Une nouvelle façon de penser le politique

Interview

Roland Gori, professeur à l’origine de l’Appel des appels :

Recueilli par ÉRIC FAVEREAU (Libération)


Roland Gori est passé du combat universitaire à celui de l’Appel des appels, fédérant les mêmes contre les mêmes à plus large échelle. Le combat pour la psychothérapie relationnelle appartient à celui que conduit Roland Gori. La reconnaissance de notre discipline et profession aux prises avec l’ostracisme médical organiciste de la figure de l’autre (le charlantan est l’autre du médecin, prétendre l’exclure ou l’absorber, dans tous les cas le réduire, lui permet de ne pas vouloir savoir quand il devient lui-même charlatan) procède du même combat citoyen pour une politique autre, autrement conduite.

Morale en tout cas. Il est clair que nos institutions historiques responsables garantissent l’éthique des praticiens que nous formons et encadrons. Nos métiers peuvent sous notre contrôle s’exercer avec rigueur et compétence, la population s’en est rendu compte depuis plus de trente ans. Nous avons la chance d’exercer dans le secteur libéral où la politique destructrice dite de la santé mentale, n’exerce pas directement sa pression pour la rentabilité et la performance — et que par ailleurs la population s’appauvrit, ce à quoi nous faisons face dignement, en nous adaptant.

“Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social” déclare l’Appel des appels. S’attaquer aux psychothérapeutes relationnels, à leurs institutions historiques, à leurs écoles, c’est nommément s’en prendre à des acteurs du tissage du lien social. Nous continuons de faire front, et approuvons de ce fait les analyses et l’action de Roland Gori.

On lira avec profit le débat diffusé jeudi 25 mars à 18:20 sur France-culture (dans Du grain à moudre) au cours duquel dialoguent Roland Gori Alain Ehrenberg à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de ce dernier, La société du malaise chez Odile Jacob. On entend beaucoup parler et fort justement, de souffrance au travail : cette expression dilue-t-elle le psychique dans le social ? N’assistons-nous pas à une résurgence de la pensée psychosociologique, où les deux ne se pensent bien qu’articulés ? Nous autres psychothérapeutes relationnels, héritiers de la vague psychosociologique qui précéda puis accompagna l’irruption des Nouvelles thérapies, sommes partie prenante naturelle à ce questionnement qui resurgit, et qui nous a depuis toujours été familier.

Philippe Grauer


Dérive de rentabilité et de la performance

C’est ce samedi, au «104», le nouveau lieu culturel de la ville de Paris, rue d’Aubervilliers, que se tient la réunion de l’ Appel des appels. Ce texte, publié par Libération le 23 janvier, se voulait un point d’ancrage du malaise de tous les professionnels de l’éducation, de la recherche, de la santé, de l’information, de la culture. Tous s’inquiétant de la dérive de rentabilité et de la performance que l’on impose à leurs métiers. Roland Gori, professeur de psychopathologie et psychanalyste, qui est à l’origine de l’appel, fait le point.

Comment expliquez-vous votre succès ?

Une sorte d’autorité morale qui émerge

On est un peu dépassé par notre succès. Le texte a été signé par près de 50 000 personnes, et notre journée, qui devait rassembler au départ 200 personnes, a plus de 1 000 inscrits. Il se passe quelque chose. C’est tout un réseau qui se met en place, sur l’Internet d’ailleurs, avec des juristes, des psychiatres, des analystes, des enseignants, des chercheurs, des journalistes, des hommes de culture. Comme une sorte d’autorité morale qui émerge alors que la voix des politiques est en difficulté.

Qu’allez-vous faire de cette mobilisation ?

Une nouvelle façon de penser le politique

Ce samedi se veut d’abord une rencontre pour partager des expériences diverses. Pour nous, c’est une première étape : montrer une nouvelle façon de penser le politique. Donner la parole reste le point de départ de la démocratie. Et c’est ce que nous allons faire.


Un mouvement de désobéissance civile est-il en train de naître ?

Inservitude

Il est curieux que l’on nous renvoie toujours cela, montrant bien une confusion entre la loi et la norme. Je ne me mets pas dans cette logique, je ne suis pas désobéissant, je me sens plutôt dans l’inservitude. Et ce qui se passe là avec notre appel relève d’avantage de la critique des organisations sociales qu’une désobéissance par rapport à la loi. Nous critiquons des dispositifs de servitude, de normalisation sociale et de conformisation des comportements. C’est cela notre angle d’attaque : il est aberrant de nous faire ingurgiter dans nos métiers des logiques de marché, de rentabilité et de performance.

Des psychiatres qui refusent

Pour autant, il y a parmi les gens qui ont rejoint notre appel des composantes qui vont jusqu’à appeler à la désobéissance, comme des psychiatres qui refusent de participer aux expertises pour les mesures de rétention et de sûreté.

Et ensuite ?

Comment savoir ? Nous sommes sortis de nos petits rendez-vous entre nous, une autre dimension collective est apparue. À l’image de ces centaines de professionnels qui veulent témoigner, dire pourquoi ils ne peuvent plus pratiquer. Nous verrons ensuite. Mais d’abord parler plus fort et crier contre l’asservissement que l’on cherche à nous imposer.

Élisabeth Roudinesco les psychanalystes et leur histoire

Lire et relire l’Histoire de la psychanalyse permet de comprendre ce qui s’est passé et les derniers développements de l’aventure de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle, les deux disciplines du Carré psy — concept non homologué à ce jour par nos collègues psychanalystes, au demeurant fort utile — fondées sur la dynamique de la subjectivation. Si on perd de vue la façon dont s’est transmise et a évolué la pensée et clinique psychanalytique dans notre pays et dans le monde depuis les années 20, on risque d’oublier l’importance de l’impact de la révolution surréaliste puis de l’arrivée dans le paysage français de la philosophie allemande, on risque d’enfriloser une doctrine vivante et audacieuse, qui continue d’alimenter polémiques, passions et coups tordus.

