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9 mars 2009

Le DSM, maladie de la médicalisation Élisabeth Roudinesco — ouverture Philippe Grauer

Élisabeth Roudinesco — ouverture Philippe Grauer

Christopher Lane, Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions (Shyness. How Normal Behavior Became a Sickness), traduit de l’anglais (États-Unis) par François Boisivon, Flammarion, 379 pages, 26 euros.


Homo deessemus

Courez acheter cet ouvrage, tant pis, mettez-vous aux pâtes à l’eau le temps qu’il faudra, au risque de tomber dans le syndrôme des pâtes à l’eau, non encore catalogué au DSM — cf. à ce propos ici-même le parti d’en rire — à cause de la pression des ONG s’occupant de la faim dans le monde, ou, comme on disait dans les années 70 par provocation, volez-le (à un ami c’est moins antisocial, enfin ça se discute, de toute façon la kleptomanie figure sûrement au DSM), enfin trouvez le moyen de le lire (si vous êtes habitué d’une bibliothèque, gare à vous, vous frôlez l’addiction) !

Ce qui est terrible avec la France, pays d’avant-garde intellectuelle c’est bien connu (des français), c’est que nos têtes chercheuses en psychologie s’ingénient à promouvoir les vieux modèles qui commencent à se périmer aux États-Unis. Ainsi nos psychiatres reneurologisés, ne jurent et font jurer que par le DSM, qui fera rire les générations futures sur plusieurs générations, et qui pour l’instant empoisonne tout simplement la pensée clinique.

Il a au moins le mérite d’exister disent ses défenseurs mous. Il se trouve que ça n’est pas un mérite, mais une calamité. Et un délire, un vrai ! On en a vu d’autres, officialisés, de délires, qui avec le prestige de l’uniforme et l’efficacité d’une dictature, ont fait souffrir beaucoup de monde tout de même dans un passé récent. Cette imbécilité pompeuse et rétrograde nuit à la santé publique. Elle entrave tout simplement l’exercice de l’intelligence.

Elle est folle. Elle agit à bas bruit, plus de bruit de bottes, seulement des communiqués ridicules à la télévision sur la dépression, une nouvelle maladie endémique contre laquelle se mobiliser pour le plus grand bien des malades : vous et moi, de l’industrie pharmaceutique, et d’un nouvel ordre moral nous priant de nous museler préventivement nous-mêmes avant qu’il ne soit trop tard et que nous soyons par le président de la République réputés dangereux, à enfermer à vie sur avis … du psychiatre, tiens donc, zélateur du DSM bien entendu !

Les psychiatres fous ne résident pas seulement dans les films, ils vivent et règnent tranquillement sur notre époque, si nous n’y prenons garde et ne leur opposons une solide résistance de principe, ils menacent la civilisation, dont le malaise devrait céder à leurs injonctions thérapeutiques, afin de nous conduire en marchant redressés sinon droit au meilleur des mondes.

Opposons-leur le principe humaniste. Appuyons-nous sur les intellectuels courageux qui savent dire non et nous inviter à nous démoutonner. Nous avons certes un cerveau, une sorte d’abat sophistiqué(1), mais surtout une conscience et une subjectivité, une responsabilité, une citoyenneté, une capacité d’aimer, découvrir et désirer, nous sommes des personnes et non des cerveaux à décerveler. Sachons réfléchir et dire non quand c’est nécessaire, pour rester humains et tout simplement raisonnables, êtres de raison et non de systèmes prétentieux, vertigineusement creux — pouvant accessoirement servir de tire-lires.

Philippe Grauer


Élisateh Roudinesco

Au moment où les psychiatres français  s’insurgent contre une politique d’État qu’ils jugent contraire à leur éthique, voilà que le modèle cognitivo-comportemental qu’ils contestent et qu’ils regardent comme “américain”, est violemment critiqué aux États-Unis comme inefficace, grotesque et quasiment fasciste. De l’autre côté de l’Atlantique, cette mise en cause ne vient pas des psychiatres, trop soumis au diktat des laboratoires pharmaceutiques, mais des historiens et des écrivains. En témoigne le livre de Christopher Lane, un best-seller en 2007.

Prenant l’exemple de la timidité qui n’est en rien une maladie mais une émotion ordinaire, l’auteur, spécialiste de l’époque victorienne et des cultural studies, dénonce la manière dont le fameux DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) — élaboré par l’American Psychiatric Association (APA), puis adopté dans le monde entier à travers l’Organisation mondiale de la santé (OMS) — a permis, en une trentaine d’années, de transformer en maladies mentales nos émotions les plus banales, pour le plus grand bonheur d’une industrie pharmaceutique soucieuse de rentabiliser des molécules inutiles : contre la crainte de perdre son travail par temps de crise économique, contre l’angoisse de mourir quand on est atteint d’une maladie mortelle, contre la peur de traverser une autoroute à un endroit dangereux, contre le désir de bien manger parfois avec excès, contre le fait de boire un verre de vin par jour ou d’avoir une vie sexuelle ardente, etc… 

Grâce au DSM, nous sommes donc invités à nous considérer comme des malades mentaux, dangereux pour les autres et pour nous-mêmes. Telle est la volonté hygiéniste et sécuritaire de cette grande bible de la psychiatrie moderne.

