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27 mai 2018

les 5 degrés de la relation en psychothérapie relationnelle

en réglant une échelle de l'hostilité à l'amitié de part et d'autre d'un degré zéro, cet article, né d'un exposé au SNPPsy, en reprend un précédent.

par Philippe Grauer

se parler, en psychothérapie, n’implique pas nécessairement un engagement intersubjectif mutuel en profondeur. Ce en quoi la psychothérapie qui se dit relationnelle demeure spécifique.


en réglant une échelle de l'hostilité à l'amitié de part et d'autre d'un degré zéro, cet article, né d'un exposé au SNPPsy, en reprend un précédent.

Retour sur un ouvrage de référence

la relation forte, de degré 2, n’a pas grand-chose à voir avec le degré zéro de la relation dans une queue d’autobus, ni même avec la consultation d’un expert de type sujet/objet dans laquelle l’objet c’est vous et votre malaise renommé maladie. Et que dire de l’effort pour tuer la relation.

La psychothérapie relationnelle sur une échelle en cinq points

1) psychothérapie par la relation — un engagement particulier

Toute psychothérapie serait relationnelle par définition puisque d’une manière ou d’une autre la psychothérapie est affaire de relation, comporte d’une manière ou d’une autre un aspect relationnel logiquement obligé. Obligé par la logique des choses — et précisément des mots. Quelle que soit la méthode, en effet, il y a prise de rendez-vous, au minimum entrée en matière et mise d’accord entre un demandeur et un expert consulté, étant entendu que les deux interlocuteurs vont essentiellement se parler, puisque ce qui définit la psychothérapie c’est qu’elle l’est, thérapie, par la parole. Ils sont donc pour commencer entrés en relation. Puis le professionnel aura indiqué la marche à suivre et les deux interlocuteurs, par le moyen d’un dialogue, quel qu’en soit le modèle, auront engagé un processus. Si ça ne s’appelle pas relation qu’est-ce qui mérite cette dénomination ? Eh bien non, la question mal posée engendre des réponses mal pensées.

pléonasme ?

En définissant un champ disciplinaire particulier comme relationnel, on procèderait par pléonasme, à partir d’une généralité écrasante. Les terminologies, souvent marquées par les préoccupations méthodologiques des professionnels sont pétries d’évidences qui ne le sont qu’à leurs yeux. Cette singularité joue ici. Ceux qui ont inventé cette désignation, aveuglés par leur découverte, n’ont-ils donc pas discerné qu’ils fondaient une expression problématique. Voulant spécifier que dans le champ qu’ils entendaient définir et restreindre, c’est la relation qui soigne, et que relation à leur yeux s’entendait avec un sens fort, au sens où en physique on parle de relation forte, précisément, ils ont créé une définition qui ne soignerait pas suffisamment son élégance terminologique. Comme souvent en pareil cas en sciences humaines, la façon de dire comporte son inverse, ce qui fait le bonheur des psychanalystes et le tourment des taxinomistes.

en quoi consiste le relationnellisme

Ainsi celui qui a mis au point cette terminologie, transformant l’expression psychothérapie par la relation, plus claire, en accolant un déterminant au substantif psychothérapie pour confectionner une appellation, aurait-il voilé par cette opération une partie de la signifiance d’origine, tout enchanté qu’il se trouvait devant la production de cette épiphanie verbale ? Il est vrai que la langue se joue de nous, et quand nous croyons dire c’est elle qui pense à notre place. La psychothérapie relationnelle s’est nommée ainsi, cela veut dire quelque chose. Nous allons considérer dans quel cadre cela se configure. De toute façon, c’est maintenant chose faite, tout le monde a suivi, et maintenant que c’est fait la langue ayant fait autorité personne n’y peut plus rien. Il ne nous reste plus qu’à désambiguiser ce qui doit l’être.

Dommage aggravé conjointement par le fait que même si on lui passe cette faiblesse d’expression, celle-ci ne reste décidément pas aussi claire qu’elle n’en a pas l’air. Car à la difficulté d’origine s’ajoute que selon les convictions idéologico épistémologiques des uns ou des autres psys, il se pourrait bien que certains praticiens définissent la relation de façon telle que puisse se perdre de vue la spécificité que revendiquent les relationnellistes. Débat surajouté ? il s’agit des harmoniques du thème central. Pour finir il se pourrait bien que ce dernier néologisme, tout à fait récent, arrivé avec l’ouvrage de référence ci-dessus sité,  nous apporte sa contribution, introduisant dans le champ conceptuel l’idée qu’en matière de psychothérapie relationnelle on se trouve face à une spécificité irréductible puisqu’elle nécessite un nouveau terme pour s’énoncer d’un seul mot, lui, univoque.

