Règlement intérieur

RÈGLEMENT INTÉRIEUR du CIFPR

 

I – Préambule

Le CIFPR, Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle, intégrative et multiréférentielle, est un organisme de formation indépendant, domicilié au 77 rue des Archives, 75003, Paris. Le présent règlement a pour vocation de préciser certaines dispositions s’appliquant aux formateurs, aux inscrits, aux participants des divers modules de formation, séminaires et stages organisés par le CIFPR, et aux salariés, afin de permettre un fonctionnement régulier des formations proposées.
Le CIFPR sera dénommé ci-après organisme de formation, les personnes délivrant l’enseignement seront dénommées formateurs, les personnes participant aux formations sous leurs diverses formes seront dénommées étudiants. La personne en charge de l’administratif est dénommée Assistante de direction. Elle est salariée.

 

II – Dispositions générales

Article 1 : Objet

Conformément aux articles L 6352-3 et suivants, R 6352- et suivants, du Code du travail, le présent règlement a pour objet de définir les règles générales et permanentes de fonctionnement.
Il a pour objet de rappeler à chacun ses droits et ses devoirs afin d’organiser la vie dans l’établissement dans l’intérêt de tous.
Il précise la règlementation en matière d’hygiène et de sécurité.
Il fixe les règles relatives à la discipline, la nature et l’échelle des sanctions pouvant être infligées, ainsi que les garanties procédurales dont bénéficient les personnes à l’encontre desquelles une sanction est envisagée.

III – Champ d’application

Article 2 : Personnes concernées

Le présent règlement s’applique à toutes les personnes travaillant au CIFPR, formateurs référents, vacataires, salariés, ou y étudiant et ce pour toute la durée de leur contrat de travail, de leurs vacations, ou de la formation suivie.
Chaque personne entrant dans les catégories mentionnées ci-dessus est considérée comme ayant accepté les termes du présent règlement et accepté que des mesures soient prises à son égard en cas d’inobservation de ce dernier.

Article 3 : Lieu de la formation

Les modules de formation et stages ont principalement lieu dans les locaux loués à cet effet par le CIFPR au 77 rue des Archives, Paris 75003, mais ils peuvent également avoir lieu dans d’autres locaux sur décision de l’École. Le présent règlement est applicable sans exception dans tous les locaux où a lieu une formation dispensée par le CIFPR et ce pendant toute la durée de cette formation.

IV – Hygiène et sécurité


Article 4 : Règles générales

Chacun doit veiller à sa sécurité personnelle et à celle des autres en respectant les consignes générales et particulières de sécurité et d’hygiène sur les lieux de formation. Toutefois, conformément à l’article R 922 -1 du Code du Travail, lorsque la formation se déroule dans un établissement extérieur déjà doté d’un règlement intérieur, les mesures de sécurité et d’hygiène applicables aux formateurs et aux étudiants sont celles de ce dernier règlement.

Disposition particulière : les personnes salariées du CIFPR doivent se soumettre aux visites médicales prévues par les articles R. 4624-10 et suivants du code de travail. Le refus de s’y soumettre constitue une faute professionnelle.

Article 5 : Drogues et boissons alcoolisées

L’introduction de drogue ou d’alcool dans les locaux est interdite. Il est également interdit de pénétrer dans les locaux sous l’emprise de la drogue ou en état d’ivresse. S’agissant des boissons alcoolisées, des autorisations particulières et exceptionnelles peuvent être délivrées par la Direction

Article 6 : Interdiction de fumer

En application du décret n° 92-478 du 29 mai 1992 fixant les conditions d’application de l’interdiction de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif, il est interdit de fumer dans les locaux de formation du CIFPR sauf les lieux réservés à cet usage ou considérés comme autorisés.
Cette interdiction vaut autant pour la salle collective Bill Grossman sise au 77, rue des Archives à Paris et pour tout autre local utilisé par le CIFPR.

Article 7 – Lieux de restauration

Il est interdit, sauf autorisation spéciale donnée par la Direction du CIFPR de prendre ses repas dans les salles où se déroulent les formations.

Article 8 : Consignes d’incendie

Conformément aux articles R 232-12-17 et suivants du Code du Travail, les consignes d’incendie et notamment un plan de localisation des extincteurs et issues de secours sont affichés dans les locaux de formation de manière à être connus des formateurs et des stagiaires et plus généralement de toutes les personnes ayant accès à ces locaux.
Article 9 : Propreté et respect des locaux
La propreté doit être respectée dans tous les locaux de formation loués par le CIFPR. Cette obligation de propreté et de respect des locaux est placée sous la responsabilité des formateurs qui en sont garants même s’ils n’ont pas reçu de délégation de pouvoir particulière en la matière.

Article 10 : Accident

Tout accident ou incident survenu à l’occasion ou en cours de formation doit être immédiatement déclaré à la Direction du CIFPR par le formateur ou l’étudiant accidenté ou les personnes témoins de l’accident. Conformément à l’article R 962-1 du Code du Travail, l’accident survenu au formateur ou à l’étudiant pendant qu’il se trouve sur le lieu de formation ou pendant qu’il s’y rend ou en revient doit faire l’objet d’une déclaration par la Direction du CIFPR auprès de la Caisse de Sécurité Sociale dont dépendent les formateurs ainsi que les étudiants dont la formation est prise en charge par l’employeur ou un organisme de formation. Pour les étudiants qui assurent eux-mêmes la prise en charge financière de la formation, la Direction doit en être avisée et l’étudiant doit faire une déclaration d’accident à sa compagnie d’assurance, que sa responsabilité soit engagée ou non dans l’accident. L’étudiant doit fournir au CIFPR, lors de son inscription à la formation, une attestation RC vie privée (extension de garantie gratuite au titre du contrat habitation) avec “extension à un stage.”
Ceci vaut également pour tout auditeur libre dont le statut est précisé dans les règles de procédures du CIFPR.

V – Discipline


Article 11 : Tenue et comportement

Les formateurs et les étudiants doivent se présenter sur les lieux de formation en tenue décente et avoir un comportement correct à l’égard de toute personne présente dans les locaux où sont assurées les formations.

Chacun est tenu de respecter les règles élémentaires de savoir-vivre et de savoir être en collectivité. Toute rixe ou injure, tout comportement agressif, toute incivilité sont interdits. Il en est de même pour tout comportement raciste, xénophobe, sexiste et ou discriminant au sens des dispositions du Code du Travail et du Code Pénal. Dans le contrat particulier dit Règles relatives à la conduite du processus psychothérapique en groupe joint en annexe, une clause impose le non passage à l’acte sexuel entre étudiants, et entre étudiants et formateurs, eu égard à la particularité de la formation à la psychothérapie dans un contexte expérientiel.

Conformément à l’article L.1152-1, aucune personne au sein du CIFPR ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail ou d’études, susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir. Aucune personne, ayant subi ou témoignant de tels agissements, ne peut être sanctionnée.

Article 12 : Horaires de formation

Les horaires des formations sont fixés par la Direction du CIFPR sur indication des formateurs concernés. Ils sont portés à la connaissance des étudiants soit par courriel, soit à l’occasion de la remise des programmes de formation. Les formateurs et les étudiants sont tenus de respecter ces horaires.

Le CIFPR se réserve le droit de modifier exceptionnellement ces horaires en fonction des nécessités de service et des disponibilités des salles. Les formateurs et les étudiants sont tenus de se conformer aux modifications d’horaires éventuellement apportées par le CIFPR. En cas d’absence ou de retard, il est demandé aux étudiants d’en avertir le formateur, ou la Direction du CIFPR ou le secrétariat du CIFPR. Une procédure de remplacement des heures d’absence est mise en place.
Une fiche de présence sera signée par les étudiants à l’issue de chaque module de formation.

Article 13 : Engagement quant au paiement de la formation et aux obligations liées au déroulement et au contenu de la formation

Dans une Convention d’enseignement co-signée par chaque étudiant et par le CIFPR, l’étudiant s’engage à acquitter chaque année le montant intégral de la formation à terme échéant. Il peut, par dérogation, s’en acquitter par échelonnement, mais aucun motif ne lui permet de se soustraire au paiement de l’intégralité de la somme due. La reconduction est tacite. L’étudiant s’engage à avertir l’organisme de formation quatre mois à l’avance par courrier recommandé de sa volonté de cesser la formation, sous peine de devoir assumer la charge financière de toute l’année suivante si cette disposition n’est pas respectée.

Les formateurs et les étudiants doivent exécuter les travaux qui leur sont confiés ou demandés. Il s’agit, pour les formateurs de dispenser l’enseignement qui leur a été confié, d’une discipline donnée, au cours d’un nombre de stages et séminaires, précisé en début de cursus. Pour les étudiants, cela recouvre les travaux demandés par les formateurs, c’est-à-dire les comptes-rendus des séminaires et des stages, les rapports d’observation et d’assistanat et tous autres travaux écrits exigés par les formateurs, notamment lorsqu’il s’agit de “rattraper des absences”.

Les étudiants qui présentent leur candidature au CIFPR s’engagent à poursuivre une psychothérapie individuelle ou psychanalyse pendant toute la durée de la formation. Ils devront pouvoir en justifier les modalités et la régularité.

Article 14 : Accès au lieu de formation

Sauf autorisation expresse de la Direction du CIFPR, les étudiants ayant accès au lieu de formation pour suivre un enseignement ne doivent pas y entrer ou y demeurer à d’autres fins, et ne doivent pas donner accès à ces lieux à des personnes extérieures à l’organisme de formation.

Article 15 : Usage du matériel et de la documentation pédagogique

Les formateurs et les étudiants ont l’obligation de conserver en bon état le matériel qui leur est confié en vue de la formation. Le matériel doit être utilisé conformément à son objet et exclusivement réservé aux activités de formation. Le matériel mis à disposition consiste principalement en une bibliothèque, un téléviseur et un magnétoscope.

Il est interdit d’introduire dans les locaux des objets ou marchandises destinés à la vente; d’organiser sans autorisation de la Direction du CIFPR, qu’elles soient légales ou conventionnelles, des collectes ou souscriptions sous quelque forme que ce soit; de diffuser des journaux ou pétitions, d’afficher des informations, d’emprunter sans autorisation préalable, même pour quelques jours seulement, des objets appartenant à l’établissement.

A la fin du module de formation, les formateurs et les étudiants sont tenus de restituer en bon état tout matériel ou document en leur possession appartenant à l’organisme de formation, sauf les documents pédagogiques distribués en cours de formation.

Les documents pédagogiques remis lors des sessions de formation sont protégés au titre des droits d’auteur et ne peuvent être réutilisés autrement que pour un strict usage personnel.
Enregistrer ou filmer les sessions de formation doit faire l’objet d’une autorisation préalable de la Direction du CIFPR et du formateur concerné.

Article 16 : Responsabilité de l’organisme en cas de vol ou endommagement de biens personnels

Le CIFPR décline toute responsabilité en cas de perte, vol ou détérioration des objets personnels de toute nature déposés par les formateurs et les étudiants dans les locaux de formation.

Article 17 : Définition du comportement fautif et définition des sanctions

Tout manquement à l’une des dispositions du présent Règlement intérieur pourra faire l’objet d’une sanction.

Est considéré comme fautif tout comportement qui se manifeste par un acte ou une abstention de nature volontaire ne correspondant pas à l’exécution normale de la relation contractuelle. Il peut s’agir d’un non respect d’une disposition du Règlement intérieur, de la Convention d’enseignement, mais aussi de l’inexécution ou de la mauvaise exécution du travail demandé ou confié.

Constitue une sanction au sens de l’article R 922-3 du Code du travail toute mesure, autre que les observations verbales, prise par la Direction de l’organisme de formation, à la suite d’un agissement considéré par elle comme fautif, que cette mesure soit de nature à affecter immédiatement ou non la présence de l’intéressé dans la formation ou à mettre en cause la continuité de la formation qu’il donne ou qu’il reçoit.

Tout agissement considéré comme fautif pourra, en fonction de sa gravité, faire l’objet de l’une ou l’autre des sanctions suivantes :

– Avertissement écrit – Blâme écrit et déposé dans le dossier de l’étudiant

– Changement de promotion – Convocation devant le comité pédagogique ou le conseil de direction

– Exclusion de l’établissement

– Licenciement pour les personnes salariées

Les amendes ou autres sanctions pécuniaires sont interdites.

La Direction de l’organisme de formation doit informer de la sanction prise :

– l’employeur, lorsque l’étudiant est un salarié bénéficiant d’une formation dans le cadre du plan de formation continue en entreprise

– l’employeur et l’organisme paritaire qui a pris à sa charge les dépenses de la formation, lorsque l’étudiant est un salarié bénéficiant d’une formation dans le cadre d’un congé de formation.

Article 18 : Procédure disciplinaire

Aucune sanction ne peut être infligée sans que l’intéressé ait été au préalable informé des griefs retenus contre lui et entendu dans ses explications.

Lorsque la sanction envisagée a une incidence, immédiate ou non, sur la présence d’un étudiant dans une formation, ce dernier doit être convoqué par lettre, envoyée en recommandé avec AR, ou remise contre récépissé. La lettre doit préciser l’objet de la convocation, la date et l’heure de l’entretien, ainsi que la possibilité de se faire assister par une personne de son choix appartenant au cadre du CIFPR (salarié, formateur, étudiant).

Toute sanction doit faire l’objet d’une décision écrite et motivée notifiée par lettre recommandée avec AR, au moins un jour franc et au plus 15 jours francs après l’entretien.

Aucun fait fautif ne peut donner lieu à des poursuites disciplinaires au delà des 2 mois à compter de la constatation de ce fait, à moins qu’il n’ait donné lieu à des poursuites pénales.
Aucune sanction antérieure de plus de 3 ans ne peut être invoquée à l’appui d’une nouvelle sanction.

VI – Représentation des étudiants


Article 19 :

S’agissant d’une formation dépassant les 500 heures, les étudiants ont le droit et le devoir d’être représentés par des délégués choisis par eux-mêmes au sein de chacune de leur promotion.
Les délégués sont présents à une réunion de travail semestrielle avec l’équipe d’encadrement du CIFPR.

Les délégués accompagnent les étudiants, à leur demande, dans leurs litiges ou conflits avec la Direction ou tout membre du CIFPR.

VII – Formalités administratives


Article 20 : Dépôt du Règlement intérieur
Conformément aux articles L.1321-4 du code du travail, le présent règlement a été:

– transmis aux formateurs du CIFPR.

– transmis à l’assistante de Direction

– transmis aux étudiants à la date prévue d’entrée en vigueur

Article 21 : Modifications Tout dépôt de modification sera soumis aux mêmes formalités que le dépôt initial.

Article 22 : Notes complémentaires

Le présent Règlement peut être complété par des notes portant prescriptions générales et permanentes que la Direction juge nécessaires. Elles sont soumises aux mêmes consultations et formalités que les précédentes.


Article 23 : Date d’entrée en vigueur

Le présent Règlement entrera en vigueur le 4 janvier 2010

Article 24 : Opposabilité

Le présent Règlement intérieur est opposable à l’ensemble des personnes visées à l’article 2, que celles-ci aient été présentes antérieurement ou postérieurement à son entrée en vigueur. Il sera remis à l’étudiant avec la Convention d’enseignement mentionnée à l’article 13, au formateur et au salarié avec son contrat de travail ou de vacation, et plus généralement à l’ensemble des personnes présentes antérieurement à sa date d’entrée en vigueur.

Toute personne concernée par le présent Règlement intérieur sera tenue d’en prendre connaissance dès sa réception et ne pourra se prévaloir de son ignorance.

Article 25 : Publicité

Le présent règlement sera affiché dans les locaux du CIFPR, et publié sur son site internet

Fait à Paris le 4 janvier 2010

 

Quel syndicat pour quelle pratique dans quel contexte ?


Psychothérapie relationnelle, problèmes, enjeux, ouvertures.

Panorama de la situation d’ensemble au sein du carré psy, perspectives historiques.

Rapport moral et politique auprès de l’Assemblée générale du SNPPsy prononcé le 20 novembre 2009.


SNPPsy

Psychothérapeutes relationnels & psychanalystes

ASSEMBLÉE GENÉRALE DU 20 NOVEMBRE 2008

PHILIPPE GRAUER

RAPPORT MORAL & POLITIQUE


Ce texte représente une analyse politique de la situation de la psychothérapie relationnelle dans notre pays et dans le monde. Tenant compte du vote de l’article 91 de la loi du 24 juin 2009, toujours non assorti de son décret d’application pris en Conseil d’État, il s’efforce de dégager les problématiques, les enjeux et les ouvertures.

Le SNPPsy constitue l’une des quatre institutions historiques responsables de la psychothérapie relationnelle dans notre pays, initiateur de la fondation du Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle — GLPR, qui regroupe le Psy’G, le SNPPsy, la FF2P et l’AFFOP.


Ouverture

Forts d’un combat vaillamment conduit sur six années de crise, qui a vu notre personnalité scientifique, institutionnelle et professionnelle s’affirmer de façon incontournable, nous voici au seuil d’une nouvelle période, marquée par l’adoption d’une loi qui faute de nous éradiquer s’efforce de nous marginaliser en détournant notre titre pour en faire celui d’une autre profession que la nôtre, essentiellement hospitalière. De quel mouvement historique procédons-nous ? comment se dessine le champ paradigmatique dont nous constituons un élément déterminant et irremplaçable ? de quels moyens disposons-nous pour poursuivre notre exercice professionnel libéral dans des conditions de sécurité et de respect de notre éthique et épistémologie ? sous quel nom allons-nous désormais exercer, qui protège nos valeurs scientifiques et professionnelles ? quel syndicat voulons-nous pour quelle pratique se situant résolument dans le champ du processus de subjectivation, que la discipline engagée soit psychothérapique relationnelle ou psychanalytique ?

Confusion des origines

Depuis un siècle que nous avons affaire à la médecine ! Freud, lui-même médecin, s’est battu pour une analyse laïque, soutenant à peu près qu’il était plus difficile à un médecin de devenir psychanalyste qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Nos domaines ont des origines communes et lever la confusion des origines reste une préoccupation constante dans le peuple psy, peut-être un des ses symptômes, & pourquoi n’aurions-nous pas des symptômes, pourquoi même institutionnellement n’en constituerions-nous pas ? Les psychologues présentent tous les symptômes de la grande crise allergique quand ils entendent le mot philosophie, c’est quasiment la même chose avec les sociologues pour des raisons similaires de désengagement d’un champ, alors que par le biais du terme clinique les mêmes sociologues marquent un penchant vers nous et les philosophes se prennent à aimer la clinique pendant que nous, nous nous prenons de passion pour Heidegger ou Merleau-Ponty. Sans compter avec le champ de la spiritualité, susceptible de provoquer chez certains des accès de fièvre, mais il n’existe pas de vaccin contre le sentiment océanique.

Psychanalyse : souci de démarquage

On connaît l’effroi et le mépris psychanalytique français pour la psychothérapie au sens générique du terme, et pour le terme relationnel si l’on précise. On connaît la réaction à l’innovation quand elle ne vient pas de chez elle de la psychanalyse et nos difficultés dans ce domaine en qualité de novateurs. On connaît la référence de la psychanalyse à la psychiatrie, des gens sérieux car en France psychanalyse et médecine s’étaient rejointes et ont parfois été jusqu’à quasi fusionner. On a pu mesurer les avancées qu’a pu en tirer la psychiatrie et l’on comprend la fierté de la psychanalyse. Fierté toutefois ne justifie pas arrogance. On comprend par ailleurs que les psychanalystes qui pratiquent de plus en plus de psychothérapie (1*), cherchent à se démarquer de ce qu’ils conçoivent comme une subpratique, une sorte de sous-marque. Sans compter qu’ils se sont bataillés durant un demi siècle contre des écoles d’inspiration phénoménologique qui ne connaissaient pas l’inconscient freudien, pour tout dire des barbares.

