Feu sur la psychanalyse

ELECTROCHOC

[Image : Sans titre]

Feu sur la psychanalyse

Par Jacqueline De Linares


une poignée de parents d’autistes en colère

Ce ne sont ni de grands intellectuels ni des médecins de haute volée, juste une poignée de parents d’autistes en colère. Mais ils viennent de porter l’un des pires coups jamais reçus pas la psychanalyse. Le 8 mars ,sous leur pression, et après avoir mobilisé un bataillon de 145 experts, la Haute autorité de Santé (HAS) a qualifié de «non consensuelles» les approches psychanalytiques de l’autisme. Le verdict est sans appel : les principes freudiens n’ont pas «fait la preuve de leur efficacité» pour cette pathologie, et les psychiatres qui les mettent en œuvre «doivent se remettre en question.»

après le Livre noir & le Crépuscule d’une idole, la thérapie de choc des parents d’autistes

«Encore une croisade contre nous,» ont hurlé les intéressés. Ils avaient déjà été sérieusement chahutés par le Livre noir de la psychanalyse, coécrit par une quarantaine de spécialistes, en 2005 (1), puis par la charge du philosophe Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne, en 2010 (2). Cette fois-ci, les adeptes de Freud risquent de perdre une bataille autrement plus redoutable : celle de l’opinion publique. Les parents d’autistes infligent à la profession une véritable thérapie de choc : aux psychanalystes d’exorciser leurs démons.

dressage vs. divan

C’est que les théories du psychanalyste Bruno Betthelheim qui, dans les années 70, accusait les mères abusives d’avoir généré l’autisme de leur enfant, ont laissé des traces. Comme en témoignent les propos de parents sur la blogosphère (« On nous met en accusation, on nous demande si on désirait notre enfant, si nous sommes un bon couple ») ou les discours des psys rapportés dans le Mur de Sophie Robert, soutenu par l’association de parents Autistes sans frontières. Le film est accablant pour certains praticiens interrogés. Florilège : «Avec un enfant autiste, j’en fais très peu. Je pose mes fesses, je me mets à côté de lui et j’attends», « Ils sont restés dans l’utérus, pourquoi voulez-vous qu’ils parlent ?» Le Mur est actuellement interdit par la justice, à la demande de lacaniens mécontents d’être ainsi «ridiculisés» ; mais leur image a pris un coup terrible. «Nos enfants sont des handicapés. Ils souffrent d’un trouble du développement neurologique, explique Vincent Gerhards, président du {collectif Autisme. On les laisse végéter dans des hôpitaux psychiatriques, alors que des techniques de rééducation comportementales existent}.» Des méthodes venues des États-Unis, assimilées à du «dressage» par les partisans du divan, mais qui sont aujourd’hui recommandées par la Haute autorité de Santé.

un formidable outil de critique et de subversion

Il est loin le temps où tout le quartier Latin s’allongeait sur le divan. Après
les premières charges des intellectuels, les usagers, parents d’autistes en tête, montent au créneau. En cause : des pratiques figées dans leur dogmatisme.

Que des usagers aient osé se révolter contre la doxa psychanalytique, c’est un tournant. Surtout en France, terre d’élection de Freud, où la discipline a dominé pendant des décennies, non seulement la psychiatrie, la psychologie et la prise en charge de la maladie mentale, mais aussi la plupart des champs intellectuels (philosophie, littérature, ethnologie, politique…), et jusqu’aux plateaux télé les plus courus. Souvenons-nous de ce numéro d’Apostrophes, l’émission culte de Bernard Pivot, consacré à la psychanalyse en mars 1977. À l’époque, dans l’ambiance contestataire héritée de Mai-68, la pensée freudienne est un formidable outil de critique et de subversion. Le flamboyant Jacques Lacan domine la scène intellectuelle. Les autres saints fondateurs sont adulés : Freud, Jung, Klein, Winnicott… On s’empoigne, au quartier Latin, à propos des scissions au sein de telle ou telle école. Lorsque l’enfant paraît, la nouvelle émission de Françoise Dolto sur France-Inter, fait alors un tabac.

quand l’amour aussi passait par le divan

Tout intellectuel qui se respecte possède Vocabulaire de la psychanalyse, de Laplanche et Pontalis, dans sa bibliothèque. Même le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, a tâté du divan, comme le révèle le Canard enchaîné. Entrer en psychanalyse, c’est avoir “une aura intellectuelle, un bonus culturel”, peut donc déclarer Bernard Pivot. Sur son plateau, le psychanalyste Didier Anzieu loue, lui, cet “accès à une forme moderne de sagesse”, cette possibilité de “guérison des parties souffrantes d’une personne.” Il décrit un voyage, “à mi-chemin entre la médecine et la philosophie.” L’amour aussi passe par le divan. La psychosociologue Dominique Frischer renchérit en évoquant les annonces rencontres du Nouvel Observateur, où les lecteurs aiment à préciser qu’ils sont “analysés”. Censés s’être purgés de leurs névroses, ils entendent que l’âme sœur le soit également !

au temps des voyages psychanalytiques

Pourtant, une cure analytique, c’est long, six ans, dix ans, voire plus, à raison de deux à trois séances par semaine. C’est cher, aussi (50 euros en moyenne aujourd’hui, non remboursés). Mais les enfants gâtés des Trente Glorieuses s’embarquent par milliers pour ce voyage initiatique qui va les aider à surmonter leur mal de vivre. Tout interne en psychiatrie se doit aussi de faire une analyse, ce qui imprimera pour longtemps les théories du médecin viennois dans le système de soins français, jusqu’au plus profond de son inconscient. D’autant que, durant ces années 1970, le traitement de la santé mentale fait sa révolution. Fini la culture asilaire du XIXème siècle. Désormais les soins se développeront hors les murs de l’hôpital. Le malade ne sera plus un tas de molécules abruti par les médicaments et les électrochocs, mais un sujet qu’on va révéler à lui-même.

refus de la science : rejet du DSM et des conclusions de l’Inserm

Or ce qui fit sa force il y a quarante ans est aujourd’hui son talon d’Achille : la théorie psychanalytique, si elle a humanisé la santé mentale, n’a pas évolué au rythme de la science. Au nom de la liberté, elle a même eu tendance à la fuir. Elle a rejeté en bloc les versions successives du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), publié par la psychiatrie américaine, continuant à s’accrocher à sa classification limitée aux névroses et aux psychoses. La remise en question est presque une hérésie. Déjà, en 1985, un article du docteur Escoffier-Lambiotte, dans « le Monde », qui pointait les découvertes sur les origines génétiques de l’autisme, avait suscité une vague de protestations des psychanalystes. En 2004, encore, ils snobent une étude de l’Inserm comparant les différents types de psychothérapie et concluant que les méthodes comportementalistes et cognitivistes se révélaient plus efficaces que celles inspirées de Freud.

L’heure n’est toujours pas à la catharsis. Les intégristes de l’inconscient continuent de refuser toute évaluation

La pédiatre, épidémiologiste et directrice de recherche à l’Inserm Anne Tursz l’a constaté en enquêtant auprès de 50 psychiatres (dont la moitié sont psychanalystes). Elle a noté «une dévalorisation de la recherche en général voire une affirmation de son inutilité, et une véritable hantise des publications américaines, des classifications, échelles et outils, tout ceci semblant vécu comme des outils de restriction de l’espace de liberté professionnelle.»

rendez-vous manqués avec les grands mouvements sociaux

Rendez-vous manqués avec la science, mais aussi avec les grands mouvements sociaux. Dans Psychothérapie démocratique (3), à paraître le 27 avril, le professeur de psychologie clinique Tobie Nathan souligne la façon dont la psychanalyse a perdu son crédit aux États-Unis, autre terre d’élection : dans les années 1970, au moment des grandes revendications gay, elle continue à considérer l’homosexualité comme une perversion et une maladie. Dans les années 1980, en pleine explosion de l’épidémie du sida, elle persiste à conseiller l’arrêt brutal de la drogue aux toxicomanes, préalable à tout travail thérapeutique, alors que la distribution gratuite de seringues est prônée par tous les soignants.

& maintenant les psychiatres comportementalistes

Plus récemment, elle n’a pas mesuré l’enjeu du débat sur le mariage gay, l’adoption au sein des couples homo- parentaux et la transsexualité. Certes, les grands principes de la théorie freudienne (le ça, le moi et le surmoi) sont encore enseignés en philosophie dans les lycées. Certes ils imprègnent encore la pédopsychiatrie. Mais désormais ce sont les psychiatres comportementalistes (Christophe André, Patrick Légeron…) qui trustent les rayons des librairies et les médias. Après les parents d’autistes, les dyslexiques, les schizophrènes, les bipolaires, les dépressifs pourraient à leur tour monter au créneau. Aux États-Unis, un bipolaire vient d’ailleurs d’intenter un procès à son psychothérapeute qui, en quinze ans, ne lui a jamais proposé le traitement médicamenteux susceptible de réguler son humeur. Le constat de Tobie Nathan: «La psychanalyse est en fin de règne.» Comme l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco et le philosophe Alain Badiou (voir leur appel p. 100), il plaide pour un renouveau des pratiques. Sortir du déni. Ou mourir.

Jacqueline De Linares


(1) Les Arènes.

(2) Grasset.

(3) Coécrit avec Nathalie Zajde, chez Odile Jacob.

Delion : irréprochable

Patrick Alary nous mande

16 avril 2012

Chers amis, chers collègues,

C’est évidemment avec grand plaisir que je transmets ce courriel de Pierre Delion ainsi que la lettre du Conseil de L’Ordre qui conclue qu’il «n’y a pas lieu à transmettre le Professeur Pierre Delion devant la Juridiction professionnelle de Première instance.»

Il y a tout lieu de se réjouir de cette décision et Pierre tient à adresser à chacun d’entre vous ses plus sincères remerciements.

Mais l’action n’est pas terminée puisqu’un appel est possible et qu’à ma connaissance, les Recommandations de la HAS sont toujours en vigueur.
Merci à chacun de son soutien et de votre mobilisation, qui doit se poursuivre. Merci également de transmettre ce courriel largement et sans modération, malgré la nécessaire humilité qui demeure puisque si une partie du chemin est franchie, il en reste à parcourir !

Bien cordialement,

Dr Patrick Alary

Autisme – la FASM Croix-Marine analyse les recommandations de la HAS

COMMUNIQUÉ DE PRESSE
PARIS, le 16 MARS 2012


Fédération d’aide à la Santé mentale
CROIX-MARINE

Pour une action coordonnée en faveur des personnes présentant une souffrance ou un handicap psychiques dans les champs sanitaire, social et médico-social


La HAS et l’autisme : une autorité de moins en moins haute

La FASM Croix-Marine a pris connaissance des recommandations de la Haute autorité de santé (HAS) et de l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) sur la prise en charge des personnes avec autisme.

Si elle se félicite de constater la recherche de convergence entre ces deux agences à propos de troubles qui nécessitent fréquemment un recours successif et/ou conjoint des dispositifs sanitaire et médico-social, la FASM ne peut que regretter la rédaction finale de ces recommandations qui posent à la fois des questions de méthodologie, d’éthique scientifique et d’indépendance qu’on est en droit d’attendre d’une instance qui se veut “haute autorité.”

Avant toute chose, il faut rappeler la situation inacceptable et même scandaleuse qui est faite dans notre pays aux personnes avec autisme qui, quel que soit leur âge, sont souvent contraintes d’aller en Belgique pour trouver des conditions d’accueil et de prise en charge acceptables. Sans entrer dans une vaine polémique, la FASM déplore que la HAS cautionne une hypothèse qui ferait d’une soit disant référence à la psychanalyse la cause de ce retard inadmissible, en dédouanant ainsi les pouvoirs publics de leur carence. La réalité est que les “plans autisme” successifs et les déclarations de bonnes intentions se sont accumulés au fil des ans sans que, concrètement, les moyens nécessaires aient été donnés aux professionnels engagés ainsi qu’aux familles afin de créer les réponses indispensables en matière d’accueil, de soins, d’éducation et de scolarisation adaptée.

La FASM fait deux constats :

– impasse totale sur l’absence de consensus

dans son chapitre “Définition de ses recommandations sur l’autisme”, la HAS fait l’impasse totale sur l’absence de consensus concernant la notion de “spectre autistique” préconisé par le DSM qui recouvre des réalités cliniques d’une très grande hétérogénéité. Ainsi des recherches cliniques internationales ont mis en évidence des troubles complexes et évolutifs du développement de l’enfant pour lesquels il n’est pas exact de dire « qu’ils persistent à tous les âges de la vie », à la différence des troubles autistiques validés sur le plan clinique.

