Socrate se marre

” Faire exploser toutes ses croyances “
Jésuite devenu psychanalyste puis hypnotiste, adepte de ” l’expérience du non-savoir ” et explorateur de l'” animalité humaine “, cet intellectuel inclassable publie un essai iconoclaste consacré à Socrate


De rupture en rupture François Roustang nous aura conduit de la psychanalyse à l’hypnose puis à la philosophie clinique, balayant de son intelligence acérée le champ de nos découvertes depuis plus d’un quart de siècle. Comme le chantait si bien Henri Salvador, pour empêcher le ciel de tomber, faut rigoler. Cet éternel artisan d’une reconfiguration générale de l’existence , après avoir décrété la fin de la plainte en vient au rire libérateur. Nous savions tout cela dans nos temps très anciens et l’avons diffusé largement, voici que nous parvient par ce psy original une réflexion sur Socrates clinicien nous libérant à coup d’éclats de rire toujours rafraichissants.

Après {{Un café pour Socrates (1“) le retour de ce dernier sur la scène en philosophe clinicien nous rappelle que nous avions touché du doigt à l’époque que Rogers s’apparentait déjà au travail du génial accoucheur. Longue filiation, résurgence significative, Notre psychanalyste refroqué en psychothérapeute philosophe nous redécouvre la valeur du moment du rire, après Freud et Harvey Jackins, ce moment où l’intelligence reprenant ses droits l’espace d’un instant nous laisse entrevoir cathartiquement que nous avions le choix du point de vue entre tragédie et comédie. C’est vrai que ce moment de l’allègement psychique est divin et va bien à l’irrévérence provocatrice du maître de Platon.

Il demeure qu’on le savait depuis un moment, et qu’une théorie de la libération émotionnelle bien construite existait déjà. Allez ne boudons pas notre plaisir de voir notre ex jésuite ex psychanalyste trouver la ressource de revêtir encore une forme nouvelle empruntée cette fois à la psychothérapie émotionnelle corrélée à la mise en joie philosophique. Quant au lâcher prise cela fait tellement de temps que le conseil nous en est administré qu’on peut le ranger parmi les lieux communs, utile certes mais pas vraiment une découverte. Ne pas oublier au passage de l’appareiller à son contraire : se contenir, tout aussi utile sur le terrain clinique selon les caractères et circonstances.

Philippe Grauer}}


François Roustang est d’ores et déjà convaincu que les ” hellénistes distingués ” ne liront pas son dernier livre, Le Secret de Socrate pour changer la vie, une vision décapante du premier philosophe en artiste, en gagman hilare et en chaman. Ce texte, en effet, les érudits le rejetteront sans doute, exaspérés par la trop grande inventivité de ce franc-tireur inclassable.

Car pour ce qui est de désarçonner, Roustang n’a rien à envier à son illustre modèle. Lui qui n’aime guère se confier préfère, lorsqu’on l’interroge sur sa personnalité, éclairer un petit tableau accroché au mur de son salon. Il raconte qu’il avait prié un jour son ami le peintre Clément Rosenthal d’effectuer son portrait, et que ce dernier, après s’en être d’abord déclaré incapable, lui avait remis cette oeuvre, dix ans plus tard, en lui annonçant : ” Voici ton portrait. ” Le tableau représente un horizon marin baigné d’un crépuscule orange. ” Je me demande bien ce qu’il a voulu dire par là “, commente Roustang dans un sourire.

De fait, par les sinuosités de son parcours, Roustang est bien atypique dans notre paysage intellectuel. Philosophe de formation, il rejoint la Compagnie de Jésus en 1942, à l’âge de 19 ans. Il s’en détache progressivement pour rejoindre Jacques Lacan au sein de l’Ecole freudienne, en 1965. Sa rupture avec le monde religieux est consommée en 1966, lorsqu’il rédige un article hostile à Vatican II, intitulé ” Le Troisième Homme “, qui lui vaut les foudres de sa hiérarchie et dont le pape Paul VI en personne se déclare ” affecté “. Mais Roustang savait ce qu’il faisait. ” Avant de le publier, confie-t-il, j’ai réuni mes collaborateurs et je leur ai demandé : “Est-ce que vous êtes prêts à faire vos valises ?” Sur le moment, ils ne m’ont pas pris au sérieux… “

Car Roustang a la bougeotte. C’est un esprit perpétuellement en mouvement, qui se sent plus à l’aise dans le scepticisme que dans les certitudes, et qui déteste les systèmes clos autant que les hiérarchies rigides. Lui demande-t-on pourquoi il considère que la psychanalyse qu’il fit auprès de Serge Leclaire, à la fin des années 1960, fut une réussite ? Il répond vivement : ” Parce qu’elle m’a permis de faire exploser toutes mes croyances ! ” Voilà pourquoi l’atmosphère qui régnait dans la secte lacanienne, faite de culte de la théorie pure et de dévotion au maître supposé (tout) savoir, finit par lui paraître étouffante. En témoigne Un destin si funeste (1976), ouvrage dans lequel il faisait la critique de l’institution psychanalytique, et que les éditions Payot viennent de rééditer en poche avec plusieurs autres de ses livres. Il se tourna alors vers l’hypnose, à laquelle il fut initié par d’anciens élèves du célèbre hypnotiste américain Milton Erikson, et dont il est devenu l’un des principaux théoriciens français.

” Maîtres ignorants “

A nouveau, il s’était réinventé, sans même s’en rendre compte. ” Plusieurs années après, raconte-t-il, je me suis dit : “au fond, cela fait un moment que tu n’es plus psychanalyste”. “

Dans sa formation intellectuelle, Roustang a privilégié les ” maîtres ignorants “, qui proposent à leurs disciples de faire ” l’expérience du non-savoir ” – tels Socrate ou Lao Tseu. On est donc surpris de l’entendre mentionner Hegel parmi les auteurs qui l’ont influencé. C’est qu’il ne s’agit pas du Hegel bâtisseur de système, mais du penseur dont toute la philosophie est ” un mélange constant d’inventivité et de rigueur, et surtout de respect pour toute chose existante “. Sans le texte de Hegel consacré au ” magnétisme animal “, confesse-t-il, ” je n’aurais sans doute rien pu élaborer sur l’hypnose “. Cet écrit, que Roustang a traduit et édité, l’a mis sur la piste d’une autre compréhension des choses humaines, en deçà de l’entendement et du langage, au niveau des sentiments muets, des gestes et des attitudes, de tout ce qu’il nomme ” l’animalité humaine “.

C’est cette part non-intellectuelle de notre vie, cette attention du corps aux ambiances, aux voix, aux mouvements infimes de l’environnement, que l’hypnose a pour but de faire resurgir, c’est par elle aussi que le thérapeute espère nous guérir de nos malheurs. Comment ? En nous replongeant, dit-il, dans cette perception première, immédiate et vitale, où notre individualité se dissout, où nous nous débarrassons de notre maladive propension à nous fixer des buts, à craindre et à (dés)espérer, et où nous nous contentons d’être. A force de vouloir comprendre et identifier les causes enfouies de nos névroses, la psychanalyse freudienne contribue à nous y enfoncer.

La thérapie que prône Roustang souhaiterait plutôt nous inciter à rire. ” Très souvent, raconte-t-il, une séance commence par le récit d’un malheur et se termine par un éclat de rire. ” Cette hilarité se décharge spontanément lorsque, ” au lieu de s’installer dans la souffrance, et même de s’y identifier comme à ce qu’il y a de plus proprement sien “, le patient parvient soudain à s’en distancier et à la voir ” comme quelque chose, certes d’insoluble, mais aussi de comique et au fond de ridicule “. Rien ne change, mais cela change tout : ” On reste le même, avec ses défauts et ses misères, mais l’atmosphère change. On passe du noir et blanc à la couleur, ou on rend le noir et blanc lumineux, comme chez Soulages. “

En somme, François Roustang nous invite à ” lâcher prise “. A expérimenter cette perte de contrôle totale qui s’apparente à la folie. ” Une folie réversible qui n’est autre que la transe hypnotique “, mais qui constitue également la condition préalable à une reconfiguration générale de l’existence dans le sens d’une plus grande liberté et d’une inventivité retrouvée. ” Une thérapie réussie est une thérapie dans laquelle le patient devient l’artiste de sa propre existence “, et apprend à remplacer le narcissisme du ” je ” par le ” jeu ” avec soi et le monde. ” Et c’est pour cela, conclut-il avec tout le sérieux du monde, que Socrate rigole. “

Stéphane Legrand
© Le Monde

  • 1 Marc Sautet, Robert Laffont, 1995.

Merci Monsieur Accoyer

Par Yves Lefebvre

Ce texte provient du site du SNPPsy, avec son aimable autorisation.

Notre éminent Yves Lefebvre, l’éditeur de Profession psychothérapeute, Buchet-Chastel, 1995, tient pour acquise l’interdiction qui nous serait faite à l’issue d’une adoption d’un décret dont le texte n’est toujours pas sorti des placards ministériels, de porter notre titre. N’allons pas plus vite que la musique, pour l’instant rien de tout ceci n’est acquis et d’autres batailles juridico-politiques pourraient avoir lieu.

Cela dit, Yves Lefebvre excelle à renverser le contre en pour, et lit dans l’apparente adversité que nous administre une injuste loi officialisant la méconnaissance précisément dans le domaine où c’est d’elle et de la souffrance qu’elle engendre que les gens qui viennent à nous cherchent à se défaire, lit dans cette adversité même l’annonce et proclamation de notre reconnaissance.

Cette histoire n’en a pas fini de vivre des prolongements, tant il est vrai qu’interdire de leur titre des praticiens présentant un système de garanties et un ancrage éthique et institutionnel incontestable, validé sur le terrain par le recours constant de nos concitoyens éclairés, n’est pas une mince affaire. À moins précisément qu’en fait on ne constate à l’usage qu’elle tient davantage à la sémantique qu’à la réalité.

Qui sait, on pourrait voir continuer leur petit bonhomme de chemin sous un nom bien à eux à nos collègues inscrits dans des systèmes de caution solidaire respectés et respectables, relevant d’un secteur libéral étayé à de bonnes écoles privées et à une reconnaissance par des organismes historiques comme notamment le Snppsy et l’AFFOP.

Alors suivez le guide dans le détail d’argumentations qui font apparaître la spécificité épistémique et morale, la dignité, de notre identité disciplinaire et professionnelle.