Médecine scientiste alternatives magiques ?

Le thème de cette barbarie continue de se développer. Dans sa récente réédition de son histoire de la psychanalyse, au chapitre Héritages, l’historienne Élisabeth Roudinesco décrivant la crise de la médecine contemporaine et son dépit de constater le décalage entre les progrès de la médecine scientifique et ses faibles avancées dans le domaine psychique — encore que la découverte des neuroleptiques représente un pas en avant considérable, dépit qui l’a précipitée vers la neurologie et le comportementalisme au mépris de l’héritage freudien, aborde la question de l’alternative à une médecine scientiste. Elle décrit cette alternative comme une mouvance globalement inspirée par la mentalité magique, ce qui la conduit parfois à classer notre psychothérapie, que par ailleurs elle reconnaît parfaitement, dans le lot d’une “multitude de psychothérapies souvent peu sérieuses”. Nombre d’auteurs sérieux nous confondent avec le mouvement du Développement personnel et le New Age pour faire bonne mesure. La dernière confusion en date est celle du coaching, nouvelle forme de conseil conjugué avec la profession d’entraîneur(2*), avec laquelle nous n’avons rien à faire. C’est donc toujours la même histoire, valable pour tous, il faut sans cesse se démarquer. L’excès de démarcation conduit au sentiment nobilitaire.

Moins diplômés

D’autant que les barbares se sont multipliés avec l’arrivée sur la scène psy de la psychologie humaniste. Facteur aggravant, ces nouveaux venus recrutent des personnes du deuxième âge (dire aussi d’âge moyen, jamais de moyen âge) qui ont déjà entrepris une démarche, soit psychothérapique soit psychanalytique, et deviennent professionnels en passant par leurs propres Écoles, des écoles de formation pour adultes, des écoles d’application et de professionnalisation privée, ce qui fait qu’à la finale ils sont moins diplômés (de l’université, car leurs écoles leur dispensent cinq années d’études tout aussi bien, soit 2000 heures et plus, sanctionnées par un diplôme sans valeur universitaire(3*)) que les étudiants en psychologie ultérieurement devenus psychanalystes(4*). Moins diplômés donc ignares donc méprisables. Se démarquer d’eux absolument.

Les médecins récupérateurs

On connaît surtout le goût de la médecine pour la récupération de toute pratique qu’elle trouve bon de s’approprier, vu de son point de vue la proximité avec un champ scientifique ou pratique. Le pire fut l’homéopathie, considérée pour une grande part par la médecine scientifique comme pure charlatanerie, absorbée de peur que la médecine ne souffre de trop de fuites.

La médecine et la thérapie

Avec nous c’est l’idée même de médecines de l’âme qui cloche. Vous pensez : médecines ! et ce terme de thérapie. Ce terme nous revient soutenait le ministre Mattei. De droit médical sinon divin. Restitution ? Et le terme soin ? Ah le terme soin ! prends soin de toi ne veut tout de même pas dire n’oublie pas de passer chez le docteur. En tout cas la médecine, elle, a pris soin de nous. Elle s’est penchée sur le nôtre de cas. Prise de crises d’angoisse elle a vu des charlatans partout. Quand la médecine entre en crise elle hallucine des myriades de charlatans qui s’emparent de la population, l’illusionnent et lui font endurer mille supplices, Jérôme Bosch aurait très bien illustré cela. Nouveau trouble (les symptômes ont disparu nous n’avons plus affaire qu’à des troubles) l’APC/H Angoisse panique de charlatanisme, avec ou non hypomanie, maladie professionnelle à inscrire au DSM — seulement lorsqu’on tiendra une molécule efficace contre, car le plus souvent c’est la molécule qui impulse la catégorie.

Médecine de l’âme et maladies cérébrales

La crise médicale à laquelle nous avons affaire est d’abord celle de la psychiatrie. Cette pauvre psychiatrie naguère glorieuse, du temps où, pacsée avec la psychanalyse, elle se sépara de la neurologie, cela se passait en 1968 — décidément ! C’est que la médecine scientifique l’a tellement devancée. On pouvait s’y attendre, la “médecine” de l’âme n’est pas vraiment médecine, il n’existe grâce à Dieu même après sa mort aucun traitement de la condition humaine. “Traiter toutes les souffrances psychiques comme des maladies cérébrales(5*) “, réduisant l’homme à ses comportements, à des compartiments DSM(6*), fut la réponse d’une médecine ayant cru que le positivisme résoudrait son retard dans le domaine du psychisme. Si on entreprend de se représenter la souffrance psychique comme neuronale et comportementale, si en vient à se faire une idée exclusivement médicale de la souffrance, on en arrive à médicaliser l’existence humaine, on atteint des sommets d’absurdité épistémologique, des hauteurs béantes(7*) vaudrait-il mieux dire, par l’oblitération de ce qui est irréductible dans l’Homme, son humanité, et par l’oubli notamment du caractère relationnel de son existence.

Neurologie, surveillance, évaluation

C’est ainsi que, pour reprendre les termes d’Élisabeth Roudinesco(8*) , “la psychiatrie est devenue, pour sa partie clinique une branche de la neurologie et donc des neurosciences, pour sa partie sociale un système de surveillance de la dangerosité et enfin, pour son approche subjective, un discours fondé sur l’évaluation des conduites(9*). “

Homme-machine

Le ministre Mattei voulait récupérer le radical thérapie, la médecine organiciste croit pouvoir récupérer radicalement l’être humain pour en faire un animal machine, et récupérer du coup la psychiatrie pour en faire une spécialité vétérinaire. Neuro vétérinaire.

La psychologie délestée de la psychanalyse

De son côté la psychologie “scientifique”, scientisticienne, ravie de la jonction de son comportementalisme devenu cognitivisme depuis que Chomsky eut naufragé la linguistique, avec les neurosciences et l’épidémiologie, quoique toujours inquiète du processus de sa para médicalisation en cours, délestée de la psychanalyse, peut se lancer dans l’opération à nous le titre de psychothérapeute.

Psychologues et psychiatres : sécurité conformité santé mentale

Alors survient la révolution épistémologique. La main dans la main, psychologues et psychiatres redevenus neurologues parleront gênes, neurones, déficience cérébrale, comportements à risque. Question de sécurité, la personne, que dis-je, l’usager, devenu entrepreneur gestionnaire de lui-même, réputé responsable de ses maladies car la maladie a supplanté le malaise, est invité à cesser de désordonner ses conduites et par là de devenir antisocial. Le psychologue assisté de tests et questionnaires à cocher l’aidera à s’évaluer, et à entrer dans des programmes préventifs. Il aidera le système à prévenir les risques en évaluant ses enfants dès la maternelle. Il mangera cinq fruits par jour, se présentera à la vaccination et au dépistage contre la dépression, une maladie endémique, si sa tristesse insiste au motif qu’il a perdu son travail sa femme et sa grand-mère dans l’année.

Psychothérapie à protocoles

Un programme de psychothérapie à protocoles, brève car tout ça coûte cher, lui sera administré si sa dépression est diagnostiquée (grâce au DSM, système autoproclamé fiable) accompagné des molécules ad hoc. Si son organisme ou son cerveau résiste au traitement TCC, il sera déclaré handicapé, médicamenté à vie et l’affaire classée jusqu’à nouvel ordre ou nouveau désordre. Orwell n’y avait pas pensé mais nous y voici. C’est pour faire place à cela qu’on nous prie de lâcher notre nom de psychothérapeutes.

Psychothérapeutes NN

Rendus là, on peut penser qu’il vaut mieux ne pas partager l’appellation avec de pareilles pratiques. Une nouvelle profession est née, axée sur la psychopathologie, qui n’a que peu à voir avec la nôtre. Officielle, garantie par l’État et l’université, je propose d’appeler ses agents psychothérapeutes NN, et de prendre note de leur existence à venir, en particulier dans le secteur hospitalier. Où leurs collègues psychologues freudiens auront l’occasion de travailler avec eux, engageant certainement un fructueux dialogue scientifique et méthodologique, c’est l’affaire des psychologues. La psychothérapie est tellement diverse qu’elle supportera bien cette modification de son paradigme. Psychothérapeute au sens générique étant un titre mais non une profession, en toute logique il y aura des psychothérapeutes NN un peu partout, dont chez nous. Les nôtres pratiqueront la psychothérapie relationnelle voilà tout.

La psychothérapie relationnelle, une nouvelle spécialité

Nous, nous aurons à garantir, avec nos moyens, la pratique, peut-être la psychopratique, qui répond à nos cinq critères et obéit à notre code de déontologie. Ceux d’entre nous qui le désireront pourront même imprimer sur leurs cartes psychothérapie relationnelle uniquement, car il s’agira d’une spécialité. Nous étions professionnels de fait, en marche vers la professionnalisation, avec une ébauche de droit ordinal privé avec notre titularisation selon les cinq critères réservant l’accès à ceux qui y répondaient. Nous le demeurons. En face de nous, sur le vis-à-vis du Carré psy, des professionnels de la psychologie useront du titre de psychothérapeute NN, titre et non profession. De ce point de vue nous voici pour l’instant à statut égal. Profession psychothérapeute demeure une virtualité.

Construction identitaire en devenir

Rien d’étonnant dans tout cela, la sociologie des professions foisonne de cas semblables, nous constituons tout simplement une profession en voie d’institutionnalisation, notre construction identitaire se poursuit. “La rénovation de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles” (PCS) est nous dit Jean-David Fermanian(10*) périodique, selon des cycles d’environs 20 années. Nous y voici. La dimension internationale de ladite nomenclature influera sans doute sur son devenir national. Nous participons d’une vaste mouvement, à présent mondialisé, qui joue sur des périodes historiques longues. Considérons ce qui s’est passé depuis plus d’un demi siècle.

Troisième voie

Dans les années 50 aux États-Unis le gâteau psy se partageait en deux parts principales plus une minoritaire. Une psychiatrie-psychanalyse intégrée, normative, d’une part, une psychologie comportementaliste virulente, skinerienne, déshumanisante, de l’autre. Les psychologues ninis de l’époque, ni freudiens ni behavioristes, pris dans cette tenaille, lancèrent avec Maslow une contre-offensive identitaire, la psychologie humaniste, d’inspiration phénoménologique et existentialiste, plus tard devenue Troisième voie, qui se développa et se trouva liée au mouvement anti guerre du Vietnam protestataire de la Beat Generation. L’équilibre des années soixante reposa sur cette trilogie, et aboutit dans les mouvements de 68 qu’impulsa largement celui de la psychologie humaniste.

1945 – 1968 et nous

Notre président de la République voue aux gémonies 68. Il a raison. Nous sommes les acteurs et les héritiers d’un mouvement, qui se manifesta par le soulèvement de la génération d’après guerre qui voulait vivre autrement une autre vie, selon un autre style. L’actuel régime du tout managérial et évaluation, de l’isolement de l’individu qui ne trouve plus pour protester contre l’insupportable auquel le système soumet que le suicide, n’aime pas 68. Un 68 pas si mort que cela sans quoi personne ne se soucierait de vouloir en finir avec lui. 68 n’aime pas ce système déshumanisant contre lequel Roland Gori avec son Appel des appels nous convie à résister en nous unissant. Pensons-y, notre actuelle société vit sur deux soubassements historiques fondateurs, le programme du CNR mis en place à la Libération et 68. Le système politique actuel s’attaque aux deux, cela explique en partie la virulence contre nous.

DSM IV et la suite

À mesure que le courant humaniste se développait on vit la psychiatrie américaine se désengager de la psychanalyse pour devenir scientiste, passant progressivement, avec l’opération DSM4 conduite par l’ancien reichien (!) Spitzer, à une neuropsychiatrie statisticienne d’inspiration comportementaliste. La mondialisation commençait, avec elle celle de l’industrie pharmaceutique. Les catégories DSM, réduisant en miettes le corpus descriptif de la psychopathologie et le concept de symptôme, se mettent à suivre l’apparition de chaque nouvelle molécule. Au point qu’on pourrait parler de psychopathologie moléculaire, s’il ne fallait corriger la figure avec l’action des groupes de pression (où est passé la “science” dont on nous rebat les oreilles dans tout cela ?) pour “reclassifier”” telle catégorie désireuse de ne plus se voir clouer au pilori psychiatrique, par exemple à la rubrique perversion.

Psychanalyse, psychologie et psychologie clinique

En France entre psychologie et psychiatrie les choses se jouèrent différemment. Lagache reprenant une idée de Janet, procéda au mariage de raison de la psychologie et de la psychanalyse sous le nom de psychologie clinique. La psychanalyse se voit alors hébergée en psychologie aux côtés d’une psychologie expérimentale, “scientifique” orientée vers le psychophysiologie et le biologique, orientée vers une médecine organiciste. Hébergement précaire comme on sait maintenant, mais qui semblait installé définitivement. Lacan ayant bousculé et rénové la psychanalyse française par un génial mélange de structuralisme, de philosophie, de surréalisme et de rétro freudisme, la psychiatrie de son côté se convertit en masse à la psychanalyse (pas seulement lacanienne), devenue pour un temps son inspiratrice.

Hégémonie psychanalytique

C’est le moment de l’hégémonie psychanalytique. La psychanalyse étend son influence dans la culture ambiante. C’est le règne de la “discipline reine”. Elle méprise les psychothérapies, entités au mieux ancillaires, au pire l’ennemi à abattre, et le pire, précisément c’est de pire que nous traitent les lacaniens, en l’occurrence est à peu près sûr.

La psychothérapie c’est nous

Lorsque surviendra dans notre pays dans les années 70 la vague du Mouvement du potentiel humain, les praticiens en psychothérapie humaniste nouveaux venus lui rendront son mépris. Trop occupés à rivaliser avec l’établissement psychanalytique et à installer notre secteur identitaire et scientifique flambant neuf, nous nous proclamons La psychothérapie, et ne sommes pas loin de penser que nous allons égaler sinon supplanter une psychanalyse que nous considérions confite dans son ancienneté et arrogance, sans pour autant la négliger ou ignorer car nombre d’entre nous y recouraient par ailleurs.

Notre montée en puissance

Notre montée en puissance n’est pas négligeable, notre installation en profondeur au sein de la société française date de cette époque. Nous correspondons à la sensibilité du temps et aux besoins des gens, las de la poker face psychanalytique mutique et des deux ou trois séances hebdomadaires à cinq minutes mais pas à cinq francs. Nous nous institutionnalisons et donnons ses cadres à la profession qui avec nous amène sa fraicheur, sa créativité, sa capacité de recherche clinique engagée, sa liberté d’allure, sa dimension émotionnelle, psychocorporelle, groupale, sa fraternité, sa chaleur, le tout dans le cadre d’une déontologie responsable. Nous sommes des rénovateurs de la clinique. Notre littérature est tonique et vivifiante, notre pratique change du tout au tout les habitudes psys de l’ensemble de la population. Jusqu’au langage qui change. Dès les années 80 on ne va plus comme en 60 voir un psychanalyste quand on commence à aller mal, on va voir son psychothérapeute. Nous.

Profession psychothérapeute

À côté du Psy’G (1966), davantage profession libérale, nous créons le Snppsy (1981), qui fonctionnera durant vingt ans comme instance ordinale et idéologique. Nous avons de l’élan. Nous voulons faire reconnaître notre nouvelle profession. Nous nous présentons sur la scène. On nous voit comme les autres, comme les trois autres professions psys cardinales, hanter notre ministère de tutelle, normal, nous sommes la société civile responsable. Nous allons jusqu’à engager des pourparlers pour faire homologuer nos services aux nouvelles normes Afnor. On peut ricaner a posteriori sur cette idée de se faire normer comme les chauffe-eau. Nous avions décidé de nous saisir de tout ce qui nous permettrait d’avoir pignon professionnel sur rue, comme nos collègues. Ni plus, ni moins. Nos Écoles en dix ans sont devenues rigoureuses. Nos écoles, pas n’importe lesquelles, nous disposons d’un système de reconnaissance des écoles qui en garantisse la qualité. Nous prévoyons une maquette intégrée de formation mixte École professionnelle Université sous le titre d’École pratique des hautes études en psychothérapie, ignorant qu’au même moment sous le même sigle René Major prévoyait une formation à la psychanalyse. C’était dans l’air de l’époque. C’est l’époque où Serge Leclaire édite son État des lieux de la psychanalyse. Bientôt nous publierons Profession psychothérapeute.

Déploiement institutionnel

Bientôt nous signerons la Déclaration de Strasbourg (1990) et nous situerons dans le contexte européen. Bientôt nous co-fonderons avec le Psy’G la FFdP (1995) puis en sortirons pour fonder l’AFFOP (1998). Notre psychothérapie se diversifie et étend ses connexions à l’ensemble du continent. Bientôt nous définirons la psychothérapie relationnelle comme telle (1999), dans le cadre conceptuel plus large du Carré psy. Le projet de loi Jean-Michel Marchand date de 1999-2000.

Un syndicat professionnel responsable

Dans notre pays nous soutenons au Ministère qu’il suffirait, nous-mêmes disposant de notre système de titularisation selon nos cinq critères, que le Ministère fasse savoir dans un document descriptif que nous existons à la population pour qu’elle s’oriente et s’évite si elle le souhaite tout recours à des praticiens hasardeux garantis par rien d’autre qu’eux-mêmes. Nous ne demandons surtout pas davantage, désireux de n’engager aucune chasse aux sorcières, convaincus qu’il vaut mieux prêcher d’exemple que d’exhortation. Nous offrons notre collaboration à la lutte antisecte auprès du Premier ministre. Nous agissons en syndicat responsable.

Opération Accoyer-SPP (Vasseur) — Groupe de contact (Sédat(11*))

C’est à ce titre que nous sommes sur la brèche lorsque pour la première fois en 1998 Bernard Accoyer entame de nous attaquer par un premier amendement, qu’il retirera bientôt. À la deuxième tentative nous réagissons par la proposition de loi Jean-Michel Marchand (99-2000). Puis c’est l’amendement de 2003, jusqu’à l’actuelle loi de confiscation au bénéfice de l’association Medecine & Psychology United, sous direction médicale — en coopération avec les psychanalystes du Groupe de contact, du titre privé sur lequel nous avions soigneusement veillé.

Qu’allons-nous faire ?

Nous nous sommes bien battus sur tous les terrains. Maintenant que l’affaire a progressé jusqu’au vote de la loi, qu’allons-nous devoir faire ? Sachant ce que nous sommes comment allons-nous honorer à l’avenir notre identité, notre activité scientifique et professionnelle ?

Sachant ce que nous sommes

Ce sachant ce que nous sommes condense notre spécificité scientifique, éthique et professionnelle. Je ne le développe pas ici par souci de gain de temps. Nous sommes si l’on devait se résumer le syndicat et les praticiens des cinq critères. Nous sommes le syndicat de l’agrément des écoles tel que l’a mis en place avec notre collaboration l’Affop. Pour ne donner qu’un exemple une de nos collègues du CA nous faisait part il y a peu qu’elle avait retrouvé munis du CEP les étudiants que son école avait refusé de garantir. Il faut de tout pour faire un monde et nous prenons garde de nous différencier, sans renoncer pour autant à l’indispensable unité d’action avec les trois autres centrales historiques de la psychothérapie relationnelle.