– insuffisance de moyens nécessaires

Les recommandations concernant l’évaluation initiale des troubles visant à proposer sans délai un projet personnalisé, mais aussi les évaluations ultérieures devant associer la famille, rendent bien compte des pratiques des équipes disposant des moyens nécessaires. Il faut néanmoins souligner que de nombreuses familles rencontrent de grandes difficultés pour accéder dans des délais décents à ces évaluations du fait d’une insuffisance des équipements ; la prise en charge de beaucoup d’enfants est, par ailleurs, insuffisante car ponctuelle du fait du manque de places, aussi bien dans les hôpitaux de jour, les IME ou les écoles ordinaires lorsqu’ils pourraient en bénéficier.

des modes d’intervention qui ne relèvent pas des mêmes logiques

Concernant les interventions recommandées, la FASM s’étonne de voir mis sur le même plan, comme s’il s’agissait de comparer des stratégies alternatives de prise en charge, des modes d’intervention qui ne relèvent pas des mêmes logiques (méthodes éducatives, psychanalyse, psychothérapie institutionnelle, packing, chimiothérapies) qui ne peuvent être, si nécessaire, que coordonnées et complémentaires. Cet amalgame est d’autant plus surprenant qu’il vient d’un organisme qui revendique une démarche objective : la première condition d’une réflexion scientifique est de ne pas confondre des objets relevant de catégories différentes, ce qui ne semble pas avoir été le cas.

critères de validité scientifique très faibles

Plus précisément, il existe aujourd’hui un quasi consensus de tous les professionnels compétents et de la majorité des familles pour considérer que les enfants avec autisme ont besoin d’une éducation et d’une scolarité dans un environnement spatio-temporel structuré, utilisant différents supports facilitant la communication. Fallait-il pour autant que la HAS privilégie une méthode éducative au point de s’en faire le porte-parole en reprenant les termes mêmes utilisés dans les manuels supports de la méthode ABA ? Contrairement à ce que ce texte de la HAS sous-entend, les critères de validité scientifique concernant les interventions fondées sur l’analyse appliquée du comportement sont très faibles, comme l’a pointé une sommité internationale de l’autisme telle que Laurent Mottron, chercheur que l’on ne peut soupçonner d’inféodation à la psychanalyse. L’académie américaine de pédiatrie, de son côté, a également souligné que la force de la preuve de la technique ABA était très insuffisante et la cote bien en dessous du B que lui accordé la HAS. De même, une association de personnes autistes de haut niveau (Satedi) se montre très critique envers cette méthode.

HAS et refus récurrent des pouvoirs publics

Par ailleurs, comment ne pas être indigné, lorsqu’on lit qu’il faut recourir à un taux d’encadrement d’un adulte pour un enfant pendant 25 heures par semaine lorsqu’on met cette préconisation en regard des refus réitérés des pouvoirs publics d’accorder, là à un hôpital de jour un poste d’orthophoniste, là à un IME un poste supplémentaire d’éducateur, là dans une école accueillant des enfants avec autisme le ou les postes d’auxiliaire de vie scolaire nécessaires ? De qui se moque la HAS si ce n’est d’abord des familles confrontées à ce refus récurrent des pouvoirs publics de prendre en compte les besoins élémentaires de ces enfants ?

la psychanalyse, un outil pour la compréhension du vécu émotionnel des enfants

La FASM se demande où la HAS a vu pu voir des interventions fondées exclusivement sur des approches psychanalytiques ou sur la psychothérapie institutionnelle ? Certes, il ne s’agit pas de nier la réalité des a priori, des pratiques et des propos aussi blessants qu’indigents soutenus par certains qui se réclament de la psychanalyse, mais ces errements ne reflètent en rien la place occupée par la psychanalyse dans les dispositifs de soins ou médico-sociaux. La psychanalyse n’est pas un traitement de l’autisme et n’a pas vocation à se substituer aux approches éducatives et pédagogiques. En revanche, elle propose un outil pour la compréhension du vécu émotionnel des enfants, ainsi que de celui des professionnels engagés auprès d’eux. De même, la psychothérapie institutionnelle ne peut être présentée comme une alternative aux interventions éducatives : elle est une modalité de travail permettant de soutenir le collectif des intervenants pour faire en sorte que l’institution concernée reste vigilante sur sa bientraitance (pour reprendre une formulation de l’ANESM dans ses recommandations de janvier 2010).

packing : bientraitance

Quant au packing, qui est une réponse de dernier recours pour des situations, rares, souvent dramatiques, car rebelles aux réponses déjà proposées, la FASM déplore qu’au moment où un projet de recherche clinique est en cours (projet qui a reçu toutes les habilitations prévues par les procédures de la Santé et de l’Université), la HAS le condamne sur des arguments énoncés comme éthiques. Les autorités de la HAS se sont peut être fait une opinion à partir de la seule visualisation d’un clip au montage scandaleux manipulant des images de type film d’épouvante. Si elles avaient été témoins d’une séance, elles auraient pu constater l’importance de la dimension humaine et relationnelle de cette pratique utilisée par des professionnels chevronnés et formés et le soulagement qu’elle peut apporter à des enfants en grande souffrance (tout comme à leur famille souvent désespérée devant des symptômes majeurs et résistants). Le constat serait, alors, tout autre : on est bien dans le registre de la bientraitance contrairement à la caricature véhiculée par certaines familles qui ignorent en fait de ce dont il s’agit.

En conclusion, la FASM constate que ces recommandations, bien loin de compléter les recommandations de l’ANESM de janvier 2010 et d’apporter une expertise scientifique solidement étayée, s’inscrivent dans un contexte idéologique dont l’HAS se fait complice par ses raccourcis et ses approximations. Alors même que des coopérations nouvelles s’étaient développées entre familles et professionnels, comme l’attestent le fonctionnement des Centre de ressources autisme (CRA) et le dernier congrès de l’Association nationale des centres de ressource autisme (ANCRA) à Strasbourg en juin 2011, ce texte se rapproche plus d’un manifeste visant à faire interdire la psychanalyse et la recherche clinique et à conforter les méthodes comportementales et plus particulièrement l’une d’entre elles, prenant ainsi le risque de rallumer des guerres dont les premières victimes seront les enfants, et les personnes autistes en général, ainsi que leurs familles, qui se croient pourtant entendues.

vers un marché de la formation à la méthode ABA

La FASM Croix-Marine attachée à une conception solidaire et au service public des soins et de l’Éducation, ne peut accepter la voie dans laquelle la HAS s’est implicitement engagée. En effet, ce dont il est question, in fine, c’est du basculement revendiqué par certains des moyens du service public vers un marché de la formation à la méthode ABA, méthode qui, contrairement à ce qui est proclamé, est loin de faire l’objet d’un consensus international et qui est même remise en question là où elle est apparue.

C’est ainsi bien mal engager cette année 2012 de l’autisme, déclarée grande cause nationale.

manque d’impartialité

Avec ces recommandations, la HAS a montré que, loin de l’impartialité que requiert sa mission, elle a accepté d’infléchir ses positions sous l’influence de lobbies et de politiques. Certains ont même prétendu faire interdire la psychanalyse par la loi, ce qui certes peut faire sourire, mais montre le parti pris irrationnel qui sous-tend des démarches dont la HAS se fait malheureusement l’allié objectif.

La FASM constate que ces recommandations viennent s’ajouter à un certain nombre d’autres dysfonctionnement qui interrogent sur le fonctionnement et l’indépendance de la HAS : rappelons pour mémoire le retrait à la suite d’une décision du Conseil d’État des recommandations de bonnes pratiques de 2009 concernant le traitement médicamenteux du diabète type 2, ou celles concernant la maladie d’Alzheimer que le président de la HAS a pris lui-même l’initiative de retirer.

la HAS réactive des conflits inutiles et dommageables

Ces recommandations sur l’autisme apportent une preuve de plus que la HAS n’est plus, si elle l’a jamais été, la haute autorité indépendante susceptible d’aider les professionnels à améliorer la qualité des soins et d’apporter garantie et confiance aux personnes en souffrance et à leur entourage. En l’occurrence, loin de faire avancer un consensus sur les bonnes pratiques, elle réactive par son absence de rigueur et une éthique discutable des conflits inutiles et dommageables pour les usagers eux-mêmes.


Contacts presse

_ Dr Bernard DURAND Président
_ courriel : b.j.durand@free.fr
_ Tel : 06 85 21 38 79
_ 31, rue d’Amsterdam – 75008 PARIS
_ téléphone : 01 45 96 06 36 – télécopie : 01 45 96 06 05
_ URL : croixmarine.com –
_ courriel : croixmarine@wanadoo.fr
_ Organisme formateur n° 11 75 203 79 75

À propos de l’autisme: science sans conscience n’est que ruine de l’âme

À propos de l’autisme: science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Par Dr Patrick Alary

16 Mars 2012, Les invités de Mediapart

“Après le diabète, les maladies d’Alzheimer, c’est au tour de l’autisme d’être l’objet d’un discours qui ne repose, quelle que soit la qualité de ses signataires, sur aucun véritable critère scientifique validé”, estime Patrick Alary, psychiatre des hôpitaux et président de la commission scientifique de la Croix marine (fédération d’aide à la santé mentale) à propos des dernières recommandations de la Haute autorité de santé.

avant-propos de Médiapart

Édition : Contes de la folie ordinaire

Comment cette société-ci accueille-t-elle la folie? Par la peur et le bannissement? Les prisons comptent près d’un quart de détenus qui souffrent de troubles psychiques et le projet de loi sur la rétention de sûreté devrait prolonger indéfiniment la détention de ceux que l’institution jugera dangereux (pour qui? pour eux même ou pour la société?). À côté de cela, le président de la République demande une réforme en profondeur du droit de l’hospitalisation psychiatrique, notamment accompagnée de la création d’un fichier national des hospitalisations d’office.

Cette édition se veut le lieu du débat, et pourquoi pas, des propositions d’action.


consensus de convictions scientistes ou idéologiques

La Haute autorité de Santé a tranché et le verdict est tombé : «la HAS et l’Anesm sont formellement opposées à l’utilisation» du packing.

méthodologie de preuves évaluables par quantification et généralisation

Au-delà de l’autisme, des autres troubles envahissants du développement et des interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent que promeut cet avis, et malgré la méthode participative dont il est fait état dans le préambule de ces recommandations, force est de constater que ces nouvelles recommandations, manifestement, sont un compromis sur l’autel duquel on a choisi de sacrifier le packing ainsi que la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle afin de ménager les lobbies s’affrontant bruyamment depuis quelques mois autour de la question de l’autisme. Au-delà de la nouvelle ligne Oder-Neisse, donc, les promoteurs de ces approches ne sont probablement pas considérés comme assez puissants pour être pris en considération.

Mais, au-delà de ces mises à l’écart, le packing étant le bouc-émissaire sacrifié sur l’autel d’un compromis à l’évidence politique, c’est toute une nouvelle manière de considérer les prises en charge qui est ici mise en évidence : cette manière est fondée, paradoxalement et malgré les affirmations contraires réitérées sur ce plan, non sur la science mais sur un consensus de convictions scientistes ou idéologiques s’appuyant sur les seules «méthodologies de preuves évaluables par quantification et généralisation» (1).

psychanalyse et psychothérapie institutionnelle : non pertinence

Constatons, également, que pour la première fois dans une démocratie, une autorité publique (2) décide de bannir pour «non pertinence» la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle de l’aide et du soin de personnes atteintes d’une affection accompagnée de trouble et de souffrance psychiques.