L’histoire de la psychanalyse nous appartient, car nous y plongeons nos racines. Sans le mouvement psychanalytique point de psychologie humaniste américaine, point de psychothérapie relationnelle européenne, qui relaie et intègre à sa critique et innovation l’héritage freudien dont elle procède, dont elle tire une partie de sa fierté et dignité éthique et épistémologique. Il va falloir d’ailleurs qu’elle-même entame, poursuive et complète le récit de sa propre histoire, qui pour une part prolonge, même quand elle bifurque, celle de la psychanalyse.

En faisant paraître une réédition entièrement remaniée de ses deux grands ouvrages sur l’ {{Histoire de la psychanalyse et sur Jacques Lacan, ayant dépassé l’hagiographie encore en vogue au moment même où elle écrivait sur ces sujets restés brûlants, Élisabeth Roudinesco nous donne à relire et repenser un siècle de vie institutionnelle et passionnément personnelle de la science humaine qui a révolutionné son siècle.

Seront abordés les grands thèmes de l’heure :

Avenir de la clinique

État des lieux de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle

Les psychanalystes, leur histoire, la relation qu’ils entretiennent avec elle

Le débat confrontatif avec cinq représentants éminents de la psychanalyse française contemporaine, Fehti Benslama, Roland Gori, Henri Rey-Flaud, Jacques Sédat, Alain Vanier, constituera un événement à ne pas manquer.

Philippe Grauer}}


Espace analytique

Association de formation psychanalytique et de recherches freudiennes

Samedi 10 Avril 2010

à 14:00

à la Salle Notre-Dame des Champs

92 bis, Bd Montparnasse 75014 Paris

CONFÉRENCE-DÉBAT

À l’occasion de la parution en Livre de Poche de la version actualisée de l’ Histoire de la psychanalyse en France et de Jacques Lacan

ÉLISABETH ROUDINESCO

donnera une conférence:

“Les psychanalystes et leur histoire”

suivie d’un

débat avec

FETHI BENSLAMA, ROLAND GORI, HENRI REY-FLAUD, JACQUES SÉDAT, ALAIN VANIER

Entrée: 10€

12, rue de Bourgogne – 75007 Paris. Tél: 01 47 05 23 09. espace.analytique@wanadoo.fr

Bonheur & psychothérapie relationnelle

Bientôt ici même une présentation de ces deux textes et du forum Libé du 26 mars à Rennes consacré au thème du bonheur dans lequel ils prennent place. La vie bonne ne se réduit pas au cadre de la simple destinée individuelle. Depuis Saint Just quelles eaux ont coulé sous le pont du bonheur défini par les philosophes des Lumières ? À l’heure de la thérapie du bonheur et de l’idéologie de la réussite et du parcours sans fautes, à l’heure de la mondialisation DSM et de ses ravages aux quatre coins de la planète, qu’a à en dire, tout comme la psychanalyse, la psychothérapie relationnelle ? Les lendemain de l’hier soviétique ont déchanté, que nous chantent les temps présents ? comment s’y prendre, si jamais c’est possible, pour réenchanter notre monde sans illusions ?

PHG


“Le bonheur, une idée neuve!”: forum Libération à Rennes les 26 et 27 mars. Un événement France-Culture.

RENDEZ-VOUS – Le quotidien Libération organise les 26 et 27 mars à Rennes un forum sur le thème “Le bonheur, une idée neuve!” avec la présence annoncée de responsables politiques ou économiques, d’élus et d’intellectuels. En partenariat avec les institutions locales et régionales, le quotidien organise “deux jours de débats, d’expression et d’échange”, selon la formule consacrée ces trois dernières années de Grenoble à Nanterre en passant déjà par Rennes au printemps 2009.

“ Le bonheur est une urgence aujourd’hui. Pendant 20 ans, on a laissé libre cours à l’individualisme. On a vu où ça a mené. Il faut donc réinventer ” une nouvelle société, a expliqué en préambule Max Armanet, directeur du développement à Libération. L’ensemble des débats – 46 au total, 5 en concomitance en moyenne – se dérouleront en un seul lieu, au Théâtre National de Bretagne (TNB), à quelques pas de la gare SNCF et du centre-ville. Sur les 90 minutes prévues pour chaque débat, 30 minutes seront réservées aux questions du public. L’objectif est de réunir 10.000 participants mais “on espère bien faire mieux”, a déclaré François Le Pillouër, directeur du TNB. Parmi les personnalités attendues, on relève les philosophes Alain Badiou ou Yves Michaud, les psychanalistes Elisabeth Roudinesco ou Jacques-Alain Miller, l’anthropologue Françoise Héritier ou l’historien Jean Delumeau, le syndicaliste Jean-Claude Mailly (FO), plusieurs membres du gouvernement ou proches du pouvoir, des élus de l’opposition ainsi que des responsables économiques, dont Christophe de Margerie (Total), Emmanuel Faber (Danone) et Christian Polge (Coca Cola France). Par ailleurs, jusqu’au 15 mars, les personnes intéressées sont invitées à répondre à un questionnaire sur le thème du bonheur, sur le site www.rennes-metropole.fr. Les résultats de l’enquête, à laquelle ont déjà répondu quelque 1.500 personnes, seront restitués le vendredi 26 mars. L’entrée aux débats est gratuite, mais les réservations sont recommandées à la billetterie du TNB ou sur son site www.t-n-b.fr. Les débats pourront être suivis par internet, sur le site du quotidien notamment, ainsi que sur la chaîne parlementaire.

(AFP)


Dans Libération, page Rebonds.

Peut-on encore croire aux lendemains qui chantent ?

 “ Je crois toujours, disait Gabriel Péri, à la veille de son exécution par les nazis en 1941, que le communisme est la jeunesse du monde et qu’il prépare des lendemains qui chantent ”. Cette phrase rappelle celle de Saint-Just prononcée le 3 mars 1794, alors que la France était menacée d’invasion : “ Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux sur la terre ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre (…) Le bonheur est une idée neuve en Europe .”