Inscription au Registre sans problèmes

Dans nos rangs nous comptons des praticiens d’une autre profession, titulaires du diplôme indispensable, psychologues, médecins ou psychanalystes régulièrement inscrits dans leur association, qui jouissent du titre annexe de base, du passeport, nécessaire à cette prétention. Leur inscription au Registre ne devrait pas faire de problème, pourvu qu’ils remplissent les conditions en matière de formation en psychopathologie figurant au décret d’application, ce qu’une Commission examinera.

“Psychothérapeutes à titre unique”

Il y a ceux que Alain Naissant appelle justement les psychothérapeutes à titre unique, qui n’ont dans leur poche qu’une carte d’identité non valable, celle que leur délivre notre syndicat (12*) devront exercer sous un autre nom pour ne pas se trouver en état d’usurpation de titre.

Commissions guillotines

Ils pourront présenter un dossier d’homologation devant les Commissions régionales — Commissions guillotines nous connaissons le modèle et le fonctionnement scélérat, dont les dircab’ successifs nous ont tous assurés du plus jamais ça — qui sera massivement rejeté. Ils le pourront s’ils justifient d’au moins cinq années de pratique de la psychothérapie à la date de parution du futur décret d’application. Nous devrons les aider s’ils désirent à tenter de se faire homologuer. Nous pourrions même présenter le plus de (bons) dossiers possibles afin de faire éclater le scandale de leur rejet. Sans compter que pendant la durée de la procédure, la prétention au titre devrait pouvoir courir, c’est l’affaire de mesures transitoires qui ne sont point parues, évidemment au décret non publié.

Le facteur temps

Autre facteur, le facteur temps. Le temps passe, il ne fait même que passer. Depuis 2003, six ans ont ainsi passé, et nous avec. Continuez de compter : d’ici combien de temps votre dossier sera-t-il diligenté, et où en serons-nous alors ? Il pourrait être avisé à tout hasard de déposer un dossier. De plus, dans l’attente du résultat généralement la règle veut en matière de mesures transitoires que le demandeur puisse continuer à faire usage de son titre précédent (de psychothérapeute donc). Tout cela peut demander des années, du temps, toujours du temps. Et quand on a perdu on recoure, et le temps recourt.

Poème bureaucratique

Toutefois ce dossier ne vous donnera pas le précieux titre. Il vous délivrera — délivrerait, l’accès à la formation officielle universitaire en psychopathologie à suivre pour l’ensemble des praticiens désireux de s’inscrire au Registre national des psychothérapeutes (regroupant les inscriptions aux registres départementaux), lequel débouche sur le boulevard du droit à l’usage du titre. C’est beau tout de même un poème bureaucratique.

Sous quel nom exercer

Certains et j’en connais plus d’un pourront aussi ne pas vouloir de ce titre et s’en faire gloire. Nous les suivrons aisément sur ce sentier de la gloire. Il ne s’agit pas tellement d’honneur mais du refus de se voir paramédicaliser. Sous quel nom garanti par leur syndicat vont-ils décider d’exercer désormais ? Il est éminemment souhaitable que les quatre institutions historiques de la psychothérapie relationnelle en France tombent d’accord sur un titre commun qu’elles garantiraient ensemble par une charte.

Vers une nouvelle Coordination

Nous sommes en pourparlers à ce sujet. L’un des quatre soutient une option différente. Les trois restantes pourraient au moins s’unir, et au moins passer un accord d’alliance avec le quatrième. Nous trouvons la FF2P imprudente et nous demandons comment la soutenir si elle maintient sa position et subit des attaques en conséquence. Nous trouvons même qu’elle nous fragilise. Je ne mentionne que pour mémoire l’attitude suicidaire et provocatrice d’une organisation qui a déposé le titre de psychothérapeute à l’INPI et prétendant maintenir ses plaques risque de faire recevoir claque pour plaque à tout praticien qui se hasarderait dans cette politique. Si nous parvenions à reprendre l’idée d’un groupe de liaison(13*) pour ensemble soutenir notre juste cause, sous quelque nom que ce soit, nous nous réjouirions. Nous mettrons en œuvre toute l’énergie nécessaire pour aboutir en ce sens(14*) .

La question du nom

Examinons à présent de plus près la question du nom. L’année dernière notre AG se plaçait sous le signe et patronage du relationnel de l’appellation de psychothérapie relationnelle. J’y définissais dans mon rapport moral ce dernier terme, et nous situais scientifiquement et politiquement dans ce champ.

Renommer notre côté du Carré psy

Cette année, la loi tombée, sous les quolibets goguenards de M. Abou “ils n’auront qu’à s’appeler coaches” et l’impavide “la psychothérapie ça n’existe pas” de notre ministre de tutelle, il ne nous reste plus qu’à déterminer la façon dont nous allons devoir nous désigner, pour renommer notre côté du Carré psy débaptisé par la médecine alliée de la psychologie et pour une bonne part de la psychanalyse même.

Trois possibilités

Les pourparlers entamés à notre initiative avec le Psy’G, l’Affop et la FF2P tournent autour de trois noms ou groupes nominaux :

• Praticien en psychothérapie : inchangé

• Psychopraticien relationnel : ligne Snppsy

• Psychopraticien tout court, accommodable à volonté de l’adjectif relationnel.

1) Praticien en psychothérapie.

L’avantage de la première formule est qu’elle demeure inchangée. Notre façon de nous dire cliniciens fut de nous réclamer de la pratique. Et puis le terme dure depuis la création du syndicat : inertie positive. Paradoxe, les autres détournent à leur profit notre nom, nous le conservons.

Cette force fait sa faiblesse. Ce qui est confisqué c’est le titre pas l’activité. Nous demeurons libres de pratiquer la psychothérapie — que nous désignons comme relationnelle pour éviter toute confusion, pourvu que ce ne soit pas sous le titre de psychothérapeute. Or comment appelle-t-on celui qui pratique la psychothérapie ? le dictionnaire le plus simple vous le livrera sans peine : un psychothérapeute. Se définir par la définition même du terme interdit, agir en cruciverbiste de niveau un, c’est prendre des risques. L’inconvénient réside dans sa dangerosité sémantique : trop de proximité avec le signifiant confisqué. Le bon sens saura bien guider quelque psychothérapeute NN un tant soit peu corporatiste à faire observer à un tribunal qu’il existe vraiment trop peu de dissonance cognitive entre le terme et sa définition(15*). Nous ne prenons pour l’instant aucune décision.

[…]

2) Psychopraticien relationnel

Avec le premier terme, psychopraticien, nous croyons changer de nom, nous conservons praticien, avec psycho nous conservons le radical qui permet à tous de nous repérer comme relevant du champ psy. Considérons un instant le retournement effectué. Praticien de l’initiale vire à l’aphérèse (autobus) pendant que psycho en position apocopique (comme le ciné de cinéma) débarrassé de l’encombrant radical médical thérapie, institue une nouvelle désignation. Ça c’est du retournement !

À nominalisme, nominalisme et demi. Opération indispensable. D’autant qu’avec relationnel nous gardons notre prénom. Précieux. Nous maintenons par ce mot notre affichage syndical et épistémologique depuis une décennie, depuis avant la crise Accoyer. De plus, le terme existe dans la littérature. À l’article Psychothérapie le TLF conservateur en la matière signale : “En partic. Thérapeutique moins profonde, moins complète et moins intensive que la psychanalyse. Psychothérapie directive, relationnelle.” Et nous avons vu l’année dernière ici même que notre Jacques Durant-Dassier avait pratiqué et soutenu en 1975 le premier la notion de psychothérapie relationnelle.


3) Psychopraticien

[…] À la réflexion ce toilettage sémantique a du bon. Il met fin à de gênantes sources de confusion. On ne nous confondrait plus avec ces psychothérapeutes NN para médicalisés avec la pratique desquels nous avons trop peu en commun. Je n’en suis pas si sûr. Dans un premier temps le public pourrait continuer d’appeler indifféremment psy tout psy susceptible de l’aider sans égard au type d’aide proposé. Mais on peut faire confiance aux gens pour s’orienter, pour peu que les désignations restent bien distinctes.

4) Fantaisie irresponsable

Ligne fantaisiste : “conserver nos plaques”. Continuer de se dire psychothérapeute, relationnel ou non, constitue à nos yeux une provocation et surtout un infraction. Nous n’avons pas l’intention de tâter de l’illégalité. Conserver sa plaque pour recevoir sa claque semble périlleux.

Front uni

En la conjoncture il me semble souhaitable de constituer un front uni autour d’un nom commun. Que pensez-vous de l’idée d’une charte commune protégeant sur un titre unique les psychothérapeutes — nous pouvons encore nous dénommer ainsi, agréés et couverts par leur organisation ? […]

L’impact de la nomination

Notons cependant que pour une part nous devons exagérer l’impact de la nomination. Les gens viennent à nous sur équation personnelle, sur notre capacité à employer la relation (d’où l’intérêt d’utiliser ce mot) comme ressort du processus qu’auprès de nous et avec nous ils viennent engager. Relation implique processus de subjectivation, ce qui nous situe du côté du Carré psy que nous n’avons jamais quitté, jouxtant la psychanalyse qui devrait bien finir un jour par s’en apercevoir. Une appellation commune, regroupant sous la poussière des méthodes et techniques un axe lisible, de communication simple, faciliterait notre repérage en période de mutation sémantique et institutionnelle. Jacques-Alain Miller utilise le nom dont il dispose, Jacques-Lacan, pour lancer son université populaire. Alfred Pritz a mis en place son Université Sigmund-Freud. Un vent nominaliste souffle sur la plaine psy. C’est à qui se dotera de la meilleure visibilité sémantique et respectabilité connotative. Promouvons nous un bon nom.

Deuil et renaissance

Il demeure que la perte de notre nom par la volonté du législateur, parfaitement licite du point de vue légal, constitue bien une perte. À l’issue d’une confiscation ou d’une récupération selon l’angle de l’observateur avec le fait. En fait il s’agissait de disposer d’un système d’encadrement, dont nous avions pris l’initiative sans être de taille. À l’occasion de quoi la médecine française a fait un coup, dans le cadre d’une politique de longue haleine visant à prendre sous son contrôle de tout ce qui peut avoir à faire avec la santé si la psychothérapie peut se définir comme un traitement (la psychanalyse propose bien des cures, à des patients). Le médico psychologisme nous a volé notre nom, qui simplement lui faisait envie, comme la médecine en France a l’habitude de procéder. La médicalisation de l’existence et du titre de psychothérapeute vont de pair. À l’heure ou la psychiatrie se réoriente vers les neurosciences et le comportementalisme renommé cognitivisme (eux aussi se renomment périodiquement), les psychothérapeutes NN sont appelés à dispenser des traitements paramédicalisés sur l’aire jadis occupée par la psychiatrie. Qui contrôle le nom contrôle la chose. Le fait que nos adversaires se soient emparés du nôtre nous laisse libre sous un autre. Faisons notre deuil et renommons-nous.

Honnêtes fourmis psys sur le terrain

Le remaniement en cours nous concerne peu dans la mesure où le soin que viennent prendre d’eux-mêmes par souci de se comprendre et de comprendre quelque chose à leur histoire et existence ceux qui viennent auprès de nous s’adresser à quelqu’un, concerne du malaise et non de la maladie. Qu’il s’effectue à l’occasion de la confiscation du nom que nous portions depuis la fin des années 70 (16*) nous peine car des solutions plus élégantes, non corporatistes, auraient pu coordonner nos écoles agréées, nos institutions historiques responsables, dont notre syndicat et ses cinq critères, et une université ouverte sur l’innovation et la créativité que nous représentons. Rejetés dans les ténèbres extérieures du fantasme médical du charlatanisme, nos praticiens consciencieux correctement formés et encadrés poursuivront leur travail de fourmis psys sur le terrain, là où les attendent ceux que n’intéresse toujours pas une psychothérapie style santé mentale, carnet à souche et consolidation en handicap assisté par médicaments.

“Tout est toujours improbable en politique”

Il y a place pour tous les goûts et styles psys, nous ne demandons que le bonheur de la psycho diversité, d’exercer en marge de la sphère d’influence médicale (tout en, comme nous l’avons toujours pratiqué, travaillant en réseau avec les médecins auxquels nous continuerons d’adresser nos patients dès que nécessaire) et du champ idéologique du scientisme, à quoi nous continuons de préférer la rationalité humaniste et la scientificité des sciences humaines cliniques. La situation est difficile, partiellement seulement, les conditions qu’on s’apprête à nous faire ne nous conviennent pas, elles “exigent de l’énergie et paraîtront improbables. Elles le sont. Tout est toujours improbable en politique. La seule chose sûre est qu’il ne sert à rien de désespérer “. La seule chose sûre c’est que les luttes déjà engagées, les succès rencontrés en cours de route, les acquis de notre expérience, l’union entre les principaux acteurs de la psychothérapie relationnelle, la dynamique de notre discipline, constituent autant de raisons de croire en notre nécessaire avenir et peut-être bonne étoile.

  • 1 Épistémologiquement proche de la psychanalytique relationnelle.
  • 2 Le conseil consistant à permettre à quelqu’un de délibérer assisté par un spécialiste, et non rappelons-le à administrer ou recevoir des conseils.
  • 3 Une articulation eut pu être définie avec l’université. La psychologie n’en veut pas. L’unique UER de psychanalyse de Paris 8 dont le M2 équivaut à celui de psychologie, donnant accès au précieux titre de psychothérapeute NN, en voudrait-elle davantage ? en Grande Bretagne les deux systèmes s’interpénètrent. Que faire en France face au verrouillage des psychologues ?
  • 4 On le comprend, il s’agit d’une tout autre filière. Pour entendre les difficultés de tous âges nos praticiens sont plus mûrs, ayant déjà traversé le monde du travail et la vie adulte, que de jeunes psychologues entrant dans la vie, fraîchement équipés de théorie psychopathologique. L’un n’exclut pas l’autre. Le problème c’est que précisément certains veillent à tenter de nous exclure nous.
  • 5 Histoire de la psychanalyse – Jacques Lacan, Paris, Pochothèque, 2009, p. 2018.
  • 6 Classificateur de comportements à risques. On en arrive à un système de normalisation — le mot date de l’invasion de la Tchécoslovaquie (1968, une année d’événements marquants) — des consciences, une sorte d’hygiénisme d’État. Ce genre de chose se construit subrepticement par une sorte de consensus “scientifique”, scientiste en réalité, qui se répand et devient une monstruosité pour reprendre le mot récent de Marie NDiaye, une monstruosité bientôt banalisée sans que personne se soit rendu compte de ce qui était en train d’arriver.
  • 7 Zinoviev, Les hauteurs béantes, décrit celles du soviétisme d’avant Gorbatchev.
  • 8 Op. cit. p 2018.
  • 9 Op. cit.
  • 10 Titre d’article éponyme in Pierre-Michel Menger, « Les professions et leurs sociologies, modèles théoriques, catégorisations, évolutions », Paris, Maison des sciences de l’homme, 2003. Actes du colloque de la Société française de sociologie, octobre 1999, p. 75 et sq.
  • 11 Pour mémoire :

    Analyse Freudienne (Président : Dr Claude Dumézil)

    Association lacanienne internationale (Président : Dr Bernard Vandermersch)

    Cercle freudien (Présidente : Madame Danièle Lévy)

    Ecole de psychanalyse des Forums du Champ lacanien (Président : Dr Luis Izcovich)

    Centre de recherches en psychanalyse et écriture ( Président : Dr Jacques Siboni)

    Fondation européenne (Président : Monsieur Moustapha Safouan)

    Espace analytique (Président : Dr Patrick Landman)

    Société de psychanalyse freudienne (Président : Monsieur Patrick Avrane)

    Société psychanalytique de Paris (Président : Dr Gérard Bayle)

    Contact : Jacques Sédat. Les présidents sont ceux de l’époque.
    )

  • 12 …/ et quelques autres organismes sérieux. Il existe quelques institutions historiques légitimes de délivrance de reconnaissance et confirmation de la qualité de praticien en psychothérapie relationnelle, qu’on ne saurait trouver en dehors du CLPR en tout état de cause.
  • 13 Le Comité de liaison de la psychothérapie relationnelle — CLPR, est né le jeudi 19 novembre 2009, créé par Alain Naissant, Serge Ginger, Michael Randolph, Jean-Michel Fourcade, Philippe Grauer.
  • 14 On sait que c’est désormais chose faite avec le CLPR.
  • 15 “Médecin (ou psychologue) utilisant la psychothérapie”, lâche le TLF actuellement en ligne. Les psychologues apprécieront la parenthèse qui les paramédicalise implicitement. Le grand Robert affiche plus neutre : “Personne qui pratique la psychothérapie” (2001). On ne tombe pas loin car la personne qui pratique c’est exactement un praticien ! Le Dictionnaire culturel de la langue française reprend la définition du Robert, évidemment, et précise : “thérapeutique (de troubles organiques ou psychiques) qui s’effectue par intervention psychologique sur le psychisme. Abrév. : thérapie. Suivre une psychothérapie.”
  • 16 Nous nous sommes tout de même longtemps appelés psychologues humanistes ou psychosociologues, ou counsellors, ou encore de quantités de noms de méthodes.

L’appel des Appels sur France-culture

Du côté de L’APPEL DES APPELS

En cliquant sur l’hyperlien ci-dessus vous trouverez tous les communiqués ainsi qu’un certain nombre d’interventions.

Entretien d’Antoine Mercier avec Roland Gori

Vous trouverez ci-dessous la transcription de l’entretien de France-Culture du mercredi 22 juillet 2009, d’Antoine Mercier avec Roland Gori, Professeur de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille-I, à la diligence de la SIHPP, dont on trouve régulièrement le Bulletin sur notre site.

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, toute cette semaine, dans le cadre de ces XXIVe Rencontres de Pétrarque sur le thème Après la crise quelle(s) révolution(s) ? Roland Gori, bonjour !

Roland Gori : Bonjour !

Une civilisation qui fait faillite

Antoine Mercier : Donc, vous êtes effectivement, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille et j’allais dire, surtout, pour ce qui nous concerne, l’initiateur du fameux Appel des appels qui a rencontré un grand succès cette année à l’occasion de cette crise. Je voudrais juste citer la première phrase, pour remettre cet Appel des appels dans son contexte : “ Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information, de la culture, attirons l’attention des Pouvoirs publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des réformes hâtivement mises en place ces derniers temps. ” Voilà le début de cet appel qui a rencontré, je le disais, beaucoup d’échos, à un certain moment. Où en est-on aujourd’hui, j’allais dire… peut-être, quelques mois après le lancement de cet Appel, Roland Gori ?

