violente ressemble plutôt ici à celle que proposait en 1933 Maurice d’Hartoy, le fondateur des Croix de feu, dans le manifeste du ” Comité Corday “…, intitulé Dictature .

La récupération de ce patrimoine et des arguments de l’extrême droite est malhonnête car, comme auteur, Onfray exerce une certaine responsabilité : en l’absence de notes de bas de page et d’une bibliographie sérieuse, il ne donne jamais à ses lecteurs les moyens de vérifier ses affirmations. En vérité, la Charlotte Corday d’Onfray n’a jamais existé… que sous la plume des hommes proches de la droite fascisante.

Dans les années 1930, ceux-ci suggéraient qu’il était possible de sortir du ” déclin français ” en stigmatisant les politiques et en prêchant la violence. Lorsqu’elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public et qu’elles passent inaperçues dans la critique, ces révisions de l’Histoire et ces dérives idéologiques participent d’un lent travail de sape contre les valeurs démocratiques. Sans conduire à dénigrer l’ensemble des initiatives d’Onfray, elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté. On ne peut être spécialiste de tout. Michel Onfray ferait bien d’en tirer quelques enseignements.

Guillaume Mazeau

Maître de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne


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© Le Monde

La psychanalyse sans illusion. Laissons Onfray à lui-même…

La psychanalyse sans illusion.

Laissons Onfray à lui-même et à son inconscient

De Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole : titre glorieux, clin d’oeil nietzschéen. Mais attention : nietzschéisme fréquentable, nietzschéisme de bon aloi, et tout de marketing bien verni. Nietzschéisme d’entre la poire et le fromage, de mauvais rires et de ces salons où, faute de penser, l’on cause toujours. Pauvre Nietzsche…

Depuis des semaines, la rumeur gronde et enfle. Les titres en ” une “… Les magazines qui ne mentent ni ne se trompent jamais, l’affirment : Freud n’a qu’à bien se tenir car Onfray arrive. Car Onfray est là…

Tout de même, d’interviews militantes en confidences soigneusement dosées, on sait déjà que ce livre n’apportera rien de neuf, sinon quelques inepties que l’on avait déjà maintes et maintes fois entendues, mais qui, ici peut-être, seront un rien différemment tournées. Peut-être… Mais de révélations point.

S’il le faut tout de même, parmi d’autres : Freud aurait eu une liaison avec sa belle-soeur, Minna Bernays. Vieille rumeur colportée par Lacan, qui lui-même l’aurait tenue de Jung, auquel tante Minna – alors qu’elle ne l’avait jamais vu auparavant, lui Jung, ni d’Eve ni d’Adam – aurait fait entre deux portes des confidences…

Faut-il rire ? Ou faut-il s’interroger sur ce qui est en jeu chez ceux qui s’acharnent à se représenter Freud à la fois comme une sorte de censeur puritain et comme un débauché ? Petite débauche d’ailleurs et manque lamentable d’imagination. Tante Minna, franchement… Et la chose serait-elle par ailleurs et d’aventure avérée, cela, au juste, changerait quoi à la vérité ou fausseté relative des concepts psychanalytiques ? Très précisément, rien. Historicisme de trou de serrure…

La vérité, quelles qu’aient été ses occasionnelles pratiques d’alcôve (fictionnelles, fantasmatiques ou réelles), est que tout ce que l’on sait de Freud montre un homme qui – à tort ou à raison – se méfiait profondément des excès vers lesquels pouvait le porter son extrême sensibilité : affects, mouvements d’enthousiasme ou de colère, musique, sentiment océanique… La lecture de Nietzsche le ravissait, mais il s’en méfiait. Tout comme Goethe ne supportant pas d’écouter Beethoven, il redoutait de s’y perdre.

Je ne sais avec qui Freud couchait ou ne couchait pas, un peu, beaucoup, tendrement, passionnément, ou pas du tout, et je m’en contrefiche suprêmement, mais ce que je sais c’est que si l’on ne comprend pas que Freud était avant tout apollinien plutôt que dionysiaque, on ne comprend rien ni à Freud ni à l’essence de la psychanalyse. ” La voix de la raison est basse, mais elle ne cesse que d’être entendue. ” Voilà le modeste credo auquel se raccrochait Freud.

Des erreurs, des non-sens, des exemples d’une criante mauvaise foi, à dresser ici la liste serait trop long. D’autres, ailleurs, s’en chargeront. Une remarque encore pourtant, la dernière : il est un instant malheureux où Michel Onfray s’est dévoilé au-delà de ce qu’il aurait dû, et bien au-delà certainement de ce qu’il aurait voulu.