Philippe Grauer


Une meilleure reconnaissance

Eh oui, Monsieur Accoyer, nous vous devons paradoxalement une meilleure reconnaissance de notre profession, celle-là issue de nous-mêmes et d’un processus vivant d’une nature si radicalement différente de vos critères administratifs et scientistes, que je comprends qu’elle vous échappe.

L’essentiel est d’en parler

Tout d’abord, vous nous avez fait une publicité inestimable, alors que nous sommes bien mal outillés et pas très bien formés à la communication chère au monde des marchands, des journalistes et des politiciens. “Parlez-en en bien, parlez-en en mal, l’essentiel est d’en parler” dit-on parfois dans ces milieux.

La quatrième profession du Carré psy

En dérobant le titre des “ci-devant psychothérapeutes” pour le donner à ceux qui ne le demandaient pas parce que déjà pourvus de labels prestigieux et suffisants pour exercer la psychothérapie à leur façon (psychiatres, psychologues et psychanalystes), vous avez mis au grand jour l’existence d’une catégorie de psy que d’autres préféraient cacher pour des raisons de concurrence corporatiste. Vous avez tellement insisté et persévéré qu’aujourd’hui plus personne n’ignore la quatrième profession du fameux carré psy, avec sa spécificité, ses cinq critères exigeants et ses quelques usurpateurs ayant échappé aux associations sérieuses autoréglementant les ex-psychothérapeutes.

Système pervers

Le nom que nous nous donnions depuis plus de trente ans sera par vos soins désormais réservé à des psychopathologues universitaires concurrents des psychologues cliniciens qui n’en avaient vraiment pas besoin, tandis qu’il est proposé aux trois professions psy reconnues par la loi de compléter leur titre en s’inscrivant dans les listes préfectorales pour s’approprier celui de psychothérapeute. Si leur titre précédent doit être ainsi complété du nôtre vidé du sens qu’il avait pris par nos soins, cela sous-entend que le leur est devenu insuffisant pour exercer la psychothérapie. N’importe quel psy des quatre professions reconnaîtra immédiatement dans cette complication le système pervers décrit par la psychopathologie, où tout le monde est perdant.

Comme un médecin réduit une fracture

Vous nous avez donc mis devant l’impossibilité d’accepter ce bourbier et obligés de préciser qui nous étions : des psychopraticiens relationnels c’est-à-dire utilisant la relation comme outil principal pour exercer la psychothérapie du sujet, traitant les symptômes comme un langage à entendre pour permettre au je qui entend d’advenir. C’est la psychothérapie qu’on pourrait appeler philosophique ou subjective pour la distinguer de l’autre aussi utile mais ne s’adressant pas tout à fait au même public, la psychothérapie médicale ou objective qui vise à traiter des symptômes en tant qu’objets à réduire scientifiquement, comme un médecin réduit une fracture.

L’occasion de se construire soi-même

Vous avez en fait involontairement renforcé notre identité en voulant éradiquer notre honorable métier qui offre à d’innombrables personnes l’occasion de se construire elles-mêmes, devenant libres sujets de leur propre vie dans un processus créatif d’individuation qu’elles étaient dans la peine d’entreprendre seules, parce que prises dans d’innombrables “bleus de l’âme” comme vous le disiez vous-même si joliment. Vous avez cru devoir diaboliser une belle profession au prétexte qu’il s’y glisse parfois des usurpateurs n’ayant pas satisfait aux critères qui la fondent.

Essences différentes

Vous avez voulu imposer l’impérialisme du diplôme universitaire essentiellement fondé sur un enseignement de psychopathologie médicale, comme seule preuve de compétence pratique dans l’art de la psychothérapie, faisant accroire l’idée que cela préserverait aussi des charlatans, c’est-à-dire de personnalités psychotiques, perverses, sectaires ou immatures, ce qui n’a rien à voir avec l’obtention d’un diplôme et dont les psys sont loin d’avoir l’exclusivité. Vous n’avez en réalité rien réglé du charlatanisme mais vous nous avez contraints à approfondir notre identité, à la fortifier et à la renouveler par un processus vivant qui ne peut trouver de place dans les catégories administratives parce qu’il est d’un autre ordre, comme l’art et la science également honorables mais d’essence différente.

Dialogue entre professions voisines

Accessoirement, vous nous avez aussi obligés à coopérer entre associations qui s’ignoraient ou se concurrençaient, à dialoguer avec les professions voisines de la nôtre où nous avons rencontré autant d’amis que d’adversaires, à prendre notre juste place dans le vaste champ de la psychothérapie.

De tout cela, comment ne pas vous remercier ?

Une nécessité sociale

Au risque de paraître subversifs, nous refusons désormais grâce à vous la reconnaissance administrative que nous avions naïvement espérée et que nous découvrons fondée sur des critères étrangers à ce que nous sommes, seulement apte à nous faire perdre notre âme. Nous refusons par conséquent d’accéder au titre que votre loi veut nous dérober pour le dénaturer. Et si vous parvenez un temps à persécuter des personnes, pour lesquelles nous nous battrons sans faiblir ni rien céder, vous ne pourrez jamais éradiquer la réalité vivante que nous représentons. La psychothérapie du sujet que nous exerçons n’est en effet rien d’autre que le produit de la société contemporaine, ou de son inconscient collectif comme dirait Carl Gustav Jung. C’est une nécessité sociale qui a fait émerger notre profession, comme un corps malade produit des anticorps.

Supprimer le désir par décret

Notre pratique n’est aussi qu’un des aspects de la version actuelle d’une démarche très antique, inhérente à l’être humain. Rien n’a jamais pu éradiquer le désir d’un sujet de se réaliser comme tel et d’en chercher les moyens subjectifs, car cette recherche est inscrite au cœur de la psyché humaine depuis toujours. On ne peut supprimer par décret ni la philosophie, ni la spiritualité, ni le désir, même si beaucoup s’y sont essayé dans l’histoire, pas plus qu’on ne peut supprimer la psychothérapie relationnelle d’aujourd’hui qui y plonge ses racines.

Nos cinq critères

Mais qu’est donc alors ce besoin de reconnaissance recherchée par les psys eux-mêmes, qui a finalement produit une telle perversité ? « L’analyste s’autorise de lui-même » disait justement Lacan, certes pas de son ego malade qui voudrait être ce qu’il n’est pas mais de son être profond, de sa nature personnelle, de son labeur et de sa propre autorité créatrice ; surtout pas d’un décret. « Et de quelques autres » ajouta-t-il un peu plus tard, ce qui justifie nos cinq critères qui se sont révélés à l’usage bien plus efficaces qu’un diplôme, le dernier critère étant un processus d’agrément par les pairs.

Reconnaissance par les pairs ou administrative ?

Dans le travail d’individuation cher à Jung, le besoin de reconnaissance diminue à mesure que l’on se reconnaît soi-même, même si ce besoin reste longtemps nécessaire : l’enfant ne se constitue-t-il pas comme sujet sous le regard et la reconnaissance de ses parents ? N’a-t-on pas besoin plus tard d’une reconnaissance sociale comme on a eu besoin d’une reconnaissance personnelle pour se sentir exister psychiquement dans un monde relationnel ? Mieux vaut alors adresser ce besoin légitime aux bons endroits, par exemple élaborer des processus de reconnaissance par les pairs. Ça n’est pas la même chose que risquer de perdre son âme pour une reconnaissance administrative qui pourrait nous détourner de notre véritable identité en nous plaçant dans un cadre imposé depuis un autre lieu que le nôtre et dans une autre langue, comme on peut le voir actuellement en Grande Bretagne.

Psychopraticiens relationnels

Vous nous avez permis de dépasser le besoin d’une reconnaissance administrative extérieure à nous-mêmes, besoin dont les racines plongent dans une lointaine enfance à laquelle renoncer fait grandir. Nous sommes donc des psychopraticiens relationnels qui allons nous entendre entre associations de psychothérapie sérieuses et respectables, pour reconnaître par droit privé notre nouveau titre et les critères exigeants imposés à ceux qui voudront le porter, critères expérimentés depuis plus de trente ans et qui correspondent à ce que nous sommes réellement et à ce que nous faisons légitimement, dans une dynamique fondée sur le vivant.

Identité officielle ou réelle et vivante

Contraints par vous de choisir entre nous perdre dans une identité officielle qui n’était plus la nôtre ou bien grandir et nous fortifier par nous-mêmes dans la réalité vivante et la vérité de notre identité professionnelle singulière, nous n’avons rien pu faire d’autre que le bon choix.

De tout cela nous pouvons vous remercier, tant il est vrai que le processus de la vie prend parfois des chemins inattendus.

Les fous criminels et leurs experts-psychiatres. Deux états des lieux.

Les fous criminels et leurs experts-psychiatres. Deux états des lieux remarquables

Tim Greacen et Philippe Chevalier. Folie & justice, relire Foucault, Érès, 2009,

Thierry Jean, Collectif. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? Erès, 176 p.-

Résumé : Sur un sujet judiciaire sensible, mais aussi emblématique de nos conflits moraux et sociaux, d’excellentes contributions, lisibles par tous, où les acteurs concernés exposent publiquement leurs doutes et leurs stratégies.

Nous livrons ces analyses de{{ Pierre-Henri Castel à titre documentaire. Le lecteur est prié de les utiliser en faisant toute sa part à sa position criitique. Si le DSM a triomphé, ça n’est pas à cause de son excellence. Voir à ce sujet notre note 7. Le reflux de son délire (un tout autre “plus du tout aux États-unis”) commence à se faire sentir aux Étas-unis, d’initiative de la société pensante, au moment donc où en France on s’applique à fond à en faire les choux gras d’une psychiatrie régressée à la neurologie, avec l’effet d’entraînement regrettablement scientiste qu’on connait.

Philippe Grauer }}


Comment s’élever au-dessus des passions populaires tout en pénétrant dans les arrière-cuisine enfumées de la médecine légale? Tel est le défi que relèvent avec beaucoup de bonheur deux collectifs récents.

– Le premier, sous la direction de Tim Greacen et Philippe Chevalier, le premier psychologue et chercheur, le second philosophe, met en perspective la réception, et l’impact éventuel, de Foucault sur l’expertise psychiatrique en matière pénale.

– Le second, dirigé par Thierry Jean, psychiatre et psychanalyste, restitue les interventions passablement mouvementées d’un autre colloque encore, organisé sous les auspices du Journal Français de Psychiatrie.