Roland Gori : Alors, on en est au constat d’une urgence de communiquer, de dire et d’analyser, tout en prenant du temps. C’est un peu un paradoxe, mais finalement l’Appel des appels est né du cœur des métiers de l’humain, du Bien public, de l’espace public, qui ont considéré que, du cœur de leurs métiers, ils pouvaient révéler une dimension du politique. Je dis bien du politique et non pas de la politique, c’est-à-dire selon la manière dont on conçoit le soin, selon la manière dont on conçoit la justice, selon la manière dont on conçoit l’information, selon la manière dont on conçoit l’éducation etc., il est évident que c’est tout une conception de l’homme qui se révèle. Or, depuis plusieurs années nous assistions à l’émergence de nombreuses pétitions : Pas de zéro de conduite, La nuit sécuritaire, Sauvons l’hôpital, Sauvons la recherche, Sauvons l’Université. On n’arrête pas d’essayer de sauver, ce qui montre bien qu’effectivement, n’est-ce-pas, nous sommes dans une civilisation qui fait faillite au moment même de son triomphe, comme disait René Char et…

Antoine Mercier : Alors, ce qui est intéressant, là dedans, effectivement, c’est la transversalité. Ça a cristallisé à ce niveau-là. Donc, qu’est-ce qui est commun dans tout ça ? Soulignez bien ce qui nous…

Vivre au ras du comportement

Roland Gori : Alors, ce qui est commun, si vous voulez, que nous prenions la réforme de la justice, la réforme de l’hôpital, la réforme des Universités, la réforme, n’est-ce-pas, du soin, ce qui est commun, c’est finalement qu’on nous demande de nous normaliser en incorporant des valeurs qui donnent l’image d’un homme économique, rationnel, performant, qui doit réagir immédiatement, qui doit accepter d’être dans la contingence, dans une espèce d’idéalisation de l’immanence, qui doit essentiellement, pourrait-on dire, vivre au ras du comportement, au ras du comportement performant. Alors, si vous voulez, ce qui est frappant c’est ça, c’est-à-dire que quel que soit le secteur d’activité…

Antoine Mercier : Alors, prenons l’exemple, par exemple de votre domaine, la psychologie en général.

Roland Gori : Si on prend l’exemple de la psychologie, de la psychanalyse, de la médecine, pour aller très vite, quand par exemple, on ne parle plus de patient mais on parle de client, c’est pas seulement, si vous voulez, un changement de mot. C’est un changement du concept même de soigner et ce changement du concept même de soigner c’est un changement même, si vous voulez, de civilisation. Puisque finalement, la valeur d’une société se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables de ses membres. Donc, à partir du moment où, pourrait-on dire, quelqu’un en souffrance est considéré comme un consommateur de soins, est considéré comme un client, c’est quand même tout le rapport civilisationnel à la vulnérabilité qui change.

Une politique des marques

Quand vous prenez par exemple, l’Université, — puisque je suis universitaire et que je connais bien les questions de recherche, n’est-ce pas —, quand finalement ça n’est plus la qualité d’un article ou la qualité d’un livre qui se trouve évaluée mais en quelque sorte la marque de la revue dans laquelle il est publié, on est bien dans une politique des marques, on est bien dans toute une conception si vous voulez, de l’humain, qui est quand même très éloignée des fondamentaux justement, de la démocratie, de la République et de l’héritage, il faut quand même le dire, du Comité national de la Résistance, c’est-à-dire que quand par exemple, on considère pour prendre l’exemple de la Sécurité sociale, n’est-ce pas, la Sécurité sociale est née de la Libération, est née de la Résistance, est née d’une conception de la solidarité nationale, quand on n’est plus sur le thème de la solidarité mais sur le thème d’une pensée du risque assurentiel individualisé, il y a bien quelque chose qui change, qui est pas seulement lié au soin ou à la prise en charge sociale.

Antoine Mercier : Alors on peut dire, malaise, Malaise dans la civilisation , on peut dire crise, c’est vraiment le cœur de notre sujet. Encore un petit détour : chaque société a les pathologies qu’elle mérite…

Roland Gori : Oui.

Antoine Mercier : Est-ce que vous pouvez dire un mot de cette phrase que vous avez dite il y a quelques temps ?

Roland Gori : Oui, alors, effectivement, si vous voulez, chaque société a pourrait-on dire, la psychiatrie qu’elle mérite, et chaque psychiatrie a la pathologie qu’elle mérite — je vais très vite —, ce qui n’est pas du tout rassurant pour la nôtre, de société.

Antoine Mercier : Alors, expliquez-nous…

Une politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique

Roland Gori : Alors en deux mots, si vous voulez, il est évident par exemple qu’à l’heure actuelle, on a tendance à rechercher dans les vulnérabilités génétiques ou dans les dysfonctionnements neurocognitifs, les troubles du comportement des enfants. Par exemple, l’hyperactivité, le trouble de l’attention ou encore le trouble des conduites ou encore, si vous voulez, au niveau des adultes, l’addiction, la dépression, etc. Bon…

Antoine Mercier : Pourquoi ? Parce que ça rassure ça, d’avoir des faits objectifs qui permettent d’expliquer les situations ?

Roland Gori : Non… enfin… ça rassure… c’est pire que ça, si j’ose dire. C’est-à-dire que ça disculpe le social de la part qui est la sienne, dans la constitution des symptômes. Puisque, si vous voulez, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse vers le suicide, si vous avez une vulnérabilité génétique qui pousse si vous voulez vers les troubles oppositionnels de provocation, à partir de ce moment-là, vous ne tenez plus compte du contexte et de l’histoire, aussi bien de l’histoire individuelle que de l’histoire collective. Donc, il faut bien voir que je ne crois pas à l’Immaculée conception des savoirs. Ils émergent de la niche écologique d’une culture et d’une civilisation, ce qui ne veut pas dire encore une fois qu’il n’y a pas de part génétique dans la détermination de nos comportements, qu’il n’y a pas de dysfonctionnements neurocognitifs, ce n’est pas ça. Ça veut dire simplement que nous préférons mettre en avant ces savoirs plutôt que d’autres, comme ceux par exemple de la psychanalyse ou de la phénoménologie, parce que cela est idéologiquement plus correct.

Antoine Mercier : Et on revient sur votre opposition, notamment, à cette politique systématique d’évaluation au sens de mesure technique.

Roland Gori : Oui, alors, il faut bien voir qu’effectivement le dispositif de servitude à l’heure actuelle, la normalisation des pratiques professionnelles à l’heure actuelle, elle se fait au nom d’une évaluation, au nom d’une évaluation généralisée, comme si avant, il n’y avait pas d’évaluation. Bien sûr qu’il y avait des examens, il y avait des jurys, il y avait de toute façon des commissions qui se réunissaient pour le recrutement des universitaires ou leur promotion.

Dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres

Antoine Mercier : Donc, on a changé le mode…

Roland Gori : On a changé le mode, c’est-à-dire que le mot de signification qui a été vidé de sa signification pour, finalement, en reprendre une autre…

Antoine Mercier : Le mot évaluation.

Roland Gori : Oui, c’est le mot et bien sûr la procédure c’est-à-dire que avant, par exemple, pour aller très vite, l’évaluation qu’est-ce que c’était ? C’était donner une valeur après en avoir parlé avec d’autres, d’un acte, d’un produit, d’un article, d’une recherche. L’évaluation, maintenant, c’est la mesure d’un écart à un standard, et un standard qui nous vient, il faut bien le dire quand même, du monde anglo-saxon, c’est-à-dire que quand on parle par exemple de communication dans des revues internationales, ça veut dire une publication dans des revues états-Uniennes. 98% des revues indexées, si vous voulez, dans les bases de données bien cotées, c’est-à-dire les bonnes marques, sont d’origine états-Uniennes. Donc, c’est une façon de nous amener à incorporer la pensée culturelle, sociale, civilisationnelle des États-Unis.

Antoine Mercier : Alors, on va reparler de tout ça dans notre conversation pour le bonus Internet mais, un tout petit mot encore, on a quelques secondes, sur ce que vous avez appelé la crise de la parole parce que ça, c’est aussi central dans la crise que nous connaissons : crise de confiance, crise dans la parole, dans la fonction de la parole. En quelques secondes si c’est possible.

Roland Gori : En quelques mots ça va être très difficile mais on va quand même essayer. Et si vous voulez, il est évident qu’à l’heure actuelle, on est quand même on va dire, dans un fétichisme des chiffres, un fétichisme des indicateurs, comme si la qualité de quelque chose était une propriété émergente du nombre ou du chiffre. On est dans une civilisation numérique. Bon, alors, il y a des aspects très positifs, il ne s’agit pas bien évidemment de revenir en arrière, on n’est pas nostalgiques ou ringards, ce n’est pas le problème.

Ça veut dire simplement, si vous voulez, que quand même, les fondements même par exemple, de notre démocratie s’établissent sur la distribution d’une parole où la… pourrait-on dire, l’autorité, provient de la capacité de convaincre c’est-à-dire de convaincre par des arguments à la fois logiques et rhétoriques et non pas de contraindre. Vous savez que pour les Grecs, n’est-ce-pas, pour la démocratie grecque, en quelque sorte, contraindre sans convaincre était une forme de barbarie. On peut se demander si aujourd’hui, avec en quelque sorte la dictature des indicateurs quantitatifs et des chiffres, qui se sont d’ailleurs révélés faux, c’est-à-dire qui, quand même relèvent de l’imposture…

Barbarie light

Antoine Mercier : C’est ça la faille…

Roland Gori : Voilà… si nous ne sommes pas dans une forme nouvelle, light, de barbarie.

Antoine Mercier : Voilà ! Merci beaucoup Roland Gori, on vous retrouvera donc ce soir dans la Cour Soulages du Rectorat Montpellier, vous serez en compagnie de Jean-François Copé, Alain Gérard Slama et Alain Krivine, qui n’ont que le prénom de commun… On va poursuivre donc notre conversation pour le site Internet et demain on recevra Olivier Mongin, qui est le directeur de la revue Esprit.

[…]

Antoine Mercier : D’autres regards sur la crise, on poursuit notre conversation avec Roland Gori, pour le site Internet de France Culture. Roland Gori, j’aimerais bien qu’on reprenne le problème, j’allais dire, par le haut. On a parlé tout à l’heure de L’Appel des appels, on pourra revenir sur ce que ça devient, la stratégie que ça occasionne […interruption suite à un problème technique de sonorisation…] pour voir où tout cela peut aller parce qu’il y a la critique, le temps de la critique et peut-être aussi le temps de la construction. Mais je voudrais reprendre la question par le haut de cette crise, qui nous occupe aujourd’hui, et vous aviez dit il y a quelques temps qu’il y avait un problème au niveau de la temporalité des choses et même vous avez parlé de “mépris de la temporalité“, comme symptôme ou comme manifestation de la crise d’aujourd’hui. Est-ce que vous pouvez développer ce point qui me paraît évidemment central ?

Roland Gori : Alors, je crois que nous sommes dans une civilisation qui a tendance à idéaliser l’immanence, c’est-à-dire l’instant. Je vais peut-être prendre volontairement l’exemple, me risquer sur l’espace de votre métier, le journalisme. Au niveau du journalisme – je ne parle pas de France culture, bien évidemment…

Antoine Mercier : Naturellement !

Roland Gori : Bien sûr ! Le journalisme est quand même à l’heure actuelle dans une culture du fait divers qui a tendance à produire d’ailleurs une politique à partir des faits divers, c’est-à-dire c’est un peu comme si nous ne nous donnions pas la perspective de l’histoire, de la tradition et de la temporalité. Alors, je crois que ce rapport au temps c’est aussi, nous le savons, un rapport ontologique, un rapport à l’être, c’est une façon aussi de désavouer que nous sommes à la fois des êtres mortels, que nous avons à assumer quelque chose de notre rapport à la mort, nous avons à assumer également notre rapport à l’histoire et que notre vie est pourrait-on dire, une histoire qui ne cesse de se construire et finalement d’assumer un héritage sans testament, pour plagier René Char.

Je crois que nous sommes davantage aujourd’hui, et ça fait le lien un peu avec la question de la marque, avec la question de la mode, avec la question, si vous voulez, des réactivités immédiates, nous sommes dans une culture d’un nouveau capitalisme qui insiste davantage sur la réactivité immédiate, sur l’instant, sur la consommation. Nous ne cessons d’être dans des existences qui se consomment elles-mêmes. Lacan disait d’ailleurs que le capitalisme se consume en se consommant et je crois qu’il y a là vraiment une parole très vraie.

Alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec

Antoine Mercier : Alors, on a évacué toutes ces grandes questions métaphysiques finalement. Pourquoi ? Comment on en est arrivé là, au niveau idéologique même ? Comment le système, que vous décrivez, a pris le pas sur l’ontologie ?

Roland Gori : C’est vraiment très difficile, en quelques minutes, d’essayer de tracer le parcours qui nous a amenés si vous voulez, à cette étape. Mais je crois qu’incontestablement nous sommes, si vous voulez, dans une étape d’une civilisation de l’homme économique et tout à l’heure vous parliez de l’Appel des appels… L’Appel des appels, c’est finalement un mouvement d’opposition social et culturel qui proteste, quand des professionnels se voient imposés des réformes qui visent à décomposer et à recomposer leur métier au nom de valeurs d’un homme économique, d’un homme calculateur, d’un homme performant, d’un homme mesuré sur ses prestations, sur ses performances, alors même que ces valeurs ont fait la preuve de leur échec et de leur toxicité sur le marché même qui les a générés, c’est-à-dire le marché financier.

Antoine Mercier : C’est pour ça que la crise a ouvert finalement cette perspective de protestation, parce que c’était un échec du système lui-même, là où il devait précisément apporter le progrès.

Crise éthique

Roland Gori : Alors, il est évident, si vous voulez, de mon point de vue en tout cas, que cette crise économique n’est pas seulement une crise économique, n’est pas seulement une crise financière, une crise économique, une crise sociale, c’est aussi une crise politique et c’est aussi une crise éthique, c’est-à-dire que finalement, les valeurs au nom desquelles on a demandé à des individus, à des populations, d’accepter de souffrir, se sont révélées, si vous voulez, fallacieuses. Elles se sont révélées finalement, toxiques.

Donc, je crois que… et alors, c’est d’ailleurs ce qui est absolument terrible, si vous reprenez les choses du point de vue justement de la gestion politique de la crise aujourd’hui, ce qui est absolument surprenant, c’est que nous entendons une parole politique qui ne montre pas ce qu’elle dit, c’est-à-dire qui, par exemple, va pouvoir se référer aux valeurs du Comité national de la Résistance et en même temps démanteler les services publics, ou en même temps transformer par exemple, la Sécurité sociale ou l’hôpital dont je parlais, si vous voulez, tout à l’heure.

Donc, je crois que c’est vraiment une crise idéologique, au sens que les prescriptions sociales qui étaient faites s’avèrent non légitimes, non fondées et je crois que les gens réagissent par rapport à cela et qu’on ne peut plus leur demander de souffrir en leur disant demain ça sera mieux et on n’a pas le choix puisqu’on risque d’avoir un avenir sans lendemain si j’ose dire et on s’aperçoit également que le système qui demande des sacrifices était totalement fallacieux.

Antoine Mercier : Alors, ce système qui demandait des sacrifices, et qui en même temps était vécu comme quelque chose qui s’imposait, comme une nature. Il y avait une naturalisation du système et c’est de ça dont on sort aussi avec la crise sans doute ?


Roland Gori
: Alors, il y a cette tendance et là, on revient à cette question du savoir en quelque sorte électif, choisi dans nos civilisations. Pourquoi est-ce qu’on s’intéresse davantage à la génétique ou à la neurobiologie etc. ? C’est sans doute pour, effectivement, nous faire croire que nos comportements sociaux sont naturels, c’est-à-dire… je ne dis pas qu’il n’y a pas une détermination biologique, génétique ou autre de nos comportements, je dis simplement que si on insiste uniquement sur le relief génétique ou sur le relief neurobiologique, on a tendance à minorer, à euphémiser les parts sociales, les parts culturelles, les parts subjectives des ces comportements. Donc, si vous voulez, effectivement, ce qui est absolument surprenant, c’est qu’on a tendance à l’heure actuelle, par exemple, avec la neuro-économie, avec le neuromarketing, à considérer que le cerveau fonctionne comme un marché économique. Et donc du même coup, le marché économique pourrait-on dire, pourrait être le prolongement, si vous voulez, de notre fonctionnement cérébral…

Antoine Mercier : C’est vrai pour Patrick Le Lay, ça simplement, c’est ça ?

Totalitarisme soft

Roland Gori : Alors, pour Patrick Le Lay, ben alors là, on revient à l’histoire de l’information. On pourrait considérer que, finalement, le boulot du journaliste c’est finalement de vendre du temps de cerveau disponible à Coca Cola, et vous vous rendez bien compte que c’est pas seulement, n’est-ce-pas, c’est pas seulement le problème du journalisme, c’est en quelque sorte, le problème du rapport à la pensée, dont le journaliste est en quelque sorte, un acteur principal dans une civilisation au sein de laquelle l’opinion est un objet du gouvernement, privilégié.

Antoine Mercier : Rapport à la pensée parce qu’on peut parler peut-être aussi de crise de la pensée, car ce système que vous décrivez, il ressemble quand même évidemment, sans faire de parallèle, à quelque chose qui ressemble à un totalitarisme soft, on va dire…


Roland Gori
: Alors, c’est une forme de totalitarisme soft, dès lors qu’on ne tient pas compte… c’est un totalitarisme d’ailleurs dès qu’on ne tient pas compte du reste, ou de quelque chose qui serait hétérogène. C’est juste une passerelle, mais par exemple, la manière dont on accueille dans une civilisation l’étrange ou l’étranger, est quand même révélateur si vous voulez, de quelque chose qui est le rapport justement, si vous voulez, à la différence, le rapport à l’autre. Nous sommes dans une civilisation qui désavoue l’autre, pas seulement d’ailleurs, l’autre étranger, mais l’autre tout court, puisque de toute façon, quand, par exemple on fait porter à des enfants de moins de 3 ans, la charge génétique de leur colère, de leurs troubles des conduites, il va de soi que l’on ne tient pas compte des effets que l’environnement peut avoir dans la création de ce trouble. Donc, voilà, mais je ne sais pas si j’ai répondu à votre question…

Si, peut-être rajouter […] Crise de la pensée que, en tout cas, une civilisation qui, depuis 30 ans essaie de nous initier socialement et culturellement, à une haine de la pensée au profit des faits immédiats comme si les faits pouvaient venir d’eux-mêmes sans une construction, c’est-à-dire, on a quasiment, ça c’est vraiment, on va dire, en germe, dans la modernité, mais alors, ça arrive massivement bien sûr depuis 30 ans, c’est un peu comme si on avait droit à des faits qui soient ventriloques, qui parleraient d’eux-mêmes et ça c’est très vrai par exemple dans le domaine de la psychiatrie ou dans le domaine de la psychologie. On a l’impression qu’on oublie que la manière dont on peut décrire par exemple, les souffrances psychiques et sociales, eh bien, sont, pourrait-on dire, le résultat d’une construction qui est une construction à la fois épistémologique et politique.

Antoine Mercier : Alors, j’aimerais bien qu’on revienne maintenant, à L’Appel des appels, puisque c’est évidemment ce qui est en cours. Ça a été lancé, c’était à quel moment ?

Roland Gori : Ça a été lancé en janvier.

Antoine Mercier : Janvier, c’est ça, donc, on est maintenant plus de 6 mois après avec un écho considérable qui s’est manifesté cette année et c’est là où on a vu que votre prévision, enfin, en tout cas, votre idée générale, était pertinente puisqu’elle a permis de rassembler tous ces professionnels que vous décriviez tout à l’heure : professionnels du soin, du travail social, éducation, justice, information, culture. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans tous ces secteurs qui se sont retrouvés dans votre diagnostic ?

