Onfray : (le doigt) dans l’œil du cyclone

Préliminaire.

Dans l’oeil du cyclone


Ça continue. Henri Roudier, professeur de mathématiques au lycée Chaptal nous fait parvenir sa réaction, où il s’efforce situer la place de l’extrême droite dans le débat. 2002 -2010 : si on contextualise on n’en est plus à des soubresauts erratiques, il s’agit d’une tendance historique sur la durée. Freud, c’est sûrement un honneur, donne lieu à des attaques coordonnées sur une base idéologique cohérente, visant à crapuliser la psychanalyse sur le socle sous-jacent d’accusations insistantes dans le registre bien entendu masqué de l’antisémitisme, qui signe la chose du côté du “détail”, celui qui tue.

Cela permettra immédiatement à ceux qui savent se repérer dans ce genre de littérature et de paysage, de savoir immédiatement où ils sont, avec Michel Onfray. Il est plus inquiétant d’observer que des gens de gauche demeurent aveugles à l’évidence et introduisent le vampire dans la demeure. Ainsi nous apprenons que Le Monde vient d’attribuer une chronique à notre pourfendeur célinien. Abasourdissant.

C’est le mérite de la réaction spontanée d’intellectuels de tous bords d’avoir alerté de l’arrivée du loup aux abords de la bergerie. On se plaisait à penser que plus jamais on n’aurait à rencontrer ce style. Eh bien { {le plus jamais ça n’aura fonctionné, on aurait pu s’en douter, qu’un temps. La nouvelle génération n’a pas connu ce genre de littérature, ce ton terrible. Elle n’est pas immunisée. À nous, qui l’avons connu, de l’en prévenir. Ne jamais, au grand jamais, y prêter le flanc.

Philippe Grauer}}


Il y a cinq ans déjà le  Livre noir de la psychanalyse  proposait un montage hallucinant de quelques travaux historiques déjà connus et fort discutables sur la psychanalyse d’une part, et de textes militants pour la promotion des thérapies cognitives et comportementales. Ainsi l’un des auteurs de l’ouvrage, Jean Cottraux, a participé à l’élaboration du fameux rapport de l’INSERM publié quelques mois auparavant ; ce rapport prétendait établir la supériorité de ces thérapies sur toutes les autres psychothérapies en se basant sur une méthode statistique totalement biaisée.

A l’époque le livre fait la une du Nouvel Observateur dirigé par Laurent Joffrin qui s’obstine à voir dans ce livre un équivalent du  Livre noir du communisme . Depuis les temps ont changé et Laurent Joffrin a quitté Le Nouvel Observateur pour Libération où manifestement il continue à défendre les mêmes positions. Quant à l’Observateur, il est revenu à une position rationnelle et s’est engagé à nouveau dans une démarche qui lui fait honneur (cf numéro récent intitulé : Pourquoi la psychanalyse ).

Si les auteurs du Livre noir venaient de tous les horizons politiques, on ne pouvait les situer à l’extrême-droite. Il n’en est pas de même de l’ouvrage de Jacques Bénesteau, paru en 2002 intitulé  Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation , préfacé par Jacques Corraze, psychiatre et ancien professeur à la faculté de Toulouse, proche des thèses du Front national. On sait que Benesteau et le Club de l’Horloge ont intenté en février 2005 un procès en diffamation à Élisabeth Roudinesco pour un article paru dans Les temps modernes (n° 627) intitulé “Le Club de l’Horloge et la psychanalyse. Chronique d’un antisémitisme masqué”. Le club de l’Horloge et J. Benesteau ont perdu le procès. Moment d’autant plus intéressant que se trouvait en jeu un concept historique et linguistique, celui d’antisémitisme masqué (2).

Or dans son pamphlet intitulé  Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne , M. Onfray adopte la thèse de Benesteau selon laquelle il n’y avait pas d’antisémitisme à Vienne durant l’entre-deux-guerres car les Juifs occupaient des postes importants dans tous les secteurs de la société. Il y fait également l’éloge de  La scolastique freudienne  (Fayard, 1972), ouvrage de Pierre Debray-Ritzen, pédiatre et fondateur de la Nouvelle droite, connu à l’époque pour ses positions contre le divorce et l’avortement. M. Onfray peut donc continuer à se prétendre d’extrême-gauche ou libertaire, mais force est de constater que ses textes s’inscrivent dans une toute autre tradition et que sa plume emprunte souvent les chemins de la rhetorique de l’extrème-droite ; on en trouvera d’ailleurs une illustation saisissante dans sa réponse au texte d’Elisabeth Roudinesco. En témoigne également, dans un autre registre, son ouvrage sur Charlotte Corday.

Il faut également dire un mot du site internet psychiatrie und ethik. Il s’agit bien d’un site d’extrème-droite ; le logo en est un décalque étonnant de celui du Front national et Laurent Joffrin (cette fois plus lucide) l’observait lui-même en octobre 2005 dans une réponse à une lettre ouverte de S Bialek. Voici l’extrait :

“… Ai-je poussé la curiosité jusqu’à m’informer du contenu du site psychiatrie und ethik ? demandez-vous. Oui, dès le mois d’août dernier, quand les premières accusations contre les auteurs du Livre noir ont été formulées. Nous nous sommes renseignés et il est vite apparu que les auteurs du Livre noir avaient été impliqués dans ce site sans en connaître la louche orientation politique. Ils ont tous rompu avec ce courant dès qu’ils en ont constaté la nature idéologique…”

Enfin il faut faire état de la lettre qu’a adressée l’un des auteurs du Livre noir, M. Borch Jacobsen à Jacques Bénesteau le 24 décembre 2003. En voici le contenu :

“Je vous saurais gré de cesser de me faire parvenir la littérature du Club de l’horloge, officine bien connue de l’extrême-droite française. En ce qui concerne mes rapports avec Elisabeth Roudinesco, il est de notoriété publique que je suis depuis de longues années en désaccord complet avec ses positions. Ceci toutefois ne saurait m’inciter à me rallier aux chemises brunes intellectuelles avec lesquelles vous avez jugé bon de vous associer. J’ai le plus grand mépris pour tout ce que représente le Club de l’horloge et je ressens comme une insulte que vous ayez pu songer un seul instant que je m’associerais à cette provocation”

On se demande comment aujourd’hui le même Borch-Jacobsen peut accepter une alliance avec Michel Onfray (comme on le voit par exemple dans une émission récente de  TV : La grande librairie).

On se demande de même comment Laurent Joffrin dans son éditorial du 17 avril 2010 en adoptant à nouveau une posture soi-disant objective, cette fois pour défendre le livre de Onfray, peut favoriser sans même s’en rendre compte les thèses de l’extrème-droite et entraîner son journal dans une telle dérive.

La dictature du marché expliquerait-elle ces prises de position ?

Henri Roudier

Bulletin de la SIHPP (ioi même)

Trois ans !

Le plus intelligent

C’EST le plus intelligent de mes trois enfants “, précise d’entrée de jeu Michel Girard, qui ajoute que, du côté des deux autres, ” l’un est commandant de bord, l’autre a fait Sciences Po et Dauphine “. Depuis un mois en demi, ce père n’a pas vu son fils Laurent, 40 ans, hospitalisé dans un établissement psychiatrique.

Après sa dernière visite, le malade a fugué durant une nuit, avant de se représenter le lendemain, ravi. Ses parents ont demandé à le revoir, mais attendent toujours une autorisation. La dernière sortie de Laurent avec sa famille, c’était il y a bientôt deux ans.

C’est à l’âge de 22 ans que, de retour d’un rendez-vous avec son psychologue, il a dit à son père et sa mère qu’il voulait être hospitalisé. ” Une douche froide “, se souvient Michel Girard, retraité et président de l’Union nationale des amis et familles de malades psychiques (Unafam) des Hauts-de-Seine. Depuis l’adolescence, les parents de Laurent et certains professeurs voyaient bien qu’il était ” en révolte “, mais aucun diagnostic médical n’avait pu être posé. Laurent est allé jusqu’en terminale, mais n’a jamais eu son bac, ce qui ne l’empêche pas de faire de la programmation informatique. On dit qu’il est psychotique. ” Il peut être envahi par des hallucinations visuelles et auditives qui le terrorisent “, explique son père.

Peu à peu, ses rechutes se sont aggravées. Après des années d’allers-retours volontaires entre son domicile et une clinique psychiatrique, le personnel soignant a estimé qu’il fallait l’hospitaliser sans consentement. Il aurait pu devenir dangereux pour lui-même. Cela a été une nouvelle étape.

