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4 novembre 2017

« Aujourd’hui, les psychanalystes sont trop souvent conformistes »

Par Élisabeth Roudinesco

Après Pourquoi tant de haine (Le Seuil) livre dans lequel Élisabeth Roudinesco s’interrogeait sur la violence des attaques subie par Freud et sa discipline, l’historienne publie un Dictionnaire amoureux de la psychanalyse (Plon). La haine, l’amour… Autant dire que la psychanalyse ne cesse pas d’être objet de passions… Rencontre.


Ravivées voici que chatoient sous la plume d’Élisabeth Roudinesco les couleurs de la psychanalyse

par Philippe Grauer

Les poncifs et dogmatismes de la psychanalyse nuisent fortement à sa santé. La psychologisation de l’existence par le moyen de diagnostics médiatiques foudroyants, comme l’abus inconsidéré du fameux complexe d’œdipe, la notabilisation en d’autres termes, n’ont pas arrangé la, comment dire, paradiscipline ces derniers 30 années. La psychiatrie s’en est sauvagement débarrassée, la psychologie aussi, la psychanalyse comme puissance coloniale n’est plus. Elle y a gagné, en apparaissant comme doctrine et culture et en cessant de prétendre à la scientificité. Tout juste « science de l’âme », cela peut suffire à ceux qui ont besoin d’elle, car entre des oreilles expertes (et la parole qui va avec, les psychanalyses aussi muettes que le premier cinéma (au moins il y avait  les cartons) sont une impasse) elle continue de rendre de grands services, autant qu’à ceux qui se l’approprient culturellement. La  psychanalyse n’est pas non plus une annexe de la médecine. Elle n’est, comme nous, qui nous réclamons de la psychothérapie relationnelle, sa demie sœur en dynamique de la subjectivation, ni psychologique ni médicale. Nini quoi. Ça a sa beauté. Depuis le surgissement de la psychologie humaniste américaine, le ninisme est devenu un genre à part entière. Nous qui le sommes, pour notre part, savons ce que cela signifie, et comment, à partir de notre différence, cela nous incline naturellement à nous sentir proches.

Merci à Élisabeth Roudinesco pour ce témoignage d’un rapport autre à la psychanalyse que l’académique ou le convenu. Un rapport vivant. Nous nous réservons d’analyser très bientôt pour notre part le beau livre qu’elle nous propose ici, conjoignant ses qualités d’historienne à celles plus littéraires d’un vagabondage éclairé ne manquant pas de charme.


Élisabeth Roudinesco, Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, Plon/Le Seuil, 608 p., 24 €.

Entretien avec Stéphane Bou, dans Marianne.


Vous avez déjà écrit un monumental Dictionnaire de la psychanalyse*, qu’apporte de plus un dictionnaire amoureux à propos de cette discipline ?

Ce dictionnaire est un vagabondage littéraire et subjectif. J’ai choisi ce que j’aime dans l’histoire de la psychanalyse : ses villes, ses origines et son impact culturel et littéraire dans les sociétés modernes. C’est pourquoi, j’ai privilégié des thèmes, des lieux de mémoire et aussi des films puisque la psychanalyse est contemporaine de la naissance du cinéma. C’est un dictionnaire alternatif avec des listes, des inventaires et des entrées inattendues. J’ai conçu ce livre comme une somme de livres et d’objets. On trouve des personnages, des titres de romans, des musées, une liste d’injures et de rêves, des citations, des maximes, des histoires juives, etc. L’objectif, c’est que le lecteur perçoive à quel point la langue de la psychanalyse est présente dans la vie quotidienne d’aujourd’hui.

Dès l’avant-propos, Vous insistez sur le fait que la psychanalyse est une culture et pas une science. D’où vient le malentendu à ce propos ?

Il réside dans le débat sur l’évaluation. On réclame aux psychanalystes que leur pratique soit évaluée selon les mêmes critères que ceux de la médecine : symptôme, diagnostic, guérison. Par ailleurs, les psychanalystes ont dû affronter la puissance des médicaments qui ont permis de traiter certains troubles psychiques avec une formidable efficacité. Ce fut un progrès. On a amélioré le sort des malades mentaux grâce à la chimie. On a cependant voulu lui attribuer un trop grand pouvoir. La cure par les médicaments ne suffit pas. Elle ne guérit pas toutes les pathologies de l’âme et n’invalide pas la cure par la parole. Il y a des affections psychiques que l’on ne peut pas traiter comme on traite des maladies organiques. Parfois, on demande à la psychanalyse ce qu’elle ne peut pas donner : être une thérapie du bonheur qui guérit rapidement les névroses. Mais la psychanalyse apprend aux gens à vivre avec ce qu’ils sont. La névrose fait partie de la condition humaine. On ne peut pas guérir de sa propre vie. La force de la psychanalyse, c’est de permettre à quelqu’un d’explorer les causes de son mal être.

Mais Freud ne voulait-il pas être un homme des sciences ?

