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3 février 2018

« Un amour qui guérit » : rôle de l’amour en psychothérapie relationnelle

par Philippe Grauer

« Un amour qui guérit » par Jenny LOCATELLIet Edmond MARC, déjà réédité. Sous-titré « L’importantce de la relation en psychothérapie ». L’amour ici désigne pure amitié indeffectible. Jusqu’à la sortie de l’impasse, le psy relationnel propose la stabilité active de sa présence acceptante à la personne autrefois mal aimée. Cette permanence positive constitue la base d’une relation en ceci réparatrice, illustrant un des traits distinctifs de la psychothérapie relationnelle.


Mots clés : amour

Ensemble des mots-clés : amour, psychothérapie relationnelle, transfert, amitié, philia, Freud, Ferenczi, amour désaliéné, déontologie, éthique.


 

L’amour médecin : de Molière à nos jours

L’amour médecin fut la première pièce de Molière jouée à la Cour. Tout simple, cc qui allait tirer l’héroïne jalousement gardée par son père, de sa mélancolie, ce ne sera pas la médecine mais quelqu’un qui l’aime. Qu’est-ce qui va tirer la personne qui va voir quelqu’un de son marasme psychique ? l’amour. Décidément remède universel ! dont le « médecin » précisément ne l’est pas, médecin, mais psy quelque chose. Et l’amour en psychothérapie relationnelle n’est pas celui de l’amoureux mais de l’Ami/e.

l’amour en psychothérapie

L’amour l’amour l’amour ! l’amour en psychothérapie. Vaste question. Sans amour on n’est rien du tout. Que dire de l’amour qui n’ait pas encore été dit ? dans l’univers psy, sentiment, émotion, affect ? Tout un monde. Passons si vous le voulez bien par un prélude qui peut valoir le détour, car parler d’amour est déjà risqué, mais sans avoir défini les termes ça devient problématique.

L’amour comme sentiment, comment ça fonctionne ? il faut ici recourir à une théorie générale des émotions. Lire à ce sujet Les émotions à travers les âges, en six volumes, de Philippe Grauer, à paraître en 2022. Il existe également sur la question une imposante littérature, aussi touffue que la forêt primaire. Qu’on se contente du dernier Damasio (L’Ordre étrange des choses. La vie, les sentiments et la fabrique de la culture, O. Jacob, ainsi que l’incontournable Robert Plutchik, The Emotions, University Press of America, toujours non traduit, que Damasio ignore, mais avec lequel il est compatible). En attendant un abrégé fera l’affaire.

l’émotion d’abord

Commençons par le commencement. Dans émotion vous avez motion, mouvement. Ainsi l’émotion populaire, mouvement de foule chez le cardinal de Retz. En psychologie[1] il s’agit d’un mouvement interne, gradué, depuis le frémissement à peine sensible jusqu’au bouleversement. Il s’agit de l’ébranlement d’un système fondé sur l’évaluation immédiate des qualités vitales de l’environnement (interne et externe). Préparation à l’action, mobilisation des profondeurs de l’organisme, qui nous fait éprouver, évaluer à tout moment la qualité particulière de notre être psychocorporel en situation. Quand il ne se passe « rien » (pas si sûr ! autre débat) on est sur le neutre. À peu près, seulement à peu près, tranquille. Rassurez-vous l’intranquillité n’est jamais loin. Il s’agit tout de même de veiller à nos intérêts vitaux à tout moment. Préparation à l’action, l’émotion est immédiate. Et, comme mécanisme d’évaluation de l’instant, fugitive.