Ces deux collectifs ont des auteurs en commun, Denis Salas, juriste, qui a notamment réfléchi ces dernières années sur le “populisme pénal” (1“) et Daniel Zagury, psychiatre, qui a participé comme expert à un nombre considérable de grands procès criminels où la question de la folie des inculpés était au premier plan des débats (2“), et qui a publié sur les problèmes de l’expertise psychiatrique en matière criminelle une impressionnante série d’articles fortement marqués par la psychanalyse.

Mais ces deux recueils présentent des visages extrêmement différents, quoique complémentaires. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? fait la part belle aux empoignades des psychiatres, armés de conceptions encore une fois fortement psychanalytiques et même lacaniennes, avec des magistrats, des juristes, des avocats en vue (Henri Leclerc), avec un feu révélateur. Les témoignages sur ce qui se passe très pratiquement, très crûment, quand on expertise un malade mental criminel, et quand on arrive à la barre pour rendre compte de ses observations devant une cour et un jury populaire ont une sorte de fraîcheur et de sincérité tout à fait frappantes.

Il n’est pas courant de voir des acteurs sociaux investis d’une pareille responsabilité avouer publiquement leur embarras, les incertitudes de la clinique, leurs dilemmes éthiques, l’inextricable interdépendance de leur clinique et de leur éthique dans le moindre jugement sur ce qui est ou ce qui s’interprète comme “fou”, mais aussi leurs petites et grandes manœuvres de prétoire, parfois également leur effroi devant les conséquences d’envoyer celui-ci à l’hôpital plutôt qu’en prison, et tout autant, d’envoyer celui-là en prison plutôt qu’à l’hôpital… Cette exhibition impressionnante, cas à l’appui, a quelque chose de salutaire. Il en ressort bien sûr un sentiment puissant que la justice est humaine et non idéale. Mais surtout, ces débats et ces exemples contribuent à calmer l’énervement si banal (quand on n’a pas vu les auteurs des faits ni leur procès) comme quoi, “bien évidemment”, Untel aurait dû être déclaré pénalement irresponsable, ou au contraire, puni sans pouvoir bénéficier d’une excuse au titre de sa folie.

Car, qu’on soit d’ailleurs du métier ou Monsieur Tout-le-monde, ces “évidences” qui sautent aux yeux résistent mal à la mise en série des “petits détails” troublants qui ne manquent jamais, absolument jamais, d’émailler l’expertise et toute la procédure. Le lecteur, d’abord atterré par ce qu’il lit, et qui s’en scandalisera certainement, se sent ainsi, doucement, gagné par l’humilité des meilleurs intervenants. Il n’en croira pas ses yeux de ce qui se trame dans les coulisses de ces procès de “fous criminels, et cependant, il prend peu à peu conscience que ces absurdités et ces paradoxes ne sont pas, ou pas toujours, la trace manifeste d’une incompétence ou d’un défaut sidérant de sens moral chez tel ou tel expert ou magistrat, mais l’effet implacable sur la pensée et l’action humaine d’un impensable qu’on ne soupçonnait pas, ou encore, d’un choix entre le pire et l’encore pire dont personne ne sort indemne.

Plutôt que ces grands discours ratiocinants où les acteurs de ces procès terribles tentent laborieusement de se justifier devant une « opinion publique » vague et toujours vécue comme n’y comprenant rien, les contradictions des invités de Thierry Jean sont, à mon avis, un premier pas vers la réconciliation des citoyens avec l’expertise psychiatrique des fous criminels. A coups d’anecdotes, jamais généralisables, et pourtant parlantes, en s’interrogeant, comme D. Zagury le fait avec une rare précision sur l’histoire de la jurisprudence et sur les motifs parfois très subtils de son évolution, en écoutant enfin tel ou tel expert expliquer pourquoi il a fini par renoncer à exercer, et dans quelles circonstances précises, aucune solution n’émerge, bien sûr, mais la lumière se fait beaucoup plus vive sur ce qui rend inconciliables les positions des uns et des autres. C’est ce qu’on appelle éclairer l’opinion.


Thierry Jean, Collectif. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? Erès, 176 p.-

Ceci dit, on n’en est que plus sensible à certains effets de discours d’autant plus mécaniques et convenus que, s’ils permettent certainement à tel expert de supporter son rôle et sa responsabilité, ils constituent sur un autre plan des limitations dont il faut prendre acte. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels? a tendance, du moins par endroit, à tenter de mettre tout le monde d’accord (c’est-à-dire psychiatres et juristes) sur le dos des victimes, ou des associations de proches de victimes, dont la revendication de publicité, l’exigence qu’on juge quand même, en un sens ou un autre, l’auteur fou des crimes, sont constamment dénoncées.

Assurément, l’expert est le bouc émissaire désigné de ces plaignants meurtris. Et les psychiatres supportent mal de se voir reprocher de soustraire à la justice des gens que le commun des mortels ne trouvent pas si fous, ou du moins, pas assez fous pour ne pas avoir à supporter, comme les victimes et leurs proches, l’établissement des faits et leur jugement par le tribunal. Même s’ils se tiennent dans le box, hagards, une écume blanche ruisselant de leur bouche, drogués pour ne pas perturber l’audience…

Or peut-on rejeter si aisément cette pression populaire comme une “honte pour la justice”, ou comme certains l’ont soutenu, le qualifier de redoublement d’inhumanité ? Et si c’était le prix à payer pour une justice rendue par le peuple ? Et qu’il s’agit peut-être d’un moindre mal. Et si c’était négliger que l’expertise psychologique a des bases elles-mêmes parfaitement ordinaires, et non “expertes”, comme si l’expert était équipé d’un appareil mental, ou psychique, d’une essence raffinée et supérieure à celle des jurés et des magistrats ?

Bref, que l’expert ou le magistrat sont eux aussi des citoyens comme les autres, dans la tache d’éclairement des faits qu’on leur délègue. Que l’expert en ait vu d’autres, on le lui accorde. Qu’il ait des yeux différents de nous, c’est autre chose. En un sens nullement anodin, le procès du fou criminel est donc une épreuve de vérité pour la démocratie en matière judiciaire. S’y joue la possibilité de laisser tomber des effets d’autorité accessoires (le diplôme de médecin, l’inscription sur la liste, le jargon scientifique, etc.), en faisant réellement confiance à la possibilité de faire passer quelque chose de ce qui est ou non compréhensible dans un acte extraordinaire, auprès de jurés « populaires » en un sens non-péjoratif — en travaillant au contraire à mettre la technicité de l’expertise au service de cette égalité entre citoyens qui demandent à être éclairés.

Il suffit de songer, pour observer tous les effets de ce décalage révélateur, à ce qui se passe dans d’autres systèmes de droit, par exemple aux États-Unis, où ce ne sont pas les personnes des experts sur la foi de leur diplôme et de leur inscription sur une liste, mais les méthodes d’expertise qui sont autorisées ou permises par le tribunal, et où accusation et défense ont chacune leurs experts. Par exemple, l’affaire d’Outreau ne serait pas possible dans bien des Etats américains, parce qu’il y est interdit de se servir de dessins d’enfants ou encore de tests projectifs. Ce sont d’autres effets d’autorité, différents des nôtres, qui jouent alors, mais aussi une autre manière de respecter les jurés populaires, et une autre encore de tenter de les influencer.

Mais questionner ainsi les positions de l’expert, critiquer sa prétention naturelle non seulement à en savoir plus que le juré naïf, mais à être psychiquement équipé pour détecter des propriétés invisibles au commun des mortels, c’est un terrain plus difficile. Si l’expert est quelqu’un qui peut seulement mieux dire, mieux mettre en perspective, ou mieux déplier l’implicite, alors il faudra qu’on élabore un jour un discours déterminé sur la rhétorique de l’expertise, sur la manière souhaitable de faire sentir ce qui est en cause dans des actes « fous », de laisser autrui, dans sa généralité toute simple (celle du citoyen ordinaire), s’en faire une idée, et d’en faire passer quelque chose avec rigueur — sans en confisquer le sens.


C’est alors que la référence à la psychanalyse, omniprésente en France, pose à son tour un problème. On se scandalise de la naïveté qu’il y aurait à prétendre, comme certains avocats l’ont fait, et des associations de victimes et de proches de victimes, que le procès public des fous contribuerait à aider les victimes à “faire leur deuil”. Naïveté, il y a sans doute, par exemple, quand les parents d’un enfant violé et assassiné découvrent avec épouvante lors du procès que l’assassin présumé se sert du procès lui-même pour les torturer eux aussi, par ses silences, ses contradictions, voire ses sourires mystérieux et (peut-être) délirants. Ils attendaient des réponses, un apaisement lié à une certaine sorte de compréhension, même parcellaire. Ils se retrouvent avec un surcroît d’angoisse et une haine inexpiable.

Mais, si ces situations existent, sont-elles la règle? Et même si elles sont sans doute fréquentes, est-ce une raison pour juger a priori que, si fou soit-il, tel prévenu n’exploitera pas l’audience publique pour un geste comparable à celui du caporal Lortie de Pierre Legendre: énoncer une sorte de vérité dont je ne vois pas bien pourquoi on la disqualifierait d’avance (3“). “Faire leur deuil” n’est probablement pas ce qui attend les victimes au procès de l’auteur du crime qui les a atteints. Mais comment prendre cela (si c’est bien le cas) ? Comme la preuve qu’ils se trompent dans leurs espérances ? Ou comme une indication sur ce que pourrait être l’accompagnement psychologique du fou criminel ? De façon extrêmement suggestive, les experts convergent pour dire que Untel juste après avoir commis son crime fou n’est pas Untel juste avant d’être jugé, ni Untel après le verdict ou après l’ordonnance de non-lieu. Fort bien, mais pourquoi cela devrait-il rester simple description de ce qui se passe, et non incitation à tenter d’agir en conséquence ?


Quant à la référence à la psychanalyse, notez que c’est toujours une référence à la “bonne” psychanalyse, pas celle des naïfs, qui espèrent “faire leur deuil” une fois le traumatisme devenu pleinement conscient et passé par les grandes portes symboliques de la décision de justice. C’est donc celle des savants ou des demi-savants, qui savent, eux, que le sens freudien exact de “deuil” exclut cela. C’est un peu facile. On ne peut pas avoir le bénéfice de l’autorité psychanalytique sur les contenus secrets de l’âme des fous criminels, ni affirmer en bonne doctrine freudienne “qu’il n’y a pas d’innocence dans le sujet” (4“), et imaginer que de pareilles idées peuvent rester sous le contrôle des experts.