Trop long

Une fois, son père a même dû signer une demande d’hospitalisation. Un moment douloureux. ” Je l’ai fait parce que cela permettait un meilleur suivi “, dit-il. Il sait que Laurent est, pour les médecins, ” un cas complexe “.

Cercle vicieux

Depuis trois ans maintenant, le jeune homme reste hospitalisé. Sa famille trouve cela trop long et voudrait quitter ce ” cercle vicieux ” dans lequel elle se sent enfermée. Si les derniers contacts de Laurent avec les siens ont été suivis d’une rechute, ils y voient le signe d’un besoin de sortir. ” Le problème, c’est qu’il tourne en rond dans sa tête, estime son père. Ce n’est pas en lui faisant mettre des lettres dans des enveloppes, une activité inadaptée à son niveau, que cela peut fonctionner. “

Même s’il pense que son fils ne sera pas concerné, Michel Girard est favorable à l’obligation de soins sous contrainte hors de l’hôpital. Il trouve cependant le projet de loi incomplet, considérant que la réflexion doit aller au-delà du traitement médicamenteux.

Des lieux intermédiaires

Qu’il faut trouver des lieux intermédiaires pour que les malades ne restent pas inoccupés chez eux. ” Le problème, en France, c’est la barrière qui existe entre le médical et le social, conclut-il. Et le manque de prise en charge, dû à la fermeture de structures d’accueil. “

L. Cl.

Hospitalisation sans consentement


Une grave question de société, abordée au départ sur coup de pulsion du pouvoir, un accident (rarisssime), une loi (sécurissime). Le collectif La nuit sécuritaire continue de faire pression pour épargner à la psychiatrie sa politisation sécuritariste.

Naturellement les quatre côtés du Carré psy sont solidaires et ce qui arrive à l’un par contre-coup affecte les autres. Ce qui explique à quel point il est délicat de toucher à n’importe quelle pièce du système sans voir les trois autres réagir vivement, les solidarités et les oppositions s’accentuer.

Les enjeux idéologico politiques et souvent corporatistes sont considérables, car c’est à l’humain qu’on touche. Que ce soit pour se mettre à l’abri d’autrui ou pour lui venir en aide n’est pas indifférent. À un moment donné quelle tendance est sur le point de l’emporter ? Que ce soit par la méthode médicamenteuse et davantage, de confinement, ou par la libération par la parole (y compris psychocorporelle) — les deux pouvant se combiner. On peut également voir le médical ou le médico psychologique s’efforcer de prendre l’avantage. On peut voir le médical DSM s’appliquer à ruiner le processus de subjectivation. On peut voir le politico idéologique colorer le médical et une inflation neuro TCC occuper tout l’espace psychologique.

On n’est pas près de voir disparaître pour autant ni la psychanalyse ni la psychothérapie relationnelle. Mais on peut assister régulièrement à des moments de tensions et de conflits entre les différents continents qui bougent sans arrêt sur cette terre carrée que constitue le Carré psy, sous les poussées des tendances politiques profondes et de longue durée qui en animent le socle.

PHG


Les hospitalisations sans consentement, régies par la loi du 27 juin 1990, représentent 15 % des hospitalisations en psychiatrie.

HDT

L’hospitalisation à la demande d’un tiers

Elle est demandée par un proche d’une personne malade. L’état de santé du patient doit imposer des soins immédiats assortis d’une surveillance constante. La mesure empêche le patient de sortir librement. Elle est levée sur avis médical.

HO

L’hospitalisation d’office

Elle est prise par le préfet ou le maire pour les personnes qui compromettent l’ordre public ou la sûreté. Le malade ne peut quitter l’hôpital. La mesure est levée par le préfet sur proposition médicale ou le juge judiciaire.


Élargissement en ville des soins sous contrainte ?

Jusque-là cantonnés à l’hôpital psychiatrique, les soins sous contrainte pourraient être élargis à la ville. C’est là l’évolution principale de l’avant-projet de loi ” relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques “, qui modifie la loi de 1990 sur l’hospitalisation sans consentement. Annoncée depuis des années, cette réforme fait actuellement l’objet d’une concertation entre le ministère de la santé, les syndicats de psychiatrie, les patients et leurs familles.

Soigner contre son gré

Est-il possible d’obliger une personne atteinte de troubles psychiques à se soigner, en dehors de l’enceinte de l’hôpital ? De nombreuses inquiétudes s’expriment et le débat fait rage. Rien de plus normal, selon le docteur Yvan Halimi, le président de la Conférence des présidents des commissions médicales d’établissements des centres hospitaliers spécialisés (CME-CHS) : ” La psychiatrie est la seule discipline médicale où l’on peut soigner quelqu’un contre son gré, et porter ainsi atteinte aux libertés individuelles “, rappelle-t-il.

Ministère de la Santé et non de l’Intérieur

Le contexte de cette réforme est particulier. C’est en effet après le drame de Grenoble, où un malade ayant fugué de l’hôpital avait poignardé un étudiant, que le président de la République avait demandé, fin 2008, une réforme des règles d’hospitalisation dans un sens plus sécuritaire. Certes, le fait que le projet de loi soit porté par le ministère de la santé et non celui de l’intérieur a rassuré les professionnels de la santé, mais beaucoup estiment que l’objectif n’est pas uniquement sanitaire.

Délai de 72 heures

Concrètement, le texte prévoit la mise en place, à l’arrivée d’un malade à l’hôpital, d’une période d’observation de son état de 72 heures maximum. Sera alors décidé s’il peut rentrer chez lui, s’il sort mais avec une obligation de se soigner, ou s’il reste hospitalisé, sous le régime de l’hospitalisation libre ou sans consentement. En cas de sortie sous contrainte, un calendrier sera fixé avec l’hôpital pour que le malade y soit régulièrement suivi par un psychiatre. En cas d’écart, la direction préviendra le représentant de l’Etat. Une réhospitalisation pourra s’ensuivre.

Extension en ambulatoire

Les familles de malades mentaux demandaient cette extension, en ambulatoire, de la prise en charge sous contrainte. Parce que tout le monde n’a pas besoin d’être hospitalisé, mais aussi parce que hors structure psychiatrique, le suivi des malades a besoin d’être amélioré. ” Nous savons tous que la nécessité de soins sans consentement se fait sentir quand nos proches sont dans une situation de souffrance extrême ou de risque “, explique Jean Canneva, président de l’Union nationale des amis et familles de malades psychiques (Unafam), en faisant référence aux appels au secours de la mère du jeune schizophrène qui a poussé, début avril, un passager sur les voies du RER.

Autre disposition du texte, il permet de faciliter la prise en charge sans consentement d’un malade par le seul corps médical, sans l’accord d’un tiers. Un point qui séduit, car parfois aucun proche du malade ne voulait signer l’autorisation d’hospitalisation sous contrainte, de peur de se le voir reproché.

Avancées indéniables

Globalement, les représentants des familles (Unafam) et des usagers (Fédération nationale des patients en psychiatrie-Fnapsy) voient dans le texte ” des avancées indéniables “. Le délai de 72 heures d’observation est considéré comme une garantie contre les internements abusifs, comme le renforcement du rôle du juge judiciaire qui pourra être saisi pour ordonner la levée de la contrainte. Néanmoins, les familles et les usagers ont demandé des précisions sur les modalités de retour à l’hôpital, avec une répartition claire des rôles entre acteurs (soignants, pompiers, ambulanciers, policiers) et sur les cas qui seront concernés par le soin contraint hors hôpital.

“Expert en ordre public” — Bokobza contre

Les psychiatres, de leur côté, sont loin d’être tous favorables à la future loi. Les avis divergent sur l’impact de l’élargissement du soin contraint. Selon le ministère de la santé, il n’y aura pas d’augmentation du nombre de prises en charge sans consentement : elles ne devraient être proposées que quand l’état du malade le permettra. D’un avis totalement opposé, le collectif La nuit sécuritaire juge que le texte aboutira à un ” contrôle social des individus “. Farouche opposant au projet de loi, le docteur Hervé Bokobza, membre du collectif, redoute une perte de confiance entre les psychiatres et certains patients, comme les SDF. ” Le psychiatre sera mis dans une position d’expert en ordre public, et non plus de soignant “, juge-t-il.

30% de psychiatres en moins d’ici 10 ans

Beaucoup de craintes émergent sur l’impact de la réforme sur le travail des psychiatres. Angelo Poli, président du Syndicat des psychiatres d’exercice public, est favorable aux soins sous contrainte hors hôpital, mais il estime – et il n’est pas le seul – qu’il y aura un problème de manque de moyens pour suivre les malades, alors que ” dans les dix ans à venir, 30 % des psychiatres vont partir à la retraite “.