homéostasie puis procédure d’urgence

Son assise ? un vieux truc indépassable, le principe d’équilibre dit d’homéostasie. Dès qu’on y touche, ça vibre. Un véhicule approche dangereusement. Mon système de sécurité psychophysiologique mobilisé sans délai, accélération cardiaque, attention focalisée, énergie maximalisée, conduite en milieu hostile, coup de volant, saut de côté, j’évite. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. J’ai eu chaud. J’ai eu peur. Je lance un regard furieux au scooter zig-zagueur évité de justesse, j’ai eu « peur-colère »(un axe polarisé). Si je suis au volant je râle, tente de décharger[2] en solitaire le trop-plein d’adrénaline produite pour ma sauvegarde : « Connard ! »

de l’émotion au sentiment

Comme c’est pas la première fois que ça arrive, « les gens » sont irrespectueux, à chaque fois ça m’énerve, cela réveille et nourrit, renforce, une disposition hostile déjà installée, à base de reliquats de surplus d’émotions non déchargées relatives au même type de situation, sédimentées, restructurées. Parfois cognitivement idéologisées (encore autre chose, un 3ème niveau). Ainsi je vais pester contre les jeunes, les vioques, les étrangers, les « autres », les Rohingas, les Tutsy, les juifs, les infidèles, les femmes, les mecs, un peu tout le monde, les cons (moi exclu !), catégorie ouverte et inépuisable des objets de ma détestation latente[3].

Le sentiment : second étage

Ainsi le sentiment, lui, second étage édifié sur la trace de l’événement émotionnel, est durable. De toute façon je n’aime pas les ***. Heureusement que j’ai de la mémoire. Consolidé par la répétition, inscrit en mémoire, le sentiment oriente. Il préclasse notre réaction à ce qui se présente. Un migrant dans le champ de vision, disposition hostile ou favorable au démarrage. Un animal inconnu ? c’est la préparation au système attaque-fuite, en même temps que la curiosité (les axes peuvent se superposer, s’articuler, vigilance mais exploration). Quelqu’un de sympathique, c’est l’envie d’aller vers lui. Il y a de la pré-position là-dedans. Ainsi l’amour peut se définir comme préjugé d’orientation favorable de notre sensibilité psychique dirigée vers quelqu’un. Précisons. Vers, mode avec. Aimer bien revient à se sentir bien avec, aimer se tenir auprès de quelqu’un. On s’y sent en sécurité auprès d’un allié (respect mutuel).

tension vers l’autre

Vers orienté avec disions-nous. L’un tend vers l’autre de telle façon qu’une fois réunis ils aillent (bien) ensemble. Air connu (des millions de chansons sur le sujet). Allez, un coup de philosophie ! L’amour comme unité à retrouver, comme si se rencontrer c’était faire du un à partir de deux. Même, comme si le Un préexistait, faire du deux à partir d’un Un. On peut soutenir qu’il s’agit de matrice. Nous sommes arrivés ainsi au monde dans les bras de quelqu’un, et n’avons pu croître que par la grâce de ses soins, de son amour, suffisant qu’il ait été un minimum à la hauteur. Dans un tout autre domaine, en physique, le principe d’inséparabilité fascine, il s’agit de la paire qui comporte les deux qui la font, si bien que modifier l’un affecte automatiquement l’autre à distance sans transport d’énergie. Comme on sait l’amour fait des miracles.

la psychothérapie, une histoire d’amour ?

Et, c’est bien connu, aussi quelques ravages, car il y a des ratés dans le système. La psychothérapie relationnelle, une histoire d’amour ? On raconte qu’un nouvel arrivant demande à Lacan (le mythe Lacan, des années 60, s’efface, y a pu que la génération précédente qui y recours et s’y réfugie. Survivance, avec les postes regroupés en certains bastions, ils arrivent encore à mobiliser de jeunes psychologues auxquels la fac n’a plus que ça à offrir dans le genre, structurés en mouvement, à l’ancienne, amarrés au dogme) de quoi voulez-vous que je vous parle ? — Mais parlez-moi d’amour ! Tant qu’à faire aller droit au but. Parlez-moi d’amour dans le temps que je me tiens à vos côtés en qualité de témoin, dirait le Maître. En me tenant dans une relation d’attachement équilibré, diraient les auteurs d’Un amour qui guérit. Comportant engagement, constance, lien stable, fidélité, fiabilité. Quand on y est, c’est le mode joie (joie, jouir, même racine), qui irradie du bon. Joie, sentiment d’être bien avec. Mais au nom de quoi grands dieux un psy nous gratifierait d’entrée de jeu d’une relation de cette qualité ? amour vénal, contre le prix d’une séance ? psychothérapute ? vieille plaisanterie de haine de soi, précisément les prostitués côté amour doivent s’en garder soigneusement, rester insensibles se contentant d’un peu de semblant. Le plus vieux métier du monde. Un métier vraiment ? s’agissant d’amour, même pseudo, on arrive rapidement aux frontières du transgressif.

un amour juste ? éthique ? 