Reprenons le texte de la Haute autorité sur le packing : «en l’absence de données relatives à son efficacité ou à sa sécurité, du fait des questions éthiques soulevées par cette pratique et de l’indécision des experts en raison d’une extrême divergence de leurs avis, il n’est pas possible de conclure à la pertinence d’éventuelles indications des enveloppements corporels humides (dits packing), même restreintes à un recours ultime et exceptionnel. En dehors de protocoles de recherche autorisés respectant la totalité des conditions définies par le Haut conseil de la santé publique (HCSP) (3), la HAS et l’Anesm sont formellement opposées à l’utilisation de cette pratique (4)».

interdire et le packing et la recherche sur le packing

Ainsi donc, l’HAS est opposée à une pratique dont elle recommande malgré tout l’usage dans le cadre de protocoles de recherche visant à en valider, éventuellement, l’utilisation. Il s’agit, sous une forme rappelant la casuistique jésuite, d’une injonction paradoxale : je vous interdis les moyens de prouver scientifiquement ce que vous avancez. En effet, avec une telle recommandation, comment les parents se risqueraient-ils à accepter une telle pratique dans un protocole de recherche pourtant autorisé ? Cela revient, de fait, à interdire et le packing et la recherche sur le packing et ce au nom des «questions éthiques soulevées par cette pratique» alors même que d’autres, comme la méthode ABA, sont elles aussi contestées, pour les mêmes raisons, par d’éminents scientifiques.

favoriser l’ABA pour contrer la psychnalayse

«De nombreux gouvernements subventionnent pourtant toujours ces thérapies, qui coûtent jusqu’à 60 000 dollars (45 000 euros) par an et par enfant, sous l’influence de groupes de pression. M. Mottron s’inquiète pour sa part d’un possible soutien gouvernemental français à l’ICI. La Haute autorité de santé a en effet commandé un rapport sur ces méthodes qui lui semble biaisé en leur faveur : “En favorisant l’ABA ({Analyse appliquée du comportement) pour contrer la psychanalyse de l’autisme, on passe du tsar à Lénine !}”, dénonce le psychiatre-chercheur canadien Laurent Mottron» (5).

insuffisante à basse

C’est une autiste, Michelle Dawson (6), chercheuse nord-américaine réputée, qui s’en prend à l’ICI (7), préconisée en Amérique du Nord. En 2004, Mme Dawson a publié, sur le web, un plaidoyer sur le manque d’éthique de cette technique et critique maintenant la mauvaise qualité des travaux en intervention : «La littérature sur le sujet est énorme en quantité mais pauvre en qualité scientifique.» Michelle Dawson dénonce également l’adoption de «standards éthiques et de recherche beaucoup plus bas» que la normale et se demande «pourquoi les autistes vivent des discriminations même dans ce domaine.» Nombreux sont les rapports de recherche qui vont aujourd’hui dans le même sens qu’elle : selon l’Académie américaine de pédiatrie, «la force de la preuve (en faveur de l’efficacité de ces techniques) est insuffisante à basse. (8)»

Ces scrupules éthiques sont-ils moins respectables que ceux des experts indécis avancés par l’HAS ?

la base même de la recherche expérimentale

Rappelons que la science n’est pas un dogme, «toute connaissance est issue d’un processus de construction, processus qui consiste en une réorganisation qualitative de la structure initiale des connaissances et qui peut s’assimiler à un changement de conceptions. [3] Pierre Delion rappelle que «[les scientifiques] savent bien qu’avant de pouvoir démontrer quelque vérité scientifique que ce soit, le chercheur émet des hypothèses abductives (j’ai l’intuition que) puis conduit ses recherches pour tenter de démontrer de façon déductive et inductive les hypothèses émises. S’il n’y avait pas d’abord des intuitions basées sur la clinique, aucune découverte n’aurait pu être faite en médecine, ni a fortiori démontrées dans le cadre de l’Evidence Based Medicine.» C’est la base même de la recherche expérimentale.

Et que dire des parents qui continuent de souhaiter que leur enfant, dans des conditions extrêmement codifiées, elles, scientifiquement puisqu’intégrées à un protocole de recherche validé par un comité d’éthique hospitalier universitaire, puissent bénéficier de ce qu’ils considèrent être les bienfaits pour leur enfant de cette technique ?

que reste-t-il de la discussion bénéfice-risque

Car, sur le plan éthique, on ne peut à la fois proclamer que les prises en charge doivent être conduites en plein accord avec les parents et, dans le même temps, leur refuser une prise en charge qu’ils considèrent comme bénéfique : que reste-t-il de la discussion bénéfice-risque pourtant mise en avant à propos de la prescription médicamenteuse de psychotropes?

selon le modèle anglo-saxon dominant…

La vérité, c’est que les “Bonnes pratiques” se construisent aujourd’hui comme la nosographie moderne. Elle fournit certes un substrat d’évaluation des nouvelles molécules et de protocoles de recherche, définitions elles-mêmes de compromis et non dénuées de conflits d’intérêt comme l’a encore montré la tentative récente d’introduire le deuil comme une pathologie authentique. La vérité, c’est que la nosographie, Edouard Zarifian le dénonçait en 1996, est trop souvent confisquée par l’industrie pharmaceutique, «Ce rapport met notamment en cause, la surprescription des psychotropes par les médecins généralistes ainsi que la trop grande convergence entre le savoir dispensé par l’université et celui que diffuse les laboratoires pharmaceutiques dans le cadre de leurs opérations de marketing. Cette particularité, relève le Pr Zarifian (9), serait propre à la France», dénonciation qui ne lui pas valu que des amis et au nom de laquelle il recommandait «un éclectisme méthodologique.» L’histoire du trouble du déficit de l’attention montre à quel point il avait raison (10). Les recommandations de l’HAS, tout en récusant habilement les plus farfelues d’entre elles, ont pour objet de donner un fondement considéré comme scientifique aux interventions éducatives, comportementales et développementales individuelles selon le modèle anglo-saxon dominant.

…vers une non-pertinence des approches de soin basées sur l’humanisme

La vérité, c’est que tout converge vers une non-pertinence des approches de soin basées sur l’humanisme, sur la singularité de chaque rencontre et inséparables d’un dispositif collectif et institutionnel. C’est le stade final de la mise en œuvre de l’évaluation et des contraintes d’accréditation.

prendre en compte les interactions

On peut le vérifier dans l’amalgame fait dans ces recommandations au sujet de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle (11): «l’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur : – les approches psychanalytiques, – la psychothérapie institutionnelle». Cette formulation rappelle le «Va, je ne te hais point » de Chimène à Don Rodrigue (12). Le texte lui-même montre une profonde méconnaissance de ce que sont ces outils, situés négativement du côté du soin, et de ce que convoquent constamment l’une et l’autre, la singularité de la personne humaine et de sa psyché. Elles rappellent ce qu’Hannah Arendt formulait en son temps, «la possibilité pour les hommes d’agir c’est-à-dire de se rapporter aux autres par des actes ou des paroles… La parole échangée, discutée, débattue qui permet d’unifier la pluralité humaine.» Doit-on, après ces recommandations, considérer que la personne autiste ou souffrant de TED ainsi que sa famille sont dépourvus de psyché ? Doit-on refuser un outil qui permet aux équipes de mieux prendre en compte les interactions, entre patients, entre patients et soignants, entre soignants et familles et au sein même de ces familles ?

associer d’autres courants

Même s’il est arrivé que certains praticiens de la psychanalyse aient pu soutenir des positions blessantes, laissant penser aux parents qu’ils étaient coupables de la maladie de leurs enfants et en adoptant avec eux une attitude distante et sans empathie ou en proposant des prises en charge trop légères, il ne faut pas oublier que des psychanalystes furent parmi les premiers à s’intéresser au sort des autistes, à les sortir de leur enfermement asilaire et à les insérer dans des institutions ouvertes. La plupart des équipes de pédopsychiatrie, y compris celles qui sont de formation psychanalytique, ont construit vis-à-vis de la pathologie autistique des dispositifs centrés sur l’enfant et ses parents. Elles n’ont pas pour autant abandonné la réflexion psychanalytique sachant, au contraire, en approfondir les concepts, au départ plutôt réservés à la névrose, voire en créer d’autres plus adaptés à ces pathologies spécifiques du début du développement. Elles ont toujours été attentives, en même temps, à y associer d’autres courants théoriques allant des neurosciences à la psychologie développementale et à l’histoire des idées.

Edwige Antier a rappelé récemment, en réponse à la proposition de loi du député Daniel Fasquelle, que «les personnes “autistes” doivent avoir le droit de bénéficier de toutes les ressources de la médecine, de la psychiatrie et de la psychologie.»

Tout ceci masque, en fait, une triste réalité, déjà évoquée sur ces questions : ces oppositions, attisées par des conflits idéologiques de différents niveaux, empêchent la réalisation de débats entre les partenaires concernés, certes contradictoires, mais respectueux des opinions de tous, et conduisent des responsables politiques insuffisamment informés à utiliser ces tensions pour éviter la question des moyens nécessaires pour répondre à tous les besoins exprimés par les parents et les professionnels.

Le concept même de Trouble envahissant du développement est discutable

Quelles que soient les bonnes intentions prônées par les recommandations de l’H.A.S., et malgré le sacrifice du packing, la réalité, au-delà des recommandations, est qu’il n’existe aucun traitement véritable de l’autisme aujourd’hui pas plus que de véritable définition de l’autisme ou des TED et que le concept même de Trouble envahissant du développement est discutable. La réalité est que ces recommandations, dont la plupart sont déjà en application, le sont insuffisamment faute de moyens et que le temps perdu à des combats d’arrière-garde l’est au détriment de la mise en œuvre précoce de moyens de dépistage et de traitement.

Il va de soi que ces moyens, s’ils étaient suffisants, devraient permettre aux enfants concernés de recevoir, le plus précocement possible grâce à une prévention réelle et efficace, une éducation spécialisée faisant appel aux méthodes choisies par les parents eux-mêmes, une pédagogie sous la forme d’une scolarisation ou tout autre moyen facilitant les apprentissages délivrée par l’éducation nationale et le secteur médicosocial, et une thérapeutique si nécessaire, fournie par les équipes de pédopsychiatrie de secteur dont c’est la mission, ainsi que par les équipes du médicosocial qui disposent des moyens de le faire, le tout sans que les parents, qui ont la responsabilité des décisions dès lors qu’il s’agit de leurs enfants, aient à assumer les surcoûts occasionnés par ces pathologies qui doivent être prises en charge par la solidarité nationale.

victoire en trompe-l’œil

Certains, sans doute, vont crier victoire face à ce qu’ils considèrent comme la défaite des “autres”… Mais, cette “victoire” sera en trompe-l’œil et ne constituera qu’un écran de fumée si la réalité d’aujourd’hui demeure : un catalogue de bonnes intentions quand manque cruellement les moyens de les mettre concrètement en œuvre de manière précoce. Tirons, en cette année de l’autisme, les leçons des avatars de la Loi sur le handicap ou du Plan psychiatrie et Santé mentale.

quatre principes intangibles

Pour ce qui concerne l’autisme, face à ces nouvelles recommandations, on ne peut donc, une nouvelle fois, que demander avec solennité et selon les principes intangibles de liberté de pensée et de chercher :

– que soient respectées, s’agissant de l’autisme et de tous les autres TED/TSA, toutes les approches susceptibles d’aider les familles et de soulager leurs souffrances et celles de leurs enfants et de respecter leur dimension d’êtres de relation ;

– que les professionnels appelés à travailler ensemble avec leurs compétences distinctes autour de chaque enfant, prennent un engagement de respect mutuel et de découverte des spécificités des autres, dans l’idée de créer des constellations de prises en charge tenant le plus grand compte de tous les paramètres énoncés précédemment (éducatif, pédagogique et thérapeutique), et de le faire, chaque fois que cela est utile, en lien avec les Centres ressources autismes. Il en va de la pertinence des dispositifs pour chaque enfant, sachant l’extrême polymorphisme des TED/TSA.

– que les chercheurs, aussi bien en génétiques et neurosciences qu’en sciences humaines et cliniques, d’aider les professionnels à intégrer leurs travaux dans les pratiques et à contribuer au débat général avec leur expertise spécifique, tout en sachant rester neutres au-delà du périmètre de leurs compétences particulières.

– de laisser aux scientifiques la possibilité d’explorer les pistes, sans exclusive, qui permettront de faire dialoguer les neurosciences, les approches cognitivistes et les sciences humaines pour le plus grand profit des personnes présentant un TED/TSA, de leurs familles et des professionnels qui les prennent en charge.

querelles idéologiques

Et, au-delà de la question de l’autisme et des TED, que cessent les querelles idéologiques et que l’on facilite le travail des chercheurs, expérimentaux et fondamentaux, qui, seuls ouvriront les portes du progrès aux patients, à leurs familles et aux professionnels qui les prennent en charge et les accompagnent. Rappelons, en même temps, qu’une véritable approche clinique scientifique doit aussi s’appuyer sur les pratiques concrètes dont l’évaluation et l’accréditation ne peut se suffire de critères basés uniquement sur les qualités d’objectivation, de quantification et de généralisation.