Sanitaire ou sécuritaire ?

S’agit-il donc d’une loi sanitaire ? Ou plutôt d’une loi sécuritaire ? Olivier Boitard, pour l’Union syndicale de la psychiatrie, évoque un texte de ” police sanitaire “. Une formule qui résume bien l’inquiétude d’une partie de la profession.

Laetitia Clavreul
© Le Monde
20 avril 2010

Onfray : “les dérives de l’intellectuel médiatique”

par Guillaume Mazeau

Levée de boucliers sur internet contre l’intellectuel falsificateur Michel Onfray, qui fait mousser sa haine en en accablant Freud. Voici ce qu’un autre historien dit du rapport de Michel Onfray à l’Histoire. Un rapport désinvolte, irresponsable, irrespectueux de son sujet comme de son public, qui compte s’en sortir si on le confronte à ses incohérences et positions d’extrême droite revêtues d’un déguisement de gauche qui laisse distinguer suffisament l’oreille du loup sous le masque, par pirouettes, insultes et diffamation.

Regardez comment il procède, finalement son art du brûlot ne date pas d’hier, reconnaissons lui ce mérite. Examinons avec soin et calme sa méthode et son art de l’excès populiste

Alors, on ne se laisse pas enfermer dans un vaste “ils sont tous aussi fous furieux les uns que les autres” et puisqu’il n’y a pas de fumée sans feu il doit certainement avoir un peu raison. On connait ce genre de raisonnement et de manipulation. On n’est pas forcé de tomber dans le panneau au motif qu’il serait grossier.

En tout cas, sur internet ça réagit. Voyons ce que la presse va faire.

Philippe Grauer


Avant même sa parution, le dernier brûlot écrit par Michel Onfray contre Freud ( Le crépuscule d’une idole , Grasset), fait déjà l’objet d’un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco n’exagère-t-elle pas en décrivant Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l’extrême droite? Bien au contraire.

Les dérives de l’intellectuel médiatique ne sont pas nouvelles et méritent d’être portées à la connaissance du public. En 2009, Michel Onfray a publié une apologie de Charlotte Corday (La religion du poignard. Éloge de Charlotte Corday, Galilée). Sortie dans une relative indifférence mais plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse. Dans ce brûlot truffé d’erreurs énormes, Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut aujourd’hui inspirer ceux qui lassés d’une gauche impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent fidèles à l’action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette gauche dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur… clichés colportés par l’extrême droite depuis deux siècles.

En les reprenant, Onfray ignore superbement les dizaines de travaux scientifiques publiés depuis une quarantaine d’années et qui ont contredit cette image. Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n’a évidemment jamais dit «je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrai le feu pour la faire sauter» (p. 27)… Non, les élites politiques de la Révolution n’étaient pas toutes corrompues. Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des cannibales ni comme des sauvages. Comment Onfray peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ? Surtout, jamais Charlotte Corday n’a été athée ni libertaire, mais une noble défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la religion ! Michel Onfray se rend-il compte que la quasi-totalité de ce qu’il dit provient de Mémoires ou d’écrits apocryphes pour la plupart publiés au 19e siècle par l’historiographie catholique et royaliste?

Mais est-ce un hasard? La Charlotte Corday qu’Onfray cherche à ériger en modèle n’a jamais existé… sauf sous la plume des déclinistes proches de la droite fascisante qui comme Onfray aujourd’hui, suggéraient qu’il était possible de sortir de la crise des années 1930 à coups d’antiparlementarisme et d’appels à la violence. Lorsqu’elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public, ces révisions de l’histoire et ces dérives idéologiques sont susceptibles d’être dangereuses. Elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté.

Guillaume Mazeau, maître de conférences à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne,

Institut d’Histoire de la Révolution française et membre du CVUH.

Auteur du Bain de l’Histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat (1793-2009). Seyssel, Champ Vallon, 2009.


Michel Onfray. La Religion du poignard. Éloge de Charlotte Corday . Paris, Galilée, 2009, 80 p.,

Michel Onfray est-il la nouvelle victime de Charlotte Corday ? Depuis la fin du 18e siècle, la liste de ceux dont “l’ange de l’assassinat” a fait perdre la tête ne cesse de s’allonger. S’il existe bien un retour de flamme pour Corday, gratifiée d’une section dans l’exposition Crime et Châtiment au musée d’Orsay (16 mars – 27 juin 2010), le coming out d’Onfray ne peut que surprendre et inquiéter, surtout lorsque celui-ci reçoit la bénédiction de la critique la plus installée (Jérôme Garcin, “Michel Onfray : pour Charlotte”, Le Nouvel Observateur, 5 mars 2009). Car cet éloge est un brûlot mal inspiré, jamais fondé, truffé d’erreurs, ponctué d’attaques haineuses, arbitraires et pour tout dire, populistes. L’ouvrage a le mérite d’être engagé. Onfray entend montrer que Charlotte Corday doit inspirer tous ceux qui, lassés d’une gauche de ressentiment, impuissante et rongée par les haines et les envies, demeurent fidèles à l’action, à la morale et à la vertu, trilogie qu’Onfray résume en reprenant une expression de Michelet : la “religion du poignard”.

La principale cible d’Onfray, c’est bien sûr Marat, censé personnifier le cynisme des hommes d’une gauche dévoyée, qui profitent de la Révolution pour assouvir leurs frustrations sociales et libérer leurs pulsions : “ce fils de curé, diplômé fraudeur, médecin charlatan, scientifique de caniveau, vivisecteur d’arrière-boutique et acheteur de cadavres humains, obtient une charge de médecin des gardes du comte d’Artois par la faveur d’une patiente dont il soigne la fureur utérine en payant de sa personne” (p. 24). Ce fiel suffit : le livre ne parvient jamais à se hisser au-dessus des délires les plus gratuits dont la droite extrême nous rebat les oreilles depuis deux siècles. Comme tant d’autres avant lui, Onfray décrit Marat, paria de l’histoire française, comme un scientifique raté, un maniaque sanguinaire responsable de “crimes de masse”, rêvant de dictature pré-totalitaire. Pour Marat, la Révolution française ne serait que “l’occasion d’exprimer son ressentiment comme on sort le pus d’un bubon” (p. 24) ! Ces clichés dépourvus d’imagination, issus de la propagande contre-révolutionnaire de 1793, sont depuis longtemps balayés par de très nombreux et sérieux travaux qui ont étudié la carrière scientifique, juridique et journalistique de Marat, contesté son image de tribun omnipotent et surtout réfléchi sur les concepts de “dénonciation civique”, très différente de la “délation” ou de “diffamation”, ou sur la notion de “dictature” conçue par Marat comme provisoire et collective, instaurée pour sauver la République sur le modèle romain. Ces travaux replaçant Marat dans le contexte des petits hommes des Lumières, sont superbement ignorés par Onfray. Tout au long du livre, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Marat n’a évidemment jamais dit “je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrai le feu pour la faire sauter”, p. 27… Eh non, le bras de l’Ami du peuple n’est jamais tombé au milieu de la foule pendant la pompe funèbre… (p.79) À côté de telles inepties, le scandale de “Botul”, cet auteur imaginaire pourtant sérieusement cité par Bernard Henri-Lévy dans son dernier livre (De la guerre en philosophie, 2010), n’est finalement qu’une broutille.

D’ailleurs, à qui nos critiques s’adressent-elles ? A Onfray, Michelet… ou Balzac ? Signé par un des intellectuels les plus médiatiques des années 2000, cet essai a au moins le mérite de poser la question cruciale de la définition de l’ “auteur”, de l’ “historien” et du statut du récit historique aujourd’hui. Visiblement rédigé à la va-vite, ce texte ne repose évidemment pas sur un travail d’archives. Le recours à la fiction est évidemment un droit et une pratique classique de l’écriture de l’histoire, mais il est contestable lorsqu’il n’est pas explicitement exprimé. Or ici, Onfray rompt le contrat de vérité qu’il instaure avec le lecteur, en ne précisant jamais quel est son rapport aux faits. L’essai est un medley de textes qui relèvent eux-mêmes d’interprétations et de compilations, pour la plupart écrites au 19e siècle… Or l’ “auteur” ne s’interroge jamais sur leur nature. Cette paresse de la pensée conduit Onfray à paraphraser, durant de longues pages, des récits tout simplement apocryphes, issus… de la droite la plus conservatrice ! Ainsi, les récits édifiants des derniers moments de Charlotte Corday, chantés par toute la droite cléricale du 19e siècle, sont repris presque tels quels par l’admirateur Onfray, philosophe athée et libertaire, qui se place sans le savoir sous l’autorité des Mémoires de Sanson…, écrites par le jeune Balzac, écrivain très catholique et très royaliste ! Enfin, bien des anecdotes (le refus par Corday de porter au toast au roi ou son arrivée chez une tante inconnue après la fermeture des couvents) ont été tout simplement inventées de toutes pièces au 19e siècle par Madame de Maromme, une légitimiste soucieuse, une fois la Révolution passée, de profiter commercialement de son ancienne amitié avec Corday… mais aussi de s’en démarquer !