Roland Gori : C’est, notamment, les conséquences des réformes désastreuses, qui ont été mises en place, mais qui, encore une fois, ne sont que les symptômes d’une civilisation…

Antoine Mercier : Ce n’est pas Sarkozy qui est le problème, c’est ça ?

On normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus

Roland Gori : Non, non, non… C’est, on va dire… On peut dire que chaque société a le leader d’opinion qu’elle mérite, qu’on l’approuve ou qu’on ne l’approuve pas, c’est comme ça… c’est-à-dire, c’est bien parce qu’on s’étaient habitués… Voyez, pour moi, un gouvernement ou un Président de la République, il est autant acteur opérateur d’une civilisation qu’un des effets, un des symptômes. Donc, en quelque sorte, n’est-ce pas, si vous voulez, ça n’est pas le problème lié encore une fois à un Président ou à un gouvernement, ce n’est pas ça le problème. Je crois que l’Appel des appels, c’est le constat, encore une fois, qu’on normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes normalisent des individus et des populations pour leur faire incorporer des valeurs comme les valeurs par exemple, de performance, comme des valeurs…

Antoine Mercier : Alors, qu’est-ce que vous avez… parce que là, allons dans le détail… Qu’est-ce que vous avez contre la notion de performance ? Après tout, ou même d’évaluation, qu’est-ce que ça… ça s’oppose à quoi ? Une autre vision que vous avez, vous, de l’humain ?

Roland Gori : Non… La notion de performance… Encore une fois, une notion de performance mesurée comme elle est mesurée, on s’aperçoit qu’elle peut être contreproductive. On peut dire que la crise financière, il y avait des agences de notation et ces agences de notation, eh ben finalement, elles ont cautionné, elles ont cautionné si vous voulez, le désastre qui se préparait. Donc, ça veut bien dire que le caractère commensurable des indicateurs ne donne pas pour autant leur validité. Je crois que c’est un point important, on le retrouve dans le domaine de la recherche, je l’ai déjà dit, dans le domaine de l’Université, on le retrouve dans le domaine du soin. Je vais prendre un exemple concret, qui est un exemple, si vous voulez d’un article des professeurs Dreyfus, Grimaldi et du docteur Marie-José Del Volgo, qui va paraître dans l’ouvrage de L’ Appel des appels , qu’on va faire paraître à la rentrée, chez Fayard, qui est coordonné par Barbara Cassin, Christian Laval et moi.

Cet exemple est le suivant : Si vous prenez, par exemple, la performance au sens d’une tarification de l’activité de quelque chose de très instrumental, vous avez un patient diabétique qui arrive avec une artérite et le risque d’un membre inférieur qui se gangrène, donc, ou bien vous tentez de « sauver » – entre guillemets – ce membre, ou bien vous l’amputez. Du point de vue, pourrait-on dire du soin, il va de soi que dans la vocation même du médecin, il vaut mieux tout faire pour sauver, n’est-ce pas, le membre, même si on y passe du temps et même si techniquement parlant c’est plus compliqué.

C’est plus rentable d’amputer.

Du point de vue si vous voulez, du pôle de production de l’hôpital, c’est plus rentable de l’amputer. C’est-à-dire que la notion de performance, c’est en quelque sorte, si vous voulez, le découpage de nos vies et de nos actes, en termes de séquences techniques qui sont, pourrait-on dire, avec une plus ou moins grande valeur financière. Et je crois que quand vous prenez le rapport Larcher ou le rapport Valenciennes sur le mode, sur la réforme du mode de gouvernance à l’hôpital, la notion du manager, de patron, la notion de production de soins, la notion d’une éthique entrepreneuriale – c’est dans les textes mêmes –, eh bien, vous voyez bien que là, nous avons en quelque sorte une conception de la performance qui se fait aux dépends de l’humain et la réaction des praticiens et des professionnels de l’Appel des appels, c’est de dire « nous ne voulons pas être instrumentalisés pour, finalement, voir nos métiers recomposés selon des finalités qui ne sont pas celles-là mêmes qui les ont fondés, comme le soin, l’éducation, la justice, etc . »

Antoine Mercier : Alors… Beaucoup de succès mais aujourd’hui, alors, parce qu’on essaie de se resituer… dans l’été, certes, c’est l’été donc les vacances, mais on a quand même le sentiment que ce qui avait démarré dans les premiers mois de l’année, qui avait été très fort au niveau de la réflexion ou de l’émulation, est un petit peu retombé, comme s’il y avait une reprise en main, en tout cas, bon, le G20 etc. « on fait quelque chose, rassurez-vous et ça va repartir ». Est-ce que vous n’êtes pas inquiet pour l’avenir de ce mouvement ?

Roland Gori : Alors. Non, je ne suis pas inquiet. Simplement, vous voyez combien nous sommes colonisés par une novlangue qui nous amène à penser en termes de résultats. La culture des résultats, nous l’avons même dans l’opposition sociale et politique, parce qu’en gros vous me dites : là ça retombe. Non, ça se poursuit dans la durée. Nous ne sommes pas dans une culture du résultat immédiat. Bon, alors bien sûr, au 104, en janvier on avait 1000 personnes. Bien sûr, à Montreuil en mars on avait 1000 personnes, à La friche de la belle de mai à Marseille on avait 1000 personnes…

Antoine Mercier : Et même à Montpellier…

Ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude

Roland Gori : À Montpellier on avait 350 personnes etc. Mais on ne va pas tomber dans le fétichisme du chiffre, alors même que c’est justement, si vous voulez, ce fétichisme-là qu’on dénonce. Simplement, se créent des comités locaux. Un numéro de Cassandre sur l’Appel des appels a fait état d’un certain nombre déjà de débuts d’analyse. Je vous ai annoncé un ouvrage chez Fayard à la rentrée. Nous travaillons dans la durée. Des comités locaux se mettent en place, une association s’est créée et nous voulons nous donner le temps de la réflexion puisque nous considérons qu’au sein même de nos métiers c’est ce que l’on tend, essentiellement, n’est-ce pas, à mettre en cause, c’est-à-dire qu’on nous laisse le temps. On nous demande de justifier ce que l’on fait parce qu’il faut bien quand même le dire, nous sommes dans un système très sécuritaire, un système qui s’intéresse non seulement à la performance, mais à la visibilité de la performance et à sa traçabilité et ça c’est le problème essentiel, parce que ça transforme nos métiers en dispositifs de servitude et c’est ce à quoi l’Appel des appels veut faire objection.

Antoine Mercier : Alors là, vous faites objection, vous êtes dans une position critique. À un moment donné va se poser la question peut-être de tracer des pistes, des propositions, non ? Il n’en est pas question du tout ou est-ce que c’est encore de l’utilitaire ? [Rires]

Roland Gori : Alors c’est de l’utilitaire. [Rires] C’est de l’utilitaire, mais il va de soi que nous nous constituons aussi comme un observatoire citoyen de ce qui se passe et en particulier dans l’espace public, puisque je vous l’ai dit et je le répète, ce qui m’a frappé dans l’histoire de l’Appel des appels c’est d’abord que finalement les mots qui ont surgi ont su de nous ce qu’on ne savait pas d’eux si j’ose dire, puisque ça a eu un effet…

Antoine Mercier : Ça a dépassé un peu…

Roland Gori : Ça a dépassé totalement, bien évidemment, nos attentes et que, d’autre part, si vous voulez, on veut être dans un temps également, de laboratoire, d’analyse, d’idées, et nous avons eu des rencontres avec des représentants syndicaux, nous avons des invitations sur les médias, vous connaissez, puisque vous avez bien voulu m’inviter, bon, nous avons des dialogues avec les politiques lorsque nous avons été invités c’est-à-dire que nous pensons que nous n’avons pas à nous substituer ni aux formations politiques, ni aux formations syndicales, que nous pouvons finalement leur faire part de l’analyse du vécu de professionnels, qui ne sont pas directement branchés sur la production et qui participent à la construction d’un espace public. Et ce qui nous a frappés, c’est ça : c’est essentiellement le besoin de témoignage, le besoin de partage, le besoin d’analyse et puis le besoin de fraternité.

Souvenez-vous quand même de La Boétie, n’est-ce pas, son Discours sur la servitude volontaire . Qu’est-ce qui peut faire objection à la servitude volontaire ? C’est justement l’amitié, ce qui est l’autre nom de l’amour. C’est la fraternité. Il y a véritablement, si vous voulez, un besoin dans notre pays, – et ça, je pense que les hommes politiques quel que soit leur bord, pourraient s’en réjouir –, il y a un besoin de se réapproprier collectivement l’espace public qui avait été pourrait-on dire occupé par une pure gestion administrative, technique et comptable jusqu’à ces derniers mois.

Antoine Mercier : Merci beaucoup – on reste là-dessus – Roland Gori, d’avoir accepté notre invitation. Donc, je rappelle qu’est paru en poche votre livre qui s’appelait La santé totalitaire, Roland Gori, Marie-José Del Volgo.

Essai sur la médicalisation de l’existence, donc c’est chez Gallimard Champs Essais… Flammarion, pardon, Champs Essais. Merci beaucoup, encore une fois d’avoir accepté notre invitation.

Roland Gori : Merci.


Émission diffusée mercredi 22 juillet 2009. Transcription de l’entretien par Maryse Legrand, psychologue clinicienne.

Brève en date du 16 novembre 2009

La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?

Interview de Jacques-Alain Miller, propos recueillis par Hanna Waar

Psychologies Magazine , octobre 2008, n° 278


[…]

Jacques – Alain Miller : Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.

Hanna Waar : Alors, c’est quoi aimer vraiment ?

J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »

Hanna Waar : Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?

J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.

Hanna Waar : « Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.

Hanna Waar : Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.

Hanna Waar : Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…

Hanna Waar : Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.

Hanna Waar : « L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?

J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.

Hanna Waar : On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?

J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !

Hanna Waar : On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.

Hanna Waar : Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?

J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.

Hanna Waar : Et le fantasme masculin ?

J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quiquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.

Hanna Waar : On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.

Hanna Waar : Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.

Hanna Waar : Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…

J-A Miller
: Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.

Propos recueillis par H. W.


(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes, Hachette Littératures, « Pluriel », 2008.-

(2) Goethe, Les souffrances du jeune Werther, LGF, « le livre de poche », 2008.-

(3) Honoré de Balzac, La comédie humaine, vol. VI, Études de mœurs : scènes de la vie parisienne, Gallimard, 1978.-

Psychothérapie relationnelle — contribution à la construction d’un concept. Rapport moral SNPPsy 2008.

SNPPsy — ASSEMBLÉE GENÉRALE DU 21 NOVEMBRE 2008

Philippe Grauer

RAPPORT MORAL

Extraits


J’ai des relations, mondaines

J’ai des relations ! (Charles Trénet)}


Où en est la psychothérapie relationnelle ? Nous séjournons dans le corridor de la mutation programmée de la psychothérapie générique, et ne pouvons que conjecturer sur son avenir. Le nôtre s’y contextualise et autonomise.

Rien ni personne ne nous oblige, nous praticiens en psychothérapie relationnelle, à revendiquer le titre générique peu sûr et mal adapté à notre type de travail et de culture, de psychothérapeute tout court, un peu trop court à l’occasion. Nous confondre avec des pratiques parfois éloignées de nos présupposés méthodologiques et éthiques pourrait se révéler dommageable à notre réalité comme à notre image.

Notre pratique, notre clinique, se fonde on le sait sur le principe relationnel, à savoir que notre psychothérapie consiste à faire en sorte que se déroule interactivement entre le praticien et celui qui recourt à lui pour cela, un processus à chaque fois unique, singulier, au cours duquel la personne en difficulté et souffrance, par le dialogue intersubjectif et la relation interpersonnelle n’ignorant pas la dimension du transfert, accède à elle-même comme sujet de sa propre histoire, engendre le sens par lequel progressivement elle se délivre de son assujettissement et se montre apte à mieux prendre en charge son existence.

Le principe relationnel ne s’accommode pas d’une définition imprécise de ce que relation peut vouloir dire. Au plus général on appelle relation l’opération par laquelle au moins deux termes se trouvent réunis, mis en rapport, conjoints, reliés. Mathématiquement la relation est

– réflexive : Je équivaut à Je (on sait depuis Rimbaud que Je est un autre, ce qui déborde la réflexivité), cela renvoie dans notre pratique à la permanence de l’identité, coïncidence de soi à soi — congruence rogerienne.

– symétrique : Je équivaut à Tu veut dire que chacun des éléments de l’ensemble Je peut être mis en correspondance avec un et un seul élément de l’ensemble Tu. Bi-univocité, dont on retrouve une parcelle dans la sympathie ou l’empathie : une partie de Je peut équivaloir à une partie de Tu.

– transitive : par approximation : les amis de mes amis sont mes amis.

Ainsi un petit peu de congruence, un coup d’empathie, tout cela enseigné à l’université en une centaine d’heures, éventuellement stage à l’appui, et nous voilà en relation, et pourquoi pas en psychothérapie de groupe ! Évidemment, toute psychothérapie par définition s’engage entre au moins deux personnes, dont une professionnelle. En ce sens toute psychothérapie présente un aspect relationnel. Les chercheurs ont même tendance à considérer cette dimension comme décisive. Tous autres facteurs confondus(1*), l’équation relationnelle personnelle du praticien conjuguée à la disposition du patient à son égard l’emporte sur la méthode proprement dite. Ainsi, même minimisée, la relation représenterait la variable cachée déterminante de tout processus psychothérapique.

Cette représentation montre et masque en même temps. Elle manifeste2*), se défend, péniblement participe à la découverte. Le savoir qui se constitue est le problématique savoir de soi de la personne venue, dans le jeu de la relation, se chercher.

Par conséquent toute psychothérapie n’est pas de nature relationnelle en soi, par nature. Psychothérapie et relationnalité ne sont pas coextensifs. Psychothérapie au sens générique implique cadre et relation, mais pas nécessairement que la relation y soit déterminante, en constitue le moteur. Elle engage et conjoint deux protagonistes. Elle ne les engage dans une structure où la relation représente le ressort psychothérapique essentiel, au sein d’un cadre provoquant une rencontre et nourrissant un processus entre deux sujets fortement impliqués, que dans un dispositif de type relationnel. Qui ne peut s’effectuer qu’avec un praticien répondant à nos cinq critères.

La psychothérapie relationnelle procède de la même épistémologie, de la même heuristique du sujet que la psychanalyse. Disciplines proches cousines. Dans la mesure où la psychologie clinique, création Janet définition Lagache, “étude approfondie de cas individuels”, de la personne totale en situation, procédant à “mains nues” ou “armée” de tests et d’échelles, mêle des méthodologies disparates, objectivistes et subjectivistes, comportant une psychopathologie jusque ici d’inspiration freudienne, on pourrait la croire mixte. De fait elle se range souvent en définitive du côté d’un objectivisme psychologique teinté d’organicisme médical tempéré par de la technique relationnelle, une méthodologie qui ne requiert pas un engagement profond du praticien. A contrario nos amis les psychologues freudiens, psychanalystes opérant sur le terrain de la psychologie hospitalière ne présentent aucun doute quant au caractère relationnel de leur clinique.

L’appellation de psychothérapie relationnelle nous l’avons mise en avant lors de notre AG de 1999 pour la première fois, cela ne fait pas même dix ans, elle s’est suffisamment répandue, grâce à notre militance et insistance dans le débat intellectuel. Il s’agissait de différentier notre pratique de celles des professionnels œuvrant dans le champ psy, et de ne plus revendiquer pour nous seuls le titre [appellation serait le terme juste. À l’époque notre terminologie vacillait encore. NdlR août 2014] générique de psychothérapeute. La création de l’AFFOP se disjoignant de la FF2P fut concomitante (fin 1998). Notre définition partait d’un article fondateur de Jean-Michel Fourcade, repris d’une communication au premier colloque de la FFdP à Dourdan en juin 1997, appelé “Quatre modèles heuristiques pour mieux distinguer les psychologies et les psychothérapies“, Le concept de psychothérapie relationnelle que nous décidions d’installer comme base prenait place et consistance à partir de cette théorisation, dans le cadre du carré psy.

À tout seigneur tout honneur, c’est notre vieil ami Jacques Durand-Dassier, l’un des pionniers des Nouvelles thérapies et fondateurs de notre syndicat, qui le premier à ma connaissance a parlé en 1971, dans son ouvrage Structure et psychologie de la relation, de groupes de psychothérapie relationnelle. Il s’agissait d’une forme nouvelle de psychothérapie de groupe, issue des recherches de deux organisations de psychothérapie institutionnelle pour drogués, Daytop et Synanon, que Jacques avait fréquentées en chercheur dans la fin des années 60(3*). Il avait fourni à une époque où généralement nous préférions pratiquer plutôt qu’écrire, un effort de conceptualisation, qu’il soit salué ici comme le précurseur dont nous sommes fiers de prolonger la pensée.

Comme celle qu’il décrit dans ses livres, notre pratique consiste, par des méthodes souvent qu’on pourrait dire actives, mobilisant émotion et mouvement du corps, à atteindre le point critique de la catharsis(4*)où l’intelligence et la sensibilité de sa situation se conjoignent pour produire ces moments de révélation de soi à soi en présence d’un témoin et assistant longuement formé à cela, qui permette à celui qui s’y engage de se dégager de ses entraves psychiques et de surmonter et résoudre son malaise.

N’oublions pas au passage que malaise n’est pas maladie, et que nous ne nous occupons à proprement parler qu’à la marge de cette chose appelée de nos jours santé mentale. Le malaise n’est pas non plus réductible au psychosocial. Malaise renvoie au fond d’angoisse existentielle de la personne dans une société individualiste face aux difficultés de l’existence, de la conduite de sa vie, étant donné son histoire son contexte et son projet, lesquels peuvent se brouiller au moment de la crise au point d’éprouver le besoin d’aller voir quelqu’un pour, se livrant en sa compagnie au souci de soi, tâcher de s’y retrouver.

Il s’agit dans un tel cadre par nos moyens originaux et spécifiques d’atteindre les points de vérité intime à partir de quoi on redevienne, dans la mesure des possibilités que notre réalité nous alloue, en tenant compte de nos besoins, et en en trouvant les moyens, notre désir mieux identifié, de l’accomplir et nous avec, à partir de quoi on devienne ou redevienne vraiment soi, à partir de quoi on advienne à soi pour parler comme Freud. Sujet du déroulement de son existence. Il s’agit à partir du jeu d’une relation mieux ajustée de devenir l’auteur (5*) de sa vie, acteur, acteur de sa propre destinée, au lieu de se voir balloté au gré de répétitions qui aliènent notre parcours de vie et notre capacité de l’inventer.

Dans un tel cadre c’est la relation et son évolution qui soigne. Elle permet un discours sur soi dans le cadre d’un dialogue en un Je et un Tu, deux sujets, qui deviennent sujets l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, la conscience de moi passant par le fait qu’elle est conscience de quelqu’un d’autre : aller voir quelqu’un . Dans la dyade professionnelle le quelqu’un est professionnel du rapport humain, de la relation, et s’implique. Il s’implique nécessairement avec mesure mais intensément. Expérimenté dans l’art de l’écoute de l’autre à partir de celle de lui-même en relation et dans sa dimension contre-transférentielle, il procède à cette écoute à partir d’une grille et d’un cadre, ceux-là même qu’il propose comme cadre psychothérapique.