C’est bien joli de parler d’amour mais même si on se contente de l’amitié, pourquoi et comment un psy peut-il aimer professionnellement à juste suffisance ceux recourus auprès de lui pour « voir quelqu’un » ? ne devrait-il pas plutôt se contenter d’une réception neutre ? d’abord, qu’est-ce que ça peut vouloir dire une amitié professionnelle ? Négativement, facile à comprendre, si vous n’aimez pas les enfants n’allez pas travailler en école maternelle. Alceste, lui est clair là-dessus, « l’amour du gendre humain n’est point du tout mon fait », et il se retire. C’est bien connu, les pédagogues interrogés répondront sans hésiter qu’ils aiment les enfants. Ils pourraient hésiter, s’ils avaient ne serait-ce que lu un peu de psychanalyse. Autre problème, si vous les aimez, les enfants, pour en faire vos objets sexuels, à l’extrême rigueur devenez prêtre, mais restez lucide, l’amour prend soin de celui qu’il chérit, et le respecte. Ça ne va pas marcher non plus comme ça. Pas davantage si, psy, vous déviez votre relation à un/e patient/e vers une aventure amoureuse, toujours pareil, le principe de respect. Ne jamais abuser, et savoir proposer à la Rogers une « relation inconditionnellement positive » ? aimer le genre humain psychothérapiquement, un métier, avec formation rigoureuse et déontologie, c’est-à-dire morale professionnelle. Mais enfin, on n’aime pas par métier mais par le cœur, et c’est connu l’amour enfant de bohème n’a jamais connu de loi ! oh la la justement la loi, un amour aussi indispensable que légitime ! commençant avec l’amour on en vient à l’éthique, la façon juste d’aimer. Existe-t-il un amour juste ?

bientraitance réparatrice

Ainsi en psychothérapie relationnelle le professionnel entretient avec celui qui le demande une relation d’amour d’un type particulier, réservé et régulé, respectueux, mais d’amour, car nous disent les auteurs, c’est cela même qui alimente le processus de réparation psychique. Ils parlent de guérison, comme les médecins, par provocation et confusion volontaire entre les registres. Amour et guérison, vaste problème.  Il faut du premier pour que ça se mette à aller mieux, enfin pour que, se trouvant affectivement environnée positivement, la personne en difficulté puisse à partir de cette relation de bientraitance réparatrice, enfin se sentir capable de prendre sa vie en charge. Il faut dire aussi que nous sommes en difficulté avec la langue française, nous disons amour et aimer pour tout, et guérir pareil, ça ne facilite pas l’intelligence de ces choses déjà passablement complexes.

bonjour tristesse même pas la haine

Attention au passage à la complexité mal comprise, ne pas confondre. L’opposé de bien avec n’est pas mal avec (antagonisme, ça peut arriver, une tout autre paire, haine/crainte) mais mal sans[2]. L’antagoniste de joie, bien avec, c’est quand je ne suis plus avec et que ça me manque, je me sens mal sans : »— Dis, quand reviendras-tu ? » Cela porte le nom de tristesse. Comme dit Verlaine, comment se fait-il que « Sans amour et sans haine mon cœur a trop de peine ? »

alors qu’est-ce que l’amour ?