Leur efficacité implique qu’elles lui échappent, et que les gens ordinaires se les approprient à leur façon. C’est même très précisément parce qu’ils se les approprient à leur guise qu’ils acceptent aussi que l’expert en fasse usage de façon si étrange, en leur parlant de tout ce que l’enfance ou la sexualité du prévenu donne à voir des conditions de son passage à l’acte. Là encore, une réflexion manque, qui ne soit pas facile dénonciation de ce que les jurés populaires, ces pauvres gens, n’arrivent pas à s’enfoncer dans la caboche, sur ce que, très positivement, devrait être la rhétorique de l’expertise psychiatrique, ou son éthos, et pas juste son éthique. Parler “en psychanalyste”, en tout cas, ce n’est sûrement pas parler “de” psychanalyse, ni même “avec” de la psychanalyse, ou un équivalent, pour faire plus chic. Pourquoi par exemple faudrait-il faire appel à un psychiatre “pour savoir si celui qui a commis un délit était ou non décédé subjectivement [sic] au moment où cet acte a été commis” (5“).

Dit ainsi, c’est-à-dire de façon délibérément experte, l’argument est circulaire. Un “décès subjectif”, ça ne s’observe pas comme ça… Il faut des yeux bien spéciaux pour l’observer. Mais n’est-ce pas confondre les moyens rares et difficiles de faire entendre que quelqu’un n’y était plus quand il a agi, ou que l’intention manquait à l’acte, avec une sorte de supériorité du regard clinique incorporée à l’expert, devant quoi le citoyen ordinaire n’a plus qu’à capituler, vaincu par la “science” ?


P. Chevallier et T. Greacen, Folie & justice. Relire Foucault, Érès, 2009.

On retrouve dans Folie et justice. Relire Foucault un certain nombre de faits avérés également cités par D. Zagury dans Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels?, et qui sont malheureusement trop souvent oubliés. Par exemple, que la dangerosité des malades mentaux criminels, ou leur taux de récidive, ne sont pas du tout faibles. Ils sont extrêmement faibles. On risque bien davantage de perdre ses enfants fauchés sur la route par un chauffard ivre ou sans permis, que tués par un pervers psychopathe échappé de l’asile. Par exemple encore, que le pourcentage de prisonniers présentant des troubles psychiques n’a nullement connu une augmentation fulgurante en peu d’années. Henri Colin, par exemple, avant la première guerre mondiale, obtenait des taux comparables. Ou encore, que ce ne sont pas les experts qui refusent de fournir des arguments en faveur de l’irresponsabilité pénale qui remplissent les prisons de fous qui n’ont rien à y faire — ne serait-ce qu’à cause du nombre infime d’affaires où ils ont à intervenir. Par exemple, toujours, que beaucoup de ces malades en prison souffrent à cause de la prison et de ce qui s’y passe, et pas nécessairement à cause des conditions psychiatrique méconnues de l’acte qui a conduit à les incarcérer.

Folie et justice est cependant plus théorique. Le recueil comporte des chapitres historiques et exégétiques et des comparaisons internationales sur lesquelles je reviendrai. Mais son propos est avant tout de confronter des praticiens aux redoutables sarcasmes de Foucault sur l’idiotie qui serait, paraît-il, la norme de l’expertise psychiatrique : la “souveraineté grotesque” ((Folie et justice, p.50). Une autre de ses forces, c’est de donner la parole au président d’une association d’aide “aux parents d’enfants victimes”. Le lecteur jugera sur pièce et vérifiera s’il a affaire à des revendications irrationnelles, à un discours victimaire, à la dictature de l’émotion. Ce n’est pas le sentiment que j’ai retiré de ma lecture.

On mesure mal, à cet égard, combien la possibilité démocratique de s’associer en vue de revendiquer des droits ou de protester contre une injustice produit un apaisement et une régulation des passions privées, par confrontation des expériences et par nécessité de s’entendre sur certains communs dénominateurs, et donc une pacification et un gain de dignité que des jugements un peu hautains sur les passions “populaires” seraient bien en peine d’obtenir. En revanche, sous la même plume de ce représentant d’association, on fait état de façon documentée de la demande d’un certain nombre d’auteurs de faits criminels susceptibles de bénéficier de l’excuse pénale pour raisons psychiatriques, d’être jugés ((Folie et justice, p.120)). Il n’y a pas le moindre qu’un certain nombre de ces demandes sont les éléments d’un délire (de culpabilité). Mais toutes, cependant? Et comment imaginer des moyens de tenir compte de celles qui ne le seraient pas?

On trouvera enfin dans Folie et justice un essai précis sur la fameuse notion de dangerosité, dû à Claude-Olivier Doron (6“). Le tableau qu’il dresse est alarmant. Mais il nous laisse sur notre faim. Peut-on se contenter de conclure, comme l’auteur : “Gouverner une société requiert un certain courage, qui consiste à savoir se limiter dans le désir de sécurité pour prendre en compte les libertés publiques et les principes généraux qui doivent organiser une société” ? Tant d’idéalisme rend, à mon goût, suspecte l’analyse qui y aboutit: faire état de tant de déterminismes sociaux pour laisser ensuite place à l’initiative salvatrice du politique, n’est-ce pas avouer qu’on a manqué tout du long les innombrables petites actions contingentes ou même libres, qui aboutissent à la mise en place de ce grand dispositif sécuritaire?

Il est difficile de se confier si totalement à une analyse foucaldienne du jeu paradoxal de la répression criminogène du crime, pour reculer au dernier moment devant son ultime conséquence. Mais c’est peut-être que cette analyse est fausse, et que tous ces “micro-pouvoirs” engrenés les uns sur les autres qui produisent et gèrent le crime et la délinquance sont, non des choses réelles, mais des concepts inadéquats, impuissants à caper le jeu réel de ce qui produit des situations sociales à la fois si labiles et si contraignantes.


Toutes ces excellentes contributions marquent donc un tournant dans le débat actuel. Pour la première fois, semble-t-il, sous une forme vraiment directe et accessible ; le public est mis au parfum des tensions et des contradictions incroyablement violentes qui déchirent les experts et les juristes, et qui n’ont pas nécessairement de solution harmonieuse. On a cependant envie de faire une petite réserve. Folie et justice fait assurément un effort louable pour internationaliser le débat. On en apprend un peu plus sur la façon dont le système judiciaire italien a abordé, après Basaglia et le grande campagne de fermeture des asiles, la question de la dangerosité des patients psychiatriques. La Cour de santé mentale de Toronto, une institution originale, est décrite avec finesse, dans ses ambitions et ses problèmes propres. Mais c’est évidemment très insuffisant. Tout d’abord, ces deux contributions sont solitaires, peu contextualisées, et laissées, par la force des choses, sans l’appareil critique qu’on espérerait, tant sur le plan légal que sur le plan de la sociologie de la santé mentale.

Espérons que Philippe Chevallier et Tim Greacen trouveront le courage d’ouvrir toujours davantage la discussion à ces comparaisons transnationales. Mais ensuite, il manque à ces ouvrages une claire et forte confrontation, en termes de droit comparé comme de clinique mentale, entre la tradition française de l’expertise et la tradition anglo-américaine de la Common Law (elle-même tout à fait diverse et historiquement complexe). L’anti-américanisme facile qui caractérise malheureusement le refus “psychanalytiquement correct” de s’informer de ce que font les collègues Outre-Atlantique devant les malades mentaux, et donc devant les malades mentaux criminels, paralyse la réflexion sur un point essentiel : il existe de nombreuses façons cohérentes et politiquement admissibles de concevoir la liberté des individus, les droits réciproques des individus et de la société, les procédures judiciaires, mais également les notions absolument cruciales de “discernement” et d’”intention”, et cela, bien avant qu’on commence à se disputer sur la nature du mécanisme psychique (ou “neuropsychique”, comme dit désormais le Code pénal) en jeu dans l’abolition du discernement, etc.

Il est très à la mode de se moquer des DSM et de l’impérialisme scientiste de la psychiatrie américaine, ou de s’en épouvanter, sans d’ailleurs avoir d’idée précise des raisons de fond qui ont produit de tels normes et assuré leur succès mondial (7“). Il serait dommage que la même ignorance contamine le débat médico-légal, où les contributions des juristes anglo-saxons sont fort souvent d’une finesse impressionnante, et où les résultats auxquels ils arrivent sont complètement à l’opposé de ce que nous aurions cru “évident”. Le conflit entre style de psychologies (encore très psychanalytique en France, plus du tout aux Etats-Unis), dans ce cas précis, est probablement la conséquence d’un conflit entre philosophies du droit qui reste à explorer.


Rédaction de cet article : Pierre-Henri CASTEL
, critique à nonfiction.fr


Note :

6 – Folie et justice, p.50. Une autre de ses forces, c’est de donner la parole au président d’une association d’aide “aux parents d’enfants victimes”. Le lecteur jugera sur pièce et vérifiera s’il a affaire à des revendications irrationnelles, à un discours victimaire, à la dictature de l’émotion. Ce n’est pas le sentiment que j’ai retiré de ma lecture. On mesure mal, à cet égard, combien la possibilité démocratique de s’associer en vue de revendiquer des droits ou de protester contre une injustice produit un apaisement et une régulation des passions privées, par confrontation des expériences et par nécessité de s’entendre sur certains communs dénominateurs, et donc une pacification et un gain de dignité que des jugements un peu hautains sur les passions “populaires” seraient bien en peine d’obtenir. En revanche, sous la même plume de ce représentant d’association, on fait état de façon documentée de la demande d’un certain nombre d’auteurs de faits criminels susceptibles de bénéficier de l’excuse pénale pour raisons psychiatriques, d’être jugés. Folie et justice, p.120.

Nous n’avons pas trouvé à quoi s’accrochait cette note 6 (La Rédaction).


– Tim Greacen et Philippe Chevalier. Folie et Justice, relire Foucault. Érès, 2009.

Suite aux récentes controverses sur les questions de l’expertise psychiatrique, de la responsabilité pénale des malades mentaux et de l’évaluation de la dangerosité, des personnalités du monde psychiatrique, judiciaire et philosophique, interrogent cette évolution du droit (modification de l’article 64, suivi sociojudiciaire, rétention de sûreté, etc.) avec l’œuvre de Michel Foucault comme horizon de réflexion. En effet, les questions posées par le philosophe au savoir psychiatrique et au pouvoir judiciaire restent d’actualité : à quelle légitimité prétend l’expertise psychiatrique ? Jusqu’où la justice doit-elle se préoccuper de la psychologie des individus ? A quelles stratégies répond le suivi sociojudiciaire des malades jugés dangereux ? Ces trois questions sont ici abordées non dans l’objectif de commenter Foucault, mais dans celui d’utiliser certaines de ses grilles de lecture pour analyser l’inquiétude actuelle des professionnels et des usagers de la psychiatrie.