Enfin, si l’on veut que soit tranché “scientifiquement” la question du packing dans l’autisme et les TED, soin pratiqué par des dizaines d’équipes de pédopsychiatrie françaises pour traiter notamment les automutilations, il est nécessaire que l’ensemble des services mobilisés par la prise en charge de ces enfants, au-delà du soutien formel, puisse faciliter concrètement le travail des chercheurs en les aidant, par exemple, à recruter les enfants qui pourront participer, en plein accord avec leurs parents, à approfondir nos connaissances dans le domaine (13).

Sur ces questions, nous demandons solennellement à la Haute autorité de santé de mettre ses recommandations en cohérence et de laisser la place à la levée de l’indécision de ses experts en matière de packing, et de toute autre modalité de prise en charge des personnes autistes.

aucun véritable critère scientifique validé

Mais au-delà, c’est le fonctionnement même de la Haute autorité de santé qu’il faut remettre en question. Après le diabète, les maladies d’Alzheimer, c’est donc au tour de l’autisme d’être l’objet d’un discours qui ne repose, quelle que soit la qualité de ses signataires, sur aucun véritable critère scientifique validé. Des préjugés, des atermoiements, des contradictions, des affirmations contestables, la stigmatisation de toute une profession comme seule réponse à la détresse des patients et de leurs familles. Un écran de fumée politique et idéologique commenté par un président engagé lui-même politiquement, ne faisant pas mystère de ses convictions et usant de ses titres scientifiques, incontestables, pour masquer son engagement, comme il a masqué, au moment de sa nomination, ses liens d’intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques de 2008 à 2010. Un compromis pour que ne soit pas remis en cause certains engagements financiers auprès des associations de famille.

revenir à la nécessaire pluralité

Il s’agit donc de mettre fin à ces ambiguïtés, de revenir à la nécessaire pluralité qui est l’essence même du discours scientifique, de cesser de proférer de simples opinions. Si la démarche scientifique ouvre sur des choix, qui ont alors des conséquences concrètes qu’il conviendra d’évaluer, la science ne peut à elle-seule évaluer des choix qu’elle n’a pas prescrits mais décrits. De plus, Heisenberg nous rappelle que nul n’est étranger à la mesure qu’il effectue.

Cet espace, celui d’une vraie évaluation, il est temps de rappeler que c’est celui de l’éthique.

Dr Patrick Alary
Psychiatre hospitalier, Centre Hospitalier des Pyrénées
Président de la commission scientifique de la FASM Croix-Marine


(1) rapport H.A.S. page 2

(2) Rappelons que l’HAS est présentée comme une « autorité publique indépendante à caractère scientifique, dotée de la personnalité morale, et disposant de l’autonomie financière ». Cette « autonomie » lui vient d’un financement accordé à 92% par l’État et les administrations comme la CPAM et l’ACOS. 6% viennent de taxes sur les médicaments et les dispositifs médicaux. Le reste vient de produits propres dont un petit pourcentage prélevé lors des démarches d’accréditation.

(3) Ces conditions sont consultables sur le site du HCSP via ce lien.

(4) rapport H.A.S. page 32

(5) lire cet article paru dans Le Monde.

(6) Lire ici « Toutes les études sur l’ICI ont des résultats différents, dit-elle. Et plusieurs études dont les résultats sont positifs sont de piètre qualité. Accepter des recherches de piètre qualité en autisme, ça laisse entendre que les autistes méritent des standards plus bas que les autres. C’est inacceptable.»

(7) Intervention comportementale intensive

(8) à lire cet article paru dans Le Monde.

(9) Rapport sur la prescription et l’utilisation des psychotropes en France · Odile Jacob , 1996, 282 p.-

(10) Cf, notamment, les travaux de David Healy et de Peter R. Breggin

(11) rapport H.A.S. page 27.

(12) Pierre Corneille, Le Cid, Acte III, scène 4.

(13) Rappelons là encore que cette recherche a été validée dans son objet et son protocole par le Comité de protection des personnes du CHRU de Lille, recherche menée dans le cadre d’un Programme hospitalier de recherche clinique national (PHRC), validé en 2008 (PHRC 2007/1918, n° Eudra CT : 2007-A01376-47), financée par le ministère de la Santé et dont le thème est « L’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ».

Autisme : les méthodes comportementales sont-elles efficaces ?

Autisme : les méthodes comportementales sont-elles efficaces ?

Marc Oeynhausen

Article publié le 11/04/2012

En mars 2012, la Haute autorité de Santé (HAS) rend public son rapport sur l’autisme et les autres troubles envahissants du développement (TED). Si ce document sonne comme un désaveu de la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme, parallèlement, les auteurs recommandent explicitement une prise en charge du trouble par des méthodes éducatives et comportementales, tels les programmes ABA et TEACCH. À l’appui de cette recommandation, la HAS dévoile un argumentaire scientifique détaillant dix années de recherches menées aux États-Unis et en Europe du Nord sur l’efficacité de ces programmes (1).

Souvent posées comme une alternative à la prise en charge psychanalytique de l’autisme, les méthodes éducatives et comportementales se scindent en deux approches : les méthodes à référence comportementale (de type ABA), et celles à référence développementale (de type TEACCH). Quelles sont leurs particularités ?

– Les méthodes comportementales

Skinner – Lovaas

Les travaux de Burrhus Frederic Skinner sur le conditionnement opérant en 1953 sont à l’origine des programmes comportementaux. Selon Skinner, un comportement donné est toujours influencé par la conséquence qui s’ensuit. Ainsi, un comportement qui aura pour conséquence un renforcement positif aura plus de chances d’être reproduit. À l’opposé, un comportement ignoré ou puni s’estompera peu à peu.

Dans les années 1960, le psychologue Ivar Lovaas crée aux États-Unis le premier programme comportemental s’appuyant sur la théorie du conditionnement opérant. Le programme Lovaas évoluera ensuite pour donner naissance à l’ABA (Applied behaviour analysis, littéralement analyse appliquée du comportement), aussi nommée IBI (Intensive Behavioral Intervention) ou EIBI (Early Intensive Behavioral Intervention) (2).

Le principe du modèle ABA consiste à favoriser l’apprentissage de comportements élémentaires (imitation, attention visuelle, langage), en utilisant des «renforçateurs», des récompenses auxquelles l’enfant est sensible (bonbons, jouets, activité favorite).

l’impression d’un conditionnement

Les exercices sont réalisés sur le modèle suivant : instruction – réponse – conséquence. L’exercice est répété jusqu’à ce que l’enfant réponde par le comportement attendu. C’est cet aspect du programme qui peut donner l’impression d’un «conditionnement».

L’environnement d’apprentissage doit être protégé des perturbations extérieures (bruits, mouvements) pour aider l’enfant à fixer son attention sur les exercices. Lorsque l’enfant s’est approprié le comportement recherché, le thérapeute visera sa généralisation dans d’autres milieux (environnement familial, école). La HAS préconise d’intervenir le plus tôt possible, idéalement avant l’âge de 4 ans, au moment où les progrès observés sont les plus importants. Selon Scania de Schonen, directrice de recherche émérite au CNRS et co-auteure du rapport de la HAS, le programme ABA a évolué ces dernières années dans le sens d’une plus grande flexibilité, et s’inscrit aujourd’hui dans une perspective davantage développementale et interactionniste. Mais pour quelle efficacité ?

environ 50 % des enfants traités

Des études récentes citées par la HAS ont conclu à une amélioration du comportement pour environ 50 % des enfants traités, sauf pour ce qui est des comportements adaptatifs (autonomie, propreté) où les progrès sont moins importants. «Même si les progrès en terme de communication permettent de diminuer les angoisses, ces enfants auront toujours une autonomie limitée et besoin d’un accompagnement spécifique», résume ainsi Scania de Schonen.

Le recours à l’ABA représente par ailleurs un coût financier important pour les parents, dû à l’intensité du programme et au caractère individuel de la prise en charge. Scania de Schonen évoque des pistes actuellement envisagées en vue de réduire ce coût : «La durée d’intervention, initialement de 40 heures par semaine, a été revue à la baisse pour passer à 25 heures par semaine, dont une partie pourrait être assurée par les parents, préalablement formés à cette technique. Par ailleurs, une partie de l’enseignement ABA pourrait se faire en petit groupe de 4 enfants maximum.»

– Les méthodes développementales

communication réceptive ou expressive

Les programmes développementaux TEACCH (Treatement and Education of Autistic and Related Communication Handicapped Children, littéralement programme pour le traitement et l’éducation d’enfants autistes ou avec handicap dans le domaine de la communication) et Denver (Early Start Denver Model) s’attachent davantage aux intérêts et motivations naturelles de l’enfant qu’à son seul comportement. Créé par le psychologue américain Eric Schopler et mis en œuvre pour la première fois en Caroline du Nord en 1972, TEACCH propose une prise en charge qui se veut au plus proche du fonctionnement des personnes autistes, adaptée à leur manière de penser et de traiter l’information. Le programme promeut l’autonomie de l’enfant en enseignant des routines et activités structurées, souvent à l’aide de matériel visuel (photos, images, objets concrets) (3). La communication, réceptive ou expressive, est au cœur des préoccupations. Contrairement aux programmes comportementaux, TEACCH peut être utilisé à tout âge et quel que soit le niveau intellectuel de la personne autiste.

Le Early Start Denver Model s’adresse plus particulièrement aux enfants de 2 ans à 6 ans. Ce modèle insiste sur l’importance des interactions sociales et émotionnelles, qu’il cherche à renforcer notamment via le jeu. Une étude américaine de 2010 a montré des améliorations en termes de comportements adaptatifs, de QI et de sévérité du diagnostic d’autisme pour les enfants ayant suivi ce programme (4). Il a aussi l’avantage d’être économique, «car il inclut davantage les parents, qui peuvent assumer 15 heures du programme à la maison, » note Scania de Schonen.

pas de résultats chiffrés

Les programmes développementaux ont fait l’objet de moins d’études scientifiques que les méthodes comportementales. Quatre recherches évaluant la méthode TEACCH (5) mentionnées par la HAS témoignent de progrès dans les domaines moteurs et cognitifs. Cependant, selon Scania de Schonen, «il n’y a pas suffisamment d’études correctes pour avancer des résultats chiffrés».

toujours 50%

Si l’efficacité des méthodes globales pour certains enfants a été démontrée par la quasi-totalité des études, la généralisation des progrès et leur maintien dans le temps n’ont pas été prouvés à ce jour. Aussi, d’après la HAS, «l’absence d’un corps de connaissances suffisant empêche de comprendre si et comment ces interventions sont liées à des changements cliniques spécifiques» (6). L’heure est donc toujours à l’évaluation de ces programmes. «D’autres études sont en train d’être menées pour améliorer les programmes et mieux cerner le fonctionnement autiste, notamment en ce qui concerne les 50% d’enfants qui ne tirent pas profit des interventions proposées», conclut Scania de Schonen. En attendant, la HAS a proposé des recommandations de grade B pour les programmes ABA et de Denver («présomption scientifique fournie par des études de niveau intermédiaire de preuve»), et de grade C pour le programme TEACCH (« faible niveau de preuve »). Mais pas de grade A («preuve scientifique établie»).


NOTES
(1) HAS, ANESM, « Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent », Argumentaire scientifique, mars 2012.

. (2) Pour des détails sur les travaux de Lovaas, voir l’article de Victoria Shea, « Revue commentée des articles consacrés à la méthode ABA (EIBI : Early Behaviour Intervention) de Lovaas, appliquée aux jeunes enfants avec autisme », La Psychiatrie de l’enfant, Vol. 52, 2009/1.

(3) Le PECS (Picture Exchange Communication System), méthode visant à favoriser l’apparition du langage à travers l’utilisation de représentations visuelles (cartes), peut être utilisé dans ce cadre.

(4) Geraldine Dawson et al., « Randomized, Controlled Trial of an Intervention for Toddlers With Autism : The Early Start Denver Model », Pediatrics, Vol, 125, n°1, janvier 2010.

(5) Panerai (2009), Tsang (2007), Mukaddes (2004), Probst (2008). (6) HAS, ANESM, op. cit., p.117.

Sauvons le sujet

Journée d’étude organisée par l’Affop avec la collaboration du SNPPsy

Le samedi 5 mai 2012, 10:00 – 18:30 (accueil à partir de 9h30)

6 rue Beauregard – 75002 – Paris — Métro : Sentier ou Bonne-Nouvelle.


À la suite de notre adhésion institutionnelle à l’Appel des appels, et au mouvement Sauvons la clinique qui en est issu et dont nous avons été solidaires, nous vous avions conviés à nous rejoindre en janvier 2011 sur le thème Sauvons la pratique.