Ceci étant posé, qu’est-ce que l’amour ? admettons que tout a déjà été dit sur la question, plus son contraire et plus encore. Ça n’est pas une raison pour ne pas reprendre la question à frais nouveaux, en termes volontairement simplificateurs. Nous y repérerons un certain nombre de traits élémentaires.

don de soi dédié gratuitement à quelqu’un

Nous définirons pour commencer l’amour comme une relation de l’ordre du don gratuit, de l’offre de soi généreuse (non gratuit absolument, on peut soutenir que ce qui est bénéfique à l’espèce ou au clan l’est pour moi en retour) envers autrui, de mise au service d’autrui. Disposition relationnelle spontanément favorable, gratuite, sans attente de retour (qui peut venir mais c’est en plus). Assimilable dans le principe de fonctionnement psychique au sentiment parental primaire de soin et souci des petits (comportant réponse ajustée et demande corrélative) dans des espèces comme la nôtre. Cela évolue en disposition sociale à secourir si besoin est, impliquant un apport d’aide inconditionnelle, éventuellement au prix de sa propre mise en danger.

Effectivement, en cas de mise en danger par un autre être vivant, cela peut mobiliser le complexe de protection (assurance de sécurité externe) solidaire du avec/contre de l’attaque/fuite, évoqué plus haute à la rubrique haine. Mais ça n’est pas la même chose, on assiste dans ce cas à la conjonction de deux axes, le premier régissant le second.

l’amour définition en 10 traits

Cette relation amicale présente divers traits.

1) elle est d’assistance, installable dans la durée (alliance). On parlera alors de lien positif.

2) elle est réciproque positive au sein d’une matrice duelle (ou plurielle), elle fonctionne en navette auto-satisfaisante d’être à être[1 bis].

3) solidaire, elle comporte un intérêt (tendant à la constance) pour l’intérêt d’autrui : désintéressement, altruisme

4) elle comporte de la sympathie, disposition à favoriser autrui et ses intérêts.

5) elle comporte également de l’empathie, permutation partielle des places relativement à ce qu’éprouve et pense l’autre, considéré avec acceptation, jugement suspendu.

6) elle comporte de la tendresse. non invasive, suffisamment paisible.

7) elle reste vigilante, éthiquement parlant, n’admettant aucun manque de respect qui la ruinerait.

8) elle comporte entre adultes[2] éventuellement un lien avec du désir sexuel, qui dans ce cas la motive, c’est l’amour eros, célèbrissime, moteur du monde relationnel et psychique selon la psychanalyse.

9) elle comporte toujours de la compassion (terme bouddhiste), ou tout simplement de la pitié (terme chrétien).

10) elle peut être considérée comme le lien humain fondamental. Pulsion d’espèce consistant à rechercher la compagnie de la mère pour le petit à la naissance (« maternelle primaire »), et plus généralement des parents, puis du groupe ami, marquant de son empreinte l’ensemble du comportement a priori. Ce lien de base comportant suffisamment de paix pour permettre la croissance.

« l’amour aliéné«  : prise de possession de l’autre devenant objet

Ces quelques traits non exhaustifs répertoriés, on peut se poser la question, l’amour égoïste est-il de l’amour ? au sens sartrien il est prise de possession de l’être de l’autre en tant que sujet, alors réduit à la condition d’objet. Ainsi considéré il est déshumanisant. Il peut dans le discours du pseudo aimant se déclarer amour mais s’il ne répond pas à la définition il n’en est pas, ou une forme altérée.

Il s’agirait selon nous de ce qu’Edmond Marc désigne comme amour aliéné sans jamais le nommer autrement que sous sa forme inversée privative d’amour désaliéné. Le corps des moines psys relationnels se devant d’avoir mis en ordre leur psychisme relativement à cette aliénation d’origine, et de rester en supervision toute leur vie professionnelle durant pour veiller à l’éthique d’une pratique dangereuse à cause précisément de leur implication. D’autant plus que la reconnaissance de l’existence de quelque chose comme de l’inconscient risque à tout moment de nous placer sur un de nos points aveugles.