Dans cet essai, les élites, toutes corrompues, ne trouvent pas plus grâce aux yeux de l’auteur que les classes populaires, déshumanisées avec un dégoût qui ferait presque rougir de honte Le Bon et Taine réunis (“la meute maratiste de chiens en furie abat, tue, massacre, extermine”, p. 32). Onfray refuse de voir les sans-culottes autrement que comme des sauvageons, gratifiés d’une conscience politique tout juste proportionnelle au volume de leur estomac, (“Le peuple ne veut ni la Liberté ni la République, il souhaite manger à sa faim, sans plus”). Quelques heures de travail suffisent pourtant pour recenser la longue liste de travaux qui décrivent sans angélisme, la lente politisation des Français au gré des multiples conflits du XVIIIe siècle ou ceux qui montrent que les sans-culottes parisiens passèrent la majeure partie de leur temps, non à massacrer ni à dévorer leurs ennemis (Onfray croit-il vraiment que le cannibalisme fut une pratique courante pendant la Révolution française ?), mais à inventer des pratiques démocratiques ou à participer au maintien de l’ordre. Au fil des pages, tous les clichés défilent : comment Onfray peut-il définir le fédéralisme comme le refus du centralisme jacobin (p.45) ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ?

Quant à la Charlotte Corday que chérit Onfray, elle n’a tout simplement jamais existé… sauf sous la plume des historiens des Années Noires, hantés par l’idée de déclin et fascinés par les figures du nationalisme. Ainsi, l’héroïne de cet essai (chapitre 6) n’est qu’un triste avatar de la viking et de l’aryenne jadis célébrée par les historiens de l’Action française ou de la droite fascisante. Quelques recherches sur internet montrent d’ailleurs l’excellente réception de ce livre dans les milieux traditionalistes et royalistes. Emboîtant le pas de ceux qui ont exprimé leur dégoût du monde en trouvant refuge dans l’antilibéralisme et les Anti-Lumières, Onfray voit en Corday une vierge romaine (chap. 6 : la virginité est-elle donc une vertu ?), héritière des héroïnes de Plutarque et de Corneille… à ceci près, et ce n’est pas l’invention la moins piquante, que cette Charlotte-là est décrite comme une libertaire athée, sous l’unique prétexte qu’elle a refusé l’assistance d’un prêtre avant l’échafaud (p.51) ! Prisonnier de ses propres idées, l’”auteur” nous inflige ici son plus gros contresens. Ancienne pensionnaire bénédictine, Corday exprimait des opinions religieuses en réalité conservatrices, méprisant les ordres mineurs, refusant tout contact avec le clergé constitutionnel (d’où son rejet d’un confesseur), vivant en partie son attentat suicide comme un acte de foi digne des premières martyres chrétiennes.

Un objectif politique préside à cet essai : présenter l’assassinat de Marat comme un geste sublime et célébrer Charlotte Corday comme un remède à l’anomie de la vie politique actuelle, présentée comme pourrie et vide de sens. La victoire de Corday face à Marat dans la mémoire collective, indéniable, est comparée à celle de la Résistance face à toutes les formes d’oppression et “celle de tous ceux qui, aujourd’hui, opposent la vertu à la corruption politique” (p. 81). C’est en comparant brièvement le 13 juillet 1793 au 18 juin 1940 qu’Onfray, qui dédie son livre à un ancien résistant, révèle peut-être le mieux l’objectif de ces chassés-croisés entre le présent et le passé : arracher les Français au nihilisme contemporain, les inciter à l’action politique et même au passage à l’acte. Quitte à célébrer l’usage de la violence politique et à recourir aux révisions les plus dangereuses de l’histoire.

Onfray : en bas et extrêmement à droite

Des professeurs de philosophie se mobilisent contre l’usurpation intellectuelle d’Onfray

Que dire de cette désolante opération Onfray, sinon que le personnage dans le rôle titre n’y va pas par quatre chemins dans un style qu’on n’avait pas connu depuis l’avant-guerre, du temps des Ligues ? Notre Goy du terroir du bocage de basse Normandie n’hésite devant rien pour faire monter une tension émotionnelle idéologiquement nauséabonde à son comble et de ce fait barrer la route à la réflexion dans le moment qu’il se présente comme celui qui dit enfin ce que “tout le monde” pensait tout bas, à la Le Pen.

Il y a toutes sortes de façons de se faire connaître. On peut se dispenser de recommander celle qu’a choisit Michel Onfrey. Nous attirons l’attention du public sur l’allure extrême droitière de ce libertarisme pour le coup passablement crépusculaire.

Jugez par vous-même, allez voir sur Médiapart le genre d’invective diffamatoire où l’on chercherait en vain le moindre soupçon d’élégance que diffuse notre nouveau grand penseur. Prenez connaissance du dossier, lisez par ailleurs Roland Gori ici même. Entre personnes civilisées, considérons l’affaire médiatique en cours en gardant sang-froid et raison critique.

Philippe Grauer


L’affaire Onfray devient depuis  quelques jours, un débat d’ampleur nationale et qui nous concerne directement à plusieurs titres.

Depuis qu’il a quitté l’enseignement privé où il enseignait la philo comme vacataire dans les classes techniques, Onfray se  répand en invectives contre les enseignants de l’éducation nationale “agents  d’une doctrine officielle”, qui “stérilisent les esprits des élèves et les  châtrent”. Il est lui, à l’inverse le philosophe solaire, anarchiste libertaire qui a eu accès à une parole libre.

Prenant publiquement position à l’extrême gauche, Onfray dans son dernier livre, rejoint ouvertement l’extrême droite raciste  et antisémite en tressant des couronnes à Pierre Debray-Ritzen, pédopsychiatre viscéralement antifreudien, l’un des activistes de la  “Nouvelle Droite” et du “G.R.E.C.E.”, et de Jacques Benesteau auteur de   Mensonges freudiens, proche du Club de l’Horloge et du Front national. Ce dernier explique notamment dans son livre qu’il n’y a jamais eu d’antisémitisme à Vienne dans l’entre deux guerres, où d’ailleurs les juifs tenaient la banque, les affaires, la culture, la presse…  

Il explique aussi dans le même ouvrage que Freud était un abominable pervers qui a  réduit en esclavage sexuel ses trois filles et sa belle sœur, un admirateur de Mussolini, un soutient d’Hitler et un assassin du peuple juif, ce qui rend la psychanalyse l’égale du nazisme.
   

En réaction au texte d’Élisabeth Roudinesco, Michel Onfray publie dans Médiapart une diatribe qui ne comporte aucun argument théorique ni critique. Son texte est diffamatoire, misogyne et insultant. Cohn Bendit y est de nouveau traité de pédophile. Ce texte est rédigé selon le style des pamphlets de l’extrême droite.

Onfray s’y définit comme “goy du terroir du bocage de basse Normandie,” victime des “beaux quartiers parisiens”. À l’évidence, il oppose les humbles du terroir provincial aux intellectuels parisiens riches et cosmopolites. Ne s’agirait-il pas des juifs par hasards ?  Il accuse Élisabeth Roudinesco d’être une “hystérique compulsive, stalinienne, éleveuse des vipères lubriques et des hyènes dactylographes, empochant les bénéfices de son petit commerce”, “défendant les pédophiles et la pédophilie”, enfin de vouloir se mettre sur lui dans la “position du missionnaire”.