Aujourd’hui, au regard

– de la disqualification déjà prononcée de pratiques dûment expérimentées, variées et créatives issues du courant humaniste en psychothérapie et bientôt de celle du courant psychanalytique aujourd’hui menacé

– de la confiscation en cours de l’appellation ou du titre de psychothérapeute, bien établi et apprécié du public depuis plusieurs décennies

– des orientations politiques et sociétales de la culture techno-économico-scientiste qui veut nous imposer la pathologisation de la souffrance humaine au travers du concept de santé mentale

nous prenons conscience de la disparition programmée du sujet.

Voici pourquoi nous vous invitons à nous rejoindre à nouveau pour une journée d’étude, sur le thème

sauvons le sujet



Avec la participation des intervenants de l’AFFOP

– Arlette Gastine et Marcelle Maugin, vice-présidentes de l’AFFOP, responsables de l’organisation et de l’animation de la Journée d’Étude

– Jean-Michel Fourcade, président de l’AFFOP

– Philippe Grauer, président du SNPPsy, vice-président de l’AFFOP

– Gérard Béthune, secrétaire général de l’AFFOP

celle de

– Michel Baron, psychanalyste, membre du bureau du Psy’G

Membre de la CRI (commission régionale d’inscription) de l’ARS- IDF (Agence régionale de santé de l’Ile de France), siégeant sur la procédure de grand-parentage pour les praticiens exerçant depuis plus de 5 ans.

– Geneviève Mattei, psychopraticienne relationnelle®, ancienne avocate au Conseil d’État.

ainsi que d’un

– panel de praticiens expérimentés dans le champ de la psychothérapie relationnelle, de la formation et de la supervision, et si possible de professionnels de disciplines voisines, susceptibles de dialoguer avec notre auditoire.


programme de la journée

1) Titre de psychothérapeute, échanges

Nous débuterons par un moment de partage et conseil à propos des dossiers d’homologation au titre désormais légalisé de psychothérapeute, au cours duquel nous examinerons les possibilités de recours, procéderons à échanges et mises au point.

2) place et du rôle du psychopraticien relationnel dans la défense du sujet

Nous évoquerons les thèmes qui menacent nos libertés et celles du sujet

– le concept de santé mentale qui tend à considérer que les souffrances humaines sont pathologiques

– la disposition qui en découle visant à éradiquer le plus rapidement possible les symptômes sans prendre en compte leur sens dans l’histoire du sujet

– la querelle concernant l’autisme

– le DSM et sa collusion avec les laboratoires pharmaceutiques.

– la confusion entre prévention et dépistage des dangers concernant les enfants, via l’école ou même la crèche consistant à les ficher dès le plus jeune âge comme à risque ou à haut risque de délinquance future, ignorant ainsi les fantastiques possibilités d’adaptation ou de changement des jeunes sujets pour peu qu’ils soient résilients et/ou bien accompagnés dans le respect de leur croissance et de leur singularité.

– tous autres thèmes que vous souhaiterez aborder.


Nous avons besoin de votre présence pour que cette journée soit aussi interactive que participative.

Venez nombreux et faites passer l’information.


Validez votre inscription

Merci de joindre à votre bulletin d’inscription un chèque à l’ordre de l’Affop correspondant au montant vous concernant, voir ci-dessous les tarifs puis le bulletin.
Vous pouvez imprimer ou copier le bulletin sur papier libre, si nécessaire.

Adressez-ce bulletin ainsi que votre règlement par chèque à l’adresse postale suivante :

Affop : 26 rue Poullain Duparc – 35000 – RENNES

selon les tarifs suivants

– 40€ pour une inscription avant le 25/04/12
– 50€ au-delà et sur place à l’entrée.
– 20€ tarif réduit pour les étudiants.

Ne pas laisser la psychanalyse aux mains des seuls psychanalystes

Huffington Post

Publication: 6/04/2012 06h00

Ne pas laisser la psychanalyse aux mains des seuls psychanalystes

par Catherine Clément

à propos de

– Alain Badiou et Élisabeth Roudinesco, Jacques Lacan, passé présent , Seuil, 2012.

Ils dialoguent sur Lacan, trait d’union de ce duo apparemment improbable. C’est un petit livret titré Jacques Lacan, passé présent, un livret d’intérêt public rassemblant deux échanges édités par Le Seuil, et considérablement remaniés. Qui sont-ils ?

rencontre des deux gauches

Une femme, un homme, catégorie seniors, lui un peu plus âgé, tous deux lestés d’expériences philosophiques, psychiatriques, et surtout politiques. Élisabeth Roudinesco, formation littéraire, devenue psychanalyste puis la seule historienne de la psychanalyse française, anciennement membre du Parti communiste français, engagée à gauche, vote à toutes les élections. Alain Badiou, formation philosophique, aucune formation psychanalytique, militant appliqué du PSU transformé en maoïste après 1968, s’y maintenant avec ténacité, révolutionnaire sans concessions, ne vote plus depuis la formule anarchiste “élections piège à cons” et persiste dans l’abstention, même aujourd’hui.

Lacan – barrage au terrorisme

Improbable, leur duo? Pas tant que ça. Ils ont écouté les séminaires de Lacan très tôt, avant la foule des snobs ; ils ont suivi les leçons d’Althusser et, comme toute notre génération, ils ont largué la phénoménologie de Husserl pour enterrer l’existentialisme – sans prévoir le rebond de Sartre dans l’aventure de Libération. Grâce à Lacan, comme beaucoup d’autres intellectuels lacaniens des années 60, Alain Badiou a rencontré Mao. Lacan : “ne pas céder sur son désir“, Mao, “On a raison de se révolter” : le passage, dit Badiou, était évident. Pour Élisabeth Roudinesco, c’est presque le contraire : en conservateur éclairé, Lacan a fait barrage aux terrorismes façon italienne et allemand – “Vous voulez un maître, vous l’aurez” lança-t-il aux étudiants en 68. Ils l’eurent ; ce fut Mao.

60-80 formidables – c’est fini

Ce qu’ils en ont retenu est du côté de l’espoir – une denrée rare dans le domaine psychique. Dans tout le parcours des séminaires, Lacan, dont la culture semblait parfois sans limites, réintégrait l’histoire de la philosophie dans la psychanalyse, et attirait les jeunes philosophes marxistes dans la mouvance d’un Freud remodelé. C’était formidable ; c’est fini. Soumise à des coups de boutoirs répétitifs venus des neurosciences, des comportementalistes ou tout bêtement d’antisémites planqués, la psychanalyse se défend mal, se tait, s’adapte ingénieusement, fait son boulot plan-plan sans que de grandes voix de psychanalystes professionnels se fassent entendre.

sauver l’essentiel de la psychanalyse

Or justement, ni Roudinesco ni Badiou ne barbotent dans la nostalgie. Elle n’est plus psychanalyste, mais historienne ; il n’a jamais été analysé et il n’est pas psychanalyste, mais ils unissent leurs voix pour sauver l’essentiel de la psychanalyse : sa capacité d’émancipation. Rien ne compte davantage ; il s’agit de nos libertés à nous. Badiou le dit très bien : “… pour paraphraser une formule bien connue de Clemenceau, nous ne pouvons pas laisser la défense de la psychanalyse aux seuls psychanalystes.” À quoi Roudinesco répond “Chacun doit se sentir concerné : c’est une question de civilisation.”

autisme – enquête auprès d’un centre comportementaliste exemplaire

Autisme : un courrier embarrassant pour un centre toujours cité en exemple

03 avril 2012 |

Par Sophie Dufau

sur Mediapart.fr

la méthode ABA au centre Camus de Villeneuve-d’Ascq

C’est une plainte bien embarrassante. Il y a un peu moins de dix mois, Fernando Ramos, père de deux enfants autistes, a adressé un courrier à l’agence régionale de santé (ARS) du Nord-Pas-de-Calais afin, raconte-t-il, «d’ouvrir les yeux des pouvoirs publics sur les méthodes utilisées par le centre Camus de Villeneuve-d’Ascq». Selon lui, certaines pratiques employées ici relevaient « de la maltraitance ». La lettre reçue le 7 juillet 2011 par le directeur général de l’ARS a déclenché le 25 août et 9 septembre 2011 la visite de quatre membres de l’équipe d’inspection (IGR). Lesquels ont remis leur rapport le 29 février 2012. Révélé aujourd’hui par Mediapart, il conclut que ce centre présente des «dysfonctionnements» constituant «des facteurs de risques de maltraitance susceptibles d’avoir des répercussions sur les enfants accueillis»…

tête de pont en France

C’est une plainte bien embarrassante parce que le centre Camus n’est pas une simple structure accueillant des enfants présentant des “troubles sévères du comportement”. C’est la tête de pont, en France, de la prise en charge des enfants autistes via la méthode comportementale ABA – pour Applied Behavior Analysis, ou en français, analyse appliquée du comportement (lire par exemple ici ou là ). Ce centre, qui a ouvert ses portes en juin 2008, a été largement présenté au grand public à l’automne de cette année-là, lorsque l’acteur Francis Perrin a eu carte blanche dans l’émission Envoyé spécial de France-2 pour présenter la méthode et les professionnels qui prenaient en charge son fils Louis : Un enfant presque comme les autres.

[Image : Sans titre]
Au centre Albert Camus pour jeunes autistes de Villeneuve d’Ascq, en France. (BAZIZ CHIBANE/SIPA) in {Autisme un scandale français dans [*Sciences & Avenir*]}(1“).

intervention recommandée par la HAS

De plus, en cette année 2012 où l’autisme a été déclaré Grande cause nationale et où la Haute autorité de Santé a, dans son rapport remis en mars dernier, classé l’ABA dans les interventions recommandées dans la prise en charge des personnes présentant des troubles envahissants du développement, c’est très souvent vers ce centre que les médias se tournent pour illustrer la prise en charge des enfants par les méthodes comportementales ou éducatives, comme le fait par exemple Sciences et avenir dans son numéro avril 2012 .

fortement soutenu par Xavier Bertrand

Le centre Camus a été créé par Vinca Rivière (que l’on voit sur la vidéo ci-dessus aux côtés de Francis Perrin), maître de conférences à l’université de Lille 3, qui se targue d’avoir fait entrer en France cette méthode comportementale. Émanation de l’association Pas-à-Pas qui en assure la gestion et dont Vinca Rivière est la trésorière, ce centre est fortement soutenu par Xavier Bertrand, ministre du travail, de l’emploi et de la santé, ainsi qu’en témoigne une lettre de juin 2011

Enfin, le centre Camus accueille aujourd’hui vingt enfants et attend, pour fin mai ou début juin 2012, l’autorisation de poursuivre ses activités sous le statut d’établissement expérimental sous lequel il fonctionne aujourd’hui. C’est dans ce contexte qu’est arrivée la plainte de ce parent.

5 000 euros de formation

Fernando Ramos a deux filles : l’une née en mai 2003 et l’autre en mai 2004. Dès 2006, de l’Auvergne où il vit, cet ouvrier se paie une formation à la méthode ABA avec des psychologues dépêchées par l’association Pas-à-Pas. Un enseignement qui lui a coûté quelque 5 000 euros, auxquels s’ajoutent environ 600 euros par mois pour les supervisions des psychologues, sans compter les frais de déplacement. En 2007, apprenant que cette association allait créer le centre Camus, ce père divorcé déménage dans le Nord, habité par «l’espoir dans cette prise en charge qui promettait la rémission et un accès à une vie normale pour mes filles et toute la famille.»

régression

Au début, la plus jeune des filles est contente d’aller au centre et à l’école, au point d’ailleurs que le temps scolaire est augmenté afin de permettre «le développement des interactions sociales.» Mais quelque vingt mois plus tard, tout se dégrade. Le père constate «une régression» de sa fille cadette : «Elle ne voulait plus aller au centre ; elle a eu une poussée gigantesque d’eczéma ; elle était redevenue incontinente et se faisait dessus jusqu’à dix fois par jour…» Elle, que des vidéos montrent à l’arrivée dans ce centre calme et gentille, était devenue agressive : «Elle jetait les objets pendant les séances, elle commençait aussi à taper les intervenants», raconte-t-il. Fin 2010 et début 2011, ce père alerte alors la direction du centre en estimant qu’il y avait un problème de prise en charge.