Inconscient ou neurone

L’espoir, la patrie, l’héroïsme : ces thèmes liés à une conception révolutionnaire du bonheur semblent avoir disparu de notre société dépressive en même temps que se sont effacées les références patriarcales issues de l’État-nation : l’Armée, le Parti, l’Autorité, etc… Et l’on a remplacé la politique par l’évaluation, le désir par l’hédonisme, l’inconscient par le neurone et l’idée de l’universel par le repli sur soi : ma religion, mon développement personnel, mon particularisme. Culture du malheur identitaire contre idéal du bonheur.

1968

On a tenté de mettre à la poubelle mai 1968, pour affirmer que les humains seraient plus heureux dans un monde dominé autant par la spéculation financière que par un hygiénisme qui assimile tout comportement normal à une pathologie : boire un verre de vin relèverait de l’alcoolisme, aimer internet serait une addiction, penser à la Révolution un acte sanguinaire. Impossible d’être anxieux, exalté ou rebelle sans être aussitôt contraint d’avoir recours à des pilules afin de ne plus songer aux lendemains qui chantent : soyez conformes à ce que les experts attendent de vous. Ne désirez plus, ne pensez plus, soyez pragmatiques.

Normalisation sécuritaire

Et voilà que la réalité vient contredire cet arsenal de normalisation sécuritaire. Partout émergent de nouvelles espérances, au moment même où le capitalisme, loin de se moraliser, favorise la misère psychique et économique, au même titre d’ailleurs que les Etats de non droit qui, par haine d’un Occident ayant certes commis des crimes, tournent en dérision la Déclaration des droits de l’homme afin de mieux persécuter leurs propres citoyens : ultralibéralisme sans limite d’un côté, fanatisme religieux de l’autre. Le premier est réformable, le deuxième ne l’est pas.

Insurrection des consciences

Contre la démocratisation hygiéniste des conduites, surgit donc une aspiration à une autre forme de vie qui se traduit par une insurrection des consciences. Sans aucun doute, il y a là le réveil d’un idéal de transformation qui avait été banni depuis trente ans par les tenants d’un conservatisme étriqué plus attachés à haïr l’esprit de la Révolution qu’à en critiquer les dérives. Mais il ne suffit pas de proclamer le retour des lendemains qui chantent, encore faut-il que les lendemains soient source de bonheur.

Renoncer à l’idéal

On sait bien depuis 1789 que jamais aucune Révolution n’a réussi à concilier la liberté et l’égalité et c’est la raison pour laquelle — de l’URSS à la Chine — on a assisté à un échec du socialisme réel et à un renversement de l’idéal révolutionnaire en son contraire. Est-ce une raison pour renoncer à l’idéal ? Certainement pas.

Projet de changement social

Ce qui arrive aujourd’hui, dans ce qu’on appelle le retour de l’idée communiste, c’est le rêve d’un ailleurs à venir non encore circonscrit et qui serait le nouveau nom de la Révolution. Deux choix sont possibles : soit la reproduction à l’identique d’un modèle d’économie administrée, ce qui ne manquerait pas de conduire à une impasse criminelle; soit l’avancée vers une Révolution des droits inspirée par les principes de 1789-93. “La Révolution est un bloc” disait Clemenceau. Il faut s’en souvenir pour faire exister un projet de changement social qui n’éliminerait pas les libertés fondamentales et permettrait de combattre l’ignorance, l’obscurantisme, le communautarisme.

Voilà le vrai pari de notre époque et la seule épreuve de réflexion qui mérite qu’on s’y attache.

Élisabeth Roudinesco


Le bonheur comme urgence du présent

Une mythologie

Les “lendemains qui chantent” n’ont jamais été qu’une mythologie, plus employée, à vrai dire, par les ennemis de la pensée révolutionnaire ou communiste que par ses amis ou ses militants. Cette mythologie soutenait qu’on allait demander aux ouvriers et gens du peuple des sacrifices innombrables, au nom d’un futur nébuleux dont la réalisation serait constamment différée. C’était une des variantes de la propagande encore la plus active aujourd’hui : « ce que vous avez n’est pas grand chose, mais c’est réel, et ce que la politique d’émancipation vous promet est formidable, mais n’existe pas ».

Faire surgir des possibilités inconnues

Mais est-ce au nom d’une promesse fumeuse que des millions de gens se sont ralliés, et, n’en doutons pas, se rallieront, à des actions et des pensées politiques totalement étrangères au capitalo-parlementarisme qui prétend incarner la « réalité » ? Je n’en crois rien. La temporalité de l’action inventive, de l’action qui vise, non à gérer le monde tel qu’il est, mais à y faire surgir des possibilités inconnues, est toujours, non pas du tout sous l’empire d’une représentation de l’avenir, mais sous celui de l’urgence du présent. Qu’on pense seulement à ce que signifie l’incertitude d’une insurrection, l’attente anxieuse du succès ou de l’échec d’une manifestation, voire le simple contentement de mener à la porte d’une usine une discussion significative avec un groupe d’ouvriers, ou la tension d’une veille nocturne pour empêcher si possible, au petit matin, une rafle de la police dans une foyer d’ouvriers de provenance africaine.

Intensité exceptionnelle

Oui, le temps réel de la vraie politique est le présent, l’intensité exceptionnelle que confère au présent de n’être plus dans le sillon des habitudes, des petites jouissances et des rivalités secondaires où s’enlise la vie telle que l’Etat la considère. La passion de la politique n’a pas pour affect la représentation dite “utopique” d’un avenir glorieux. Son affect se rapport au contraire à ce qui advient d’imprévisible, à l’étonnement magique de ce que telle ou telle rencontre improbable a eu lieu, que tel ou tel mot d’ordre a été trouvé, dans une langue à la fois dure et claire, à l’issue d’une réunion improvisée. Kant l’a bien vu : cet affect révolutionnaire, c’est l’enthousiasme pour l’événement, et non la délectation abstraite du futur.