Devant le caractère outrancier et grotesque de tels propos, elle a préféré communiquer à la presse le message suivant :  

Le livre de Michel Onfray, {{Le crépuscule d’une idole , paraît le 21 avril. J’ai eu l’occasion de dire ce que j’en pense. Dans le contexte des polémiques qui entourent désormais les prises de position de Michel Onfray, je lui suggère d’accepter enfin le débat public, à armes égales, sur une chaîne de radio ou de télévision, ce qu’il a refusé jusqu’à maintenant. Le public et les lecteurs jugeront.}}

Il me semble qu’il importe que chacun sache qui est Onfray et le fasse savoir du mieux possible. Les valeurs d’universalité, de rationalité, d’humanisme, qui nous tiennent à cœur, nous imposent  aujourd’hui de dénoncer et de combattre cette idéologie nuisible qui encore une fois relève la tête.

Bien évidemment, vous pouvez à votre tour répercuter et diffuser tous ces textes.

Michel Rotfus

Jeux de cirque

précédé de

Charge creuse

par Philippe Grauer

Relevons un peu le débat. On décèle si peu de pensée dans la pensée de Michel Onfray qu’on se trouve un peu perdu devant les abîmes de creux provocateur où il nous convie à assister en public à son “déniaisement” de Freud, qui visiblement le laisse publiquement prétentieusement toujours aussi niais.

Ce creux recélerait-il la capacité d’impact à la percussion que procurent les charges creuses ? Non, si les médias ne remplissaient ce vide du gaz toxique de l’opération scandaleuse — au demeurant un simple effet marronnier — consistant à faire vendre ce qui va choquer. La stratégie du pervers on le sait consiste à profiter de l’effet de choc produit sur son interlocuteur pour le déstabiliser par une sorte de commotion qu’on nomme aussi sidération, lequel s’accompagne d’une incapacité momentanée de penser.

Le vide précisément sidéral de la pensée de Onfrey possède apparemment cette propriété. Notre société marchande ne marchande pas son appui à de tels phénomènes, car sa logique est de vendre, du bobard, du scandaleux, du parfum bon marché à l’odeur de péché, de l’extrême droite déguisée en ultra gauche (1“), peu importe, il faut vendre, vendre, vendre. En quoi on peut l’analyser comme perverse, la question des valeurs, pas seulement celles de la Bourse, ne l’intéressant que par rapport à la loi du profit tout cru. Onfrey grossier peut rapporter gros.

Une levée de boucliers internautiques témoigne de la vitalité de notre société dans son tissus de civilisation. Le temps du retour du Céline manière Siegmarigen n’a pas sonnée. Les cloches qui se font entendre sont celles dont l’intelligentsia sonne Onfrey sur internet.

Le son, et le ton juste sont données par ceux qui maintiennent la dignité de la pensée dans ce pays. Gori est de ceux-là, une multitude d’autres se joignent au concert de protestations, prenez connaissance du dossier, ne nous laissons pas manipuler par les marchands de papier sale.

Philippe Grauer


JEUX DE CIRQUE

par Roland Gori

Désespoir et jeux de crique

Les français manquent cruellement d’espoir, de confiance dans l’avenir et craignent pour le pain quotidien de leurs enfants. Selon certaines enquêtes un français sur deux craint de se retrouver SDF, plus de deux français sur trois pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire que le leur. C’est une crise dans le ciel de la démocratie qui tel le nuage de l’éruption volcanique obscurcit l’horizon de nos contemporains. Jaurès n’a cessé de nous mettre en garde : le pire pour une démocratie, c’est son manque de confiance en elle-même. Mais à défaut de pain, notre « société du spectacle », friande, avide d’émotions collectives marchandises, nous offre des jeux de cirque, des combats de gladiateurs bien saignants, une sorte de télé-réalité tel aujourd’hui le « déniaisage » de Michel Onfray par Le livre noir de la psychanalyse, ce pot-pourri de textes hétéroclites qui nous invitait il y a cinq ans à « vivre, penser et aller mieux sans Freud ». Quel programme !

Chacun a l’auteur qu’il mérite

J’avoue pour ma part avoir d’autres œuvres littéraires comme sources de fantasmes érotiques. Mais à chacun les siennes. À chacun son auteur aussi, dès lors que son œuvre tombe dans le domaine public sans que pour autant il ne doive être nécessairement traîné dans la boue. Le Kant de Michel Onfray n’est pas le mien, pas davantage que son Nietzsche. Et encore moins son Freud. Chacun a l’auteur qu’il mérite, comme aurait pu dire Mme de Staël.

Tapage médiatique

Le problème est pour moi dans cette affaire le « tapage médiatique » dont elle fait l’objet par la promotion d’un brûlot d’un auteur récemment « déniaisé » de la séduction freudienne. Cette mise en scène médiatique vient enfumer le paysage philosophique et culturel des débats d’idées, des exigences sociales et des priorités politiques que pourtant la situation actuelle exige. Beaucoup de bruit pour rien…, voilà qui est important.

Audimat et chiffre de ventes

Important en tant que symptôme de notre civilisation. Important comme révélateur de cette réification des consciences propre à nos sociétés dans lesquelles la forme marchande est la seule forme qui détienne une valeur, fixée par un prix, pour pouvoir exercer une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie sociale et culturelle. Or que valent les propos de Michel Onfray sur Kant ou sur Freud en dehors de l’audimat que ses éditeurs suscitent et que sa posture médiatique produit ? N’est-ce pas d’ailleurs au nom du « chiffre de ventes » de ses ouvrages que le Président Sarkozy l’avait sollicité pour débattre au moment de la campagne présidentielle.

Subjectivité fantômatique

Le problème du fétichisme de la marchandise et de son spectacle est un problème spécifique du capitalisme moderne et de la société qu’il formate. Cette universalité de la forme marchande et de la société du spectacle est présente de pied en cap dans la structure et la fonction de la mise en scène médiatique et promotionnelle du livre d’Onfray. La « dislocation » de l’œuvre freudienne et de la figure de Freud ne saurait être culturellement efficace hors les effets de cette promotion marchande et spectaculaire. Rien de neuf ne s’y trouverait qui n’ait déjà été dit. De quelle pratique thérapeutique pourrait s’autoriser Michel Onfray pour juger de l’efficacité de la méthode psychanalytique ? De quels travaux d’exégèse historique pourrait-il s’autoriser, si ce n’est de ceux qui ont barboté dans le marigot du Livre noir ou dans les Mensonges freudiens de Benesteau ? L’efficacité de cette dislocation ne saurait donc procéder que de l’objectivation marchande dont un auteur comme Georg Lukacs naguère nous avait appris qu’elle s’accompagnait presque toujours d’une « subjectivité » aussi « fantomatique » que la réalité à laquelle elle prétend. Tel est le mythe freudien propre à un auteur « déniaisé » par « ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse».

Une pensée réifiée

La vérité n’a plus chez Onfray le statut de « cohue grouillante de métaphores » que Nietzsche nous invite à dénicher dans chacune de nos théorisations, mais le principe moral et transcendantal, au nom duquel il « déboulonne » et répudie les premiers émois de sa pensée adolescente par le truchement de la figure de Freud. C’est ici le spectacle d’une pensée réifiée dont le savoir est « mis hors d’état de comprendre la naissance et la disparition, le caractère social de sa propre matière, comme aussi le caractère social des prises de position possibles à son égard et à l’égard de son propre système de formes. »

Propos de coulisses de match

Un dernier point. À lire “la réponse de Michel Onfray” à Élisabeth Roudinesco suite à l’analyse critique du livre, on ne peut que constater que le niveau est tombé très bas, très bas au-dessous de la ceinture. Quand je dis au-dessous de la ceinture, je n’évoque en rien cette sexualité que Freud élève à la dignité d’un concept à partir d’une méthode, sexualité qu’il inscrit dans la généalogie de l’éros platonicien ; je parle tout simplement du sexe et de ses positions que les propos graveleux des hommes convoquent à la fin des agapes, dans les coulisses des matchs sportifs ou dans l’excitation des salles de garde.

Une “pensée” pas trop avancée

Si on veut bien après Freud, considérer que les commentaires d’un rêve appartiennent au texte même du rêve, on mesure dès à présent le niveau de réflexion philosophique de l’ouvrage de Michel Onfray qu’une stratégie éditoriale réussie a porté à l’avant scène médiatique.

Dégradation intellectuelle

Si l’on devait mesurer la valeur de la réflexion intellectuelle et philosophique d’une société à la stature des concepts qu’elle construit et aux commentaires critiques des œuvres qui l’ont précédée, on pourrait légitimement s’inquiéter de la dégradation intellectuelle de la nôtre.

Roland Gori

Le 18 avril 2010

  • 1 On se souvient qu’Hitler se définissait comme un révolutionnaire conservateur.