– Thierry Jean, Collectif. Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ?. Érès, 2009

Ces analyses proviennent de Pierre-Henri CASTEL

  • 1 – Voir son récent ouvrage : La volonté de punir : Essai sur le populisme pénal. Hachette, Paris, 2008.
  • 2 – On peut lire de lui, par exemple, L’énigme des tueurs en série, Plon, Paris, 2008.
  • 3 Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie : Traité sur le père, Flammarion, 2000.
  • 4 Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? p.14
  • 5 Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ? p.155
  • 6 – Folie et justice, p.180
  • 7 Si si, les raisons précises existent, et figurent dans des ouvrages décortiquant l’opération DSM par l’équipe Spitzer. On se reportera notamment au classique Stuart KIRK & Herb KUTCHINS. Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine, aux Empêcheurs de penser en rond, [1992] 1998, 424 p.- ainsi qu’au récent Agnès AFLALO. L’assassinat manqué de la psychanalyse. Sans compter avec un autre classique, {Le patient, le thérapeute et l’État, par Élisabeth Roudinesco, chez Fayard, 2004.}

Multiculturalisme & philosophie politique.

Philosophies du multiculturalisme.


Comment pourrons-nous vivre ensemble ? Diversité culturelle et philosophie politique.

– Suite de la conférence de mai.

Après la première séance en mai, axée sur l’identité et la reconnaissance en éthique, nous aborderons ici le volet philosophie politique de ce vaste champ d’études et de problématiques. La question de la diversité culturelle et de la coexistence des choix de vie et de morale différents, voire conflictuels, présente des options théoriques et de choix de société que nous pouvons comprendre et mettre en dialogue, pourvu qu’on élucide les idées qui les sous-tendent.

Options cruciales pour la perspective d’entente entre humains, pour la paix sociale et pour l’évolution de nos sociétés démocratiques. Le multiculturalisme ne doit pas rester “un spectre qui parcourt l’Europe”. La philosophie, contraire à toute attitude de repli, peut et se doit de percer la chape de plomb qui couvre ces problématiques de préjugés, peurs et dénis de la réalité. L’avenir sera riche d’humanité ou invivable, selon les voies que l’on empruntera.

– Au Forum-104.
104, rue de Vaugirard
75006 PARIS (M°Saint-Placide)

Garanties démocratiques : un recul de plus

Commission nationale de déontologie de la sécurité
62 bd de la Tour-Maubourg – 75007 PARIS
T/ 01 53 59 72 72 – F/ 01 53 59 72 73

Communiqué – 21 septembre 2009

Sans avoir été consultée auparavant, la Commission nationale de déontologie de la sécurité a
pris connaissance, à l’occasion de sa publication, du projet de loi organique relatif au Défenseur
des droits. Elle en a délibéré lors de sa réunion en formation plénière du 21 septembre 2009.

Elle relève que ce texte prévoit sa suppression et le transfert de ses attributions à une seule
personne, le Défenseur des droits, nommé en conseil des ministres, à charge pour lui, lorsqu’il
intervient en matière de déontologie, de consulter un collège de trois personnalités désignées
respectivement par le Président de la République, le Président de l’Assemblée nationale et le
Président du Sénat, en raison de leur compétence dans le domaine de la sécurité.

Par comparaison avec son propre statut, la CNDS constate que cette nouvelle organisation :
1°) n’offre aucune des garanties d’indépendance qui tenaient au mode de désignation de ses
membres comprenant quatre parlementaires, des représentants du conseil d’Etat, de la cour de
cassation et de la cour des comptes et six personnalités qualifiées choisies par les autres
membres (art. 11) ;
2°) fait disparaître le caractère multidisciplinaire de sa composition qui lui a permis de regrouper
des juristes, avocats ou magistrats, un professeur de médecine légale, des universitaires et
chercheurs, d’anciens responsables de la police, ayant tous eu à connaître dans l’exercice de
leur profession des problèmes de déontologie des forces de sécurité, chacun apportant dans une
approche différente ses connaissances et expériences propres (art. 11) ;
3°) ne comporte aucune précision sur la qualité des délégués du Défenseur des droits pouvant
intervenir pour instruire et participer au règlement des affaires en matière de déontologie
(art. 28) ;
4°) permet aux autorités mises en cause de s’opposer à la venue du Défenseur des droits dans
les locaux dont ils sont responsables pour des motifs tenant « aux exigences de la défense
nationale ou de la sécurité publique ou dans le cas de circonstances exceptionnelles », cette
disposition ayant pour conséquence de donner désormais à ces autorités la faculté de se
soustraire à tout contrôle qui pourrait les gêner (art. 18) ;
5°) interdit toute investigation sur des réclamations émanées de personnes ou associations
témoins de manquements déontologiques ou de graves irrégularités en matière de reconduite à
la frontière en raison de l’impossibilité d’avertir les victimes de ces faits et d’obtenir leur accord
lorsque, entre-temps, elles auront été expulsées (art. 8) ;
6°) donne au Défenseur des droits le pouvoir arbitraire de rejeter toute requête sans avoir à
motiver sa décision ni respecter le principe de la contradiction (art. 20) ;
7°) va diluer au sein d’une institution omnicompétente des attributions spécifiques nécessitant
des connaissances et une approche particulières dans le domaine sensible des rapports entre les
citoyens avec les forces de sécurité, les manquements commis dans l’usage de la force légale
n’appelant ni « transaction » ni « règlement en équité » (art. 20 et 22).

La CNDS considère que sur chacun des points qui précèdent la réforme projetée marque un
recul des garanties démocratiques qu’elle offrait aux citoyens, pour le respect de leurs droits
fondamentaux.
Elle rappelle enfin que son existence et la qualité de son action ont été saluées par les
institutions internationales – notamment le commissaire européen aux droits de l’homme –, la
Commission nationale consultative des droits de l’homme et les O.N.G. attachées à la défense
des droits de l’homme, dont plusieurs ont exprimé le souhait de voir ses compétences et ses
moyens élargis.


Site FFPP :

http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_content&view=article&id=262:la-defenseure-des-enfants-et-la-commission-nationale-de-deontologie-et-de-securite-&catid=49
= http://tinyurl.com/ye68928

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La Défenseure des enfants et la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité
Écrit par Brigitte Guinot

La Défenseure des enfants et la Commission Nationale de Déontologie et de Sécurité supprimés abruptement : un recul du droit et des libertés ou une évolution ?

Article paru dans Fédérer nº 51 [erratum : cf. nº 50] :
http://www.psychologues-psychologie.net/index.php?option=com_docman&task=cat_view&gid=1&Itemid=161
= http://tinyurl.com/mxv7sf

Deux projets de loi examinés le 9 septembre en Conseil des ministres visent à supprimer les autorités indépendantes suivantes : celle de la « Défenseure des enfants » (1) et celle de la « Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité » (2). Un nouveau projet « Défenseur des droits » (3) englobera les missions jusque là imparties à ces deux autorités. Revenons sur les prérogatives de ces deux instances qui ont en commun de donner la parole à ceux qui s’estiment lésés.

La Défenseure des enfants est une institution de l’Etat, qui a le statut d’Autorité indépendante « afin de pouvoir intervenir de façon neutre et impartiale en faveur des enfants dont les droits ne seraient pas respectés ».

Souvent identifiée à la personne qui en assure la responsabilité (la Défenseure des enfants, actuellement Madame Dominique Versini, qui a succédé en 2006 à Madame Claire Brisset), cette institution de l’État, dispose de prérogatives multiples, comme recevoir et traiter des réclamations individuelles (droits de l’enfant non respectés et situations non résolues de manière satisfaisante par les structures ou organismes compétents), proposer des modifications de textes législatifs, réglementaires ou de pratiques afin d’apporter des solutions à des dysfonctionnements collectifs, ou encore rendre des avis sur tous les projets de loi qui concernent les mineurs. La Défenseure des enfants a également pour mission de développer des actions de formation et d’information. Tous les ans, elle remet au Président de la République et au parlement un rapport d’activité comprenant une partie thématique.

La Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité (CNDS), créée en 2000 sous le gouvernement Jospin, est elle aussi une institution de l’État au statut d’autorité indépendante. Elle veille au respect de la déontologie par les personnes exerçant des activités de sécurité sur le territoire, qu’il s’agisse de professions publiques ou privées. Ni tribunal ni conseil de discipline, c’est un lieu de recours et de contrôle. Elle peut être sollicitée par tous, mais toujours sur saisine d’un parlementaire. Ses moyens juridiques sont très importants : le secret professionnel ne peut lui être opposé. Ainsi tout refus de lui répondre constitue une infraction pénale. Elle peut exiger renseignements ou documents et effectuer une visite dans les locaux professionnels. Elle peut saisir les autorités hiérarchiques ou les autorités judiciaires, si elle constate des manquements à la déontologie ou une infraction pénale. Elle produit un rapport annuel qu’elle remet au Président de la République, dont la lecture fait état d’un grand nombre de dysfonctionnements des services visés. Elle peut également publier un rapport spécial au Journal Officiel si elle estime ne pas avoir reçu de réponse appropriée des autorités administratives dans le cadre d’une affaire particulière. Elle ne peut, en revanche, intervenir dans le cadre d’une instruction en cours. Si ses moyens juridiques sont conséquents, la commission souffre d’un sous financement qui entrave sa mission.

La disparition de ces deux institutions a été programmée dans le projet de loi constitutionnel voté le 3 juin 2008. L’article 31 a créé un poste de « Défenseur des droits » (appelé initialement « Défenseur des droits des citoyens »). L’objet de cette institution est de renforcer et de donner plus de cohérence et de lisibilité à la protection des droits et des libertés des citoyens en la dotant de pouvoirs renforcés sans toutefois définir précisément le périmètre d’activité de son action qui devrait porter « sur une approche pragmatique et progressive ».

La mise en place de cette institution nouvelle n’a fait l’objet d’aucune concertation avec les principaux intéressés, en particulier les deux institutions dont la suppression est programmée. L’une et l’autre ont été mises devant le fait accompli.