En ce qui nous concerne il s’agit de l’établissement d’un champ intersubjectif rendant possible le déploiement de la subjectivité de la personne qui effectue la démarche, par et dans le dialogue, celui-ci, laissant sa part à la régression, pouvant revêtir une dimension psychocorporelle (mouvement, respiration, toucher) et émotionnelle, mise en partage avec pertinence et mesure.

Cette relation comporte un coefficient de confiance dans la personne garante du cadre qu’elle propose et dans la méthode qu’il comporte. Elle ne peut fonctionner que si la personne qui effectue la démarche peut dire à celle auprès de qui elle recourt “je crois en vous”(6*). En vous comme personne de confiance dont la méthode est certifiée par celle que vous m’inspirez, sur une base éthique sûre. Cet acte de confiance est mutuel car il engage les deux protagonistes et c’est parce que le psychothérapeute relationnel croit en la personne qui vient croire en elle qu’une alliance psychothérapique peut prendre place. Notons cependant que l’alliance thérapeutique est plus large que l’engagement relationnel, car elle peut reposer sur une méthode qui n’engage le thérapeute que superficiellement, et dont la structure objectiviste minimise la dimension intersubjective.

Rappelons brièvement quels sont les composants de la relationnélité qui nous intéressent. Cela commence avec le rapport mesmérien, devenu en un siècle hypnose puis transfert, matrice freudienne de toute rencontre (attachement et identification du patient au psychanalyste). Se dégage ensuite le contre-transfert, lieu de résistance ordinaire du praticien, résistance parfois contournée avec le concept d’alliance thérapeutique(7*).

Avec Carl Rogers, empathie, congruence, acceptation inconditionnelle précisent l’attitude de base du psychothérapeute dans la psychothérapie relationnelle, qui peut s’enrichir d’une posture existentielle. Enfin si l’on distingue avec E. Bordin (1979) encore deux facteurs relationnels, le lien, capacité du patient et du psychothérapeute à s’attacher l’un à l’autre, et leur accord sur but et tâches psychothérapeutiques, le tout rapporté au référentiel et au dispositif psychothérapique, on tient les principaux facteurs relationnels de la psychothérapie éponyme.

Ce rapide tour d’horizon pour certifier que relationnel loin de constituer un déterminant creux ou une réthorique de la platitude, représente l’engagement d’une méthodologie et posture psychothérapique complexe et spécifique. Il nous représente bien.

Si bien qu’il est repris par des auteurs, il se diffuse dans la culture environnante, ce qui contribue à établir sa légitimité, et la nôtre qui en découle pour peu que nous adhérions à l’identité qu’il représente. Notre assise politique se consolide autour de nous. Nous existons non seulement à nos yeux mais dans le paysage et aux yeux des autres. Il y a encore peu, le sénateur Sueur dans un bel article faisait allusion à nous sous l’appellation de psychothérapie relationnelle, expression qu’Élisabeth Roudinesco reprenait bientôt. Puisque j’en suis à parler d’elle, celle dont Le patient le thérapeute et l’État (8*) a marqué la crise au moment de la bataille politique et intellectuelle, et qui disait à l’époque que “les psychothérapeutes” avaient en fait déjà gagné, a pris le parti de parler à son tour de psychothérapie relationnelle. Sous le clavier de cette historienne l’expression sonne fort. Prenons-en la mesure. Prenons la mesure de notre importance et influence. Nous représentons une profession émergée, en pleine ascension, au titre de profession précisément relationnelle.

Lise Demailly dans un récent ouvrage(9*) aborde la question des métiers de la relation, au centre desquels elle place la psychothérapie — elle ne dit pas relationnelle pourtant c’eut été l’instant propice, mais elle ne fait pas, elle, depuis son point de vue, le détail, comme un de ces nouveaux métiers de l’humain où l’on peut constater un réenchantement(10*).

Elle affirme qu’il existe une polarité concernant l’usage de la relation comme outil central ou non de la pratique. Elle parle des cas où “la consistance propre de la relation fournirait une donnée essentielle de la définition de la pratique professionnelle”. Nous y retrouvons la problématique que je viens d’exposer. Elle conclut le chapitre dans lequel elle raconte par le détail la crise Accoyer, que : “Les métiers relationnels se sont (…) installés fortement dans le paysage de l’emploi, portés par de nouveaux besoins sociaux, des possibilités de professionnalisation et des acteurs intéressés.” Elle poursuit : “le cadre de cette mutation est l’importance accordée à l’individu, au psychologique et à la parole d’une part, au maniement rationnel et réflexif des interactions de l’autre, en tant que ce dernier, avec la gestion (des ressources, des populations et la connaissance) devient une composante importante des rapports de production.”

Le avec, dans “avec la gestion”, nous le réorganisons en polarité. Nous représentons l’alternative au tout gestionnaire d’un libéralisme débridé qui transforme la bourse en casino et les êtres humains en objets à manipuler, harceler, mesurer de façon grotesquement scientistifique(11*), en êtres calibrables et jetables. Au point de déconsidérer la pensée scientifique, devenue entre les mains de clercs repartis à trahir, une religion produisant ses intégristes, menaçant la société d’une nouvelle espèce de totalitarisme, celui du Chiffre(12*), qui dans le secteur du psychisme infiltre sa logique dans le DSM et le comportementalisme scientistique. Nous représentons ce que j’appellerais un courant néo humaniste, pour intégrer la critique heideggérienne qui nous a conduits dans les années 80 à prendre nos distances avec un humanisme insuffisamment critique venu d’Outre Atlantique.

Notre parti pris procède des courants qui se sont de longue date installés en résistance à l’aile droite, autoritaire, technocratique et en même temps populiste, gouvernant à coup d’émotion médiatisée (l’exact contraire de notre catharsis), de la mondialisation gestionnaire, réclamant le droit à respecter la santé dans l’alimentation, en même temps que dans la gestion de la planète, à ne pas se laisser embarquer dans la mécanique sans âme du comportementalisme ou l’affadissement médicalisé d’une certaine psychanalyse rompant avec son potentiel de révolte du sujet pour devenir normative et dispenser le message du conformisme. Nous ne pouvons à cause du jeu des mots nous dire bio psys ou psybios, puisque justement l’organicisme tend à tout biologiser et substituer le génétique au psychique. Mais il me semble que nous pourrions nous situer dans le champ de l’alternative bio(13*). Après tout l’Écologie de l’esprit relève de notre littérature, et l’on peut imaginer un mouvement de psychothérapie relationnelle “à l’ancienne” qui représenterait le contre-courant de leur titre générique de psychothérapeute normé science fiction à protocole + molécules et remisage des rebuts dans le handicap consolidé chronicisé par psychotropes . Il pourrait y avoir place dans l’imaginaire social pour un tel mouvement, à condition bien entendu que nous commencions nous par le fantasmer puis en déduire l’objet de notre désir et capacité d’inscription dans le réel.

Nous pouvons partager avec le professeur Jean-Claude Maleval, qui raconte bien l’histoire de la psychothérapie relationnelle en l’appelant par son nom dès 2005, l’idée que le mouvement de la psychologie humaniste, avec sa dimension existentielle, qui se tient à notre origine a repris et diffusé loin au large de la psychanalyse dans l’ensemble de la société un message de même nature que le sien, de centration sur la souveraineté et profondeur de ressource du sujet — c’est le sens de la dénomination rogerienne de client, sur sa tendance à la réalisation de soi, sur le mérite contagieux de la relation de confiance, sur l’intérêt phénoménologique de la présence à soi dans l’entre-deux d’un dialogue sensible et rationnel, palpitant de vie.

Nous devons prendre en considération le fait qu’il diffuse en retour depuis des décennies au sein de la psychanalyse, auprès de laquelle il est allé s’enrichir de la liberté d’allure et créativité de Ferenczi, Balint, Jung(14*), Reich, Lacan, Bion et mille autres, une créativité revigorante dont elle se saisit parfois, de toutes sortes de manières qui mériteraient d’être inventoriées, étudiées, débattues, entre partenaires se traitant avec le respect mutuel qu’ils méritent l’un et l’autre. L’interpénétration considérable des deux domaines mérite d’être prise en considération, et prolongée par des échanges davantage formalisés. Il y va de leur intérêt scientifique comme politique.

N’oublions pas non plus que l’actuel DSM est un contrefeu allumé par les psychiatres américains non seulement contre une psychanalyse américaine en mutation mais contre la montée en puissance de la concurrence des Nouvelles thérapies, c’est-à-dire encore de nous. Décidément nous appartenons à l’Histoire, nous devons en prendre conscience. Les forces en présence se heurtent tant au niveau économique qu’en conflits idéologiques et de société, et qu’en conflits pour le pouvoir corporatiste allié aux multinationales de la pharmacie.

Nous devons en prendre la mesure et continuer d’y prendre notre part. La loi peut-être passée, plus que jamais, tant sur le plan syndical qu’idéologique et politique, le combat continue, plus que jamais parfois sans même nous en rendre compte nous appartenons au mouvement alternatif au tout gestionnaire tout protocole tout cochage fichage médicamentage, mouvement alternatif qui dans le fond pourrait bien être en train de gagner, qu’on se réfère à l’extraordinaire surgissement du phénomène Obama. Pourquoi ne continuerions pas de soutenir, reprenant l’élan de la puissante flambée du mouvement humaniste des années 70, ce Yes we can qui a porté une première fois notre mouvement au pouvoir ?

Si la loi passe n’oublions pas que ç’aura été au terme d’un combat épique qui vit notre fragilité et notre importance s’inscrire durant des années dans la vie politique française. Pas si mal. Il est temps pour nous de reprendre à notre compte la formule de cet ahuri de Mac Mahon, qui ne l’était pas lorsqu’il l’a télégraphiée depuis Sébastopol : j’y suis, j’y reste. Ainsi, dans la partie de l’univers culturel, de soin non médical, disons de souci de soi, et politique, que nous occupons, il importe de nous situer idéologiquement aux côtés de Vincent de Gaulejac, de Roland Gori, de Jacques-Alain Miller, d’Élisabeth Roudinesco, de Bernard Golse, et de dizaines d’autres dont les noms vous viennent au moment où j’en prononce une toute petite poignée, dans un combat commun pour la juste cause de l’humanisation des êtres humains, par le partage et la pratique de la relation entendue au sens fort. J’y suis j’en suis, de la psychothérapie relationnelle, je le reste. Je m’adapte un minimum, mais je reste campé sur mes positions acquises, un nom, des institutions solides, une réputation, des alliances, ma détermination, on ne m’en délogera pas si facilement.

Pour conclure notre nom et nous-mêmes ne nous portons pas si mal, à la veille d’une mutation onomastique prévue de longue date, dont si nous jouons intelligemment de la situation, nous pouvons tirer notre bonne épingle du jeu, pour peu qu’elle continue d’arborer le qualificatif tout à fait porteur de relationnel.

Et surtout, nous avons à tenir notre place et rôle dans la lutte pour une psychothérapie relationnelle démocratique aux côtés d’une psychanalyse qui se sache solidaire, contre le puissant mouvement d’idéologie conservatrice managériale dont un mythique président populiste du nom d’Évalusconi pour évaluation, mensonge et déshumanisation à tous les étages prendrait sans notre vigilance aux côtés de ce que Jacques-Alain Miller dans sa campagne de forums psys restée mémorable appelait l’opinion éclairée, la relève de Big Brother. Notre place c’est de prendre part à ce combat qui est le nôtre et celui de la démocratie sans laquelle il n’est pas de psychothérapie qui vaille.

  • 1 Exceptée la durée. Une récente étude comparatiste américaine commanditée par des comportementalistes, a conclu à l’équivalence de toutes les méthodes, le facteur discriminant étant … la durée. On peut corréler les deux : pour pouvoir durer il faut un fort coefficient relationnel. Cf. SELIGMAN Martin E.P. L’efficacité de la psychothérapie , Étude du Consumer Reports, 1995, trad. Lucie Néro, 14 p.- Ce texte traduit par les soins du SNPPsy sera bientôt mis en ligne sur son site et le nôtre. SELIGMAN appartient à l’University of Pennsylvia.
  • 2 Là il donne plus que la psychanalyse, avec souvent talent et profit. Bien entendu il y faut la formation rigoureuse qui va avec. Nos Écoles agréées s’en occupent, notre système de titularisation prend le relai, nos cinq critères garantissent l’ensemble.
  • 3 Il se réfère également au psychiatre Daniel Casriel, les deux institutions et le médecin s’étant inspirés mutuellement.
  • 4 Je distinguerai ce concept de celui d’abréaction, bouffée aveugle qui ne comporte pas d’élaboration. À l’inverse de la catharsis dont je parle, apollinienne, l’abréaction tempête en vain. À distinguer également de la dramatisation. La psychothérapie relationnelle redéfinit ces termes, explore de nouveaux territoires. Aux yeux de Freud la catharsis c’est le passage au corps, comme on dirait à l’acte. Synonyme l’abréaction, irruption pulsionnelle incontrôlée.

    À partir de la psychologie humaniste américaine, sous l’influence conjuguée 1) de Reich, 2) de ce que nous appellerons les émotionnalistes, disons à partir de Rogers, et 3) de la sensibilité corporelle (toucher, mouvement, sensations), quand mieux vaut faire que dire car les mots seuls n’y pourvoiront jamais, l’espace de la Rencontre ouvre un continent à la psychothérapie de relation, celui du psychocorporel, du travail en régression, de la musique et de la danse du nourrisson et de sa mère (cf. l’accordage affectif chez Daniel N. Stern), de la période de zéro à deux ans.

    Tôt, du temps de Freud, Mélanie Klein avait abordé cet espace psychique. Le Mouvement du potentiel humain y déploiera une énergie créatrice considérable, bouleversant le champ psy dans son ensemble. Certains psychologues psychanalystes (un hybride) crispés sur l’orthodoxie freudienne aux prises avec les mandarins comportementalistes scientistes se sont livré en champ clos à la mauvaise bataille, tournant le dos à notre belle énergie.

    Notre succès vient de la richesse de nos explorations. À présent incontournables, aucune loi tordue aucun décret politicien aucun Arrêté ne saurait empêcher l’insolence de nos découvertes : on n’arrête pas le progrès. Einstein est dans notre camp et les empêcheurs de la Relativité des corps, des groupes et de l’émotion peuvent bien légiférer contre nous, ils seront surtout pathétiques c’est le moment de le dire. Nous avons gagné d’avance parce que nous représentons l’avenir. Ensemble avec les psychanalystes nous opposerons notre néo humanisme à leur idéologie gestionnaire dont l’arrogance d’un autre âge se disloquera sous nos yeux.

  • 5 Nous prenons ici le parti de considérer que ce que traditionnellement en grammaire française on appelle masculin, lorsqu’il s’agit du terme générique, peut se considérer comme un neutre, ce qui permet l’économie d’un politiquement correct à coups d’accumulations de féminins sous barre oblique plutôt lourds
  • 6 Publicité en cours du secours catholique.
  • 7 Élisabeth Zetzel, 1956 ; puis Greenson, 1965 : Working alliance.
  • 8 Chez Fayard. Un de ses plus faibles tirages, relativement à son audience habituelle, réduite en cette occurrence à son lectorat de base : ni les psychanalystes ni les psychothérapeutes, toutes catégories confondues, ne l’ont acheté. Il est encore temps pour toi cher lecteur, si ce n’est déjà fait, de t’informer auprès des bonnes sources et procurer ce texte pour nous capital.
  • 9 Politiques de la relation, approche sociologique des métiers et activités professionnelles relationnelles, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, ISBN 978-2-7574-0045-6, 2008, 373 p.-
  • 10 Dont témoigne le fait qu’il s’agit d’une profession de reconversion, dont les candidats ont fait le choix pour le plaisir de se livrer à un tel travail, par lequel ils nourrissent un projet d’accomplissement personnel.
  • 11 Avec ce mot valise nous entendons compacter le scientisme, religion de la science et le statisticisme, religion du Chiffre, qui aboutit à l’absurdité de l’application de systèmes de mesure sans rapport avec l’objet prétendument mesuré. Bien entendu la science et la statistique n’ont rien à voir avec la scientistique.
  • 12 C’est lors des derniers forums organisés cette année à Paris par l’ECF que ce terme est apparu pour la première fois dans toute sa netteté. Se reporter également au Nouvel Âne.
  • 13 Du côté du respect du vivant, de la vie psychique et du modèle psychodynamique. OGM DSM même combat ? La lutte pour une autre relation à l’environnement et l’application du principe de précaution aux OGM et celui pour préserver l’acquis de la psychanalyse puis de la psychothérapie relationnelle procèdent de la même logique. Il s’agit d’une part de refuser l’application mécanique autoritaire d’un tout industriel abusivement dénommé scientifique (“l’agriculture scientifique”), aboutissant à la réduction de la vie, éventuellement à une catastrophe écologique, sociale et politique majeure. Il s’agit d’autre part, en ce qui concerne la vie psychique, de ne pas la soumettre à un système de mesure qui la dénature, le DSM. Nous refusons la grille industrielle et managériale qui classe et caractérise les sujets en fonction de la production pharmaceutique du moment, et congédie toute la problématique du sens véhiculée par le concept de symptôme.

    Évidemment, cela peut également s’exprimer en termes bergsoniens de la vie contre le mécanique. Laissons de côté ici la variable de la spiritualité, puisque certains d’entre nous la conjoignent à leur pratique, tandis que d’autres s’affichent résolument laïcs. Nous pourrons entamer le débat ultérieurement, comme nous l’avons déjà fait par le passé dans un de nos colloques.

  • 14 Tabou absolu en France dans certains milieux psychanalytiques : ne jamais prononcer son nom. Il serait si bon qu’on puisse parler et discuter de tout librement, principalement de ce qui continue de poser problème. Classer les jungiens comme ils le demandent ou non parmi les psychanalystes reste une question non résolue. Quoi qu’il en soit la psychothérapie relationnelle a puisé dans le réservoir Jung.

50. Le danger est dans un retour à l’autoritarisme.

Avec Françoise Dolto, l’enfant est devenu une personne à part entière. Naguère privé de parole à table, il est aussi devenu ” enfant roi “, voire ” enfant tyran “. Quelle part de responsabilité a-t-elle dans cette évolution ?

Le moment où la société a commencé à prendre en compte le psychisme des enfants est très récent : en France, la première chaire de psychiatrie infantile date de 1925. Auparavant, on considérait l’enfant comme un ” pas encore fini “. C’était un ” sous-adulte ” qui avait une petite compréhension, de petites douleurs, de petits problèmes – donc un petit droit à la parole. Puis on commença à admettre que l’enfant avait un psychisme à part entière. C’est dans ce contexte que Dolto, au début des années 1940, fonda en France la psychanalyse d’enfants. Elle développa une théorie – en grande partie méconnue – et, surtout, se révéla un génie de l’écoute clinique. Soudain, une grande personne entendait les enfants à hauteur d’enfant, dans le détail de leur quotidien, de leur souffrance, de la façon dont les adultes, sans le vouloir, peuvent leur faire du mal. Mais si Françoise Dolto a été un formidable passeur de la parole des enfants, elle n’a jamais prôné une éducation laxiste.