Lettre de Mikkel Borch-Jacobsen à Jacques Bénesteau

Lettre de Mikkel Borch-Jacobsen à Jacques Bénesteau (auteur des Mensonges freudiens), datée 25 décembre 2003

Pourquoi tant de haine (suite) — 2

Voici en additif à notre éditorial un entre-filet qui précise les choses concernant un certain Bénesteau, sur lequel s’appuie Michel Onfray qui s’abreuve à toutes sortes de sources dont certaines brunâtres.


“Je vous saurais gré de cesser de me faire parvenir la littérature du Club de l’horloge, officine bien connue de l’extrême-droite française. En ce qui concerne mes rapports avec Elisabeth Roudinesco, il est de notoriété publique que je suis depuis de longues années en désaccord complet avec ses positions. Ceci toutefois ne saurait m’inciter à me rallier aux chemises brunes intellectuelles avec lesquelles vous avez jugé bon de vous associer. J’ai le plus grand mépris pour tout ce que représente le Club de l’horloge et je ressens comme une insulte que vous ayez pu songer un seul instant que je m’associerais à cette provocation”

On se demande comment aujourd’hui le même Borch Jacobsen peut s’allier avec Michel Onfray qui réhabilite le livre de Jacques Benesteau en souscrivant à la thèse selon laquelle il n’y avait pas d’antisémitisme à Vienne durant l’entre-deux-guerres puisque les Juifs occupaient des postes importants dans tous les secteurs de la société.


Source : site du Nouvel Observateur. Ce site reprend une polémique datant de la parution du Livre noir. La lettre de Borch-Jacobsen se trouve vers la fin du document.

Pour se faire une idée du côté extrême droite dont il est question, voici le logo au style évocateur dont s’orne le site dont Bénesteau est membre du Council :

Meurtre par omission

Voici l’argument de la pièce que nous livre J-P Klein, psychiatre homme de théâtre, pour qui la psychothérapie relationnelle se pratique articulée à l’art :

Que faire quand un proche aimé vous demande de l’aider à mourir parce qu’il perd son intégrité physique et mentale ? Comment les survivants dépassent-ils l’acte, ceux qui l’ont effectué, ceux à qui cela n’a pas été demandé ? Peut-on décider pour une personne qui est dans le coma qu’elle veut ou doit mourir si elle n’en a pas manifesté le désir au cours de sa vie ? A-t-on la liberté ultime de décider de sa mort ? Comment réglementer au plus juste, au plus respectueux, au plus légal ? Quelles conditions sont faites aux personnes en fin de vie et que peut-on proposer ? Quel rôle les soins palliatifs peuvent-ils jouer ? Comment préserver une vie digne quand la maladie est à l’origine de dépendances ?


Les différents visages de la fin de vie

Répondre à la demande d’être aidé à mourir ?

Attribuer à quelqu’un dans le coma la hâte d’en finir ?

Survivre à l’acte d’euthanasie sur un proche ?

Revisiter les relations au défunt

Réajuster les affections entre sœurs

Toutes ces questions et d’autres sont traitées dans la pièce


Meurtre par omission de Jean-Pierre Klein

publié aux éditions de l’amandier

Théâtre de l’Opprimé

78-80 rue du Charolais 75012 Paris

du 28 au 30 juin 2010

à 20:00

mise en scène Philippe Adrien

avec Agathe Alexis, Anne de Broca et
Nicole Estrabeau

Débats

certains soirs à l’issue de la pièce

Trois jours seulement du 28 au 30 juin, alors on réserve

Réservations 01 43 45 45 72

www.theatredelopprime.fr

Dix notions sur le divan

Dix notions sur le divan
Quel est l’objet du conflit ? Pour comprendre les positions des écoles rivales, revisitons, «Dictionnaire de la psychanalyse» * en main, les principaux concepts

Boris Cyrulnik : « La rencontre de deux âmes »

Dès l’adolescence, j’ai été captivé par les travaux de Freud… Et de l’éthologue Harry Harlow qui a mis en évidence les mécanismes de l’attachement maternel chez de jeunes macaques. Voilà mes maîtres ! Je me suis dit : « C’est ainsi que je chercherai à comprendre le monde psychique. » Puis lors de mon internat de psychiatrie, j’ai été très choqué du caractère « médicaloïde » de la prise en charge des psychopathologies. On se contentait de classer des affections par catégories. Et cette taxinomie, toujours d’actualité, se révélait déjà à l’époque non pertinente. Je m’en suis donc remis à Freud, à l’éthologie et à la neurologie, des disciplines nées exactement au tournant du XIXe et du XXe siècle à l’hôpital de la Salpêtrière chez le génial Charcot. Freud ne jurait alors que par les sciences naturelles. Il faut se souvenir que la seule distinction scientifique qu’il ait jamais reçue fut le prix naturaliste de la ville de Francfort… pour une étude sur la sexualité des anguilles ! Freud est bel et bien parti du naturalisme et de la neurologie pour mener son aventure intellectuelle. Puis il s’en est séparé. Mais, selon moi, c’est autour de son projet initial que psychanalystes et neuropsychanalystes peuvent se retrouver. Grâce aux neurosciences, certaines intuitions de Freud ont pu être validées comme l’inconscient cognitif, ce substrat biologique qui existe au-dessous de notre conscience. Dans les groupes de recherche que j’anime autour de la notion de résilience, il y a des psychanalystes fréquentables qui ne sont pas atteints de psittacisme, qui consiste à répéter ce qu’on a lu sans comprendre, comme un langage de perroquet… Pour ma part, j’ai suivi deux parcours psychanalytiques lacaniens. L’un très réussi, l’autre insatisfaisant. Ce qui prouve qu’une psychanalyse est plus la rencontre de deux âmes qu’une théorie. Je connais les limites du fameux « silence de l’analyste », au nom duquel j’ai angoissé beaucoup de patients. Mais je sais aussi que certains analysés ont pu être sauvés par la cure psychanalytique. Comme soigneurs, nous devons avant tout soulager les souffrances. Et toutes les thérapies peuvent avoir leur succès. Ainsi, le simple fait de se livrer à un travail de parole intime peut susciter un bien-être.
Un soulagement objectif que l’on sait aujourd’hui observer grâce à l’imagerie du cerveau.

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d’enseignement à l’université de Toulon. Dernier ouvrage paru : «Je me souviens… », Odile Jacob.

Boris Cyrulnik

Inconscient
Pour les freudiens, c’est « l’autre scène », un lieu inconnu de la conscience contenant des pulsions et des fantasmes qui déterminent le sujet à son insu. Hérité de la pensée romantique et objet de plusieurs définitions par son inventeur lui-même, l’inconscient est, selon Freud, « la présupposition fondamentale de la psychanalyse » … Et une pure spéculation aux yeux de ses adversaires. «Par définition, l’inconscient freudien n’est accessible qu’une fois «traduit» en conscient par l’analyste, qui peut donc lui faire dire ce qu’il veut par ses interprétations et constructions. Ce qu’on appelle l’« écoute» psychanalytique de l’inconscient consiste en réalité à le faire parler, comme d’autres font parler les esprits », assène Mikkel Borch-Jacobsen, l’inspirateur du «Livre noir de la psychanalyse» (Les Arènes). Patatras ! Certains chercheurs en neurosciences disent recueillir aujourd’hui des preuves de l’existence d’un «inconscient cognitif». « I l ne faut pas le confondre avec l’inconscient freudien, mais certaines expériences démontrent l’existence de pensées non conscientes très élaborées et attestent du mécanisme du refoulement : nous pouvons rejeter des pensées hors de notre cerveau », résume Lionel Naccache, neurologue et auteur du «Nouvel Inconscient» (Odile Jacob). Une aubaine pour de nombreux psys en mal de reconnaissance scientifique. Mais un non-sens pour les analystes, qui entendent décrypter ce grand «réservoir de pulsions et d’images qui fait que l’on agit et que l’on parle sans savoir pourquoi »(Elisabeth Roudinesco). A quoi bon l’imagerie médicale si, selon la formule de Jacques Lacan,« l’inconscient est structuré comme un langage »

Refoulement
Par ce processus, le sujet rejette dans l’inconscient toutes les idées et représentations liées à des pulsions. Pourquoi ? Parce que leur réalisation, d’abord productrice de plaisir, affecterait son équilibre psychologique et pourrait devenir, en définitive, source de déplaisir. Avant Freud, l’idée du refoulement était déjà présente dans l’oeuvre du philosophe Arthur Schopenhauer, qui théorisa notre «répulsion à admettre un aspect pénible de la réalité ». Constitutif de l’inconscient et pilier de la méthode psychanalytique, le refoulement et les mécanismes de défense – dénégation, déni, compensation… – sont admis par la plupart des psys, y compris certains partisans des thérapies comportementales cognitives (TCC). « Ce sont des comportements très répandus », souligne le psy Christophe André.