Oui et Non. Freud abandonne très tôt son projet d’une science neurophysiologique : soit l’idée de décoder le psychisme dans les neurones. Et il recherche ses modèles chez les Tragiques grecs et dans la littérature. S’il voulait d’abord rattacher la psychanalyse au domaine des sciences c’est pour se séparer de  la religion, des psychothérapies magiques, des explications démoniaques. Contre les charlatans de toutes sortes, il souligne que la psychanalyse répond à un système rigoureux de pensée, à une rationalité. Mais au sens de la philosophie. Les psychothérapies ou « médecines de l’âme » depuis les Grecs ont toujours été intégrées au savoir philosophique.

Puisque vous consacrez un Dictionnaire amoureux à la psychanalyse, il faut vous demander pourquoi vous l’aimez ?

Ce que j’aime, c’est que la psychanalyse ait été pensée par ses fondateurs come un messianisme avec pour projet de changer le regard que l’homme porte sur lui-même. Il faut le comparer aux autres mouvements d’émancipation : socialisme, marxisme, sionisme. L’idée que des intellectuels de toutes les nationalités se réunissent à Vienne en 1900 autour d’un livre – L’interprétation du rêve – et qu’ils se donnent pour mission de mieux comprendre l’homme, c’est une magnifique utopie progressiste. Après, quand on veut changer l’ordre du monde et que l’on y arrive, cela peut devenir dogmatique. Il faut se méfier. Toutes les entreprises de ce genre qui réussissent et s’installent créent ses notables, avec le risque de fabriquer une nouvelle religion plus redoutable que celle que l’on voulait abolir.

À ce propos, on a parfois le sentiment dans votre Dictionnaire que votre défense de la psychanalyse doive se faire contre les psychanalystes. Il y une entrée Wolinski où vous notez comment le dessinateur savait se moquer des psychanalystes et l’on comprend que vous riez avec lui…

J’aime beaucoup la fameuse sentence de Lacan : « La psychanalyse est un remède contre l’ignorance, elle est sans effet contre la connerie. » Elle est applicable d’abord aux psychanalystes. Beaucoup d’entre eux, par exemple, peuvent se laisser aller à un abaissement de leurs concepts, notamment quand ils prétendent se servir du « complexe d’Œdipe » pour refuser que les homosexuels puissent se marier ou adopter des enfants. Aucun argument conceptuel n’existe pour énoncer une telle sottise. Par ailleurs, je trouve dramatique que des psychanalystes se servent du corpus psychanalytique pour poser des diagnostics foudroyants à propos de telle ou telle célébrité. J’ai consacré une entrée du Dictionnaire à cette question, à propos notamment de l’affaire Strauss-Kahn qui a suscité une avalanche de commentaires « psys », plus farfelus les uns que les autres. Je me suis toujours opposé à « la psychologisation de l’existence humaine » qui consiste en une sorte de manie interprétative permettant de dire tout et n’importe quoi à propos de n’importe qui. Et les médias adorent convoquer les psychanalystes à ce jeu de massacre. Les concepts de la psychanalyse sont des concepts sophistiqués, élaborés et si on les vulgarise trop, cela devient ridicule : Par exemple, les mots « deuil » ou « résilience » sont devenus des fourre-tout. Jamais dans la psychanalyse classique on ne dit à quelqu’un : « vous devez faire le deuil de la mort de votre mère ou de votre conjoint ». C’est tout simplement un attentat au bon sens puisqu’on ne fait jamais le deuil de rien. On vit avec la mort et la souffrance, ce qui n’a rien à voir. On ne « résilie » pas quoi que ce soit. Il faut défendre la psychanalyse contre les psychanalystes quand ils vulgarisent trop leur discipline. Également quand ils jouent un rôle ambigu dans les débats de société.

Que voulez-vous dire ?

Aujourd’hui, les psychanalystes sont souvent trop conformistes, ou « apolitiques » ou « désengagés » voire réactionnaires ce qui est une manière masquée de s’engager par le retrait ou le « psychologisme » : tout expliquer par la psychologie. Ils ne savent pas défendre leur discipline quand celle-ci est sauvagement attaquée. Ils pensent que c’est inutile et que la vérité freudienne « parle d’elle-même ». On ne peut pas, quand on est anthropologue, sociologue, psychanalyste dire que la famille doit répondre à un schéma et défendre une norme : on défend une rationalité pas une norme. On ne doit pas brandir des concepts contre une réalité. Quand on ne dispose d’aucun argument rationnel pour empêcher l’évolution des mœurs, on ne peut pas récuser les transformations de la famille, de l’amour ou des modalités de la procréation : on doit les penser. Vous savez, on peut aimer la pensée et la culture psychanalytique et reconnaître en même temps que les psychanalyses sont parfois aussi ridicules que les médecins de Molière…


* Une cinquième édition vient de paraître, au Livre de poche, 1834 p., 29,9 E.

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