Des spécialistes de l’enfance, tels le pédiatre Aldo Naouri ou le psychothérapeute Didier Pleux, lui reprochent pourtant d’avoir dissuadé les parents de jouer leur rôle d’éducateur…

Si l’on part du principe que, dès lors qu’on respecte un enfant autant qu’un adulte on ne lui met pas de limites, cela pose évidemment un problème. Mais ces deux attitudes ne sont pas antinomiques : on peut très bien expliquer le sens d’un interdit, le répéter une deuxième fois, puis punir si l’interdit est transgressé ! Dolto n’a jamais préconisé autre chose. Mais elle a revendiqué aussi loin que possible une place de sujet à part entière pour l’enfant, et cela a été extrêmement mal entendu. Dans le cadre de la psychothérapie, elle considère que l’enfant a autant de droits que l’adulte, notamment celui de refuser d’aller voir son analyste. Dans la société également, elle demande que l’enfant ait droit à la vérité sur son histoire – par exemple dans le cas d’une adoption. Mais son message est double. D’une part, elle affirme que l’enfant est un être à part entière, qu’il faut respecter à égalité avec l’adulte. D’autre part, elle dit – et ne cesse de l’appliquer dans sa clinique – que c’est un être en construction qui ne peut pas se développer correctement sans l’éducation des adultes – donc sans leur autorité. Elle demande en quelque sorte aux parents d’inventer une ” nouvelle ” autorité, à l’adresse de l’enfant qu’on respecte.

Pourquoi a-t-elle été mal comprise ?

Parce que son discours, révolutionnaire pour l’époque, est toujours sur la corde raide. Il aurait fallu que d’autres prennent le relais pour en sortir la substantifique moelle. Mais il a été transmis tel quel, et c’est cela qui pose problème. Lorsque Françoise Dolto accepte de répondre, chaque jour sur France Inter, aux questions que les parents se posent sur l’éducation, elle poursuit son combat pour l’enfant – car c’était véritablement un combat -, et elle transmet son savoir comme elle le sent, en donnant des exemples cliniques. Elle ne se demande pas comment ses paroles vont être interprétées, elle n’en a pas le temps : elle est au ras de l’écoute, et elle transmet ce qu’elle sent en pensant que cela fera sens pour ceux à qui elle s’adresse. Du coup, son discours a souvent été mal entendu, et ses propos détournés. C’était à peu près inévitable.

Enfants violents et en souffrance, parents déboussolés : d’où viennent alors les difficultés éducatives actuelles ?

Un enfant, cela ne s’élève pas seulement avec des sentiments et de l’affection. On s’est battu en 1968 – et je m’en félicite – contre l’arbitraire des adultes, contre l’éducation répressive qui se pratiquait encore dans de nombreuses familles. Mais il y eut par la suite une dérive, qui a conduit à confondre autoritarisme et autorité. C’est cette autorité qui fait défaut aujourd’hui à nombre de parents. Pourquoi ? Parce qu’elle n’a pas été suffisamment repensée à la lumière du nouveau statut de l’enfant. On dit que les parents d’aujourd’hui sont trop laxistes, mais ceux que je vois dans mon cabinet sont surtout dans le désarroi. Car ils se disent : si je considère que mon enfant est un être à part entière dont la parole a une valeur, de quel droit puis-je lui interdire tel ou tel acte ? Dolto, pourtant, le disait elle-même : tous les désirs sont légitimes, tous ne sont pas réalisables. C’est le fond de son enseignement.

En quelques décennies, le balancier de l’autorité est ainsi passé d’un extrême à l’autre. Ne peut-on pas penser qu’il va finir par trouver l’équilibre dans une position médiane ?

Si l'” oubli éducatif ” auquel on est arrivé donnait lieu à une réelle prise de conscience, tout irait bien. Mais je crains que ce qui se passe aujourd’hui ne permette pas cette prise de conscience. Le danger, à mes yeux, est précisément dans un retour à l’autoritarisme, d’autant plus inquiétant qu’il irait de pair avec ce qui se passe dans la société. Qu’observe-t-on en effet, à la croisée d’une certaine psychiatrie et de la politique ? D’une part, une expertise de l’Inserm qui déclare que tout enfant faisant des colères à 2 ans est susceptible d’être un futur délinquant – ce qui est d’une stupidité rare. De l’autre, une remise en cause de la justice des mineurs et de l’ordonnance de 1945 qui prônait non seulement la répression, mais aussi l’éducation. Si on renonce à ce dernier volet, on reviendra des siècles en arrière, à une époque où un enfant de 13 ans, pour un vol de saucisse, pouvait faire trois ans de bagne parce qu’il était de la ” mauvaise graine “.

Les querelles autour de Dolto sont un rideau de fumée qui cache un vrai retour en arrière d’une société, qui, de plus en plus, refuse de prendre en compte le psychisme réel des individus. Le vrai débat de fond, c’est de savoir pourquoi on en est arrivé là, et quelle vision on veut avoir de l’être humain.

En quoi la clinique de Françoise Dolto se distinguait-elle de celle de Melanie Klein, de Donald Winnicott ou, en France, de Serge Lebovici ?

Dolto était un électron libre. Elle était bien sûr dans la mouvance de son temps, mais elle a beaucoup travaillé sur ses propres intuitions. Par exemple, elle avait repris le principe du dessin d’enfant, mais y avait ajouté celui du modelage.

Autre innovation : le paiement symbolique. De même que l’adulte paye sa consultation, elle demandait un paiement à l’enfant : un timbre, un caillou, un dessin. Non pas au nom de la pédagogie, mais pour le renvoyer à son désir réel de venir. Là encore, Dolto poussait à l’extrême la position de sujet de l’enfant : il avait des droits, mais aussi des devoirs.

Pour Françoise Dolto, le bébé n’est pas seulement une personne : âgé d’à peine quelques mois, il ” comprend ” ce qu’on lui dit. Que pense-t-on aujourd’hui de cette affirmation ?

Dolto disait : le bébé comprend tout, mais nous ne savons pas comment il comprend. En 2008, nous en sommes à peu près au même point ! Comme elle, je peux seulement évoquer mon expérience clinique, pour avoir pendant plusieurs années travaillé pour une pouponnière de l’aide sociale à l’enfance. Ces bébés avaient subi des choses difficiles, et allaient souvent très mal. Je l’ai constaté plusieurs fois : c’est seulement quand on arrive à trouver ce qui s’est passé pour ces tout-petits (un événement survenu dans leur vie réelle, des angoisses familiales ou transgénérationnelles), et à le leur dire, que ces bébés se remettent à vivre, à manger, à dormir. Pourquoi ? La seule chose que je peux dire, c’est que ces bébés comprennent quelque chose qui passe par les mots. Je suis la première à en être étonnée. Je serais passionnée de travailler avec des spécialistes d’autres disciplines pour mieux comprendre ce phénomène, qui continue de dépasser l’entendement.

Pourquoi les psychanalystes, dans leurs écrits théoriques actuels, font-ils si peu référence aux travaux de Dolto ?

En partie du fait de querelles de chapelles, qui sont inhérentes au mouvement analytique depuis que celui-ci existe. Et aussi parce que, pour nombre d’analystes, elle a l’image de quelqu’un qui a beaucoup fait pour l’éducation des enfants, mais pas plus. On ne lui donne pas réellement la dimension d’une théoricienne. Sa théorie est pourtant fondamentale. Dans son ouvrage principal, L’Image inconsciente du corps, elle développe la façon dont se construit le psychisme humain dans ses tout premiers moments, à une période où il le fait en se ” tissant ” avec le corps. Comme beaucoup de textes analytiques, ce discours ne peut être compris de façon purement intellectuelle : pour être audible, il faut aussi pouvoir ” l’entendre “. Et cette perception, cette résonance est d’autant plus difficile d’accès qu’elle renvoie à une période très reculée de l’existence, à une mémoire ” avant les mots ” à laquelle la plupart des analystes ne remontent pas.

Où en est aujourd’hui la prise en charge de la petite enfance ?

Elle est notoirement insuffisante. Pour que la situation s’améliore, il faudrait que notre société reconnaisse la souffrance des tout-petits, qu’elle prenne conscience que ne pas prévenir cette souffrance, c’est s’exposer à des conséquences bien plus graves. La non-prise en charge de l’échec scolaire chez des enfants qui ont des problèmes affectifs, cela se répercute sur une vie entière ! En matière d’enfance, on fait toujours de mauvais calculs : on fait des choix en vue d’économies à court terme, qui coûtent des fortunes sur le long terme.

Propos recueillis par Catherine Vincent

Claude Halmos, Psychanalyste, formée par Jacques Lacan et Françoise Dolto. Auteure de ” L’Autorité expliquée aux parents ” (Nil éditions, 168 p., 18 ¤).


© Le Monde — 22 octobre 2008

40. Pour elle, seule importait la vérité subjective.

Je ne peux pas parler de Françoise Dolto d’une manière neutre. Je l’ai connue très jeune puisqu’elle était l’amie de ma mère, Jenny Aubry, médecin des hôpitaux. Toutes deux s’occupaient des enfants en détresse. Mais ma mère était un pur produit de la laïcité républicaine, alors que Françoise Dolto venait d’une autre France, marquée par l’idéologie monarchiste de l’Action française. Et pourtant, elles s’admiraient comme le font parfois ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas.

À l’âge de 9 ans, au moment du divorce de mes parents, j’étais ce qu’on appelle une élève rebelle, incapable d’adopter la discipline que l’on voulait m’imposer. Ma mère m’envoya faire un bout d’analyse avec Françoise Dolto. Celle-ci m’incita à parler, à dessiner, à jouer avec de la pâte à modeler : elle me disait beaucoup de choses qui me semblaient incongrues, mais avec une telle vivacité que j’en conserve l’impression d’avoir pu me détacher de ce qui était le plus futile dans ma révolte.

Par la suite, Françoise Dolto resta présente. Quand j’entrepris d’écrire l‘Histoire de la psychanalyse en France, vers 1977, elle accepta de me livrer ses souvenirs. Seule importait à ses yeux la vérité subjective. Elle était tellement immergée dans l’écoute de l’inconscient et surtout dans la découverte permanente de l’enfant que chacun porte en soi qu’il fallait que je reconstruise autrement qu’elle ne le faisait les événements dont elle avait été le témoin et l’actrice. Quand elle lut ce que j’avais écrit sur elle, et qui ne correspondait pas à l’image qu’elle s’était faite de son rôle dans l’histoire, elle accepta cette dépossession. Autrement dit, jamais elle ne chercha à maîtriser sa biographie. Elle respectait le travail de l’historien au point d’accepter d’apparaître pour autre que ce qu’elle avait l’impression d’avoir été.


© Le Monde — 22 octobre 2008

30. Correspondances

1924 TIRADE DU VENTRE

En réponse à ceux qui me disent que je suis grosse (parodie de la tirade du nez de Cyrano de Bergerac).

… Ah non, c’est un peu court, jeune homme. On pouvait dire, O Dieu, bien des choses en somme. En variant le ton. Par exemple, tenez : Agressif : Si j’avais une telle cuirasse, Il faudrait sur-le-champ que je m’en débarrasse. Amical : Mais il doit vous gêner, ce gros ventre. Dans une brouette, poussez-le donc, que diantre. Descriptif : C’est un mont, c’est bien trouvé, pas mal un mont ! non, que dis-je, c’est un ballon d’Alsace. Curieux : De quoi sert cette énorme besace ? De sac à provisions ? Peut-être de football ? Gracieux : C’est commode au milieu d’un naufrage de vous avoir à bord, bouée de sauvetage. Et c’est là que l’on voit que vous êtes aimable, et combien vous sont chers, Madame, vos semblables. Truculent : Ah ça, quand par hasard vous passez dans un petit salon, a-t-on des paravents ? En hiver, je l’espère, enfin réfléchissez, c’est un ventilateur, un être corpulent ! (…).

1928 LETTRE À SA GOUVERNANTE

Je suis un enfant, me répète-t-on. J’ai 20 ans et j’en accuse 12 moralement. C’est fort ennuyeux, car je crains (dans le cas où, en effet, je serais vraiment une enfant) que, le jour où s’éveilleront en moi des sentiments que je ne connais soi-disant pas encore, je crains, avec la nature ardente et exclusive que je crois avoir, n’être plus capable de lutter et alors… si cela devait être, j’aimerais mieux mourir à l’instant même. Cependant, il y a, je crois, une grave erreur dans cette opinion sur moi. On oublie mon enfance plutôt précoce sous le rapport envisagé et je crois que personne ne saura jamais et moi non plus peut-être, quoique je m’en doute, l’influence formidable qu’a eue sur moi le chagrin de la mort de l’oncle Pierre. Je ne peux pas y repenser sans re-souffrir, non plus pour le présent mais rétrospectivement. J’étais une enfant, c’est entendu, mais, pour moi, ces enfantillages étaient une réalité indiscutable et qui absorbait complètement mon esprit en étant le pivot de toutes mes pensées. A 12 ans, l’âge où commence la transition, la mort de ma soeur Jacqueline a fait que je n’avais plus trop de mon âme pour m’absorber dans des réflexions extrêmement troublantes et captivantes. Suis-je en retard ? Ou au contraire, suis-je trop en avance ? Toujours est-il qu’il manque certainement de la cohésion, ce qui fait que je ne me sens pas comme les autres jeunes filles de mon âge et j’en souffre énormément (…).

1938 LETTRE À SON PÈRE

Il y a des choses qui – on le sait – doivent arriver un jour ; on voudrait en retarder le moment – mais lorsqu’il est venu, il faut savoir les accueillir. Cette lettre, confiante mise au point définitive, brisera peut-être tout entre nous et alors mieux vaut maintenant car nous ne pourrions que nous faire plus de mal en continuant à nous voir avec des malentendus entre nous ; mais elle risque aussi de me réhabiliter à tes yeux et de sauver notre affection. Si je suis ” ton ” enfant, je ne suis plus ” une ” enfant. Au lieu d’être ” très triste ” de m’aimer ” malgré tout ” tu comprendras peut-être que je suis une femme qui te fait honneur – tout autant qu’à ma mère d’ailleurs. Alors, même si je dois te voir encore plus rarement ou pas – je ne regretterai pas les heures passées à t’écrire (…).

L’évolution grandissante de la névrose de maman devait aboutir à me fermer la porte de la maison ; mais il lui fallait aussi m’en donner la responsabilité. C’est peut-être la seule raison qui donna à ce détail banal d’une porte fermée – derrière moi et non sur elle qui ne nous suivait pas du

tout – l’envergure dramatique qu’il a eue. J’ai beau être habituée à ces malades, j’ai eu longtemps l’espoir de me tromper sur maman et je voulais à tout prix essayer de trouver dans une intonation, un geste ou un mot de ma part, quelque chose qui eût en effet, en soi-même, le pouvoir de déclencher des interprétations revendicatrices quitte à les dire exagérées. Mais hélas, depuis plusieurs mois, je suis obligée de voir clair. Il n’est pas là désir de me séparer d’elle, de haine ni même de blâme. Si maman avait un cancer lui en voudrais-je ? et c’est un mal moral aussi grave dont elle est la proie et elle souffre terriblement.

Quand, après la mort de Jacqueline, elle est tombée dans sa grande dépression neurasthénique, aboutissant à la fièvre et au délire de Vic-sur-Cère, qu’a résolue la seule thérapeutique morale d’une jeune médecin psychologue, puis la grossesse et la naissance de Jacques, fallait-il lui en vouloir ?

Si tu le veux, un jour je t’expliquerai le mécanisme psychologique qui fait de la période actuelle – commencée il y a une huitaine d’années – une autre phase de la même maladie, moins pénible à supporter pour maman elle-même, mais tout autant pour l’entourage (…).

1960 NOTES DE TRAVAIL ADRESSÉES À JACQUES LACAN

L’enfant aveugle n’est jamais phobique (alors que c’est la névrose majeure de tous les jeunes enfants, celle qui entraîne le mécanisme de défense compulsif). Les aveugles de naissance — autant que j’ai pu en juger — sont très peu anxieux. Il semble que la condition d’aveugle soit en ce sens totalement à l’opposé de la condition du sourd de naissance (cependant encore avantagé par rapport au sourd tardif sur ce point, ce dernier est persécuté).

Les aveugles de naissance échappent au couplage de la lumière du regard maternel et de la satisfaction ou de l’insatisfaction des couplages coenesthésiques divers, entre autres du couplage muqueux bouche-sein et du couplage fonctionnel téter-lait, couplage corporel auquel met fin le rassasiement estomac-lait, tandis que commence le couplage des masses corporelles, celle passive du nourrisson et celle active de la mère. Toutes les sensations de variations coenesthésiques internes dans le corps-à-corps à la mère sont, pour le voyant, accompagnées de cet éclat du regard maternel qui centre la face de la mère, port d’attache élu du regard de l’enfant. Rien pour le voyant n’a plus de sens que l’expression du visage et, dans celui-ci, des regards, toutes les inquiétudes et angoisses de la mère, toutes ses jubilations (…).

2 MAI 1968 A MICHÈLE C.

Excuse-moi d’avoir tardé à te répondre, je suis très occupée.

Tu me demandes si ton père a le droit de décider pour toi. Certainement pas et si c’était son intention ce ne serait pas un père. Mais tu me dis que pour les grandes choses tu aimes demander conseil et te ranger aux opinions de tes parents.

Cela prouve que tu n’es pas encore libre, et ta façon de penser – qu’un homme peu instruit mais intelligent et intelligent de ses mains (ce qui a au moins autant sinon plus de valeur que bien des professeurs instituteurs ou agrégés qui ne savent que manier les mots) – prouve que tu ne sais pas encore qui te convient (…). Tu me dis que tu l’aimes et ne voudrais ” fâcher ” personne. La question de l’aimer est la seule importante, mais comment ? Le mariage n’est pas une aventure ni sexuelle ni sentimentale. C’est en fait le lien de deux êtres libres qui veulent se donner l’un l’autre la vie du coeur, du corps, de l’âme et par-delà marier deux lignées dans la personne des éventuels enfants.

L’important c’est de ne pas l’aimer ” contre ” ton père mais en ton for intérieur te dire Papa ne comprend pas mais moi je l’honore en choisissant cet homme et sa famille. Il honore ma famille en m’épousant (…).

AVRIL 1974 A JEAN-PIERRE MOLINIER

Je ne m’occupe pas d’autre chose que de psychanalyse, c’est-à-dire d’écouter des gens qui se sentent marginaux et qui souffrent d’angoisse, qui se sentent malades affectifs. Vous vous sentez en bonne santé mentale et morale. Luttez pour défendre tout ce que vous voulez mais acceptez de rester ” marginaux ” parce que l’homophilie exclusive en fait partie. La plupart des êtres humains ont des désirs homophiles et hétérophiles. Ceux qui, devenus adultes, ne sont qu’homophiles se trouvent donc les marginaux, mais ce sont des marginaux qui ont civiquement les mêmes droits que tous, hétérophiles, impuissants sexuels, hétérophiles frigides sexuels. Ils sont des citoyens autant que les hétérophiles hétérosexuels jugés ou non, eux seuls le savent, dans l’hétérosexualité qu’ils affectent, mariés ou concubins. La question d’être ” écrasés ” comme vous dites est une question de subjectivité coupable. Coupable de quoi puisque vous payez vos impôts, que vous travaillez ? Coupable de se sentir marginal ? Mais c’est un fait, ni mal ni bien, et puis qui peut juger pour un autre s’il est véridique et que ses actes répondent à son authentique désir ? (…).