Cherchant à illustrer la radicalité de son opposition à Freud, il lui vint, dans Le Point du 15 avril, cette métaphore étrange : ” Il y a aussi des gens qui trouvent qu’on peut sauver quelque chose dans le nazisme. Moi, je ne défends pas les autoroutes de Hitler. ” Nazisme pour illustrer la psychanalyse. Hitler pour éclairer Freud. Sidérants parallèles… Michel Onfray n’a pas de chance, car c’est là précisément ce que l’on appelle un acte manqué. Une maîtrise apparente, langagière ou autre, qui, un instant, rate le mot, le coche, la marche, et trébuche, et révèle autre chose que son intention première…

Tout acte manqué est un masque qui glisse. Que Michel Onfray ait, comme tout le monde, un inconscient, n’est pas une surprise. Que de son inconscient émane un aussi douteux effluve est, en revanche, à noter soigneusement. ” Allons, allons ” enjoindra la conscience naïve, cette doucereuse lâcheté, cette banalité désireuse de tous les refoulements. ” Allons, allons, ce n’est là, après tout, qu’un mot. ” Oui, un mot, rien qu’un mot. Mais ce mot-là est de trop. Et justement, il est le pire des mots… Laissons donc Michel Onfray à lui-même.

Allons à l’essentiel : pourquoi le retour une fois de plus, de cette vieille agitation ? De ces arguments recuits ? Pourquoi tant de haine ? De haine jubilatoire envers la psychanalyse ?

Essentiellement parce que la psychanalyse est un camouflet à notre narcissisme et à nos fantasmes de toute-puissance. Nous avons un inconscient et cet inconscient est source permanente et inextinguible de pulsions impérieuses et tyranniques. Cet inconscient est le véritable coeur de notre être, et toujours il nous leurre et nous manipule par de faux objectifs, des pseudo-désirs, de pitoyables rationalisations. Cet inconscient, nous n’en déchiffrons les logiques que dans l’après-coup. Et face à lui, notre moi conscient est bien faible. ” Je ” toujours se dérobe et nous nargue.

On connaît l’infernal, l’odieux trio : Copernic, Darwin et Freud. Trois décentrages. Trois impardonnables injures. La Terre n’est pas le centre de l’Univers. L’homme n’est qu’un animal, un animal peut-être un peu particulier, mais animal tout de même, et issu d’une longue lignée d’animaux. Et la conscience de l’homme, en dernière analyse, n’est jamais qu’épiphénomène d’autre chose. L’inconscient triomphe et nous ne sommes même plus maîtres chez nous, en nous. Comme c’est triste…

Pour terminer, au risque de faire ricaner encore les forts et beaux esprits, tous ceux qui savent ” le prix de chaque chose et la valeur d’aucune ” (Oscar Wilde), mais parce que la psychanalyse – n’en déplaise à certains et sans pour autant être ni infaillible, ni magique, ni panacée applicable à tous – n’est pas un exercice vain, une timide note personnelle : j’ai souffert durant plus de vingt ans d’une inhibition névrotique grave à l’écriture. Je sentais les livres en moi, ces textes possibles et impossibles que je ne parvenais pas à mettre sur le papier. Ces feuilles me tétanisaient. Devant l’horreur de ces béances, mon esprit s’engourdissait et devenait silence et informe magma…

Quoi ? Imagerie sexuelle ? Anale ? Et comment !.. Hélas, je ne suis toujours pas Shakespeare aujourd’hui. Je ne suis que Declerck. Mais à tout le moins, je peux écrire ce que j’écris. Et cela m’a pris six ans d’analyse, trois fois par semaine… Ce que la psychanalyse a changé pour moi ? Oh, trois fois rien. Seulement cette petite chose insignifiante et ô combien éphémère qui s’appelle ma vie.

Patrick Declerck

Patrick Declerck Ecrivain

Membre de la Société psychanalytique de Paris

© Le Monde

Réponse à Michel Onfray sur ses prises de positions caricaturales en matière de psychanalyse

Par Pierre Delion

Avril 2010


On n’en peut plus des réactions au brulôt de Michel Onfray. Nous joindrons bientôt au témoignage de Pierre Delion s’en prenant au simplicisme de notre nouveau “Nietzsche” trois autres réactions, sous pdf, un peu plus tard, il faut aussi prendre le temps de respirer. Il faut vous rendre à notre éditorial, qui lui-même renvoie à un autre bouquet de textes par le biais de l’éditorial précédent et le jeu d’hyperliens télescopiques (ce dernier de Pierre Cormary, pour ceux qui veulent approfondir, ne manque pas d’intérêt). Cela fera beaucoup à lire mais d’une lecture qui ne manquera pas d’intérêt. Il n’aura pas été dit qu’on pouvait imprimer n’importe quoi sans que les intellectuels concernés réagissent. Il ne faut pas prendre l’opinion pour une idiote.