Une inexplicable joie

Les sacrifices eux-mêmes sont-il consentis sous l’idée abstraite du futur ? Evidemment non. Sans doute Malraux a-t-il été le grand romancier de leur nature réelle : affirmer, au présent, qu’une vie n’a de sens véritable que sous le signe d’une Idée, et que l’Idée elle-même n’a de sens que si elle est agissante dans une situation historique donnée. Qu’alors il y ait une inexplicable joie est un fait. Ces moments de la vie sont du reste ceux auxquels reviennent toujours, dans leurs récits d’existence, les survivants des combats.

Le bonheur comme perpétuation des fortunes

Ce sont les politiciens parlementaires qui, dans leurs “programmes”, auquel eux-mêmes ne croient guère, promettent de satisfaire dans l’avenir les intérêts de leurs diverses clientèles. Le “bonheur”, pour eux, n’est jamais que la satisfaction, demain, des intérêts particuliers, la sécurité des routines et la perpétuation des fortunes. Mais le bonheur, dont j’espère qu’on pourra à nouveau le dire “communiste”, n’est pas de cet ordre. Il est la découverte de ce que chacun est capable de bien plus de choses nouvelles que ce qu’il imaginait.

Urgence enthousiaste

L’opposition véritable, quant au bonheur, n’est pas entre le futur et le passé. Elle scinde le présent en une représentation conservatrice et sécuritaire et une urgence enthousiaste pour se nouer à ce qui n’avait jamais eu lieu et cependant advient. Le bonheur communiste se dira : “aimez ce que jamais vous ne verrez deux fois”.

Alain Badiou

Emergences et effacements du sujet dans l’histoire de la psychiatrie française

Jean Jacques RITZ
psychologue, psychanalyste à Lyon
membre de la SIHPP
a donné le 20 novembre 2009
au Centre social du Vinatier la conférence dont le titre constitue la vedette du présent article.


Soyons normosés ! Jean-Jacques Ritz, membre de la SIHPP dont nous nous honorons de diffuser le Bulletin sur notre site, est psychanalyste. Cela n’est pas une profession, plutôt une qualité. Il exerce la profession voisine et bien distincte de psychologue clinicien, et c’est pourtant à titre de psychanalyste qu’il parle. Il parle en qualité de psychanalyste à des psychologues de la psychiatrie du point de vue de la psychanalyse. En l’occurence il s’occupe, en tant que chercheur, de l’histoire C’est comme on voit d’une simplicité évangélique.

Il y a donc la qualité de psychanalyste, et le titre, puis la profession. Le titre, ah le titre ! celui générique de psychothérapeute bientôt à disposition gratuite des psychanalystes (rien n’est encore joué) ? qui disent d’ailleurs qu’ils n’en veulent pas mais se disposent à le pratiquer, tout en vaticinant l’époque qui permettrait aux va-nu-pieds de la psychothérapie relationnelle (1“) de se maintenir dans le paysage.

Tout cela se confondant pour la plus grande complexité ou confusion si l’on n’y voit pas clair possibles, dans le meilleur des Carrés psys possibles, celui dont nous traçons ici-même le graphe porteur de concepts, permettant à la psychothérapie relationnelle de prendre place. Laquelle tient un discours de même inspiration que celui de la psychanalyse sur la question de la lamination par voie de normose.

Voici comment l’article commence : L’auteur, psychologue, a travaillé en Hôpital psychiatrique de 1964 à 2005. En se référant à cette histoire et à sa culture il tente ici d’évoquer, de repérer et d’analyser les grands courants conceptuels et institutionnels qui ont marqué l’histoire de la psychiatrie française. Il s’interroge sur l’émergence, la répression, la disparition, le retour, la chute et l’ascension du sujet ( et de la subjectivation), sujet que l’on nomme aussi personne, fou, aliéné, numéro, malade mental, patient, client et que l’on appelle parfois par son nom.

Jean-Jacques Ritz procède à un tour d’horizon historique et institutionnel, il fait le bilan d’une vie de pratique qui ne s’appelait pas encore de santé mentale, évocant la psychothérapie institutionnelle, l’arrivée en France des Nouvelles thérapies, l’antipsychiatrie, les neuroleptiques hyperdosés qui vous vident la tête et l’action civilisatrice de la psychanalyse dans un lieu hôpitalier qui savait aussi inviter Eva Reich. Il parle de l’environnement de notre pratique, contextualise les pratiques et théories psys, dresse le tableau paradigmatique qu’il faut connaître et méditer si l’on ambitionne de pratiquer notre métier.

Il parle du devoir des psys d’empêcher de penser en rond, évoque Roland Gori et Sauvons la clinique, décrit la régression institutionnelle et morale, qui aboutit “à une déshumanisation du sujet en le poussant
vers une société incapable de l’accueillir et peu soucieuse de ses problèmes”. Citant Einstein dont il détourne le propos disant des États-Unis “C’est le seul peuple qui soit passé de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation“, il décrit le peuple psy institutionnel, celui qui nous accuse volontiers de charlatanerie, placé dans des conditions de régression scientifique, ethique et politique inquiétantes. Enfin il propose la culture comme obligation et consolation, avec l’humour pour inspirateur : “Cause toujours dit l’inconscient au moi, c’est moi qui cause !”

Allez, maintenant vous savez tout, décalez-vous d’un cran, téléchargez, régalez-vous recalez-vous ! La psychothérapie relationnelle se verra toujours fortifiée de bien se situer par rapport au travail des collègues en institution, et par rapport au déroulement de l’Histoire de la folie et des façons dont les sociétés la (mal)traitent.

Philippe Grauer


[Document : Émergeance & effacement du sujet dans l’histoire de la psychiatrie française]

Argument

Est-il normal d’être normal ? 

La famille, la société, la cité, la religion, la politique, le droit, la science tout pousse l’individu à se tenir tranquille et rassuré dans une normalité désignée et définie de façon plus ou moins stricte.