Ces lettres et ces documents sont extraits des deux volumes de correspondance de Françoise Dolto parus chez Gallimard en 2003 et 2005


© Le Monde — mercredi 22 octobre 2008

20. La cause des enfants

Françoise Dolto fut et reste la figure la plus populaire de l’histoire française de la psychanalyse. La mémoire collective conserve encore le souvenir de ses émissions sur France Inter, dans les années 1970, où jamais elle n’employait un vocabulaire bébête ou vulgaire. Elle s’exprimait en effet dans une langue très vieille France pour commenter, à travers les milliers de lettres qu’on lui adressait, les événements de la vie quotidienne : l’école, les relations internes à la famille, les angoisses, les désirs, les morts, les naissances, etc.

Elle consacra sa vie aux enfants. Sans donner de recettes, elle militait pour que l’on s’adressât à eux comme à des êtres de langage, fondant son autorité sur la force d’une parole plutôt que sur des règles disciplinaires. Elle s’efforçait de convaincre les parents et les éducateurs qu’il ne fallait pas mentir aux enfants, ni sur leur origine ni sur la sexualité. Ses prises de position pour une pédagogie de masse, son adhésion iconoclaste à la foi chrétienne et enfin sa croisade, à partir de 1979, en faveur de la création de ” maisons vertes ” destinées à accueillir des enfants de moins de 3 ans accompagnés de leurs parents – transition vers l’entrée en maternelle – firent d’elle un personnage échappant à tout manichéisme. Et pourtant, elle fut détestée par de stupides détracteurs, qui la rendirent responsable de son vivant et post mortem d’un abaissement des valeurs de la puissance parentale et scolaire, voire de la crise des banlieues. Quant à ses idolâtres, ils ne cessent aujourd’hui de la sanctifier en donnant d’elle une image qui n’est pas à la hauteur de ce qu’elle fut.

Née le 6 novembre 1908, elle grandit dans une famille de polytechniciens et de militaires imprégnés des idées monarchistes et xénophobes de Charles Maurras et marqués par la lecture quotidienne de L’Action française. On lui enseigna que les enfants naissaient dans des boîtes envoyées sur terre par le Sacré-Coeur de Jésus, que la sexualité était répugnante, que les ” boches “, les Nègres et les juifs étaient les ennemis de la patrie et que les femmes avaient pour seul destin de passer de l’état de vierge à celui de mère sans avoir le droit d’accéder à une activité professionnelle ou intellectuelle.

Au début de la première guerre mondiale, dans sa petite enfance, elle se prit pour la fiancée de son oncle maternel, capitaine d’un bataillon, mort au combat en juillet 1916. Soutenue par ses parents, elle se regarda alors comme une veuve de guerre incapable de faire le deuil de ce premier amour. Sans doute peut-on trouver dans cet épisode la genèse de sa révolte de 1949 contre une idéologie, assez répandue dans les milieux chrétiens, selon laquelle les veuves de guerre devaient rester fidèles corps et âme au mari défunt.

Elle se retrouva dans une situation de détresse, à un âge de la vie où elle aurait dû s’épanouir. Un autre événement contribua à accentuer son malheur : la mort de sa soeur aînée, en 1920, des suites d’un cancer des os. Au sein de sa famille, sa mère ne sortit guère d’un état dépressif, une mélancolie survenue à la suite d’une fièvre cérébrale et de bouffées délirantes. Avec une telle éducation, et au contact de cette mère aimante mais dépressive, Françoise, envahie par des pulsions violentes, ne parvenait ni à entretenir une relation avec un homme ni à se construire une identité.

Pour toutes les femmes de cette génération, désireuses de s’émanciper, plusieurs voies étaient possibles, au seuil des années 1930 : l’engagement politique, l’écriture, le féminisme, le socialisme, la psychanalyse ou encore l’accès à un métier, et donc à une autonomie. C’est ce dernier choix que fit Françoise quand, elle entreprit, contre l’avis de sa famille, des études de médecine. Elle voulait devenir, disait-elle, ” médecin d’éducation “, autant pour se guérir de ses souffrances que pour ne pas répéter les erreurs commises par ses parents. Elle croisa bientôt l’aventure du freudisme français en la personne de René Laforgue, fondateur, avec notamment Edouard Pichon et Marie Bonaparte, de la Société psychanalytique de Paris (SPP, 1926).

La cure lui permit de devenir une autre femme et de sortir de son enfermement mortifère. Elle fut donc arrachée aux préjugés de son milieu par l’accès à une nouvelle culture : la psychanalyse. Sa faculté inouïe d’écoute de l’enfance lui fut ensuite révélée par Edouard Pichon, son deuxième maître, pédiatre, maurassien, dreyfusard, et auteur, avec son oncle Damourette, d’une célèbre grammaire descriptive de la langue française : Des mots à la pensée.

A cette époque, deux courants s’opposaient à l’intérieur de l’International Psychoanalytical Association (IPA) fondée par Freud en 1910 : l’école viennoise, représentée par Anna Freud, et l’école anglaise animée par Melanie Klein. Deux femmes donc, toutes deux chefs d’école, puisque c’était aux femmes qu’avait d’abord été dévolu le rôle d’analyser les enfants, après que Freud eut mené la première cure infantile, en 1908, avec le jeune Herbert Graf, âgé de 5 ans.

Pour les annafreudiens, et pour Freud lui-même, l’analyse d’un enfant ne devait pas commencer avant l’âge de 4 ans ni être conduite en direct, mais par la médiation d’un parent jugé protecteur, le père en général. Pour les kleiniens au contraire, il fallait abolir les barrières qui empêchaient le psychanalyste d’accéder à l’inconscient de l’enfant en bas âge (de 2 à 3 ans). Si Freud avait été le premier à découvrir chez l’adulte l’enfant refoulé, Melanie Klein, par l’intérêt qu’elle portait aux relations archaïques à la mère, fut la véritable initiatrice des cures d’enfants. Elle inventa le dispositif permettant à l’enfant de s’exprimer qui fut adopté ultérieurement par tous les cliniciens de l’école anglaise, Donald Woods Winnicott notamment : pâte à modeler, jouets, balles, billes, ciseaux, pinceaux, crayons, mobilier, etc. Après l’émigration d’Anna Freud en Grande-Bretagne, en 1938, kleiniens et annafreudiens, tout en s’opposant, furent à l’origine d’un développement mondial de l’approche psychanalytique des enfants dont se nourrira le savoir psychiatrique — et donc la pédopsychiatrie — pendant des décennies.

Sans être ni kleinienne ni annafreudienne, Françoise Dolto inventa donc en solitaire une méthode de psychanalyse infantile, fondée sur la capacité du thérapeute à traduire le langage enfantin. Elle en exposa les principes, en 1939, dans sa thèse de médecine – Psychanalyse et pédiatrie – à travers seize cas où elle évita le vocabulaire savant en n’hésitant pas à parler de ” pipi au lit ” ou de ” caca dans la culotte ” : elle employait ainsi dans la cure les mêmes mots que l’enfant afin de lui signifier ses propres pensées sous l’aspect d’une réalité.

En 1938, elle rencontra Jacques Lacan qu’elle suivit tout au long de sa carrière. Elle lui emprunta ses concepts en les nommant à sa manière. Ainsi, en s’inspirant de la notion de stade du miroir et de celle d’image du corps, avancée par Paul Schilder, elle créa le terme d’image inconsciente du corps pour désigner ” l’incarnation symbolique du sujet désirant “. Pendant quarante ans, Lacan et Dolto feront figure de couple parental pour des générations de psychanalystes français. En septembre 1940, elle inaugura, à l’hôpital Trousseau, une consultation ouverte aux analystes désireux de se former à la pratique de la psychanalyse d’enfants. Durant l’Occupation, elle se montra maréchaliste, comme l’indique sa correspondance, sans jamais adhérer à la collaboration ou à l’antisémitisme. En 1942, elle épousera Boris Dolto, un médecin russe émigré, qui fondera une nouvelle méthode de kinésithérapie.

Au lendemain de la seconde guerre, elle intégra à sa pratique la technique du jeu en donnant le nom de ” poupée-fleur ” à un objet – une tige recouverte de tissu vert avec une tête de marguerite -, qui pouvait servir de support à l’enfant pour sortir de toutes sortes de pathologies. Le mot fera fortune au point d’être confondu avec l’objet transitionnel de Winnicott (le ” doudou “).

Tandis que se développait, sous la houlette de Serge Lebovici et de René Diatkine, un autre courant de psychiatrie infantile, rattaché à l’IPA et à la SPP, et plus médical et plus institutionnel, Dolto poursuivait son enseignement en formant de nombreux élèves et en travaillant avec Jenny Aubry, médecin des hôpitaux, qui s’occupait depuis 1949 des enfants séparés, abandonnés, hospitalisés.

En 1963, elle fut, comme Lacan, interdite de formation et donc exclue de l’IPA et, de ce fait, séparée du légitimisme freudien. Elle faisait, disait-on, figure de gourou et même le grand Winnicott, qui reconnaissait son génie, lui reprocha d’avoir trop d’influence sur ses élèves et de ne pas obéir aux règles standards de l’analyse didactique. Elle participa alors à la création de l’Ecole freudienne de Paris (EFP, 1964-1980), où elle poursuivit son travail sous la forme d’un Séminaire qui attira de très nombreux cliniciens.

Trois ans plus tard, lors d’un colloque sur les psychoses infantiles, organisé par Maud Mannoni — son élève et amie —, elle présenta le cas Dominique, qui sera publié ultérieurement et deviendra un classique : elle y racontait les douze séances de la cure d’un adolescent de 14 ans, qu’elle avait menée au Centre Etienne-Marcel, en y ajoutant des commentaires poignants.

Devenue célèbre et entourée de disciples, Françoise Dolto fut sollicitée en 1977 par Gérard Sévérin, éditorialiste au journal La Vie, pour s’exprimer sur la religion. Elle proposa alors une lecture dite ” psychanalytique ” des Evangiles qui la conduisit à donner une signification spiritualiste à la question du désir, conçu comme une transcendance humanisante. Par l’incarnation et la résurrection, par la crucifixion qui le faisait sortir d’un ” placenta ” et d’un monde utérin pour accéder à la vie éternelle, le Christ devenait, selon elle, la métaphore même du désir guidant l’homme, de la naissance à la mort, vers une grande quête de son identité.

En 1981, elle reprit le dialogue pour mettre ” la foi au risque de la psychanalyse “. Elle affirma que ” Freud n’aurait rien inventé ” s’il était ” resté cantonné dans sa religion juive “. Après avoir interprété l’athéisme de Freud comme un rejet du judaïsme, elle fit de lui en 1986 un ” prophète de la Bible ” et stigmatisa la violence antireligieuse dont il avait fait preuve, en 1927, dans L’Avenir d’une illusion.

Les dialogues sur la foi et les Evangiles furent critiqués, à juste titre, autant par les chrétiens que par les théologiens et les psychanalystes. Les uns reprochèrent à l’auteur de se livrer à une exégèse psychologisante des textes sacrés, les autres se montrèrent hostiles à cette tentative de christianisation de la psychanalyse.

Cet engagement ne fut pas unique. Bien qu’étrangère à toute prise de parti politique, cela ne l’empêcha pas, en 1977, de livrer un combat en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité et d’une révision du code pénal concernant la sexualité des mineurs. Elle sera alors traitée d’ultragauchiste par l’extrême droite, puis de pédophile par ses ennemis. Cela paraît bien loin…

Cent ans après la naissance de Françoise Dolto, les enfants, les parents et les adolescents de France devraient se souvenir, au-delà de toute critique, de ce qu’ils doivent, non seulement aux pionniers de la psychanalyse d’enfants, mais à cette femme hors du commun qui sut trouver les mots qui convenaient à la diffusion de la pensée freudienne. Grâce à sa parole largement médiatisée, on sait en effet, mieux encore qu’autrefois, que l’amour et la bonne éducation ne suffisent pas à faire de l’enfant un adulte éclairé par la raison, comme le pensaient les philosophes des Lumières, attachés à l’idée que l’enfant serait un adulte en miniature. Car, pour réussir une éducation, encore faut-il savoir que les valeurs qu’elle porte – fussent-elles les plus nobles — risquent toujours de s’inverser en leur contraire si celui qui les transmet reste sourd au désir inconscient de l’enfant.

Par Elisabeth Roudinesco

Elisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse

et auteure avec Michel Plon du Dictionnaire de la psychanalyse , Fayard, 2006.

© Le Monde — mercredi 22 octobre 2008

10. Lorsque la biographie paraîtra…

Tout était calé. Pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de Françoise Dolto (1908-1988), deux événements majeurs devaient rythmer la fin d’année. D’un côté, un grand colloque international à l’Unesco, prévu les 12, 13 et 14 décembre. De l’autre, la publication chez Gallimard de ” la ” biographie de référence de la grande clinicienne. Las ! Il faudra encore se montrer patient. La biographie, attendue depuis vingt ans ou presque, vient d’être reportée à 2010.

Kathleen Kelley-Lainé travaille pourtant sur le sujet depuis quatre ans. Cette psychanalyste assure que son texte est rédigé aux deux tiers et qu’elle avance ” en toute confiance “. Choisie par Catherine Dolto, médecin et fille de la célèbre psychanalyste, elle a eu accès aux archives familiales. Mais son projet se heurte à mille difficultés. Pour compenser ce retard, Gallimard sortira le 21 novembre un album de famille riche en iconographie. Sous le titre Françoise Dolto, archives de l’intime, ce livre se présente comme une émouvante mise en scène de documents personnels et de témoignages de proches. ” C’est une présentation inédite de Françoise Dolto “, précise-t-on chez Gallimard.

Reste que pour les personnes qui s’intéressent à l’oeuvre de la psychanalyste, cela promet d’être frustrant. Qu’il s’agisse des ” psys ” ou du grand public qui s’est pris d’affection pour cette doctoresse devenue très médiatique après ses nombreuses émissions, et notamment ” Lorsque l’enfant paraît ” sur France Inter à partir de 1977. Françoise Dolto, clinicienne de génie, a su faire rentrer la psychanalyse dans de nombreux foyers par la diffusion de ses travaux sur l’enfance. Elle mérite mieux que ” l’image d’une Mamie Nova un peu bouffonne qui lui colle à la peau “, soupire Elisabeth Roudinesco, psychanalyste et auteure du Dictionnaire de la psychanalyse (Fayard, 2006).

Le report de la biographie de Kathleen Kelley-Lainé est d’autant plus regrettable que, sur le plan de l’actualité éditoriale, le nom de Françoise Dolto a été souvent mêlé, ces derniers temps, à des querelles de prétoire. En janvier 2007, Catherine Dolto était partie en croisade contre l’animatrice de télévision Daniela Lumbroso, après la publication chez Plon de sa biographie grand public, Françoise Dolto. La vie d’une femme libre. La rivalité entre les deux femmes a tourné à la joute verbale.

Catherine Dolto considère cette biographie comme ” un mélange de choses vraies et de fantasmagorie “. Dans son combat, elle a reçu le soutien sans faille de Gallimard et d’une partie de la petite communauté ” psy “, spécialiste de Dolto : l’éditrice Colline Faure-Poirée, Kathleen Kelley-Lainé, Muriel Djéribi-Valentin, qui a édité la correspondance de Françoise Dolto, et Caroline Eliacheff, fille de Françoise Giroud. De son côté, Daniela Lumbroso a enregistré des messages de sympathie des philosophes Bernard-Henri Lévy et Luc Ferry ainsi que de l’essayiste Jacques Attali.

Le premier round a tourné à l’avantage de l’animatrice de télévision qui a gagné, en septembre 2007, son procès pour ” injures non publiques “, alors qu’elle avait été traitée de ” canaille très prétentieuse ” par Catherine Dolto, dans un courriel largement diffusé. Mais la fille de la célèbre psychanalyste vient de contre-attaquer, en faisant assigner en justice les éditions Plon et l’auteure de la biographie non autorisée pour ” contrefaçon “. Elle demande le retrait du livre qui, avec près de 5 000 ventes, n’a pas été un franc succès.

L’argument majeur avancé par Catherine Dolto il y a dix-huit mois pour contester le livre de Daniela Lumbroso était la préparation d’une biographie de référence. Le procédé consistant à vouloir la doubler était inélégant, faisait-elle valoir. ” L’affaire Lumbroso nous a déstabilisés “, plaide l’éditrice Colline Faure-Poirée, une proche de Catherine Dolto. ” Depuis deux ans, Kathleen Kelley-Lainé a fait un véritable travail de bénédictin. Nous avons suspendu sa biographie car nous voulons faire un pur travail scientifique, l’anti-Lumbroso “, ajoute-t-elle.

Sans doute. Mais c’est bien l’absence d’un tel ouvrage, alors que Françoise Dolto est morte il y a vingt ans, qui suscite des projets alternatifs. Avant Daniela Lumbroso, l’universitaire Jean-François de Sauverzac a écrit une première biographie, Françoise Dolto, itinéraire d’une psychanalyste (Aubier, rééditée chez Flammarion, ” Champs/Biographie “). Sans avoir accès aux archives. La romancière Sophie Chérer a publié chez Stock, au début de l’année, Ma Dolto. ” Un titre qui sonne comme Ma Dalton, mère tutélaire, rebelle patentée “, explique l’auteure qui ne voulait pas rédiger ” une biographie classique “.

Les projets de biographie classique précisément ont pour leur part capoté les uns après les autres. La psychanalyste Claude Halmos, qui a travaillé avec Françoise Dolto, avait ainsi commencé une première biographie, en accord avec Gallimard et les héritiers de la psychanalyste. Mais elle s’est désengagée du projet après un conflit. Plusieurs autres auteurs ont été cités ou évoqués tout au long de ces années, dont celui de Françoise Giroud ou celui de Peter Gay, le dernier biographe de Freud, qui avait l’inconvénient de ne pas parler français. Le nom de Célia Bertin, la biographe de Marie Bonaparte, a aussi un temps été avancé.

Une biographie de référence sur Françoise Dolto, puisée aux meilleures sources, est-elle finalement envisageable ? Depuis la mort du chanteur Carlos, fils de Françoise Dolto, la réponse repose sur les épaules de Catherine Dolto. Veut-elle véritablement qu’une vie de sa mère soit publiée ? ” J’ai pensé pendant longtemps que ce n’était pas l’urgence, explique-t-elle. Son oeuvre était masquée par sa notoriété. Elle avait elle-même beaucoup raconté sa vie. On a pris notre temps et le temps est maintenant venu. ” Un temps qui paraît long aux spécialistes. ” Cela fait vingt ans que l’on attend une biographie sérieuse et qu’elle n’arrive toujours pas, car les biographes sont obligés de travailler sous surveillance “, déplore Elisabeth Roudinesco.

La vie de Françoise Dolto ne présente pourtant guère d’ombre qui ne soit connue. Elevée dans une famille de droite, proche de l’Action française, elle a traversé le siècle sans montrer une grande perspicacité politique. Ce n’était pas son terrain de prédilection. Rien qui puisse expliquer les malheurs et contretemps de cette biographie. Contretemps d’autant plus fâcheux que si Françoise Dolto demeure, aujourd’hui, la figure la plus populaire de la psychanalyse française, elle reste à l’étranger une personnalité trop méconnue. L’absence d’un travail qui fasse autorité nuit à la bonne diffusion de son oeuvre, essentiellement dans les pays anglo-saxons où l’étude de la vie constitue une porte d’accès à une plongée dans l’oeuvre.

© Le Monde, mercredi 22 octobre 2008