Madame Versini, actuelle « Défenseure des enfants » a réagi vigoureusement. Elle a été rejointe par un grand nombre d’associations ou de politiques qui tous dénoncent le caractère autoritaire du mode opératoire. La revue de presse sur ce sujet est vigoureuse et engagée : « recul », « nouveau recul des droits de l’homme », « recul des droits et des libertés fondamentales », « affaiblissement des droits des enfants », « mauvais coup contre la protection de l’enfance », « inacceptable régression de l’État de droit »…

La Ligue des droits de l’Homme (LDH), dans son communiqué, résume parfaitement la situation : « Sans doute l’actuelle Défenseure des enfants a-t-elle déplu en prenant au sérieux la défense des enfants et de leurs droits, comme la Commission nationale de déontologie des forces de sécurité avait eu le tort de reconnaître l’existence de violences policières, ce qui lui avait valu naguère une tentative d’étranglement budgétaire. La punition sera donc la même pour ces deux autorités trop indépendantes : elles disparaissent au profit du Défenseur des droits prévu par la récente révision constitutionnelle, institution généraliste et donc moins gênante ».

Nous avions rencontré il y a deux ans les collaborateurs de Madame Versini. L’objet de la rencontre était bien sur de lui présenter la FFPP, ses travaux, ses engagements et ses missions. Nous avions particulièrement plaidé pour une meilleure visibilité des psychologues, qui d’après nous n’étaient pas suffisamment marquée dans les travaux et les rapports de la Défenseure des enfants. Nous avions proposé notre collaboration par l’apport technique de professionnels reconnus par la communauté professionnelle pour leurs compétences sur les sujets traités. Madame Versini a accepté à deux reprises de participer (octobre 2007 et octobre 2009) aux colloques de Psychologie et de psychopathologie de l’enfant de la FFPP. Nous y avons reconnu une contribution à la reconnaissance de l’apport des psychologues en même temps que nous étions honorés de l’audience donnée par ce contexte aux missions défendues.

Pour la FFPP, le bureau fédéral.

(1) http://www.defenseurdesenfants.fr/

(2) http://www.cnds.fr/

(3) http://www.vie-publique.fr/actualite/panorama/texte-discussion/projet-loi-organique-projet-loi-relatifs-au-defenseur-droits.html
= http://tinyurl.com/y9twjwm

(4) http://fr.wikipedia.org/wiki/Defenseur_des_enfants
= http://tinyurl.com/ybtsche

Colloque AFP sur l’évaluation

[Document : Colloque de l’Association française de psychiatrie sur l’Évaluation des psychothérapies et de la psychanalyse]

L’Association française de psychiatrie réunit en colloque psychiatres, psychologues, psychanalystes, à l’exception des tenants de la psychothérapie relationnelle. Il existe bien un Quatrième groupe en psychanalyse, bien représenté dans cet aréopage, mais pas de quatrième côté du Carré psy, entité inconnue chez nos éminents collègues. De là-haut ils ne distinguent pas les fourmis que nous sommes.

Ils vont donc se retrouver entre eux — on est mieux seul avec soi-même pour nier l’existence de l’autre que face à lui c’est vrai, seuls pour s’interroger entre eux sur les pratiques évaluatives et examiner leur influence sur la fabrique de la vérité et de la clinique.

Nul doute qu’il s’y prononcera de belles et espérons-le sages paroles. Nul doute également que notre absence programmée ne sera pas remarquée. Nous n’avons pas eu encore le loisir de prendre connaissance du prometteur ouvrage de Georges Fischman. Avoir pour préfacier Widlöcher constitue un vaste programme à soi tout seul quand on sait que notre Professeur émérite eut l’insigne mérite d’infléchir la psychanalyse vers le neuroscientisme et de la dégrader de discipline en simple métier récupérable par l’État pour tenir chacun à sa place en période de crise. De crise biosociale puisque de nos jours tout ce qui touche au social est d’abord génétique c’est cela le progrès de la “science”. Nous le consulterons avec le plus vif intérêt.

Éric Laurent étant fort lié à Jacques-Alain Miller voici la Cause freudienne réunie à “l’évaluation adaptée aux psychothérapies et à la psychanalyse“. Nicolas Duruz représente à lui (tout) seul “les psychothérapies”, il est vrai que son œuvre est considérable, le voici embarqué dans cette éméritale aventure.

L’Inserm (Jean-Michel Thurin) sera présent et pondérera comme il a montré qu’il sait faire les débats qui protesteront de l’irréductibilité de la psyché dans le temps qu’il faut bien tout de même en prendre la mesure avant que l’État ne prenne les siennes.

On regrettera Roland Gori, pas si fou pour aller noyer son poisson dans ces eaux incertaines. On n’en finirait pas de commenter cette passionnante réunion. Allez-y donc voir et entendre, que vous n’existez tout simplement pas. Sans doute le pluriel nous protège : “les psychothérapies” ça n’est pas la psychothérapie relationnelle. Ça n’est pas non plus ce qu’ils ont coutume de nommer “les psychothérapeutes“, c’est-à-dire nous.

ils se retrouvent à trois, nous, le quatrième côté du carré qu’ils continuent de voir triangulaire comme il y a un quart de siècle — il faut dire que c’est de leur âge apparemment, sommes bien là, hors de leur jeu, avec notre propre système de véridiction et notre processus de subjectivation, réfractaires au principe même de l’évaluation. Ouverts sur le devenir du sujet et la difficile aventure de sa liberté.

Qui pas davantage que l’égalité et la fraternité, ne supporte l’entrave mortifère de la mesure psycho comptable.

Philippe Grauer

Psychiatrie soin relation et Nuit sécuritaire

Contre La Nuit Sécuritaire – Appel des 39

La psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour redevenir la gardienne de l’ordre social ?

Nous, citoyens, professionnels du soin, du travail social, refusons de servir de caution à cette dérive idéologique de notre société.

COMMUNIQUÉ

Collectif des 39 – Contre la nuit sécuritaire

De nouveau à Montreuil

SAMEDI 28 NOVEMBRE 2009 :

Depuis plusieurs mois, un mouvement se construit au sein de la psychiatrie. Pour sa part, le collectif des 39 a élargi son action au-delà de la condamnation du discours sécuritaire. Lors des nombreux forums et rencontres organisés, nous avons pu constater la présence d’un engagement fort au sein des personnes confrontées au soin psychique ainsi qu’une importante volonté de résistance. De multiples témoignages ont montré une indignation massive vis-à-vis des conditions dans lesquelles se pratique la psychiatrie aujourd’hui, manifesté une exigence de modifier les pratiques quotidiennes, de sortir de l’isolement afin d’opérer une mise en commun.

Pour prendre acte de ce tournant et l’élargir, nous avons décidé d’organiser une rencontre nationale le samedi 28 novembre à Montreuil (La Parole Errante à la Maison de l’Arbre).

Il s’agirait de questionner ce qui est en jeu à travers l’ensemble des “réformes” qui voudraient s’imposer, à savoir la réduction des “usagers de santé mentale” à une somme de conduites déviantes à corriger, impliquant en miroir la réduction du rôle de soignant à une somme de fonctions : celle de technicien, d’agent administratif, d’agent du maintien de l’ordre public… Déplaçant ainsi les priorités du soin psychique sur un pôle gestionnaire et sécuritaire, au détriment de la dimension thérapeutique relationnelle, aboutissant à cette situation paradoxale de créer une nouvelle génération de soignants dont la priorité n’est plus de soigner.

Cette exigence de “modernité” et de “réalisme” ne conduirait-elle pas à une réactualisation de pratiques passéistes, telles que le tri, la mise à l’écart, l’enfermement irréversible des populations “marginales”, au sein de laquelle les “néo-soignants” reproduiraient une version contemporaine des antiques “gardiens de fous” ?

La seule position lucide et réaliste en psychiatrie est-elle celle qui nous est prescrite par les réformes en cours ? Ou nous est-il possible d’envisager avec sérieux une position soignante rénovée, fondée sur le soin relationnel, la rencontre singulière et le travail collectif ?

Dès maintenant, réservez la date : Samedi 28 Novembre, toute la journée.


Continuez à SIGNER LA PÉTITION, et diffuser cette lettre autour de vous.

http://www.collectifpsychiatrie.fr/phpPetitions/index.php?petition=1
= http://tinyurl.com/5u72h2

TDAH un nouveau trouble de la jeunesse

C’est arrivé près de chez vous.

Le délire DSM visant à découper en tranches ahurissantes les êtres humains selon des profils stéréotypés de bande dessinée s’installe partout, cautionné par les pouvoirs publics, avec le statut de recherche scientifique parfaitement respectable. C’est ce qui se fait de mieux en ce moment vous dit-on et se dit-on. Non c’est ce qui peut se concevoir de pire. Vous ne connaissiez pas le TDAH. un virus de la classe DSM. La forme cataloguée scientistiquement façon épidémiologique de la difficulté d’une jeunesse aux prises avec un monde déshumanisant désorientant managerial et pervers.

On savait déjà l’hyperactivité, symptôme taillé à l’aune de la Ritaline, en relation avec le manque de sommeil des enfants. Mais il n’en faut rien dire ni savoir, cela n’est pas du savoir tendance. On avait noté que les jeunes c’est bien connu ne s’intéressaient à rien, on sait maintenant que c’est parce qu’ils sont affectés par le TDA indice + ou moins H. Après la vertu dormitive de l’opium voici venir la vertu agitative on va bien finir par détermine r de quoi. Les médecins de Molière restent à l’ordre du jour, malheureusement on se demande comment intéresser nos nouveaux malades à l’œuvre de Molière. On ne sait jamais, peut-être en les aidant à en jouer. Pensez donc, la programmation générale de l’Éducation nationale n’a pas prévu de canaliser leur agitation dans des activités qui dépasseraient et de loin la découpe en rondelles horaires successives, une certaine passion pédagogique, et puis quoi encore ?

Non, étudions de près le TDAH qui rôde à nos portes, chiffrons le au plus serré,

Philippe Grauer


Nice, le 30 septembre 2009

L’Inspecteur d’Académie Directeur des Services Départementaux de l’Éducation Nationale

à

Mesdames et Messieurs les Chefs d’Établissement de Nice

Objet :

Participation des établissements scolaires niçois pour l’année 2009-2010 à l’étude épidémiologique « ChiP-ARD ».

L’Inspection Académique des Alpes-Maritimes s’est associée au Centre Hospitalier Universitaire de Nice pour réaliser une étude épidémiologique dirigée par le Docteur Hervé CACI, pédopsychiatre à l’hôpital de l’Archet. Cette étude est financée par le Ministère de la Santé au titre du Programme Hospitalier de Recherche Clinique 2009.