relation : engager le dialogue ou s’engager dans le dialogue

Bref que veut dire relation — et pour qui ? relationnel en psychothérapie du même nom signifie que le rapport entre les deux personnes en présence constitue la matière même mise au travail. À partir d’un cadre approprié proposé et tenu par un psy qualifié dans cet exercice particulier où l’on n’engage pas le dialogue mais où on s’engage de part et d’autre dans le dialogue (à deux ou davantage en cas de groupe) et on laisse jouer sa dynamique, on joue de cette dynamique, engendrant un processus qui conduise à la subjectivation de la personne venue se trouver là. Se trouver là (au sens plein de cette expression) à l’occasion de quelqu’un d’autre spécialisé dans ce genre d’aventure. Il faudra aussi rendre compte du terme subjectivation, qui renvoie à une théorie du sujet, concept né avec la Renaissance, dont l’acte de naissance remonterait à Descartes, relayé par Leibniz puis Kant, puis la philosophie allemande jusqu’à Hegel (le sujet absolu de l’Histoire) puis Schopenhauer puis Nietzsche, puis Heidegger[1], puis l’épisode, après la mort de Dieu, de celle de l’homme avec l’antihumanisme, et l’aventure ne s’achève pas là, elle passe par la psychanalyse, le lacanisme et la suite, dont la psychothérapie existentielle — relevant de la psychothérapie relationnelle, nous voici enfin sur nos pieds retombés. Et comme il se trouve que sujet implique ouverture à l’autre, précisément en qualité de… sujet, cela fait que nous retombons sur nos pieds deux fois de suite.

toutes les psychothérapies ne sont pas relationnelles pour autant

Si bien qu’à nos yeux, au bout du compte, toutes les psychothérapies ne sont pas relationnelles, ne bénéficient pas du même indice de relationnellité. Pas si relationnelles qu’en l’absence d’une terminologie soigneusement établie on pourrait le penser à première vue. Avec la relationnelle la vraie la nôtre, s’engage un processus interactif d’exploration de la dynamique de subjectivation, de la personne venue « voir quelqu’un ». Il s’agit dans ce modèle de se rencontrer, d’âme à âme[2], au sens fort du terme (« le jour où j’ai rencontré mon mari »). Caractéristique, certains mots relatifs à la relation ont un sens fort et un sens faible, banalisé pourrait-on dire[3]. « Venu voir quelqu’un » disions-nous. La quelqu’unitude du psychopraticien relationnel réside dans le fait qu’il accepte de s’engager à être face à celui venu le voir, au sens de rencontrer, qu’il accepte d’être cet être humain au sens plein (après le sens fort le sens plein) à l’ouverture duquel pouvoir s’adresser vraiment (après le fort et le plein, le vrai) comme il invite la personne venue le requérir[4] à s’efforcer de le faire de son côté dans un dialogue le plus authentique[5] (n’en jetez plus !) possible[6]. Du coup, comme avec les poudres de cacao, la relation, ça dépend du pourcentage (certaines de ces poudres ne contiennent pas de cacao !). Le reste du monde psychothérapique, exceptée la psychanalyse qui peut tourner sur des principes comparables, peut se contenter d’être interactive (taux de relation à 30 ou 40 % ? ceci n’est qu’une métaphore. En telle matière tout chiffrage induit en erreur). C’est intéressant et fertile, davantage sur le versant « psychologique », mais pas la même chose. J’aimerais ici participer à dissiper quelque confusion, tenace nous avons vu pourquoi et comment, tant que n’a pas été effectuée la clarification terminologique suffisante, en tout cas nécessaire. C’est que, un mot pour un autre, le monde psy s’embrouille vite et ceux qui n’y entendent rien s’arrangeront pour occuper la place. Or notre place doit, par les temps qui courent, se voir vigoureusement définie et maintenue.

mettre en jeu et au jour les ressorts mêmes de la relativité mutuelle

Ce travail, cette « œuvre ouverte » en devenir, consiste à mettre en jeu et au jour les ressorts mêmes de la relativité de l’un à l’autre dans le temps même de la séance (opération qui se prolonge d’une séance à l’autre). Cela s’effectue non seulement par l’implication de la personne venue demander de l’aide, protagoniste donc, mais parce que le praticien antagoniste, impliqué de son côté, se met corrélativement en état d’ouverture et accueil psychique à son égard. Cette symétrie professionnalisée fait de lui le copilote (expérimenté) de la démarche en cours, à la fois compagnon d’exploration et de découverte, témoin, garant, vigie, déceleur. Qu’est-ce qui distingue cette étonnante co-« expertise » de la banalité « relationnelle » courante (que veut dire relation pour ceux qui l’entendent dans son acception banalisée ?) ? nous nous proposons de définir plusieurs modes du se tenir ensemble, dont nous dégagerons les formules, qu’il n’y aura plus qu’à nommer pour commencer espérons-nous à y voir plus clair.