La question de l’amour comme illusion, décrit à l’instar des vertus se jetant dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer, nous ramène à la distinction de formes dégradés de l’amour, d’un amour seulement prétendu, corrompu par le désir de réduction d’autrui et de sa subordination à notre propre intérêt. Un tel pseudo amour nous réduisant (à) nous mêmes constitue une relation à proprement parler en effet aliénée. Pouvant aller jusqu’au désir d’emprise.

amour et thérapie : relation « suffisamment bonne »

L’exact contraire de la relation « suffisamment bonne » que propose le cadre et la puissance invitante de la psychothérapie relationnelle. Mettant en place un dispositif humain capable d’aider la personne en difficulté à se (ré)humaniser, à s’accomplir en tant que sujet, selon ses propres critères revisités, par elle examinés et réévalués. Nous installant au cœur d’une relation par laquelle on puisse se « refaire » ou au moins se faire suffisamment à soi, à l’occasion d’un remodelage ou d’une réactivation de la matrice Je-Tu bubérienne.

démarqué de la course au désir

Question, comment le « faux amour », l’amour faussé par le désir infiltré, aveugle lui, ça fonctionne si bien qu’il envahit tout de la relation ? l’amour faussé chez le psy par la pression de son propre épisode archaïque mal liquidé (d’où la nécessité d’y être allé voir pour soi-même), si bien qu’il faut sans cesse se préoccuper de lui ouvrir les yeux, le « désaliéner » ? pour récupérer du produit suffisamment purifié ? quid de l’ouverture existentielle, d’être à être, non pas désaffectée mais désexualisée, désencombrée ? Est-ce qu’une chose comme une invitation relationnelle démarquée de la course au désir, existe, et si oui, au prix de quelle ascèse, régie par quelle éthique  ?

amour Éros / amour Philia : j’ai deux amours

Et si on avait d’un côté, « l’invitation à l’amour » chanté universellement — Qui parle de l’amour a souvent les yeux tristes. La déconvenue à la rime d’Éros. Qui précisément en psychothérapie rapidement se présente, dont Freud a su percer le mystère et la mécanique appelée transfert. Et de l’autre côté la philia (qui n’en serait pas un dérivé, venant avant Éros), l’amour dont Freud dissuade Ferenczi d’embrasser sa patiente, vous ne vous rendez pas compte de l’incendie que vous pouvez provoquer ! l’amour humain fondamental, celui né dans les bras de sa mère, celui de la fraternité humaine, que la nouvelle école répute socle relationnel de la psychothérapie. Un seul amour, Éros, dont la philia serait le produit pacifié, civilisé, civilisateur, ou deux amours distincts ? En réalité deux amours deux modèles. Pas forcément incompatibles mais non jouables simultanément — articulables selon le principe de multiréférentialité.

lien humain social primaire

Dans ce modèle, qualifiable d’humaniste au sens de relevant de la psychologie humaniste américaine, ce qui nous pousse à aimer autrui sur ce mode, à donner de l’amour, c’est le goût de prise de soin d’autrui pour peu que nous en ayons fait l’expérience au départ de notre propre existence[3], et ayons pu de la sorte construire notre subjectivité dans le cadre d’un lien humain social primaire suffisamment humain justement, assorti à de la pitié (expériences d’empathie spontanée chez les bébés, pourvu qu’ils ne soient pas « désertifiés » par une horreur primaire). Aimer de la sorte est déjà bon pour l’aimant. Déjà auto rétributif.

l’amour selon Lacan : offrir ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ?