Cette étude est ambitieuse : 4000 enfants scolarisés sur Nice, âgés de quatre à dix-huit ans, ainsi que leurs parents seront amenés à y participer. La grande majorité des établissements scolaires niçois sera concernée : cent cinquante quatre écoles maternelles et primaires, collèges et lycées (représentant plus de mille classes au total) ont été tirés au sort. Cette étude a pour but d’établir, en fonction de l’âge et du sexe, les normes des scores de plusieurs questionnaires évaluant le comportement des élèves et de leurs parents avec un intérêt particulier pour le Trouble Déficitaire de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH).

Ce type de projet a déjà été mené dans d’autres pays ; il s’agit ici d’adapter les scores à une population française. Sans ces normes, les professionnels de santé (les médecins, y compris les médecins scolaires et les psychologues) peuvent difficilement repérer, évaluer voire diagnostiquer ce trouble. De fait, la mise en place d’une prise en charge efficace devrait être facilitée par les résultats de cette étude.

La communauté scolaire est largement concernée par la thématique de ce projet.
En effet, le TDAH est clairement lié aux difficultés d’apprentissage voire à l’échec scolaire.
Il est donc demandé aux chefs d’établissement de tout mettre en œuvre pour assurer le bon déroulement des différentes étapes de l’étude.
Pour la réussite de l’étude et la validation des résultats, la participation de toutes les classes (4 élèves par classe) des différents établissements sélectionnés est nécessaire.

Dans un premier temps, afin de vous fournir toutes les informations nécessaires, une réunion co-organisée par l’Inspection Académique des Alpes- Maritimes et le CHU de Nice est prévue (cf : lettre jointe). Cette réunion de présentation de l’étude est destinée aux chefs d’établissement, aux enseignants et aux médecins scolaires. Les représentants de l’Académie des Alpes-Maritimes, du CHU de Nice et le Dr. Hervé CACI seront présents à cette occasion. Deux sessions seront organisées afin de réunir le maximum de participants.

Dans un second temps, une information au sein de chaque établissement aura pour but d’exposer aux enseignants le déroulement précis de l’étude et les modalités exactes de leur participation.
Cela se déroulera en novembre 2009. Les données devront être collectées au premier trimestre 2010, un dédommagement pour les établissements est prévu pour leur participation.
Des informations complémentaires sont nécessaires pour la mise en place de l’étude.

Vous trouverez ci-joint des documents à remplir et à renvoyer dans les meilleurs délais par mail, fax ou courrier.

Je vous remercie de votre participation.
Philippe JOURDAN.

Entretien avec Élisabeth Roudinesco

Pourquoi faut-il remonter au Moyen-Âge pour comprendre comment se pose aujourd’hui la question juive ?

On confond aujourd’hui, sous une même dénomination, des réalités différentes. Le mot antijudaïsme désigne, au Moyen-Âge, une hostilité envers la religion juive. Il est persécuteur et vise à bannir les Juifs ou à les convertir afin d’assurer la domination du christianisme.
Avec la critique de la cosmologie divine, apparaît un autre antijudaïsme qui, de Spinoza à Marx, vise à libérer les hommes de toute emprise religieuse et donc à faire des Juifs des citoyens comme les autres. Cet antijudaïsme prend corps en France avec la loi du 13 novembre 1791 sur l’émancipation des Juifs.

L’antisémitisme s’affirme à partir de 1850. De manière tout à fait différente, il prétend distinguer des “races” et non plus des religions : les Aryens, supérieurs, les Sémites, inférieurs. Il est persécuteur et il intègre l’antijudaïsme chrétien. Il conduira à Auschwitz.

Comment la création de l’État d’Israël en 1948 a-t-elle pesé sur la façon dont les Juifs de la diaspora vivent leur condition ?

Le sionisme est né de l’antisémitisme au moment de l’Affaire Dreyfus. Il mobilise la haine anti-juive pour la retourner en son contraire, en une fierté d’être juif, avec un projet de retour en terre promise. Mais de nombreux Juifs de la diaspora sont hostiles à cette utopie et se définissent comme antisionistes : c’est la cas de Freud qui tout en étant solidaire des réalisations sionistes en Palestine n’est pas favorable à la création d’un État pour les Juifs.

Dans le monde arabe, le geste de 1948 est vécu comme une expropriation dénuée de légitimité. Et du coup, entre Juifs d’Israël et Juifs de la diaspora, de nouveaux liens se tissent, selon que les uns et les autres prennent parti pour ou contre ce nouvel État, ou pour ou contre sa politique envers les Arabes, oscillant entre apologie et anathème. À mesure que la guerre se perpétue, l’islamisme, à travers une autre forme d’antisionisme, devient le vecteur de l’antisémitisme né en Europe mais banni des démocraties occidentales par des lois, après 1945. Le risque est donc grand que s’affrontent, un peu partout, des Juifs orthodoxes et racistes et des Arabes islamisés et antisémites. Ces deux attitudes extrêmes rendent impossible toute tentative de paix fondée sur la raison et la négociation.

Comment expliquez-vous la multiplication des procès en antisémitisme depuis 20 ans ?

Elle est consécutive à ce manichéisme. Plus personne ne sait de quoi il parle et chacun traite son adversaire de nazi, croyant déceler l’antisémitisme là où il n’est pas pour mieux l’ignorer là où il est. En conséquence, la passion se déploie, hors de toute rationalité, notamment sur internet.

Polanski — ténébreuse affaire suisse, imbroglio judiciaire, où en est-on ?

Une affaire qui “puerait le fric”, bien davantage qu’une affaire de mœurs (1“) ? la respectable et neutre Suisse aurait tendu un traquenard dans le cadre d’un coup tordu où c’est le cou du réalisateur qui serait donné à voir ? Un vif débat s’engaga lors de la session au Cifp dont parle l’autrice du billet. Pas si simple !

Notre étudiante écrit ici sous sa seule responsabilité, avec sa sensibilité de citoyenne helvétique et d’étudiante d’une école de psychothérapie relationnelle. Comme on dit chez nous au Cifp qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. Nous livrons ce billet à votre réflexion. Évitons dans cette affaire le surdimensionnement émotionnel populiste.

Prenez ce billet d’humeur comme il vient. Si du dialogue s’ensuit, qu’il s’ensuive. Ce genre de fait nécessite toujours un traitement discret, dans l’intérêt de toutes les parties. La masse médiatisation pose la question du changement de registre.

Nous joignons à cette brève un plus récent article du Monde, qui refait le tour de la question. Chacun devient circonspect dans une affaire qui pour le fond n’innocente pas le cinéaste.

Philippe Grauer


La stratégie du bunker

Il n’y a pas plus tard qu’une semaine je disais au cours de psychopatho que le passé Suisse était encore poison et plus que ça !

En voilà une nouvelle preuve. All Zeit bereit : toujours prête à dénoncer, livrer et délivrer dans la stratégie de ses intérêts et de la manière la plus lâche.

Que Polanski aie commis un acte intolérable il y a plus de 30 ans est une chose et le film documentaire sorti cet hiver à ce sujet à soulevé controverse et polémique. Il montre le contexte de l’époque, fait aussi parler la victime, mais en effet il a mis plus l’accent sur l’attitude politiquement incorrect de Polanski. Ne confondons pas les faits avec ce qui se passe actuellement : d’inviter quelqu’un pour un hommage pour lui mettre la main au colet pour un crime commis il y a 32 ans, jugé et puni. On peut penser qu’il s’agit de bien autre chose, d’ordre très politique. Épingler un mauvais juif doit faire plutôt plaisir aux teneurs de comptes infiniment plus immoraux.

Aujourd’hui où le passé le rattrape montre bien que ce n’est qu’un prétexte, qu’il y une justice américaine ou plutôt des hommes qui ne lui ont pas encore pardonné d’avoir tenu tête et d’avoir échappé à leur pouvoir tout puissant, il y a un juge en particulier, mort pourtant. 

Mais la Suisse, neutre comme je l’entend dire, toujours prompte à servir, l’a invité pour mieux lui tirer dans le dos dès sa descente d’avion, pour le délivrer menottes aux poings à qui de droit soit disant ! Pour preuve, il n’y a que la Suisse romande qui s’est jointe au mouvement de solidarité international, la Suisse allemande, Zurich en tête, qui l’aurait invité pour lui rendre hommage, l’invite maintenant à aller se rendre au USA et à négocier ! Je rêve.

Cependant il y en a pour qui cette affaire tombe à pic, pour les gouvernants suisse, les gnomes comme les appelle Ziegler, pour faire encore preuve d’autorité même si leur image de fiabilité a pris un sacré coup dans l’aile. Je suis prête à parier que c’est encore l’or stocké dans les bunkers qui permet à UBS et au Crédit Suisse de retomber sur leurs pieds. Il y aurait long à dire sur le dessous des cartes de cette affaire qui pue.

Sabine Sprich


Le Monde du 7 octobre 2009

Prescription et exceptions

L’encombrant M. Polanski


Dix jours après l’arrestation de Roman Polanski, le 26 septembre, le sentiment général, en France et dans le monde, ne joue pas en faveur du cinéaste, accusé d’avoir eu des ” relations sexuelles illégales ” avec une mineure en 1977

Cela fait dix jours que Roman Polanski est emprisonné dans un lieu tenu secret, à Zurich, en Suisse. Et il faudra probablement attendre plusieurs mois pour savoir s’il sera extradé ou non vers les Etats-Unis, qui le réclament. Le cinéaste, à 76 ans, se voit rattrapé par la justice de Californie, qui lui reproche d’avoir eu des rapports sexuels avec une mineure de 13 ans, en 1977, dans la villa de Jack Nicholson, plantée sur le mythique Mulholland Drive de Los Angeles.

Dix jours ont passé depuis l’arrestation du cinéaste franco-polonais, à l’aéroport de Zurich, samedi 26 septembre, et le sentiment général à l’égard de Polanski, en France et dans le monde, n’est plus le même, qui ne joue pas en faveur du cinéaste. Les professionnels du cinéma qui le soutiennent depuis le début de l’affaire, des Français surtout, se retrouvent isolés. En Suisse par exemple, qui va devoir gérer longtemps un prisonnier encombrant, le sentiment général est : ” Renvoyez Polanski en Amérique. ” Dans le monde entier, les forums sur Internet dénoncent ” l’élite culturelle, le bling-bling politico-artistico-médiatique qui part à la rescousse d’un people pédophile en cavale “.