Or s’il y a bien un être qui désire être libre et indépendant, un être capable de se détourner des exigences, obligations et normes imposées à lui dès sa naissance, c’est l’être humain. Dans ses rêves, dans ses fantasmes, dans ses pulsions connues ou cachées, dans son imaginaire et ses pensées l’homme tente de s’ouvrir un chemin individuel de liberté et d’originalité. Nous le savons depuis le début de l’humanité et le lisons dans les textes les plus anciens. Les philosophes et les moralistes ont là-dessus beaucoup dit et disent encore. De façon plus troublante, la psychanalyse a montré combien chaque sujet est aux prises avec son inconscient et ses désirs les plus insensés ou « anormaux ». Avec eux les artistes, les fous et quelques autres nous rappellent combien il est tentant de reconstruire le monde à notre image venant ainsi troubler la morne tranquillité journalière, l’ordre établi, la règle, la grisaille, le silence.

S’il parait alors normal de rechercher la paix dans l’habituelle uniformité il semble bien que la normalité dans son énormité et sa pesanteur soit réductrice, aliénante et déshumanisante. Il est donc normal de se méfier du normal. Et normal de se laisser aller à quelques folies pour se sentir exister, penser, vivre et aimer.

Et dans cette recherche la peur de la folie et la peur de la mort, si bien entretenues par la plupart des sociétés modernes et leurs porte-voix, viennent se dresser contre cette liberté. Alors, du coup, il devient urgent d’être normal. Et cela constitue, à mes yeux, une défaite.

J.J.Ritz. Lyon, le 23.01.2010


Autres références sur laToile :
http://quatrieme-groupe.org/publications/interlignes-recents/interligne/crise_en_psychiatrie_-_tumulte_en_psychopathologie_-_une_histoire_en_quete_de_sens_/1697

  • 1 Pensez-donc, formés Dieu sait comment dans des Écoles spécifiques hors l’Université (qui ne veut pas d’eux), alors que nous psychanalystes formés également dans des écoles hors l’université, en qualité de psychologues nous sommes diplômés d’État (en psychologie une discipline tout à fait différente mais qu’importe), respectables, normaux normés ! académosés en quelque sorte.

MARSEILLE : FOLIES ET MEDIAS

Marseille : folie & médias

par le dr. Dolores Lina Torres
Psychiatre, Chef de secteur à C.H. Edouard-Toulouse, présidente d’ARPSYDEMIO.


Où est la dangerosité ? Qui sont les victimes ?

Depuis des siècles, la Folie, les différentes formes de folie font peur. Opposées à la raison, leur démesure inquiète et suscite incompréhension et rejet.

Les pathologies mentales, dans les représentations du public, se confondent avec la violence et l’agressivité : {« Il faut être fou pour avoir fait cela … »

Les médias s’emparent de tous les évènements dramatiques qui tiennent en haleine le public. Mais s’agit-il de donner une information objective, d’effectuer un véritable travail d’éducation du public ou plutôt de produire du sensationnel à partir de faits divers tragiques, où le destin de familles entières bascule ?

Les questions autour de la folie et de la maladie mentale sont traitées comme des faits divers et non comme des évènements inscrits dans des champs pluriels, scientifiques, nécessitant du recul et un travail d’analyse. Cette absence de recul, cette manière de traiter de façon lapidaire des faits complexes renforcent les peurs séculaires de chacun. Ainsi, les professionnels, les familles, les usagers qui depuis des années tentent de donner de l’information et réalisent un véritable travail pédagogique, voient leurs efforts réduits à néant dès qu’un fait divers tragique défraie la chronique. La stigmatisation s’amplifie chaque fois un peu plus. Cette violence faite à l’autre en raison de sa différence n’est pas la seule conséquence de cette spirale infernale.

Les évènements tragiques survenus à Pau, à Grenoble et récemment à Marseille ont eu un impact direct sur la prise de décision sécuritaire, alors que l’ensemble des professionnels de la psychiatrie demande depuis des années une évaluation de la loi du 27 juin 1990. Cette évaluation doit s’effectuer dans un climat apaisé et non dicté par des drames peu propices à la réflexion. La figure du Bouc émissaire, chère à René GIRARD, montre combien il est facile d’éluder les vrais problèmes et se contenter de désigner un responsable.

Au cours de cette SISM nous vous proposons de démonter ces différents mécanismes afin de mieux appréhender les faits de violence liés aux troubles mentaux. Il ne faut pas en nier l’existence, mais il convient aussi d’analyser où se situe la violence. Peut-être n’est-elle pas là où on l’attend ? Qui sont les victimes ? Quelles sont les conséquences de la sur médiatisation de la violence liée aux troubles mentaux ? Quelle transformation des conditions de soins des personnes souffrant de trouble psychiques entraîne-elles ?

Nous proposerons à des acteurs de terrain de venir présenter leur travail destiné à prévenir ces phénomènes en cascade aboutissant à des situations de violence qui renforcent les représentations négatives. Nous avons aussi souhaité associer à notre réflexion des journalistes qui ont conscience des effets délétères de cette stigmatisation. Ils seront à nos côtés pour analyser, commenter, discuter l’ensemble des communications. Nous les en remercions, car nous pensons que seuls la communication et le dialogue peuvent renverser cette machine infernale. Tous, élus, sociologues, psychiatres, magistrats, psychologues, soignants, usagers et familles seront présents pour réfléchir, dialoguer et construire autour de cette thématique complexe.

En effet, à l’heure où les orientations sécuritaires remettent en question les principes fondamentaux des libertés des usagers, nous proposons plutôt un travail de réflexion. Nous souhaitons être force de proposition et montrer qu’une organisation différente des soins en psychiatrie peut réduire et limiter la violence, faciliter l’insertion et redonner aux usagers leur véritable citoyenneté.


Mis en ligne le 10 mars 2010 remis en forme le 3 mai 2013.

DSM 5 en vue : mais jouir de la vie n’est pas une pathologie !