Un dernier point disgressif. Il faut faire ici place à la formule lacanienne concernant l’amour éros devenu amour féroce — l’auteur est un artiste et son texte à ce titre, lisible dans tous les sens, plus bien entendu les autres, est remarquable parce que toutes les interprétations s’y donnent rendez-vous. La formule parle de donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Mais on peut soutenir que si on tient à donner ce qu’on connaît pour ne pas l’avoir reçu, il faut admettre que pour autant on le connaît, et sait qu’on n’en a pas reçu assez, ou de suffisamment bonne qualité, qu’on le connaît pour en avoir vu la couleur, et l’avoir désiré. Ou encore que de la pulsion de vie sous forme de capacité innée à donner de soi à autrui, on peut ne pas en avoir assez mais pas forcément en manquer absolument[4]. Si bien qu’on peut s’efforcer de le produire, en direction d’autrui, comme on aurait désiré en être bénéficiaire, ou en souvenir des rares fois où l’avoir reçu nous a littéralement comblés — et structurés (voir corrélativement le concept de résilience). Que ce soit en direction d’un autre peu réceptif, le tout dans le cadre d’une illusion à deux, c’est le drame de la destination de l’amour en particulier lorsqu’il s’agit du désir. Que les deux carences se complémentarisent en économie de couple, et nous voici ravis de cette définition qui insiste sur le côté manque de l’amour, dû à la donné existentielle d’incomplétude ou d’imperfection, autre débat (exprimer en termes gestaltistes existentiels ce qui s’entend habituellement en termes psychanalytiques, pourrait-il nous faire bénéficier de l’effet de traduction qui oblige à réorganiser notre réflexion ?).

l’amour fiction ou les mirages du dévouement

Résumons-nous. Selon le mode Éros se voulant universel, les dons d’amour sont à haut risque, et peuvent se voir soupçonnés de n’être pas, voire jamais, désintéressés, et de porter l’empreinte de mobiles n’ayant rien à voir avec la générosité. Les risques d’aliénation sont si grands que la psychanalyse pour ne parler que d’elle a depuis longtemps dégagé au moyen d’une analyse sévère les mirages de dévouement philanthropique affichées par diverses professions d’aide ou d’éducation.

dialogue d’être à être

Qui plus est, à la clé des aliénations majeures, barrant la route à « l’amour », la question se pose de la définition de la nature humaine, que nous n’aurons pas l’imprudence de traiter ici, mais sur laquelle la même psychanalyse, ayant repéré que les humains sont les seuls animaux capables de prendre du plaisir à faire souffrir, a jeté un regard de nature radicalement critique sur la bénévolence humaine une fois qu’on considéré les horreurs dont elle est capable en particulier en temps de guerre mais hélas pas seulement. Si l’on considère que l’amour est la « condition de vie » fondamentale de base indispensable à la constitution primaire d’une personne humaine (nous n’entrerons pas ici sur la question de savoir si l’on devrait plutôt parler de sujet), la psychothérapie relationnelle consiste à procurer à celle en difficulté du fait que c’est l’inverse qui s’est produit[5], les conditions d’une reprise d’humanité seront de fournir une ambiance d’amitié (philia) profonde inconditionnelle constante comme fond relationnel de base au processus d’évolution en dialogue d’être à être.

j’y suis j’y reste : de Mac Mahon à la permanence du psy

C’est ce dont témoignent et qu’examinent les auteurs de l’amour médecin, pardon, d’Un amour qui guérit. Jenny Locatelli dans ses « Cinq psychothérapies » insiste sur la qualité de présence du psy[6], définie comme permanence bienveillante, activement bienveillante. Elle définit encore cette qualité de présence comme celle d’une accompagnatrice, livrant à l’occasion chemin faisant des confidences personnelles nourrissant le lien, fournissant de la réassurance par témoignage d’humanité impliquée. Ses références à ses méthodes la font deviner ou éclectique ou intégrative on ne sait. Le raisonnement psychanalytique sur le trauma et la référence à l’analyse transactionnelle, mériteraient parfois  de voir clarifier leur combinaison. Mais l’essentiel de son propos ça reste sa présence engagée. J’y suis, j’y reste, ça change tout, c’est cela essentiellement que j’estime devoir professionnellement et éthiquement à celui venu me quérir.

l’amour psy selon Edmond Marc

Edmond Marc de son côté révise panoramiquement les grandes théories de l’amour non plus « médecin » mais psy, comme il sait si bien faire, développant magistralement de façon limpide l’exposé des grandes théories. Il en démonte les ressorts, insiste sur leurs vertus réparatrices multiples. Pourvu qu’elles se voient engagées par un praticien qui précisément n’est pas « médecin », au sens de représentant de la méthode de la médecine scientifique qui médicaliserait l’existence, ni « psychanalyste » au sens restreint du terme, qui se contenterait de s’abstenir, mais un psychopraticien relationnel, qui s’engage auprès de celui venu s’adresser à lui comme quelqu’un qui cette fois ne le lâchera pas avant qu’il ait franchi son difficile passage avec son aide et Amitié indéfectible. Nous écrivons Amitié pour Philia.