Bernard Kouchner, qui demandait à son homologue américaine Hilary Clinton d’intervenir pour libérer le cinéaste, s’est vu répondre que cette affaire est du ressort de la justice de Los Angeles. La réaction à chaud, sanguine, de Frédéric Mitterrand, le 27 septembre, semble très loin. Le ministre de la culture – le fait est rarissime – avait pointé un coupable : ” Il y a une Amérique généreuse que nous aimons, il y a aussi une certaine Amérique qui fait peur, et c’est cette Amérique-là qui vient de nous présenter son visage. ” L’Elysée, qui reste très discret sur l’affaire Polanski, avait très diversement apprécié cette sortie, d’autant que le ministre s’était présenté comme le porte-parole du président.

La pétition en faveur de Roman Polanski, lancée en France, a bien reçu quelques signatures en provenance d’Hollywood, mais peu : Martin Scorsese, Woody Allen, John Landis, David Lynch, Alexander Payne, Wes Anderson, Darren Aronofsky, Julian Schnabel… Les stars d’Hollywood ne tiennent pas à risquer leur popularité.

Les signataires avancent plusieurs arguments : cette affaire date d’il y a trente ans et le débat sur la prescription doit être rouvert ; Polanski a déjà fait quarante-deux jours de prison, la victime a retiré sa plainte et ne crie pas vengeance, et on n’arrête pas une personne qui répond à l’invitation d’un festival de cinéma, en l’occurrence celui de Zurich. Tout cela est vrai. Mais tout cela pèse peu par rapport au tir d’arguments avancés par la presse américaine ou l’Internet : le rappel des faits dans toute leur crudité, la fuite de Polanski avant son jugement, l’égalité devant la justice quels que soient la notoriété ou le talent.

L’évolution de Whoopi Goldberg est exemplaire. Mercredi 30 septembre, la populaire comédienne américaine a défendu Polanski avec ce commentaire dans son talk-show ” The View “, sur ABC : ” Ce n’était pas un viol-viol. ” Mais le lendemain, à la suite de critiques, elle a nuancé ses propos et détaillé à l’antenne les chefs d’accusation pesant sur Polanski : ” Fourniture de substance réglementée à une mineure, actes obscènes sur un enfant de moins de 14 ans, relations sexuelles illégales, viol par usage de drogue, perversion et sodomie. “

Le témoignage de la victime, Samantha Geimer, recueilli à l’époque par un grand jury d’inculpation, circule partout sur l’Internet et confirme dans ses convictions une opinion américaine de moins en moins tolérante vis-à-vis des rapports sexuels entre adultes et enfants mineurs ; comme en Suisse. La presse américaine, comme britannique, ne se prive pas de rappeler les faits. Le sérieux Independent de Londres, par exemple, résume les faits en quelques mots violents à la ” une ” de son édition du 29 septembre.

Même chose pour le chroniqueur du Los Angeles Times, Steve Lopez, qui, à la ” une ” du 30 septembre, exprime son choc à la lecture du récit du rapport sexuel subi par la fillette, qu’il étale à son tour. Le titre de son texte résume un sentiment général aux Etats-Unis : ” Les défenseurs de Polanski ont perdu de vue la vraie victime. ” Et de rappeler, avec moult détails, minute par minute, ce qui s’est passé ce 10 mars 1977. La presse américaine se demande enfin : ” Pourquoi la France aime-t-elle Polanski ? “

Dans son autobiographie, Roman par Polanski (Laffont 1984), le cinéaste donne sa version des faits. Il raconte que, ayant ” renoué avec son intérêt pour la photo “, il avait proposé à Gérald Azaria, rédacteur en chef du magazine français Vogue Hommes, un reportage photo montrant ” les filles telles qu’elles étaient désormais : sexy, effrontées et bien humaines “. La séance avec Samantha Geimer se termine dans le jacuzzi.

Polanski, 43 ans lorsqu’il publie ce livre, reconnaît avoir eu un rapport sexuel et bu du champagne avec la fillette, mais son récit évite les détails les plus préjudiciables pour lui. A plusieurs reprises, la jeune fille essaie de s’opposer, de dire non. Elle a également dit que Polanski lui avait donné un morceau de Quaalude (un sédatif), qu’elle a avalé avec une gorgée de champagne. La mère a aussitôt porté plainte et le réalisateur a été arrêté le lendemain.

Selon le droit californien, tout rapport sexuel avec un mineur, même ” consentant “, est un crime imprescriptible. Les témoignages de la victime et d’autres témoins (dont l’actrice Anjelica Huston), recueillis à huis clos par le grand jury, ont entraîné six chefs d’inculpation.

C’est à partir de ces faits que quasiment toute la presse américaine, le New York Times en tête, mais aussi une bonne part de la blogosphère, estime que Polanski doit être extradé et jugé. C’est encore la question des faits qui, en France, a emporté la conviction de la plupart des députés UMP mais aussi de personnalités de gauche. D’où la grogne contre l’envolée jugée trop rapide et imprudente de Frédéric Mitterrand, lancée il y a quelques jours par le député UMP de Maine-et-Loire, Marc Laffineur. ” J’ai rappelé qu’il ne faut pas faire d’ingérence vis-à-vis de la Suisse et des Etats-Unis. Et puis, avoir des relations sexuelles avec une fille de 13 ans, ce n’est pas anodin. On doit être prudent, même si l’affaire date de trente ans. “

Daniel Cohn-Bendit, leader écologiste et ardent défenseur des libertés, a surpris en disant son trouble : ” Polanski est défendu avec trois arguments que je refuse. Dire “c’était il y a trente ans”, c’est trop simple, ça relève d’un vrai débat sur la notion de prescription, qui n’est pas la même selon les pays. Dire “c’est un grand artiste”, c’est vrai, mais s’il est malade, il doit se soigner. Dire “c’était une autre époque”, c’est sous-entendre qu’après 1968 tout était permis. C’est totalement fallacieux : en 1968, on n’avait pas le droit de violer les petites filles en les droguant. ” M. Cohn-Bendit admet que ce sujet lui est sensible : ses écrits ” provocateurs ” sur la sexualité des enfants, en 1975, lui ont souvent été reprochés.

Il y a les faits, et il y a aussi la question controversée du procès, que les défenseurs de Polanski vont creuser. Le 8 août 1977, pour éviter un procès qui aurait traumatisé la victime en la contraignant à témoigner publiquement, le juge Laurence Rittenband, les avocats de Polanski et le procureur se mettent d’accord sur un ” plea bargain “, une pratique courante : Polanski plaide coupable du seul chef d’inculpation ” relations sexuelles illégales ” et le ministère public abandonne les autres charges.

Le juge (aujourd’hui décédé) se serait engagé à ne pas incarcérer le cinéaste au-delà de son internement pour évaluation psychiatrique à la prison de Chino. Après quarante-deux jours de détention et un rapport affirmant qu’il n’y a pas de déviances sexuelles chez Polanski, ce dernier est libéré. En attendant son jugement. La veille de l’audience du 1er février 1978, Polanski fuit, craignant que le juge ne respecte pas sa parole. Il n’y a donc jamais eu de procès ni de peine prononcée.

Du reste, l’actuel mandat d’arrêt visant Polanski se cantonne au seul chef d’inculpation de ” relations sexuelles illégales “. Sauf que, depuis l’interpellation, le bureau du procureur de Los Angeles a suggéré que la fuite de Polanski pourrait invalider cet accord, et donc placer à nouveau le réalisateur sous le coup des six chefs d’inculpation initiaux. Intervient ici la personnalité de Steve Cooley, District Attorney (procureur) du comté de Los Angeles. Le sort de Roman Polanski dépend beaucoup de lui. Il a obtenu son arrestation en Suisse, il compte bien l’extrader et le faire comparaître. Sans doute M. Cooley a-t-il été piqué au vif quand les avocats de Polanski ont déclaré lors d’une audience de demande de classement de l’affaire, en décembre 2008, que le procureur n’avait pas vraiment fait d’efforts, depuis quelques années, pour faire extrader le cinéaste…

” Justice sera enfin faite “, a-t-il déclaré, indiquant qu’il visait une peine plus sévère que celle de 1977. ” Sa peine très, très, très légère n’est plus envisageable avec les lois actuelles. ” Pour ce républicain de 62 ans, fils d’un agent du FBI, à son poste depuis 2000, et dont il faut rappeler qu’il est élu, les enjeux sont énormes. L’affaire Polanski intervient après l’acquittement de plusieurs personnalités : en 2004, la vedette de football américain O.J. Simpson, poursuivi pour le double meurtre de son ex-femme et d’un ami ; en 2001, l’acteur Robert Blake pour le meurtre de sa femme. Avec Roman Polanski, Steve Cooley, réélu en 2004 et en 2008, est déterminé à prouver à ses électeurs que Los Angeles, siège de l’industrie du cinéma, ne pratique pas une justice indulgente envers les stars.

Polanski doit ” être traité comme tout le monde “, confirme le gouverneur de Californie et ancien acteur Arnold Schwarzenegger. Même avis pour Jill Stewart, rédactrice en chef de l’hebdomadaire L.A.Weekly et experte de la politique locale : ” La population du comté de Los Angeles, majoritairement ouvrière, s’offusque quand des privilégiés se voient offrir des accords à l’amiable et échappent à la justice, alors que les gens autour d’eux n’ont pas cette chance. “

M. Cooley devra aussi rendre des comptes du coût – financier et en personnel – d’une affaire vieille de trente-deux ans. D’autant que la justice en Californie est surchargée, contrainte d’opérer des coupes budgétaires et de fermer certains jours ses tribunaux. Et l’Etat de Californie est tenu, par décret fédéral, de réduire sa population carcérale de 40 000 prisonniers.

Les avocats de Polanski, qui ont récemment déclaré que leur client était ” digne mais tendu ” dans sa prison suisse, ne manqueront pas enfin de rappeler un épisode du film documentaire Roman Polanski, Wanted and Desired, de Marina Zenovich, dans lequel David Wells, substitut du procureur en 1977, dit avoir communiqué avec le juge Rittenband au cours de l’instruction. C’est interdit. M. Wells a tenté de corriger le tir, il y a peu, sur CNN. ” J’ai dit ça pour animer mes propos “, a-t-il lancé, peu convaincant. Il a été incapable de répondre à la question : ” Mentiez-vous à l’époque ou mentez-vous maintenant ? “

Agathe Duparc, Pierre Jaxel-Truer et Claudine Mulard

  • 1 À resituer dans son contexte et qui fut à demi jugée et en quelque sorte gelée.