Elisabeth Roudinesco

Entretien avec Marie Claude Martin pour le quotidien suisse le Matin dimanche, 28 février 2010, <http://www.lesquotidiennes.ch>, à propos de la cinquième version du DSM, en préparation pour 2013 et qui suscite de nombreuses controverses.

Jouir de la vie n’est pas une pathologie

Historienne et psychanalyste, Élisabeth Roudinesco combat depuis longtemps l’idéologie du DSM, cette «bible» qui aspire à faire de la psychiatrie une branche de l’hygiène publique. Elle ne mâche pas ses mots à l’égard de ce modèle cognitivo-comportemental qui nie l’inconscient :

«Instrument de la norme sociale, le DSM tend non seulement à remplacer la religion mais aussi, par une sorte de novlangue sensée résoudre les problèmes sans discussion, à se substituer à l’exercice de la politique fondée sur le conflit, la contradiction et la dialectique. D’ailleurs, il n’y a même plus de langage dans ce manuel du docteur Diafoirus où l’homme est réduit réduit à des initiales et à un chiffre. C’est une sorte de dictature molle, mondialisée et horizontale, un petit fascisme qui prétend gouverner la vie quotidienne au nom de la lutte contre de vrais fléaux : un verre de vin est associé à l’alcoolisme, la gastronomie à une dépendance alimentaire, mais jouir de la vie n’est pas une pathologie. L’humain est fait de passions, d’excès et de raison mêlés. Les supprimer, c’est supprimer la vie.»

Dislocation de l’universel dans le particulier

Élisabeth Roudinesco va plus loin :

«La psychiatrie telle que la reformule le DSM considère l’humain comme une somme de particularismes. C’est la dislocation de l’universel dans le particulier, la porte ouverte à tous les communautarismes.» Et le plus insensé, relève l’historienne, c’est que «tout ce projet s’élabore dans un pays, les États-Unis, où Obama se fait traiter de nazi quand il souhaite une sécurité sociale pour tout le monde.»

Le DSM fabrique des excès qu’il va ensuite dénoncer en les nommant

La psychanalyste met aussi en avant l’absence de sérieux de cette entreprise qui «fait entrer et sortir des pathologies au gré des groupes de pression.» Elle craint une crise de confiance massive, un peu comme celle que la France vient de connaître avec la mauvaise gestion de sa campagne de vaccination contre la grippe A où certains ont pensé qu’on inventait une maladie pour écouler les vaccins. Les conséquences de cette médicalisation à outrance, c’est le retour de l’obscurantisme. «À force de faire passer pour scientifique ce qui ne l’est pas, les gens risquent de se détourner de la vraie science pour se jeter dans les bras de l’irrationnel, celle qui prétend guérir le cancer avec des fraises» 

Enfin, elle relève le caractère délirant de ce manuel inflationniste «qui fabrique des excès qu’il va ensuite dénoncer en les nommant.»

À part cela une réédition

Une réédition du livre d’Élisabeth Roudinesco, Théroigne de Méricourt, une femme mélancolique sous la Révolution, paraît le 4 mars chez Albin Michel, avec une préface d’Élisabeth Badinter et une postface inédite de l’auteur.

La vie sexuelle d’Anna G.

Élisabeth Roudinesco

Anna G.. Mon analyse avec le professeur Freud. Ouvrage édité sous la direction d’Anna Koellreuteur Wie benimmt sich der Prof.Freud ? Freud eigentlich, traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle, Aubier, 351p, 23 euros.


Comment se comporte-t-il au juste ce prof. Freud ?

Il y a toujours eu dans l’histoire des médecines de l’âme plusieurs manières d’exposer les cas cliniques. Tantôt c’est le thérapeute qui reconstruit une fiction vraie afin de d’éprouver la validité de ses thèses, tout en conservant l’anonymat du patient, tantôt c’est le patient qui rédige son journal de cure : on a alors affaire a un témoignage écrit qui exprime une toute autre vision du déroulement de l’expérience.  

Depuis des décennies, les historiens de la psychanalyse ont, de leur côté, révisé et réécrit l’histoire des patients anonymes en dévoilant leur véritable identité. Et ils se sont aperçu que, bien souvent, cette histoire était très différente de la fiction reconstruite par le thérapeute. Dans ce type de recherche, l’historien donne la parole à un patient sans écriture après avoir retrouvé sa trace dans des archives.

S’agissant de Freud, tous les grands cas originels ont été identifies, commentés et réinterprétés par les historiens. Et l’on sait désormais que les reconstructions du maître viennois – Dora, l’Homme aux loups, le petit Hans, notamment – ne rendent pas forcément compte de la destinée ultérieure des patients traités. Mais pour autant, elles ne sont ni des falsifications ni des affabulations.

C’est à Anna Koellreuter que l’on doit la découverte d’un récit d’Anna Guggenbühl (1896-1982), sa grand-mère, dans lequel se trouvent tout à la fois le commentaire de celle-ci sur sa cure et un verbatim des  interventions de Freud. A l’âge de 27 ans, le 1er avril 1921, cette jeune psychiatre, formée dans le sérail de la célèbre clinique du Burghölzli, à Zurich, se rend à Vienne pour suivre une analyse avec le célèbre professeur, laquelle s’achèvera le 14 juillet.

Fiancée depuis des années avec Richard, un camarade d’études, et ayant eu de nombreuses aventures amoureuses, Anna avait des doutes sur son envie de l’épouser. Son désir s’émoussait, alors même que le mariage était déjà programmé, dans ses moindres détails, par sa famille. Décidée à comprendre les raisons inconscientes de son hésitation, elle quitte ses parents et son travail d’autant plus librement qu’elle souhaite rencontrer celui qu’elle considère comme la plus grande oreille de son époque.