Rogers naïf ?

L’audace, la provocation, de parler d’amour pour caractériser la relation psychothérapique doit être saluée. L’intelligence de caractériser cet amour comme ni aliéné ni aliénant semble s’adresser indirectement à la psychanalyse prise comme un bloc, dont certains déploiements dogmatisés rendent facile de traiter de naïf le praticien psy qui parle d’amour. Cela fait plus de 50 ans que les psychanalystes se gaussent de la supposée naïveté d’un Rogers qui eut l’audace de penser en dehors de leurs clous. Edmond Marc après Max Pagès sur ce point remet les pieds dans le plat. Appuyons le en ceci.

l’amour psy : de la psychanalyse à la psychologie humaniste puis à la psychothérapie relationnelle

Se référer plutôt à l’Amitié, qui pas davantage que l’amour n’est illusoire n’est pas recourir à un vain mot qui désignerait une relation tiède. Pour se protéger en l’occurrence parlons grec, la philia c’est imparable. Tout ceci revient à pointer que les mots que nous utilisons pour décrire l’action psychothérapique méritent réflexion — ça c’est un truisme —, pour dire que nous travaillons avec des concepts en perpétuel débat, et qu’en matière de psychothérapie relationnelle non seulement il y a débat mais début, l’aventure ne faisant que commencer. Depuis les années 40 pour la psychologie humaniste, c’était hier, depuis 2001 pour la psychothérapie relationnelle, c’est aujourd’hui.

l’amour autrement

Le talentueux témoignage à quatre mains sur le souci de soi attelé à un second amour, dégagé de l’antique interdit freudien d’une proximité pourtant indispensable — à ajuster au cas par cas —, de fait aussi licite qu’efficace, mérite qu’on lise et fasse lire cette reprise comme en écho aux Cinq psychanalyses. On mesure à les recenser le chemin parcouru depuis les recherches pionnières. Profitons des avancées qui nous sont ici présentées, pour oser l’amour psy différemment.


[1] On distingue la psychologie, qui démonte et permet d’expliquer les mécanismes du même nom, de la psychothérapie, qui les analyse, actionne, met en œuvre. Quand cela requiert un champ comportant au moins deux personnes dont un professionnel interagissant délibérément au niveau du ressenti, la psychothérapie est dite relationnelle.

[2] Une théorie complète des émotions comporte une explicitation du mécanisme de décharge émotionnelle. On vous le disait, il va falloir recourir aux six volumes du Grauer, dès qu’ils seront écrits. À défaut, cf. Robert Plutchik, The Emotions, ouvrage vital pour la question des émotions. Pour plus d’information concernant une théorie générale des émotions inspirée de ce grand auteur, cf. http://cifpr.fr/texte_document/regression-decharge-emotionnelle-catharsis/

[3] Sans compter mon beau-père, ce gueulard au rictus si dur. Il y a longtemps que c’est intégré, comme schéma prototypique archaïque de la haine chez moi, schéma relationnel dont j’ai si ça se trouve oublié l’origine. Le sentiment comme complexe relationnel. Possiblement inconscient.

[4] Hitler a aimé sa mère, sa nièce, de façon aliénante, et ses chiennes.

[5] Dû en majeure partie à une capacité de malveillance prodigieuse. Nous n’avons pas ici les moyens d’examiner pourquoi et comment, à mauvais traitement égal semblerait-il, dans certains cas certains tournent mal d’autres non.

[6] Nous ne spécifierons pas davantage ce terme pour ne pas encombrer avec les questions de désignations professionnelles, abordées dans un autre ouvrage, La psychothérapie relationnelle, que préface précisément Edmond Marc.


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