Ainsi écrit-il dans sa lettre : «La mère de mes filles de passage dans le Nord pendant les vacances d’avril est repartie en pleurant lorsqu’elle a vu la psychologue assise sur Alicia pendant 45min dans les toilettes pour ne plus qu’elle bouge.» Pour que l’enfant ne jette plus d’objet, une procédure dite «de blocage» était employée, consistant à lui serrer les bras le long du corps : «Tous les soirs je récupérai ma fille avec de très nombreux bleus sur les bras et poignets», poursuit-il dans sa plainte.


– Cliquer pour voir la photographie d’un extrait de la plainte envoyée par Fernando Ramos.

Time out

De même, il raconte que sa fille a été pendant deux mois régulièrement consignée, dans un coin d’une pièce murée par un matelas afin qu’elle ne se cogne pas, et dans le noir absolu, selon la procédure dite du “time out”.
Les punitions, Fernando Ramos ne les conteste pas. Cela, dit-il, «fait partie de la méthode», même s’«il faut mettre le moins souvent possible l’enfant en échec.»

L’ABA consiste en un programme de techniques de modification du comportement et de développement de compétences. Toute «réponse correcte est renforcée positivement c’est-à-dire suivie immédiatement par quelque chose de plaisant pour l’enfant (jouet, bravo…).» En revanche, les comportements inappropriés «sont explicitement non renforcés et on procède à l’extinction : le comportement inadéquat est ignoré de façon systématique. Il va alors s’éteindre de lui-même puisqu’il n’est jamais renforcé ni socialement, ni d’aucune façon» est-il expliqué sur ce site de promotion de la méthode .

– Voici en images ce que cela donne : [se rendre sur Médiapart].
Sur cette vidéo de promotion du centre Camus, nulle trace des «procédures punitives» dénoncées par Fernando Ramos.

voire une cagoule sur la tête de l’enfant

Pourtant, Vinca Rivière ne les conteste pas non plus : rencontrée dans le centre de Villeneuve-d’Ascq le 27 mars dernier, elle explique que «le time out, c’est une procédure de punition» se reprenant immédiatement en précisant que «littéralement, c’est une “mise au calme.”» Exemple : «Si un enfant a des troubles du comportement associé à des stimulations sensorielles, comme par exemple la lumière, on va faire en sorte que ces stimulations-là ne l’atteignent pas. On va alors réduire la lumière.» Plus concrètement ? Elle précise qu’ici, faute de salle particulière, «on occulte la fenêtre.» «Il y a des institutions qui mettent un chapeau sur la tête pour occulter la lumière,» poursuit-elle, voire une cagoule sur la tête de l’enfant.

 punition par choc électrique 

Pour bien faire comprendre la méthode ABA, elle prend un autre exemple : «En analyse du comportement, il y a des procédures de punition par choc électrique. Tout le monde trouve ça scandaleux, mais c’est accepté par le gouvernement hollandais sous certaines procédures pour des troubles sévères et en derniers recours. Ce qu’on appelle “choc électrique”, on le présente en formation en faisant sucer une pile de 9 volts : ça picote la langue. Mais ça suffit à changer un comportement, je l’ai vu en Hollande, et l’efficacité en est démontrée depuis les années 50. La personne au comportement inapproprié (là, explique-t-elle, une femme qui se tapait violemment le menton) porte en permanence à la taille une ceinture reliée à un émetteur placé sur sa cuisse.»

Vol au-dessus d’un nid de coucou

À distance, «l’éducateur actionne le dispositif grâce à sa télécommande dès qu’elle émet le comportement. Ça produit effectivement un choc. Mais l’important est de voir que cette personne, qui ne pouvait plus rien faire, a diminué son comportement et a pu faire autre chose. On a des cas d’adulte qui ont acquis davantage d’autonomie avec ça. Cette punition-là, elle est efficace si le comportement diminue rapidement, sinon, ce n’est pas une bonne punition. Donc si ça ne diminue pas, on arrête, on va pas mettre du 80 volts ! Mais en France, dès qu’on parle de ça, on pense à Vol au-dessus d’un nid de coucou…», le film de Milos Forman.

Les inspecteurs mandatés par l’Agence régionale de santé du Nord-Pas-de-Calais n’ont pas recueilli ce type d’explication. Ils ont simplement examiné les faits relatés par la plainte de Fernando Ramos. Toutefois, leur enquête auprès du personnel confirme que «les hématomes (constatés sur les bras de la fillette) sont consécutifs aux blocages exercés par l’éducateur» et que des temps de time-out, solution pourtant dite «extrême», ont bien été mis en place.

le programme “diminuer les comportements inadaptés”

Ils constatent aussi que le père de l’enfant n’a pas signé le programme “diminuer les comportements inadaptés” et que rien ne précise dans les comptes-rendus de réunion dans quelles conditions s’est effectué le time out. Enfin, ils notent que la pratique a continué même après que le père, qui nous raconte en avoir appris l’existence par une éducatrice, en a demandé l’arrêt. «Tous ces manquements sont constitutifs de facteurs de risque de maltraitante,» concluent les inspecteurs.

La conclusion du rapport des inspecteurs de l’IGR

des parents en colère, je peux vous dire que, malheureusement, c’est courant

À l’évocation d’une plainte d’un parent, Vinca Rivière balaie les accusations : «Des parents en colère, je peux vous dire que, malheureusement, c’est courant… On voit bien la douleur des parents. Mais quand on dit que l’on a 50 % de résultats, on répète qu’on ne fait pas du 100 %. Maintenant, il y a aussi les problèmes sociaux, les parents qui divorcent… Ça a aussi des conséquences, mais comment aider ? On n’a pas forcément les moyens. Mais nos intervenants, ils sont tout le temps supervisés, ils savent utiliser la punition.»

L’encadrement, la formation. C’est pourtant là aussi que le bât blesse.

Un fonctionnement en vase clos

Lors d’une réunion des délégués du personnel, en avril 2011, les éducateurs et les intervenants font part de «leur impression d’être délaissés » et «l’ensemble des salariés constate qu’il y a un manque de supervision.»

Selon les conclusions de l’inspection, «les éducateurs et intervenants nouvellement embauchés bénéficient de deux jours de formation théorique» puis de trois jours d’observation, suivis trois à quatre semaines plus tard d’une formation de deux jours. Sur le papier. Car dans les faits, cette seconde formation «n’a pas été instaurée.»

En outre, certains parents se plaignent, en conseil de la vie sociale, qu’un turn-over important perturbe la prise en charge. En effet, depuis l’ouverture du centre, presque la moitié du personnel intervenant auprès des enfants a démissionné et «les arrêts maladie sont journaliers», constatent les inspecteurs au vu des registres de 2010 et 2011. Vinca Rivière rétorque que «dans les structures expérimentales, le turn-over est toujours important. Car l’exigence n’est pas la même que dans les autres structures. (…) Ici, pour assurer la supervision, on demande à chacun de se filmer. Chaque enfant a un caméscope avec lui, et les éducateurs doivent se filmer pour évaluer leur travail et son efficacité sur l’enfant. Alors certes, quand on met une caméra, au début ça fait drôle, mais c’est pour vérifier que les procédures sont bien utilisées.»

nos enfants servent de cobayes

Les parents se plaignent aussi de ne pas être informés que des stagiaires interviennent auprès de leurs enfants. Fernando Ramos lui a compté dix-sept intervenants en un an auprès de sa fille. «Ceci est ce qui ressortait des plannings, mais ceux-ci n’étant pas fiables, elle en a eu beaucoup plus, écrit-il dans sa plainte. Sans compter les stagiaires qui venaient sans l’accord des parents faire des expérimentations sur les enfants, sans aucun contrôle de la direction, les parents n’ont jamais les résultats de tout ça, nos enfants servent de cobayes.»

Assurant proposer pour chaque enfant, à raison d’au moins 30 heures par semaine, la présence constante « d’un, deux, trois, voire quatre adultes dans un cas très difficile, » ce centre a naturellement besoin de beaucoup de personnel. Alors durant toute l’année scolaire, des stagiaires en Master 2 “Psychologie spécialité analyse expérimentale appliquée au comportement” de l’université de Lille 3 «assurent des missions d’intervention auprès des enfants et des tâches propres au psychologue», notent les inspecteurs.

pas la voie normale

Car ce centre entretient des liens très étroits avec l’université de Lille 3 : dans cette université, Vinca Rivière est responsable d’une part du master “Analyse expérimentale et appliquée du comportement” et d’autre part du diplôme universitaire (DU) “Analyse du comportement appliqué aux troubles du développement et du comportement.” Elle espère de plus obtenir le 6 avril prochain, à l’issue d’un conseil d’administration de l’université, l’ouverture d’une licence professionnelle. «C’est le ministre de l’enseignement supérieur qui l’a demandée,» précise-t-elle, reconnaissant que «ce n’est pas la voie normale» pour obtenir la création d’une licence pro, et que le ministère, s’il peut tout à fait suggérer la création d’un diplôme, est dans ce cas passé outre les réserves d’universitaires locaux.

Olivier Cartigny, le beau-fils

Au moment de l’inspection de l’ARS, tous les psychologues travaillant au centre Camus étaient titulaires du Master 2 et avaient réalisé leurs stages au sein de l’association Pas-à-Pas, et notamment au centre Camus. C’est le cas du directeur adjoint, Olivier Cartigny, beau-fils de Vinca Rivière, nommé à ce poste en janvier 2010 après avoir travaillé au centre Camus comme intervenant durant ses études.

pas de recours externe

De plus, la majorité des crédits de la formation des éducateurs et intervenants du centre est utilisée pour l’inscription au DU. Enfin, pour ce qui est de la supervision des professionnels du centre Camus, elle est assurée par l’université de Lille 3 en la personne de la trésorière de l’association Pas-à-Pas, Vinca Rivière. Bref, un système en vase clos qui fait dire aux inspecteurs que «les professionnels ne disposent pas d’un recours externe pour exprimer les difficultés rencontrées dans l’exercice de leur fonction» et qu’il est nécessaire d’organiser une supervision externe afin que chacun puisse s’exprimer librement «hors du cadre hiérarchique.»

80 000 euros par enfant et par an contre 45 000 à l’ITEP voisin

Mais l’ouverture n’est pas le fort de cette structure. Ici, aucune pluridisciplinarité dans la prise en charge des enfants, contrairement aux recommandations de la Haute autorité de santé. Pas de partenariat non plus avec des structures extérieures, alors que comme le rappelait déjà une première rencontre avec les agents de l’ARS en début 2011, la loi oblige les structures expérimentales à passer des conventions avec d’autres professionnels de santé.

ici, c’est l’ABA et rien d’autre

Mais devant le souhait de parents de voir intervenir kinésithérapeute, orthophoniste, ergothérapeute, et autres enseignants de français ou mathématiques, Vinca Rivière rétorque qu’«ici, c’est l’ABA et rien d’autre». Et tant pis si la Haute autorité de santé recommande aux parents d’être «vigilants vis-à-vis des méthodes exigeant une exclusivité de traitement.»

nous, en France, on ne les prend pas

En cette fin mars 2012, à Villeneuve-d’Ascq, elle s’en explique : «Il y a les parents qui veulent faire ça, ça et ça… mais ce n’est pas possible, ce n’est pas dans le protocole scientifique et ça peut avoir des conséquences sur la mise en place du traitement. On ne fera pas entrer dans le centre des professionnels qui n’ont pas de connaissance en analyse du comportement.» Si elle reconnaît, qu’à l’étranger, les centres accueillent, par exemple, des orthophonistes, elle précise que «nous, en France, on ne les prend pas parce qu’ils n’ont pas la même approche scientifique que nous. On veut que les orthophonistes partent dans notre formation à l’université. La base, c’est notre formation.»

la sœur de Vinca Rivière : vaccins bien à jour

À regarder l’organigramme, le centre Camus a pourtant bien un médecin : c’est la sœur de Vinca Rivière, qui y officie trois heures par semaine et s’assure que « les vaccins sont bien à jour», que l’enfant dort bien, grandit bien…, «un suivi somatique tel qu’on peut le faire pour n’importe quel enfant.»