Complexe d’OEdipe
Inconsciemment, l’enfant éprouve un désir sexuel ou amoureux pour le parent du sexe opposé et une hostilité pour le parent du même sexe. Freud a fait de ce triangle infernal la structure principale de l’inconscient. Mais il a été sensiblement « corrigé » par ses épigones : la psychanalyste anglaise Melanie Klein a mis au jour les relations pré-oedipiennes, c’est-à-dire le lien fondamental qui unit la mère à l’enfant. Et le Français Jacques Lacan, lui, a fait une lecture plus symbolique que clinique de l’OEdipe : le père intervient sous la forme de la loi pour priver l’enfant de la fusion avec sa mère. Mais pour le psychiatre comportementaliste Jean Cottraux,« rien ne prouve que le complexe d’OEdipe et ses avatars soient au centre de la psychopathologie. Les modèles actuels font état de trois types de facteurs pour expliquer les divers troubles psychiques : des facteurs génétiques, des facteurs d’environnement social ou familial et des événements traumatiques sexuels ou non sexuels (guerre, violence, catastrophes naturelles…) ».

Stades oral, anal, phallique, génital
Succion, alimentation, défécation, jeux avec le corps, masturbation… Pour Freud, ces activités sont des sources de plaisir et d’autoérotisme pour l’enfant. Pour décrire cette sexualité, le père de la psychanalyse a emprunté la notion de «stade» à la biologie évolutionniste. Ainsi le sujet évolue du stade prégénital (oral et anal) aux stades phallique puis génital, qui caractérisent la sexualité adulte. Et c’est là que le bât blesse : de Melanie Klein à Jacques Lacan, les nouvelles écoles psychanalytiques de l’après-guerre lui ont reproché d’avoir attribué à la libido une nature masculine et d’être passé à côté de la sexualité féminine.

Principe de plaisir… et principe de réalité
Selon Freud, ces deux principes antagoniques régissent le fonctionnement psychique. Le premier a pour but de procurer le plaisir et d’éviter le déplaisir, sans entraves ni limites (le nourrisson au sein de sa mère, par exemple). Le second modifie le premier en lui imposant les restrictions nécessaires à l’adaptation à la réalité extérieure. «Les deux concepts reprennent l’éternel débat entre d’une part l’individu et ses désirs, d’autre part la société avec sa morale, estime le psychologue Didier Pleux. Le principe de plaisir, aujourd’hui devenu : «Je fais ce que je veux quand je veux», ne rend pas heureux… Il crée une hypertrophie de l’ego et une nouvelle pathologie : l’intolérance aux frustrations. Nous savons désormais que toute réorganisation psychique ne peut se faire sans remettre en cause son comportement dans le principe de réalité. »

Pulsion de mort
Freud situe cette tendance compulsive à la destruction et à l’autodestruction au-delà du principe de plaisir. « Cette idée que l’être humain est la seule créature à pouvoir se faire du mal et/ou jouir du mal vient de la nuit des temps, Freud à la fin de sa vie en avait fait une notion clé qui lui permettait de s’interroger sur le «malaise dans la civilisation» », explique Elisabeth Roudinesco. Reprenant la pulsion de mort, Melanie Klein et ses disciples placèrent la haine et la destruction au coeur de toute relation à l’objet d’un désir : il s’agissait pour eux de trouver un traitement psychanalytique adapté à la psychose. Mais Donald Woods Winnicott, éminent psychanalyste britannique, a contesté cette explication de l’agressivité et défini la psychose comme un échec de la relation maternelle.

Cure psychanalytique
La psychanalyse est une méthode d’exploration de l’inconscient à l’aide de la libre association du côté du patient et de l’interprétation du côté du psychanalyste. Selon ses contempteurs, cette «cure par la parole», à laquelle doivent se soumettre tous les apprentis psychanalystes, ne serait en réalité qu’une technique consistant à agir sur le malade par simple suggestion : selon Jacques Van Rillaer, un des coauteurs du «Livre noir de la psychanalyse », « un conditionnement subtil oriente les propos de l’analysé dans le sens de la théorie du thérapeute». Conscient du problème, Freud répond que la «guérison » ne peut survenir que quand le thérapeute est en mesure de donner au patient des représentations de lui-même correspondant à la réalité.

Transfert
Dans la cure psychanalytique, les désirs inconscients de l’analysant viennent se fixer sur l’analyste. Ce «report affectif» qui place le thérapeute dans une position parentale est considéré par Freud comme « le plus puissant moyen adjuvant du traitement» pour permettre le retour du refoulé. « Pris au sens purement descriptif, le transfert est le «rapport» ou la «suggestibilité» qui s’établit chez le patient vis-à-vis du thérapeute », critique Mikkel Borch-Jacobsen. Plus subtile, la théorie freudienne recommande à l’analyste de résister à «l’amour de transfert» et de provoquer un « contre-transfert »pour que l’objectif de l’analyse puisse être poursuivi.

Interprétation des rêves
Pour les neurologues, c’est entendu : pendant notre sommeil, tandis que les régions préfrontales de notre cerveau (siège de la rationalité) sont inhibées, notre tronc cérébral (cerveau archaïque) prend les commandes. Il déclenche la phase du sommeil paradoxal et transmet des influx en relation avec les événements vécus à l’état de veille ou des sensations ressenties lors du sommeil que le cerveau organise pour leur donner un sens, sous la forme du récit décousu qu’est le rêve. «Les fonctions du rêve sont multiples : la gestion du stress, la résolution de problèmes diurnes, la reprogrammation des instincts ou le maintien de la personnalité. Les travaux quantitatifs effectués par Beck et d’autres auteurs montrent que le contenu du rêve exprime les schémas cognitifs de personnalité actifs à l’état diurne : les rêves de dépressifs sont lugubres et n’expriment pas une agressivité refoulée. Le rêve n’est donc pas «la vie à l’envers» mais l’expression d’un système de croyance négatif qui peut être abordé en thérapie tout comme le vécu diurne », précise le psychiatre Jean Cottraux. Pour les freudiens, en revanche, le rêve, « qui tisse des associations qui ont été rejetées ou brisées pendant la veille », est l’accomplissement d’un désir inconscient que l’analysant peut interpréter par les libres associations qu’il peut faire, une fois éveillé, à partir du récit du rêve.

*Par Elisabeth Roudinesco et Michel Plon (Fayard).

Sylvain Courage
André Green : « Aucun triomphalisme n’est justifié »

On présente la psychanalyse comme une doctrine figée. C’est absurde. En vérité, le premier contradicteur de Freud – on le lui reproche aussi ! -, c’est Freud lui-même, qui n’a cessé de réviser sa théorie et de forger de nouveaux concepts. Pour moi, même si je ne suis pas d’accord avec toutes ses hypothèses, il demeure le plus grand. Mais ce n’est pas le seul penseur de la psychanalyse. Qui connaît Winnicott et Bion, les psychanalystes britanniques qui ont posé les bases de la théorie psychanalytique contemporaine, comme Lacan l’a aussi fait en partie ?
Les psychanalystes, il est vrai, n’ont jamais été très convaincants pour montrer l’efficacité de leurs cures ; cela ne s’évalue pas comme un médicament. La psychanalyse prend du temps, coûte de l’argent et les résultats ne sont pas toujours spectaculaires. Mais aucune des spécialités qui se sont donné pour objet le psychisme humain ne peut afficher de résultats mirobolants. Les neurologues ne montrent que des résultats très partiels et sans incidence pratique. Les solutions médicamenteuses ? Depuis 1953, on en a fait le tour. « Vous avez perdu votre père et vous êtes triste, alors on va vous prescrire des antidépresseurs… » C’est ridicule. Le deuil fait partie de l’existence. Quant aux thérapies comportementales cognitives dont on nous rebat les oreilles, j’attends qu’elles nous démontrent leur prétendue efficacité.
S’il y a une crise de la psychanalyse, c’est que beaucoup d’analystes n’étaient pas prêts à prendre en charge les nouvelles pathologies, devenues si fréquentes après la mort de Freud. Celui-ci s’était consacré aux névroses. Après lui, l’intérêt pour les structures psychotiques a explosé. Des problèmes psychiques qu’il avait négligés, comme le narcissisme ou les pathologies psychosomatiques, sont devenus centraux. Est-ce la société qui a évolué ou s’agit-il de patients dont on ne s’occupait pas jusqu’alors ? Difficile à dire. Mais j’observe que ce qui détermine les individus aujourd’hui, ce n’est pas seulement le fait que la société a changé, mais aussi qu’ils ont été élevés par des parents qui ont modifié leur attitude à l’égard des enfants. Pour les psychanalystes, c’est l’enfance qui est déterminante. La révolution sexuelle ? Les jeunes gens font l’amour plus facilement, certes. Mais les relations entre les sexes ne semblent pas plus faciles, au contraire. L’usage des drogues et le développement de la violence sont aussi des indices de la permanence du mal-être. Ce sont des comportements extrêmement complexes qui doivent être analysés de manière précise, sans idéologie, afin de tenter d’y apporter des solutions. La psychanalyse est là pour ça. A condition qu’elle s’en donne les moyens théoriques et pratiques. Le reste n’est que modes médiatiques et vaines polémiques. Aucun triomphalisme n’est justifié. Restent la détermination à analyser, l’obstination patiente à aboutir et le souci éthique du respect du patient.