2) DEGRÉ ZÉRO de la relation : la file d’attente {a+b+c, etc.}

Si l’on parle psychosociologiquement en termes de groupes, organisations, institutions[7], le premier degré du se tenir ensemble c’est la série[8]. Ce que Sartre appelle, par opposition au groupe, la collection. Dans la collection les entités réunies occasionnellement, des individus[9] ont le statut d’objets. Ils se côtoient sur le mode neutre. S’ignorent. Comportement social actif codé dans « la foule solitaire »[10] urbaine, se tenir à distance respectueuse de l’intimité d’autrui. Cela peut s’écrire {1=1+1+1} où chaque (1) représente un individu. Humanisons notre formule en l’écrivant {a+b+c+d, etc.}, où chaque individu est une personne « sériale », simplifié en {a+b +c et sq}.

le 67 de 8 heures 10

Il s’agit de l’ensemble juxtaposé des gens qui patientent chez le dentiste ou qui attendent l’autobus. À proprement parler leur attroupement ne constitue pas un groupe, la structuration de leur assemblage (et non rassemblement) n’ayant pas acquis les caractères spécifiques du groupe. Les hôtes occasionnels de l’abri bus constituent à peine un pré-ensemble, ils ont un objet commun, et une pratique commune séparée. La queue n’est pas encore plus que la simple addition de l’ensemble de ses parties. Elle porte déjà certes un nom spécifique. « il y avait une de ces queues au cinéma ! »mais elle reste anonyme et éphémère. Relatifs à la ligne de l’entreprise de transport, les usagers entretiennent entre eux une relation d’ordre, ordinale, caractérisant leur moment d’entrée dans la file d’attente s’il y a lieu, et un tout début d’identité solidaire commune, fondée sur la tension d’attente. Ils restent isolés, pratiquent chacun pour son compte le 67 de 8 heures 10.

bonjour !

Leur « non relation » ou relation désactualisée, réduite à son minimum social quant à son expression, neutralisée pour respecter les convenances — son degré zéro — consiste à stationner ensemble poliment[11]— on est déjà dans le socius[12] — sans interférer (sans se déranger en s’adressant la parole, en se regardant fixement ou en se rapprochant). Dans certains cas quelqu’un peut faire une remarque prenez la queue comme tout le monde, parlant au nom d’un « tout le monde » non constitué. Un tel rassemblement ne dure[13] pas très longtemps. Il peut pour certains se répéter, édifier l’amorce d’une histoire commune en filigrane, celle de se repérer comme habitués de la ligne. Minime amorce sous-groupale, restée potentielle. Ils ne se saluent pas, évitent l’intrusion, se repèrent mais ne se connaissent pas. S’ils désiraient se parler, entrer en relation, faire connaissance, il leur faudrait s’adresser la parole selon un protocole défini — à commencer par le fameux bonjour ! Entrer en relation. S’il faut y entrer, c’est bien qu’on n’y est pas. Pas encore.

3) relation de TYPE 1, interaction à mi distance {A & B} : A interaction B

Degré 1, organisé cette fois, voici l’ensemble interactif {A & B}. À lire « A interaction B ». Dans le système que nous proposons la relation comporte des degrés. Le degré 1 s’appellera interaction. Délicat de distinguer entre les deux termes, parfois employés l’un pour l’autre. Si nous ne prenons pas de précaution terminologique, d’ici cinq lignes personne ne saura plus de quoi il s’agit. Commençons par explorer l’univers considérable de l’interaction. L’interaction se tient à mi distance, proximité moyenne, sociale ; en psychothérapie, le professionnel mène le jeu. On est encore sujet/objet.

l’un vers l’autre

Dans son cadre les protagonistes, personnalisés relativement l’un à l’autre, s’étant présentés (d’où l’emploi de capitales, comme pour les noms propres), ont affaire ensemble. L’un va vers l’autre, deux individus séparés, disjoints au départ, se conjoignent en interagissant. L’entrée en conjonction commence par une interaction préliminaire que nous appellerons rencontre[14] : « — je l’ai rencontré pas plus tard qu’hier. » Les sociologues parlent d’interaction sociale. Avec pour unité de base un échange de courte durée. Ce qui s’échange, en terme de théorie de la communication, s’appelle de l’information. Ces unités d’échange peuvent se succéder, avec répliques inter agissantes, effets de rétroaction, influence réciproque, enclenchant un processus. Produisant une chaîne interactive qui fait sens, qu’on pourra relater[15], structurant ce qu’on appelle une histoire. Protocole social : salutations, présentation de l’objet de la rencontre, accord mutuel, traitement de l’objet, prise de congé. Cela peut durer, en épisodes susceptibles de faire évoluer la