Pourtant le centre, dont les locaux sont gracieusement mis à disposition par la ville de Villeneuve-d’Ascq, est financièrement très bien doté. Ici, le budget de fonctionnement alloué par le ministère de la santé s’élève à plus de 80 000 euros par enfant et par an. À titre de comparaison, non loin de là, un Itep (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique) accueillant 35 enfants majoritairement autistes fonctionne lui avec quelque 45 000 euros par enfant et par an.

seuls les professionnels formés à sa méthode sont aptes à juger de ses résultats

«Notre prix, c’est le prix de l’efficacité,» rétorque Vinca Rivière, qui assure qu’avec sa méthode «50 % des enfants qui seront pris avant l’âge de 4 ans n’auront plus besoin de suivi au bout de 2 ou 3 ans.» L’an passé, au centre de Villeneuve-d’Ascq, on ne comptait que quatre enfants dans le groupe des 3-6 ans, et aucun dans le groupe de 0-3 ans. De plus, en vertu d’une procédure «dérogatoire» exceptionnelle, l’admission des enfants se fait sur dossier sélectionné par le centre lui-même, la Maison départementale des personnes handicapées ne pouvant s’opposer à ses choix. Enfin, «le gros souci pour pouvoir voir l’efficacité» selon Vinca Rivière, c’est qu’il faut connaître «les techniques d’observation du traitement comportemental.» Autrement dit, à ses yeux, seuls les professionnels formés à sa méthode sont aptes à juger de ses résultats.

dans une impasse…

Pas de chance pour la fille de Fernando Ramos. Elle avait 21 mois quand elle rencontra pour la première fois les psychologues de l’association Pas-à-Pas. Aujourd’hui, estime son papa, «elle est dans une impasse» : retourné vivre en Auvergne, il n’a jamais eu connaissance du devenir de sa lettre. Et n’a pas non plus trouvé de structure qui lui convienne pour accueillir sa fille. Il veille donc seul à ses apprentissages et à la modification de son comportement.

…autorisation renouvelée

Et l’Agence régionale de santé confirme que l’autorisation du centre Camus sera renouvelée.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/020412/autisme-un-courrier-embarrassant-pour-un-centre-toujours-cite-en-exemple

  • 1 Dans son numéro d’avril 2012, Sciences et Avenir enquête sur le retard français dans la prise en charge de l’autisme et le rôle joué par la psychanalyse. Décryptage de ce dossier avec Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS.

l’enveloppe qui déchire

Le Monde du 31 mars 2012

L’enveloppe qui déchire

Lille, Catherine Vincent, envoyée spéciale


Malgré des résultats prometteurs, le ” packing “, un soin consistant à envelopper les enfants autistes dans des draps humides, vient d’être interdit par la Haute autorité de santé. Au grand désarroi de son instigateur, Pierre Delion, pédopsychiatre reconnu.


au cœur d’une bataille qui le dépasse

Il ne comprend toujours pas. Lui qui n’a eu de cesse, durant sa carrière, de faire du lien avec les malades et ceux qui interviennent dans le champ de la santé mentale, lui qui est unanimement salué par ses pairs pour son humanisme et son esprit d’ouverture, le voilà plongé au cœur d’une bataille qui le dépasse. Calomnié, humilié, disqualifié. Assigné devant le conseil de l’ordre des médecins de Lille par une association de parents d’autistes, qui se déchaîne depuis des années contre le packing : un soin venu d’Amérique dont il est, en France, le premier défenseur.

tout sauf un acte de torture

En vingt ans, le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie du CHRU de Lille, y a formé plusieurs dizaines de confrères. Réservée aux cas d’autisme sévères avec automutilation répétée, la technique consiste à envelopper le patient dans des serviettes humides et froides, puis à induire un réchauffement rapide pour faciliter la relation avec les soignants. Tout sauf un acte de torture si la lettre et l’esprit en sont respectés – ce n’est pas toujours le cas.

[Image : Sans titre]
Une scéance de packing. Images extraites du documentaire Balade en transpackie, du docteur Anne-Marie Vaillant.

Ce qui n’a pas empêché la Haute Autorité de santé (HAS), pressions des associations et des politiques aidant, de lui porter le coup de grâce : dans ses recommandations sur la prise en charge de l’autisme, publiées le 8 mars, elle se déclare, ” en l’absence de données relatives à son efficacité ou à sa sécurité ” et exception faite des essais cliniques autorisés, ” formellement opposée à l’utilisation de cette pratique. “

confiance écoute dialogue relation humaine

Qu’aurait-il dû faire pour défendre le packing ? Jouer de ses relations ? Convaincre les parents des quelque 300 autistes qui reçoivent ce soin sans s’en plaindre de témoigner publiquement ? Organiser une conférence de presse ? Pas son style. Une enfance sans heurts à Tuffé, ” un petit bled de la Sarthe où – ses – parents avaient une toute petite quincaillerie “, une scolarité sans faille qui le mène aux portes du collège Sainte-Croix du Mans, prestigieuse institution jésuite où il apprend – non sans peine – à côtoyer la grande bourgeoisie, sa personnalité propre enfin : rien n’a préparé Pierre Delion au rapport de forces. Il ne connaît que la confiance, l’écoute, le dialogue. La relation humaine. C’est même pour ça qu’il est devenu psychiatre.

un médecin qui parlait aux malades

Il commence sa médecine à Angers en 1968, craint un moment de ne pas y trouver sa place. “ Je ne voyais que des patrons très hautains avec les patients, avec leurs équipes. Jusqu’à ce que je fasse un stage d’externe en psychiatrie. D’un seul coup, je suis tombé sur un médecin qui parlait aux malades, qui prenait ses décisions en accord avec ses infirmiers : je suis resté “, raconte-t-il d’une voix douce, légèrement voilée. On est en 1973. L’année où le ministère de la santé autorise la mise en œuvre de la sectorisation des soins psychiatriques, inscrite dans les textes en 1958 mais jusqu’alors restée lettre morte.

le potentiel soignant du peuple

La psychiatrie de secteur, c’est la rupture avec l’asile. La prise en charge du malade près de son domicile, le soin porté au cœur de la cité grâce au ” potentiel soignant du peuple “, selon le beau mot du psychiatre Lucien Bonnafé. La disparition de la camisole et des neuroleptiques au profit des thérapies relationnelles, largement inspirées de la psychanalyse. Une révolution culturelle et clinique. Quand Delion prend le train de cette ” prodigieuse aventure “, le coup de foudre est immédiat, et son engagement pour cette psychiatrie à visage humain sera indéfectible. Les enfants le passionnent, et ce n’est pas la rencontre avec sa future femme, interne en pédiatrie au CHU d’Angers, qui va l’en détourner. Bientôt, il exerce au Mans la pédopsychiatrie hospitalière. C’est ainsi qu’il découvre le packing, pratiqué aux États-Unis pour apaiser les schizophrènes.

Dans le salon vaste et clair où il nous reçoit, l’occupant principal est un grand piano noir. Pierre Delion s’y installe, joue quelques notes avec autant de simplicité que d’autres allument une cigarette. Ces instants de détente envolés, nous revenons au packing. Il y a consacré un livre, des dizaines d’heures d’enseignement, beaucoup d’énergie et d’espoir.

les symptômes d’automutilation disparaissent

Pourquoi y croit-il tant ? ” Je n’y crois pas, soupire-t-il. En 1984, j’hérite d’un service asilaire avec des enfants qui s’auto-mutilent. On a tout essayé sur eux, rien n’a marché. Je tente un pack : au bout de quelques semaines, les symptômes d’automutilation disparaissent. J’en parle à mes copains psychiatres, qui me demandent de venir dans leur service faire la même chose : ça marche aussi avec leurs gamins ! Très vite, on m’a demandé de faire des formations… Je ne crois rien du tout, sinon que cela s’est passé comme ça. Rien de plus.” Dès les années 1990, il réclame l’autorisation de mener une recherche clinique pour évaluer l’efficacité de la technique. Il ne l’obtient qu’en 2007. Trop tard ? Avec la violente publicité menée ces derniers temps à l’encontre de cette approche, l’étude est à peine au milieu du gué.

alors que ceux qui m’attaquent ne me connaissent pas

Les forums de parents qui l’agressent sur Internet ? D’un geste, il écarte le sujet. ” Je n’y vais pas, j’y laisserais ma santé. ” Il préfère se souvenir des 6 500 personnes qui, depuis le début de l’année, ont envoyé une lettre au conseil de l’ordre pour le soutenir. ” Ce qui me permet de tenir, c’est que les gens qui me connaissent me défendent, alors que ceux qui m’attaquent ne me connaissent pas. “

maltraitance …

M’Hammed Sajidi, président de l’association Vaincre l’autisme, qui pourfend le packing depuis plus de cinq ans, ne s’en cache pas : sa première rencontre avec le professeur Delion remonte à février, lors de la comparution de ce dernier devant l’ordre des médecins de Lille. C’est lui qui avait assigné le médecin. ” Nous n’avons rien personnellement contre Delion “, dit-il, mais contre le packing, oui, qu’il qualifie de traitement ” indigne “. Il ajoute n’avoir jamais assisté et ne vouloir ” jamais ” assister à une pratique qu’il assimile à de la maltraitance.

…ou hammam ?

Un avis que ne partage pas Karima Boukhari, mère d’un garçon autiste de 10 ans que le packing, pratiqué au CHRU de Lille, a guéri de ses automutilations. ” La première fois, on m’a expliqué comment allait se passer la séance. Moi qui suis d’origine méditerranéenne, cela m’a vraiment fait penser au hammam “, se souvient-elle. Adel avait alors 4 ans et se blessait derrière les oreilles jusqu’au sang. ” Au bout d’un mois, il ne se mutilait plus. Il était devenu beaucoup plus calme et communiquant. ” Après trois ans, les séances ont pu être arrêtées : Adel n’en avait plus besoin.

sinistre mémoire ou psychanalyse ?

Pourquoi, alors, un tel déchaînement de violence ? Parce que l’autisme, dans ses formes graves, est lui-même d’une violence extrême. Parce que les draps froids et la contention évoquent des traitements de sinistre mémoire. Et surtout parce que derrière le packing se trouve la psychanalyse. La bête noire des parents d’autistes, trop longtemps confrontés aux propos obscurs et culpabilisants de ses représentants. Au carrefour des peurs et rancœurs, Delion serait devenu le bouc émissaire de toutes ses dérives. Un comble pour un homme qui n’appartient à aucune école freudienne ni lacanienne, et qui s’est toujours montré critique vis-à-vis de ceux qui font de la psychanalyse un enjeu de pouvoir.

psychanalystes français trop orthodoxes

Non qu’il la renie ! Il y a été formé avec bonheur, et défend cet outil qui ” a changé la face de – son – métier. ” Lui qui dit avoir peu de regrets a pourtant celui-là : que des psychanalystes ” continuent de penser comme Freud, et moins bien que lui, ” à propos de certaines pathologies. ” Pour moi, la psychanalyse est comme la musique : c’est une culture qui me permet de penser d’une certaine manière. Mais nombre de psychanalystes français trop orthodoxes croient encore pouvoir appliquer à l’autisme les principes du “{névrosé occidental poids moyen“. Que cela ait mis les parents dans des états de sidération et de colère, il n’y a rien de plus normal,}” juge-t-il.

il s’agit toujours aussi de souffrance psychique

Avoir la peau du packing, mise à mort symbolique de la psychanalyse… Mme B., qui souhaite garder l’anonymat et dont le fils ” a bénéficié de cette technique plusieurs fois par semaine pendant des années“, avance une autre hypothèse. Pierre Delion est ” quelqu’un qui aide à donner du sens, à faire le petit pas de côté qui permet de penser une situation impensable et très mortifère,” estime-t-elle. C’est là que le bât blesse. Car le packing se préoccupe avant tout de la souffrance psychique – souffrance que les parents d’enfants autistes ne veulent pas toujours admettre.

À lire

Pierre Delion. Le corps retrouvé. Franchir le tabou du corps en psychiatrie. éd. Hermann, ” Psychanalyse “, 2010.