Philippe Grauer


Pouvoir débattre de la psychanalyse et de ses limites en matière de système psychopathologique et/ou de réussite thérapeutique est une des possibilités offertes par le débat démocratique. A condition de la faire de façon informée et rigoureuse. Mais profiter de son aura médiatique pour en abuser et transformer le toujours nécessaire débat en caricature est une lâcheté. Et la démocratie actuelle, ravagée par sa dérive médiatique simplificatrice n’a pas besoin de ce coup de pied de l’âne.

Si je me permets de prendre part au débat, c’est parce que certains oublient avec une désinvolture étrange, les progrès que la psychanalyse freudienne a permis de réaliser dans un monde étrange lui aussi, celui de la maladie mentale. Alors que les avancées de la réflexion de Pinel et Pussin avaient abouti à la création d’asiles départementaux à une époque de sinistre mémoire au cours de laquelle les fous étaient enchaînés dans les culs de basse fosse des prisons, les limites du grand renfermement avaient été vite trouvées dans ces lieux dédiés aux malades mentaux.

Toute l’évolution du XIXème siècle n’y aurait rien fait si Freud, avec sa métaphore du cristal n’avait permis de changer le vertex pour examiner les conditions présidant à la psychopathologie dès le début du XXème siècle, engageant dès lors la psychiatrie sur une voie radicalement différente, celle qui consiste à considérer le malade mental comme un frère en déshérence, capable de s’appuyer sur ses propres ressources et sur celles de la communauté pour changer de trajectoire.

La relation thérapeutique avec les patients, conceptualisée par Freud sous le terme de « relation transférentielle », lui donnait une possibilité de modifier en profondeur leur destin tragique. Mais si Freud théorise ces points de vue éminemment dignes d’intérêts pour les personnes névrosées dès le début du vingtième siècle, il va falloir attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que des psychiatres, Tosquelles, Daumézon, Bonnafé et d’autres, ayant intériorisé de telles notions, puissent les proposer au pouvoir d’État pour les mettre en pratique, et notamment au service des personnes psychotiques.

La psychiatrie de secteur (circulaire du 15 Mars 1960), vraie révolution de la psychiatrie du siècle dernier, n’est que la transposition sous le terme de continuité des soins de la relation transférentielle freudienne dans un dispositif permettant d’accompagner tout au long de leur vie les patients présentant des troubles psychiques graves. On oublie souvent que c’est ce dispositif qui a permis de transformer radicalement les asiles en soignant les patients dans la cité, quitte à, dans certains cas, proposer une hospitalisation en psychiatrie. Je prétends que c’est Freud et ses successeurs au rang desquels je place les fondateurs de la psychothérapie institutionnelle, qui ont, ensemble et à distance dans le temps, permis cette évolution formidable, en modifiant profondément les esprits des soignants.

Si aujourd’hui ces avancées sont ridiculisées à grands traits par certains “intellectuels” comme Michel Onfray, qui se pare à vil prix des atours de la vérité, ils contribuent à rendre le retour de psychiatrie sécuritaire plus prégnant que jamais. En effet, c’est par la casse de cette psychiatrie à visage humain telle que la psychiatrie de secteur l’a promue, que la psychiatrie du XIXème siècle revient pour enfermer les fous qui ne peuvent être que dangereux, alors qu’ils sont moins dangereux que la moyenne des citoyens et, oh combien ! plus vulnérables. Or c’est précisément Freud qui avait grandement contribué à changer cette idée de la folie pour en faire un drame humain parmi d’autres, et à redonner espoir à ceux qu’elle concerne soit directement dans leur chair, soit en tant que psychiste professionnel.

Parce que je suis pédopsychiatre, j’ajoute que la pensée freudienne, approfondie par ses élèves, Melanie Klein, Anna Freud, et beaucoup d’autres en ce qui concerne les enfants, est ce qui permet de faire pièce aux seules prescriptions médicamenteuses et autres pratiques éducativo-comportementales qui sont aujourd’hui devenues la tendance dominante des pratiques pédopsychiatriques. Une prescription médicamenteuse ne doit se faire, quand elle est nécessaire, ce qui est rarement le cas en pédopsychiatrie, que dans un cadre adjuvant par rapport à la psychothérapie. Et les psychothérapies d’inspiration freudiennes sont, à ma connaissance, celles qui sont suivies d’effets lorsqu’elles sont pratiquées dans de bonnes conditions, c’est-à-dire par des gens formés et ouverts aux autres dimensions de la souffrance psychique des enfants, aussi bien aux aspects anthropologiques que socioéconomiques.

Tirer sur le pianiste freudien par provocation et pour le seul plaisir de l’esthète mélancolique est une ânerie. Mais le faire en oubliant que les livres de Freud ont été brûlés par les nazis, est non seulement de la désinformation de bas étage, elle est un effort de plus en faveur de la déconstruction de la pensée complexe. Et là nous avons à faire à un champion.