André Green est psychanalyste. Dernier ouvrage à paraître chez Odile Jacob en mai 2010 : « Illusions et Désillusions du travail psychanalytique ».

Christophe André : « Du respect mais pas d’idolâtrie »

Comme tous les jeunes psychiatres, je me souviens d’avoir été fasciné par Freud et la psychanalyse. J’ai donc démarré une analyse, mais ce n’était pas mon truc ! De plus, la plupart des psychanalystes me semblaient stéréotypés dans leur discours et leur raisonnement, distants des patients, et pas si bien que ça dans leurs propres baskets. Enfin, si on les questionnait, ils se révélaient souvent raides et dogmatiques. Freud, qui critiquait la religion, en a finalement fondé une ! Une mythologie révélée qu’il s’agit de vénérer et de perpétuer en abandonnant tout esprit critique. Mais les Freud scholars anglo-saxons, il y a plus de vingt ans, ont montré que le père de la psychanalyse avait embelli ses cas cliniques, qu’il ne faisait pas avec ses patients ce qu’il recommandait dans ses enseignements (il était très directif et intrusif), et qu’il savait pertinemment que les résultats de la psychanalyse n’étaient pas scientifiquement satisfaisants. Pour autant, Freud mérite le respect (mais pas l’idolâtrie) : c’est un des pères fondateurs de notre discipline, un esprit curieux, un travailleur infatigable. Son héritage ? Contrairement à la légende, il n’a pas « découvert » l’inconscient, qui était un concept très en vogue à son époque. Par contre, toute sa théorie (complétée par sa fille Anna) sur les mécanismes de défense – refoulement, déni, sublimation… se révèle pertinente et utile dans le travail quotidien des thérapeutes de toutes les écoles. Mais beaucoup d’autres notions sont aujourd’hui dépassées : le complexe d’OEdipe doit être remplacé par les travaux scientifiques sur la psychologie de l’attachement. Beaucoup des vues de Freud sont datées, ont vieilli (ce qui est normal) : le refoulement du discours sur la sexualité, réalité dans la société viennoise de la Belle Epoque, ne se pose plus du tout dans les mêmes termes aujourd’hui. Des affections centrales dans la théorie freudienne, comme l’hystérie de conversion, sont devenues très rares, remplacées par les pathologies du narcissisme ou de l’estime de soi. La psychanalyse ne méritait sans doute pas la gloire qui fut la sienne, mais elle ne mérite pas non plus d’être vouée aux gémonies. Elle peut soulager certaines souffrances. Et elle a un avenir, entre les mains de thérapeutes ouverts, qui acceptent le débat, l’apport des autres thérapies, et qui se donnent la peine de réfléchir à l’efficacité de leur pratique. J’en connais beaucoup, certains sont des amis, et nous travaillons volontiers ensemble !

Christophe André est médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Dernier ouvrage paru : « les Etats d’âme. Un apprentissage de la sérénité », Odile Jacob.

La psychiatrie DSM à l’exportation

“Les pathologies mentales s’uniformisent à un rythme vertigineux”, rappelle l’auteur de cet article à ne pas manquer, dont prendre livraison du fichier pdf ci-joint.

[Document : Psychiatrie mondialisée, empoisonnement des cultures locales]

Exporter le “concept” d’une maladie encore inexistante afin de vendre le remède qui va avec

Aussi bien que les OGM les TPOM — troubles psychiatriques occidentalo modifiés, débarquent dans des cultures qui n’ont rien à voir avec la nord américaine et les multinationales pharmaceutiques proposent leurs antidépresseurs aux indigènes (il y en a encore quelques milliards, un peu partout dans le vaste monde émergent) dont ils intoxiquent la population et ambitionnent de médicaliser l’existence.

Mondialiser la dépression

Ainsi “la présentation clinique de la dépression et de l’anxiété dépend non seulement de l’environnement ethnoculturel des patients, mais aussi des structures du système de santé dans lequel ils s’insèrent et des catégories et concepts diagnostiques qu’ils rencontrent dans les médias et dans leurs échanges avec leur famille, leurs amis et les médecins”, écrira plus tard Kirmayer dans The Journal of Clinical Psychiatry. Avec la mondialisation, tous ces facteurs sont “en interaction et en transformation constantes de part et d’autre des frontières ethniques, culturelles, sociales et nationales”. Autrement dit, les croyances culturelles sur la dépression et la représentation de soi sont malléables et perméables aux messages qui s’exportent d’une culture à l’autre.”

Fabuleuse percée du stress post-traumatique

Après de fulgurants succès dans l’exportation de la dépression là où elle n’existait pas, et l’atteinte d’un chiffre d’affaire confortable de l’antidépresseur qui va avec (en fait c’est plutôt l’inverse, vous trouvez le médicament, ensuite vous nommez le trouble correspondant), le stress post traumatique fait une percée fulgurante. On imagine en Haïti ou au Chili le chiffre que nos chevaliers du Chiffre pourraient réaliser.

C’est que nous dit l’auteur de l’article “Les thérapeutes se précipitent trop souvent pour guérir les blessures psychiques des personnes traumatisées sans se demander si ce diagnostic est pertinent partout. “Le sens que l’on donne à un événement douloureux a de lourdes répercussions sur le psychisme humain, et ce sens n’est pas le même partout. Le sens importe tout autant que l’événement lui-même”, souligne Ken Miller, psychologue au Pomona College, en Californie, qui a étudié les réactions aux traumatismes de guerre en Afghanistan et ailleurs.”

Sens de la vie contre sens du commerce

C’est une réalité anthropologique que la plainte, le au secours, revêt de multiples formes selon les lieux les sociétés et les époques, s’ajuste aux systèmes de croyance les plus variés. On n’est pas en état de malaise psychique de la même façon sous toutes les latitudes, on ne perd pas pied, on ne prend pas soin de la même manière de soi partout. Les marketeurs DSMistes ont compris cela, ils s’intéressent aux formes locales d’appels à l’aide pour s’y ajuster, en épouser les contours et, selon la logique libérale d’un système centré sur la consommation, créer la demande de leurs molécules et idéologie. Qui dans cette logique de distribution de masse songerait à s’intéresser au sens que leur vie peut présenter aux êtres humains dont n’est considérée que la clientèle, quand un sens plastifié préemballé et prédigéré leur est livré dans la notice de la molécule qui va les guérir d’un mal que leur culture n’ayant jamais encore nommé ignoreraient à jamais sans de vigoureuses campagnes de diffusion ?

Prenez connaissance du document pdf à la clé de cette présentation, vous ne serez pas déçus. Inconvénient mineur, celui-ci comporte de la publicité que nous ne pouvons vous épargner, et un développement laissant entendre que le CIM de l’OMS ferait mieux si on le laissait faire que le DSM. On peut sérieusement en douter. Ces détails ne ruinent en rien le fond de ce texte.

Santémentalisme

Le Carré psy pâtit de l’état de la nouvelle psychiatrie naufragée dans la neurologie et de l’état dans lequel elle aimerait mettre sous le nom de santé mentale les populations. Ce santémentalisme n’aura qu’un temps. La psychothérapie relationnelle et la psychanalyse, fondées sur le processus de subjectivation et d’élaboration du sens de soi compris dans son environnement, ont pour mission naturelle de faire consister l’antidote à l’intoxication par le DSM et à l’exportation d’une industrie médicopharmaceutique tentaculaire.

Philippe Grauer