Jacques Hochmann. Histoire de la psychiatrie. PUF, ” Que sais-je ? “, 2011.-

Daniel Rousseau. Les grandes personnes sont vraiment stupides. Ce que nous apprennent les enfants en détresse. éd. Max Milo, 256 p.,18 €.-

le packing touche à l’inconscient

Une analyse que prolonge le professeur de neuro-pédiatrie Louis Vallée, qui travaille depuis des années avec le pédopsychiatre au CHRU de Lille. ” Le packing touche à l’inconscient, à ce qui est hors normes. Les parents en veulent d’autant moins qu’une partie de leur souffrance vient justement de ce que leurs enfants sont hors normes “, avance-t-il. Il ajoute que ” la HAS et les médias se sont laissé prendre au piège d’une démarche émotionnelle.” Ce qui dépasse l’entendement inquiète, perturbe, plus encore dans le champ douloureux du trouble mental. Mais Delion n’est pas un simplificateur. La complexité ne lui fait pas peur, elle l’attire. Il ne la résout pas, il l’accueille.

psychiatre dans la cité

À Lille, où il a été nommé professeur en 2003, il fait ce qu’il a toujours fait : du lien. Comme dans l’angevine ville de Trélazé, où il demandait, naguère, à descendre dans les mines d’ardoise pour voir les conditions de travail des alcooliques qu’il soignait. Avec les pédiatres de la région, il mène une étude pour prévenir les conséquences sur le nourrisson de la dépression postnatale de la mère. Les résultats sont si probants que l’Association française de pédiatrie ambulatoire tente désormais de la développer à l’échelle nationale. Il anime, à la demande de Martine Aubry – elle le décrit comme ” un vrai humaniste, un homme qui, derrière le scientifique, a toujours le doute ” –, un groupe de travail sur la violence et l’enfance. Il développe dans les quartiers lillois les plus défavorisés, avec les professionnels de l’école et de la justice, des initiatives concrètes pour prévenir la délinquance des jeunes… Psychiatre dans la cité, encore et toujours.

ovation aux 39

” Pierre ne se réduit pas au packing, loin s’en faut ! “, insiste le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Sollicité par son confrère pour mettre en place, dans le cadre de la prévention de la violence en classe maternelle, un jeu thérapeutique pour l’académie de Lille, il salue ” la qualité de ses relations avec les gens de l’éducation nationale” et l’attention constante qu’il porte ” au travail des autres. ” C’est pour cela aussi, sans doute, que Delion a reçu une standing ovation des 1 200 personnes venues assister, le 17 mars à Montreuil (Seine-Saint-Denis), au meeting de psychiatrie organisé par le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire. Il n’en fait pas grand cas, mais cela lui a mis du baume au cœur.

Des projets de livres plein les tiroirs, un métier qui le captive, un solide réseau d’amis, trois grands enfants, dont l’un, médecin comme lui, l’a récemment fait grand-père d’une petite Jeanne qui l’émerveille : au fond, l’homme que nous rencontrons est un homme heureux. Mais, depuis que la HAS a marqué le packing de son interdit, il ne dort plus aussi bien qu’avant. Que dire aux parents qui lui ont amené leur enfant pour une séance hebdomadaire ? Aux confrères qui pratiquent ce soin et l’appellent de toute la France pour lui demander conseil ?

“Ne faites pas ça, allez voir Pierre Delion“

Le psychiatre Moïse Assouline, grand spécialiste de l’autisme, ” ne décolère pas de ce qui lui arrive “. Mais il compte sur Delion pour trouver les mots justes. Il précise : ” Si quelqu’un me disait : “Je vous confie mon enfant les yeux fermés”, je lui répondrais : “Ne faites pas ça, allez voir Pierre Delion.” ” Si celui-ci peine à se remettre, il sait aussi pouvoir compter sur ses capacités d’adaptation. Ses années de jeunesse aux Glénans – il a exploré en chef de bord tous les pays du Nord à la voile, Groenland compris – l’ont rodé à l’expérience du groupe et des situations imprévues. “ On peut me mettre dans n’importe quelle circonstance… La preuve ! “

Voir aussi notre dossier complet autisme

pervers narcissiques & manipulation mentale

Pervers narcissiques : Les personnes les plus intelligentes sont les plus exposées

Nouvel Obs 30 mars 2012

Anne Crignon interviewe Philippe Vergnes, auteur de Le mal du siècle. Comprendre et combattre la manipulation.

Mots-clés : pervers narcissiques, manipulation, manipulateur, psychiatre, Société


Dans votre manuscrit, vous analysez longuement la relation d’emprise, véritable “main basse sur l’esprit” selon le psychanalyste Saverio Tomasella, qui permet de prendre le pouvoir sur quelqu’un. En quoi consiste-t-elle ?

Nous pourrions le définir en un seul mot : “décervelage“. Le processus en œuvre dans le décervelage consiste en une perte progressive des capacités psychiques d’une personne soumise à des manipulations quotidiennes qui agissent comme des micros agressions. Le poison est instillé à dose homéopathique. Le manipulé devient peu à peu inapte à opérer la distinction entre ce qui est bon ou mauvais pour lui et n’a pas conscience de ce décervelage. Incapable de discernement, privé de ses capacités d’analyse, de son esprit critique et de son libre arbitre, il obéit aux injonctions du manipulateur sans résistance. D’où la passivité qui caractérise une personne assujettie. Par ailleurs, la relation d’emprise est encore mal analysée, il en résulte des conclusions erronées et de nombreuses idées reçues qui sont fausses.

Comme le fait de penser que les personnes manipulées sont “faibles” ?

Tout à fait. Ce qu’elles ne sont pas. Ce sont même souvent les personnes les plus “intelligentes”, dans le sens de “brillantes”, qui sont paradoxalement le plus “sensibles” (ou les plus exposées) aux techniques de manipulation. Philippe Breton, l’un des meilleurs spécialistes français de la parole et de la communication, explique cela dans son livre, intitulé La parole manipulée, édition La Découverte, récompensé en 1998 par le prix de philosophie morale de l’Académie des sciences morales et politiques. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la manipulation instaure une relation d’emprise totalement asymétrique, d’autant plus forte qu’elle s’inscrit sur le long terme. Il n’y a aucune égalité entre un manipulateur et sa cible. Dans sa version la plus féroce, il s’agit d’une prédation dont l’”intentionnalité” est totalement éludée par la majorité des analystes qui se penchent sur ces questions là.

phase préalable : le décervelage

Mais nous commençons aujourd’hui à mieux connaître ces processus grâce aux travaux de certains neuropsychiatres, comme le docteur Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, qui décrivent comment le mécanisme de disjonction opère chez une personne traumatisée. Il se produit exactement la même chose chez quelqu’un soumis à des agressions psychiques répétées. Ce qui agit dans ce cas n’est pas l’intensité du vécu traumatique mais sa répétitivité. Ce que nous enseignent ces recherches corrobore la notion de “décervelage” décrite par le psychanalyste Paul-Claude Racamier, découvreur de nombreux concepts et néologismes parmi lesquels celui de la perversion narcissique. Nous savons désormais comment fonctionnent les circuits neuronaux d’auto-inhibition d’une personne manipulée. Cette auto inhibition se traduit par un phénomène d’autodestruction dont les conséquences physiologiques peuvent être très graves. Le décervelage ne représente que la phase préalable d’une dévitalisation dont les effets se répercutent sur la santé mentale et physique du manipulé.


Comme souvent, la pluridisciplinarité favoriserait une meilleure compréhension des choses.

Oui. Je pense que pour aller encore plus loin dans la connaissance de cette problématique il serait nécessaire d’établir ce que le sociologue Edgar Morin appelle des “reliances” interdisciplinaires. Cela consiste à regrouper les connaissances de diverses disciplines telles la psychanalyse, la psychologie de la communication, les neurosciences, l’anthropologie, la sociologie, etc. qui toutes étudient la manipulation, la relation d’emprise et les conséquences de ces dernières sur les individus. Bref, ce champ d’investigation reste encore à défricher d’autant que des découvertes récentes effectuées dans le domaine de la biologie moléculaire et génétique viennent, elles aussi, étayer la thèse que des agents stresseurs, tels que certaines manipulations, détériorent nos gènes et les rendent “muets”.

Vous écrivez que “la manipulation altère profondément la personnalité du manipulé“. En quoi consiste cette altération ?

Du fait de l’action du “décervelage”, le manipulateur pourra dès lors “imprimer” son mode de pensée chez le manipulé exactement comme on grave un nouveau fichier sur un disque CD vierge. De nouveaux comportements vont alors apparaître et ces “transagirs”, comme les nomme Paul-Claude Racamier, agiront tels des cliquets antiretour dans l’évolution de la personne manipulée. Selon la théorie de l’engagement empruntée à la psychosociologie, l’individu réajuste son système de pensée pour le rendre cohérent avec ses agissements. Cette réorganisation psychique provoque des dissonances cognitives chez la personne manipulée qui se trouve alors en conflit de loyauté entre ce que la manipulation lui “impose” de faire et les valeurs morales que ces nouveaux comportements transgressent.

le mode opératoire fondamental de la torture

Or, le conflit de loyauté est, selon Ariane Bilheran, psychologue clinicienne auteur de nombreux ouvrages sur la question des violences psychologiques, le mode opératoire le plus fondamental de la torture. Toutefois, pour que le manipulé ne puisse pas retrouver ses capacités psychiques, l’état de confusion mentale doit être soigneusement entretenu. Un des meilleurs moyens pour y parvenir réside dans l’utilisation du discours paradoxal que je formule ainsi : “Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais et surtout puissiez-vous ne rien comprendre à ce que je vous raconte de manière à ce que, quoi que vous pensiez, quoi que vous disiez ou quoi que vous fassiez, je puisse toujours avoir raison“. Ce type de communication, qui tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de la personnalité du manipulé, génère des conflits de loyauté et est “schizophrénogène”. Pour le dire plus simplement, ce genre de communication rend “fou”.


Le Dossier de l’Obs

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Pervers narcissiques : 20 pistes pour les reconnaître

Par Anne Crignon

Mots-clés : pervers narcissiques, manipulateurs, harcèlement, dépression, moral,

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Nulle mention de la perversion narcissique dans le DSM IV, manuel de classification internationale des troubles mentaux. La notion se cherche. Pour certains comme Scott Peck, psychiatre américain, il ne faut pas craindre de parler de véritable déviance morale et de poser la question du mal. Pour d’autres, comme le Docteur Reichert-Pagnard, il s’agit d’une psychose sans symptômes apparents ou “psychose blanche”.

On pourrait classer le manipulateur sur une échelle de 1 à 10 selon la toxicité. Niveau 3, le tyran domestique, réfugié dans le déni, qui blesse l’autre involontairement pour s’alléger de son propre mal être ; niveau 8, le sadique qui se défoule en jouissant de la douleur morale qu’il inflige sciemment. Quoiqu’il en soit, même un petit “PN” fait de considérables dégâts.

Voici quelques pistes pour reconnaître ces prédateurs, inspirées des travaux de spécialistes tels que Jean-Charles Bouchoux, psychanalyste et Isabelle Nazare-Aga, thérapeute comportementaliste (1) :

1. Il ou elle vampirise l’énergie de l’autre : l’expression “se faire bouffer” prend tout son sens.

2. Il ou elle est dénué(e) d’empathie, fait preuve de froideur émotionnelle.

3. Il ou elle souffre d’insatisfaction chronique, il y a toujours une bonne raison pour que ça n’aille pas.

4. Il ou elle use de dénigrement insidieux, sous couvert d’humour au début, puis de plus en plus directement.

5. Il ou elle est indifférent aux désirs de l’autre.

6. Il ou elle s’inscrit dans une stratégie d’isolement de sa proie.

7. Il ou elle fait preuve d’égocentrisme forcené.

8. Il ou elle vous fait culpabiliser.

9. Il ou elle est incapable de se remettre en cause ou de demander pardon (sauf par stratégie).

10. Il ou elle s’inscrit dans un déni de réalité.

11. Il ou elle joue un double jeu : le pervers narcissique se montre charmant, séducteur, brillant – voire altruiste – pour la vitrine ; tyrannique, sombre et destructeur en privé.

12. Il ou elle est obsédé(e) par l’image sociale.

13. Il ou elle manie redoutablement la rhétorique : le dialogue pour dépasser le conflit tourne à vide.

14. Il ou elle alterne le chaud et le froid, maîtrise l’art de savoir jusqu’où aller trop loin.

15. Il ou elle est psychorigide.

16. Il ou elle souffre d’anxiété profonde, ne supporte par le bien-être de son partenaire.

17. Il ou elle ressent le besoin compulsif de gâcher toute joie autour de lui.

18. Il ou elle inverse les rôles et se fait passer pour la victime.

19. Il ou elle use d’injonctions paradoxales et contradictoires : la cible perd ses repères, son esprit devient confus, même quand il est des plus brillants. Paul-Claude Racamier, inventeur de la notion de pervers narcissique, parle d’un véritable “détournement de l’intelligence”.

20. Il ou elle éprouve un soulagement morbide quand l’autre est au plus bas.


(1) Bibliographie

– Jean-Claude Bouchoux, Les pervers narcissiques, Eyrolles.

– Isabelle Nazare-Aga, Les manipulateurs et l’amour, éditions de l’Homme.