Elle ne sera pas déçue! En virtuose de l’interprétation foudroyante, Freud, après l’avoir  écouté, lui explique qu’à l’”étage supérieur” de sa vie se déploie son conflit avec son fiancée. Pour en comprendre la signification, ajoute-t-il, il faut explorer l’”étage intermédiaire”, qui la renvoie à sa relation névrotique avec son frère, puis l’”étage inférieur” – totalement inconscient – qui concerne sa relation avec ses parents. En d’autres termes, il lui explique qu’elle était amoureuse de son père, qu’elle souhaitait la mort de sa mère et que c’est son attachement à son frère, substitut de son père, qui expliquait sa valse hésitation permanente : “Vos amants sont des substituts de vos frères et c’est pourquoi ils ont tous le même âge alors qu’ils sont moins mûrs.”

Comme toujours, Freud se passionne pour son concept de complexe d’Oedipe. Soucieux aussi de l’avenir de sa patiente, il ne peut s’empêcher de lui donner des conseils d’abstinence qu’elle ne suit guère. Au fil des associations libres – où l’on découvre de fantastiques histoires de masturbation, de chats, de borgnes, de gardeurs d’oies et d’airs d’opéra, etc… -, elle décide d’annuler son mariage, de partir pour Paris et d’épouser Arnold, fameux sculpteur de Brienz (Canton de Berne), qui lui a fait savoir combien il l’aimait. Ils fonderont une famille et resteront unis une vie entière.

La cure s’achève sans que soit explicitée ni le pourquoi ni la raison de cette décision. Cependant, on saisit qu’elle se produit au moment où Freud affirme à Anna qu’elle est sous l’emprise d’un défi lancé à ses parents. Et l’on peut supposer que c’est la levée de ce désir refoulé d’emprise qui la conduit à rompre ses fiançailles et à désobéïr enfin à son père. Celui-ci la poussait à ne pas quitter son fiancé et lui avait demandé un jour : “Comment se comporte-t-il au juste ce professeur Freud? Quand rentres-tu et qu’as-tu decidé concernant R ? Voilà ce que te demande ton papa en t’adressant ses pensées affectueuses.”  

Les meilleurs spécialistes du freudisme germanophone et anglophone ont été convoqués pour commenter chaque mot de ce journal magnifiquement traduit en français par Jean-Claude Capèle : Ernst Falzeder, Karl Fallend, Thomas Aichhorn, John Forrester, Pierre Passett, Juliet Mitchell, André Haynal, Ulrike May, August Ruhs. Chacun d’eux livre une interprétation personnelle du cas, ajoutant au corpus initial une vaste narration post-freudienne, kleinienne, lacanienne ou simplement historiographique. Une passionnante anthologie qui contribue à enrichir les annales de l’histoire de la psychanalyse.

On regrettera que l’éditeur français ait trouvé bon de substituer un titre banal (Mon analyse avec…) à celui de l’édition allemande, qui reprenait le fragment de la lettre adressée à Anna par son père ( Comment se comporte-t-il au juste ce prof. Freud ? ). Notons aussi que le patronyme de l’auteure a été supprimé, que plusieurs contributions ont été enlevées sans être résumées dans la presentation. La bibliographie est défaillante : certains titres devraient être mentionnés en français et d’autres en  anglais. Enfin, il manque à l’ouvrage des notices biographiques concernant les contributeurs, peu connus du public français. Dommage car le document est bel et bien fascinant.


Anna G. extraits des interventions de Freud

p. 50 : “La dernière fois, nous avons vu que vous vous ennuyez, que vous souhaiteriez aimer quelqu’un. Il y a deux voies possibles dans l’analyse : certaines personnes doivent tout faire; les autres, ceux chez qui il y a assez de materiel psychique, affrontent tout dans le psychisme. Si c’est possible, laissez tomber les aventures. Souffrez, supportez la privation, de sorte que tout apparaisse d’autant plus clairement pendant la séance.”

p. 53 : “Il y a tout d’abord la disponibilité intellectuelle, on accepte les preuves de l’inconscient et c’est après seulement qu’on l’admet aussi sur le plan émotionnel, et enfin, en conclusion, viennent s’ajouter encore des souvenirs directs.

L’amour pour votre frère – un amour bien conscient, lui – n’est pas la strate la plus profonde, et c’est pourquoi la conscience de son existence ne sert à rien, vous ne pouvez pas vous en libérer, car il est conditionné à un niveau plus profond.”

P. 60 : “La crainte que vous deviez par la suite contracter un autre marriage, encore plus bête, parce que vous n’en pouvez plus est totalement absurde, car c’est précisément le but de la cure que de vous apprendre à maîtriser cette pulsion et donc que vous puissiez vous marier librement et non par peur de la pulsion. Cette objection rappelle l’histoire du gardeur d’oies et du gardien de chevaux qui s’imaginaient ce qu’ils feraient s’ils gagnaient le gros lot. Le gardien de cheveaux a décrit le palais dans lequel il vivrait alors (…) Le gardeur d’oies a dit qu’il garderait toujours ses oies assis sur le dos d’un cheval.”

Le Monde des livres du 25 février 2010

Pour l’amour de Freud

Hilda Doolittle, Pour l’amour de Freud. Préface de Élisabeth Roudinesco

[Document : Pour l’amour de Freud]

En 1933, poussée par une crise personnelle autant que par les événements historiques, Hilda Doolittle se rend à Vienne pour consulter Freud. Le récit de cette analyse s’appellera Pour l’amour de Freud. L’auteure y explore, au-delà de son histoire familiale et de ses relations amoureuses, son propre processus de création. Une correspondance entre Freud et H.D. permet en outre de plonger au cœur de la relation singulière, d’affection et d’admiration réciproques, que continuèrent d’entretenir le maître de l’inconscient et la poétesse.

Les éditions Des femmes-Antoinette Fouque rééditent aujourd’hui cette œuvre dans une nouvelle traduction de Nicole Casanova, augmentée d’un extrait de la correspondance entre Hilda Doolitle et Bryher, sa compagne, publiée pour la première fois en France.