Ayant eu accès pour la première fois aux archives de l’APA, Lane y a découvert des informations étonnantes sur les différentes révisions de ce Manuel du père Ubu, censé définir l’homme nouveau du début du XXIéme siècle.

Entre 1952 et 1968, les deux premiers DSM étaient axés sur les catégories de la psychanalyse, c’est-à-dire sur une nomenclature des affections psychiques qui correspondait à l’étude de la subjectivité consciente et inconsciente : on y distinguait des normes et des pathologies, des névroses, des psychoses, des  dépressions, etc… Mais, à partir des années 1970, sous la pression des laboratoires et des départements de neurosciences, soucieux de réintégrer la psychiatrie dans la neurologie et de créer une vaste science du cerveau où seraient mélangées des maladies dégénératives et des névroses légères, cette approche dite “dynamique”, fondée sur des psychothérapies par la parole, fut contestés sur sa droite pour son absence de scientificité biologique et sur sa gauche pour son incapacité à penser l’évolution des moeurs. 

Ainsi en 1973, les homosexuels, groupés en associations, exigèrent de ne plus figurer dans le DSM au titre de malades mentaux : ils furent donc déclassifiés à la suite d’une vote. Mais cette décision n’avait rien de scientifique même si elle était justifiée puisque l’homosexualité n’est pas une maladie mentale. En conséquence, il fallut procéder à une nouvelle révision du DSM, d’autant que d’autres catégories de citoyens réclamaient, au contraire des homosexuels, d’être pris en compte dans le Manuel : les traumatisés de guerre notamment, désireux d’être indemnisés sans se soucier de savoir si leur problème relevait ou non d’une maladie mentale. On inventa donc pour les satisfaire “le syndrome post-Vietnam” qui fut dûment catalogué comme maladie mentale dans le DSM.

C’est alors qu’en 1974, le psychiatre Robert Spitzer, enseignant à l’Université de Columbia, admirateur de Wilhelm Reich et gavé de cures psychanalytiques, fut pressenti pour diriger la troisième révision du Manuel. Convaincu d’être le prophète d’une révolution neuronale de l’âme, il s’entoura de quatorze comités, composés chacun d’une multitude d’experts. Il effectua alors un retour spectaculaire vers le XIXéme siècle, réintroduisant dans le Manuel la classification d’Emil Kraepelin (1856-1926)(2), psychiatre allemand contemporain de Freud, ce qui lui permit de rétablir une analogie pourtant largement dépassée entre troubles mentaux et maladies organiques.

Entre 1980 (DM-III) et 1987 (DSM-III-révisé), la folle équipe de Spitzer procéda à un “balayage athéorique” du phénomène psychique substituant à la terminologie de Kraepelin celle des psychologues du conditionnement. Les concepts classiques de la psychiatrie furent alors bannis au profit de la seule notion de trouble (disorder) qui permit de faire entrer dans le Manuel 292 maladies imaginaires. Dans le DSM-IV, publié en 1994, on en comptabilisait 350 et pour le futur DSM-V, de nouveaux syndromes seront ajoutés tels que l’activité sexuelle libertine, l’apathie, l’amour de la gastronomie ou encore le plaisir de se promener pendant des heures sur l’Internet : “J’ai honte pour la psychiatrie”, dira un psychiatre de renom : ”S’il vous plaît, il y a assez de choses ridicules dans la psychiatrie pour ne pas offrir des motifs de moqueries  supplémentaires.” Ce Manuel, dira un autre, est un “nouveau suspensoir de l’Empereur”.

Après avoir lu ce récit, on se demande  qui pourra faire barrage un jour à l’expansion de ces thèses aberrantes, comparables à celles du docteur Knock, et qui ont pour objectif de faire entrer dans des tableaux sombrement  pathologiques l’existence ordinaire des hommes, au prix d’oublier que les fous peuvent être vraiment fous. 

Pour l’heure, rien ne permet de dire que la démonstration argumentée et convaincante de Christopher Lane puisse être entendue par les psychiatres soumis aux molécules et qui continuent de croire aux vertus classificatoires de cet étrange Manuel. 

ARTICLE PARU DANS LE DERNIER NUMÉRO DE LA SIHPP

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