Hilda Doolittle (1886-1961), romancière et essayiste américaine, plus connue sous les célèbres initiales H.D., fut une éminente praticienne du modernisme, tout en demeurant toujours au-delà des courants dont elle a pu être proche, créant une œuvre absolument originale. Des femmes ont publié son œuvre romanesque et autobiographique, { Hermione (1986), Dis-moi de vivre (1987) et Le Don (1988).}


Traduit de l’anglais par Nicole Casanova
et par Edith Ochs pour la correspondance entre H.D. et Bryher.

La paix soit avec nous tous

Un membre d’Artex nous diligente cette chronique. Nous n’entretenons aucune espèce de lien avec les religions, mais trouvons plutôt sympathique l’idée qu’elles cherchent davantage à unir leurs efforts pour l’humanisation de l’humanité qu’à travailler à jeter des hommes plus ou moins enrobés d’explosifs les uns contre les autres.

La psychothérapie relationnelle applaudit à tout ce qui contribue à désamorcer le fanatisme. C’en pourquoi nous souhaitons ici la bienvenue à cette idée d’œcuménisme pour le dialogue et la paix.

Philippe Grauer


Ce mois-ci paraît la traduction française du deuxième tome des Mémoires du théologien Hans Küng. Cet ouvrage couvre une période cruciale dans l’histoire de l’Église catholique, celle qui va de la fin du Concile Vatican II au début du pontificat de Jean-Paul II. Il représente un témoignage de premier plan sur l’histoire de l’Église post-conciliaire, et permet, entre autre, de comparer le parcours de son auteur avec celui de Joseph Ratzinger, le pape actuel. Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Témoignage Chrétien, il déclare ceci : « Je suis un témoin privilégié de l’histoire de la théologie catholique et œcuménique du XXe siècle. J’ai participé à beaucoup de choses, au dernier concile, bien sûr, mais pas seulement. Par exemple, la mise en parallèle de ma carrière avec celle de Joseph Ratzinger, qui est de la même génération que moi et qui a été mon collègue à l’université de Tübingen, est sans aucun doute instructive pour qui cherche à comprendre l’évolution récente de l’Église catholique » (2)

Ses positions critiques, notamment sur le dogme de l’infaillibilité, conduisent les autorités romaines à lui retirer sa mission canonique d’enseignement en 1979. L’université d’Etat de Tübingen crée alors une nouvelle chaire de théologie œcuménique pour lui permettre de continuer à enseigner. Malgré ce conflit, Hans Küng a toujours refusé de s’enfermer dans l’image médiatique du théologien contestataire pourfendeur du Vatican : « Je n’ai rien d’un contestataire, écrit-il, et je n’ai jamais cherché la confrontation. Ce n’est pas dans mon tempérament. (…) À l’époque du pape Jean XXIII, je faisais partie d’un mouvement de renouveau théologique qui incarnait les aspirations d’une majorité des théologiens et des responsables d’Église, y compris Joseph Ratzinger. Je me suis contenté de poursuivre ma vie et mes travaux de manière conséquente avec ces aspirations. (…) Je ne suis quant à moi qu’un théologien catholique ordinaire qui a fait son boulot, en dépit d’un appareil romain objectivement réactionnaire dans son fonctionnement. Je n’apparais comme contestataire aux yeux de cet appareil que parce que je n’ai jamais voulu écrire ou dire quelque chose que je ne croyais pas » (3).

Mais l’œuvre de Hans Küng ne se limite pas à la nostalgie d’un ancien combattant de Vatican II. Cet homme croit que l’Esprit est à l’œuvre à travers l’humanité. C’est pourquoi, en 1990, il lance un Projet d’éthique planétaire pour inviter les religions à donner l’exemple d’une paix mondiale.: « Comme théologien œcuménique, bien qu’enraciné dans ma propre Église, je me sens responsable à l’égard de toutes les Églises et toutes les religions – responsable d’unité des Églises et de la paix entre les religions. (…)

Le temps est mûr pour un appel pressant : aujourd’hui, une responsabilité toute particulière incombe aux religions du monde quant à la paix du globe. Et la crédibilité de toutes les religions, y compris les plus minoritaires, dépendra de ce qu’à l’avenir elles mettront l’accent plus sur ce qui les unit que sur ce qui les sépare. L’humanité pourra en effet de moins en moins accepter de laisser les religions attiser les guerres au lieu de bâtir la paix, sombrer dans le fanatisme au lieu d’œuvrer à la réconciliation, se prévaloir de leur supériorité au lieu d’ouvrir le dialogue » (4).
On ne saurait trop souligner l’urgence et l’importance d’un tel projet.


(1) Hans KÜNG. Une vérité contestée. Mémoires II 1968-1980. Éditions du Cerf 2010

(2) Hans KÜNG. Une autre mémoire de l’Église. Entretien avec Jérôme Anciberro. Témoignage Chrétien, 11 février 2010, pages 19-24

(3) Id. Page 20

(4) Hans KÜNG. Projet d’éthique planétaire. La paix mondiale par la paix entre les religions. Éditions du Seuil 1991, page11

La psychopathologie comme fait de civilisation ?

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE D’HISTOIRE 

DE LA PSYCHIATRIE ET DE LA PSYCHANALYSE — SIHPP

Bonsoir chers amis.
On vient de me transmettre un annonce, arrivée immédiatement après l’expédition du dernier Bulletin.
La voici.

Bien à vous.
HR


Université Paris Diderot

MERCREDI 17 FEVRIER 2010 

18:00 – 20:00

LA PSYCHOPATHOLOGIE COMME FAIT DE CIVILISATION ?

Rencontre autour de :

Roland GORI  

Professeur des Universités Aix-Marseille, psychanalyste

Invitant : Fethi Benslama

Directeur UFR SHC,  Professeur à l’Université Paris Diderot, psychanalyste

La Halle aux farines
AMPHI 2A  2ème étage  Entrée A
10 – 16 rue Françoise Dolto /  9-15 esplanade Pierre Vidal-Naquet
75013  Paris

Metro ligne 14  –  RER  C : Bibliothèque F. Mitterrand